La montre - Bernard Gernoux - E-Book

La montre E-Book

Bernard Gernoux

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Beschreibung

"Je veux que tu ailles jusqu'au bout". Vingt ans après les faits, ces mots prononcés par Juliette résonnent encore dans la tête de Bernard Gernoux. A l'époque des faits, l'auteur dirige le séjour de vacances destiné aux personnes ayant un handicap auquel la jeune femme participe. Avant le drame. A 80 ans, Bernard Gernoux livre un second livre poignant, un récit tragique qui lève un lourd tabou, tapi dans l'ombre des secrets familiaux. En portant les faits à la conscience de toutes et tous, il crie aussi sa colère et le sentiment d'injustice qui l'habite. Seuls le prénom de Juliette et les lieux sont fictifs, tout le reste n'est que vécu et ressenti.

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Seitenzahl: 147

Veröffentlichungsjahr: 2023

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1/ Le temps perdu ne se rattrape jamais. 2/ Il n’est jamais trop tard pour bien faire.

J’ai choisi la deuxième. Bonne lecture.

Sommaire

PAGES D’AVANT

CHAPITRE UN

CHAPITRE DEUX

CHAPITRE TROIS

CHAPITRE QUATRE

CHAPITRE CINQ

CHAPITRE SIX

CHAPITRE SEPT

CHAPITRE HUIT

CHAPITRE NEUF

CHAPITRE DIX

PAGES D’AVANT

En réalité, je ne savais pas trop comment débuter. J’hésitais entre introduction, avant-propos ou un autre titre plus ou moins sophistiqué, puis finalement j’ai opté pour celui-ci, qui me semble plus correspondre à ce qui va suivre et j’ai préféré rester simple. D’abord, c’est dans ma nature et en plus j’ignore dans quelle aventure je m’embarque.

J’ai eu un premier échec avec un ouvrage qui n’avait rien à voir avec celui que j’écris ici, mais hélas une histoire qui s’est mal terminée et je n’ai pas envie de recommencer.

La première question que je me pose : pourquoi moi ? Je n’ai rien demandé et pourtant j’ai dû subir ces événements sans pouvoir rien esquiver, sans être préparé. Et j’ai dû faire face dans des conditions difficiles, obligé de prendre des décisions sans rapport avec mes fonctions, et m’embarquer dans des situations ingérables. Mais c’était pour la bonne cause et je ne regrette rien. Pourquoi avoir attendu aussi longtemps ? Se taire est une solution, mais pour cette jeune femme qui a tant souffert sans pouvoir parler même des années après, qui a dû en silence déverser des torrents de larmes en cachette le soir dans sa chambre sans personne pour la consoler, était inconcevable.

Nous sommes en 2021, c’est-à-dire vingt ans après les faits, mais rien ne s’est effacé de ma mémoire et depuis quelques temps, on parle énormément dans les médias de ces femmes qui ont été violées ou victimes d’agressions sexuelles, voire de coups mortels. Il suffit de regarder les informations, c’est tous les jours ou presque. Ces sujets sont très délicats et relater ces faits n’a rien d’évident car en premier lieu, il y a la présomption d’innocence, et que malgré certaines certitudes je dois rester objectif et surtout avancer avec prudence et me résoudre à commenter ce que j’ai entendu par une personne de bonne foi, mais relativement fragile psychologiquement. Et si la prudence est de mise, j’ai du mal à douter de sa sincérité. Ce que j’ai pu découvrir par la suite m’a conforté, elle ne pouvait pas inventer certaines choses.

J’ai horreur de l’injustice. Ça n’est pas la peur, mais ce n’était pas facile de se lancer dans un récit sans aucune preuve. Ne rien dire devant ce qu’elle avait enduré, sans pouvoir protester, se plaindre, se défendre, est devenu presque insoutenable.

Je vais simplement raconter ce que j’ai vécu, comment j’ai pu agir et aussi vivre des moments de doute, de découragement, de remise en cause, de peser le pour et le contre sans faire d’erreur de jugement qui pourrait me conduire à des problèmes plus ou moins graves.

Je suis bien décidé, je vais aller jusqu›au bout. J’espère que mes lecteurs comprendront. Je n’en doute pas mais j’ai dû recommencer plusieurs fois en restant au plus près de la réalité mais surtout de la vérité.

Sans tout dévoiler de ma vie professionnelle je suis passé du paramédical civil et militaire pour arriver au final dans les séjours vacances pour déficients intellectuels, d’abord comme animateur puis comme directeur et ce pendant quelques années, avant de prendre ma retraite.

Chaque expérience peut être utile et tout ce que j’avais pu acquérir au cours de ma carrière allait me servir auprès de ces personnes en difficulté. J’ai bien sûr changé les prénoms, les lieux, et si au cours de ces écrits on me juge un peu moqueur, voire un peu dur, on ne m’a pas fait de cadeaux. Et sans prendre de revanche je me permets de temps en temps de charger un peu, mais il faut comprendre que, sans être rancunier, j’ai beaucoup de mal à digérer certaines choses, j’espère jamais méchamment.

Je ne voudrais pas terminer cette entrée en matière sans parler de toutes ces associations, ces éducateurs, tout le personnel médical et paramédical, les familles qui entourent tout ce petit monde sans leur rendre un hommage mérité. Je ne travaillais pas à temps complet dans ce domaine mais j’ai pu me rendre compte que le quotidien n’est pas toujours facile et je terminerai ces quelques lignes en leur souhaitant bon courage, bravo les gens !

CHAPITRE UN

Péniblement, je soulève une paupière et ensuite l’autre pour apercevoir la lumière du jour à travers le volet. La nuit a été très agitée, d’abord par le changement de lit et ensuite par les journées qui nous attendent mes collègues et moi. Je regarde ma montre et comme il est tôt je décide d’aller faire un tour sur la plage proche et aussi de prendre un peu l’air afin de me réveiller totalement.

En ce début d’avril, il fait encore frais. J’enfile un pull avant de descendre vers la grève. Nous sommes dans une villa qui appartient à notre association afin d’organiser pour l’été des séjours vacances pour personnes en situation de handicap dans de divers lieux, aussi bien en France qu’à l’étranger. En ce qui me concerne ce n’est pas le premier, mais pour beaucoup de jeunes qui ont été animateurs avant d’être responsables, il y a certainement une certaine appréhension, ce qui me paraît évident car ce n’est pas de tout repos, non seulement sur la gestion de ces trois semaines, mais aussi sur tous les problèmes qui peuvent se présenter. Et si j’en juge par mon expérience, ils sont nombreux.

Ils ont de la bonne volonté à revendre, mais depuis notre arrivée hier soir, beaucoup m’ont posé des questions et je m’efforce de les rassurer. Souvent, je laisse mon numéro de portable sachant aussi qu’ils peuvent joindre pour un éventuel conseil nos dirigeants, qui ne sont pas forcément présents lors de leur appel et souvent il s’agit d’un cas d’urgence d’où une réponse rapide.

Assis sur le sable, je contemple cette étendue d’eau infinie et je m’amuse à observer ces vaguelettes qui viennent s’échouer à mes pieds, entraînant un filet de sable en se retirant. En revanche, je n’apprécie pas vraiment cet amoncellement d’algues plus ou moins malodorantes, mais il est vrai que la saison touristique n’est pas commencée car les plages sont nettoyées régulièrement. Il me reste un petit quart d’heure avant de remonter et je me lève pour récupérer parmi les coquillages quelques morceaux de verre de couleur roulés par les flots. Une amie m’a montré comment faire des tableaux en les collant sur une planche et l’effet est assez surprenant, c’est très joli.

Je commence à avoir faim et je remonte pour prendre le petit déjeuner avec mes collègues. Les matinées étant longues, il vaut mieux se restaurer correctement.

Nous sommes convoqués en principe pour trois jours. Les différents séjours d’été vont être distribués et chacun attend sa destination. Les plus chanceux partiront à la mer, puis la montagne, et les derniers à la campagne, ce qui ne plaît pas toujours. Pour avoir fait les trois, il y a de très jolies régions avec de nombreux lacs aménagés et des sites d’animations, il suffit de s’adapter. Nous avons aussi des séjours à l’étranger et j’ai demandé pour la première fois le Canada sans trop d’illusion. J’ai la cinquantaine bien avancée et en général ceux de mon âge ont peu d’espoir. Affaire à suivre, je vais être fixé rapidement.

J’arrive bon dernier au réfectoire et une chose me surprend beaucoup. Les postulants n’ont pas l’air vraiment joyeux. Je me demande bien pourquoi et prends la parole :

« salut à tous. Étant le plus ancien lors de mon premier séjour, j’étais aussi inquiet et me posais beaucoup de questions. Je vous mets un peu en garde, vous avez à faire à des personnes plus ou moins fragiles et si vous laissez entrevoir une certaine fébrilité, ils vont vite s’en apercevoir. Alors prenez de l’assurance et tout ira bien. Ayez un air joyeux avec vos vacanciers qui eux se sentiront en sécurité. »

Mes conseils ont l’air de porter leurs fruits, je constate qu’ils se détendent et c’est très bien ainsi car le grand chef fait son apparition et nous demande de rejoindre la salle de réunion.

Nous voilà partis pour la journée, entrecoupée d’un bref repas. Le boss va donner à chacun son objectif, au moins à certains, car chaque année, le temps de faire le tour et de répondre aux questions, nous en avons pour deux trois jours. Pour certains les mines vont s’éclairer, pour d’autres, déçus par leur destination, c’est le contraire, mais c’est le jeu et il faut bien accepter les diverses contraintes en débutant par des endroits moins intéressants, en espérant petit à petit gravir les échelons.

À la fin de la première journée je ne suis pas fixé sur mon sort, mais peu importe. Je sais que la soirée va être sympa comme d’habitude, notre chef cuisinier nous préparant des dégustations de produits de la mer, en particulier des moules au curry dont il a le secret et je m’en réjouis d’avance.

Le lendemain, idem. La journée se passe sans que j’aie le moindre élément sur mon avenir à court terme et je commence à m’impatienter lorsque notre vénéré maître s’approche de moi et me glisse ces quelques mots : « je te vois demain matin dans mon bureau. »

Pour être bref, c’est vraiment court sans que cela ne m’inquiète car il n’est pas du genre à raconter sa vie, mais je me pose quand même des questions, mais surtout pas cette nuit car j’ai envie de dormir.

Le lendemain matin à l’heure précise, je frappe à la porte de l’antre de la haute direction, et après avoir entendu l’autorisation de pénétrer, je trouve mon chef souriant, d’une charmante humeur, très avenant, lorsqu’il m’invite à m’asseoir en me proposant un café. Comme ce n’est pas dans ses habitudes, j’espère qu’il ne va pas me proposer un séjour en Sibérie où un désert dans un coin de la planète et rapidement il attaque : « cette année, nous avons une opportunité d’avoir un nouvel endroit dans le sud de la France avec des capacités d’accueil exceptionnelles et il me faut un directeur capable d’assumer un tel séjour, et naturellement nous avons pensé à toi ! »

Si j’étais normal, devant un tel lyrisme, les larmes me monteraient aux yeux, mais pour l’instant tout est sec et je lui demande gentiment d’aller au bout de son explication car je commence à m’impatienter.

« En fait, il s’agit d’un lycée agricole privé situé en campagne mais proche de la côte méditerranéenne, et cet établissement étant fermé pendant les vacances d’été, le directeur cherche à le rentabiliser et il loue une partie des bâtiments, c’est pour-quoi il a contacté plusieurs associations et c’est notre offre qu’il a retenue. Tu comprends qu’il nous faut quelqu’un de sérieux et tu corresponds à nos critères et si tu acceptes nous en serons ravis. »

Il me regarde, surpris que je ne lui saute pas au cou, attendant peut-être que le supplie de m’accorder ce poste. Je reste de marbre car il est bien évident que je n›ai pas assez d›éléments pour juger de cette situation. Fidèle aux bonnes habitudes, je ne donne pas de réponse immédiate et je dois m’enquérir des conditions réelles car je connais déjà cette région qui est très jolie et j’aurais préféré un autre endroit.

« À l’heure actuelle, il m’est très difficile de prendre une décision et si à la limite je pourrais être partant j’ai du mal à me faire une idée réelle de ta proposition. »

Il m’est impossible de gagner du temps car il va vouloir une réponse rapide et m’engager sans trop réfléchir, cela risque de se retourner contre moi. Je lui demande de m’accorder un moment et de répondre à des questions très précises et je reprends la conversation.

« Ok sur la destination, mais je dois savoir le nombre de vacanciers, de moniteurs que tu m’accordes, mon véhicule, les possibilités médicales, les conditions de travail et d’hébergement, et comme d’habitude mon salaire. »

Je ne lui en parle pas, mais je sais qu’il a déjà probablement signé le contrat avec la direction, et si l’aventure me tente, je pense ne guère avoir le choix. Je ne veux surtout pas pénaliser toutes ces personnes qui attendent ce moment avec impatience, d’autant plus que les séjours ne sont pas donnés. Je m’efforce de leur rendre ces moments le plus agréable possible. Je lui demande encore certaines précisions, mais il a l’air si content de ma réponse et nous discutons encore en attendant de rejoindre mes camarades et naturellement, je suis assailli et certains m’envient beaucoup de partir voir la Méditerranée, mais un jour leur tour viendra de bénéficier de privilèges, il faut être patient.

Avant le déjeuner, je me retire dans un petit coin tranquille pour faire le bilan de cet entretien, à savoir environ soixante-quinze résidents, pour seulement six moniteurs en revanche, ce qui n’est pas légal. Mais j’ai l’habitude. Pour la première fois, je dispose d’un car avec un chauffeur et une voiture pour moi. De toute évidence, on a sorti le grand jeu pour me satisfaire et je ne suis pas mécontent.

Je rejoins tout le groupe pour le dernier repas commun car cet après-midi chacun va rejoindre ses pénates rempli d’espoir, mais aussi d’inquiétude, c’est ainsi. J’ai toujours connu ce genre d’appréhension car le boulot n’est pas aussi évident et il faut une bonne dose d’optimisme. Sans être défaitiste, ce n’est pas du superflu.

Après de longues embrassades qui n’en finissent pas, se promettant de se revoir l’année prochaine, je me sens légèrement attendri car pour la plupart j’aurais l’âge d’être leur père. Durant le trajet en TGV, j’évoque avec ceux qui rentrent par le même moyen de locomotion des souvenirs de séjours, en racontant bien sûr les meilleurs et ils m’écoutent avec beaucoup d’attention car au passage, je donne aussi quelques conseils qui leur seront utiles. Puis c’est l’arrêt du convoi en gare. Encore une bise par-ci par-là et je suis déjà en route pour ma future aventure, sachant que maintenant, il va falloir trouver des équipiers et ça ne sera pas le plus simple. Chaque chose en son temps, il n’y a pas d’urgence.

Le retour de ce déplacement ressemble aux autres et c’est pourquoi ma compagne prépare la machine à laver sachant que je suis un grand consommateur de linge. J’appelle aussi mes trois enfants qui vivent dans des coins séparés et fais un bisou à mon petit-fils par téléphone interposé.

La préparation du séjour n’est pas aussi simple qu’on pourrait le croire, et au-delà du recrutement de mon personnel, j’achète toujours une carte de la région et me renseigne auprès des syndicats d’initiative des visites possibles aux alentours et des festivités prévues, ce qui une fois sur place nous fait gagner beaucoup de temps. Il faut également songer aux jours de pluie, bien que dans le sud en principe ils sont plus rares. Mais gouverner c’est prévoir.

Je prépare aussi ma trousse pharmaceutique ce qui m’évite souvent d’aller chez le médecin ou l’infirmière dans les cas bénins. Etre organisé est ma devise. Je n’aime pas être pris au dépourvu. Finalement, rien ne remplace l’expérience.

Le recrutement du personnel est une autre histoire et après avoir essayé plusieurs méthodes, la plus efficace a été celle de l’Agence Nationale Pour l’Emploi. De nombreux étudiants s’y étaient inscrits pour la saison et mon souci était de trouver des jeunes soit dans le domaine sanitaire, soit dans l’animation. On ne peut pas improviser avec un public fragile. Les premières fois j’avais tenté les journaux gratuits et là, soit je tombais sur des candidats peu sérieux et qui demandaient un salaire confortable, soit ils partaient en courant lorsque j’annonçais le job proposé. En général, j’accordais beaucoup d’importance au CV mais également à la lettre de motivation. Peut-être par déformation, ma maman ayant été institutrice, je n’étais pas mauvais en orthographe car des dictées j’en ai eues, mais lorsque je découvrais des missives écrites par des gens instruits avec deux ou trois fautes par ligne je n’étais pas très tendre et beaucoup n’ont pas eu le poste à cause de ça. Je pense quelque part avoir été un peu trop exigeant, mais à mon âge on ne se refait pas. Il est possible d’en faire encore quelques-unes, heureusement mon ordinateur est là pour me corriger, merci mon vieux, car il est comme moi il commence à avoir des heures de vol mais rend quand même de grands services.

J’avais pris un rendez-vous à l’ANPE locale et bien souvent avoir vu beaucoup plus de filles que de garçons mais qu’importe j’allais contacter et rencontrer chacun, individuellement et en groupe. J’avais fixé un rendez-vous dans la ville voisine un jour précis. Mon choix allait être très rapide car en fait ils étaient six. Cinq filles, dont une étudiante en médecine, et un garçon, qui ne pensait pas être retenu car il était d›origine maghrébine. Ma surprise fut très grande car il était né en France et je le rassurai très vite car j’étais né en Tunisie, avoir vécu en Algérie après l’indépendance, et sa future collègue avait le même profil et que je n’accordais aucune importance à leur origine mais seulement au plus significatif, la compétence, la motivation et la bonne humeur.

À priori, toute l’équipe était partante et j’ai dû bien sûr donner beaucoup de détails ce qui est normal. Il ne fallait surtout pas compter les heures de travail, le salaire n’étant pas mirobolant, mais logés, nourris, voyage payé, ils ne pouvaient pas demander l’impossible et tout le monde était d’accord.