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L'histoire d'une relation mère fille compliquée et pourtant pleine d'amour. L'héroïne, enceinte se souvient de sa propre enfance, puis des dernières années de sa mère, avec le déclin incompréhensible d'un être aimé que l'on pensait indestructible et immortel. Au fil de ses souvenirs, la jeune femme comprend comment elle a pu au final se construire et devenir elle aussi mère. Un récit plein de pudeur, d'émotion et de tendresse.
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Seitenzahl: 208
Veröffentlichungsjahr: 2021
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Il est 10h10, je me dirige d’un pas que je voudrais nonchalant de l’autre côté du rond-point, mais j’ai quand même plus de vingt minutes d’avance.
La place est peu fréquentée à cette heure de la journée, quelques touristes, quelques étudiants. Une mendiante rom antédiluvienne, armée de son foulard usé et de son air fermé, farfouille dans des sacs crasseux. Je passe devant la terrasse ensoleillée d’un café. Les moineaux s’y activent, se houspillent, se ruent sur les dernières miettes en attendant les mangeurs de croissants suivants. Il fait bon en cette journée annonciatrice de printemps. J’aurai croisé plus de moineaux que de gens.
La vieille porte d’entrée de l’immeuble se dresse devant moi, gardienne muette, un peu intimidante. De jour, il n’est pas nécessaire de taper le code. J’appuie sur la poignée en laiton qui s’abaisse prestement et la porte automatique s’ouvre avec un cliquetis huilé. Je me glisse à l’intérieur du bâtiment avec la sensation de me laisser filer dans une eau tempérée. Mes pas résonnent sur le carrelage à l’ancienne en damier noir et blanc, on n’entend qu’eux dans le hall vide. C’est presque sur la pointe des pieds que je m’approche de l’ascenseur. Après une seconde d’hésitation, j’opte pour l’escalier en colimaçon et prends les marches en pierre une à une. Gravir un étage à pied est un exercice recommandé dans mon état, paraît-il.
Je sonne et franchis le seuil du vestibule du cabinet médical, prenant soin de refermer doucement la porte en bois derrière moi. Le sol est en parquet vitrifié, l’ambiance tiède est lumineuse. Une jeune femme s’affaire de dos, derrière le bureau d’accueil. Elle porte la réglementaire blouse blanche des assistantes médicales. Je m’approche d’elle et attends patiemment qu’elle se retourne.
Au bout d’un moment, elle se décide à interrompre sa tâche et lève un regard de machine vers moi. Comme elle ne me dit rien, je me sens obligée de décliner mon identité et d’annoncer l’heure de mon rendez-vous en précisant que je suis en avance. Elle baisse les yeux sur un grand agenda et laisse son doigt courir sur la page du jour. Ledit doigt s’arrête enfin sur une inscription. Elle me dit d’aller patienter dans la salle d’attente comme on chasserait une mouche de la main.
La pièce est harmonieuse, plutôt rectangulaire, avec des fauteuils en métal, tissu et osier tout droit sortis des années 1970 et une table basse avec les sempiternels magazines des salles d’attente. Une reproduction de différentes études de Kandinsky trône sur le mur de droite.
Je me dirige machinalement vers la porte-fenêtre dont j’écarte les rideaux d’un blanc immaculé. Dehors la vie continue, avec ses mouvements visibles et rassurants, les passants plus ou moins pressés, les voitures plus ou moins vieilles, s’arrêtant au feu rouge, puis démarrant et défilant telles des boîtes de conserve sur un tapis roulant d’usine.
La question de savoir si la vie dans mon ventre a continué à pousser ou si elle s’est tue comme il y a dix ans, cette question se lève au milieu de la pièce. Alors je quitte la fenêtre, je choisis le fauteuil face au Kandinsky et m’apprête à attendre. Les couleurs des études de Kandinsky se mettent à vibrer.
C’était une tache rouge. Ou plutôt, une traînée. Rouge sombre sur le rideau jaune vif. Une tache nette et plus intense en haut et qui s’effilochait en descendant. Peut-être ma mère s’était-elle agrippée en glissant jusqu’au sol, me suis-je dit. Cette tache de sang, un choc muet. Et moi, à genoux, à côté d’elle, sa tête baignant dans la mare de son propre sang, plaisantant comme je peux. « Mais enfin, maman, quelle idée d’aller manger du yogourt au milieu de la nuit ! ». « Mais enfin, maman, qu’est-ce qu’il s’est passé ? » et elle, ce monstre d’énergie et d’autorité, de répondre avec une voix de petite fille, quasi inaudible « je voulais juste manger un yogourt ». « Ah, eh bien tu vois, ça t’apprendra à manger des yogourts au milieu de la nuit ! ». Son sourire édenté. Etait-il édenté ? Vraiment ? Le carrelage, froid comme la mort, comme de la glace. Et son corps tremblotant, plus frêle, plus vulnérable que je n’aurais voulu penser. Et pourtant.
Je l’ai recouverte d’une couverture. « L’ambulance arrive, tu sais ». Elle fait « oui ». Elle fait « oui » à tout. Que comprend-elle ? Interminable, l’attente de l’ambulance. Il faut que je tienne. « Tu aurais pu te coucher ailleurs que sur le sol de la cuisine ! ». Elle sourit à nouveau. Chaque plaisanterie, comme un signe de survie ou une bouée, et le maquillage d’une réalité qu’elle est la seule à ne pas voir. Mon inquiétude, ma peur, mon dégoût, mon choc, mon désespoir, ma révolte. « Quelle idée de dormir sur le sol de la cuisine ». L’ambulance ne viendra jamais, me dis-je. Je resterai pour l’éternité avec ce corps désemparé et passif, agenouillée près de ma mère que je ne peux pas toucher tellement le sentiment de répulsion est insurmontable. Pas un geste de tendresse, pas un geste humain, je suis dépassée. L’univers se focalise sur ce petit visage pacifique qui grimace de temps en temps. « Tu as mal ? ». « Oui ». Toujours « oui » ! Tu te souviens, ma mère, comme tu étais ? « Non, pas comme cela », « non, tu n’iras pas ». « Ce n’est pas bien ». « Je n’aime pas ça ». « Tiens-toi droite ». « Ce n’est pas assez bien ». « Je t’interdis ». Et là, c’est « oui ». « Oui ». « Oui ». Comme si tu avais déclaré forfait. Un combat qui s’achève. Une rémission peut-être. Certainement une rémission. Je l’ai su plus tard. C’était moi qui étais le pilier, la force, la terre. Tu m’avais menti et j’avais menti de même. Comment ai-je pu croire que tu étais solide comme le chêne ?
Des coups à la porte. Mon cœur bondit. Je pense « enfin ! ». A l’adresse de ma mère échouée sur le carrelage froid et à son sourire béat et édenté : « Reste là, je vais ouvrir ». Son sourire s’agrandit, l’humour a toujours été l’accès direct à elle, privilégié, le seul.
Je me lève lentement, tout à coup courbaturée par ces longues minutes d’attente à côté d’elle, crispée sur elle et la mare de sang qui l’auréole. J’ouvre la porte et la réalité du quotidien sous la forme de deux infirmiers fait irruption. Une vague du monde consistant et incarné m’embarque et je respire à bout de forces. Je tends mon bras en direction de la cuisine « elle est là ». Le premier infirmier s’y dirige et se penche vers ma mère : « Alors, ma petite dame, mais que faites-vous là ? ». « Ma petite dame », l’expression me fige le sang, je m’attends à une réaction virulente, une de ces remarques acerbes, venimeuses, tueuses, dont ma mère a le secret. Mais elle sourit de plus belle, radieuse, une enfant à qui l’on promettrait une glace, une sortie au cinéma ou une promenade au zoo. « On va vous amener à l’hôpital, vous êtes d’accord ? ». Elle opine, ravie.
Ils sont passés à côté de moi avec la forme légère de ma mère sur le brancard. Je me suis poussée pour leur laisser la place. J’ai vu passer ma mère qui m’avait oubliée et qui regardait l’infirmier avec ses yeux lumineux, l’infirmier qui continuait à lui parler d’un ton bêtifiant, avec son gros accent chaleureux : « Alors ma petite dame, on a voulu manger un yogourt… ». Qui jamais par le passé aurait osé lui parler de la sorte ? Au moindre ton jugé irrespectueux, à la moindre formulation jugée inadéquate, elle aurait placé la personne fautive face au peloton d’exécution et l’aurait fusillée définitivement et sans l’ombre d’une hésitation avec une pique assassine.
Je l’ai regardée partir, cette femme inconnue, avec ces étrangers qui savaient lui parler et la rassurer, et je suis restée sur le palier de l’appartement à écouter le bruit de leurs voix et de leurs pas s’éloigner dans l’escalier. Le claquement de la porte de l’immeuble annonçant leur sortie me laissa désormais orpheline.
Les taches de Kandinsky réapparaissent. Je regarde ma montre. Seulement quelques minutes sont passées. Je dois encore attendre. Dans mon ventre, rien ne bouge. Est-il mort ? Est-il vivant ? La question m’étreint la gorge, me noue l’estomac et mon sang fuit vers le sol. S’il est mort, pleurerai-je, serai-je désespérée ? Et s’il est vivant, saurai-je le protéger, lui apporter ce dont il aurait besoin, saurai-je l’aider à grandir, lui donner de quoi construire une vie de bonheur ? Malgré tout ? Si c’est une fille, ne me retrouverai-je pas comme prise dans une malédiction, incapable d’appréhender une proximité qui m’est inconnue et à laquelle je n’aspire pas ? Les couleurs de Kandinsky s’agrandissent, le jaune prend de la consistance, s’étale en nappe, je m’y enfonce.
Me prennent à la gorge les effluves de l’enfance. Mon enfance, marquée dès l’âge de sept ans par l’absence de mon père et l’omniprésence de ma mère. Une solitude complète avec laquelle je grandis comme avec une sœur. Orpheline, mais ne suis-je pas née orpheline ? Ne naît-on pas orphelins de toute façon ? Ne naît-on pas graines uniques qui contiennent déjà leurs individualités, leurs solitudes ?
Une après-midi ensoleillée. Est-ce le printemps ? Est-ce l’été ? Le temps s’étale comme de la confiture aux fraises sur une tranche de tresse. Le temps ne s’étalera plus jamais ainsi. L’enfance et son temps à elle, une pulsation lente et profonde qui traverse les heures, comme si le temps n’était justement pas rythmé par des heures. Ce temps qui s’écoule, immobile, un autre temps.
Un jour, il y a longtemps, j’étais en sécurité, j’étais un enfant. Il y avait un balcon et ses énormes pots en béton débordant de tomates et de tomates cherry, d’herbes aromatiques qui formaient de petits buissons. Tout me semblait à sa place. Le prix en était-il le mensonge ? Je n’ai plus retrouvé cette sensation paisible.
Parfois, il me semble que toute ma vie n’est qu’une quête pour retrouver ces instants. Ma vie est polluée d’interférences, de dissonances, d’une fébrilité électrique, comme habitée par un sentiment de panique continu. L’enfance m’apparaît, que je le veuille ou non, comme un paradis perdu. Mais, à y repenser, c’est impossible.
J’avais alors trente-quatre ans, cela faisait un peu plus de cinq ans que ma mère était devenue pratiquement aveugle. Et, par je ne sais quel hasard, après avoir été sauvée de la mort deux fois contre son gré, elle a tout à coup décidé qu’elle irait dans une maison de retraite. C’était inespéré. Une prise de conscience soudaine ? Un soubresaut de lucidité ?
Alors que son médecin m’avait encouragée en secret à chercher une place dans l’un des établissements du canton, et que je sillonnais la région visitant un home après l’autre sans trouver un lieu qui lui aurait convenu, elle avait pris cette décision d’elle-même, et choisi sa destination, seule et en silence.
Elle avait opté pour une belle demeure dans un vieux village, au bord du lac Léman, une vue magnifique, une région sereine. Comment avait-elle pu y trouver une place tout de suite, alors que les interminables listes d’attente des établissements empêchaient toute admission rapide ? Je n’en ai aucune idée. Mais elle avait catégoriquement refusé de choisir les affaires et les meubles qu’elle emporterait. « Dans une tombe, on n’a besoin de rien », avait-elle lâché laconiquement, les lèvres pincées. J’ai donc choisi pour elle. Avec les mesures de sa nouvelle chambre, j’allais chez elle pour estimer quels meubles prendre, telle table, tel tapis, tel coffre ancien, elle avait quand même voulu emporter ses imposants colliers. Au moment de partir, sur le seuil entre la cuisine et le hall, voilà qu’elle me surprend à nouveau. C’était comme un éclair. Ses yeux tout à coup énormes et suppliants, un cri, un aveu désespéré : « Je ne t’ai jamais comprise ».
Bien sûr que tu ne m’as jamais comprise !
Tous ces efforts pour maquiller cet échec récurrent, toutes ces répliques « je te connais, tu es ma fille, tu ne peux rien me cacher », tous ces efforts réduits à zéro. « Ce n’est pas grave, ai-je répondu en te touchant – ou est-ce en te frottant maladroitement, ou t’effleurant – l’épaule, un geste de tendresse gauche, obligatoire, moi, je te comprends ».
Elle n’a su que dire, et a continué à me dévisager, interloquée, comme si elle ne m’avait jamais vraiment regardée auparavant. Et c’est ainsi. Qui est la mère, qui est la fille ? « Mais qui va te protéger désormais ? » a-t-elle soudain hoqueté. Ça a explosé comme un sanglot. Comment te dire mon étonnement ? Mais tu ne m’as jamais protégée ! Comment aurais-tu pu ? Je me suis tue, cette pensée assassine tenue silencieuse, telle une arme, telle un couteau le long de ma cuisse.
Ainsi, ma mère, sexagénaire, a quitté sa vie cossue, vide et anxiogène, pour intégrer un EMS dans lequel, de fait, aucune intégration n’était possible pour elle. De quinze à vingt ans plus jeune que les autres, rien ne pouvait la rapprocher d’eux, sa vie avait été trop différente, ses intérêts se portaient trop ailleurs, sa personnalité était si marquée, si complexe, si atypique, elle était simplement autre. En choisissant de partir en maison de retraite, elle s’était condamnée à une sorte de purgatoire, dans un dernier effort pour me libérer d’elle-même.
Sa nouvelle chambre ne ressemblait à aucune autre non plus, avec ses meubles anciens, ses colliers suspendus tels des tableaux au mur, ses tapis orientaux, cette atmosphère d’élégance un peu brute, un peu mystérieuse qu’elle avait emportée avec elle, malgré tout. Et comment expliquer que ma mère avait obtenu une des chambres les plus grandes de la maison ? Doublée d’une terrasse surplombant le village, avec une splendide vue sur le lac qu’elle était la seule à ne pas voir.
De temps à autre, je l’emmenais à l’extérieur de son home. En ville. Elle avait toujours des envies. Après trois semaines de « tu sais, je mangerais bien des quenelles de brochet », je suis partie à la chasse aux quenelles, les meilleures, les plus réputées, les plus recommandées.
J’ai fini par opter pour un restaurant entre ville et campagne, très bourgeois, dans un quartier résidentiel huppé, connu pour ses excellentes quenelles de brochet à la sauce Nantua. Malheureusement pour moi, il était guindé et hors de prix, mais voilà, ma mère rêvait de quenelles et j’avais bon espoir de lui faire plaisir ainsi. J’avais gratté jusqu’au dernier sou pour pouvoir l’y inviter.
Le résultat de l’affaire fut décevant. Elle ne mangea que la moitié de son assiette, pourtant peu fournie, sans enthousiasme, hochant vaguement la tête quand je lui demandais si elle trouvait son plat bon. Je la ramenai à son home, totalement dépitée, sonnée, écœurée, désorientée, démoralisée.
Encore aujourd’hui je ne comprends pas pourquoi mes efforts étaient toujours voués à l’échec. Une autre fois, je me suis mise en route, parce que cela faisait des semaines qu’elle me répétait que « les mille-feuilles, c’est tellement bon ». Je l’emmenai à Carouge, dans une brasserie qui proposait des mille-feuilles artisanaux aux framboises.
A chaque sortie, le combat. Celui pour l’aider à monter dans ma voiture, celui pour réduire la distance à parcourir à pied entre la voiture parquée et le restaurant, pour la guider à travers l’établissement, sans qu’elle heurte les tables ou les clients, pour choisir la table la plus adéquate, proche d’une fenêtre et de sa luminosité, loin des courants d’air, pour l’asseoir, enfin, sur la chaise en ayant réglé la question de la veste ou du manteau, celui de l’emplacement de son sac à main, et, surtout, en surveillant qu’elle trouve bien, exactement, où s’asseoir.
Une entrée avec quelques marches à franchir devenait un défi à surmonter et nécessitait plus de temps, de patience et s’assortissait d’une crispation supplémentaire de mes nerfs. S’il y avait une marche après le seuil d’entrée, c’était un danger à prévoir, à annoncer, à gérer. « Attention, il y a une petite marche maintenant ». Et elle, de lever le pied plus haut que nécessaire au risque de tomber. Ma mère passait alors son bras, dont le poids était inexistant, sous le mien et je la tenais fermement pour la soutenir et pour la piloter. Ce bras n’avait aucune consistance, il était le seul objet sur terre qui échappait à la loi de la gravité, il était froid, presque vide, sa peau fine et trop douce, je ne pouvais empêcher un frisson de dégoût de remonter le long de mon échine à chaque contact.
Ces sorties m’inquiétaient tellement que j’en devenais brusque, agacée, presque agressive. Mais quand je regardais le visage de ma mère, prise de la crainte de l’avoir blessée, il n’y avait rien qui me montrât que mon comportement l’eût atteinte. Elle flottait tel un pierrot lunaire, les yeux flous, un sourire absent et permanent sur ses lèvres. Est-ce qu’elle trouvait juste normal que je la sorte ainsi ? Est-ce qu’elle maquillait la réalité pour faire comme si de rien n’était ? Elle n’était ni heureuse de ces sorties, ni reconnaissante. Elle mangeait sans voir ce qu’il y avait dans son assiette. Je me débrouillais pour qu’elle eût accès à la nourriture en tournant son plat discrètement, soulagée quand les denrées étaient faciles à prendre ou à découper, stressée quand elles étaient difficiles à gérer. Le monde de la nourriture se classait autrement. Entrecôte, petits pois, potages, crustacés, salades : difficulté maximale. Purées, légumes coupés fins, émincés : difficulté gérable.
Et puis, il y avait le moment fatidique où il fallait qu’elle passe aux toilettes. La navigation à travers les restaurants se révélait toujours délicate. Quand les toilettes se trouvaient en bas d’un escalier, c’était éprouvant. Je me souviens d’un restaurant où l’existence d’un ascenseur et la coopération des serveurs m’avaient fait l’effet d’un cadeau du destin.
Je revenais de ces sorties, exténuée, déprimée et fauchée. Je reste convaincue que ma mère ne se rendait compte de rien. C’était normal. Et c’est vrai, je suppose, que c’était normal. J’aurais juste aimé qu’elle appréciât l’effort, mais ça, c’était quelque chose dont ma mère était incapable.
Si c’était jugé nécessaire, elle savait se débrouiller toute seule. Un jour, à midi, tout l’EMS avait été condamné au boudin pommes cuites. Il devait y avoir eu un moment de stupeur générale quand les plats furent placés sous le nez des résidents. Ma mère avait tellement harcelé le cuisinier. J’en ai pleuré de rire avec elle. Puis, toute seule, des années après encore. J’imagine que pour ma mère, ce boudin-là devait avoir été succulent et relevé d’un délicieux petit arrière-goût de victoire.
Ma mère et moi étions si dissemblables. Elle aimait les tripes, les abats, et quoi de meilleur qu’un cervelet au beurre noir ? Le vin blanc, des soirées mondaines, les grasses matinées, les apparences, le temps qui s’écoule tranquillement, l’immobilité dans un salon cossu, la réussite sociale, la vie pour et avec mon père. Je ne peux avaler ni boudin, ni rognons, je rétrécis lorsqu’il y a plus de quatre ou cinq personnes, j’ai des sueurs froides quand il flotte une odeur de mondanité dans l’air, je hais me lever tard, je dépéris sans mouvement, j’aime les gens bizarres qui se sont inventés eux-mêmes, qu’ils aient fait carrière ou non. J’aime le silence. Et finalement, la solitude, c’est peut-être ce que je préfère.
La salle d’attente dans laquelle je suis reprend sa place autour de moi, les objets émergent petit-à-petit du brouillard, ils sont plus clairs, plus lumineux, cotonneux. Je sens l’appui doux du tissu du fauteuil. Son assise me donne confiance. Je le sens sous moi, dans mon dos, un soutien, celui de la réalité, tangible et rassurant.
Que se passe-t-il ? Est-ce une urgence ? Celle de me sauver de mon passé, de ce moi-même-là, de l’emprise de ma mère ? La dernière chance de sortir de cette prison qu’est toute relation, tout vécu qui n’a pas été assez travaillé et retravaillé ? Refaire le parcours encore une fois, consciencieusement, profondément, honnêtement, entièrement, en espérant que ce sera la dernière fois. Se plonger non pas dans un océan de souvenirs, mais remonter le fleuve jusqu’à ses racines, jusqu’à la source, centré sur cette recherche et uniquement celle-là, éliminer tout le reste, se concentrer sur l’essence même de ce qui nous donne notre identité et nous entrave, écarter ce qui n’est pas exactement le centre. Je vois avec surprise mes attaches, mes moments de vie, mes amis, mes amours, les hommes, même mon père, remonter à la surface et s’évanouir dans l’air, comme si une mère était le seul alpha et oméga d’une vie, une abstraction exclusive, qu’elle reléguait tout ce qui n’est pas elle à la fonction de conséquence, d’accompagnement, de faire-valoir, et faisait des autres juste des ombres, des présences lointaines et sans importance aucune.
Alors oui, je suis d’accord de refaire le voyage, qui ressemble tant à une promesse. Je m’isole en moi-même comme j’ai si bien appris à le faire depuis toujours, le temps que durera mon attente ici. Je me sens seule, comme d’habitude. Mais le suis-je vraiment ? N’y a-t-il pas toujours et encore ma mère ou son image qui m’accompagne en silence, presque sournoisement ?
Autant j’en ai toujours souffert, autant je l’ai aimée, ma solitude. Aussi loin que je m’en souvienne, elle a été synonyme de protection, garante d’une identité, malgré le prix à payer. C’est peut-être la raison pour laquelle les images que j’ai gardées de ma chambre et de mon lit sont restées aussi vives et me servent en quelque sorte de boussole du bien-être, encore aujourd’hui. Je me revois enfant. Je joue dans ma chambre, dont j’ai le droit de refuser l’accès à quiconque, je construis des spectacles, rédige des contes, puis leur donne vie avec des marionnettes, jusqu’à programmer une suite d’histoires comme s’il s’agissait d’une soirée télévisuelle, avec journaux, publicités, films.
La nuit, je dors dans mon lit paysan à fronton peint portant mon nom mal orthographié. J’adore ce lit dont les bords élevés et sculptés offrent un asile. Sur son fond vert soutenu et un peu sombre s’égaient des fleurs orange et jaunes, le découpage en ondes et accolades marie finesse et rusticité.
J’étais protégée, préservée du monde et pourtant, depuis la mort de mon père, des monstres me prenaient parfois d’assaut. Ma mère n’a jamais réussi à me rassurer. Peut-être parce que j’étais mieux avec mes monstres personnels qu’avec la réalité de ma vie que je n’aurais pas pu affronter.
Je me souviens de ce moment de désespoir absolu parmi d’autres, où, enfant de dix ans, sillonnant les rues noires de nuit du village, je fuyais ma mère, notre incompatibilité comme un désamour qui me plongeait dans des abîmes. Un courant sombre et froid, ponctué par les taches des lumières des réverbères, m’emportait. Il serpentait à travers les ruelles, contournant les immeubles et les maisons, longeant les vieux murs du presbytère couverts de mousse et de souvenirs du passé, tournant autour de l’église silencieuse et habitée par les âmes de tous ses habitants décédés ; je me faufilais à travers les buissons et les arbres, à la recherche de moi-même ou de mon oubli, pour effacer la douleur ou pour m’effacer moi-même. Je cherchais à m’enfuir, m’évanouir, mais comment ? Où aller ? Le visage trempé de larmes, la respiration hoquetante, le cœur effectivement brisé. Il me reste cette sensation de désespoir profond, cette viscérale solitude qui déchire l’abdomen, semble-t-il pour toujours. La confrontation à un sans-issue. On ne change pas de parents comme de paysage, on ne peut pas ressusciter son père, on ne change pas sa vie comme la décoration d’une chambre. C’était déjà un leurre, cette enfance paisible. Les nuits zébrées de peurs, d’images effrayantes, de mal-être.
L’univers bourgeois créé par ma mère dans ce petit village de la campagne genevoise et dans lequel j’ai grandi me paraît dissonant aujourd’hui. Profondément en inadéquation avec la personnalité pleine de rêves et de drames de ma mère, ma sensibilité et ma soif absolue de liberté. Il ne pouvait répondre ni à ses besoins, ni aux miens. Il ne faisait qu’amplifier nos disfonctionnements. Alors, comme une boîte à musique malmenée par le temps et nous-mêmes, il ne pouvait que se craqueler et mener ma mère à une lente et inéluctable descente vers la mort.
Tous les étés, on migrait au nord puis à l’est, comme des cigognes bien organisées. Un mois au nord du nord, dans le Jutland danois, un autre en Autriche, dans la coquette Salzbourg.
Traversant en voiture la Suisse, puis l’Allemagne, avec halte à Zurich, puis une autre halte à Brême ou à Kiel où ma mère avait des amis qui nous logeaient pour une nuit, enfin l’interminable traversée du Danemark, jusqu’à la limite nord du pays. Mer, vent iodé, dunes sauvages, végétation rude, forêts immenses et petites routes caillouteuses quadrillant la région.
La nuit, les lièvres fuyaient dans les rais des phares de notre voiture. Celle qui en avait vu le plus gagnait un « Snegl », pain aux raisins en forme d’escargot que je trouvais particulièrement délicieux.
Le jour, le sable froid de la plage, l’étendue infinie de sable, inhabitée, solitaire, s’étendant sur des dizaines de kilomètres, absolument déserte. Parfois recouverte des cadavres de centaines de méduses jetées là par la mer selon les caprices de la lune et des marées.
C’était en vain que ma mère cherchait mon admiration devant sa capacité à conduire sur tant de kilomètres. Deux longs jours de voyage, en exceptant le trajet Genève-Zurich, première étape où nous passions la nuit. Deux longs jours à atteindre le nord. Moi, je n’y voyais pas l’exceptionnel que j’aurais dû. Cette insistance m’agaçait plutôt, j’esquivais. Mes réactions étant en deçà de son attente, elle insistait encore, puis brandissait son bras gauche qui était plus bronzé que le droit parce qu’appuyé sur le rebord de la fenêtre ouverte durant le voyage, comme la preuve irréfutable de son accomplissement.
