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Veröffentlichungsjahr: 2022
Moli Wang
La Maîtresse chinoise
Roman
ISBN : 979-10-388-0235-3
Collection : Tant d’ailleurs
ISSN :2781-7172
Dépôt légal : novembre 2021
© couverture Anne Fraysse pour Ex Aequo
© 2021 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de
traduction intégrale ou partielle, réservés pour tous pays
Toute modification interdite
Éditions Ex Æquo
6 rue des Sybilles
88370 Plombières Les Bains
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La Maîtresse chinoise de Moli Wang est un roman passionnant qui vous entraîne au fil des chapitres dans la vie d’une jeune femme, Daji, dans ses tribulations à Wuhan (oui, la fameuse ville où… mais l’histoire s’y déroule bien avant vous-savez-quoi).
Daji nous raconte ses souvenirs, ses désenchantements, ses attentes et ses envies. Cela débute par ce travail harassant en tant que serveuse au Shanghai Lily, ce restaurant tenu d’une main de fer par Madame Ye, sorte de générale « aux mille brushings ». On la suit en compagnie de son amie Dodo, jeune femme plutôt délurée, dans cette vie qu’elle espère meilleure, ailleurs, et pourquoi pas en France ? Daji court le long du fleuve Yangzi Jiang, marche dans la ville aux « terrasses accrochées aux trottoirs », se souvient de son enfance, rêve d’évasion, de nouveaux horizons… Et puis, un jour, Dodo lui donne le tuyau de la Bao, laquelle lui propose très vite de « travailler » pour un riche « parrain ».
Commence alors pour elle une nouvelle vie de combine, de concubine, de « chose ». Du haut de sa tour, Daji continue cependant à rêver d’ailleurs, déployant alors toute son intelligence et son imagination pour y parvenir, pour enfin s’affranchir.
Car Daji est avant tout un esprit libre, tout comme la plume mordante de Moli Wang (autre atout majeur de ce roman), nous embarquant dans un tourbillon de mots drôles, grinçants, glaçants, ironiques, et surtout si clairvoyants ! À travers l’histoire de Daji, Moli Wang nous donne en effet à découvrir une société chinoise comme il nous est rarement donné de la voir : de l’intérieur et à travers un regard sans tabou et sans concession !
Alors, installez-vous confortablement dans ce nouvel avion de la collection « Tant d’ailleurs » et envolez-vous pour la Chine de Daji.
Le voyage en vaut vraiment le détour !
Jeanne Malysa
Autrice et directrice
des collections Alcôve et Vibrato
Je me souviens, après l’été du bac, je travaillais comme serveuse au Shanghai Lily, rue Luoyu, près du centre commercial Qunguang. Le restaurant proposait l’une des meilleures brioches de Wuhan, et ça se passait ici. Dès le premier jour, je me suis sentie happée par la grande salle. En particulier, au moment où j’ai croisé cette photo en noir et blanc, une immense photo de Marlene Dietrich en smoking homme, le visage fier et vaporeux. De sorte que le restaurant donnait l’impression de vibrionner avec ses cheveux blonds, son chapeau haut-de-forme et son extravagant fume-cigarette. Même la spirale des volutes finissait par sortir du cadre pour flotter librement par-dessus la tête des clients, tous fumeurs évidemment. Une minute après la signature du contrat (un faux), le comptable (un faux) m’a présenté Dodo, une vraie fille aux cheveux frisés, visage rond, des lunettes en plastique, à l’évidence un peu intello, un peu perchée aussi. Celle qui allait devenir ma meilleure amie m’expliqua avec précision le métier. Et pour n’oublier aucune consigne, je griffonnais consciencieusement les mots-clés sur un paquet de cigarettes. Par exemple, comment naviguer dans la grande salle ? Quel était le plan de tables ? Ou bien cette habitude de saluer la patronne en baissant la tête. Chose extraordinaire dans cet univers où rien ne compte moins qu’une serveuse, Dodo prenait son temps pour délivrer ses précieux conseils. Elle expliquait en riant : « Tu dois devenir liquide ! », « L’eau se faufile ici ou là ! » ou « Fais-toi le plus invisible possible ! », « Sois partout ! ». Sur le moment, rien de très clair, mais dès le premier service, j’avais compris le sens de ses propos. La semaine suivante, je savais comment me mouvoir parmi les clients, traverser le brouhaha des conversations, marcher sans m’épuiser. Oui, je me sentais légère comme la cigarette de Marlene. Un mois après, je n’entendais plus les vieilles chansons pékinoises diffusées dans le restaurant, déjà habituée aux bruits des baguettes, aux voix fortes, aux chamailleries des clients entraînés dans les tourbillons de l’alcool de riz. J’aimais voltiger dans cette tempête de sons. C’était une langue qui pétillait. Comme si les mots ordinaires jaillissaient de manière sans cesse renouvelée et façonnaient les images les plus extraordinaires. Des mots grossiers, mais le plus important, vivants.
Mon style s’affirmait aussi : je servais d’un pas vif, je resplendissais dans mon tablier inspiré des brasseries parisiennes, une serviette blanche sur l’avant-bras, le port de tête légèrement altier. Bientôt, la patronne me confia l’organisation du premier banquet de la saison : un anniversaire de mariage. Un autre soir, alors que le climatiseur peinait à rafraîchir le restaurant, ma main serrait une bouteille de Saint-Émilion dont le prix dépassait les mille yuans. Cette bouteille, soi-disant du siècle dernier, ne manquait pas d’inquiéter beaucoup de monde dans l’équipe, car ici, personne ne maîtrisait vraiment l’art du tire-bouchon. J’avais donc été désignée comme sommelière volontaire. Passant devant la Dietrich, j’ai alors croisé Dodo qui me siffla avec ironie : « Alerte au “grand cru” ! ». Une partie des filles s’est regroupée derrière le bar malgré l’œil réprobateur de la patronne. Elles se tenaient droites, les mains sur les hanches et pour rien au monde, elles n’auraient raté la scène. Particulièrement à cause de ce grand blond qui parlait français, qui était d’ailleurs français, bref un trop mignon petit Français ! Était-ce l’un de ces professeurs de passage ? Un touriste ? En tous cas, son délicieux nez en trompette émoustillait la compagnie. Et lorsqu’il baissa la tête sans raison, lorsqu’il toucha son col de chemise, un dragon bleu rugissant au coin de son cou arrêta net notre souffle. Mais le plus exotique restait son éclatant sourire à chaque fois que sa petite amie chinoise, forcément chinoise, lui prenait la main. Elle accompagnait son geste par quelques gloussements américains : « Yes, my dear ! Very thank you ! ». Pour enfoncer le clou, elle regardait les autres clients comme pour dire : « Ce beau gosse est à moi ! ». Vous voyez le genre ? Heureusement, ce n’était pas la première fois que je servais un vin aussi précieux. En revanche, devant un si jeune et si joli étranger, ça oui. Indiscutablement, l’espèce était rare à Wuhan. C’est pourquoi je suis arrivée le plus calmement possible, en prenant soin de présenter la bouteille avec l’étiquette. Le garçon semblait connaisseur (après tout, il était Français) et approuva par un hochement de tête. Je me sentais pousser des ailes. J’ai donc planté la mèche du tire-bouchon avec autorité puis tiré en douceur, lentement, délicatement, puis, comme rien ne venait, plus fermement. Hélas ! la bouteille glissait sur ma cuisse. Je sentais le liège s’abîmer, ma main se tordre, le ridicule poindre. Après plusieurs tentatives et un début de rire nerveux, le bouchon a finalement soupiré un « pop » fatigué, les filles ont lancé une salve d’applaudissements aussitôt stoppée par le tintement de la clochette ; la patronne aux mille brushings veillait au grain sur sa chaise haute, royale derrière la caisse.
— Assez ! grinça-t-elle d’une voix aiguë.
J’ai essuyé la bouteille, mais la jeune pimpante avait pris un air excédé, faisant mine d’être scandalisée par la qualité du service. Elle repoussa mon bras puis demanda avec un accent pékinois aussi surclassé que snob, s’il s’agissait d’un véritable « Sonté-Mignone ».
— Que dis-tu, ma chérie ? questionna le garçon dans un français du plus bel effet.
— Je pense, bredouillais-je en anglais, que Mademoiselle souhaite savoir s’il s’agit bel et bien d’un Saint-Émilion.
La garce se figea avec les attributs de la colère froide.
— Tu parles peut-être bien, mais tu restes à ta place !
J’ai reposé la bouteille comme s’il s’était agi d’une vulgaire piquette, puis j’ai salué le couple en ravalant ma fierté tandis que plus personne n’était d’humeur à rire derrière le bar. Pas même Dodo, qui semblait surprise par le dénouement si lamentable de cette scène.
— Quelle horreur !
— Une peau de vache, oui !
— Tu imagines ? Coucher avec un étranger sans connaître ni le français ni l’anglais ! Tu finis par parler avec tes fesses, oui ! C’est tout ce qui lui reste, en fait !
Nous étions peut-être un peu envieuses.
— Faut bosser ! enchaîna Dodo tout en désignant la patronne du menton.
La vieille plissait ses lèvres. Un détail, mais il fallait du courage pour résister à sa bouche en tenaille. Je me suis précipitée vers le passe-plat. J’ai saisi quatre brioches fumantes. Quatre pour la sept ! Et traversant la salle, je suis repassée devant la « reine du bal » qui en faisait toujours autant pour retenir son petit Français et l’entraîner jusque dans les draps, même si chacun de ses mots semblait buter contre un mur infranchissable d’incompréhension. Sans fausse modestie, je n’aurais pas fait mieux. Pourtant, ma mère avait eu la bonne idée de m’offrir des cours de français à la fin du collège. C’était son idée pour me faire ensuite entrer dans un bon lycée. Alors, elle s’était mise en tête de me trouver un professeur. La quête a circulé chez les commerçants du quartier et deux jours plus tard, nous croisions sur le marché aux légumes le fils du Père Li qui connaissait un couple de manutentionnaires employés chez l’épicier de la rue Jiefang dont la fille, enceinte, avait évoqué le nom d’un étudiant français, un vrai, débarqué depuis plusieurs mois dans notre petite ville. Ce trésor effectuait quelque chose comme un séjour linguistique dans les bureaux de l’usine Renault. Je me souviens encore de sa première visite… C’était en début d’après-midi… J’ai ouvert la porte et Nicolas éructa alors un épouvantable « ni hao ». Il était habillé comme un sac, avec un genre de bandana autour du cou. Et pire encore, ses vieilles Nike étaient complètement déformées. Mais il était là, debout devant l’entrée, sans savoir où se mettre. Il souriait comme la Joconde et pouvait raconter n’importe quoi : il était grand avec d’immenses yeux gris-verts. « Le chinois me sera utile plus tard », tenta-t-il d’expliquer dans la cuisine devant les voisines qui ne s’étaient pas fait prier pour découvrir cette chose venue du bout du monde et en plus, de son plein gré. À chaque jour, sa leçon. Nicolas s’installait dans la salle des petits déjeuners et je sortais mon plus beau cahier. Les cours commençaient toujours de la même façon : il fallait prononcer les mots d’usage comme « au revoir », « madame », « monsieur », « je m’appelle Daji » ou « quel temps fait-il ? ». Après quoi, nous travaillions les phrases plus longues, avec sujet, verbe, complément. Particulièrement cette histoire de « que » ou « qui » difficile à manier. Et les accents. Cette vacherie d’accent ! Le français était aussi pénible que les mathématiques. Par bonheur, Nicolas cherchait à bricoler la meilleure méthode d’apprentissage. C’était la première fois qu’il donnait des cours et cela l’amusait d’imaginer des exercices avec la promesse de clore chaque séance par un feu d’artifice (et on aime ça, ici, les feux d’artifice). Il posait à chaque fois sa question rituelle : « Est-ce que tu préfères un extrait de En attendant Godot ou le vocabulaire le plus grossier, le plus vulgaire, le plus explosif de la langue française ? ». Évidemment, je me vautrais dans les mots à faire rougir un régiment. Malheureusement, un an plus tard, il a dû rentrer chez lui, à Paris. Un départ pour de bon, mais avant de disparaître, il nous recommanda une « expate », une fille de Dijon, un village au centre de la France. Julie ne demandait pas cher — Ma’ Ming était aux anges — mais elle n’envisageait jamais la moindre blague. C’était le prix à payer pour le « Bu neng rang hai zai shu zai qi pao xian shang », autrement dit l’art de grapiller les meilleures notes sans se laisser doubler par un camarade de classe. Bénéfice secondaire de ce parfum studieux, je pouvais faire le show auprès de mes copines. Je n’hésitais d’ailleurs jamais à glisser quelques formules françaises dans les discussions. Ça énervait beaucoup et c’était tant mieux ! Par exemple, lorsqu’un professeur questionnait la classe pour savoir ce que chacun souhaitait faire plus tard, les réponses pleuvaient, toujours les mêmes : fonctionnaire gna gna gna, chef de bureau gna gna gna ou manager international gna gna gna ! Bien entendu, il fallait ajouter une grosse dose de motivation pour se montrer super enthousiaste, mais lorsque venait mon tour, je lançais à chaque fois avec fierté :
— Moi, je veux la France !
À tel point qu’un jour, le fils d’un policier avait fini par s’esclaffer :
— Et mon cul ?! C’est Paris ?
Je me souviens, il était un peu moins de vingt-deux heures, lorsque la porte du Shanghai Lily se referma. C’était le moment de foncer vers le marché aux animaux, là où grouillait une foule considérable, là où les cuisiniers allumaient des barbecues sur les trottoirs, tandis que les passants se posaient sur des tabourets, là où, la nuit tombée, les rues se métamorphosaient en restaurants débordant de brochettes, d’épices ou de poissons des lacs. Dodo et moi accélérions le pas à l’idée de ce quatrième repas. Nous voulions grignoter chez Lao, assurément le meilleur cuisinier du quartier. Après nous être faufilées parmi les terrasses accrochées aux trottoirs, nous retrouvions notre héros en bas de la rue, près du parking. Son visage clignotait sous des spots suspendus à des cordes au milieu des plumes, des poils, des écailles, toutes ces bestioles encore vivantes quelques heures plus tôt et dont il grillait des morceaux dans une fumée infernale. Mon amie hurla une commande hyper précise (nous prenions toujours du porc, pas les autres trucs plus discutables), le tout suivi par un « s’il te plaît » rauque, dont elle seule avait le secret. Lui ne se détournait jamais des flammes, il était le cuisinier, le dieu du feu, le père nourricier. Soudain, son pic à viande se dressa vers les étoiles et, après un instant d’hésitation, il pointa un coin de table, à côté des places réservées aux scooters. Là-bas, un paquet de clients y mangeaient déjà, bruyamment.
Nous nous sommes installées sur un bout de banc.
— Je n’arrête pas de repenser à l’autre folle avec son Français, pendant le service de l’autre fois. Comment cette Chinoise avec ses yeux de serpent a-t-elle réussi à choper un aussi beau gosse ? Pour moi, c’est un mystère aussi puissant que les trous noirs dans la galaxie.
Dodo éclata de rire, tandis que je poursuivais.
— J’ai lu sur Internet que les Européens étaient romantiques. Mais rassure-moi ! Cela ne veut pas dire pour autant qu’ils n’aiment pas les belles filles ?
— Tu sais comment ça marche, dit Dodo en levant les yeux de son repas. Quand on est une nana, il suffit de savoir être un bon sex-toy !
— N’importe quoi ! On parle de la vraie vie là, ma chérie. Pas d’un film porno !
Puis j’ajoutai, après réflexion :
— Et puis coucher est une chose. Moi, ce que je voudrais comprendre, c’est comment un étranger peut sortir avec un pareil engin ?
— Oh, mais c’est facile ! Le pauvre minou est complètement largué ici ! C’est un poisson exotique sans défense, au milieu d’un tas de requins comme nous, qui adorons justement ce genre de poissons. Alors, il finit par tout simplement se laisser faire.
Je surveillais le barbecue qui faisait des étincelles. Les flammes caramélisaient le porc, pendant que les affamés se pressaient tout autour pour choisir les meilleurs bouts. Je me suis levée pour me frayer un chemin parmi eux et reprendre un morceau de travers. À peine revenue, les bols chargés à bloc, je poussai un soupir de soulagement.
— Je suis certaine que ce Français travaille comme prof dans une de ces écoles de langues qui coûte une fortune.
— De toute façon, lorsque tu viens d’un pays riche, il y a toujours écrit « bon pour le service » sur ton front ! Tu peux enseigner n’importe quoi ici, et encore plus quand tu viens de Paris. Ce qui est sûr c’est que ce joli cœur a l’air de palper un joli salaire. M’étonnerait pas qu’il s’offre de fréquents week-ends au Japon, celui-là !
Je faisais la moue.
— Ah bon ? Pourquoi ? Tu as l’air drôlement informée !
— Eh oui, ma chérie ! J’adore me renseigner sur ces étrangers qui viennent vivre chez nous. Tu devrais en faire autant. Je sais, par exemple, que leur niveau de vie n’est pas aussi fantastique en Europe qu’ici.
— Et alors ? Ce ne sont pas des French lovers quand même ?
— Tu rêves trop, ma poulette ! s’exclama Dodo en ingurgitant une nouvelle bouchée. Ton Français là, il est comme tous les autres mecs. Tout ce qui l’intéresse, c’est le cul ! Je peux te garantir qu’il est plus en train de s’amuser à se taper de la petite cochonne chinoise que de chercher l’âme-sœur pour lui passer la bague au doigt et s’envoler avec elle en France.
En plus du barbecue, je gardais désormais un œil sur notre voisin de table, qui nous dévisageait de plus en plus maladroitement, fronçant des sourcils, tantôt curieux, tantôt sévère.
Dodo poursuivait toutefois dans sa lancée, indifférente :
— Tu connais pourtant la réputation des filles asiatiques à l’étranger. On dit que nous sommes le « bus international » : tout le monde peut y monter ou en descendre à volonté.
— N’importe quoi ! Personne ne dit ce genre de bêtises !
Dodo éclata de rire. À son tour, elle se fraya un chemin jusqu’au chef cuisinier puis revint avec des pintes dégoulinantes, en prenant soin de survoler les cheveux de notre voisin toujours un peu trop à l’écoute. Elle savait, elle l’avait vu, on les sent venir à des kilomètres ces types, mais elle n’avait surtout pas froid aux yeux. Ses mains pleines de bières ralentirent pendant leur arc de cercle et le pauvre gars dut baisser la tête, comme pour éviter une attaque de drones.
— Bien sûr que les Occidentaux adorent le Japon ! reprit-elle en retrouvant notre bout de banc. C’est clean le Japon ! Ça fait rêver le Japon ! C’est riche le Japon !
Elle s’arrêta avant de poursuivre un ton plus bas :
— Et nous ? On trime pour rien. Mais tu sais quoi ? Nous, on est plus ouvertes avec les mecs. On est plus libre, même si on fait n’importe quoi.
— Ah bon ?! D’après toi, les Chinoises seraient donc toutes des cochonnes ? Tu parles couramment le cliché maintenant ! En fait, je vais finir par croire que tu veux toi aussi goûter à ce genre de débauche.
— Pourquoi pas ? D’ailleurs, on dit que si les Chinois font trop l’amour, leur sexe devient noir. Tout noir ! Eh bien moi, je veux bien découvrir celui d’un Français. Un truc tout rose ! Si ça se fait, c’est lumineux ! Rose-fluo !
— Rose-fluo, rose-fluo ! répétais-je en riant.
Nous avons trinqué.
— Aux queues occidentales ! Aux queues mondiales ! À la liberté de faire ce que l’on veut avec notre cul !
Tandis que nous buvions, ni elle ni moi n’étions dorénavant en réelle mesure de voir si notre voisin de table avait fini par se décomposer ou par simplement prendre la fuite. Au même moment, le barbecue ronflait encore plus fort, les flammes envoyaient du rouge au ciel, dans nos yeux, sur nos visages, au milieu de tous nos frères carnivores.
***
Après un boulevard, deux virages et une longue descente en ligne droite, nous nous sentions pousser des ailes à courir vers le fleuve Yangzi Jiang. Nous étions irrésistiblement attirées par ce monstre qui traversait la ville. Cette puissance de la nature nous impressionnait. Surtout en arrivant sur la rive qui donnait sur les universités, les bars et les promenades à perte de vue. Lorsque nous nous sommes arrêtées au bord de l’eau, Dodo jeta un coup de menton en direction des gratte-ciel en face. Certains se coiffaient d’un chapiteau façon Empire State Building. D’autres éclaboussaient les rues par des publicités électriques géantes : Samsung. Apple, Haier. Le totem Mercedes, seigneur parmi les seigneurs, surclassait la concurrence et tournait lentement au-dessus des autres néons, pareil à un phare.
Nous décidâmes de nous allonger sur un banc, face à l’embarcadère. Plusieurs bacs opéraient toujours des traversées, car rien ne devait arrêter le mouvement, pas même la nuit. On distinguait leurs loupiotes rouges sur la longueur des bastingages et les centaines de drapeaux qui claquaient au vent, tandis que les moteurs diesels rugissaient dans les profondeurs des eaux. Bercée par les bouillonnements, je posai ma nuque sur les jambes de Dodo. J’aimais voir la ville à l’envers. En particulier l’immense pont en métal qui enjambait le monstre. C’était comme un poster en négatif de San-Francisco, mais sans les feux de forêt ou les minishorts des vieilles séries télé. Je suis restée un long moment sur mon amie qui préférait scruter la rive en face. Elle rêvait de s’installer là-bas. Prendre un de ces ferries, tels que celui qui tentait maintenant d’accoster dans un sérieux tangage. Trois marins lancèrent des cris et des cordes, sautèrent sur le quai puis sifflèrent la fin de la manœuvre. Ils tirèrent ensuite une lourde passerelle sur le gravier pour faire place, quelques secondes plus tard, aux passagers qui bavardaient la langue de la fête. Une langue titubante et joyeuse. Plus le son montait et plus je sentais la fatigue anesthésier mon corps. Je payais la facture des kilomètres parcourus aujourd’hui dans le restaurant. Pour autant, j’aspirais à rester encore un peu dehors. J’imaginais même un instant rester ici toute ma vie. Mon attention fut toutefois attirée par une poignée d’étudiants sur le quai. Eux aussi sortaient du bateau. Des beaux gosses avec des lunettes de soleil et un air de « ici, c’est chez nous ». Dodo se redressa comme pour dire : « Oh non, pas ce genre de cons ! ». Elle me souleva la nuque, prête à partir si les choses tournaient au vinaigre, mais le plus âgé, vingt ans à tout casser, s’approchait déjà de nous avec une menthol entre les doigts. Il s’arrêta devant nous avec un sentiment de toute-puissance.
— Vous êtes resplendissantes, les filles !
Les autres gloussaient, mais lui, non. Il commençait à tortiller du bassin, en mimant une danse obscène.
— Dites, ça vous dirait d’aller à l’hôtel avec nous ?
Sa main tapotait son pantalon. Il faisait un peu pété. Dodo éclata de rire devant tant de ridicule.
— C’est déjà l’année du cochon ! C’est ça ?
Elle lui montra la rive en face.
— Si ces messieurs sont d’accord pour offrir le bateau, du champagne et nous invitent dans le cinq étoiles là-bas…
— Oh, les vaches !
— Eh oui ! Faut savoir mettre le prix, camarade !
Le garçon recula d’un pas. Les autres, sans doute encore plus ivres, l’entraînèrent aussitôt avec eux, soulagés peut-être de passer à autre chose, un karaoké probablement.
Je reprenais mes esprits, admirative devant le courage provocateur de Dodo.
— C’était quoi ces abrutis ?
— Eux, ma chérie ? Ce sont des loosers, me répondit-elle en riant.
Tout en fixant le totem Mercedes, elle ajouta alors d’une voix suffisamment puissante pour être entendue plusieurs mètres à la ronde :
— Et tu sais quoi ? En face, là-bas, tu as le plus bel hôtel du monde : Meng Bali !C’est bien lui, le Rêve de Paris !
Je me souviens, l’automne était si vite arrivé. En fin d’après-midi, je me tenais allongée sur le lit, encore en uniforme après le premier service. Ma chambre donnait directement sur le couloir. On pouvait entendre des dizaines de pas s’entrechoquer derrière la cloison. Il s’agissait de nos sœurs de labeur qui profitaient de la pause pour s’offrir une rapide toilette. Elles devaient s’armer de patience avant d’accéder à la salle d’eau ; le vasistas extérieur ne s’ouvrait plus vraiment, si bien que chaque va-et-vient s’accompagnait d’un nuage de vapeur. La chose humide, tout droit venue d’un film d’horreur, roulait dans l’allée, léchait les portes, caressaitles murs et finissait par se pulvériser sur les visages à la manière d’une nuée d’insectes mous. Par chance, elle n’atteignait jamais notre minuscule chambre située au bout de l’annexe. Nous étions trop loin avec Dodo, dans les combles où s’entassaient les vieux meubles du restaurant. Comme il n’y avait plus un centimètre carré de disponible, la patronne avait demandé aux garçons d’aménager ce cagibi avec, en tout et pour tout, un lit superposé, une tablette, une armoire pour stocker nos uniformes et un miroir pour nous observer dans ce drôle de décor. Je somnolais encore, tout en consultant mon téléphone. Il indiquait quarante-trois degrés dehors, tandis que la mini-télévision posée par terre s’évertuait à annoncer un trente-cinq officiel. Il y avait aussi Dodo, debout devant les battants ouverts de l’armoire, qui lui dessinaient du coup deux ailes dans le dos.
— J’ai des choses à faire ce soir, dit-elle à voix basse. Ça t’ennuie de demander un congé à ma place ?
— C’est stupide ! Tu vas perdre une journée de salaire !
Elle étira son bras pour montrer l’écran étincelant de son téléphone.
— J’ai reçu un SMS.
— C’est quoi ce nouvel iPhone ?
Dodo posa le coûteux objet sur la tablette et enfila une robe légère qui laissait deviner un trésor encore plus inestimable que ce téléphone hors de prix : des énormes, extraordinaires, sublimes roploplos.
— Rassure-moi, Dodo ! Tu as toujours tes deux reins ? Tu n’en as pas vendu un pour t’acheter cette merde américaine, quand même ?
— N’importe quoi !
— Non, mais tu m’inquiètes avec tes achats.
— Ah bon ?
