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Une montre qui porte malheur...
Abram se remit au milieu du chemin en criant et en agitant les bras : « Saute du char, Jean ! Saute ! Saute ! »
Jean tourna la tête vers lui et le regarda, une ombre de frayeur dans les yeux. Il sentait sur sa figure le courant d’air de la vitesse. Ne sachant plus quoi faire pour retenir son cheval, toutes ses tentatives ayant échoué, il lâcha les rênes et sauta. Après avoir touché le sol sur ses pieds, il fut projeté en avant et disparut dans les hautes herbes. Débarrassé de son conducteur, le cheval continua sa course folle à travers les champs en hennissant et en martelant la terre de ses sabots.
Abram, la bouche ouverte, resta un instant interdit. Le choc passé, il se précipita à la recherche du jeune homme qu’il connaissait bien.
Comme pour
La Pendule du souvenir, paru aux Editions Slatkine, succès littéraire en 2012, Thierry Amstutz met en scène des personnages qui ont vécu les débuts de l’horlogerie. De manière claire, fluide et sans temps mort, ce roman nous raconte l’histoire de la famille de Jean Gafner et de la mère d’Evira, condamnée pour des actes de sorcellerie qu’elle n’avait pas commis. Une montre de poche nous fait connaître l’épopée horlogère des premiers horlogers des montagnes du Jura suisse.
Ce roman, qui se termine de nos jours, nous fait remonter au dix-septième siècle. Un voyage dans le temps passionnant !
EXTRAIT
– Jean! Jean! Je viens à ton secours! cria-t-il.
À chaque enjambée, des châtaignes tombaient de ses poches. Essoufflé, croyant que ses poumons allaient éclater, il le trouva étendu sur le dos. Il s’agenouilla et lui souleva délicatement la tête qui avait heurté une grosse pierre plate. Ses mains effleurèrent des creux et des bosses et se couvrirent de sang. Les cheveux blonds de Jean devinrent poisseux et presque noirs ; il avait la bouche ensanglantée et un coude de trop au bras gauche.
– Ne t’inquiète pas, je vais chercher de l’aide ! lui dit Abram d’une voix tremblante tout en reprenant son souffle.
Jean n’eut que le temps de se réjouir du rendez-vous de ce soir sur la place du village, avec sa fiancée Henriette, du moment où il la serrera dans ses bras, puis tout s’effaça. Il poussa un grognement et ses yeux roulèrent dans leur orbite.
CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE
Un roman noir palpitant ! -
Vincent Bélet, Le Nouvelliste
À PROPOS DE L'AUTEUR
Thierry Amstutz est né le 19 avril 1959 à Neuchâtel. En 1981, il se spécialise dans la restauration de pendules anciennes et modernes et dans la création de pendules avec automate et boîte musicale. Depuis 1995, il est aussi technicien et démonstrateur des automates Jaquet-Droz au Musée d’art et d’histoire de Neuchâtel (MAH).
Son premier roman,
La Pendule du souvenir, paru aux Editions Slatkine, succès littéraire en 2012, met en scène des personnages qui ont vécu les débuts de l’horlogerie et une histoire peu commune.
Depuis le 24 mai 2014, Thierry Amstutz est président de l'Association des écrivains neuchâtelois et jurassiens. Un site internet est créé et un Salon des écrivains est organisé annuellement.
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Seitenzahl: 193
Veröffentlichungsjahr: 2017
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À Giulia et Anna
Le temps est à l’horlogece que l’esprit est au cerveau.
Le 16 juin 1707, avec le décès de Marie de Nemours, la famille Orléans-Longueville, après avoir régné durant plus de deux siècles sur la principauté de Neuchâtel, s’éteignit. Malgré une frontière commune avec la France, les Neuchâtelois préférèrent choisir comme nouveau suzerain le roi de Prusse de la Maison de Hohenzollern, Frédéric 1er. La principauté de Neuchâtel, alliée des Suisses, mais éloignée géographiquement de la Prusse, put conserver ses libertés. Elle garda aussi une relative autonomie par rapport au roi.
Les Montagnes neuchâteloises, beaucoup les imaginaient être un pays froid. Ils disaient que l’hiver se terminait à fin juin pour recommencer au début de juillet. Quand le soleil se montrait, à n’importe quelle saison, il réchauffait les cœurs et faisait oublier la dureté de la vie.
Pour ne pas rester inactif comme ses ancêtres paysans quand la terre se reposait sous la neige, Jacob était devenu horloger. Dans sa petite chambre au plafond très bas transformée en atelier, assis sur un tabouret rond en bois à trois pieds, il travaillait d’humeur joyeuse à son établi. Il vivait de ce qu’il faisait, à son rythme, sans rien devoir à personne. Il ne subissait plus les rigueurs du climat.
Devant lui, éclairés par la seule lumière du jour que laissaient passer les carreaux à meneaux, s’alignaient des boîtiers en laiton de montres de poche sans mécanisme à l’intérieur. Posées juste à côté, dans un coffret en bois divisé en petits compartiments, des minuscules roues dentées semblaient attendre d’être mises en place pour s’engrener les unes dans les autres.
À la flamme d’une chandelle, Jacob bleuissait quelques vis étalées au milieu d’un petit récipient métallique contenant de la limaille de laiton. C’était un travail de patience qu’il aimait bien faire. Avec la chaleur, l’acier passait lentement par différentes couleurs, du jaune à l’orange, puis du violet au bleu. Il devait les retirer de la flamme à ce moment-là, sinon elles viraient au gris.
Il habitait Le Locle, dans l’une des nombreuses fermes bâties sur une terre peu fertile à fleur de roc, à quelques lieues du Doubs qui marquait la frontière entre la France et la principauté de Neuchâtel. Malgré son calme apparent, la ville débordait d’énergie et d’activité. Elle ne cessait de s’agrandir.
Au début de sa vie, il avait attrapé tous les rhumes et les refroidissements de la montagne. À l’adolescence, c’est un voisin, horloger, qui lui donna l’envie de faire aussi ce métier. Après, il s’était débrouillé tout seul, apprenant sur le tas. Les mécanismes plus grands des pendules avec leurs différentes sonneries l’intéressaient moins. Il avait l’obsession du minuscule. Travailler sur des montres le passionnait.
Comme il gagnait plus facilement sa vie à l’établi que dans les champs, il incitait régulièrement les autres membres de sa famille à venir travailler à ses côtés. Il souhaitait transmettre son savoir-faire à ses trois grands frères qui ne voulaient pas en entendre parler. Fils de paysan ils étaient, fils de paysan ils resteraient. Ils élevaient des bœufs et préféraient la liberté que l’enfermement entre quatre murs.
Il y a quelques années, leur père mourut d’une fluxion de poitrine qui ne lui laissa aucun répit les dernières semaines de sa vie. Le docteur, sans se faire d’illusion sur l’issue de la maladie, lui fit de nombreuses saignées pour calmer les montées de fièvre. Amaigri, le teint cireux comme s’il portait déjà les stigmates de sa mort programmée, il quitta ce monde dans une dernière quinte de toux.
Leur mère, une jolie femme calme aux yeux bruns foncés, faisait de la dentelle. Son carnet de commandes était si rempli qu’elle peinait à tenir les délais. Du matin au soir, elle travaillait à l’aide de fuseaux sur des cartons piqués de nombreuses aiguilles et créait des mailles fines très serrées de lin noir ou blanc. Elle confectionnait des voiles de mariées, des cravates, des manchettes de chemises ou encore des napperons entourés de très beaux motifs. Son travail était d’une telle finesse qu’il surpassait en qualité celui de beaucoup d’autres dentellières.
Malgré les demandes de Jacob, elle aussi ne changerait de métier pour rien au monde. Comme elle le lui disait souvent, il y avait plus de dentellières que d’horlogers dans les montagnes. Rares étaient ses amies ne travaillant pas dans ce domaine. C’était aussi un commerce très rémunérateur.
Finalement, il n’insista plus auprès de sa famille, se disant qu’il valait peut-être mieux travailler seul dans son petit univers de rouages. À chacun son chemin. Âgé de dix-neuf ans et petit de taille, sa barbe commençait à lui noircir les joues. Il avait le nez un peu long et ses cheveux, attachés par un ruban grisâtre, tombaient entre ses omoplates.
Il était heureux car il avait fait, il y a quelques jours, la connaissance d’une jeune demoiselle vêtue d’une robe claire allant jusqu’au sol. Elle était arrivée en calèche de La Chaux-de-Fonds, la ville voisine. Lorsqu’il l’avait vue la première fois, la journée se terminait et il avait éprouvé le besoin de sortir de son atelier pour se dégourdir les jambes. De surprise, tant elle était belle avec sa silhouette fine et ses cheveux châtains tirés en arrière, il resta figé sur place. Elle, éblouie par les rayons du soleil couchant, ne l’avait pas vu noyé qu’il était dans la lumière. Après être descendue de la calèche et fait quelques pas dans sa direction, elle le remarqua et eut le sentiment d’avoir rencontré quelqu’un qui aura une influence sur sa vie.
Quand elle passa près de lui, il se présenta un peu maladroitement en fléchissant un genou.
– Jacob Geiser, mademoiselle. Je vous souhaite une belle soirée.
– Marie-Claire, murmura-t-elle dans un souffle en s’inclinant légèrement. Marie-Claire Mairet, de La Chaux-de-Fonds. Belle soirée à vous aussi.
Elle continua son chemin et il la vit remonter une petite pente pour se diriger vers la ferme des Jacot.
Cette rencontre le plongea dans une grande émotion comme il n’en avait jamais connue. Des pensées se bousculèrent dans sa tête et il eut envie de la revoir. De retour chez lui, il trempa sa plume dans son encrier et griffonna sur un bout de papier le nom de la jeune demoiselle.
Le lendemain, il descendit par un petit sentier en zigzags jusqu’à la grande place de la ville. Arrivé essoufflé vers une diligence attelée de quatre chevaux en partance pour La Chaux-de-Fonds, il donna au cocher, avec quelques sous pour sa peine, un courrier à transmettre à Marie-Claire Mairet.
Maintenant, il attendait une réponse à son courrier et la vie qui s’offrait à lui était belle. Le matin en se réveillant et le soir en s’endormant, il se sentait bien.
Le dos droit et les avant-bras avancés sur son établi, il retira du petit récipient métallique les quelques vis parfaitement bleuies sous la chaleur de la flamme à l’aide d’une brucelle qu’il tenait dans la main droite. Devant la ferme, le grincement familier d’une roue de brouette troublait le silence. Il ajusta sur une petite plaque ronde le barillet avec son ressort à l’intérieur qui fera fonctionner la montre. Toutes les pièces en contact avec d’autres devaient être lubrifiées. Beaucoup d’horlogers utilisaient de l’huile d’olive, mais il avait remarqué qu’il y avait des inconvénients causés par la chaleur de l’air.
La lubrification le préoccupait beaucoup. A l’aide d’un pique-huile, il déposait dans l’huilier, au centre du petit trou percé dans le laiton où le pivot de la roue tourne, des huiles, des graisses animales ou végétales, plus ou moins visqueuses selon les fonctions du mécanisme. Pour étudier les phénomènes d’usure il faisait des essais, des comparaisons qu’il analysait. Ses expériences prenaient du temps car il ne pouvait pas les stimuler par des procédures accélérées. Il avait beau se creuser la cervelle, il ne trouvait pas de formule permettant d’expliquer les frottements.
Ses montres, assez rudimentaires, n’avaient qu’une aiguille sur leur cadran. Remontées deux fois par jour à l’aide d’une petite clef, elles montraient l’heure avec un peu de fantaisie par rapport à la réalité. Pourtant, avec ses recherches, elles devenaient toujours plus précises. Il commençait à se faire une petite place parmi les nombreux autres horlogers du Locle.
Tout en laissant vagabonder son esprit, il avançait dans son travail car il voulait présenter quelques montres au marché d’été de Fontaines, une petite paroisse nichée au cœur du Val-de-Ruz. Ce sera la première fois qu’il s’y rendra. Comme il était jeune et en bonne santé, il comptait y arriver en quatre heures de marche. Avant d’y aller, il ira faire reclouer les semelles de ses chaussures chez le cordonnier.
Le clocher venait de sonner deux heures de l’après-midi. Les rayons du soleil semblaient faire onduler les carreaux des fenêtres et il faisait trop beau pour rester à travailler à l’intérieur. Jacob rangea ses outils dans l’un des petits tiroirs de sa layette et quitta son établi. Dehors, la clarté du ciel l’éblouit. D’un pas leste, il se dirigea vers les clapiers où des lapins attendaient d’être nourris. Les portes ouvertes, il vida un panier en osier rempli de feuilles de dents-de-lion.
Paul, l’un de ses grands frères, poussait une brouette pleine de fumier. Sous l’effort, la sueur coulait dans ses yeux et il battait des paupières pour la chasser.
– L’air du dehors te manque ? lui dit-il avec un large sourire.
– En tout cas pas celui que dégage ta brouette !
– Si tu as besoin d’exercice, tu peux aller remplir le panier en osier de dents-de-lion !
– Je vais chercher un autre panier à la remise. Celui-ci me semble trop petit.
– Si tu reviens à ce métier, tu verras finalement qu’il est honorable, dit Paul en déchargeant son fumier près du potager.
Maintenant, Jacob était libre de bouger. À chaque pas, des sauterelles vertes ou brunes s’élançaient par bonds successifs devant lui. Les pissenlits, cette belle fleur d’un jaune d’or, recouvraient les champs ; leurs feuilles avaient de remarquables propriétés diurétiques. Comme chaque année, la famille avait fait sa cure de potage pour épurer les organismes après l’hiver.
L’endroit semblait abandonné à quelques vaches en quête de verts pâturages. On était entre le monde civilisé et le monde sauvage. Seul le piaillement des oiseaux et le bourdonnement des insectes troublaient le silence. Quand le soleil se mit à décliner, le panier en osier débordait de feuilles dentelées et c’est en chantant que Jacob retourna à la ferme.
Le jour suivant, le temps était maussade. Des nuages bas recouvraient la montagne. Au fil du temps, les citernes commençaient à manquer d’eau ; il était urgent que la pluie les remplisse.
À nouveau installé à son établi, concentré sur son travail, il faisait les derniers réglages d’une montre de poche ou de gousset. Elle s’attachait au gilet par une chaînette ou une châtelaine et devait avoir certaines qualités, comme l’exactitude et la fiabilité.
Pour régler la marche du mécanisme, il lui suffisait de modifier le spiral en augmentant sa longueur si la montre avançait, à cause des oscillations trop rapides, ou en la diminuant si la montre retardait, à cause des oscillations trop lentes. Il accordait une grande importance à la finition des pièces de ses mouvements. En appuyant de l’index un petit tournevis et en le faisant tourner entre le majeur et le pouce, il vissa un levier sur un pont.
Sa rencontre avec cette jeune demoiselle mettait son cœur en folie. Elle devait avoir reçu son courrier depuis six jours et il n’avait pourtant toujours pas reçu de réponse. « Peut-être ne sait-elle ni lire ni écrire ? » pensa-t-il.
Dans une semaine, il ira au marché d’été de Fontaines et fera un détour par La Chaux-de-Fonds pour se renseigner sur elle. D’ici là, il avait bien le temps de terminer ses montres.
Délicatement, avec l’aide d’une cheville de bois, il fit engrener quelques minuscules roues et protégea le mouvement terminé sous une cloche en verre.
* * *
Levé dès potron-minet, Jacob avait revêtu une veste verte très ajustée aux épaules ; son pantalon noir, serré sous ses genoux, rejoignait ses bas blancs. Le long des sentiers herbeux, ses chaussures reclouées se mouillaient dans la rosée. Il se sentait tout petit dans cette imposante nature faite de prairies et de forêts de sapins. Il avait les joues froides et sortait souvent de sa sacoche, l’une après l’autre, les montres qu’il espérait vendre pour s’assurer qu’elles fonctionnaient toujours.
Il arriva à La Chaux-de-Fonds vers huit heures. En même temps, le soleil fit son apparition entre les sommets des montagnes et ses premiers rayons ne le réchauffèrent pas. Les façades des fermes faites de bois et de pierre se colorèrent d’une lumière argentée. Plusieurs maisons étaient en construction. La population des montagnes augmentait. Les domaines agricoles devenaient de plus en plus petits ce qui obligeait beaucoup de paysans à pratiquer une autre activité. L’horlogerie leur apportait un revenu vital et son essor favorisait les contacts avec l’extérieur. Les montagnons se frottaient à des gens qui avaient d’autres intérêts, une autre vie et il leur en restait quelque chose.
Au fur et à mesure qu’il avançait, la ville s’animait. Son inquiétude grandissait aussi et il se demandait s’il n’était pas en train de faire une bêtise. L’estomac noué, il demanda l’adresse de Marie-Claire Mairet à plusieurs paysans. Le dernier qu’il croisa, un homme d’une trentaine d’années solidement bâti avec une abondante barbe noire, lui assura qu’elle habitait juste après la boulangerie Calame.
En longeant une maison en construction, il s’arrêta un instant pour regarder un ferronnier marteler à chaud une longue tige de métal sur une enclume. Pour l’effiler, il la tournait d’un quart de tour entre chaque coup de marteau. Derrière des fenêtres, des penduliers travaillaient à leurs établis ; ils fixaient des mouvements mécaniques à leurs boîtiers en bois.
La matinée avançait. Il ne devait donc pas traîner. La rue en terre battue devenait plus large et il passa devant la boulangerie Calame. Par la vitrine, on voyait qu’il y avait beaucoup de clientes à l’intérieur.
Juste après, se trouvait une ferme où devait habiter Marie-Claire Mairet. Sur un côté, un petit potager bien entretenu était entouré par un muret de pierres sèches. Avant de s’en approcher, il laissa passer un troupeau de moutons conduit par un grand chien qui courait autour d’eux pour les guider.
La gorge serrée, il s’arrêta sur le seuil de la porte. Après avoir tiré une chaînette à poignée de bois, une cloche tinta à l’intérieur. Son cœur amoureux battit plus vite quand il entendit des pas se rapprocher. La porte s’ouvrit sur une dame élégamment vêtue d’une robe claire brodée de fleurs en couleurs. Son visage avait une expression de sérieux et ses cheveux gris étaient coiffés en chignon.
– Qu’y a-t-il pour votre service ? demanda-t-elle en haussant les sourcils.
– Je m’appelle Jacob Geiser, répondit-il. J’ai envoyé un courrier à Mademoiselle Marie-Claire Mairet. Habite-t-elle ici ?
– Marie-Claire n’habite plus ici depuis une dizaine de jours et nous n’avons reçu aucun courrier pour elle.
Jacob ouvrit la bouche. Il eut l’impression que l’on venait de le poignarder en plein cœur.
– Où est-elle partie ?
– Pourquoi voulez-vous le savoir ?
– Parce que je lui ai souhaité le bonsoir, au Locle.
– Et alors ?
– Alors elle m’a répondu ! Jacob eut un sourire crispé. Il sentait que son affaire s’engageait mal.
La dame se rapprocha un peu de lui pour le regarder plus attentivement. Avec sa petite taille et son nez un peu long, ce jeune homme aux cheveux noirs attachés dans le dos semblait se décomposer devant elle.
– Et alors ? répéta-t-elle d’un ton qui lui parut glacial.
– Alors… après je lui ai écrit… mais elle ne m’a pas répondu ! Il avait la tête qui lui tournait. Le moment le plus important de sa vie ne se déroulait pas comme il l’avait espéré.
– Mais pourquoi venez-vous donc ici ?
Les yeux écarquillés et la bouche grande ouverte, il resta un instant interdit. La dame attendait une réponse qui ne venait pas, tandis que lui se dandinait d’un pied sur l’autre. Devant le silence du jeune homme, elle reprit :
– Marie-Claire n’est pas revenue à La Chaux-de-Fonds. Elle est restée au Locle pour s’occuper d’un nouveau-né d’une famille que nous connaissons.
Le sang de Jacob ne fit qu’un tour. Il réprima un cri de joie. Ainsi donc, elle demeurait à quelques pas de chez lui et il ne l’avait même pas remarquée. Il aurait pu aller la voir dès son arrivée, mais il ne l’avait pas fait.
– Merci pour vos renseignements et bonne journée !
Il s’en voulait de ne pas être allé dans la ferme voisine. Jamais il n’avait envisagé qu’elle pouvait rester au Locle. Et elle, pourquoi ne s’était-elle pas renseignée sur lui ? Avait-elle un autre prétendant ? N’était-il pas assez bien pour elle ? Il secoua la tête, perdu dans ses pensées.
En quittant La Chaux-de-Fonds, il se sentit léger comme une plume et marcha d’un pas rapide tout au long du col de la Vue-des-Alpes. Le soleil montait dans le ciel qui devenait plus bleu. Il avait encore un long chemin à faire avant d’arriver à Fontaines. Le marché d’été commençait à onze heures.
L’air se réchauffait et la forêt dégageait une agréable odeur de sapins. En descendant depuis la Vue-des-Alpes, il embrassait d’un regard un immense paysage qui s’étendait jusqu’aux Alpes lointaines. Plus près de lui, le Val-de-Ruz et le lac de Neuchâtel semblaient paresser sous le soleil.
Après deux heures de marche, il transpirait. Tout en marchant sur des chemins rocailleux parsemés de fleurs des champs, il avait eu le temps de bien réfléchir à son aventure et se réjouissait que Marie-Claire habite près de chez lui. À son retour, il ira rendre visite à ses voisins et fera sa connaissance. Suivant l’issue de ce premier contact, il lui donnera un rendez-vous.
La moisson battait son plein. Quelques paysans avaient abandonné veste et gilet et fauchaient les blés à grands coups de faux. Levés bien avant l’aube, ils avaient commencé leur labeur pour échapper, autant que possible, aux rayons du soleil. Ils profitaient aussi de la rosée matinale qui facilitait la coupe de l’herbe. Jacob les vit retirer leur chapeau de paille pour essuyer la sueur sur le pourtour intérieur avant de les remettre sur leur tête.
Les pieds endoloris, il arriva à Fontaines avec un peu d’avance. L’unique rue traversait la vaste place du village entourée de fermes. Les premiers visiteurs étaient déjà là et dégustaient des produits frais. Beaucoup de charrettes vides encombraient les côtés de la place, tandis que des chevaux, attachés à des barrières, broutaient paisiblement l’herbe épaisse. Les étalages, serrés les uns contre les autres, débordaient de marchandises.
Quelques exposants mettaient une dernière touche de couleurs en décorant leur stand de fleurs. Les étals regorgeaient de volailles, de poissons, de vins, de pâtisseries, d’habits, de tissus, de chaussures, de bijoux, de dentelles et de nombreux autres articles. Au centre, des troubadours faisaient leurs numéros en jonglant avec des quilles et des petites boules de cuir.
Jacob devait retrouver une amie de sa mère qui vendait de la dentelle. Contre une modeste participation financière, il était convenu qu’elle lui réserve un petit coin sur sa devanture pour qu’il expose ses montres. Avant d’aller la rejoindre, il voulait étancher sa soif. Il poussa la porte d’une auberge à l’enseigne en fer forgé montrant une fleur de lys. À l’intérieur, il y avait une grande pièce tout en longueur, pleine de monde. L’ambiance était chaleureuse et on sentait qu’il faisait bon y venir prendre un verre. La pierre des murs gardait la fraîcheur.
En bousculant des coudes quelques buveurs, il se fraya un passage jusqu’au comptoir. Un vieux client discutait avec le tenancier, un homme grisonnant dans la force de l’âge au large sourire.
– Antoine ! J’ai refait mon testament. Je lègue tout à ma femme… mais à une seule condition !
– Laquelle ? demanda Antoine en remplissant un pichet de vin blanc pour des clients attablés à l’entrée.
– Je veux qu’elle se remarie !
– Mais pourquoi veux-tu qu’elle se remarie ?
– Je veux qu’au moins un homme ici-bas regrette ma mort !
Antoine rigola. Il quitta son comptoir pour aller servir des clients à l’entrée. En passant devant Jacob, il lui demanda ce qu’il désirait boire.
– Un pichet de vin blanc !
Jacob s’accouda au comptoir. À côté de lui, un jeune homme mince et musclé aux cheveux blonds tombant sur ses épaules, buvait un verre de vin blanc. Leurs regards se croisèrent.
– Bonjour ! lui dit le jeune homme d’une voix claire.
Jacob lui rendit son bonjour.
– Vous venez pour le marché ? continua le jeune homme.
Jacob acquiesça d’un mouvement de tête.
– Vous venez pour la première fois ?
– Je viens pour la première fois pour vendre des montres. Je suis horloger.
– Il y a plusieurs horlogers dans le village. Vous venez d’où ?
– De la montagne, du Locle.
Le tenancier apporta sur un plateau le pichet de vin blanc avec un petit verre qu’il remplit. Jacob le remercia et le paya. Le contact du verre froid entre ses doigts lui fit du bien.
– Permettez-moi de me présenter, dit le jeune homme blond, je m’appelle Jean Gafner et j’habite ce village.
Les deux hommes tapèrent leur verre l’un contre l’autre.
– Moi, je m’appelle Jacob Geiser. C’est amusant, nos noms ont les mêmes initiales ! Il attire du monde loin à la ronde ce marché ?
– Il attire beaucoup de monde et si vous présentez des montres de qualité, vous êtes certain de faire de bonnes affaires !
Jacob dégustait son vin blanc à petites gorgées. Il vida le reste du pichet dans les deux verres et Jean le remercia. Ils reposèrent les verres vides sur le comptoir.
– J’ai plusieurs montres à vendre. Elles sont résistantes et précises. Jacob en sortit une de sa sacoche et la lui présenta.
– Elle est très jolie. L’indication de l’heure est bien lisible sur le cadran. Vous la vendez chère ?
– Comme c’est mon premier marché à Fontaines, je vous fais volontiers un prix si elle vous intéresse !
– Jean ! cria le tenancier dans le brouhaha ambiant. Il y a Henriette qui t’attend dehors depuis un moment !
– Dites-lui que j’arrive !
– Je n’ai rien d’autre à faire aujourd’hui que de transmettre des messages à des amoureux ?
Jean demanda à Jacob de le suivre pour présenter la montre à sa fiancée. Dehors, la chaleur devenait écrasante et il présenta Henriette à Jacob. Elle avait d’abondants cheveux roux attachés en queue de cheval et le visage parsemé de taches de rousseur. Elle souriait. Sa robe bleue, faite d’un coton épais qu’elle relevait pour ne pas la salir, lui serrait la taille par un ruban attaché dans le dos. Plus grande que Jacob, elle semblait être faite pour ne pas se plaindre des travaux pénibles.
À l’ombre d’un arbre, les trois s’assirent sur un petit muret devant l’auberge. Henriette, heureuse, appuyait sa tête contre l’épaule de Jean.
Jacob montra la montre qu’il avait déjà sortie de sa sacoche. « C’est une montre assez épaisse ; elle a presque la forme d’un oignon, dit-il. Elle est en laiton délicatement ciselé sur le bord de son boîtier ainsi que sur son cadran. La ronde des heures se lit sur les gouttes d’émail avec des chiffres romains peints. »
Il la retourna dans sa main et, à l’aide de la petite lame d’un couteau, il ouvrit le couvercle arrière pour montrer l’intérieur de la montre, la face cachée.
– Quel bel ouvrage ! s’exclama Henriette en regardant le mouvement. On le voit même fonctionner !
Jacob expliqua la fonction des rouages. Il termina en parlant d’une pièce ronde bien visible, le « coq » pas beaucoup plus grande que l’ongle d’un pouce.
