Erhalten Sie Zugang zu diesem und mehr als 300000 Büchern ab EUR 5,99 monatlich.
Lucas, ancien reporter de guerre et idéaliste, meurt brutalement, laissant derrière lui des proches soudainement seuls.
La mort tragique de Lucas, après celle de Tania, hante la mémoire de ceux qui les ont aimés. Dans ce roman à plusieurs voix, chacun, à l’aune de ses propres failles, revisite une histoire qui le dépasse.
Tout avait pourtant bien commencé.
Lucas, reporter de guerre devenu peintre, avait attiré à lui des êtres blessés ou rétifs aux conventions sociales. Idiot sublime, il voulait opposer à la violence des hommes la compassion et les forces de la vie. C’était sans compter sur la sclérose d’une petite ville en déshérence, c’était oublier que l’amour peut avoir sa part d’ombre…
Orphelins sans boussole, les survivants se perdront aux lisières de la folie, jusqu’à ce que l’un deux, au risque de sa vie, provoque la déflagration salutaire.
Un roman onirique à la découverte des tourments de l'âme humaine, malmenée par les forces du destin.
EXTRAIT
De loin, l’édifice avait des allures de vaisseau descendu des étoiles. Son imposante coupole de verre diffusait une lumière d’opale, et les lasers qui balayaient la façade à intervalles réguliers confortaient cet effet d’apparition. En la circonstance, l’ancien casino n’avait pas regardé à la dépense. Sa charpente de verre et de métal avait encore belle apparence, sublimée ce soir-là par l’architecture lumineuse. Dans le parc, l’allée centrale bruissait des murmures d’une foule dont le flot ne cessait de grossir. Dans la nuit, les robes des femmes scintillaient vaguement. Gilles pressa le pas. Il aurait dû arriver plus tôt et repérer les lieux. Il avait beau les connaître, la disposition des sièges, l’endroit dédié au plateau des musiciens avaient pu être modifiés, lui rendant la tâche plus difficile. Elle était sûrement déjà là, quelque part, à attendre. Il devait à tout prix la rejoindre. Il grimpa la volée de marches du perron de marbre, franchit les lourdes portes ouvragées et entra. Arrivé dans la salle des fêtes, il respira. Rien n’avait changé.
À PROPOS DE L'AUTEUR
De formation littéraire, Chantal Vidil a été professeur de Lettres, rédactrice à la NRS, puis éditrice d’ouvrages scolaires et universitaires, chez Hachette Livre. Elle a très tôt le goût de l’écriture, rédige poèmes et carnets de voyage, mais attendra la maturité avant d’oser l’écriture au long cours. La Mort de l’albatros est son deuxième roman.
Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:
Seitenzahl: 265
Veröffentlichungsjahr: 2019
Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:
Table des matières
Résumé
Préface
1. La Malnoue
2. Le bal
3. Au paradis du billard
4. Théo
5. Clémence
6. Ce jour-là
7. La petite robe rouge
8. L’homme mutilé
9. Toccata
10. Remords
11. La fête
12. Ténèbres
13. La mort de Lucas
14. Les orphelins
Épilogue
Du même auteur
La mort tragique de Lucas, après celle de Tania, hante la mémoire de ceux qui les ont aimés. Dans ce roman à plusieurs voix, chacun, à l’aune de ses propres failles, revisite une histoire qui le dépasse.
Tout avait pourtant bien commencé.
Lucas, reporter de guerre devenu peintre, avait attiré à lui des êtres blessés ou rétifs aux conventions sociales. Idiot sublime, il voulait opposer à la violence des hommes la compassion et les forces de la vie. C’était sans compter sur la sclérose d’une petite ville en déshérence, c’était oublier que l’amour peut avoir sa part d’ombre…
Orphelins sans boussole, les survivants se perdront aux lisières de la folie, jusqu’à ce que l’un deux, au risque de sa vie, provoque la déflagration salutaire.
De formation littéraire, Chantal Vidil, a été professeur de Lettres, rédactrice à la NRS, puis éditrice d’ouvrages scolaires et universitaires, chez Hachette Livre. Elle a très tôt le goût de l’écriture, rédige poèmes et carnets de voyage, mais attendra la maturité avant d’oser l’écriture au long cours. « La Mort de l’albatros » est son deuxième roman.
Chantal Vidil
La Mort de l’albatros
Roman
ISBN : 9782378735586
Collection Blanche
ISSN : 2416-4259
Dépôt légal : février 2019
© couverture Ex Æquo
© 2019 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle réservés pour tous pays.
Toute modification interdite.
Éditions Ex Æquo
6 rue des Sybilles
88370 Plombières les Bains
www.editions-exaequo
À Olivier, évidemment.
Ma reconnaissance va au CDL,
et en particulier à Francis C.
dont les conseils et les critiques bienveillantes
m’ont aidée à mener à bien ce projet.
Ce beau roman ressemble à un kaléidoscope dont les chapitres ne cessent de nous éblouir, où les personnages dévoilent leurs singularités à travers une palette de couleurs saisissantes. Les dialogues suivent la musicalité d’une poésie à fleur de lignes. Malgré une intrigue haletante, l’histoire a finalement moins d’importance que la qualité des êtres qui la nourrissent. Élévation de l’âme, meurtres sordides, handicaps transcendés, xénophobie inquiétante, solitudes créatrices, au fil des paradoxes, tous les résilients cheminent vers un point de convergence, une quête secrète, celle de la beauté.
Ainsi les héros se croisent, s’aiment, s’apprivoisent, non pour cohabiter puis se diviser, mais pour partager l’essentiel et s’élever enfin.
Cette promenade littéraire a le don assez rare d’émoustiller tous nos sens, comme si les pages perlées de signes faisaient corps avec la Nature et nous demandaient simplement de lâcher prise, d’écouter, sentir, toucher, et observer le jeu d’ombre et de lumière entre une communauté citadine en déclin et quelques voyageurs inspirés, hors du temps.
Oh, ce bruit dans sa tête, ce bruit sifflant, trémulant, à lui vriller les tempes. Voilà que ça la reprenait. Pause, pause ! Impossible, il fallait qu’elle bouge. Le bal des Minimes aurait lieu dans trois semaines. Le dernier samedi de juin, toujours. Un bail qu’elle n’y avait pas mis les pieds. Cette fois, elle irait, personne ne pourrait l’en empêcher. Rien que d’y penser, ça l’oppressait. Cette nuit-là était spéciale, vraiment spéciale. Et la musique, oh la musique, des picotements sur la peau, le cœur à l’étuve, le corps frissonnant d’attendre. D’attendre quoi ? Elle ne savait plus. La grande salle illuminée sous la verrière, la vue sur le parc avec ses magnolias, ses pelouses au cordeau et son kiosque à musique. Ça n’avait pas dû changer. Et pourquoi ça aurait changé ? Qu’est-ce que les arbres centenaires avaient à voir avec tout ça ? Mais de quoi parlait-elle ? Elle ferait mieux de se dépêcher avant que la boulangerie ne ferme. Pourvu qu’il n’y ait pas trop de monde. Eh bien si, justement, il y avait la queue. Pas le choix, tant pis. D’abord, saluer les gens (pourquoi ils répondaient toujours avec ce sourire idiot et ce regard qui croyait savoir alors qu’ils ne savaient rien ?), s’effacer pour laisser passer, elle n’aimait pas qu’on la frôle. Ah, c’était son tour. « Et pour vous ce sera ? » Atermoiements. Un pain aux graines de lin et de pavot, brun foncé, ça irait pour cette fois. Tiède dans sa paume à présent, il sentait bon. Zut, elle n’avait pas pris son parapluie. Allait-il pleuvoir ? Menaçant, le ciel. Elle aurait juste le temps d’aller chez le buraliste et de revenir. « Bonjour Clémence », il l’appelait toujours par son prénom, « je t’ai mis un journal de côté. » L’enrouler autour du pain, comme un fourreau. Les nouvelles locales, elle ne lisait plus que ça. Les guerres et les fléaux pouvaient bien embraser le reste de la planète, ici, ils n’incommodaient personne. Au mieux, tenus à distance, qu’est-ce qu’on pouvait y faire, le plus souvent escamotés, phagocytés. Un déni étendu à tout ce qui sortait de l’ordinaire. C’est comme ça que tout était arrivé, parce que rien, dans cette ville, ne devait poser une énigme, et malheur à qui bousculait l’ordre des choses. « Bonjour, bonjour », inclinaison de la tête, petit geste de la main, haussement des sourcils, ils s’en contentaient. Au fond, son mutisme la protégeait. Que pouvait-on craindre d’une muette ? Même pas sorcière puisque la parole lui avait été ôtée, innocente alors, comme les bêtes, inoffensive donc. Ils avaient fini par se lâcher devant elle, comme si elle était sourde ! Et puis, suffisait d’observer : les visages, à force, elle les lisait comme un livre. Tellement pressée en partant, la boîte à lettres, elle l’ouvrait seulement maintenant ! Pas de courrier, rien, qu’est-ce qu’elle avait imaginé ? Vlam ! Elle détestait quand la porte d’entrée claquait. Ça la faisait sursauter. Elle avait dû laisser la fenêtre de la cuisine ouverte. Avec ce bruit de la rue… Oh, vite, vite la fermer ! Silence à présent, pénombre douce. Les stores à demi baissés. Silence dans sa tête aussi, allez savoir pourquoi.
Sandales ôtées, catapultées au fond de la pièce, Clémence s’enfonça dans le canapé et ouvrit le journal. Elle feuilletait rapidement les pages, revenait sans cesse en arrière, comme si elle cherchait une information qu’elle se serait attendue à trouver dans le fatras des rubriques. Soupir. Chaque jour, le même rituel. Non, le journal n’avait pas le pouvoir de ressusciter les morts, peut-être seulement de révéler des indices, peut-être… Mais avait-elle besoin d’indices ? Son regard s’arrêta sur un encadré, au bas de la une. « Incendie suspect des granges de Bois rouge : les restes d’un corps calciné découverts sur les lieux. Aucune piste n’est écartée. » Elle fronça les sourcils, l’esprit soudain aux aguets. Son cœur battait la breloque. La suite de l’article, en page trois, n’apportait guère plus d’informations. L’incendie s’était déclaré la veille, en début d’après-midi. C’est un conducteur de bétaillère qui avait donné l’alerte. Malgré l’intervention rapide des pompiers, tout était allé très vite. Les réserves de foin transformées en torches avaient embrasé la charpente en bois qui s’était effondrée d’un seul coup. Les lambeaux de murs noircis témoignaient de la violence du sinistre. À ce stade de l’enquête, il était encore trop tôt pour déterminer si le corps carbonisé était celui d’un animal ou s’il s’agissait de restes humains. La place accordée à l’évènement, une colonne d’une dizaine de lignes, le cantonnait dans la chronique des chiens écrasés. Le journaliste chargé du reportage estimait qu’il n’y avait pas eu mort d’homme. Des moutons et même des vaches pâturaient dans les environs. C’était plausible. Pas de quoi s’alarmer. Au fond, que craignait-elle ? Elle situait très bien les granges de Boisrouge. Un chemin de terre, au croisement de la route de Brunois et de la départementale. Non loin des abattoirs. Depuis les granges, on pouvait entendre parfois les hurlements des bêtes, la nuit. Juste à côté, la rivière se teintait de sang que le courant emportait en aval. Si on continuait tout droit, on traversait un ruisseau sur un pont de bois, puis le chemin s’élevait sur la colline, et on atteignait la lisière de la forêt de Coucy. Peu de gens s’aventuraient sur les hauteurs, hormis les chasseurs pendant la saison, et les forestiers le reste du temps. L’endroit était sauvage et giboyeux. Deux ou trois fermes quasi abandonnées subsistaient encore, disputant aux arbres leur dernier pré carré et leurs étables.
***
II avait choisi de s’installer là, dans une ancienne ferme fortifiée, loin de tout. C’était il y a quatre ans. Une éternité. Quand la ferme de la Malnoue avait été mise en vente, personne, ici, ne s’était attendu à ce qu’il y eût un acheteur. Le bâtiment, ceinturé de murs en pierre dorée, était en bon état, mais inhabité depuis dix ans et difficile d’accès. L’hiver, surtout. Et puis il était venu. Un artiste peintre, à ce qu’on disait. Une sorte de géant blond aux yeux bleus qu’on rencontrait en ville quand il venait s’approvisionner en pinceaux et tubes de couleurs chez Villard, à côté du pub écossais, dans la rue piétonne. Il y faisait halte parfois, le temps d’une bière, et promenait son regard clair sur les clients, sans curiosité, sans hostilité non plus. On avait fini par s’habituer à lui, et sa présence, à la fois forte et calme, lui avait gagné des sympathies. Dans les querelles qui éclataient parfois entre deux buveurs, il ne prenait jamais parti, se contentant de sourire en secouant la tête si on l’appelait à la rescousse. Chaque fois qu’il croisait, au bar, des artisans ou des ouvriers qui avaient travaillé pour lui, il leur payait une tournée. Ça aussi, les gens aimaient bien. Les travaux avaient duré cinq mois, jamais on n’avait vu autant de camionnettes faire l’aller et retour quotidien jusque là-bas. À en défoncer le chemin de terre. On disait qu’il avait fait casser la toiture, les cloisons, les fenêtres pour mettre partout plus de lumière. Tous les corps de métier avaient été sur le coup. Payés rubis sur l’ongle. Une aubaine. À se demander d’où il tenait l’argent, parce que ce n’était pas son métier de peintre qui le faisait vivre, ça se serait su, non ? Encore que. Personne n’y connaissait grand-chose à la peinture, par ici.
D’où venait-il ? Nul ne le savait. Sa voix grave trahissait un léger accent, mais il se disait français, et personne n’aurait songé à aller vérifier de plus près. Lucas Van Horten, c’était son nom, avait suscité bien des commentaires au début, puis les gens s’étaient calmés. Tout le monde, après tout, ne pouvait pas s’appeler Dupont.
Elle se souvenait de leur première rencontre dans le magasin de couleurs. Elle était venue acheter des crayons. Il était déjà là, mais avait laissé passer son tour : « J’ai tout mon temps. » avait-il dit. Elle s’était sentie gênée. Il allait découvrir son handicap. Avec le marchand, un dialogue gestuel s’était engagé. « Elle dessine très bien, c’est une artiste, vous savez ! » avait-il déclaré à la cantonade. Cet usage du « elle » l’avait meurtrie. Il croyait bien faire, mais une fois de plus on niait sa présence, elle n’existait pas, réduite qu’elle était au silence. Alors qu’elle se dirigeait vers la porte, une main s’était posée sur son bras et l’inconnu lui avait souri. « Je dessine, moi aussi. Si vous avez l’occasion de passer du côté de la Malnoue, apportez-moi vos dessins. J’aurai plaisir à les regarder. » Et, d’un geste rapide et très doux, il avait effleuré ses lèvres avec son index. Elle avait rougi, et s’était hâtée de sortir. Elle avait encore dans les oreilles le son de sa voix. Une voix venue d’ailleurs, grave et fluide, un timbre étrange qu’elle ne connaissait pas. À ce moment-là elle ignorait son nom. Plus tard, quand elle l’apprendrait, elle s’essaierait à sculpter son prénom « Lucas» avec ses lèvres. Elle aimait ce mouvement de la bouche en le prononçant, et puis, à l’oreille, cela sonnait haut et clair, une modulation de flûte. Elle décida que ça lui allait plutôt bien.
Longtemps elle avait rôdé à proximité de la ferme, les mains dans les poches, son carton à dessins calé sur le siège arrière de la voiture. Elle la laissait sur le bas-côté, au-delà de l’embranchement, pour ne pas être repérée. Depuis la route, il fallait marcher durant trois bons kilomètres avant d’atteindre l’orée de la forêt. De là, on apercevait, à travers les arbres, les hautes murailles claires des bâtiments. Elle s’en approchait, comme d’un lieu inaccessible qui reculerait toujours. Elle se sentait ridicule, honteuse d’être là, prête à se cacher dans un fourré à la moindre survenue. Qu’aurait-elle dit ? Elle n’oserait jamais. Il avait déjà dû oublier. Elle finissait toujours par rebrousser chemin. Et puis le hasard s’en mêla. Un matin de pluie, alors qu’elle marchait le long de la route, un bidon vide à la main, hélant sans se retourner chaque véhicule qui passait, une voiture s’arrêta juste à sa hauteur. Quand il se pencha pour lui ouvrir la portière elle le reconnut.
— Panne d’essence ? Montez vite.
Dans l’habitacle, les variations Goldberg irradiaient. Elle identifia aussitôt le touché virtuose du pianiste : Glenn Gould. Il voulut baisser le son, mais d’un geste elle l’en dissuada. Il parut comprendre et sourit. Ce serait leur façon de dialoguer jusqu’à la station-service, à l’entrée de la ville. Il dit seulement, dans un rire joyeux :
— Personne n’a voulu vous prendre alors ? Quelle chance j’ai eue !
Ensuite, quand il l’eut ramenée à sa voiture, il lui proposa de venir boire un thé chaud. Elle était trempée de la tête aux pieds, sa ferme n’était pas loin, elle n’avait qu’à le suivre. Elle accepta, comme allant de soi. Pas un instant elle ne s’était sentie en danger. Dans la grande pièce éclairée par des lumières indirectes, il avait jeté deux bûches dans la haute cheminée de pierre. Il faisait bon.
— Prenez ça. Il lui tendait une serviette éponge et des sabots en feutrine trop grands pour elle. C’est tout ce que j’ai, mais au moins vous aurez les pieds au sec.
Elle les enfila maladroitement, trébucha, ne put s’empêcher de rire et se frotta les cheveux vigoureusement. Puis elle s’assit dans un des fauteuils proches de l’âtre, tendant aux flammes ses mains et son visage. Elle regarda autour d’elle. L’endroit dégageait une atmosphère paisible, presque studieuse. Partout sur les murs, entre les fenêtres, des étagères où s’alignaient des livres, des tableaux, des objets, des masques. Ils avaient une présence bienveillante, presque palpable et elle se plut à imaginer qu’ils entretenaient une sorte de dialogue muet. Elle se demanda si c’était cela qui lui rendait les lieux si familiers. Le silence ici pouvait tenir lieu de parole.
Lucas Van Horten revint, portant un plateau où fumaient deux tasses. Il lui en tendit une et s’assit en face d’elle. Il buvait lentement, les yeux fixés sur les flammes. Puis il se tourna d’un seul coup vers elle :
— Clémence, c’est votre prénom n’est-ce pas ?
Elle hocha la tête. Qui le lui avait dit ? Au fond, c’était sans importance. Il l’avait appelée par son nom, cela seulement comptait. Elle pointa un doigt vers lui et articula à son tour « Lucas », il n’eut pas l’air surpris et acquiesça d’un sourire. D’un mouvement circulaire de la main, elle montra les murs habités, et de l’autre, posée sur le cœur, lui signifia son approbation.
— Cela vous plaît ? Je vous présente mes compagnons de route. Ils m’ont suivi partout, au cours de ces années. Ils sont ma mémoire vive. Vous savez, je finis par penser qu’ils ont une âme. En fait, je n’en ai jamais douté.
Après un court silence, il ajouta :
— Je me suis enfin posé, je crois. Il y a quelque chose de vertigineux dans cette sensation, si nouvelle, d’une présence ici, au long cours.
Il leva sa tasse de thé, l’invita à en faire autant, et dit avec gravité :
— Buvons à cette rencontre providentielle, Clémence, vous êtes la passagère de la pluie heureuse, la messagère bienveillante de tout ce qui va advenir, je le sens.
Incrédule, elle l’écoutait, tentant de retenir les mots comme autant de perles d’un collier qui se serait brisé entre ses doigts. Aucun ne devait lui échapper, il fallait qu’elle s’en souvînt.
Plus tard, il la conduisit dans le bureau qui jouxtait le séjour, et lui montra une série de toiles accrochées aux murs. Bien qu’elle eût des connaissances très imparfaites de la peinture abstraite, elle fut frappée par leur sobriété et leur force : des fonds blancs, lumineux où se déployaient des lignes pures, bleues, grises ou rouges, avec parfois un tremblé d’écume ou de neige, un mouvement fluide évoquant aussi bien la vague, que le nuage, la plume ou le vent. Elle admirait sa maîtrise de l’espace. Les toiles vibraient d’une transparence intérieure et à bien les regarder, on éprouvait une sensation de plénitude, semblable à celle que procurent une partita de Bach, ou un matin d’été sur les collines. Sur le mur de droite, un peu à l’écart, une toile de grandes dimensions attira son regard. Par ses couleurs et ses formes, elle rompait totalement avec la manière des autres. Elle dégageait une tension extrême et déroulait une scénographie convulsive, pleine de rage et de cris. Intriguée, elle s’en approcha. Au milieu du tableau, un long espace, d’un blanc éblouissant, irradiait comme une plage de silence et apportait une respiration quasi musicale à la composition très sombre. Perplexe, elle se tourna vers lui. Mais il parut ignorer sa réaction et, la prenant par le bras, l’arracha à sa contemplation.
— Venez, je vais vous montrer autre chose.
D’un tiroir il sortit une dizaine de feuillets, les étala devant elle. Il y avait des fusains, des lavis, des pastels, du crayon aussi. On y voyait des oiseaux, des souches d’arbres, un lacis de branches, un chemin creux avec une tallée de buissons, une bergerie abandonnée… Elle eut une grimace de surprise. Il rit.
— C’est mon autre manière. Ce n’est pas forcément contradictoire. La nature est souvent inspirante pour le travail de l’esprit.
Le trait était à la fois allusif et précis. On y retrouvait le même saisissement, la même présence, la même virtuosité que dans ses toiles. Elle les regarda longuement, puis, tournée vers lui, joignit ses deux mains, paumes dressées à l’indienne.
— Je suis content que vous aimiez.
Il s’était attardé sur le mot « content ». Chez lui, elle le sentait, ce n’était pas une simple formule. Il paraissait sensible à son jugement.
Timidement, elle montra du doigt un dépliant sur la table, qui portait le nom d’une galerie d’art à Berlin, et leva des sourcils interrogatifs. Il confirma :
— Oui, je vends des toiles à Berlin, et aussi à Londres. Je commence à être suivi par quelques clients. Vous savez, il faut un certain temps pour se faire connaître.
Elle n’osa pas lui demander où se trouvait son atelier. Elle l’imaginait quelque part dans les dépendances autour de la ferme. Peut-être allait-il le lui montrer ? Mais, sa question la prit au dépourvu :
— On me dit que vous avez un excellent coup de crayon. Sur quoi travaillez-vous ?
Elle avait craint sa condescendance, mais, dans son regard, elle lut une bienveillance qui la désarçonna. Elle rougit, ses deux mains esquissèrent un mouvement d’impuissance, mais il l’encouragea d’un sourire. Alors, pointant les dessins épars sur la table, elle lui indiqua par gestes qu’elle s’intéressait aussi aux scènes de la nature, également aux portraits. Elle usait beaucoup du lavis. Elle en aimait la douceur. Attentif, il suivait des yeux le mouvement de ses mains et de ses lèvres. Il comprenait.
En la raccompagnant à sa voiture, il dit :
— Vous reviendrez n’est-ce pas ? Avec vos dessins ? J’aimerais voir ce que vous faites.
Elle acquiesça. Alors qu’elle mettait la clef de contact, un reflet l’aveugla, l’obligeant à cligner des paupières. Levant les yeux, elle vit dans la toiture, face à elle, deux grandes verrières qui réfléchissaient la lumière du ciel. Elle ne les avait pas remarquées en arrivant. C’était là, sans doute, au premier étage, qu’il avait fait son atelier. Le moyen le plus sûr de capter à toute heure l’éclat du jour. Elle imagina la vaste pièce, d’où le regard devait porter très loin au-delà des murs. Elle n’osa pas lui en demander confirmation, craignant de paraître indiscrète. Au moment de franchir les portes de la ferme, elle regarda une dernière fois dans son rétroviseur : la pluie avait cessé, et le soleil de fin d’après-midi nimbait d’une brume dorée la silhouette de Lucas Van Horten, debout au milieu de la cour. Cela lui parut de bon augure. Elle sut, dès ce moment-là, qu’elle reviendrait à la Malnoue.
De loin, l’édifice avait des allures de vaisseau descendu des étoiles. Son imposante coupole de verre diffusait une lumière d’opale, et les lasers qui balayaient la façade à intervalles réguliers confortaient cet effet d’apparition. En la circonstance, l’ancien casino n’avait pas regardé à la dépense. Sa charpente de verre et de métal avait encore belle apparence, sublimée ce soir-là par l’architecture lumineuse. Dans le parc, l’allée centrale bruissait des murmures d’une foule dont le flot ne cessait de grossir. Dans la nuit, les robes des femmes scintillaient vaguement. Gilles pressa le pas. Il aurait dû arriver plus tôt et repérer les lieux. Il avait beau les connaître, la disposition des sièges, l’endroit dédié au plateau des musiciens avaient pu être modifiés, lui rendant la tâche plus difficile. Elle était sûrement déjà là, quelque part, à attendre. Il devait à tout prix la rejoindre. Il grimpa la volée de marches du perron de marbre, franchit les lourdes portes ouvragées et entra. Arrivé dans la salle des fêtes, il respira. Rien n’avait changé.
L’orchestre, sur la scène, réglait ses instruments. Le bal n’était pas encore ouvert que, déjà, des couples s’aventuraient sur la piste, impatients d’ébaucher quelques pas, avant le grand tourbillon. Plateaux à bout de bras, des serveurs en habit jouaient les équilibristes, zigzaguaient entre les tables, interpellés à chaque passage. Ils décapsulaient, débouchaient avec entrain, clins d’œil à l’appui et les rires fusaient de toutes parts. Gilles percevait la fébrilité joyeuse qui prélude à ce genre d’évènement. Le gala des Minimes serait un bon cru. Dans l’assistance vibrionnante, il chercha Clémence du regard, gêné par la lumière crue des projecteurs. Tout à l’heure, aux premiers accents de l’orchestre, ils s’éteindraient à demi, laissant la piste dans une pénombre zébrée de taches colorées. Il lui serait plus difficile encore de la retrouver. Il fit lentement le tour de la salle, dépassa, le jardin d’hiver, sans s’y attarder. Trop éloigné de la piste pour qu’elle choisît de s’y rendre. Il revint vers le centre, scruta le premier cercle des sièges, non loin de l’orchestre, en vain. Il commençait à douter. Était-elle venue ? Après tout, il avait déduit seul cette hypothèse, en avait fait une certitude. Elle-même ignorait jusqu’à cet instant qu’il la cherchait.
Et puis, il l’aperçut, assise dans un fauteuil de rotin, seule, face à l’entrée. Un imposant palmier l’avait masquée à son regard. Pourtant il était passé juste derrière elle et ne l’avait pas reconnue. La silhouette tassée sur elle-même n’avait plus rien de la jeune femme ardente qu’il avait connue. Il s’arrêta et l’observa, le cœur serré. Il savait ce qu’elle attendait. Tout le monde savait. Avait-elle conscience que la cérémonie secrète qu’ellese rejouait depuis tant d’années était éventée ? Quand bien même, ça n’aurait rien changé. Les yeux graves, agrandis par l’attente, les mains nouées sur le ventre, les jambes frémissantes, elle guettait le moment où l’orchestre entamerait les premières notes de La Cumparsita. Treize ans auparavant, il était déjà là, lui, Gilles Vergniaud, à cet endroit précis où se disputent l’ombre et la lumière, témoin bienveillant de son ravissement. Il l’avait vue danser dans les bras de Marc Noyel, danser et sourire, la tête renversée et les yeux rieurs. Il l’avait regardée valser, tournoyer, aimanté par la pâleur de la nuque sous le chignon noir. Marc et Clémence ? Une affaire entendue, plus personne n’en doutait. C’était juste avant.
***
Il devait être vingt-trois heures environ, lorsque l’animateur, au micro, décréta une pause. Aussitôt les musiciens s’éclipsèrent et le bourdonnement des voix envahit l’espace déserté par la musique. Marc offrit une coupe de champagne à sa cavalière et se pencha pour l’embrasser. Les mots qu’il lui murmurait à l’oreille amollissaient son regard. Elle semblait submergée de bonheur. Elle but une gorgée, une seule, et tourna la tête en direction des portes à double battants. Quelque chose était en train de se passer, là. Un désordre inhabituel contrariait la ronde ordonnée des allées et venues, comme si un obstacle imprévu l’avait rompu. Un silence bref parut même suspendre le brouillard des conversations, et, mus par on ne sait quel obscur tropisme, les visages se tournèrent vers l’entrée de la salle. Une longue créature blonde venait d’apparaître au bras d’un homme plus âgé. Ils se frayaient un chemin dans la foule, ou plutôt on aurait dit que la foule s’écartait sur leur passage. Devant le bar, l’homme s’arrêta, se dirigea vers le comptoir, voulut l’inviter à le suivre. Elle fit un signe de dénégation et se retrouva seule, indécise, avant de traverser avec lenteur la piste de danse, à la recherche de sièges inoccupés, de l’autre côté. Ses cheveux fins ondoyaient sur ses épaules. Mince, une démarche d’elfe, c’est à peine si elle touchait le sol. Son fourreau de satin bleu attirait tous les regards. La robe du soir, coûteuse, et l’allure nonchalante trahissaient ses origines. Elle n’était pas de leur monde. Un halo étrange palpitait dans son sillage et, malgré la lumière dans ses cheveux, on l’aurait dite surgie de la nuit. Gilles se souvenait du trouble qui l’avait saisi à cet instant. Sidéré, il l’avait fixée sans vergogne, avant de se reprendre. La suite, il pouvait en dérouler le film à rebours.
L’inconnue s’assit non loin d’eux, croisa les jambes d’un mouvement de hanche souple, animal. D’un petit réticule de perles, elle tira un étui, porta une cigarette à ses lèvres et leva les yeux. Alors, tout s’emballa. Son regard mobile, quémandeur, venait de s’arrêter sur Marc. Impossible d’oublier l’insoutenable éclat de ses prunelles violettes, leur tension douloureuse, le geste de sa main tenant la cigarette, poignet fléchi, en retrait déjà, s’attendant à un refus. Au moment où Marc, le buste incliné, allumait son briquet, Gilles ne put s’empêcher d’observer Clémence : la coupe tremblait entre ses mains, au point qu’elle l’avait posée sur le guéridon à côté d’elle. Il ne pouvait discerner son expression, ni celle de Marc. Dans la brève lueur du briquet, il vit les traits de l’inconnue s’animer soudain, sans qu’il sût d’où lui venait cette impression d’un papillon attiré par la lumière. L’inclinaison gracieuse de la tête, les yeux baissés sur la flamme, le demi-sourire tandis qu’elle exhalait la première bouffée, le « merci » un peu rauque, prononcé si bas qu’il était inaudible, le regard tendu vers son interlocuteur, tout annonçait la défaite de Clémence. Et il ne fut pas surpris, lorsque, plus tard, Marc se pencha à nouveau vers la femme pour l’inviter à danser. Elle accepta, d’un léger mouvement de tête, et le devança sur la piste. Lorsqu’ils se furent enlacés, bientôt pris dans le tempo d’une valse lente, des murmures coururent dans l’assistance. C’était vrai que le couple qu’ils formaient était beau. De cette beauté si parfaite qu’elle est reçue comme une grâce. Les cheveux de la femme, d’un blond de lin, captaient les feux des projecteurs, et à la regarder danser, une sensation d’irréalité l’avait saisi à son tour. Oui, elle était belle, d’une beauté envoûtante, dangereuse, inéluctable, et depuis que Marc était entré avec elle dans le cercle magique, il avait cessé de leur appartenir.
Clémence se tenait debout contre le mur, pâle et souriante. Un sourire que démentaient ses yeux sombres, trop brillants. Elle avait bu sa coupe de champagne et la tournait distraitement entre ses doigts. Gilles lui en proposa une autre qu’elle but très vite, incapable de détacher son regard des deux silhouettes mouvantes. On aurait dit que l’orchestre était ensorcelé. Sur la scène, les musiciens, en transe, enchaînaient les danses à un rythme effréné. Aux valses avaient succédé des tangos argentins, et sur la piste, les couples s’étaient faits plus rares. Marc n’était pas revenu. Il tenait sa cavalière contre lui, ses jambes étroitement mêlées aux siennes, et, aux sons déchirés du bandonéon, leurs deux corps ployés traçaient une arabesque folle, faite d’élans rompus, de fusion et d’esquive. Leurs gestes avaient la gravité de ceux qui se renient, et la mélodie, fougueuse et plaintive, les enveloppait de sa mélancolie.
Durant tout ce temps, les épaules lasses, elle n’avait pas bougé. Elle les dévorait du regard, encore et encore. L’extase sur son visage disait sa reddition. Elle était avec eux, en eux, profondément, elle ne pouvait se défendre de les admirer, fière aussi, comme si elle y avait sa part. En même temps, tout son corps frissonnait. Elle ne voyait pas les mines apitoyées, les sourires entendus, elle ne voyait pas, elle était hors d’atteinte déjà. Quand Gilles s’appro-cha de nouveau, dans un élan, elle murmura : « Ne sont-ils pas magnifiques ? » La gorge nouée, il ne répondit pas. La nuit lui parut interminable. Il aurait voulu l’arracher à ce lieu, il n’avait pas trouvé les mots. Aucun n’aurait suffi.
Au petit matin, elle s’était tournée vers lui : « Gilles, ramenez-moi, vous voulez bien ? » Il lui avait pris le bras, ils avaient contourné la piste et marché jusqu’à la voiture. Durant le trajet, ils étaient restés silencieux, mais elle avait émis un sanglot bref et, dans le rétroviseur, il avait vu des larmes au bord de ses paupières. À tâtons, il avait cherché sa main et l’avait emprisonnée dans la sienne sans qu’elle s’y opposât. Au pied de son immeuble, à l’instant de la quitter, il lui avait offert son aide. Elle l’avait déclinée: « Ne vous inquiétez pas, Gilles, je vais bien. Si, je vous assure ! » Devant son sourire défait, il avait insisté. « Clémence, laissez-moi vous appeler demain, vous décrocherez n’est-ce pas ? » Elle avait dit oui comme on répondrait non. C’était la dernière fois qu’il devait entendre le son de sa voix.
