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Julius vit dans un monde aux contours flous et ternes, jusqu’au jour où il découvre par hasard une statuette représentant le dieu Pan. Est-ce grâce à elle qu’il retrouve bientôt le goût des choses et des gens ? Au croisement de la grande et de la petite histoire, de la Wallonie au Moyen-Orient en passant par l’Allemagne, le petit dieu au sexe dressé le conduira à redécouvrir l’art, le désir, l’amour. Un roman où le fantastique se teinte de poésie.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Luc Devreese enseigne l’art dramatique et le mouvement scénique. Acteur, il est le cofondateur de la Compagnie de la Casquette et l’auteur de nombreux spectacles théâtraux.
La Mémoire du sable est son premier roman.
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Veröffentlichungsjahr: 2021
PROLOGUE
La ville était déjà en bonne partie détruite par les bombes et les combats.
« Pars, Khaled, ça devient trop dangereux, je t’en supplie, pars ! »
Maamoun me l’avait dit, il m’avait mis en garde, mais c’était impossible, j’étais trop vieux, j’avais vécu trop longtemps ici.
J’aurais eu l’impression de perdre le fil de ma propre histoire, de sortir de ma vie, d’abandonner ma ville, mes parents, mes ancêtres.
Je croyais que ma présence allait protéger tous les trésors du musée.
J’étais orgueilleux et naïf, jamais je n’aurais pu partir !
Maintenant, je gis là, à même le sol, simplement posée à terre.
Je regarde le corps accroché au poteau, le corps dont je faisais partie.
Ils m’ont séparée de lui, la blessure n’a presque pas saigné.
Je suis là, à ses pieds qui se balancent doucement dans le vent chaud.
Je vois tout, j’entends tout, ça, ça n’a pas changé.
Seulement, je ne peux plus bouger, mes jambes ondoient au-dessus de moi, agitées par le vent du désert.
On dit qu’à l’instant de la mort, l’âme s’envole comme un ibis.
Mais moi, je suis enfermé dans cette tête !
Mon corps est un arbre qui ne me portera plus.
Je le contemple pourtant, ce corps décapité.
Je suis comme un homme devant sa maison, incapable d’y entrer.
Mon corps sans tête est suspendu devant l’entrée.
Ils m’ont posée juste à côté.
À la ceinture du pantalon, ils ont accroché la petite statue du dieu grec.
Je l’avais ramassée dans les débris. Par miracle, elle était intacte.
C’est le dieu Pan et il est comme un sexe devant ma braguette.
C’est drôle, parce qu’il est représenté en érection.
Alors, ça me donne encore belle allure.
« Même sans tête, le vieux Khaled bande encore ! »
Tout le monde peut nous voir.
Ils ont hurlé que Dieu était grand.
J’étais le directeur des idoles.
Ils ont fracassé les vitrines, arraché les bijoux, mis les statues en pièces.
Je suis arrivé, j’ai erré dans les décombres en pleurant.
J’ai trouvé le petit dieu, je l’ai mis dans ma poche.
Ils sont venus près de moi. Ils m’ont demandé où était l’or.
Je leur ai dit : « Il n’y a pas d’or ! »
Ils m’ont frappé.
Je leur ai dit : « Mais l’or, c’est tout ça ! »
Et j’ai montré les débris.
Ils m’ont pris avec eux et ils ont torturé mon vieux corps.
Mais quand même, il n’y avait pas d’or.
Alors ils m’ont amené sur une place.
Ils ont attaché la statuette à ma ceinture.
Ils m’ont poussé à genoux.
J’ai dit que je voulais rester debout.
Un homme est venu derrière moi.
La nuit est tombée et un croissant de lune a coupé ma tête.
Je suis là depuis trois jours, c’est de nouveau la nuit.
Mon corps sans tête commence à puer.
Un tracteur arrive, il tire une remorque en bois.
Un homme vêtu de noir descend. Il a un sac sur le dos.
Il enlève la statuette et la met soigneusement dans son sac.
Je sais très bien ce qu’ils font de ce qu’ils ne détruisent pas.
Ils le vendent cher à de très riches étrangers.
Il décroche la dépouille et la jette dans la remorque.
Le tracteur repart et je reste là devant la porte du musée.
C’est toujours la nuit, le croissant de lune brille dans le ciel.
Soudain, la porte d’une maison voisine s’ouvre doucement.
Une petite fille sort, elle vient vers moi et se penche.
Elle veut me prendre par les cheveux, mais je n’en ai plus assez.
Alors elle me saisit à pleines mains et me serre contre son ventre.
Elle marche dans les ruelles, le croissant de lune éclaire sa silhouette.
On dirait qu’elle porte un enfant.
Son ventre est chaud, ses mains sont douces.
La petite fille porte la tête du vieil homme comme son enfant.
L’espace et le temps se brouillent.
Elle traverse la ville en ruines.
Elle arrive dans un petit jardin.
Il y a encore quelques arbres : des citronniers, des oliviers et aussi des buissons de myrte et de scille.
Le petit jardin a été préservé. Je ne sais pas comment.
De ses mains nues, elle creuse la terre poudreuse.
Elle me donne un baiser sur le front.
Délicatement, elle me pose dans le creux de cette terre parfumée.
Elle rebouche le trou puis s’en va, silencieuse.
Je suis bien dans ce jardin.
Je crois bien que je souris.
I
« On ne te l’a jamais dit, mais t’en es certain : t’es né à l’envers et contre ton goût… ou à contrecœur, c’est comme tu veux !
L’enfant s’est mal présenté : naissance par le siège ! Ça, ce sont les termes exacts !
Mal présenté, c’est resté, tu présentes toujours assez mal, pas très soigné, pas présentable, pas “Propre sur lui” !
La première partie de toi qui est sortie, que tu as présentée, c’est ton derrière !
Tu ne voulais pas y aller ! Ou plutôt : aller dans l’autre sens ! Retourner d’où tu venais !
Ça aussi, c’est resté : face au monde, t’as souvent envie de montrer ton cul… ! »
Julius se regardait dans le miroir et s’apostrophait.
Depuis qu’il n’avait plus de travail, sa tendance à l’amertume et à la mélancolie s’était accentuée.
Dernièrement, Julius travaillait comme livreur dans une petite entreprise de la ville. Quand la crise était advenue, les livraisons s’étaient faites de plus en plus rares, le patron lui donnait bien quelques petites tâches, ranger le bureau ou balayer l’atelier, mais bientôt, la situation était devenue intenable et il avait fallu mettre la clé sous le paillasson.
Julius avait cherché à retrouver du travail, mais, à son âge et dans la situation économique actuelle, c’était vraiment peine perdue. Depuis, il ne sentait plus grand-chose, il ne goûtait plus rien, tout était également gris et neutre. Miel ou piment : kif kif ! Les couleurs du monde s’atténuaient jusqu’à devenir une soupe grisâtre.
Plus envie de monter dans les beaux jours d’été, juste rester là, sur le seuil, hébété, une mousse de lourde brume autour de lui.
Il avait toujours été un peu comme ça, mais maintenant, c’était devenu à peu près chronique.
Désœuvré, Julius sortit de chez lui pour tromper son ennui et se dirigea vers la rue du Vieux Bourg, dans un très ancien quartier de la ville qu’on appelait « le Trou des Pères ». Jadis, cela avait été un endroit « populaire », de mauvaise réputation et où l’on vivait dans la misère et la crasse. Depuis, il avait souvent été promis à la démolition, mais les habitants avaient résisté et le quartier avait été sauvé.
Petit à petit, des commerces et des cafés s’y étaient installés. Les prix de l’immobilier s’étaient envolés.
Insidieusement, cela devenait un endroit branché avec des restaurants chics et des magasins plus ou moins luxueux, aussi, la plupart des habitants avaient été contraints de plier bagage (Arme ratten, rol u matten !).
Julius s’y promenait de temps en temps, quand il n’avait rien d’autre à faire.
Il flânait au hasard, humant l’air en observant les passants et l’incroyable diversité de leurs visages.
Cette fois, Julius entra dans une boutique, une de ces boutiques hybrides mi-antiquaire, mi-brocanteur qui vendent des objets d’art ou décoratifs dont la plupart se prétendent très anciens. En général, il n’entrait jamais dans ce genre d’endroit, il se contentait de jeter un coup d’œil distrait à la devanture, mais cette fois, un intérêt qu’il ne s’expliquait pas lui avait fait pousser la porte.
Tout de suite, c’est l’odeur qui s’imposa ; une odeur de vieille poussière et de terre légèrement brûlée, une odeur un peu exotique et pourtant familière.
L’espace était fort encombré, il y avait plusieurs salles remplies d’objets de toutes sortes et de toutes provenances, à peu près classés par époque ou par genre.
Julius fit quelques pas. Il y en avait pour tous les goûts ; des vases et bibelots grecs, chinois ou égyptiens, des peintures, des gravures anciennes, quelques meubles de style divers et des statuettes de toutes origines.
Il laissa errer son regard, chaque objet avait son histoire qu’il tentait d’imaginer. Soudain, une voix dans son dos le fit sursauter.
— Je peux vous aider ?
C’était le vendeur, un petit homme énergique, aux yeux perçants, au teint mat et à la barbe drue.
— Nous avons ici l’essentiel du monde !
Il avait constamment la bouche humide, comme un trop-plein de salive qui humectait chacune de ses paroles, cela lui donnait comme un accent mouillé, ses phrases étaient ponctuées de gouttelettes en points et en virgules accompagnant ses propos avec conviction et arrosant ses interlocuteurs. Son silence même était souligné entre ses lèvres d’un filament aqueux.
— L’essentiel du monde ! répéta-t-il en rapprochant son visage.
— Non merci, je regarde ! dit Julius non sans esquisser discrètement un mouvement de recul de la tête et du cou.
— À votre aise, Blaise ! répondit-il. Mais regardez par ici, vous trouverez certainement ce qui vous intéresse !
Il avait accompagné cette injonction d’un mouvement du menton qui avait envoyé l’une de ses déjections baveuses en plein milieu du présentoir.
Un de ses postillons les plus gras aboutit pile sur l’un des objets.
Julius le remarqua tout de suite : c’était une statuette grecque ou romaine d’environ vingt-cinq centimètres représentant un personnage mi-homme, mi-bouc au sexe dressé et c’est au bout de ce sexe que brillait justement la gouttelette.
Julius ne pouvait en détacher les yeux, il était hypnotisé, cette statuette avec sa goutte le fascinait, elle semblait clignoter, lui faire des clins d’œil.
— Je prends celle-ci ! dit-il en attrapant le commerçant qui s’était éloigné.
— Aaaah ! Monsieur a bien du goût ! dit-il.
Il saisit la pièce et l’essuya avec un chiffon sec, en commençant par sa partie centrale, remarqua Julius.
— C’est combien ? demanda-t-il.
— C’est autant ! répondit le petit homme.
— Autant que quoi ?
— Autant que vous voulez !
— Pardon ?
— Autant que vous avez !
— Comment ?
— C’est incommensurable !
— Mais dites-moi un prix, enfin !
— Je vous dis : autant que vous voulez !
— Mais vous voulez combien ?
— Autant !
— Tenez, voilà 100 euros !
— À l’aise, Gonzalez !
Le petit homme fourra les billets dans sa poche, emballa promptement la statuette dans du papier journal et la tendit à son nouveau propriétaire, puis il s’éloigna rapidement.
Julius était un peu étourdi par la rapidité de la transaction, ce n’était pas du tout dans ses habitudes d’acheter quoi que ce soit en aussi peu de temps et encore moins de mettre 100 euros dans l’acquisition d’un petit monstre grec qui bandait.
Un peu groggy, son butin sous le bras, il continua son exploration.
Dans la pièce suivante, il se trouva devant un étrange comptoir. C’était un ensemble de pièces africaines, tambours, luths, figurines, mais surtout masques. Il y en avait de toutes les formes, peints d’ocre, de rouge et de blanc, ils étaient entassés sur des étagères et suspendus au mur, serrés les uns à côté des autres.
Julius les regarda avec un léger malaise, un sentiment diffus ; comme un souvenir un peu douloureux mais non dépourvu de nostalgie.
Tous semblaient chercher à voir ou à se faire voir, jouant des coudes et des épaules s’ils en avaient eu, foule bigarrée qui se pressait comme à un match de foot improbable, supporters grimaçants, bariolés et frénétiques tentant tous d’apercevoir leur dieu rond et parfait.
Julius ferma les yeux et il lui sembla entendre leur clameur, une clameur de fétiches fébriles venus des forêts profondes, une clameur de colère, de dents brisées, de couteaux dans le sexe.
Il les regarda à nouveau, la tête lui tournait un peu, il voyait leurs coiffures de raphia comme des flots menaçants prêts à s’abattre sur les plages tranquilles en vagues orange de voyageurs transis.
