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Une rencontre improbable d'un soir de Saint Sylvestre entre un homme qui se sent trop seul et des gens de la rue. Va naître une complicité au-delà de l'imaginaire. Ils vont se raconter et partager un changement d'année qui ne peut s'oublier.
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Seitenzahl: 282
Veröffentlichungsjahr: 2019
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« L'amitié nous fait partager de grands moments de bonheur, mais aussi d'immenses peines. L'important est de partager, de s'écouter, de se soutenir. »
Abbe Pierre
J’étais parti, marcher jusqu’à plus d’air. Parti à zombiland, le paradis échu, trainant ma solitude, comme on traine les pieds. J’ai marché là, sans but, sinon vider ma tête. Eviter l’implosion. Je l’ai nommé ainsi après plusieurs dérives, parce qu’il correspondait à mon état ces jours-là. Non par envie de violence mais elle était en moi, me torturant sans cesse. J’ai croisé quelques visages me demandant toujours s’ils étaient de ma race. Celle des égarés, des perdus. J’ai croisé un regard avec cette envie folle, de lui vider mon sac, de tout lui avouer. Mais qu’est-ce que vous feriez ? Pourquoi cette évidence ne se partage-t-elle pas ? J’ai continué ma route. Tant pis je n’ai rien dit. J’étais à zombiland, un jour de pluie et de froideur, au milieu des senteurs d’une terre saturée. Ça flairait l’humus, le moisi, par moment la fumée. Je marchais sur des tapis de mousse. Les lichens abondaient. De temps à autres un caillou se devait de supporter ma rage. Je le frappais du pied moi qui n’aime pas le foot. Je l’envoyais au loin, en écoutant sa chute. J’ai marché durant des heures sans savoir où j’étais, m’enfonçant un peu plus dans le froid de la nuit. La pluie était de la partie, véritable rempart. J’ai senti des griffures, des mains qui vous attrapent. Je me suis enlisé dans des mares de boue, jusqu’à me demander si je n’étais pas fou. J’ai entendu des bruits, écouté des oiseaux mais de mauvais augure, enfin c’est ainsi que l’on veut les classer. Aurais-je perdu la raison ? Enfin j’ai fini par rentrer, trempé de la tête au pied et sale. Un crasseux que la nuit à surpris et surtout n’a fait aucun geste pour le protéger. J’avais froid, j’avais faim. La douche réparatrice m’a fait ouvrir les yeux, de ne plus rester dans le doute. Moi qui n’aime pas l’eau chaude, elle m’a redonné vie. Je l’ai laissé couler à m’en ouvrir les pores, à endormir mes muscles, mes articulations. Comme par enchantement la violence a cessé, me laissant las, mais déterminé. Demain serait un autre jour. Ma folie désignée.
Merci à Ileana, Virgil et Louis pour ce moment de partage au-delà de l’imaginaire.
Chapitre 1
Chapitre 2
Chapitre 3
Chapitre 4
Chapitre 5
Chapitre 6
Chapitre 7
Chapitre 8
Chapitre 9
Chapitre 10
Epilogue
J’immobilise ma voiture au bord de la route nationale. Une aire d’arrêt d’urgence fait l’affaire. Urgence, un mot très approprié à cette foutue journée. Il est 23h00. Je viens de matérialiser une décision qui aurait paru ridicule ou incompréhensible à un auditoire. Je m’en fou. Ma décision est prise et malgré cela, l’envie de faire une pause m’a rattrapé. M’arrêter pour fumer une cigarette, regarder ce bitume aussi noir que la nuit. Fumer celle qui fait semblant de vous aider à réfléchir ou de vous donner du courage. Mais c’est un autre débat. En fait une pause pour être sûr de vouloir avancer, de concrétiser une idée. L’ennui est terrible. La solitude peut être une amie comme quelque fois une ennemie et devenir pesante à vous pousser vers des idées burlesques, déraisonnables peut-être, mais qui, un jour comme aujourd’hui, vous paraissent avoir un sens. Quel sens me direz-vous ? Je n’en sais rien, sinon le besoin de ne pas passer seul, isolé, un changement d’année. Ne pas se regarder dans un miroir à minuit pour avoir quelqu’un à qui parler. Ne pas scruter son reflet dans le même miroir pour meubler l’espace vide et ainsi ne pas se croire seul. Ne pas prendre une coupe dans chaque main pour trinquer comme un paumé. Ne pas courir s’offrir une rose pour se faire croire que quelqu’un pense à vous. Occuper à tout prix ce passage d’une année sur l’autre avec quelqu’un, juste pour oublier que l’on attendait, espérait, croyait en une réponse qui n’est pas venue. Une simple lettre qui aurait été un encouragement ou pas, mais une lettre avant tout. Celle qui vous fait rêver le temps de l’écriture, celui de la poster, plus tard, celui de descendre vers la boite aux lettres, de tourner la clef de ladite boite, d’en ouvrir la petite porte, d’y voir un courrier, de le prendre entre ses doigts, de remonter fébrilement l’escalier, d’aller vers la cuisine. Là s’emparer d’un couteau pour en décacheter l’enveloppe proprement. Un geste simple mais qui peut recéler un contenu qui va tout changer, une lettre qui peut vous transporter, transformer votre vie, faire d’un désert une oasis, d’un village en ruine une cité fantastique. La déplier, les doigts tremblants, moites d’une forme d’anxiété, le corps rythmé par des palpitations. Ressentir ce frisson qui vous donne des sueurs dans le dos. Ne pas oser y poser tout de suite les yeux dessus comme pour la composer à son gré. Les fermer le temps de l’effeuillage pour tenter de calmer ces foutus tremblements. C’était ce moment que j’avais attendu, empressé, dans la matinée. Si quelque chose devait arriver, c’était forcément aujourd’hui. C’était obligé. Il ne pouvait en être autrement. J’ai guetté la voiture jaune à l’angle de la place en contrebas. Le facteur, ou préposé pour les puristes, était bien passé à son heure habituelle. De ma fenêtre donnant sur la rue j’ai vu sa voiture s’approcher, puis ralentir, se garer devant la maison d’en face. Il est descendu de voiture, moteur tournant comme chaque jour, après avoir fouillé dans une sacoche posée à côté de lui. Un signe ! J’avais fermé les yeux à ce moment précis pour lui adresser une prière, celle de traverser la rue, de se diriger vers ma boite. Fermer les yeux comme si cela pouvait me transmettre une faculté extraordinaire, le pouvoir de décider de ma vie. Le bruit du moteur qui redémarre et mes yeux s’étaient rouverts, ne sachant pas s’il m’avait laissé le précieux présent. Descendre les marches tout en priant, ne pas se précipiter, ouvrir la fameuse boite de l’intérieur, ne rien y découvrir, sinon le vide immense, le désespoir. J’avais eu beau examiner encore, passer mes doigts à l’intérieur comme pour me rassurer, il n’y avait rien, sinon le vide. Ce sont des moments terribles qui vous laissent le gout amer du revers. Celui du regret d’avoir été, peut-être en retard, ou idiot de croire, ou encore ridicule d’espérer. Que m’importait, je l’avais postée cette fameuse lettre dans l’espoir d’une réponse positive, l’espoir de croire en un devenir. Et là, la déception s’était accrue, s’élevant comme une montagne infranchissable.
Je me souviens. Elle était lumineuse dans ce magasin. Certes je la connaissais déjà, je l’avais déjà croisé, lui avais adressé quelques mots, mais pas comme ce jour-là. Je n’avais eu d’yeux que pour elle. Tout mon être s’était enflammé. Elle cheminait dans les rayons, s’emparait d’un produit puis le reposait délicatement à sa place. Elle remplissait son cadi comme tout un chacun, s’arrêtait pour réfléchir, lisait par moment les ingrédients d’un contenant. Je l’avais discrètement suivi du regard, comme un voyeur ayant trouvé sa proie. De dos, de profil, chacun de ses mouvements avaient été gracieux à mes yeux, me plongeant dans une rêverie dont elle seule m’avait fait sortir. L’ayant perdu de vue au détour d’une allée, je ne l’avais pas vu surgir dans ma direction, aussi ses paroles, arrivée à ma hauteur, m’avaient fait sursauter. Elle m’avait regardé dans les yeux, fait la bise, le sourire aux lèvres. J’avais humé son parfum délicat, plongé mon regard dans sa chevelure. Deux, trois mots échangés et je l’avais fui. Mon cœur s’était emballé et je ne voulais le lui dévoiler. Je m’étais concentré pour ne pas bégayer tant était grand mon émoi. Alors j’avais inventé le prétexte facile d’être pressé pour m’enfuir. L’excuse pratique qui ne trompe personne. J’étais passé à la caisse sans prendre le temps de finir mes courses, luttant douloureusement pour ne pas me retourner, pour ne pas la voir encore une fois, ne pas prendre le risque de croiser à nouveau son regard. Qu’avait-elle pensé ce jour-là ? Que j’étais certainement un rustre ou un timide, un moindre mal. Elle avait un sourire incroyable pendant qu’elle parlait et j’avais fait celui qui est impatient. Pitoyable moment qui m’avait poursuivi en rentrant chez moi. Les jours suivants, son sourire s’était perpétué sans relâche. J’étais hanté par le remord. Celui de ne pas avoir été au bout de mes sentiments, de ne pas avoir trouvé le courage de les lui avouer. M’endormir était devenu un tourment tant son visage me harcelait. Alors à quelques jours de Noël, je lui avais envoyé une lettre, vous savez ces lettres d’amour désuètes et d’un autre temps. Convaincu qu’elle allait trouver ce geste ridicule et vieux jeu, moi il me plaisait. J’aimais les phrases écrites, celles qui durent, qui demeurent même si le temps s’écoule. Elles avaient mijoté longuement dans ma tête et sur le brouillon pour trouver les bons mots, les termes justes, pour les ordonnancer au mieux, oser de belles phrases pour essayer de lui faire appréhender ce que je ressentais, sans toutefois la brusquer. J’avais cherché son adresse dans les pages blanches, sans grand succès au début. La maison n’était pas à son nom, mais celui de son père, en fin c’est ce dont je m’étais persuadé. Je l’avais inscrite sur l’enveloppe. La poster avait été plus difficile, partagé entre le besoin viscéral d’espérer et la désagréable impression d’être ridicule. Son image dans ce magasin refaisait surface, me punissant de ma faiblesse. Je m’étais attardé un long moment, figé devant ma porte, avec ma lettre à la main. Ma voisine partant faire les courses en avait souri, comprenant peut-être une indécision encombrante. Elle m’avait adressé un « Vais-je le faire ou pas ? » sur un ton amusé. C’était une femme d’une soixantaine d’années mais qui gardait en apparence l’insouciance d’une certaine jeunesse passée. Elle vivait seule, avait un amant que j’apercevais de temps à autres. Je dis apercevais car il tentait d’être le plus discret possible, étant lui-même marié. Elle l’attendait toujours dans des tenues plutôt aguichantes. Souvent des robes moulantes qui soulignaient ses formes encore gracieuses. Elle avait tout le temps le sourire, un mot gentil lorsque l’on se croisait, ou lorsqu’au même moment nous ouvrions nos volets respectifs. Elle était aussi matinale que moi, donc la situation se répétait souvent. Un an plus tôt elle m’avait surpris en train de placer des décorations de Noël sur la façade de ma maison. J’étais debout sur le rebord de fenêtre du premier étage lorsqu’elle m’avait hélé de chez elle.
- Je ne voudrais pas être le témoin d’une chute et être obligé de vous ramasser à la petite cuillère. Je viendrais bien vous recueillir dans mes bras mais je crains de ne pas être assez costaude. Soyez prudent, vous me faites peur ainsi.
Je lui avais répliqué de ne pas s’inquiéter, avant de parachever ma décoration acrobatique sans incident. Une autre fois, c’est elle qui était venue me chercher pour voir si je m’y connaissais en tondeuse, la sienne ne voulant pas démarrer. J’étais allé chez elle. J’avais découvert son jardin arrangé avec beaucoup de goût. Une petite terrasse en bois, ornée de fauteuils de jardins confortables et d’une fontaine japonaise, donnait sur un carré de pelouse entouré d’arbrisseaux et d’arbustes, aux couleurs variées et chatoyantes. De chez moi, je ne pouvais que l’apercevoir, masqué par sa maison. La vieille tondeuse se montrait hors d’âge, avec son carter rongé par la rouille, ses roues usées et sa peinture élimée. Je me rappelais de ses mots et de son clin d’œil lorsque j’avais osé le lui dire.
- Il ne faut pas se fier aux apparences. Si l’âge a fait son œuvre, l’intérieur peut demeurer vert.
J’avais fait semblant de ne pas comprendre tout en m’occupant du vieil engin. J’avais réussi sans trop de difficulté à le refaire démarrer par un simple nettoyage de bougie. Elle m’avait offert une bière que je n’avais pu refuser devant son insistance. C’était la première fois que je la voyais d’aussi près et je ne pouvais m’empêcher de penser que cette femme avait dû être très jolie étant jeune. Elle avait conservé des traits fins et son maquillage soigné, sans excès, les soulignait parfaitement, à la rendre séduisante. C’est elle qui m’avait avoué son âge, sans qu’il n’y ait eu la moindre allusion. Elle était très directe. Nous avions discuté un long moment, de tout et de rien, de ma situation, avant qu’elle n’étale une partie de sa vie, de sa séparation, de son regret de n’avoir pas eu d’enfant, de sa solitude bien présente. J’avais eu un moment le sentiment qu’elle avait une approche discrète mais non désintéressée de ma personne. Elle croisait et décroisait ses jambes sortant de son short nerveusement, parlait à mots couverts, se redressant sans cesse, comme pour se mettre à son avantage. Des avantages, elle en avait, bien soulignés par son débardeur. Je l’avais laissé à ses travaux printaniers au bout d’une heure, lui promettant d’accepter une invitation à diner.
J’avais finalement réussi à quitter mon pas de porte pour aller à la poste. Devant cette dernière, située à quelques dizaines de mètres, mes doigts n’avaient guère été plus courageux et avaient hésité longtemps, mais la lettre avait malgré tout fini sa course au fond de la boite. Je l’avais écrite alors à quoi bon la garder pour moi ? Le retour m’avait vu satisfait d’avoir osé. Je m’étais senti libéré. Alors ce matin devant ma fenêtre c’est cette réponse que j’attendais. Une réponse espérée qui vous dit pourquoi pas, que vous avez peut-être une chance, oui, une chance de la séduire. La réponse n’étant pas arrivée, je me retrouve là, sur ce bord de route, hésitant. Le paradoxe c’est qu’au bout de la même route je sais avoir deux voies ou deux choix. Celui d’une invitation refusée pour ne pas remuer un passé proche et puis cette quête de l’inconnu, délibérément adoptée. Sur le siège passager, une bouteille de champagne et des flutes en plastique, le tout dans une simple poche, la première qui m’avait tendu les bras. Six flutes anonymes, synonymes de partage. Arrivé au mégot, je sens son odeur âcre, désagréable. J’hésite à en allumer une deuxième, histoire de me donner encore un peu de temps, mais je choisis de remonter en voiture pour poursuivre ma quête. Ne pas se dégonfler, pas maintenant si près du but. Alors je me colle au volant. Et si je ne trouve personne ? Cette question insidieuse vient frapper à ma porte à nouveau. Je ne lui ouvre pas, pour ne pas y croire. Il y a forcément quelqu’un. Arrivé en ville, je ne sais quelle direction prendre, sinon celle du hasard. Vous savez celui qui fait si bien les choses, qui fait que vous êtes persuadé d’avoir une bonne étoile qui vous accompagne ou que c’est votre jour de chance. Les minutes s’égrènent inexorablement. Ça et là de la musique me parvient par ma vitre entrouverte, tantôt années 60, tantôt très danse music. Dans une ruelle c’est du rap qui martèle les secondes. J’imagine derrière ces façades, des amis qui s’amusent, qui rient, qui boivent, qui mangent, qui dansent. D’autres ont peut-être choisis de rester en couple, de s’offrir une nuit rien qu’à eux, en amoureux, une nuit érotique pour chasser les habitudes. D’autres ont sans doute préféré un repas tardif dans un bon restaurant, celui que l’on s’offre en cette nuit particulière. D’autres encore sont certainement seules et seuls devant leur téléviseur. Certains par choix, d’autres par oubli. Je croise une voiture de temps à autres mais la circulation est plutôt clairsemée. Je m’engage dans les ruelles étroites du centre à la recherche de mes fantômes, mais aucune ombre n’apparaît sous les réverbères. La température affichée est extrêmement douce pour la saison, 14°. Une rue à droite, une à gauche, un coup d’œil jeté à chaque croisement. Rien, personne ne semble errer. Me serais-je abusé ? Malgré cela je veux y croire et ne pas céder au découragement. Je regarde l’heure, il est 11H30. Le passage à la nouvelle année arrive à grands pas et je demeure seul, seul avec ce volant collé à mes doigts. Encore une autre rue, puis une autre. Ma quête serait-elle vouée à l’échec ? N’y aurait-il plus de fantômes ? Soudain, l’espoir renait au détour d’une petite place.
Ils sont là, deux êtres dans la nuit, assis à même le sol ou presque, appuyés contre le mur d’un commerce. Deux taches plus sombres dans la noirceur. Une avancée de toit les masque de la lumière des réverbères. Je ne fais que les deviner mais ils sont les premiers rencontrés, mes premières prises. Je décide de me garer à la première place libre avant de descendre de voiture, ma poche dans une main. La main sur la poignée, toujours cette petite voix qui tente de me sortir de là. Elle me dit de m’échapper, d’éviter le danger, mais je la chasse sans ménagement. De quel danger parles-tu j’ai envie de lui dire ? Je suis en danger constant à l’intérieur de moi. Je me dirige vers eux. Je me sens soudain caricatural. Mon pas est hésitant et je dois commander à mes jambes, leur montrer qui est le chef. Les deux sont trois. Je n’avais pas vu deux jambes allongées sur une forte épaisseur de carton, masquées par une jardinière. Celui qui me fait face, semble me regarder me diriger vers eux, tête levée. Je le sens visiblement surpris, même si ses traits demeurent encore dans l’ombre. Il est emmitouflé dans un pantalon en velours avec en haut une succession de couches se terminant par un pull à col roulé surmonté d’une veste en gros lainage. Un frisson me traverse le corps. Je ne sais pas s’il provient de la fraicheur, de ma peur refoulée ou de mes doutes. Et s’ils me jetaient, pire, si je ne réveillais que de la violence en eux. Qu’est-ce qui me fait croire qu’ils ont envie de me voir arriver dans leur univers ? Et si je dérangeais, que je n’étais pas le bienvenu ? Je fais taire mon esprit. Je garde espoir, confiance au genre humain. Je n’ai pas prévu de phrases d’ouverture ou plus exactement nombreuses se sont présentées sans que je puisse en choisir une. Je ne suis plus qu’à quatre ou cinq mètres d’eux lorsque celui me faisant face m’adresse quelques mots :
- Tu vas où comme ça mon gars ?
Sa voix est grave, un peu éraillée, hésitante, fatiguée, comme un souffle. Une question pour me sauver de mes interrogations.
- Il cherche sans doute son chemin.
Celui allongé à même le sol lui répond, sans bouger d’un cil, sans même me voir, sans même savoir à qui il parlait. Le vieux assis a un regard plutôt rassurant, sans haine, ni méchanceté dans les yeux. Tout juste semble percer une pointe de curiosité ou de surprise. A ses côtés, la tête appuyée sur son épaule il y a un jeune, enfin le peu que j’en vois m’y fait penser. Son visage est à moitié caché par une sorte de chapka bordée de fourrure, le col de sa parka remonté, mais sa peau semble plus lisse trahissant une probable jeunesse. Mes premiers mots sont à peine audibles et je m’en rends compte tout seul :
- Je ne cherche plus mon chemin, je l’ai peut-être trouvé.
- Holà, holà, si tu parles en devinettes, tu t’es trompé d’heure mon gars. Nous autres, on a plus les idées claires à partir de 20H.
La voix provient de celui allongé sur le sol. Son état lui donne une intonation particulière, presque gutturale. Je m’adresse au vieux tout en sortant la bouteille de sa cachette.
- Est-ce que l’idée de partager une bouteille de champagne en cette soirée de réveillon vous tente ?
Le mot champagne fait l’effet d’un pétard du 14 juillet. Les yeux du vieux se sont soudainement ouverts, incrédules, à la vue de la bouteille. Celui allongé sur le côté se redresse comme un ressort que l’on libère. Seul le jeune n’a pas réagi. A peine a-t-il bougé légèrement la tête.
- Pardon ? T’as dit quoi ?
- Champagne en cette soirée de nouvel an, cela vous dit ?
- Et pas qu’un peu mon garçon. Tu restes avec nous ou tu poses la bouteille ?
- J’avais l’intention de la partager avec vous, si toutefois cela ne vous dérange pas ?
- Vu comme ça et proposer ainsi, tu es notre invité. Salopette, la nappe pour notre bienfaiteur.
Un grognement ou un râle en guise de réponse et je vois le vieux donner un léger coup d’épaule qui fait sursauter la tête qui y était posée.
- Salopette, j’ai dit la nappe pour notre invité… et la bougie grand soir. Allez, un peu d’entrain. Ce n’est pas tous les jours que nous recevons, alors fait un effort s’il te plait.
- T’es vraiment à la masse avec ta nappe. Donnes la bouteille mon gars, je vais m’en occuper.
Celui allongé il y a encore deux minutes a tourné la tête vers moi. Mon visage lui offre une contre-plongée que sa tête a visiblement du mal à assumer. Elle tangue d’avant en arrière et il n’y a pas que le bateau qui est ivre. La peur frappe encore à ma porte. Il a le regard noir, de violence contenue. Celui du vieux me rassure quelque part, comme le mot invité. Mes tremblements ont cessé. Le jeune s’est levé pour fouiner dans un vieux sac adossé au mur, avant d’en extirper un carré de tissu blanc, presque immaculé et venir le placer devant le vieux, étalé à même le sol. Ses mains sont incroyablement fines. Certes la fraicheur les a rougis mais ses doigts ont une mystérieuse finesse. J’ai l’impression d’y voir des doigts de pianiste. Et même si ses ongles ne sont pas très bien tenus, ce qui paraît tout à fait banal, ils sont longs, anormalement longs chez un homme. Il est de profil, la tête baissée, toujours mangé par sa fourrure. Cache-t-il délibérément son visage ? Je ne sais le dire. Il repart vers le sac pour y récupérer la bougie, qu’il installe sur la désormais nappe.
- Voilà qui est mieux, dit le vieux en caressant sa barbe hirsute.
Et ce, avant d’effectuer un grand geste des deux bras comme une divinité présentant son nouveau royaume, ou un architecte sa dernière création. Un briquet sorti de nulle part complète le tableau, en allumant la bougie. La faible lumière vacillante de la petite flamme donne soudainement vie à leurs visages, certes une vision un peu fantomatique avec des ombres sans cesse en déplacement, mais les sort définitivement de la pénombre.
- Pour les présentations je me nomme Virgil. Là c’est Louis et le troisième larron, mais tu le connais déjà, c’est salopette.
- Drôle de nom, dis-je amusé.
- Pourquoi, Virgil n’a rien de comique ?
- Je ne parle pas de…
Je m’interromps comprenant qu’il se moque gentiment de moi. Il poursuit en souriant :
- C’est ça quand on a un prénom imprononçable. Mais assis toi, tu vas me faire tourner la tête, ou attraper un torticolis.
L’intéressé ne répond pas, tête toujours penchée vers l’avant comme s’il voulait se préserver de mon regard. Je me demande bien quel peut être ce prénom imprononçable ? Tandis que je prends place en face de Virgil, le dos appuyé contre la jardinière, je hasarde une question :
- Virgil comme le poète ? Je lui adresse mon interrogation tandis qu’il me regarde fixement, comme s’il m’étudiait.
- Sans le e, je trouve ça plus classe et moins féminin.
Je lui décoche un sourire tandis que j’installe le précieux nectar au centre de la nappe et que j’assemble les flutes sur leurs pieds.
- Alors là chapeau. Dans des flutes en plus. C’est mieux que chez Maxime. Et tu fais souvent ça monseigneur ?
- Je m’appelle Éric. Laissez tomber le monseigneur. Non je ne fais pas ça habituellement. En réalité, c’est même une première pour moi.
- Pour nous aussi garçon. Ok pour le monseigneur, mais tu laisses tomber le vous. Il n’a plus cours ici.
L’œil perçant de Virgil me scrute, attendant mon approbation. Je lui adresse un signe d’assentiment de la tête.
- Tu nous sers et tu nous racontes ton histoire. Voilà le deal.
- Mon histoire ? Quelle histoire ?
- Holà mon gars. Moi je partage qu’avec les gens vrais, pas les cachotiers. Alors si on boit, on se raconte, ok ? Sinon, tu remballes tout.
- Enfin tu abandonnes la bouteille et tu te casses.
Louis s’est tourné à nouveau vers moi, me présentant, comme l’avait dit Coluche, une mine patibulaire mais presque. Il a le visage barré d’une cicatrice, une chevelure noire hirsute avec ça et là des résidus de son lit improvisé. Virgil lui lance un regard noir et s’adresse à moi.
- Ne fais pas attention. Il n’a jamais appris les bonnes manières, ou alors il s’est dépêché de les négliger. Je pencherais toutefois pour la première hypothèse. C’est un lourdaud. Mouais, je disais c’est tout ou rien. J’attends ?
Sa main a attrapé mon poignet, stoppant mon geste qui allait faire sauter le bouchon. Je sens sa poigne ferme, inattendue, sur mon bras. Une main osseuse. Il a le regard déterminé de quelqu’un qui ne revient pas sur ce qu’il a dit.
- C’est tellement peu courant que nous voulons une explication. Tu peux comprendre ça ? Venir de nulle part la nuit du réveillon pour boire avec des clodos, avoue que cela mérite une petite explication de texte, non ?
- D’accord, mais cela n’a rien de passionnant et c’est même peut-être très ennuyeux.
- Fais sauter. Pour le reste, à nous de juger. Tu ne vas pas nous faire croire que tu abordes pour la première fois des sdf sans aucune raison valable en cette soirée ? Cela se saurait ou alors tu es un samaritain, un disciple de l’Abbé Pierre. Mais je n’ai pas vu le badge.
L’œil est vif, le langage clair. J’ai le sentiment, sans trop savoir pourquoi, d’avoir fait une rencontre miraculeuse. Je ne sais si c’est son visage avec ses expressions, le ton de sa voix ou son regard lorsqu’il se pose sur vous, mais je me sens bien avec cet homme. Il n’a prononcé que quelques mots mais je me sens déjà en confiance. Concentré sur lui, le bouchon saute très haut dans le ciel et je précipite la bouteille vers une flute pour ne pas perdre la moindre goutte du breuvage. La voiture l’a peut-être un peu malmené. Salopette se lève d’un bond pour l’attraper tandis qu’il retombe, sortant ainsi de la zone d’ombre. Son visage m’apparait plus distinctement, un visage aux traits fins, aux lèvres dessinées. Dans une fraction de seconde ses yeux apparaissent également, noirs de jais, aux contours dessinés, aux cils longs. Je comprends mieux la finesse de ses mains. Salopette n’est pas un homme, mais une jeune femme, cachée sous une parka, des pulls et une chapka. Virgil comprend mon étonnement.
- Tu l’as découverte mon gars.
Elle se rassoie à côté de lui et il passe son bras autour de ses épaules comme pour la rassurer, la protéger.
- Elle est timide et ne parle pas beaucoup. Salopette, c’est un surnom que je lui ai donné le jour ou je l’ai vu débarquée dans cette ville. Par contre, n’y vois pas de persiflage, c’était juste en lien avec le vêtement qu’elle portait et rien d’autres.
- Je ne…
Je ne comprenais pas sur l’instant à quoi il pouvait bien faire allusion, aussi il poursuit son cheminement de pensée afin d’éloigner tout malentendu.
- T’es pas avec nous. Salopette, salope, enfin tu vois de quoi je parle ? Pas de ça chez nous.
J’étais à cent lieues de cette interprétation, l’ayant plus facilement rapproché de la notion de propreté.
- Mais quel est ce prénom imprononçable ? Je lui pose la question tout en fixant la jeune femme qui ne redresse toujours pas sa tête.
- Ileana.
La bouche de la jeune femme s’est entrouverte. Je vois ses lèvres bougées et ce son en sortir, une mélodie étouffée.
- Holà, tu as la cote mon gars. C’est bien la première fois que je l’entends prononcer un mot si rapidement avec un étranger. Qui plus est son prénom.
La jeune femme lui adresse un coup de poing sans méchanceté dans la cuisse en me gratifiant d’un sourire timide, à peine esquissé et de ce que je prends pour un discret clin d’œil.
- C’est joli Ileana, lui dis-je et personnellement je le préfère nettement à salopette.
- Mouais, ça se discute.
La jeune femme m’adresse cette fois un franc sourire et Virgil ne peut s’empêcher d’en rajouter.
- Holà, doucement tous les deux. On est ensemble que depuis trois minutes et on pourrait déjà croire que l’on vous gêne. Pas question de vous laisser boire le champagne en amoureux. Qu’est-ce que tu en penses Louis ?
- Pour sur Virgil.
Louis a le regard figé sur ma main tenant la bouteille. Tout juste si sa langue n’est pas dehors compte tenu de l’intensité de son désir, visible dans ses yeux exorbités. J’achève de servir avant de reposer la bouteille. Le choc contre le bitume fait faire un geste d’apaisement des mains à Virgil.
- Doucement garçon, la table en chêne massif est dure et je ne voudrais pas que tu salisses ma nappe brodée avec ce jus.
Nos verres levés sur ordre de Virgil, nous trinquons, sans le son cristallin du verre ou du cristal, mais avec celui étouffé du plastique. Visiblement cela ne dérange personne. C’est à ce moment précis que les cloches de l’église annoncent minuit. Virgil a décidément plus d’un tour dans son sac. Le timing est parfait. C’est à croire qu’il a tout calculé. Mon téléphone sonne au même moment, me rappelant que c’est l’heure des vœux. J’avais presque oublié. Ma fille ainée m’appelle pour me souhaiter une bonne année. Elle me demande ce que je fais, mais je ne peux me résoudre à lui livrer la vérité. J’invente une émission de variétés à la télé. A peine raccroché, j’appelle ma cadette, puis c’est au tour de ma mère que je sais chez des amis. Puis c’est un défilé de SMS qui arrive à passer malgré l’affluence certaine. Je demande à mes hôtes de m’excuser pour cet intermède et prend quelques minutes pour y répondre, vérifiant en passant que je n’oublie personne. Un dernier message me rappelle que je suis toujours le bienvenu à peu de distance de là. Je me force à ne pas y répondre avant de revenir au présent. Tandis que Louis avale le contenu de son verre, Virgil le déguste. Il prend de petites gorgées et semble attendre l’éclatement de chacune des bulles dans sa bouche avant de déglutir. On dirait à le voir ainsi qu’il les compte, les yeux fermés, la tête levée vers le ciel. Ileana, elle, a porté son verre au bord des lèvres et a hésité avant de faire couler le liquide dans sa bouche. Une grimace barre tout d’abord son visage, puis un bout de langue apparait entre ses lèvres, pour se terminer par un sourire discret, prenant conscience que je la regarde. Louis, le verre déjà vide, tend le bras pour attraper la bouteille et se resservir, mais il est vite arrêté dans son geste par Virgil.
- Tu te crois où ? Tu dégustes du champagne ! C’est quand la dernière fois que tu en as vu, imbécile ? Et tu crois pouvoir t’enfiler la bouteille comme ça, comme si tu buvais ta vinasse quotidienne. Laisse ça tranquille. Ferme les yeux et repense à ce qui vient de couler dans ta gorge. Déguste le même en pensée. Un peu de tenue nom de Zeus.
Le regard de Louis se fait sombre et je ne comprends pas les mots qu’il marmonne. Virgil, lui, les a décodés, aussi c’est d’un geste de la main qu’il lui répond. Malgré leur distance, Louis met ses mains sur sa tête pour se protéger d’une claque qui ne peut l’atteindre. Ileana sourit, laissant apparaître des dents à l’émail sans éclat. Louis, vexé, se lève pour s’échapper du cercle et ne tarde pas à sortir de notre champ de vision. Je fais mine de me lever pour aller le chercher mais Virgil me stoppe dans mon élan et me rassure :
- Ne t’inquiète pas, il va revenir aussi vite qu’il est parti. Il est naturellement susceptible, mais pas rancunier. Il faut qu’il apprenne les bonnes manières. Délicieux ton nectar, mais chose promise, chose due, nous t’écoutons.
A peine sa phrase achevée, une voix se fait entendre à quelques mètres de nous. Je tourne machinalement la tête pour voir arriver deux jeunes hommes, chacun un chien en laisse. La lumière du lampadaire les laisse éclore comme deux zombis sortant de nulle part. L’un porte un pantalon de plusieurs tailles supérieures à la sienne maintenu par une ficelle qui dépasse de son chandail. Sa tête est surmontée d’un bonnet trop grand d’où sortent ses cheveux blonds. L’autre coiffé de dreadlocks porte une veste militaire kaki agrémentée d’une multitude de décorations. Ils ont visiblement abusé de la boisson, compte tenu de leur démarche pour le moins mal assurée. Le plus petit, portant le bonnet, prend la parole :
- Hey Virgil, je vois que l’on oublie les copains. Tu te fais pas chier. C’est du champs ça.
Ils se sont rapprochés pour n’être plus qu’à cinq mètres de nous quand Virgil lui répond sèchement.
- Passe ton chemin. Tu sais très bien que l’on n’est pas copain et si tu n’as pas reçu de carte d’invitation, c’est que je n’avais pas l’intention de t’inviter.
- Que tu veuilles pas partager ta gonzesse, c’est pas cool, mais ok, je comprends, mais du champs…et un soir de réveillon, ça c’est pas sympa.
Ils font encore quelques pas vers nous. L’odeur des chiens franchit mes narines, forte et désagréable. En les voyant
