La nouvelle aventure - Tara Lain - E-Book

La nouvelle aventure E-Book

Tara Lain

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Beschreibung

Wendell Darling, surnommé Wen, mène une vie cousue de responsabilités toutes plus lourdes les unes que les autres. Abandonné par son père, un comptable insensible, et par sa mère, une artiste à l'esprit fragile, il est contraint de subvenir aux besoins de son frère et de sa sœur. Il n'a d'autre choix que de brimer sa créativité en s'échinant soixante-dix heures par semaine dans une agence de communication au sein de laquelle son supérieur, un homme incompétent, s'attribue sans aucun scrupule, tous les mérites de son travail.   Le jour où l'agence manque de perdre l'un de ses plus gros clients, Wen a enfin l'occasion de sortir de l'ombre et de prouver sa valeur, mais pour cela, il faut d'abord qu'il retrouve le mystérieux artiste qui a réalisé la gigantesque et incroyable fresque en graffiti dans le métro. Dissimulé derrière un pilier à deux heures du matin, Wen se retrouve nez à nez avec l'étrange peintre et leader du groupe les Lost Boys, Peter Panachek. Peter est le parfait opposé de Wen. Il arbore une chevelure rouge écarlate, une physionomie androgyne, quasi elfique, et vit sa vie au jour le jour sans se soucier des conséquences. La personnalité grave et sérieuse de Wen le fait rire, mais ne dit-on pas que les opposés s'attirent ? Les deux jeunes hommes oscillent continuellement entre caresses et disputes, mais il devient très vite évident que l'attitude désinvolte de Peter n'est qu'une armure qui dissimule un nombre incalculable de peurs et de secrets trop bien gardés.  Puis, survient Vadon Hooker, un dealer de drogue qui menace de mettre en danger tout ce qui est cher à Wen. Aidé de l'énigmatique Monsieur Pennymaker, Peter va devoir choisir entre faire face à ses responsabilités, ou bien s'enfoncer toujours plus loin au cœur du Pays Imaginaire… 

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Veröffentlichungsjahr: 2018

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Table des matières

Résumé

Dédicace

I

II

III

IV

V

VI

VII

VIII

IX

X

XI

XII

XIII

XIV

XV

XVI

XVII

XVIII

XIX

XX

XXI

XXII

XXIII

XXIV

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Droits d'auteur

La nouvelle aventure

Par Tara Lain

Les contes de Pennymaker, numéro hors série

Wendell Darling, surnommé Wen, mène une vie cousue de responsabilités toutes plus lourdes les unes que les autres. Abandonné par son père, un comptable insensible, et par sa mère, une artiste à l’esprit fragile, il est contraint de subvenir aux besoins de son frère et de sa sœur. Il n’a d’autre choix que de brimer sa créativité en s’échinant soixante-dix heures par semaine dans une agence de communication au sein de laquelle son supérieur, un homme incompétent, s’attribue sans aucun scrupule, tous les mérites de son travail.

Le jour où l’agence manque de perdre l’un de ses plus gros clients, Wen a enfin l’occasion de sortir de l’ombre et de prouver sa valeur, mais pour cela, il faut d’abord qu’il retrouve le mystérieux artiste qui a réalisé la gigantesque et incroyable fresque en graffiti dans le métro.

Dissimulé derrière un pilier à deux heures du matin, Wen se retrouve nez à nez avec l’étrange peintre et leader du groupe les Lost Boys, Peter Panachek. Peter est le parfait opposé de Wen. Il arbore une chevelure rouge écarlate, une physionomie androgyne, quasi elfique, et vit sa vie au jour le jour sans se soucier des conséquences. La personnalité grave et sérieuse de Wen le fait rire, mais ne dit-on pas que les opposés s’attirent ? Les deux jeunes hommes oscillent continuellement entre caresses et disputes, mais il devient très vite évident que l’attitude désinvolte de Peter n’est qu’une armure qui dissimule un nombre incalculable de peurs et de secrets trop bien gardés.

Puis, survient Vadon Hooker, un dealer de drogue qui menace de mettre en danger tout ce qui est cher à Wen. Aidé de l’énigmatique Monsieur Pennymaker, Peter va devoir choisir entre faire face à ses responsabilités, ou bien s’enfoncer toujours plus loin au cœur du Pays Imaginaire…

À Christie. Merci pour tes encouragements et ton soutien sans faille. Et merci de m’avoir soufflé l’idée de Peter Pan pour écrire un nouveau conte de Pennymaker.

I

C’ÉTAIT UNE véritable catastrophe. À ce rythme-là, il pouvait dire adieu à sa promotion. Il pouvait même dire adieu à son salaire.

Wen entrelaça férocement les doigts de ses deux mains sous la table de la salle de réunion, et afficha un sourire forcé. Il regarda défiler les images de la vidéo de leur dernière campagne de publicité : un couple de jeunes gens séduisants, accompagné de leur adorable progéniture, était en train de manger du beurre de cacahuète. Ils étaient tous blancs et blonds, bien entendu, le tout sur un fond de musique rap édulcoré, dans une vaine tentative d’être « dans le coup ». Wen jeta un regard anxieux à leur client qui fronçait les sourcils, et se retint tout juste de soupirer.

Graham Henderson, le PDG de Comfort Foods, autrement dit leur plus gros client, désigna l’écran d’un geste agacé du poignet, en secouant la tête.

— Je suis désolé, mais ça n’est pas du tout ce que j’attendais. Je vous ai commandé quelque chose de nouveau, de différent et vous me proposez les mêmes clichés prémâchés qu’on voit partout. J’ai l’impression d’avoir déjà vu exactement la même publicité des milliers de fois. Je veux que notre société se détache du lot, et si vous n’êtes pas fichu de nous y aider, je n’hésiterai pas une seule seconde avant de changer d’agence de communication.

Henderson se leva de sa chaise et récupéra son bloc-notes. Mark Allworth, le directeur de l’agence, bondit sur ses pieds.

— Vous êtes chez nous depuis plus de deux ans, Graham, et vous avez toujours été satisfait de notre travail.

Henderson parcourut du regard l’équipe assise tout autour de la table.

— Il faut croire que je suis devenu plus exigeant et que vous vous êtes reposés sur vos lauriers. J’exige quelque chose de révolutionnaire, Mark, sans quoi, mes cinq millions de dollars et moi irons chercher ailleurs.

Mark le suivit nerveusement jusqu’à la porte de la salle de réunion, jeta un regard mauvais au reste de l’équipe par-dessus son épaule, puis ils quittèrent la pièce sans un mot de plus.

Un silence assourdissant retomba sur la pièce, comme une onde de choc. Ils échangèrent tous des regards de malaise, avant de baisser les yeux vers le sol. Ils avaient tous espéré que cette proposition réussirait à convaincre leur client. Ils n’y avaient pas vraiment cru, mais ils avaient espéré.

Arnie Borsinski, le responsable de la création sur ce projet, gronda d’une voix bourrue à l’attention de son équipe :

— Tout le monde retourne à son bureau.

Arnie avait toutes les raisons du monde d’être inquiet. Cela faisait des mois qu’il faisait les yeux doux au poste de directeur de création de l’agence, mais s’ils perdaient le dossier Comfort Foods, la promotion lui passerait sous le nez. Wen était son assistant, et il avait le droit à tous les inconvénients du poste, sans aucun avantage. Une fois encore, Arnie allait sans doute trouver le moyen de l’accuser de cet échec.

Laila, la directrice artistique et la collègue préférée de Wen, marmonna à voix basse :

— Est-ce que je peux aller acheter une bouteille de whisky avant de retourner à mon bureau ?

— À une seule condition, tu m’en prends une au passage, répondit Wen entre ses dents.

Il se leva et reboutonna sa veste de costume. Très peu de gens portaient un costume au sein de l’équipe artistique, mais il mettait toutes les chances de son côté pour avoir l’air le plus adulte possible. Entre ses boucles blondes et ses grands yeux bleus, il savait qu’il ressemblait à un enfant de chœur à peine majeur, ce qui rendait parfois les choses compliquées pour être pris au sérieux.

Laila et lui quittèrent la salle de réunion pour rejoindre le département artistique. Elle tourna les yeux vers lui.

— Tu lui avais dit que ça ne fonctionnerait pas, que ce n’était pas assez solide, mais Arnie a refusé d’écouter. Mark devrait te confier le projet Comfort Food.

— Je ne sais même pas si j’en voudrais, répondit Wen en secouant la tête. Henderson est tellement déçu, il faudrait un miracle pour le reconquérir. J’ai bien peur qu’on ait perdu notre plus gros client.

Wen tenta de garder un air nonchalant en prononçant ses mots, mais il sentit son estomac se nouer. Lorsque la nouvelle se répandrait qu’ils avaient perdu le contrat Comfort Food, ils seraient la risée de la profession.

— Arnie va tout faire pour sauver sa peau, quitte à sacrifier le reste de l’équipe.

— Oh non, pas toute l’équipe. Seulement moi, je pense.

Ils franchirent les portes du département, et regagnèrent leurs bureaux en essayant de se faire tout petits. Comme si ça pouvait changer quelque chose à la situation.

À peine cinq secondes plus tard, la voix tonitruante d’Arnie retentit dans l’open-space.

— Tout le monde en salle de brainstorming ! Et prenez vos cerveaux avec vous pour une fois !

Wen poussa un long soupir. Il n’était pas certain qu’Arnie reconnaîtrait un cerveau s’il en croisait un. Il prit son PC portable avec lui, et se dirigea vers la grande salle, sous les regards compatissants des autres membres du département qui ne travaillaient pas sur le dossier Comfort Food, et qui remerciaient le ciel de ne pas avoir à travailler pour Borsinski.

Au moment où il franchissait le seuil de la salle, son portable vibra dans sa poche. Ce n’était pas le moment idéal. Il jeta un coup d’œil discret à l’écran. C’était Michaela. Il ne pouvait pas ignorer un appel de sa petite sœur.

— Michaela ? Est-ce que tout va bien ?

— Je voulais juste savoir si tu rentrais dîner ce soir.

Il laissa échapper un long souffle de fatigue. Il avait l’impression de passer son temps à la décevoir dernièrement.

— Je suis désolé. J’ai été retenu au travail, je risque encore de rentrer tard.

— Je fais des pâtes et des brocolis.

Le ton de sa voix sonnait faux, comme si elle se forçait à avoir l’air enjouée.

— Je regrette de manquer ça, dit-il d’une voix tendre. Mais j’en connais un à qui ça va faire très plaisir.

— Bon… à demain alors ?

— Sans faute. Et tu sais quoi, si on allait au ciné ce week-end ?

— Oui, c’est une bonne idée. D’accord.

Elle ne le croyait pas. Et il ne pouvait pas la blâmer. Depuis qu’il travaillait chez Allworth Communications, les week-ends étaient devenus d’autres jours de travail comme les autres. Bien trop souvent, Michaela se retrouvait toute seule à s’occuper du petit John. C’était une lourde responsabilité pour une adolescente de seize ans.

Wendell releva la tête et croisa le regard pincé d’Arnie Borsinski, puis l’expression terrifiée du reste de l’équipe, déjà installé dans la salle.

— Il faut que j’y aille, ma belle.

Elle soupira et un étau de culpabilité se resserra autour du cœur de Wen. Il raccrocha, et prit place sur la dernière chaise libre, juste à côté d’Arnie.

— Dis-le-nous si on te dérange, Darling, lança Arnie sur un ton sardonique en tapotant avec impatience sur sa tablette avec son stylet.

Le nom de famille à l’eau de rose de Wendell n’était pas tous les jours facile à porter. Et, malheureusement pour lui, il avait le physique du jeune premier pour aller parfaitement avec.

— Je suis désolé. C’était ma petite sœur, expliqua-t-il en accrochant sa veste sur le dossier de sa chaise.

Arnie le dévisagea des pieds à la tête avec un regard de dédain. C’était aussi ironique que désagréable, venant de quelqu’un qui ne portait jamais que des cols roulés à la Steve Jobs, alors qu’il n’avait pratiquement pas de cou.

— Tu permets qu’on se remette au travail ? demanda Arnie sur un ton faussement mielleux, avant de se tourner vers le reste de leur tablée pour s’adresser à tout le monde : Mark vient de m’annoncer que le client était prêt à nous donner une seconde chance, dans la mesure où il a toujours travaillé avec nous. Il va quand même commencer à prospecter auprès de la concurrence, mais il est ouvert à toute nouvelle proposition de notre part. Non pas que ça change grand-chose, puisqu’il semblerait que cet imbécile ait des goûts de chiotte, ajouta-t-il en grimaçant.

— Pourquoi pas un dessin animé ? proposa Jersey, l’un des directeurs artistiques. Un chien qui se retrouverait avec du beurre de cacahuète collé au palais ? Ça pourrait être amusant.

— Et comment on atteint le public cible de notre client avec ça ? demanda Norris, le gestionnaire de comptes.

— On pourrait plutôt essayer avec un vrai chien, suggéra Lila. Ça attirerait l’attention des générations Y et Z.

— Darling, des idées ? demanda Arnie en se tournant vers lui.

Wen rassembla tout son calme et son courage.

— Je pense qu’il nous faut quelque chose de complètement différent. Quelque chose de jamais vu.

— Si c’est du jamais vu, comment est-on censé le concevoir ? demanda sèchement Arnie en attrapant le gobelet en plastique rempli d’eau devant lui pour le lancer à travers la pièce, arrosant plusieurs personnes au passage.

Wen contracta les muscles de sa mâchoire, et sortit un mouchoir de sa poche pour le tendre à la jeune femme qui s’occupait des réseaux sociaux et qui avait les cheveux à moitié trempés.

— Il faut que nous trouvions un artiste avec un style unique et reconnaissable, quelqu’un qui sera capable de nous proposer quelque chose d’accrocheur, de novateur. Avec ça, nous pourrions offrir au beurre de cacahuète une nouvelle renommée et une toute nouvelle vie.

— Comme si on avait le temps !

— C’est bien pour ça que je propose d’agir vite. Je ne pense pas que nous parviendrons à proposer quoi que ce soit de satisfaisant au client sans un nouvel artiste. Quelqu’un qui ne s’est pas encore fait un nom, expliqua Wen en regardant ses collègues un à un. Cherchez un artiste émergeant, un talent tout neuf.

Arnie serra les doigts autour des bras de son fauteuil, puis se leva brusquement et quitta la salle en marmonnant.

— Pire qu’une chasse au dahu, n’importe quoi. La campagne qu’on leur a proposée ce matin était parfaite.

Tout le monde le regarda sortir sans un mot. C’était typique d’Arnie : quitter le navire au moment de prendre les décisions importantes, et revenir lorsque quelque chose ne va pas pour pointer un coupable du doigt.

— Tu nous conseilles de commencer à chercher, Wen ? demanda finalement Laila.

— Et sans trop tarder, acquiesça -t-il.

Ils quittèrent tous la salle, mus par la motivation d’avoir enfin une direction à suivre pour sauver leur campagne. Quatre heures plus tard, Wen éteignait enfin sa lampe de bureau, plongeant l’open-space tout entier dans l’obscurité. L’équipe artistique avait passé la majorité de la soirée à lui proposer le travail de différents artistes qu’ils avaient dénichés. Certains d’entre eux étaient plutôt bons, talentueux même, mais aucun d’entre eux ne l’avait époustouflé ou laissé croire à la renaissance du beurre de cacahuète. Peut-être qu’il avait mis la barre trop haut. Il avait une sale tendance à faire ça tout le temps, pour tout.

Il était déjà 21 h passé, il était trop tard pour dîner avec les enfants, mais s’il se dépêchait, il pourrait peut-être vérifier leurs devoirs. Il ferma à clé les portes du département derrière lui, et passa devant l’immense bureau qui occupait presque tout le douzième étage. Il y avait encore de la lumière. Il posa son attaché-case sur le comptoir de l’accueil, et enfila son trench-coat. La météo avait annoncé de la pluie pour la soirée. Il n’avait pas vraiment pu vérifier depuis le box de son bureau, et de toute façon, il n’avait pas levé les yeux de son écran depuis des heures.

— Wendell, appela une voix sur sa gauche.

Wen se tourna et réprima une inspiration choquée.

— Bonsoir Mark.

Ce n’était pas tous les soirs que l’on croisait le PDG de l’agence.

— Vous avez une minute ?

— Bien sûr.

Il suivit Mark dans son bureau en pensant à John et Michaela, qui l’attendaient à la maison.

Mark désigna d’un geste de la main le fauteuil vide en face de son bureau, et Wen y prit place.

Mark passa une main sur son visage fatigué. Il avait les traits tombants, il faisait penser à un basset, et il portait perpétuellement cette étrange expression qui lui donnait l’air à la fois intelligent et sincère.

— Café ? demanda-t-il gentiment.

— C’est très gentil, mais une goutte de plus aujourd’hui, et je vais passer en groupe sanguin Arabica positif.

— Que s’est-il passé avec le dossier Comfort Food aujourd’hui ?

Droit au but.

— Oh, et bien… exactement ce que vous avez vu, je suppose. Nous avons sous-estimé l’envie de changement du client.

— Pas de langue de bois avec moi, Wendell.

— Trop de propositions faiblardes qui se ressemblent toutes.

— Pourquoi ? Et, à cause de qui ?

— Nous sommes une équipe, monsieur. Je ne vais pas vous donner de nom.

— Vous réalisez qu’Arnie n’hésiterait pas une seule seconde à vous désigner comme seul responsable ? demanda Mark en s’appuyant contre son bureau.

Ce ne serait ni la première, ni la dernière fois. Wen prit une grande inspiration, prêt à recevoir le discours d’un licenciement en bonne et due forme.

— Je ne contrôle pas les faits et gestes d’Arnie. Malheureusement, il peut faire ce qu’il veut.

— Pas dans mon agence, non. J’ai eu l’occasion de parler avec lui, mais également avec tous les autres membres de votre équipe. Disons simplement que leurs versions ne s’accordaient pas vraiment. Tout le monde a affirmé que vous aviez tout fait pour mener la campagne dans une direction plus novatrice, mais qu’Arnie n’a rien voulu entendre.

— C’est un peu facile de pointer du doigt après coup. Si la campagne avait plu au client, tout le monde vous aurait dit que j’étais un imbécile à vouloir lui donner une autre direction.

— Mais il s’avère que le client n’a pas du tout aimé la campagne, lui rappela Mark.

— Je sais.

— Et pourtant, vous n’avez pas l’air surpris du tout.

Wen ne dit rien.

— Je vous ai observé pendant la présentation.

Il resta obstinément silencieux.

Mark soupira, et contourna son bureau pour se laisser lourdement tomber dans son fauteuil.

— Si nous avions fait ne serait-ce qu’un petit effort sur cette campagne, Henderson nous aurait donné une seconde chance sans nous faire l’affront d’aller voir la concurrence. Mais dans l’état actuel des choses, je sais qu’il a déjà contacté Wellington.

— Rude compétition, répondit Wen en grimaçant.

— C’est le moins qu’on puisse dire. Nous n’avons pas le droit à l’erreur si nous voulons convaincre Henderson de revenir. Il nous faut nous surpasser. Toutes les agences de pub du pays vont vouloir se jeter sur ce dossier.

Cet homme avait un don pour énoncer les problèmes de la façon la plus claire et terrifiante possible.

— Je compte sur vous, Wendell.

— J’en suis conscient, monsieur.

— Je n’en suis pas si sûr. Je compte vraiment sur vous.

Wen secoua la tête en soupirant, sans même essayer de masquer sa lassitude.

— Arnie nous fait déjà travailler plus de quatorze heures par jour. J’ai une famille, je ne peux pas les abandonner.

— Une famille ? répéta Mark, étonné. Je croyais que vous étiez gay.

— C’est le cas. Mais j’élève mon frère et ma sœur. Ils ont onze et seize ans seulement, ils ont encore besoin qu’on s’occupe d’eux. Et vous savez, être gay n’exclut pas d’avoir une famille, ajouta-t-il en haussant un sourcil et en souriant.

— Vous avez raison, je suis désolé. Vous êtes toujours tellement… sérieux. J’ai tiré des conclusions hâtives, j’ai cru que vous n’étiez marié qu’à votre travail.

— Ah, non. J’ai bien peur que vous ayez raison sur ce sujet.

— Écoutez Wendell, je vais être parfaitement honnête avec vous. Arnie a des clients très fidèles, mais Henderson n’en fait pas partie. Je ne peux pas prendre trop de liberté, surtout si on finit par perdre le dossier Comfort Food, mais je vais lui demander de vous céder la direction de ce projet. Voyons si vous êtes capable de le sauver.

— Je… Vous réalisez que c’est terriblement compromis ? Henderson pense que nous sommes incapables de créer quoi que ce soit d’original. Les chances ne sont pas vraiment de mon côté.

— Et pourtant, je vous les donne. Si je ne croyais pas en vous, je me contenterais de laisser Arnie Borsinski se débrouiller avec cette histoire.

— J’imagine, répondit Wen, dubitatif.

Mark se releva. C’était la fin de ce petit entretien.

— Haut les cœurs, Wendell. Si on tournait un film, ce serait le moment où la doublure a l’occasion de passer sous les projecteurs et de s’attirer l’amour du public et des critiques.

Wen répondit par un maigre sourire.

— Je suis sûr que vous avez ce qu’il faut, dit-il en tapant d’une main enthousiaste sur son bureau.

Wen étudia attentivement son visage. C’était un mensonge éhonté. Il ne voulait tout simplement pas qu’Arnie, l’enfant chéri de l’agence, porte un échec de cette envergure.

— Merci pour cette occasion. Je tâcherais de ne pas vous décevoir.

Wen quitta le bureau avec la sensation désagréable qu’il allait se prendre un couteau dans le dos dans les jours à venir.

Une fois dans l’ascenseur, il s’appuya contre le mur du fond. Est-ce qu’il était victime d’un coup monté ? Est-ce qu’on allait lui faire porter le chapeau pour le fiasco du dossier Comfort Food ? Il ne doutait pas un instant que Mark tienne à garder Henderson, après tout c’était son plus gros client. Mais il devait également être conscient de l’état de la situation, et quitte à perdre la face, ce serait beaucoup moins scandaleux d’accuser l’assistant du responsable de la création.

Arrivé au rez-de-chaussée, Wen traversa le grand hall marbré de l’immeuble, et poussa la porte-tambour pour retrouver l’air tiède de l’extérieur. Il ne pleuvait pas, mais l’humidité ambiante était si dense qu’il était presque difficile de respirer. Les phares des voitures se reflétaient sur la route mouillée. Wen retira son trench-coat et s’engouffra dans la bouche de métro. À cette heure-ci, John serait déjà couché, mais peut-être qu’il réussirait à croiser Michaela.

Sur le quai du métro, il observa en silence les gens aux mines fatiguées qui rentraient eux aussi du travail. Il se passa une main sur la nuque pour tenter de dénouer ses cervicales, et aperçut une place libre sur un banc, à côté d’une jeune femme qui avait l’air d’une œuvre d’art à elle toute seule.

Il frissonna malgré lui, et songea à leur mère pendant ses derniers jours. Elle avait depuis longtemps franchi le stade de l’excentricité pour entrer à pieds joints dans la folie pure. La jeune femme sur le banc portait un tutu vert et un caleçon à rayures, des bretelles rouges, et elle tenait une ombrelle au-dessus de sa tête. Elle avait une coupe afro d’un rose vif.

Wen n’avait pas besoin de payer un psy pour s’entendre dire qu’il avait un rapport complexe avec les gens qui lui rappelaient sa mère. Et par complexe, il entendait essentiellement haineux. Sa mère s’était montrée parfaitement incapable de les élever. Dans ses jours les plus généreux, Wen voulait bien admettre qu’il tenait peut-être d’elle sa créativité. Une chose était certaine, il ne la tenait pas de son ennuyeux comptable de père. Wen baissa les yeux vers ses chaussures, enfonça la tête dans les épaules, et marcha d’un pas ferme vers le banc pour aller s’asseoir.

Il croisa brièvement le regard de la jeune femme à l’ombrelle, puis elle détourna les yeux et s’écarta légèrement de lui. Oh, visiblement elle avait peur que son conventionnalisme déteigne sur elle.

Wen ferma les yeux et se pinça l’arête du nez. Comment allait-il s’en sortir ? Bien souvent, être anonyme signifiait aussi être protégé, et Mark venait de lui faire perdre son anonymat. L’équipe venait de passer un après-midi tout entier à lui soumettre des propositions artistiques, mais il n’avait toujours rien. En tout cas, rien qui ne soit à la hauteur des attentes d’Henderson.

Wen s’appuya contre le mur, et un morceau de métal cassé qui dépassait du banc s’enfonça dans son dos. Il sursauta, se retourna, et leva lentement les yeux, ébahi.

Juste là, sur le mur derrière le banc, c’était exactement ce qu’il cherchait. Un brasier flamboyant, des nuées d’oiseaux en vol, des montagnes en explosion et des planètes en collision remplissaient l’intégralité du mur. De la créativité à l’état pur jusqu’aux quatre coins de ce pan de mur, dans une magnifique fresque réalisée par un De Vinci anonyme qui avait le potentiel de changer le monde. Ou du moins, de changer celui de Wen.

II

WEN NE parvenait pas à reprendre son souffle ni à réguler les battements erratiques de son cœur. Il sentit comme un picotement sur sa nuque, et se retourna pour trouver l’étrange regard couleur d’ambre de la jeune femme à l’ombrelle. Elle le fixa, impassible, comme si elle attendait quelque chose.

Un bruit strident de métal rompit le charme. Le métro arrivait. Et le prochain n’était que dans trente minutes, il n’avait plus de temps. Il fallait qu’il rentre retrouver Michaela.

La jeune femme à l’ombrelle ne le lâchait pas du regard, et Wen ne pouvait pas détacher le sien de l’immense fresque qui s’étendait derrière eux. Il chercha désespérément une signature, un indice, n’importe quoi qui pourrait l’aider à trouver l’auteur.

Il se tourna vers la jeune femme, fébrile, et lui demanda :

— Est-ce que vous savez qui a fait ça ?

Elle sourit, ce qui ne fit qu’ajouter à l’étrangeté de son apparence. Autour d’eux, les gens qui montaient et descendaient du métro se pressaient dans tous les sens.

— J’ai besoin de savoir, connaissez-vous le nom de l’artiste ? insista-t-il avec urgence.

Elle ne répondit rien, et Wen aperçut la dernière personne dans la file grimper dans le métro. Il se leva précipitamment, et se jeta entre les portes, juste au moment où elles se refermaient. Il tourna la tête une dernière fois en direction de la fresque, alors que le métro redémarrait. C’est alors qu’il l’aperçut. Une signature, tout en haut. Ça ressemblait à un prénom.

S’il en avait eu la possibilité, il se serait jeté hors de la rame pour retourner sur le quai. Mais le métro prit de la vitesse et la station, le quai, la fresque, tout se brouilla sous l’effet de la vitesse. La dernière chose qu’il vit fut la jeune femme à l’ombrelle, debout immobile, qui lui souriait.

Wen poussa un soupir désespéré et s’écroula sur lui-même. Il fallait qu’il retrouve cet artiste. Mais comment ? Même la police n’était pas capable de retrouver les graffeurs du métro, alors comment était-il censé s’en sortir ? Est-ce que la jeune femme savait ? Peut-être que c’était elle l’artiste.

Wen se laissa tomber sur un siège vide, et sentit le jugement des regards des autres passagers peser sur lui. Comparé à ce qui pouvait parfois se passer dans le métro, son attitude n’était pas si étonnante que ça, malgré tout, un type en costume avec un attaché-case qui avait l’air à peine majeur et qui se jette dans la rame la tête la première, ça ne manquait pas d’attirer l’attention. Et le fait qu’il ait passé les premières minutes du trajet à regarder à travers la vitre comme s’il venait d’être témoin d’une apparition ne devait pas aider non plus.

Le trajet pour rejoindre Brooklyn durait environ une vingtaine de minutes. Une fois arrivé, il sortit de la bouche de métro et s’engagea dans les rues animées de son quartier, au cœur duquel se mêlaient des devantures de commerces en espagnol et en chinois.

Eddie Hernandez, l’un des vendeurs de rues préférés de Wen, le héla et lui fit signe de s’approcher.

— Yo, amigo.

— Yo, toi-même, répondit-il en souriant. Il faut que je me dépêche de rentrer, les enfants m’attendent.

— Tu travailles beaucoup trop mon pote. Tu veux des tacos pour rapporter à la maison ?

Il devait faire peine à voir, car Eddie lui tendit une énorme boîte en ajoutant :

— Tiens, je les ai préparés pour mes gamins, mais je crois que tu en as nettement plus besoin que moi. Je vais en refaire avant de partir de toute façon.

— Tu es le meilleur, Eddie.

Wen sortit deux billets de vingt de sa poche et les posa sur le comptoir de son petit stand.

— C’est beaucoup trop.

— Ce n’est jamais trop, le corrigea Wen. Merci encore.

Il attrapa la boîte, et se pressa jusqu’à l’immeuble dans lequel il avait réussi à trouver un T3 pour un prix raisonnable. Le prix du loyer était en partie dû à l’absence d’ascenseur, mais Wen avait décidé que ce serait l’occasion de faire du sport sans payer un abonnement à une salle de gym. Il monta les marches quatre à quatre, glissa les clés dans la serrure, et entra sans faire de bruit pour ne pas risquer de réveiller le petit John, tout en espérant secrètement qu’il serait encore levé pour le voir.

Il sentit son cœur se serrer lorsqu’il les aperçut tous les deux roulés en boule sur le canapé, devant la télévision.

— Désolé, murmura Michaela en se redressant lentement et en se frottant les yeux. On ne voulait pas aller se coucher sans te voir.

John se rassit également, fronçant le tissu de son pyjama à carreaux qui tenait à peine sur ses hanches maigrichonnes.

— On ne s’est presque pas vu ce matin, et tu as passé tout le petit-déjeuner collé à ton téléphone, grommela John avec une petite moue boudeuse.

Il était évident que Michaela avait joué de son influence maternelle pour inspirer un petit vent de rébellion. Ils avaient tous les trois tellement d’années d’écart, qu’ils avaient développé des relations plus parentales que fraternelles.

— Eh bien, figurez-vous que je suis très content de vous voir encore debout. Devinez ce que j’ai là ? dit-il en souriant et en levant la boîte devant lui.

Un sourire menaçait de venir troubler la grimace boudeuse de John.

— On dirait des tacos, dit-il en croisant les bras.

— Mais j’imagine que vous avez tous les deux déjà beaucoup trop mangé ce soir. Je vais m’enfiler ces petites beautés tout seul, dit-il en ouvrant lentement la boîte pour les narguer.

— Ah non ! On a toujours de la place pour des tacos.

— Vraiment ? Il faut tester cette théorie pour en être sûr, alors, dit-il en se dirigeant vers leur minuscule kitchenette pour attraper des assiettes.

— Laisse-moi mettre la table, dit gentiment Michaela en posant une main sur son bras. Va te changer.

— Merci, répondit Wen en la serrant brièvement contre lui avec un sourire.

Cette gamine le faisait passer pour un incompétent, et ce n’était pas chose facile. Elle était déjà tellement responsable à son jeune âge.

Wen se faufila dans la chambre de John pour accrocher son costume dans la petite armoire qu’ils partageaient tous les trois. Là où une personne normale rêvait d’une nouvelle voiture, ou même d’un yacht, tout ce que Wen voulait, c’était une chambre pour lui seul, avec une armoire digne de ce nom. Son amour des vêtements était sans doute le seul cliché gay qu’il était prêt à concéder. Il enfila un bas de jogging et un tee-shirt, puis suivit l’odeur délicieuse qui venait du salon. John et Michaela étaient assis par terre, devant la table basse qu’ils avaient construite en sciant les pieds d’une table que quelqu’un avait laissée aux encombrants. Ils n’avaient pas de salle à manger, seulement ce petit coin salon dans lequel ils se serraient pour prendre tous leurs repas. Les enfants lançaient des regards affamés à la boîte de tacos, mais ils ne l’avaient pas ouverte sans lui. Wen s’assit en tailleur entre eux.

— Servez-vous.

— Qu’est-ce qui s’est passé au travail ? demanda curieusement Michaela en attrapant la boîte. Il y a eu un problème avec la présentation de votre dernière campagne ?

Comment était-il censé leur expliquer la situation sans les inquiéter ?

— On peut dire ça comme ça. Le client ne l’a pas trouvée assez novatrice, expliqua Wen en leur servant une assiette.

— C’est une mauvaise nouvelle ça, non ? demanda le jeune garçon en fourrant une fourchette pleine dans sa bouche.

— Cela dépend. Le client a décidé de nous laisser une deuxième chance, et devinez à qui on a confié la direction du projet ?

— À toi ? demanda Michaela en souriant.

— Yeap.

— C’est génial. Ça veut dire que tu as trouvé une nouvelle idée ?

Michaela n’était pas du genre à perdre le nord.

— En quelque sorte. J’ai vu une fresque ce soir dans le métro en rentrant. Elle était incroyable. Je me vois bien utiliser le style de cet artiste pour la campagne.

— Tu veux dire, comme des graffitis ? demanda la jeune fille en fronçant les sourcils.

— Pas vraiment le genre de graffitis auquel on a l’habitude. Le dessin était unique, le style stupéfiant. C’était une véritable œuvre d’art.

— Tu vas demander au graffeur de dessiner pour toi ? questionna John en se léchant les doigts.

— Si je réussis à le ou la trouver, oui. Mais j’ai peu d’espoir, je ne sais même pas par où commencer.

— Certains des graffeurs de la ville sont de véritables célébrités, commenta Michaela. Peut-être que tu devrais appeler les journaux locaux, il y a eu beaucoup d’articles sur l’art de rue ces derniers mois.

— Je sais, j’en ai lu quelques-uns, mais rien qui ne se rapproche de près ou de loin de ce dont est capable cet artiste.

John loucha sur les restes dans l’assiette de sa sœur, et elle lui sourit avec indulgence.

— Vas-y, tu peux finir. Je n’ai plus faim.

Il se saisit de son assiette et mordit dans le taco qui restait à pleines dents.

— La plupart des graffeurs font ça la nuit, dit-il la bouche pleine, un bout de salade au coin des lèvres.

Michaela s’essuya la bouche avec sa serviette en hochant la tête.

— C’est vrai, mais les agents d’entretien de la ville nettoient tout ce qu’ils trouvent dès le matin.

— Tu as raison, murmura Wen, le regard dans le vague. Toute trace de cette fresque pourrait bien avoir disparu demain matin.

— Tu devrais partir à la recherche de ce gars tout de suite, dit John en ouvrant grand les yeux et en fourrant le dernier morceau tout entier dans sa bouche.

— Il est hors de question que je vous laisse seuls. Je viens juste de rentrer, dit-il en tâchant d’ignorer la frustration qui faisait rage en lui.

— John a raison, ajouta Michaela. Tu devrais y aller ce soir, on peut se débrouiller. On fermera à clé derrière toi, on ira se coucher et on te retrouve demain matin. C’est peut-être ta seule chance de trouver cette personne.

Elle n’avait pas tort.

WEN S’ADOSSA au pilier et poussa un énorme bâillement qui fit craquer sa mâchoire. Il aurait dû prendre un coussin avec lui pour s’asseoir par terre. Il jeta un coup d’œil à sa montre. Deux heures qu’il attendait. Il avait suivi le conseil de son frère et de sa sœur, et les avait mis au lit, avant de courir jusqu’au métro pour rejoindre la station où il avait vu la fresque. Lorsque le métro s’arrêta au bon arrêt, son cœur battait la chamade, et il ne fut soulagé qu’une fois après avoir constaté de ses propres yeux que la fresque était toujours là.

Il était plus de 2 h du matin, et le quai était presque désert. Deux sans-abris étaient endormis sur un banc à quelques mètres, et un agent de sécurité passait de temps en temps. Wen jeta un coup d’œil au mur de la fresque, caché derrière son pilier. Toujours rien. Il scruta la signature en haut à droite. On aurait dit la lettre P, ou peut-être deux P entremêlés. Il pencha davantage la tête pour mieux voir, mais il était incapable de déterminer s’il s’agissait vraiment d’une signature ou d’une partie du dessin.

Des idées pour la campagne de Comfort Food fusaient à toute allure dans sa tête. Il était tellement inspiré par le style de l’artiste, il brûlait de lui donner vie. Il imaginait déjà un court métrage avec des gens de la vie de tous les jours, et pas des drones sans aucune émotion comme Arnie. Il voyait un paysage de formes et de couleurs telles que celles sur le mur, et les gens mangeraient du beurre de cacahuète qui apparaîtrait partout ; sur les fleurs, sur les pierres, comme dans une sorte de rêve surréaliste.

Un bruit de pas le sortit de ses pensées. Quelqu’un s’approchait. En se penchant discrètement pour regarder, il s’attendait à trouver l’un des deux sans abris, et fut surpris de trouver la jeune femme à l’ombrelle. Elle se tenait immobile devant la fresque, un énorme sac en toile suspendu à l’épaule. C’était donc elle l’artiste. Wen sentit son cœur se remettre à cogner à toute vitesse contre sa poitrine. La jeune femme fredonnait. Elle pencha la tête sur le côté en étudiant la fresque.

Wen hésita. Est-ce qu’il fallait qu’il aille lui parler ? Ou fallait-il attendre de voir ce qu’elle allait faire ?

Elle replia son ombrelle, la posa sur le banc avec son sac, puis s’avança jusqu’au mur pour poser une main dessus. Elle examina attentivement l’endroit où était sa main, un croisement de formes et de couleurs, comme une explosion, et secoua la tête d’un côté puis de l’autre, faisant rebondir sa chevelure rose bonbon. Peut-être s’apprêtait-elle à ajouter quelque chose à son œuvre. Ce serait tellement grisant de la voir travailler en direct. Wen ne tenait presque pas en place.

Elle recula, ouvrit grand les bras, et se mit à danser, comme si elle suivait la musique d’un orchestre invisible. Elle dessinait de grands cercles en se balançant dans un semblant de valse. Elle avait troqué le tutu vert fluo qu’elle portait plus tôt dans la soirée contre une jupe patineuse bleue à pois blancs, et un chemisier blanc aux plis si rigides qu’il avait l’air en plastique. Elle portait par-dessus une veste à motif léopard. Si elle s’était changée, cela signifiait sans doute qu’elle n’était pas sans abri.

Elle continua ainsi à danser au son de la musique qui résonnait probablement dans sa tête. Confus, Wen se demandait si elle comptait se mettre à peindre à un moment.

Un éclat de rire provenant des escaliers retentit. La jeune femme tourna la tête dans cette direction, sourit, et continua de danser, imperturbable. Wen suivit son regard.

Un type à la carrure de sumo descendait les escaliers avec un maniérisme exagéré à la Baryschnikov, vêtu d’un pantalon en jean extra moulant et d’un tee-shirt qui s’étirait sur l’étendue impressionnante de son torse. C’était déjà en soi une vision hors du commun, mais comment lui prêter attention une fois que l’on avait vu l’autre type qu’il portait à bout de bras, au-dessus de sa tête, comme une espèce de ballerine en plein envol ? Le jeune homme n’avait pas l’air très vieux, mais Wen savait mieux que personne que les apparences pouvaient être trompeuses. Il s’étirait dans les airs dans une position parodique de Superman. Il portait lui aussi un pantalon noir moulant, ainsi qu’un tee-shirt vert qui faisait d’autant plus ressortir le rouge vibrant de sa chevelure. Un rouge si intense qu’on aurait dit qu’ils étaient peints. Les traits de son visage étaient tout simplement captivants. Il ressemblait à un lutin ou un elfe. Ses yeux immenses et légèrement en amande lui donnaient une expression féline et perpétuellement amusée, et le noir de ses cils épais était intensifié par l’eye-liner qu’il portait. Il avait un petit nez en trompette, des pommettes saillantes, une fossette au menton et des lèvres parfaitement dessinées. Tant d’informations particulières et différentes sur le même visage n’auraient pas dû s’accorder, et pourtant, il ressemblait à une œuvre d’art vivante.

Derrière ce numéro de voltige, trois autres jeunes hommes descendaient les escaliers, tous vêtus de noir. Le premier avait la peau noire comme l’ébène et il était d’une beauté presque irréelle. Le deuxième était métis, dans un mystérieux mélange de ce qui semblait être des origines africaines et asiatiques. Quant au troisième, d’une plus petite stature que les autres, il devait être hispanique. Ils formaient à eux seuls un mélange ethnique plus varié que l’agence de communication de Wen tout entière.

L’énorme type qui ouvrait la marche transporta l’elfe sur le quai en faisant de grands cercles, tandis que le jeune homme au-dessus de lui battait des bras. Puis il le fit sauter dans les airs. Wen retint son souffle, mais l’elfe tournoya gracieusement dans les airs, et retomba avec légèreté entre les bras de son porteur. Il balança la tête en arrière et s’exclama :

— Tadam !

Puis il descendit et se dressa sur ses deux pieds. Il devait mesurer près d’un mètre soixante-quinze. Un mètre soixante-quinze de pure perfection, des épaules musclées, des hanches étroites et de grandes jambes élancées. Il se courba dans un salut exagéré sous les applaudissements de sa bande de joyeux trublions. Wen inspira brusquement. Il avait également un derrière à se damner. Rebondi et musclé. Ce type ne pouvait pas être réel.

L’elfe se redressa avec un geste théâtral du bras.

— Très bien, mes gentes dames et gents damoiseaux, mettons-nous au travail. Nous avons honoré la populace de notre talent pendant suffisamment longtemps.

Mon Dieu, sa voix… Elle évoquait le cours d’un ruisseau, le chant des oiseaux et la mélodie d’une mystérieuse berceuse.

La jeune femme à l’ombrelle ouvrit son sac et en sortit des bombes de peinture. Elle en tendit une à chacun des garçons.

Wen se crispa. Que s’apprêtaient-ils à faire au juste ?

L’elfe s’avança à grands pas jusqu’à la fresque, leva le bras qui tenait une bombe de peinture, et traça une grande ligne blanche au beau milieu de l’œuvre.

— Stop ! Attendez ! Ne faites pas ça ! s’écria Wen en surgissant de derrière son pilier pour courir vers eux.

À quelques pas du groupe, il s’arrêta brusquement, comme s’il venait seulement de réaliser qu’ils étaient cinq, et qu’il était tout seul. Dans le métro, au beau milieu de la nuit.

Le jeune elfe s’immobilisa lui aussi, et fixa Wen de ses grands yeux félins. Il se rapprocha imperceptiblement de son compagnon au physique de lutteur de sumo. C’était peut-être son petit-ami.

Personne ne dit rien. La tension sur le quai était presque palpable. Wen décida de rompre le silence. Il leva une main, comme pour calmer un chien dangereux.

— Désolé, je ne voulais pas vous surprendre, mais je ne peux pas vous laisser ruiner cette œuvre d’art. Je vous en prie, elle est magnifique, je… Je voudrais seulement m’entretenir avec l’artiste. Est-ce que c’est vous, mademoiselle ? demanda-t-il en tournant la tête vers la jeune femme à l’ombrelle.

Elle pencha la tête sur le côté, la bouche légèrement entrouverte, et le fixa comme s’il avait perdu la raison.

— Hé mec, t’es flic ou quoi ? demanda l’un d’entre eux.

— Pardon ? Rétorqua Wen perplexe, avant de baisser les yeux sur sa tenue : un jean et une chemise blanche. Non, non, je ne suis pas de la police.

— Alors pourquoi tu harcèles notre gars comme ça ?

— Harceler ? Non, vous ne comprenez pas, je suis un admirateur. Quel gars ?

L’elfe fit un pas dans sa direction. Il était suffisamment près pour que Wen puisse discerner son odeur très particulière de bois et d’agrumes.

— Qu’est-ce que tu nous veux au juste ?

— C’est toi qui as peint ça ?

— Ça dépend. Qui veut savoir ? Qui t’a envoyé ? demanda-t-il, la mine sombre.

Le magnifique jeune homme noir tapota gentiment l’elfe sur le bras.

Wen profita de cet instant pour faire un pas de plus, et le groupe tout entier recula instinctivement, comme un seul animal sauvage.

— Personne ne m’envoie. Je m’appelle Wendell Darling.

La jeune femme, qui examinait ses ongles d’un air ennuyé, leva les yeux vers lui en gloussant.

— C’estuneblague ? demanda-t-elle de sa petite voix de Chipmunk.

— Malheureusement non. Je travaille pour une agence de communication et nous sommes à la recherche d’un nouveau style. Quelque chose de révolutionnaire et d’époustouflant. Quand j’ai vu cette fresque, j’ai immédiatement su qu’il fallait que je trouve l’artiste. Alors je suis revenu dans l’espoir de la croiser à nouveau, dit-il en désignant la jeune femme de la tête. Elle se souvient de moi, j’ai pris le métro de 21 h. Je lui ai demandé si elle connaissait l’artiste. Tu te souviens ? lui demanda-t-il.

L’elfe tourna la tête vers elle.

— Peut-êtrebien, dit-elle en haussant les épaules.

— Qu’est-ce que tu nous veux avec ton agence de com’ ? demanda le jeune métis.

— Monter une campagne de pub pour du beurre de cacahuète.

— Et tu es prêt à payer combien pour ça ?

— Et bien, il faudrait en discuter, négocier un prix. Habituellement, nous proposons un forfait.

— Ça sent l’arnaque, Peter, dit l’un d’entre eux en se penchant vers l’elfe.

L’elfe, Peter visiblement, observa Wen pendant un long moment, le regard brillant, mais indéchiffrable. Ils avaient tous des looks et des personnalités si hauts en couleur, Peter n’aurait pas dû se démarquer. Pourtant, l’arrogance qui émanait de lui était telle, qu’on ne pouvait pas le quitter du regard, c’était comme un effet magnétique.

— C’est quoi le nom de ton agence ? demanda le jeune métis.

— Quoi ? Oh, c’est Allworth Creative Communications.

— Jamais entendu parler.

Peter tourna la tête vers lui en souriant et demanda :

— Parce que tu connais beaucoup d’agences de com’ ?

— Non, aucune, répondit le jeune homme en haussant les épaules.

Ils éclatèrent de rire, et Peter se retourna vers Wen.

— De toute façon, ça n’a pas d’importance, mon art n’est pas à vendre, dit-il en traçant une deuxième ligne blanche sur la fresque.

— Non, non, s’il te plaît !

Sans réfléchir une seule seconde, Wen se précipita vers l’avant, fendit leur petit groupe et se jeta contre le mur, comme pour protéger la fresque de son corps.

— Je vous en prie, ne la détruisez pas.

Il était à présent face à face avec Peter, moins d’un mètre les séparait. De près, son visage était encore plus captivant. Ses cils plus épais, ses pommettes plus tranchantes, ses lèvres plus pulpeuses. Et ses yeux… ses yeux étaient plus verts que l’émeraude. Peter pencha la tête sur le côté.

— Si on ne la recouvre pas, les agents du métro s’en chargeront. Pourquoi est-ce que je devrais laisser un parfait inconnu détruire mon art ? demanda-t-il dans un rictus suffisant. Cette ville est ma toile blanche, c’est moi qui décide ou, quand et comment.

— Est-ce que… est-ce que je peux au moins prendre une photo avant ?

— Fais-toi plaisir.

Wen sortit son téléphone de sa poche.

— Est-ce que tu voudrais bien poser devant ?