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Entre policier et fantastique, ce roman, dont l’action se passe dans la vallée de l’Indrois, est la fusion parfaite entre le passé, le présent et l’imaginaire. Où commence la fiction, où finit la réalité ? Dans « La marque des loups », se croisent des Humains de toutes natures, des personnages aussi diaboliques que divins : policiers, trafiquants ou protecteurs de l’environnement, guérisseurs – amérindiens ou nomades – hommes de pouvoir comme gens plus ordinaires, sans oublier des loups en quête de liberté et des lycanthropes assoiffés de justice. Métamorphose pour les uns et renaissance pour d’autres, le bien triomphera-t-il du mal ? L’héroïne, Julia Orsini, est une femme hors du commun. Poussée par un désir de vengeance, elle revient vivre dans le village de son enfance, semant quelques cadavres sur son passage. Mais l’histoire prendra un tout autre chemin… L’autrice fait revivre les légendes de loups-garous en terre tourangelle.
À PROPOS DE L'AUTRICE
Marie-Pierre Hage défend la Nature et la cause animale comme humaine. Elle est l’autrice d’une dizaine de publications, et se passionne pour l’histoire des Amérindiens. Ses romans, "Elisa Bison Blanc", "D’Lina ou la vie d’une chienne, et ses documents", "Les Animaux...sensibles aussi !", "Demain, l’écologie ou non !", sont publiés aux éditions EX ÆQUO.
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Seitenzahl: 294
Veröffentlichungsjahr: 2024
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Marie-Pierre Hage
La marque des loups
Métamorphose
Roman
ISBN : 979-10-388-0917-8
Collection : Aventure
ISSN : 2104-9696
Dépôt légal : septembre 2024
© couverture Ex Æquo
©2024 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de
traduction intégrale ou partielle, réservés pour tous pays
Toute modification interdite
Éditions Ex Æquo
6 rue des Sybilles 88370 Plombières Les Bains
www.editions-exaequo.com
« Il manquera toujours quelque chose à celui
qui, étant enfant, n’a pas vécu
avec les animaux. »
Konrad Lorenz
Une sportive rouge, immatriculée en Italie, traversa un peu trop vite le village. Si ses passagers voulaient une arrivée discrète, c’était raté !
À Chédigny, une telle scène tenait de l’inédit. Chédigny ou la douceur de vivre. Commune paisible, campagne authentique, dégageant un cachet, un charme subtil, où la simplicité semblait primordiale. Un coin qui fleurait bon les senteurs, les saveurs d’autrefois. Un vrai délice ! Un petit joyau niché au cœur de la Touraine, côté sud, au creux de la vallée de l’Indrois. Les premiers beaux jours de printemps incitaient nombre de personnes à flâner dans les rues ou à randonner dans la campagne environnante.
À la sortie du bourg, le bolide bifurqua vers le lieu-dit des Acacias, un endroit isolé, et se gara brusquement devant l’unique maison, une grande propriété en pierre de tuffeau et au toit d’ardoises, architecture traditionnelle de la région. Une femme et un enfant en descendirent…
Surprise, Amélie Hautmont contemplait, bouche bée, la jeune femme de vingt-cinq ans et le petit garçon, qui s’avançaient vers elle en souriant…
— Bonjour, ma tante.
Sa nièce Julia se tenait devant elle. Une nièce qu’elle n’avait pas vue depuis dix ans !
Julia Orsini était grande et mince. La blondeur de sa longue chevelure contrastait avec son teint hâlé. Ses yeux d’un vert profond et lumineux ne manquaient pas de surprendre tout un chacun, un regard étrange, qui pouvait être aussi glacial que chaleureux. La beauté chez elle n’était pas un vain mot.
— Voici mon fils, Duane…
Et ce petit garçon ! Son fils, disait-elle ? Le même regard, la même peau, mais des cheveux noirs qui encadraient un visage fin. Il était un peu maigrelet. Quel âge pouvait-il avoir ? Quatre ans ?
— Duane a quatre ans, reprit Julia.
Toutes deux restaient immobiles. Elles se regardaient intensément, se détaillant réciproquement, ne trouvant à dire que des mots anodins. Julia s’était pourtant représenté cette scène des dizaines de fois, l’imaginant plus chaleureuse, plus émotive.
— Comment vas-tu, ma tante ?
— Plutôt bien ! Mais après toutes ces années, je ne croyais plus te revoir…
Subitement, la jeune femme se jeta dans les bras d’Amélie. Plus rien d’autre n’existait, juste se serrer l’une contre l’autre, sans paroles, sans pensées, sans autre but que de savourer cette minute d’intense émotion…
Ce fut l’enfant qui cassa cet instant magique, instant d’un moment, parfois unique dans une vie.
— J’ai soif !
— La route a dû être longue ! dit la quinquagénaire qui avait remarqué la plaque italienne de la Ferrari.
— Oui, nous avons parcouru une longue distance, depuis les Abruzzes…
Amélie voulut embrasser l’enfant, mais celui-ci recula violemment, se cachant derrière sa mère…
— Doucement, Amélie. Duane est un peu sauvage, tu sais !
— Je m’en doute… Entrez !
Rien n’avait changé dans la maison d’Amélie. Julia regardait les photos de famille suspendues aux murs du séjour. Celles de sa mère Isabelle — la sœur d’Amélie — de Sarah, sa propre sœur jumelle, de Pierre, son père, de ces gens tellement importants pour elle et qui étaient décédés, partis vers un autre monde. Les mêmes bibelots, les meubles bien cirés, tout était pareil à la veille, comme à une décennie, sauf la présence de ses proches.
Elle resta quelques minutes devant le portrait de Sarah. Comme elle lui manquait ! Perdre son jumeau, c’est perdre une partie de soi-même. Au décès de Sarah, elle avait éprouvé ce sentiment. Elle réprima sa tristesse.
Julia observait Amélie qui leur préparait une collation. Le temps avait glissé sur sa tante. Quelques rides au coin de la bouche et quelques fils blancs perdus dans la chevelure noir de jais, voilà ce qui avait changé ! Pas de rondeurs superflues comme c’était souvent le cas à la cinquantaine, mais un corps toujours svelte, un visage gracieux, plus près de l’épanouissement que de la fleur fanée. Elle ne portait pas d’alliance, quoique l’apparence soit quelquefois trompeuse. Mais la jeune femme pressentait sa tante solitaire, et ne décelait pas l’effluve d’un homme dans la maison.
— Es-tu célibataire ?
— Oui, répondit Amélie timidement…
Le souvenir de son ancien fiancé lui revint. Sa tante avait sacrifié sa romance à la mort d’Isabelle, afin d’élever ses nièces, les jumelles Sarah et Julia, qui se retrouvaient orphelines de leur mère, et cela dès leur naissance. Un grand sacrifice ! Et maintenant, elle se retrouvait seule, sans enfant, avec un travail d’infirmière très prenant et une passion des chevaux dévorante.
— Je suis si contente de te revoir, ma Julia chérie ! Et de savoir que j’ai un petit-neveu, c’est une bonne surprise ! Veux-tu un gâteau, Duane ?
L’enfant resta muet.
— Des bonbons, peut-être ?
À la vue des friandises multicolores, un léger sourire illumina son visage.
— Tu vois, Julia, avec quoi l’on apprivoise les petits loups !
— Merci Madame ! dit poliment l’enfant.
— Appelle-moi Amélie, ou ma tante ! Il parle bien pour un petit de quatre ans.
Elle réussit à l’embrasser.
Amélie servit du thé, des gâteaux, du chocolat chaud, et les invita à prendre place autour de la grande table en chêne…
Julia raconta leur vie, leur retraite depuis un an dans les montagnes des Abruzzes, le pays de son père, dans un de ces villages perdus d’Italie où les gens ne posaient pas de questions, où ils ne causaient pas pour ne rien dire. Elle lui parla de cet endroit isolé, de ce bout du monde, du manque de contacts pour son fils, de leur isolement volontaire.
Amélie se hasarda à lui poser une question, celle qui lui brûlait les lèvres depuis la seconde même où elle les avait vus.
— Et ton père ?
— Plus tard, Amélie, je te raconterai…
Le silence s’imposa. Sa nièce était devenue ténébreuse. Amélie savait qu’elle devait attendre le moment propice aux confidences, et connaître la suite peut-être. Le pourquoi du retour de Julia, celle qui, malgré son air enjoué, semblait cacher une grande détresse, une profonde peine… Celle qui avait aussi la faculté de se glisser dans l’esprit des autres, un peu comme une voyante, sans être toutefois voyeuse.
— Je crois qu’il est temps pour Duane d’apprendre le monde des Hommes, dit simplement la jeune femme.
La main d’Amélie se posa doucement sur la tête de l’enfant. Le contact s’établit.
Tout « sauvage » qu’il était, elle l’aimait déjà. L’important était de ne pas recommencer les mêmes erreurs, comme Pierre Orsini l’avait fait envers ses filles, puisque Duane était vraisemblablement un loup-garou, à l’identique de son grand-père ou de sa mère.
— Donne-moi la main, Duane ! Je vais te faire visiter la maison…
L’enfant se laissa emmener par cette poigne forte et délicate à la fois, à laquelle il ne pourrait dorénavant échapper.
Bien que le domaine des Acacias fût assez grand, Julia avait fait part de son désir d’acquérir sa propre maison : « Ma liberté ne doit pas vous entraver. Duane passera, lui, beaucoup de temps avec toi, ne t’inquiète pas ! » Amélie lui avait alors conseillé d’aller à la mairie, histoire de voir si des logements étaient vacants. « Tu verras, rien n’a changé ! », avait-elle ajouté.
Cela était vrai, sauf pour quelques nouvelles constructions aux alentours. La place, avec son école, son église, sa mairie, son bar-hôtel, était aussi fleurie que jadis… Mais Chédigny ne ressemblait pas à n’importe quel village de Touraine, il s’y dégageait un tel charme qu’aucun lieu n’avait son pareil ! C’était la vallée de l’Indrois, dans le fond de laquelle coulait une paisible rivière. Une rivière qui semblait éternellement endormie, mais qui ne l’était pas. Ce charmant cours d’eau avait eu quelquefois des colères impétueuses, violentes, des crues qui avaient tout emporté, tellement dévastatrices, pour un si petit affluent, que certains s’étaient mis dans l’idée de le contenir, de l’endiguer.
Amélie lui avait conté quelques mots au sujet du fameux « projet ». Celui-ci divisait la population : les partisans du « bétonnage », contre les défenseurs du « passé » !
Les premiers étaient décidés à exploiter la vallée à outrance en construisant un pôle de loisirs, une base nautique, un royaume du hamburger et des parkings sans limites. Les seconds ne voulaient rien changer au paysage : contempler la rivière, la forêt, la vallée, sans artifices et sans rien y ajouter.
Julia poussa la porte de la mairie et reconnut Madame Dupuis, toujours secrétaire… Avenante, celle-ci lui lança un grand sourire en la saluant. La jeune femme se présenta :
— Bonjour. Je suis Julia Orsini.
— Oui, je me souviens de vous, Mademoiselle…
Sur ce, l’employée de mairie se mit à lui parler des dernières nouvelles du village. Ce n’était plus le même maire.
Aux dernières élections, Legrand avait battu une vieille figure de proue, le comte de Laroche, à la tête du village depuis vingt ans.
— Oh ! Quelques voix seulement ! ajouta-t-elle.
Tout le monde connaissait le Comte, trop riche, trop gourmand. Sans scrupules, il possédait une bonne moitié des terres du pays, tout en enviant le reste. Elle lui confia que le nouveau maire avait des desseins plus prometteurs, un pari fou : le fameux parc de l’Indrois, au développement grandiose.
— Tous les espoirs sont permis ! Mais que puis-je faire pour vous ? dit-elle en coupant court à la discussion…
— Je cherche une maison, répondit simplement Julia.
La secrétaire lui parla d’une bâtisse retirée du village, en lisière de forêt, sans lui indiquer l’emplacement exact. Elle embraya sur d’autres maisons en vente. Mais cette demeure accrocha l’esprit de Julia. Avec difficulté, elle obtint des renseignements, car cette chère Madame Dupuis estimait que l’endroit était trop reculé pour une femme, et elle avait essayé de la dissuader de l’acheter :
— C’est une grande propriété pour une femme, avec un étang, des bois, des terres, et c’est cher.
Elle espérait lui fourguer un des logements bon marché dont la mairie était propriétaire. Un de ces cubes en béton que l’on appelait maison, un lieu exigu, sans vécu, sans âme, ce que détestait Julia.
La jeune femme lui expliqua que son père lui avait légué une fortune considérable. Par conséquent, elle se fichait bien du prix. Madame Dupuis changea de couleur.
— Pierre Orsini, vous dites ! Serait-il…
— Mort ! Alors, où est cette maison ?
— Pauvre homme ! Tout le monde l’appréciait ici.
La secrétaire, réellement attristée, se remémora l’image de l’homme défunt. C’était quelqu’un de très enjoué, aimable, grand, fort, musclé, brun, la chevelure légèrement frisottante, avec des yeux verts… Maintenant elle se rappelait, les mêmes que Julia !
— Où est cette propriété ?
Déviée de sa pensée, MadameDupuis se heurta au regard glacial de la jeune femme. Se sentant mal, elle détourna immédiatement les yeux, accrocha un point imaginaire au bout de la pièce, fit le vide, et avala sa salive, retrouvant ainsi calme et dextérité.
— Prenez la direction de Saint-Quentin, à la sortie de Chédigny tournez à droite, c’est la route qui monte vers la forêt, et vers la seule maison. Vous ne pouvez la manquer.
— Merci. À bientôt, Madame Dupuis !
Songeuse, la secrétaire pensa que Julia était aussi belle que froide.
En s’engageant sur le chemin, la jeune femme ressentit un léger trouble. Elle respira profondément, s’obligeant à rester attentive. Rien n’indiquait la maison, seulement au détour d’un virage, une boîte aux lettres. Elle arrêta, coupa le moteur, et sortit de la voiture. Elle suivit à pied le chemin chaotique qui y menait. Enfin, sur une hauteur, derrière un rideau de chênes, elle était là qui l’attendait, prête à lui ouvrir les bras. En regardant l’ensemble, elle se détendit. Ce lieu était magique, les odeurs exquises. Le parc était peuplé d’arbres de toutes essences : pins, châtaigniers, érables, acacias, tilleuls, chênes centenaires, frênes, sans compter le verger où les variétés de pommes, poires, prunes et pêches s’entremêlaient. Juste derrière la bâtisse, stagnant dans le creux du vallon et bordé de saules, l’étang attira son attention et attisa son odorat. Il était envahi par un troupeau de canards.
Ce n’était pas raisonnable, mais il n’y avait personne pour la voir, pour surprendre sa métamorphose. Elle enleva ses vêtements. Un pelage dru, intense, poussa à toute vitesse, recouvrit entièrement sa peau fine et dorée, éclipsant sa longue chevelure. Des crocs aiguisés apparurent, déformant sa bouche délicate aux lèvres gourmandes, et son beau visage disparut sous la redoutable gueule. De robustes pattes, terminées par des griffes tranchantes, effacèrent les longues jambes fines et galbées. Son corps se recroquevilla, se tassa solidement. En une dizaine de secondes, elle avait muté en une bête redoutable, puissante, à la silhouette racée. Elle devenait cette autre, cette louve qu’elle était aussi, cet animal à la fourrure claire, blonde comme les blés. Elle était devenue une prédatrice.
« Prédatrice ! », comme disaient les humains, au point que l’espèce canis lupus était devenue un jour l’ennemie des Hommes, — malgré les loups — et le grand massacre avait commencé, l’imagination des humains n’ayant pas de limite en matière de chasses, de pièges, de tortures, d’extermination. L’éradication de l’animal, par-delà les frontières, toutes les frontières, morales comme physiques, n’avait eu de cesse par-ci par-là, au gré de la civilisation humaine et de ses humeurs.
Pourtant, les loups avaient toujours accepté les hommes, eux ! Quand ce génocide avait-il commencé ? Depuis quand une partie de l’humanité les massacrait-elle ? Depuis que certains humains avaient apprivoisé les loups en les transformant en chiens ? Depuis que des hommes s’étaient sédentarisés ?
La femme devenue louve chassa ses interrogations, et se laissa envahir par le bien-être de sa nouvelle condition. Elle hurla sa joie tout en prévenant les autres pensionnaires des bois. Les écureuils montèrent à la cime des arbres, les lapins effrayés se terrèrent, les colverts s’envolèrent dans un ensemble désordonné. Elle huma l’air, sentit le renard aux aguets et le chevreuil.
La faim la poussa à trouver rapidement la piste de l’ongulé. Au détour d’un bosquet, une jeune chevrette était là, tapie. Une course-poursuite d’une minute fut à peine nécessaire au carnivore pour attraper sa proie. Elle bondit sur elle, l’immobilisant au sol, et plongea cruellement ses crocs dans la gorge délicate de l’animal. Le sang jaillit, la bête perdit la vie et la louve s’en réjouit. Celle-ci la mangea goulûment.
Repue, elle abandonna les restes aux charognards de toutes sortes. « Il faut que tout le monde mange ! », pensa-t-elle, et elle s’enfonça dans l’immensité de la forêt, à la découverte de ce nouveau territoire qu’elle n’aurait nul besoin de marquer étant le seul loup de toute la région, et l’unique prédatrice puisque la saison de chasse des hommes était terminée, par conséquent, personne ne pourrait lui ravir ses proies.
Le loup est pourvu de trois sens plus développés que l’humain : la vue, l’ouïe et l’odorat. Si le chevreuil venait à manquer, elle pourrait se rattraper sans aucun mal sur les sangliers, marcassins, lapins, chats sauvages, renardeaux ; cette forêt était riche en gibier. Affronter un cerf ne serait pas toujours payant, loin de là, mais au moins, elle ne manquerait pas d’exercer ses talents en matière de stratégie. Un combat qui lui plaisait, un vrai duel, sans arme. Une combattante seule et vigoureuse, face à l’intelligence, à la force du roi de la forêt. Rien à voir avec une chasse d’humains ! Rien à voir avec des fusils et des chiens.
L’après-midi touchant à sa fin, elle reprit sa forme humaine, se rhabilla et démarra.
Elle se dirigea vers le centre du village, vers le lieu le plus important, le plus fréquenté, vers le bar-hôtel du Bon séjour. Chaque soir, une faune importante, jeune ou vieille, envahissait cet espace, venait ressasser peines et joies de la journée, ou simplement trouver une présence. Elle respira à fond encore une fois les effluves de la nature, afin de se donner du courage. Celui qui lui serait nécessaire à animer la vengeance pour laquelle elle était revenue au pays d’Isabelle, sa mère.
Tandis qu’elle fonçait vers le bourg, la tristesse l’envahit. Elle pensait à sa jumelle morte depuis dix ans. Dix longues années à essayer d’oublier. Mais comment effacer une partie de sa vie ?
La scène horrible lui revient en mémoire : Sarah gisait sans vie, mi-animale, le même sourire sur les lèvres que, durant toute sa frêle existence, elle avait arboré, semblant se moquer de tout. Elle s’était juré de leur faire payer, un jour. Elle eut envie de hurler, mais sa bouche resta muette puisqu’elle venait de freiner quelque peu brutalement devant le bar. « Du calme ! » dit-elle à voix haute. Elle retoucha sa tenue. Elle était parfaite.
Lucie Chatelain, la patronne, releva la tête et contempla, admirative, celle qui entrait. Cette dernière était habillée d’un tailleur vert pâle, de haute couture, mettant en valeur sa longue silhouette svelte, ses formes galbées, sa peau naturellement bronzée, ainsi que sa chevelure dorée. La veste à moitié boutonnée laissait apparaître un corsage blanc et échancré, où pointait le début d’une généreuse et prometteuse poitrine. Une vision qui donnait aux hommes plus que des idées. La jeune femme n’avait nul besoin de se farder et de porter des bijoux, le naturel était sa plus belle parure.
Julia traversa la salle très lentement. C’était déjà la même patronne que dans son jeune temps : une femme à la tignasse rousse, un peu rondelette, petite, mais au visage souriant, aux traits agréables, prenant soin de son physique. Elle s’appuya au comptoir.
— Salut Lucie !
Stupéfaite, celle-ci tressaillit à son prénom. Qui était-elle ? Elle avait beau fouiller dans sa mémoire, elle ne connaissait aucune vraie beauté, à part à la télé.
Julia se pencha doucement vers elle et se présenta.
— Julia Orsini…
— Mais oui ! Des yeux comme les tiens ne s’oublient pas. Je vois qu’en grandissant, on ne peut oublier le reste, non plus ! Mais quel bon vent te ramène chez nous ?
— Je reviens m’installer ici.
— Tant mieux ! La jeunesse commence à manquer dans nos campagnes. Nos jeunes partent en ville, et certains se retrouvent au chômage et dans un HLM…
— Lucie, laisse donc mademoiselle tranquille ! T’es amère parce que ta propre fille a foutu le camp pour tenter sa chance.
Julia se retourna vers cette voix qu’elle avait reconnue.
— Christian Durand, quel plaisir !
— Oui ma chère Julia. Vous avez bonne mémoire.
— C’est une de mes qualités.
— Comme qualité, vous en avez bien d’autres, on dirait !
L’homme paya une tournée. Julia était contente de le revoir. Lucie lui confia son désespoir. Celui pour sa fille, Laetitia, dont elle n’avait aucune nouvelle.
Les clients affluaient et faisaient cercle à présent autour d’eux. Heureux de la revoir, ils gardaient en mémoire une jeune fille gaie et vivante, toujours prête à rendre service. Les vieux souvenirs surgirent et l’un dit : « J’entends encore les rires de Sarah comme si c’était hier ! » Julia prit soudainement son verre et alla s’installer à l’écart. Christian la suivit.
— Excusez-le ! Il parle trop vite.
Elle resta muette.
— Alors vous vous installez chez votre tante, reprit-il ?
— Non. Je vais acheter le Vert bois, le domaine à la sortie du bourg.
— C’est un endroit charmant. Et plein de champignons. Vous reconnaissez les bons des mauvais ?
— Oui. Vous savez Christian, j’ai un fils ! Il faudra que vous passiez nous voir.
Christian lui prit la main.
— Un enfant, félicitations ! Puis-je vous embrasser ?
— Bien sûr !
Elle contempla l’homme à la cinquantaine bien sonnée qui venait de vieillir d’un coup.
— Je connais votre histoire avec ma mère lui chuchota-t-elle. Je sais votre amour pour elle.
Il pâlit. Il demeurait attaché à cette romance sans lendemain. Isabelle, la jeune infirmière partie à Paris, avait rencontré un beau et brillant chirurgien. Ce fut un coup de foudre. Elle avait rompu avec son ancienne idylle, et le pauvre Christian ne s’en était pas vraiment remis. Il s’était alors renfermé sur lui-même. Sa passion : parcourir les bois et les routes de la région. Il était garde de l’Office National des Forêts. Jamais il ne prenait part aux querelles des uns et des autres. Sa vie se soldait par une visite quotidienne au Bon séjour, et le dimanche se prolongeait en interminables parties de tarot. Personne ne connaissait la raison de son célibat, sauf Julia !
La silhouette de Christian était plutôt élancée et de taille moyenne. Il avait des yeux noisette pétillants d’intelligence et de vivacité, la chevelure châtain clair, épaisse, frisée, le sourire enjôleur… Dans le fond, c’était le même type d’homme que son père. Physiquement, à part la couleur de ses pupilles, ainsi que sa stature — Pierre Orsini était plus grand — ils se ressemblaient tous deux, surtout de caractère.
— Comme vous ressemblez à votre mère, lui dit-il sur un ton mélancolique… Mais, il est temps pour moi de rentrer. Merci de votre invitation, je n’y manquerai pas. Je suis heureux de votre retour…
Il se leva et sortit.
Songeuse, Julia ne pouvait s’empêcher de penser à l’autre sort, au chemin différent qu’aurait pu être sa propre route. Si sa mère avait épousé Christian, elle-même serait humaine ! Et si…
Une main s’abattit sur son épaule…
— On m’a dit que tu étais revenue !
— Déjà ? Les nouvelles vont vite.
Agathe Bettremieux, son amie d’enfance, lui faisait face. Elles s’embrassèrent, et restèrent quelques secondes à se contempler. Agathe bredouilla enfin quelques paroles.
— Merci pour tes nombreuses cartes, à défaut de te voir !
Elle était bien la seule personne, avec Amélie, à avoir eu de ses nouvelles, parfois.
À vingt-cinq ans, Agathe respirait la santé. Grande et élancée, elle affichait une allure sportive et volontaire. Elle portait des cheveux noirs très courts. Son regard était bleu, limpide, honnête, franc.
Après le moment de surprise et de bien-être qui découlèrent de retrouvailles tant souhaitées, vint le temps des rires et des questions. Elles parlèrent de ces petits riens qui meublaient leurs vies, et aussi de ce qu’elles devenaient.
Agathe était une artiste, elle donnait dans la peinture et arrivait à en vivre. Elle aimait sa liberté, les hommes ne faisaient que passer dans sa vie : jamais longtemps.
Julia lui parla de ses nombreux voyages, de l’Italie, le pays de son père, et de ce coin d’Amérique où elle avait vécu quelques années, là où on pouvait encore respirer, vivre librement dans des immensités sans fin. Elle lui parla de son fils, sa plus belle histoire, sa plus grande joie. Elle était libre et riche, mais fatiguée de courir ce vaste monde où elle n’avait que le cielà quoi se raccrocher, parfois…
— Tout ça pour revenir au point de départ… murmura Julia sur un ton résigné.
— Tout de même, tu ne l’as pas fait seule cet enfant, lui répondit Agathe.
— Non, bien sûr ! Son père est un Indien d’Amérique, poursuivit-elle, hésitante, en voyant que son amie attendait un peu plus d’explications. Il s’appelle John… Je l’ai quitté ! Tu sais, je devais revenir, d’abord en Italie, puis ici, en France. Il fallait que je revienne. Je l’ai aimé, nous nous sommes aimés, l’histoire se termine ainsi.
— Dommage !
— Oui, mais c’est comme ça. Je préfèrerais ne pas en parler.
— Oui, je comprends. Et pour Sarah ! Que s’est-il passé ?
Agathe n’avait jamais compris pourquoi, un jour, dix ans auparavant, le brillant chirurgien Pierre Orsini était parti avec ses deux filles, sans aucune explication. Parti revivre dans son pays natal, en Italie, comme ça… Plus tard, elle avait appris, comme tous les habitants du village, que Sarah était morte d’une leucémie, et que cette maladie avait été la raison de leur départ.
— La médecine n’a pas pu la sauver.
Julia détourna les yeux. Mentir à son amie l’ennuyait.
— Mon père croyait que le climat plus sec de l’Italie serait mieux pour ma sœur, reprit-elle. Il s’est trompé. Sarah est morte, et lui-même est mort trois ans après notre arrivée. Je me suis retrouvée seule, c’était le jour de mes dix-huit ans, ce n’est pas de chance, hein ?
Par compassion, Agathe voulut saisir la main de Julia. L’autre la lui retira aussitôt.
— Non, Agathe. Ne crois pas que j’aie été malheureuse toutes ces années ! Tout le monde a des malheurs, et des bonheurs aussi, n’est-ce pas ?
— Oui bien sûr !
Agathe eut une pensée pour ses propres parents, dont elle n’avait plus de nouvelles depuis un bon moment. Quelques années auparavant, ils avaient décidé de vivre sur un voilier, en parcourant les océans. Dans le cours normal des choses, c’étaient les enfants qui quittaient un jour le nid et qui donnaient du souci à leurs géniteurs. Là, c’était le contraire ! La dernière fois qu’ils avaient envoyé un signe de vie, c’était des îles Salomon, à l’autre bout du monde. Depuis, plus rien…
Des jeunes gens, à peine la trentaine, venaient d’entrer, et l’un d’entre eux regardait attentivement Julia tout en s’avançant vers elle. Elle le reconnut.
— Tristan ?
— Oui. Julia ?
— Quelle bonne surprise !
Tristan de Laroche ressemblait à son père, le comte Louis de Laroche : blond aux yeux bleus, mais son teint était pâle et son allure plus frêle, par rapport à son paternel. C’était un jeune homme agréable, un tantinet charmeur. Il lui présenta ses amis, les frères Duchemin, Benjamin et Alexandre, deux agriculteurs, qui avaient repris la ferme familiale, et qu’elle reconnut vaguement.
Agathe lui susurra qu’elle devait partir ; un rendez-vous l’attendait.
— À bientôt !
Les trois hommes s’installèrent à la table de Julia, qui commença à les écouter, à entendre les dernières nouvelles du pays, sans se dévoiler, ou presque. Ils étaient enthousiastes et très admiratifs devant sa magnifique voiture de sport. Ce qui ne manqua pas de la faire sourire.
— Si vous voulez, je vous la prêterai !
Elle leur parla ensuite de ses voyages et de la maison qu’elle voulait acheter. Ils lui proposèrent leur aide. Les frères s’acquitteraient volontiers de l’entretien de la propriété, et de tout ce qui lui ferait plaisir…
— Tout ? reprit-elle…
Benjamin, assis à côté d’elle, gardait obstinément les yeux sur ses jambes qu’elle croisait et décroisait malicieusement.
— Oui, tout ! répondit ce dernier, la gorge nouée.
Tristan, non dupe du manège, voulut attirer l’attention de la jeune femme. Il lui fit part de son désir d’organiser une fête en son honneur dès le lendemain soir.
— Qu’en dis-tu Julia ?
— Avec plaisir… répondit-elle joyeusement.
Il était temps de partir. Amélie et son fils devaient l’attendre pour dîner. Elle se leva et les embrassa. Il fut convenu que les Duchemin viendraient la chercher au Vert Bois, afin de voir l’état de la maison et du terrain… Benjamin était incontestablement attiré par d’autres côtés de la jeune femme, mais pas Alexandre ! Ce dernier était différent de son frère. Benjamin avait une forte carrure, une figure ronde et les cheveux bruns, coupés très court, le regard vert et direct. C’était un homme de la campagne qui connaissait la faune et la flore tel un spécialiste, et qui causait ouvertement, sans détour. Alexandre était frêle, discret — l’inverse de son frère — voire très réservé, sa chevelure châtain lui retombait sur le cou, les traits fins de son visage angevin étaient bien dessinés. Se dégageait de son regard vert noisette, de la mélancolie.
En sortant du bar, Julia bouscula deux hommes, Alain Legrand, le maire, et Marcel Ferron, l’employé du château. Elle ébaucha un sourire d’excuse, sans paroles. Elle avait besoin d’air, et démarra en trombe le bolide, sous l’admiration d’une bonne dizaine d’yeux plutôt envieux. Pour elle, c’était juste un moyen de se déplacer, de préférence vite. Ce n’était pas par vanité ou pour frimer. Pour elle, l’argent, les biens, ne faisaient pas le tout, ne contribuaient pas au réel bonheur, mais juste à un certain confort, et elle en avait les moyens.
Malgré son retard, Julia s’accorda un petit détour. Elle fonça vers la forêt qui s’étalait sur plusieurs communes, et sur quatre mille hectares… Passé le territoire de Saint-Quentin, elle s’arrêta au lieu-dit « le carrefour de la forêt », au milieu duquel se dressait un monument ressemblant à une pyramide, ancien lieu de rendez-vous des chasseurs, érigé deux siècles auparavant. D’autres chemins partaient de cet endroit et s’enfonçaient dans les bois. À cette heure-là, elle ne risquait plus de rencontrer âme qui vive.
Elle descendit de voiture et huma la brise légère : ni effluves bizarres ni odeurs suspectes ! Elle prit un chemin secondaire, plutôt un sentier, à l’écart des autres, très étroit, pas entretenu, jonché de mauvaises herbes, de trous et de bosses, difficile à suivre, où personne ne mettait jamais les pieds. Ses pas la menèrent devant une ruine laissée à l’abandon, qu’elle contourna difficilement tant le coin était envahi de ronces, d’orties, de buissons impénétrables, et s’arrêta devant un amas de grosses pierres. Elle s’agenouilla…
Julia pleurait froidement. Ni tressaillement, ni cris, ni larmes. Elle pleurait de l’intérieur. Le silence et la tristesse l’accompagnaient vers le souvenir de sa sœur:
Les ennuis avaient commencé lorsque Sarah commit l’imprudence de se montrer en loup. Tout d’abord, elle fut prise pour un simple canidé, car certains l’aperçurent de loin. Mais le doute germa dans l’esprit de quelques-uns, et le jeu devint dangereux. Un jour, le comte repéra les empreintes sans hésiter une seconde sur leur origine. Un lieutenant de louveterie sait faire la différence entre la trace d’un chien et celle d’un loup. Quelle chance pour lui de ne pas faillir à la tradition ! Quelle chance de traquer le Canis Lupus, comme son grand-père, comme ses ancêtres masculins, au temps où il y avait encore des loups et on faisait croire aux gens à la dangerosité de l’espèce ! Sans se soucier si la bête était nuisible ou non, omettant délibérément de prévenir les médias, de signaler cette étrange présence, loin de l’anodin, aux autorités, il piégea l’animal. Quelques carcasses de moutons posées çà et là à travers la forêt, et quelques chasseurs dissimulés furent suffisants…
Cette nuit-là, son père était en vacances, moment de liberté assez rare pour lui. Depuis le décès de son épouse, Isabelle, il se consacrait à son travail, pendant qu’Amélie s’occupait des fillettes et de leur éducation. Le chirurgien exerçait à Paris, et revenait le week-end. Isabelle n’avait pas eu de chance. Elle était décédée des suites de son accouchement. Un accouchement si spécial que ni un chirurgien renommé ni même un loup-garou n’avaient pu en changer le cours fatal. Un accouchement qui s’était passé loin des regards des Hommes, loin des hôpitaux humains, dans un lieu luxueux, une clinique hautement spécialisée, sélective, privative, dont personne ne connaissait l’existence, ou si peu, mais un accouchement qui s’était mal passé. Pierre Orsini était revenu seul avec les jumelles : Sarah, la brune et Julia, la blonde. La première ressemblait à son père, la deuxième à sa mère. La maison d’Amélie était suffisamment spacieuse pour tous les accueillir. C’était une grande demeure bourgeoise flanquée d’annexes, dont une écurie entourée d’une vingtaine d’hectares de prairies. Ce domaine avait appartenu à Isabelle aussi, les deux sœurs l’ayant hérité de leurs parents, décédés dans un accident d’avion. Julia n’avait pas connu ses grands-parents maternels, pas plus que ceux du côté paternel.
Depuis quelques jours, le village était donc en émoi. « Un loup à Chédigny, mon Dieu quelle déveine ! », voilà ce qui se disait. L’un s’inquiétait pour son élevage, l’autre pour sa « chasse ». Les vieilles peurs du soi-disant « méchant loup » revenaient en surface. Comme autrefois, les fausses histoires circulaient sur son compte. Pierre Orsini avait interdit à sa fille toute escapade — le temps que les gens oublient — mais c’était méconnaître la désobéissance naturelle et l’insouciance de Sarah.
La maisonnée était endormie. Une porte grinça et Julia sursauta. Celle-ci se leva et se mit en demeure de parcourir l’étage. La chambre de sa sœur était vide. Sans hésiter, elle réveilla son père. Ils se métamorphosèrent afin de suivre facilement la piste de la fugueuse. Au bout de quelques kilomètres, au moment où ils allaient enfin la rattraper, ils virent l’homme dissimulé dans la fosse : il était pratiquement recouvert de branchages et seul un fusil pointait distinctement. La gourmandise et la bêtise de l’imprudente Sarah n’avaient pas de limites : la gueule se refermait déjà sur la cuisse de l’appât. Trop tard pour agir ! Le chasseur déchargea deux cartouches. La bête s’écroula. L’homme sortit de sa cachette et appela les autres…
Quelque chose de grand, de terrible fit alors face à l’homme et le mordit cruellement à la jambe. L’arme tomba et la peur s’empara, corps et âme, de Louis de Laroche. Ce qu’il y a d’effrayant dans la mort, c’est quand on ne la voit pas venir, quand elle se jette à l’improviste, au détour d’un chemin, au tournant de sa vie…
Louis tomba. La bête posa ses deux pattes sur sa poitrine, l’immobilisant. Il sanglota, suppliant intérieurement le monstre de l’épargner. Le regard glacial de la louve le terrorisait. L’homme ne voyait que ça, la pleine lune éclairant les yeux de son agresseur. Un râle inhumain se fit entendre, et les crocs aiguisés laissèrent goutter une bave dangereuse.
Une voix, quelques mots, résonnait tout au fond de Julia : « La vie ! Laisse-lui sa misérable vie ! »
Mais pourquoi aurait-elle eu de la considération, de la pitié ? Avait-il donné une chance à ce loup dont la faute avait été d’exister et de prélever un lapin ou un chevreuil de temps à autre ? Les loups n’étaient pas des animaux maléfiques, comme certains disaient. Ils n’étaient que des prédateurs qui se nourrissaient à très grande majorité de bêtes malades, faibles, chétives ou malformées. Ils ne faisaient aucune concurrence à l’humain, ou si peu. Et les loups-garous de même.
Des voix firent lâcher prise à la femme louve…
— Louis ! Où es-tu ? Tu l’as touché !
Un appel, un son plaintif s’éleva vers les nouveaux arrivés. Julia ne pouvait de toute façon achever la proie. La « chose » minable pourrait remercier les dieux.
Pendant les quelques instants où elle avait tenu en respect le comte, son père avait repris forme humaine et avait ramassé le cadavre de sa fille. Il s’était enfui et s’était dirigé vers le « carrefour de la forêt ». Elle devait faire diversion.
Le comte étouffait déjà ses sanglots.
— Ça va, Louis ? demanda le premier larron arrivé près de lui.
— J’en ai eu un ! répondit le lieutenant de louveterie.
Mais les torches éclairaient désespérément du vide. Le chasseur en oubliait même la blessure, une plaie large et sans équivoque à la jambe, et la douleur qui en découlait. Il leur raconta l’impact de son tir, et tandis qu’il voulait vérifier la mort de l’animal, comment un deuxième loup l’avait attaqué et mordu par surprise. Sans leur arrivée, il serait mort égorgé. Le conteur n’ignorait pourtant pas que la bête l’avait épargné. Mais l’humain est ce qu’il est ! Trop fier pour admettre qu’un animal, un « inférieur », ait pu disposer de lui, le « maître » ! Qu’un vulgaire animal puisse détenir « le pouvoir ».
Celui que j’ai abattu était sombre, et celui qui m’a sauté dessus était blanc…
Sûr de lui, Louis se mit à explorer le sol. Une touffe de poils baignant dans un liquide poisseux lui fit crier victoire. Un de ses compagnons trouva ce qui ressemblait à des cheveux. Du sang, des fragments de pelage, oui la preuve était indiscutable, mais de longs cheveux noirs ?
Malgré sa souffrance, il intima l’ordre de poursuivre la bête. Comme tous les gens de son engeance, la volonté, ou la bêtise, était son moteur, son carburant.
— Regardez, des empreintes ! dit l’un des chasseurs.
Le lieutenant de louveterie banda sa blessure avec les moyens du bord, et examina les traces trouvées.
— Ce sont bien celles d’un loup.
