La nuit lente - Alice Humbert - E-Book

La nuit lente E-Book

Alice Humbert

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Beschreibung

Hector, vingt-deux ans, arrive à Paris pour poursuivre ses études. Il rencontre Romy puis Justine, est amoureux, divague. Son parcours évoque les doutes, les rêves et les désillusions d'un jeune homme ordinaire, ceux de ses amis, Léa, Solal et Julia. Ce premier roman sincère et saisissant d'authenticité, mis en lumière par une plume sobre, évocatrice et inspirée, jette un regard d'une infinie justesse sur une génération qui broie parfois du noir, se projette avec vitesse dans la fête et le tragique mais qui est aussi une jeunesse qui porte avec fougue le souffle de la révolte, de l'espérance et du renouveau.

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Seitenzahl: 202

Veröffentlichungsjahr: 2023

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Il faut être un peu flambeur pour faire ce que l’on fait. C’est pas du sûr tout le temps.

Christophe

Sommaire

2003-2015

2016

Janvier-avril 2017

Fin 2017

2003-2015

Personne t’aimera comme moi m’a dit maman.

Damso

De la courte vie d’Hector surnageaient deux choses : les livres qu’il avait lus, les filles qu’il avait aimées. Le reste n’était que fiction.

Longtemps Hector avait aimé pleinement. De cet amour grave, intégral et inconditionnel qui prend le pas sur le reste. Hector avait une approche candide, éthérée peut-être, des relations humaines. Qu’il ne l’ait pas abandonnée depuis est un autre débat, et une réalité pathétique et intangible, encore que cela le regarde. Au fond, cette vision romantique des choses et des situations était sans doute pour quelque chose si, dans cette période de sa vie, à quinze ans, à l’âge de toutes les frénésies, de tous les essais et de tous les excès, Hector s’était entiché d’êtres qui, à l’évidence, n’étaient pas faits pour lui.

Autour de lui, les courtes passades adolescentes qu’il regardait avec distance, premières odyssées conjugales vite avortées déjà résignées, le rendaient sceptique. Ce qu’il observait chez les gens de son âge, ces tentatives nerveuses, sexuelles et épisodiques qui se créaient mais ne se maintenaient pas, faute de volonté ou du fait de l’incapacité des impétrants à déployer une capacité émotionnelle minimale, le désolait. Alors, sans bien le choisir il faut dire, Hector avait entrepris de s’enferrer dans des amours littéraires et totaux. Ses passions furent pour lui un biais face à l’agitation du monde, un moyen de se sentir vivant, oui, ces propos sont d’une banalité effarante, que voulez-vous.

À l’ère du néant, la passion amoureuse permet de s’abstraire de la lourdeur du monde, de passer au-dessus de sa noirceur. C’est pour cela qu’Hector a tant aimé sans doute : c’est tout ce qu’il leur restait, à lui et ses contemporains. Ce qui était peu ou prou le drame de sa vie : il avait le malheur d’être une âme romantique dans une époque qui ne laissait plus au rêve que la portion congrue.

On se remet difficilement de ses premières amours et lui se souvenait de chacune des siennes.

C’était en 2012, l’été après le bac et l’élection de François Hollande. Alix avait les cheveux dorés, la peau diaphane, des traits fins comme Lauren Bacall et de beaux yeux bleu-gris au regard doux qui viraient parfois au vert avec la lumière. Elle était pâle et de gauche, aimait Lou Reed, Juliette Armanet, les films des grands réalisateurs italiens et le musée des Arts Déco à Paris. C’était une fille aérienne, poétique et distraite qui manquait de confiance en elle et semblait en permanence enveloppée d’un halo inaltérable. Par moments elle était complètement dans la lune, comme dans un autre espace-temps.

Hector l’avait rencontrée fin juin à un anniversaire. C’était la fin du lycée, curieuse période de transition, faite d’ennui, d’excitation et d’inquiétude. Les jours étaient filandreux et le temps s’étirait. Chacun savait à peu près ce qu’il ferait en septembre, les algorithmes imaginés par les polytechniciens de l’administration centrale avaient réparti les légions de bacheliers entre les universités et BTS du pays.

Cet été-là, Alix et lui passèrent des après-midis entières dans le grand appartement que la mère d’Hector avait alors à Metz, on y reviendra. L’été était dense, l’air épais et poisseux, la canicule flottait comme un brouillard dans la ville endormie. Globalement les choses étaient plus lentes. Ils montaient dans la chambre d’Hector et s’étendaient sur le lit pendant des heures comme des poissons morts sur le sable, luisants et ralentis, s’imaginant loin d’ici. Plein d’orgueil, Hector restait sur le dos, et elle s’étendait contre lui, seins nus contre son torse. Les fenêtres étaient ouvertes à cause de la chaleur, qui se faisait lourde et oppressante certains soirs. L’été leur soufflait au visage. Ainsi, ils faisaient passer le temps, bourrés de torpeur et d’ocytocine. Ils avaient dix-sept ou dix-huit ans, ne savaient pas s’ils préféraient l’Italie ou l’Espagne, les garçons ou les filles, Bach ou Mozart, s’ils étaient écolos ou capitalistes, s’ils se voyaient à Paris ou à la campagne, vivre en France ou loin d’ici. Ils étaient timides et beaux, s’imaginaient aimants et sereins. Ils ne connaissaient rien du monde mais savaient qu’ils le conquerraient tambours battants. Ils rêvaient de New York, de Cadillac et de destins à la Julien Sorel. Ils se plaisaient et se faisaient rire. Ils s’enlaçaient avec un peu d’émotion au début et il semble bien que quelque part ils s’appréciaient. C’était tout ce qui comptait. En même temps, pensaient-ils, ils s’en moquaient. Ils se disaient que cela n’avait pas d’importance, qu’il ne fallait pas en demander plus, qu’il ne fallait pas trop y penser, on était à cette époque où les gens avaient arrêté de penser.

Hector voulait être avec Alix tout le temps et il songea confusément qu’ils pourraient un jour avoir des enfants ensemble. Il se vit la présenter à sa mère et acheter avec elle un pavillon rectangulaire, un labrador beige et un Renault Espace. Sur les draps, elle lui souffla un jour qu’elle l’aimait, et en retour, il lui dit je t’aime, les yeux brillants, un peu précipitamment sans doute mais sans automatisme, c’était la première fois. Il croyait mesurer ce que ces mots recouvrent, ils les avaient soupesés, avait eu envie de les dire, il n’en savait rien en réalité, parce qu’il était trop jeune pour cela.

Leur relation dura le temps d’un été, deux mois, à peine. Ce fut une courte et tragique aventure de vacances. Ils se quittèrent à la rentrée, elle en PACES à des centaines de kilomètres de là, lui sur le campus de la fac d'éco de Nancy. La rupture fut douloureuse pour Hector, comme le sont les premières fois. C’est la première fois qu’il eut du mal à s’endormir le soir, qu’il dût se résoudre à s’abrutir de films comiques pour faire venir l’épuisement et s’endormir sans trop de tristesse. Dès le départ, cette histoire était empreinte de fatalité initiatique. C’était un amour de jeunesse, une anecdote, une ébauche, rien de plus, et avec le recul, Hector finit par trouver de la beauté dans cette histoire et par se dire que le fait qu’ils n’aient pas baisé durant ces mois ensoleillés conférait peut-être à leur histoire un supplément d’innocence.

Au sein de certaines familles, c’est la mort – celle d’un fils, de la mère – qui interrompt le vaudeville de l’enfance. Dans celle d’Hector, ce fut le divorce. Celui de ses parents. Son père servait comme pilote dans l’armée de l’air. C’était un homme sec et haut, aux cheveux rasés de près, avec les yeux foncés et le regard sévère. Sa mère avait abandonné la perspective d’une carrière professionnelle aboutie pour les élever, ses quatre sœurs et lui, qui était l’aîné de la fratrie. Il n’y a là aucune espèce de comparaison entre la disparition d’un proche et la séparation de ses parents. Tout est toujours relatif. On mesure sa fortune ou son malheur à l’aune de son vécu, de son affect et de ses espérances. Simplement cet événement implacable et patent avait sonné pour eux la fin de ce qui, dix années durant, avait pu prendre les traits d’une forme d’insouciance infinie. Hector aurait aimé que ce ne fût là qu’une sordide irréalité, un cauchemar. Il douta souvent, rêva parfois avant de se résigner face à la fatalité du monde, sa brutalité et son injustice.

Hector avait neuf ans lorsque son père a quitté la maison. Il n’y eut ni cris ni porte claquée. Un beau matin de novembre, dans la léthargie glacée et inoffensive d’un début de week-end, son père n’est pas rentré. Son départ se fit sans violence ni implosion, dans une espèce de résignation indifférente.

Des cinq, Hector fut sans doute celui qui sur le coup en souffrit le moins. Isaure, la petite dernière, ne connut quasiment pas leur père. Différemment, son âge la protégea elle aussi. Hector espéra quelquefois que tout cela soit faux, que son père revienne, que ses parents se réconcilient, que tout s’arrange peu à peu, que la vie redevienne ce qu’elle avait été, cela n’arriva pas.

Sa mère occupait alors un grand appartement du Quartier impérial de Metz, à deux pas de la gare, au troisième étage d’un immeuble wilhelmien, témoignage résiduel de la présence germanique en France et dernier exemple de l’urbanisme du IIe Reich. C’était un bel appartement de trois cents mètres carrés, avec du volume, des consoles et des fauteuils Louis XVI. De larges et hautes fenêtres y laissaient pénétrer la lumière. De ce lieu Hector conserva plus tard une prédilection pour les immeubles haussmanniens, les châteaux, la vieille pierre, les parquets qui craquent, les hauteurs sous plafond, le vieux monde conservateur, quand il y a de la résonance, de l’espace et de l’air, des vues sur les champs, les routes et les vignes. Il faut dire aussi que sa mère avait cette conception névrosée du monde qu’incarnaient les anciennes familles nobles qui avaient vu finir les dynasties et n’avaient plus un rond, mais à qui au moins restait-il quelque chose qui ne soit pas réductible à une matérialité mercantile. De rares et fragiles valeurs que l’air du temps malmenait souvent.

Pendant longtemps la vie avait été ici limpide et remplie. C’était un lieu où il y avait de la vie, de l’agitation, des éclats de voix, une forme de liberté et d’ébullition permanente. Les portes claquaient au gré des impératifs – vitaux, sociaux et éthyliques – des uns et des autres. Les moments qui s’étaient envolés ici étaient d’une beauté facile et ce qui restait, quand il y repensait, c’est le silence de la cour sur laquelle donnait sa chambre à l’étage. Il y avait le rythme de l’habitude, la constance de l’évidence.

Une nouvelle vie commença bientôt, celle de l’adolescence, un âge entre deux, à la sortie de l’enfance mais avant la vraie vie, où les leçons de vie surgissent, composites et ramassées, au rythme des hormones d’un corps en construction, accompagnées de leurs découvertes, de leurs déconvenues et de leurs joies.

Vivre dans le nord-est comme ses parents l’avaient choisi, ou comme on l’avait choisi à leur place, implique de renoncer à l’océan, au beau temps, aux dahlias ainsi qu’à la vraie beauté de l’hexagone, pour s’infliger la pluie, le manque d’ensoleillement, la grisaille, les hivers humides et médiocres et la brièveté des journées dix mois par an. Vingt-septième aire urbaine du pays par sa population, Metz avait abrité par le passé une importante place militaire que la défaite de 1871, parachevée par les démantèlements de garnisons dans le cadre des lois de programmation pluriannuelles, avait fini de renvoyer à l’oubli, même si le palais du gouverneur et l’évêché continuaient de témoigner de sa longue histoire passée. Mettant un point final à la compétition politique, universitaire et footballistique avec Nancy soixante kilomètres au sud, l’édification de la région Grand Est dans les années 2010, construction artificielle, technocratique et surdimensionnée qui avait vu la capitale régionale déplacée à Strasbourg, Metz avait perdu le peu qu’il lui restait de prérogatives institutionnelles. Ville de Verlaine et de Schumann, elle n’en restait pas moins une charmante agglomération de taille moyenne, avec ses églises, ses espaces verts, sa cohérence urbanistique, la diversité de son héritage architectural issue des annexions successives, sa cathédrale en Pierre de Jaumont et son centre Pompidou bis mis là pour déconcentrer l’accès à la culture. Mais sur le plateau piétonnier, comme partout dans le pays, les derniers commerces du centre-ville avaient fini à la longue par rester désaffectés en raison des déplorables velléités d’aménagement de vastes zones commerciales à l’américaine en périphérie de la métropole, étendues grises et minérales qui polluaient la campagne verte et inoffensive pour démocratiser l’accès à GiFi, Zara et aux capsules Nespresso. Reliée par l’A4 et le TGV qui conduisait à Paris en 1h20, c’était une ville de notables, restaurateurs, de banquiers et de dentistes, un temps métissée par l’immigration ouvrière italienne et algérienne, devenue le dortoir des dizaines de milliers de frontaliers aux vies fonctionnelles motivés par les salaires à cinq chiffres de la place luxembourgeoise voisine, allié européen qui faisait une concurrence cupide et déloyale à l’économie tertiaire et surréglementée du pays de Colbert. Tout autour, paupérisée par le déclin du savoir-faire industriel et minier français, la désertion des services publics et les désinvestissements de l’État, la vallée mosellane industrieuse et plate, autrefois florissante grâce au charbon et à l’acier, abritait les lotissements pavillonnaires, les barres d’immeubles et les PMU jaunis de cette France populaire, opiniâtre, honnête et laborieuse de Houellebecq et de Nicolas Mathieu qui avait remarquablement accompagné la chute du beau et vieux pays dans le grand oubli de la mondialisation effrénée. La France des classes moyennes vivait ici fièrement, étendue à l’écart et sans perspective, n’attendent rien de Paris ni de la Commission européenne, à l’ombre de la centrale nucléaire de Cattenom et des ruines des usines Arcelor, nostalgique de son identité et du passé glorieux des hauts fourneaux de la sidérurgie lorraine, dans des patelins gris et rances finissant par -ange que les mécanismes de péréquation de la décentralisation ne suffisaient plus à maintenir en vie.

Ainsi, à Metz, la famille d’Hector avait posé ses valises, à l’issue des inlassables chambardements qui leur avaient été imposés tous les ans dans tout le pays par les mutations du père dans le contingent. Les transhumances de régiment en régiment, c’est le sort commun de l’état militaire, le père d’Hector ne dérogeait pas à la règle.

L’un des rares souvenirs qu’Hector garda longtemps de l’époque où ses parents vivaient ensemble se résume à quelques jours dans le nord de l’Italie, dans la région des lacs. C’était en décembre ou janvier 1999, il devait avoir six ou sept ans, Isaure n’était pas née. Hector se souvenait assez précisément qu’il avait découvert intrigué ce qu’était ce chausson de pâte plein d’air que l’on appelle calzone en plantant sèchement un coup de fourchette dedans. Dehors il neigeait. Le lac était recouvert d’une fine calotte de glace pailletée de givre, ses rives d’une abondante couche blanche. De la buée s’échappait de leurs bouches comme une myriade de papillons de sucre glace. Du blanc, à perte de vue. Ses sœurs et lui couraient sous les flocons pour s’étaler dans la neige. Du blanc, la paix, la transparence, la virginité.

Quand Hector traine aujourd’hui sur Facebook, qu’il retombe sur des photos de fêtes, de nouvel an et d’anniversaires, il ne se reconnait pas totalement dans ce visage lisse qu’il avait, ces cheveux courts, ces yeux rieurs. Il voit quelqu’un d’autre. Il s’aperçoit que certains gens ne font plus partie de son existence, qu’il a changé lui aussi. Comme le temps paraissait léger alors. Ils vivaient dans la grâce, la douceur, dans un monde de Watteau.

Avec le départ de leur père, Hector et ses sœurs furent élevés par celle qui restait, soit leur mère. La ténacité de cette femme, son endurance, sa présence évidente les armèrent pour survivre au désordre causé par le divorce et envisager, avec un minimum de stabilité, le passage à l’âge adulte, la suite, la vie à gagner. Au moins ses enfants, leur mère les avait réussis - encore que le concernant, pensait Hector, le doute restait permis.

C’était une petite femme brune, volontaire, énergique et perspicace, qui avait face aux événements une lucidité nerveuse en même temps qu’un sens aigu du déterminisme chrétien. Elle reprit des études restées inachevées à la rencontre de son ex-mari, trouva un emploi et le garda, tout en élevant cinq enfants dont le plus âgé, Hector, avait dix ans. Elle remit de la rationalité dans une mer de lourdeur et de désolation où rien n’avait plus d’entendement. Et elle le fit sans céder à la tristesse, à la colère, à la mélancolie, au ressassement, aux conjectures et à la compromission. Cette solidité, cette dignité, elle les tirait d’une formation classique passée aux Maisons d’éducation de la Légion d’honneur (montrer le front, tenir le rang, ne pas se justifier, ne pas se plaindre). Peut-être aussi trouva-t-elle dans une foi tacite, dans un dieu quelconque, un réconfort qui l’aida à tenir, Hector n’en savait rien. Il reste qu’il se dégageait d’elle une force d’âme, faite d’intelligence, de volonté et de fatalisme qui fit qu’elle ne s’effondra pas. Elle tint avec cette espèce d’évidence hautaine, comme un roc qui nargue les vagues. Il fallait qu’elle tînt sans quoi tous sombraient.

Maintenant qu’elle avait plus de temps pour elle, ses sœurs et lui étant partis voguer ailleurs pour leurs études, Hector imaginait parfois sa mère ouvrir grand les fenêtres, lancer des morceaux de Jerry Lee Lewis, mettre des fleurs dans les vases, boire du prosecco, prendre le temps de lire, fumer, voyager, se coucher plus tard. Elle avait retrouvé un compagnon et quand il la regardait il lui semblait qu’elle était moins soucieuse qu’avant.

Dans cette recomposition, leur arrière-grand-mère eut une grande importance. Au travers d’Hector et de ses sœurs, elle avait perpétué cette éducation surannée – belle car proprement surannée – dont leur mère avait hérité avant eux, instinct de conservation des usages en résistance aux vicissitudes de la modernité et aux ravages de l’ère du temps. C’était une petite dame vive et lumineuse, au regard très bleu, qui n’avait pas liquidé à l’époque le savoir-vivre, les manières de table, l’ancrage mémoriel, la notion de ses racines enfoncées dans le terreau de la mythologie familiale et de la grande Histoire. Cette culture, ces principes, que portaient les vieilles familles aristocrates, militaires et catholiques, façonnèrent le tempérament d’Hector. C’est grâce, non pas aux contorsions de la foi, Hector ne croyait déjà plus vraiment en grandchose à cette époque, mais aux codes et aux repères que cette éducation leur procura, qu’il survécut à la tornade du divorce. Les capillarités de cet ordre lointain irriguèrent longtemps en lui la certitude que quelque chose d’utile, de grandiose l’attendait, conviction alimentée par la conscience hypostasiée de détenir quelque chose de plus que les autres, quelque chose qu’ils n’avaient pas, coupés qu’ils étaient de ce gisement dans lequel lui puisait.

Face aux autres, cette femme avait, une ardeur intacte, rudimentaire, une forme d’exigence mais aussi de patience, et peut-être était-ce un talent à vivre. Au fond, même si c’était insoupçonnable, elle était convaincue de l’intégrité de la nature humaine. Elle qui, comme toutes les vieilles personnes, regardait d’un œil inquiet les mutations du temps dans lequel Hector et ses sœurs s’apprêtaient à évoluer, parvenait à destituer cette idée ridicule selon laquelle le monde actuel serait mieux que l’ancien. Sa nature discrète, son évanouissement volontaire dans l’anonymat ne disent rien de l’importance que cette femme eut pour Hector. Elle l’imprégna de son goût du temps long, de sa vision saine des choses, de son inclination à prendre du champ face aux événements. Sa présence, son sourire penché pour ne pas écraser, sa tendresse lui manquent, c’est peu de le dire comme ça.

L’arrière-grand-père d’Hector avait fait la guerre de 39-45 comme aviateur. Fait prisonnier par les Italiens après que son avion se soit écrasé en Afrique du Nord, il s’était évadé et avait repris le combat jusqu’à la Libération. Après la guerre, il partit au Cameroun puis au Sénégal. En rentrant en métropole, il occupa un poste important dans l’administration et finit par s’installer dans les Corbières. C’était un homme droit, d’une rectitude à toute épreuve, fait d’airain, passionné d’aéronautique, de littérature russe, de Kipling et d’Afrique.

À son décès, Hector resta orphelin de la figure rigide, incorruptible de ce grand homme qui lisait son journal en fumant des cigarettes aux basses heures de la nuit, enchâssé dans un rocking-chair et entouré d’une épaisse fumée brune. Un jour, se disait Hector, il faudra en dire plus, enclore quelques traits sensibles de la vie de ses arrière-grands-parents dans les larmes et les mots. Tous les jours il ressentait cet héritage et il lui semblait qu’il l’obligeait.

L’enfance d’Hector vola en éclats un jour de novembre 2003. Il aurait dû le voir survenir. Il aurait dû savoir que la vie n’est pas si belle, que les contes de fées ne durent pas, que les amants ne passent pas leur vie ensemble. Il aurait dû savoir que les enfants ne le restent pas, qu’ils grandissent et deviennent de vieux cons aigris. Il aurait dû savoir que la terre promise est inaccessible, qu’aux quatre points cardinaux les supernovas s’éteignent, se saisir de la chance qu’il avait alors.

Quand leur arrière-grand-mère disparut, il n’était plus question pour Hector d’être faible, engourdi ou fainéant, ni de se laisser porter au gré des sirènes. Quelque chose de plus vaste que lui venait de se produire. D’un coup les agitations humaines parurent laides, vaines et vulgaires en regard de ce qui venait d’arriver.

À l’hôpital, avec sa sœur Chloé qui habitait déjà à Paris, Hector contemplait longuement le beau visage ridé de la vieille femme, lui soufflant quelques mots d’une voix basse. Ses cheveux nivéens reposaient fébrilement sur l’oreiller. Réduite à un corps inanimé, enveloppe physique ridiculement suspendue dans l’attente de l’effacement, la vieille femme demeurait silencieuse. La vie s’en allait, sur des notes de contrebasses qui montaient vers le ciel, graves et nauséeuses comme dans les symphonies de Brahms.

En ressortant, ils allumaient une cigarette pour stopper le chagrin et les larmes perlaient sur les joues d’Hector. Il les essuyait d’un revers de main. Il ne se faisait pas à l’idée que cette vieille femme allait partir. Tout allait se résumer à ce vide sidéral, à une carence évidente et froide. Il ne restera plus que l’image laissée par l’emprise du passé, immobile, laconique, magnifiée par le travail de la mémoire, comme une vieille photographie jaunie.

Lorsqu’il comprit qu’il allait lui aussi participer au ballet morbide du grand exercice vital, Hector fut projeté dans le vide. Il oublia ce que son cœur pouvait bien lui chuchoter à cet instant, si c’était une complainte glacée ou une plaisanterie ironique. Il passa des jours entiers de hantise, d’agonie et de prostration, à remâcher cette obsession de la mort. L’idée de la mort ne s’en allait pas pour autant, son visage se pérennisait, vigie mesquine dressée parmi la foule comme un fantôme. Il la voyait se déployer, s’insinuer partout, avec sa tangibilité intime, sa réalité hideuse. Très vite il saisit les dégâts du coup reçu, ses engendrements, la nouvelle dimension des matins. Il allait vivre prostré devant l’infinité du monde, à attendre que les jours passent, les faisant passer avec de la musique, des cigarettes, des amis et des fêtes. C’était ça : il fallait mourir. Sa grande douleur était là : centrale, foudroyante ; et elle ne bougeait plus. C’est là où s’écroulent les croyances, les conceptions, les grandes espérances pétillantes, où il ne reste qu’un regret pitoyable qui lui aussi s’éteindra, noyé sous des regrets plus frais, plus récents et plus précis. Où il ne reste plus, dans son lit, à l’instant où le soleil se fait trancher par les crêtes, d’envie, d’énergie.

Après Alix, d’autres histoires suivirent, sans intérêt. Il expérimenta la drague, le sexe, le couple. Les mois se succédaient, fades et semblables. Arrivait finalement cet instant inévitable où l’on n’écoute plus ce que raconte l’autre au téléphone, où les attentions se font plus rares, où l’un a besoin de plus alors que l’autre se détache. Rongeuse, l’usure a dessiné son invisible entaille. Partant de ce constat, il arriva par la suite à Hector de précipiter la rupture quand il pressentait que la relation allait s’enliser, ne rien donner, qu’il valait mieux en rester là, dans une incertitude au futur antérieur. Mieux vaut partir quand il en est encore temps, que l’on ne se déteste pas déjà. Ce sera comme un bon film qui laisse les yeux brillants et l’eau à la bouche : on est un peu déçu de ne pas connaître la suite, de ne pas tout savoir de l’histoire, de rester sur un goût d’inachevé, mais on n’est pas écœuré et c’est peut-être le plus important. Ce qui ne veut pas dire qu’il n’en souffrit aucunement. Au contraire il en souffrit peut-être plus fortement encore parce que l’initiative de la rupture lui était imputable et qu’il devait se dépatouiller avec ses hésitations, sa décision et sa responsabilité.