Là où l'ombre ne nous rattrapera pas - Elise Picker - E-Book

Là où l'ombre ne nous rattrapera pas E-Book

Elise Picker

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Beschreibung

Solveig se remettra-t-elle de cette rencontre avec Maxime ?


Solveig est jeune, solitaire et idéaliste. Décidée à sortir de son cocon familial, elle choisit de faire un stage loin de chez elle, prête à déployer ses ailes et prendre son envol... Mais elle est loin de se douter des bouleversements qui l’attendent !
C’est dans un train qu’elle rencontre Maxime, et sa vie est soudainement bouleversée. Elle ne connaît rien de lui, mais est prête à tout risquer pour le suivre. Débute alors un tourbillon d’émotions, où l’inexpérience et les espoirs de Solveig sont mis à l’épreuve. Elle pourrait bien tomber de haut...
C’est l’après qui compte vraiment : doit-elle tourner la page ou se laisser à nouveau emporter ? Avec ou sans Maxime, Solveig devra trouver la force de se relever et d’avancer.


Une romance émouvante qui explore les choix, les risques et les nouveaux départs.

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Seitenzahl: 382

Veröffentlichungsjahr: 2022

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Là où

l’ombre

ne nous

rattrapera pas

Élise PICKER

Romance

Illustration graphique : Graph’L

Images : Adobe Stock

© Art en Mots 2022

Quoi que je vive, quoi que je fasse, il y a toujours cette petite voix dans ma tête. Elle ne me parle pas, n’interagit pas avec moi. Elle se contente de raconter.

Comme si j’étais l’héroïne d’un livre.

À chaque étape de ma vie, elle m’accompagne, rejouant les scènes, les répétant, jusqu’à ce que je parvienne à les intégrer.

Jusqu’à ce que j’accepte de ne pas être une simple spectatrice.

Jusqu’à ce que j’accepte de jouer mon propre rôle.

Départ

Tout a commencé dans un hall de gare. Je n’ai pas souvent pris le train. Je ne me souviens que de quelques rares trajets dans mon enfance, avec ma grand-mère qui ne conduisait pas. Une fois, nous étions allées à une fête de village toutes les deux. C’était déjà toute une expédition. Nous étions parties tôt le matin, en bus, pour nous rendre à la gare. Je me rappelle la file d’attente aux guichets, mon excitation, la peur de rater le train aussi, si les gens ne se pressaient pas plus. Nous n’étions pourtant pas en retard. Ensuite, il avait fallu déchiffrer les grands panneaux, trouver l’escalier qui menait au bon quai et, une fois là, ne pas se tromper de voie. Je revois encore ma grand-mère, un peu perdue, demandant de l’aide à un contrôleur qui avait croisé notre chemin. Arrivées dans le train, nous nous étions installées un peu au hasard avant d’être délogées par une famille qui avait réservé ces places. Après avoir enfin trouvé où nous asseoir, l’attente du départ avait commencé. J’étais côté fenêtre et je guettais le moindre mouvement du paysage, impatiente de sentir le train nous porter. Il ne nous avait pas menées bien loin : à peine un quart d’heure de voyage. Déjà, au bout de dix minutes, ma grand-mère s’était levée et je l’avais suivie dans le couloir pour ne pas manquer l’arrêt. Un jeune homme bienveillant nous avait aidées à ouvrir la porte.

J’avais sept ans…

Douze ans plus tard, j’avais donc dix-neuf ans. La vie s’offrait à moi dans une multitude de possibles. J’avais des envies, mais je n’arrivais pas à les rattacher à la réalité, je ne savais pas les exprimer et je ne parvenais même pas à les définir dans mes pensées. Je ne pouvais que ressentir un élan qui me poussait à faire quelque chose, mais quoi ? Je sentais confusément que des idées prêtes à jaillir bouillonnaient en mon for intérieur, mais il me manquait le mode d’emploi. Parfois, j’étais prise d’un besoin subit de passer à l’action, mais le plus souvent ça n’allait pas plus loin puisque je n’arrivais pas à organiser mes pensées de manière constructive.

À certains moments, donc, je sentais que je pouvais faire de grandes choses, tendre vers un idéal, mais tout de suite après je retombais dans mon quotidien de jeune fille de dix-neuf ans, un peu inhibée et pas très bavarde. Je n’étais pas franchement la post adolescente fraîche et insouciante, qui brille en public par sa candeur. On disait souvent de moi que j’étais renfermée et c’était vrai, pour un œil extérieur. Car, à l’intérieur, j’étais en proie à tous ces désirs contradictoires qui me donnaient envie de m’ouvrir au monde, d’être reconnue pour mon vrai moi. Encore aurait-il fallu que je me connaisse moi-même vraiment, que je sache de quoi j’étais capable, avant de pouvoir me dévoiler.

Ma vie sociale, à cette époque, se résumait en peu de mots. J’allais à la fac où je croisais beaucoup de monde sans connaître personne. Je vivais avec mes parents, en retrait du reste de ma famille que nous ne fréquentions plus depuis la mort de ma grand-mère. Je ne sortais pas souvent et presque toujours seule. Chez moi, mes loisirs étaient essentiellement la lecture, la musique et la rédaction d’un petit carnet. Celui-ci n’était pas à proprement parler un journal intime. C’était plutôt une suite de ressentis, d’émotions et d’impressions liés à des rencontres fugitives, des objets, des paysages. À travers ce que le monde extérieur évoquait pour moi, j’essayais de me découvrir. Un jour que je croisai une jeune fille dans la rue, j’écrivis par exemple :

« Mardi 26 mars,

Aujourd’hui, j’ai vu une fille marcher dans la rue, les yeux dans le vague. Je l’ai observée. Elle avançait vers moi. Quelques mètres avant que nous nous croisions, elle s’est mise à sourire. Arrivée à ma hauteur, elle m’a regardée et a continué à sourire. Impression de légèreté. Ce sourire simple et chaleureux a touché quelque chose au plus profond de moi. J’ai poursuivi mon chemin avec une sensation joyeuse qui a illuminé tout le reste de ma journée. Sans plus de raison, je me sens bien, heureuse de vivre. Mon regard se pose sur ce qui m’entoure d’une manière nouvelle, je redécouvre mon environnement quotidien. Il est différent. »

***

Tout a commencé dans un hall de gare… C’est à cela que je pense alors que je parcours les quelques mètres qui me séparent du quai. Je retrouve l’ambiance familière, l’agitation frénétique, les bousculades, les cavalcades dans l’escalier. Je n’ai pas voulu que mes parents m’accompagnent. Après tout, je suis jeune, mais adulte et je les verrai chaque week-end. Une fois débarrassée de mon sac de voyage, je m’installe dans un fauteuil et pense à ce qui m’attend. L’excitation du départ et la peur de l’inconnu se mêlent dans mes veines. Les yeux fermés, je m’oblige à respirer lentement. Enfin, je saisis mon carnet et commence à noter mes ressentis.

« Dimanche 16 octobre,

C’est comme si ma vie prenait un nouveau chemin, totalement inexploré. Choisir un terrain de stage n’a pas été une mince affaire. La proposition de ma tante est tombée à point nommé. Son service m’accueillera six semaines. Peut-être me découvrirai-je une passion pour le travail auprès des enfants autistes. Si j’ai choisi de me diriger vers la psychologie, c’est avant tout pour comprendre ce qui se passe dans la tête des autres, percer le mystère de l’esprit et de ses méandres. Quoi de mieux comme entrée en matière ? »

Attention à la fermeture des portes

Cette première semaine n’avait pas été de tout repos. Bien qu’il était recommandé de démarrer le stage par une période d’observation, j’avais dû beaucoup prendre sur moi pour aller vers le personnel et les résidents de l’IME. Je me sentais épuisée d’avoir déployé autant d’efforts. Pour quelqu’un de réservé comme moi, endosser l’attitude attendue de la part d’une stagiaire en deuxième année de psychologie n’est pas du tout naturel. Pourtant, je savais qu’il me fallait poser des questions, m’intégrer au groupe des soignants pour gagner leur confiance. Moi, j’aurais tellement eu envie de prendre mon temps pour m’imprégner de l’ambiance, des pratiques, écouter, regarder, être ouverte et disponible aux usagers, en les laissant venir vers moi d’eux-mêmes. À la fin de la première matinée, j’avais déjà compris que cela dérangeait. Comme si le fait de ne rien dire équivalait à juger les pratiques. Alors, je m’étais résolue à adopter un comportement plus conforme. J’avais changé de stratégie : en interrogeant les uns et les autres, en émettant des hypothèses, en tentant de faire des liens avec mes cours. J’avais même demandé à accompagner un groupe d’enfants pendant leurs activités, ce qui avait été salué par ma tante.

***

Et me voilà à nouveau dans le train, côté fenêtre, en train de rêvasser en repensant à cette semaine riche, intense, harassante. J’ai rempli des tonnes de pages sur mon bloc-notes de stage, par contre, mon carnet de ressentis est resté désespérément vide…

Tout est tranquille à présent, la place à côté de moi est libre, cela me paraît le moment idéal pour y écrire quelques lignes.

« Vendredi 21 octobre,

Mon état intérieur est à la hauteur de la désolation des paysages que je vois défiler hors du train. La campagne corrézienne sous la pluie n’a rien de très réjouissant, encore moins à la tombée de la nuit. Les lumières se sont allumées dans le compartiment et j’observe les reflets des passagers sur la fenêtre de plus en plus obscure, et même sur le porte-bagage au-dessus de ma tête. Chacun dans sa bulle, est plongé dans son portable, son livre ou le sommeil. J’aimerais savoir ce qui leur passe par la tête, quelles pensées se… »

J’interromps ma phrase. Le train s’est arrêté sans que je m’en aperçoive et brusquement un type s’est matérialisé à côté de moi. Il s’installe bruyamment, enlève son blouson, me bouscule même un peu. Il croise mon regard et se fend d’un sourire en m’adressant la parole :

— Pardon, je m’installe et après promis, j’arrête de t’embêter… J’ai cru que j’allais rater ma correspondance : mon premier train avait un quart d’heure de retard, c’était juste…

Je ne réponds pas. Je ne sais pas quoi dire, rien ne vient. J’ai si peu l’habitude des conversations improvisées. J’esquisse un timide sourire et referme mon carnet. Impossible d’écrire si quelqu’un me regarde… Je sors mes écouteurs et me cloître dans un bain sonore doux et mélancolique, à l’image de mon humeur. Pour finir de m’isoler, je me penche vers la vitre et y appuie ma tête. Sans m’en rendre compte, je reprends ma contemplation des voyageurs. Mes yeux dérivent peu à peu vers mon voisin habillé tout de noir. Il est absorbé par un manuel d’histoire. Son profil est agréable : nez droit et fin, longs cils, menton saillant, mâchoire carrée, cheveux en bataille. Se sentant sûrement observé, il se redresse et lève les yeux. Je détourne le regard. Il ne manquerait plus qu’il pense que je m’intéresse à lui… J’observe tout le monde, tout le temps, c’est plus fort que moi, mais ça, il ne le comprendrait pas, je pense. C’est pourtant devenu une nécessité. Si je parviens à décrypter le monde qui m’entoure, peut-être y trouverais-je ma place ? Je me sens tellement décalée.

Voilà qu’il me tend quelque chose. Je suis obligée d’ôter une oreillette et de fixer mon attention sur lui.

— Un biscuit ?

— N... non merci…

— Tu n’as pas faim ?

— Bon, d’accord.

Je dis juste ça pour avoir la paix. Comme d’habitude, tous les moyens sont bons pour éviter une discussion interminable. Je prends un gâteau dans le paquet et retourne à ma musique. Je sais pourtant que j’en apprendrais plus sur lui en lui parlant plutôt qu’en l’observant. C’est juste que je ne saurais pas quoi dire, j’aurais l’air stupide et j’ai horreur de ça. Les beaux discours, les belles réparties, c’est dans ma tête seulement. Quand j’ouvre la bouche, plus rien ne vient. Je suis une fille paradoxale.

Covoiturage

Le week-end n’avait pas été particulièrement excitant, mais cela m’avait fait du bien. Mis à part l’épisode où ma mère m’avait sauté dessus pour m’assaillir de questions, il ne s’était strictement rien passé. Et c’est justement ce qui m’avait permis de me ressourcer. Dormir, lire, écouter de la musique, rêver, les yeux dans le vague, accoudée à ma fenêtre… voilà mes activités favorites, et j’avais pu m’y adonner à volonté. On verrait bien, plus tard, pour mon rapport de stage. Au moment du départ, je me félicitai d’avoir des parents si prévenants : mes affaires lavées et pliées n’attendaient plus que je les dispose dans mon sac. Mon père était prêt à jouer les chauffeurs pour me déposer à la gare. Parfois je les trouvais trop étouffants, mais d’autres fois je les remerciais d’avoir créé ce cocon rassurant autour de moi.

***

Assise dans mon siège, toujours côté fenêtre, je suis bien calée. J’ai emporté avec moi mon livre refuge, celui que je lis et relis depuis le collège. Celui que je peux ouvrir à n’importe quelle page et reprendre sans être perdue. Celui qui me permet de m’évader du quotidien à tous les coups. Je feuillette quelques pages et mon regard se pose sur des lignes que j’adore. C’est parti : me voilà plongée ma lecture. Instantanément, mon corps se détend. Mon esprit divague et visualise les protagonistes en pleine discussion. Quand j’étais plus jeune, je ne jurais que par le romantisme qui se dégageait de la relation entre ces deux personnages que tout éloigne. À présent, j’apprécie plus la finesse des dialogues, les sous-entendus subtils contenus dans chaque réplique. L’imperceptible ironie qui montre que l’auteur, déjà, était à contre-courant des mœurs maniérées de son époque.

— Je peux ?

Oh non… Ça fait à peine dix minutes que le train a démarré, et je pensais être tranquille. J’avais même posé mon sac et mon manteau à côté de moi pour décourager les importuns. Après tout, ce n’est pas la place qui manque, en ce dimanche soir… Je lève les yeux vers l’intrus et je réalise que j’ai déjà vu ce visage, ces yeux gris qui me sondent, interrogateurs. C’est le type de vendredi. J’ai l’impression que ce n’est pas un hasard, ce serait trop énorme. Comment m’a-t-il retrouvée ? Il a dû parcourir toute la rame à la recherche d’une tête connue. Sans un mot, à contrecœur, je me lève pour monter mes affaires sur le porte-bagage. Il m’aide à porter mon sac et sa main frôle la mienne. Elle est chaude. Étrangement, je frissonne. Un faible « merci » franchit la barrière de mes lèvres. Je me rassois en me collant le plus possible à l’accoudoir de droite pour m’éloigner.

— Qu’est-ce que tu lis ?

— Hum ? Ça…

— Ah oui, je connais, j’ai vu le film.

— Le film ? Mais ça n’a rien à voir !

Je me rends compte que j’ai presque crié. Aussitôt confuse, je sens une chaleur envahir mes joues. Il sourit, mais ne se moque pas.

— On trouve rarement des adaptations fidèles, c’est sûr.

Il me dévisage d’un regard pénétrant. Gênant. Peut-être attend-il une approbation ? Voyant que rien ne vient, il ne se formalise pas et reprend :

— Au fait, je m’appelle Maxime et toi ?

Il faut répondre ? On dirait bien que oui. Je pose mon roman sur la tablette, résignée à participer à la conversation.

— Solveig... Tu fais quoi ici ?

Ma question est un peu brusque, je ne suis décidément pas douée pour les manières.

— J’adore ton prénom ! Je retourne à Tulle où je suis étudiant, à l’école d’infirmiers…

— À Tulle ? Il n’y a pas d’école d’infirmiers à Toulouse ? Et vendredi, tu lisais un manuel d’histoire…

Mon Dieu, j’ai vraiment dit tout ça ? Je dois être cramoisie à présent, d’autant plus que Maxime me regarde en riant…

— Si si, il y a des écoles à Toulouse, mais j’habite Tulle. Je rendais visite à mon père, ce week-end. Et pour ce qui est de l’histoire, tu es observatrice et tu as une bonne mémoire. Je n’ai pas choisi de l’étudier, mais c’est ma passion. Avec la poésie.

— Pardon…

— Pourquoi tu t’excuses ?

— Je ne voulais pas être indiscrète.

Je fais mine de replonger dans mon livre, mais je ne parviens pas à m’y mettre vraiment. Mes yeux parcourent les lignes, mais mon esprit n’y est pas. Je serai bien incapable de dire quel passage je relis… Le dialogue avec Maxime tourne en boucle dans ma tête. Je ressasse mes paroles en me maudissant. Au bout d’une éternité, j’ose quelques coups d’œil discrets en sa direction. Il semble pensif. Je me lève pour aller aux toilettes, en m’excusant à nouveau. J’y reste un très long moment parce que je n’ose plus revenir à ma place. C’est idiot. Je me trouve complètement stupide. Bon sang, j’ai dix-neuf ans. Il serait temps de grandir un peu. J’ouvre la cabine et m’avance en titubant dans la rangée de sièges. Le train s’arrête dans un grand bruissement. Je dois me mettre de côté pour laisser passer les voyageurs qui descendent. Lorsque je peux retourner m’asseoir, deux wagons plus loin, Maxime n’est plus là. Je regarde dehors et je le vois marcher avec son sac sur le dos. Il s’engouffre dans les escaliers.

J’ai soudain envie de lui courir après pour lui dire que ce n’est pas moi… pas la vraie moi. Que je suis une fille intelligente et intéressante, pas une handicapée de la communication. Mais ce serait encore plus humiliant, et de toute façon le train s’ébranle.

Je prie pour ne plus jamais croiser son chemin.

Et pourtant, il ne quitte plus mes pensées.

Balade ou ballade?

Une semaine de plus s’affichait au compteur de mon temps de stage. J’étais maintenant un peu plus à l’aise dans le service. Je prenais conscience des difficultés rencontrées par l’équipe, au-delà du travail quotidien. S’occuper de ces enfants pas comme les autres pouvait s’avérer épuisant aussi bien physiquement que moralement. J’avais pu mesurer l’importance de la stabilité et de la constance de l’environnement et des soins. Et cela impliquait de refaire et redire inlassablement les mêmes choses, patiemment, sans s’agacer. J’y trouvais cependant mon compte. Cette absence d’improvisation était finalement aussi rassurante pour mes petits pensionnaires que pour moi. Par contre, lorsqu’une crise surgissait et qu’il fallait être réactif et efficace sans perdre de temps, je me retrouvais en difficulté, parfois incapable de trancher sur la bonne attitude à adopter. Mais je sentais que cela allait venir, c’était pour moi une expérience inédite qui m’obligeait à sortir de mon état habituel pour tendre à devenir une « super moi » capable de décisions, d’actions et de paroles appropriées. Je sentais que le regard des autres à mon égard changeait aussi. Quand je parlais, on m’écoutait un peu plus attentivement. C’était une belle victoire qui me permettait de gagner en confiance.

En parallèle, un redoux et une absence de pluie avaient permis une sortie en fin de journée. Je découvris Limoges et ses petites ruelles pavées, ses maisons à colombages, ses boutiques proprettes, ses passants polis et souriants. J’appréciai particulièrement de me promener sur les bords de Vienne, arpentant les chemins d’un pont à l’autre. Cette nouvelle activité me permettait de m’aérer le corps comme l’esprit. Parce qu’enfermée chez ma tante, je n’arrivais pas à me concentrer sur mes lectures, ni même sur un film. Peut-être bien qu’un certain Maxime occupait mes pensées. Nous n’avions pas beaucoup échangé, nous nous étions vus deux fois seulement… Mais son visage était dès lors comme gravé dans mon esprit.

Il faut sans doute préciser un fait de la plus haute importance, dans cette affaire du moins. Le dimanche précédent, j’avais passé la dernière demi-heure de train absorbée dans ma playlist musicale. Ce n’est que tard, le soir, dans la chambre d’amis de ma tante, que j’avais ouvert mon roman pour essayer de lire un peu avant de dormir. Et c’est là, installée dans le lit, bien au chaud sous la couette, que j’avais vu un feuillet plié en quatre s’échapper d’entre les pages. Je l’avais déplié avec précaution, le cœur tapant. Il n’y avait ni message personnel, ni signature. Juste une poésie, écrite à la main. L’écriture penchée était jolie, quoiqu’un peu nerveuse, mais sans doute l’auteur de ces lignes avait-il été pressé par le temps.

Aux premiers vers, j’avais reconnu El Desdichado… Je n’ai jamais vraiment compris ce poème, mais j’en ai toujours adoré la magie des mots, leur façon élégante et énigmatique de s’allier, la beauté du phrasé et la sonorité romantique qui s’en dégage quand on le lit à voix haute.

« Je suis le Ténébreux, - le Veuf, - l’Inconsolé,

Le Prince d’Aquitaine à la Tour abolie :

Ma seule Étoile est morte, - et mon luth constellé

Porte le Soleil noir de la Mélancolie.

Dans la nuit du Tombeau, Toi qui m’as consolé,

Rends-moi le Pausilippe et la mer d’Italie,

La fleur qui plaisait tant à mon cœur désolé,

Et la treille où le Pampre à la Rose s’allie.

Suis-je Amour ou Phébus ?... Lusignan ou Biron ?

Mon front est rouge encor du baiser de la Reine ;

J’ai rêvé dans la Grotte où nage la sirène…

Et j’ai deux fois vainqueur traversé l’Achéron :

Modulant tour à tour sur la lyre d’Orphée

Les soupirs de la Sainte et les cris de la Fée. »1

Nul besoin d’être très perspicace pour deviner la provenance du message. Quant à sa signification et son but, voilà de quoi alimenter mes réflexions de la semaine. Mon imagination tournait à plein régime et mon cœur avait tendance à s’emballer, sans cesse temporisé par ma raison, trop cartésienne pour me laisser aller au bout de mes délires.

***

Et le vendredi soir est enfin arrivé. Je suis assise à bord du train, j’ai du mal à tenir en place. Je vérifie sans arrêt ma tenue, me tortille, sors un livre, le range, mets mes écouteurs, les repose, ouvre un paquet de gâteaux, me sens rassasiée à la première bouchée, essaie de ne pas tenir compte de la boule qui s’est nouée dans mon estomac…

Enfin, le convoi ralentit et le contrôleur annonce l’arrivée en gare de Brive. Sa correspondance. Mon cœur est sur le point d’exploser. Je guette par la fenêtre pour essayer d’apercevoir Maxime et savoir dans quelle rame il va monter. Dans la cohue, impossible de le distinguer. Je me rassois, fébrile, m’attendant à ce qu’il surgisse à tout moment à la porte du compartiment.

Le train est reparti depuis vingt minutes à présent. Maxime n’est pas apparu. J’ai la quasi-certitude qu’il ne viendra pas…

En partance

Il n’était pas venu, en effet. Je n’avais aucun moyen de le contacter, encore moins le courage de le faire. À partir de ce vendredi, dix-sept heures cinquante-huit exactement, j’avais compris que j’allais passer un week-end désastreux. Enfermée dans ma chambre, rejetant les propositions de mes parents, j’avais consacré mon temps à parcourir les réseaux sociaux, moi qui n’y vais jamais d’habitude.

J’avais prétexté une recrudescence de travail pour être tranquille, mais mon air soucieux inquiétait ma mère. Je l’avais entendue téléphoner à sa sœur pour savoir si quelque chose s’était mal passé au niveau du stage. Ma tante avait dû être bien surprise, car j’avais passé la semaine sur un petit nuage.

Facebook, Copains d’avant, Instagram, et même Viadeo et LinkedIn, j’avais essayé tous les sites que je connaissais. Mais mes recherches étaient vouées à l’échec : je ne savais ni son nom de famille ni son année de naissance. Rechercher un Maxime suivant des études d’infirmier à Tulle était bien plus difficile que je me l’étais imaginé. Il semblait n’être inscrit sur aucun de ces sites et je manquais d’imagination et de sens pratique pour découvrir un autre moyen de retrouver sa trace.

De toute façon qu’aurais-je fait si j’avais déniché son profil ? J’aurais, certes, peut-être eu la chance de posséder une photo et quelques informations sur lui, mais n’aurais sans doute pas osé l’aborder. Mieux valait essayer de tout oublier et de passer à autre chose. En me convainquant de cela, je retrouvai un peu d’apaisement. Le côté rationnel de mon cerveau se rassurait en affirmant que j’avais besoin de me concentrer sur mes études et que cette source de distraction, voire de perturbation, devait être écartée. Mon cerveau émotionnel, lui, semblait penser autre chose, mais pour l’heure, je parvenais à le faire taire.

***

Le paysage défile, faiblement éclairé. Je me laisse transbahuter par le train, ressentant chaque soubresaut et chaque coup de klaxon intempestif, comme une agression à ma torpeur indolente. De temps à autre, nous traversons une commune, à toute allure et je me laisse distraire un instant par les éclairages publics.

Une dame s’est assise à côté de moi. Elle a sorti son tricot et s’affaire dans un silence entrecoupé par le cliquetis précis et régulier de ses aiguilles. Bêtement, je me demande s’il n’est pas interdit de voyager avec de telles armes acérées.

Un bruit métallique retentit, accompagné d’un mouvement de décélération qui me donne un haut-le-cœur. Déjà deux heures et demie que le train est parti. Il entre en gare de Brive.

Et soudain, je le vois, debout sur le quai. Indéchiffrable et immobile. Blouson et sac à dos. Le convoi le dépasse et s’arrête avec un grand chuintement.

S’attend-il à ce que je descende pour aller le voir ? Est-il venu de Tulle pour cinq minutes partagées sur un quai de gare ? Mon cœur s’emballe et je demande à la vieille dame de me laisser passer. Je trébuche à moitié dans le couloir en me précipitant vers la porte laissée ouverte par les voyageurs qui sont déjà descendus. Je reste sur le marchepied et passe la tête par l’ouverture. Je ne le vois plus. Je descends complètement et pivote sur moi-même. Le quai est presque vide, les passagers pressés ont fini de quitter les lieux. Quelques personnes se disent au revoir, d’autres grimpent dans les wagons, chargées de lourdes valises. Mes yeux ne le trouvent toujours pas. Ai-je rêvé ? Me cherche-t-il aussi ? Est-il reparti ? Monté dans le train ?

Le sifflet du chef de gare retentit. Je m’élance dans la voiture, juste avant que les portes ne se referment. La locomotive se met en branle, entraînant à sa suite les wagons. Je reste là, dans le sas, désorientée, chamboulée, vidée.

— Salut…

Je me retourne vivement. Maxime.

— Mais… Le train repart… sont les seuls mots qui me viennent.

Il sourit. Ses yeux pétillent. Les papillons dans mon ventre ont repris du service. Sentant mes jambes défaillir, je m’accroche à l’étagère du porte-bagage.

— Je sais, répond-il. Tant pis, je rentrerai dans la nuit. Ou demain. Peu importe.

— Comment savais-tu que je serais dans le train ?

— Je ne le savais pas. Je l’espérais.

— Le poème… je prononce ce mot d’une voix faible, un peu rauque, vidée de sa substance.

— Il t’a plu ?

— Il est magnifique… et mystérieux… un peu triste aussi…

— Comme moi ?

— Je ne sais… Pour « triste », je veux dire…

Je rougis en réalisant qu’en répondant à sa provocation, je viens de sous-entendre que je le trouve beau…

— Solveig…

— Oui ?

— C’est toi qui es mystérieuse et magnifique…

Je ne dis plus rien. Je me sens soudain toute légère. Il tend une main vers moi et saisit une mèche de mes cheveux, qu’il caresse doucement. Ce geste, ajouté à son regard perçant, me fait frissonner de la tête aux pieds. Je suis à fleur de peau. Je relâche mon appui et fais un pas vers lui.

En bonne voie

Le train freine brusquement et je suis projetée contre Maxime, qui vacille mais ne tombe pas. Au contraire, il me retient. Accrochée à son blouson, je lève les yeux vers lui et nous nous regardons sans ciller. Le temps semble suspendu. Contenue dans ses bras qui me réchauffent, je me sens bien, protégée. Je monte sur la pointe des pieds, je le vois s’approcher de moi…

Soudain, il me repousse et s’écrie :

— Merde, Limoges ! Ton sac, vite !

À peine le temps de réaliser et de me retourner, que je suis bousculée par les personnes qui se dirigent vers la sortie. Je dois vite remonter cette marée humaine à contre-courant. Le stress m’envahit, il faut jouer des coudes et je n’aime pas ça. La vieille dame au tricot me regarde bizarrement quand j’arrache mes affaires du porte-bagage et me précipite vers la sortie. Peu importe, je n’ai pas le temps de lui dire au revoir. Je saute du marchepied juste avant le coup de sifflet et j’arrive directement dans les bras accueillants de Maxime.

Une fois à quai, nous rions comme deux idiots. Je suis un peu essoufflée, mon teint a certainement dû rosir et je me sens euphorique. J’esquisse quelques pas en direction de la sortie, mais Maxime me rattrape et m’oblige à m’arrêter pour lui faire face. Il redevient sérieux. Je peux voir son regard se voiler. Il saisit mon visage de ses deux mains et me fixe avec intensité, comme s’il voulait imprimer mon image dans son cerveau. C’est alors qu’il ferme les yeux et se penche vers moi.

Je l’observe faire, comme au ralenti. Sensation irréelle. J’incline légèrement ma tête, prête à écouter mon cœur. Le contact entre nos lèvres s’établit tout en douceur. Sa bouche est chaude et délicate. De délicieux picotements se diffusent dans tout mon corps. Je me sens fondre, littéralement. Il y a une telle prévenance dans ses gestes… Comme s’il craignait de m’effaroucher. Sa bouche se fait caressante, imprimant de minuscules baisers sur mes lèvres.

Et puis un déclic se produit en moi. C’était exquis de recevoir ses attentions mais j’ai envie de lui donner, moi aussi, autant de plaisir. Je deviens plus active. J’attrape doucement sa nuque et caresse ses cheveux, maladroitement. J’entrouvre mes lèvres en soupirant et laisse libre cours aux baisers passionnés qui sommeillaient en moi depuis trop longtemps. Maxime semble apprécier. Ses mains quittent mes joues. Elles descendent lentement le long de mon dos avant de se loger au creux de mes reins. Une douce chaleur m’envahit.

Ses bras se referment plus étroitement autour de moi, m’obligeant à me rapprocher encore. Nos deux corps se retrouvent collés l’un contre l’autre. Serrée de cette façon, j’ai l’impression qu’il veut me posséder. Et c’est ce que je souhaite, à ce moment. M’offrir à lui, corps et âme. Même si je ne le connais pas. Cela ne s’explique pas. Submergée par l’émotion, je détourne la tête et la pose contre son épaule, profitant de cette étreinte très rapprochée pour reprendre mon souffle. J’ai le sentiment d’avoir trouvé ma place. Je voudrais ne jamais la quitter. Je respire son odeur boisée. C’est tellement bon, comme si j’étais enfin complète…

***

Il faut pourtant sortir de cette position si étrangement intime et naturelle. Nous regagnons les escalators et nous élevons en silence vers la passerelle de verre qui surplombe les voies de chemin de fer. Ma main est bien au chaud dans celle de l’élu de mon cœur. Je marche à son rythme, m’arrête en même temps que lui pour regarder un train passer, repars en suivant son pas. Je me serre contre son corps qui me domine, il passe un bras possessif autour de mes épaules. Nous nous regardons en souriant. C’est magique. Je suis là et ailleurs en même temps. Nous débarquons dans le hall et scrutons le panneau d’affichage. Pas de train pour Tulle au départ cette nuit… Maxime devra repartir demain très tôt. Cela ne semble pas le déranger.

Nous sortons de la gare aux allures de champignon, hésitant sur la marche à suivre. Impossible de le faire venir discrètement chez ma tante, elle m’attend au salon les soirs où je viens dormir chez elle. Pourtant, je n’ai aucune envie de le laisser seul. J’envoie de suite un texto disant que j’ai raté mon train et que je n’arriverai que le matin, excuse un peu bancale à cette heure-ci, mais peu importe.

Nous nous asseyons sur un banc du Champ de Juillet et commençons à discuter à voix basse, nous découvrant une multitude de points communs. La lecture, la poésie, l’art en général, et bien d’autres choses encore. Mais bien vite, je commence à frissonner… L’humidité de la nuit nous tombe dessus sans prévenir. Nous nous levons pour marcher, faisant le tour du parc. Maxime m’entoure de ses bras et me frictionne, mais nous nous voyons mal passer la nuit ainsi.

Je propose que nous revenions vers la gare pour nous y réchauffer. Nous sortons des allées pour rejoindre la route. Mon regard accroche alors une enseigne lumineuse. Bien vite, je m’aperçois que Maxime observe aussi la façade de l’hôtel. Il me jette un coup d’œil interrogatif. Je sens ma raison décliner. Le peu d’inhibition qui me reste me crie de ne pas y aller. Mais mon dilemme est d’autant plus profond que tout mon corps aspire à un lâcher-prise total. C’est la première fois que je me rapproche d’un garçon. Je ne m’attendais pas à ce que ce soit si fort, si soudain. Entre retenue et impulsion, je reste un moment à hésiter…

Escale Nocturne

Le veilleur de nuit nous sourit en posant son journal sur la banque d’accueil.

— Salut les jeunes. C’est pour une heure ou pour la nuit ?

Oh. C’est donc ce genre d’hôtel. Je me sens rougir. Détournant le visage, je préfère laisser Maxime gérer la situation. Pendant que je fixe le bout de mes chaussures, je l’entends qui répond, très à l’aise :

— C’est pour dormir.

— Ok les jeunes. Il faut payer d’avance. C’est cinquante euros sans les petits déjeuners.

Maxime se tourne vers moi et me demande si ça m’ira, de prendre un café à la gare. J’acquiesce. Il sort son portefeuille et tend une carte bancaire. Très gênée, je n’ose pas intervenir et le laisse payer. Clef en main, nous gravissons un étroit escalier peu éclairé. Les marches sont recouvertes d’une moquette épaisse qui amortit le bruit de nos pas.

Nous y voilà, chambre douze. Je pose mon sac dans un coin et regarde autour de moi. C’est petit mais très correct et surtout, ça a l’air propre. Le décor est plutôt vieillot, mais sobre. Détailler les lieux me donne une contenance et apaise le rythme effréné de mon cœur. Au mur, j’observe un tableau, pas très original, qui représente une nature morte. De chaque côté du lit, une table de chevet est surmontée d’un petit abat-jour pourpre avec des pampilles. C’est la seule touche colorée. Le reste du mobilier et des accessoires se décline dans des tons gris et beige. Les coussins et le couvre-lit sont blancs. Le sol est recouvert de plancher stratifié qui semble avoir été posé récemment.

Je m’assois sur le bord du lit, totalement intimidée. Je ne suis pas naïve, je sais parfaitement pourquoi nous sommes ici et je crois que j’en ai très envie. Mais il y a un petit moment de flottement qui me plonge dans l’embarras. Maxime sort de la salle de bains où il était allé se laver les mains. Il prend place à côté de moi.

— Ça va ?

Je hoche la tête en lui souriant. Sa présence illumine la pièce et me fait oublier en partie mes appréhensions.

— Tu as sommeil ?

— Non, pas du tout. Et toi ?

Il fait non de la tête, l’air légèrement soucieux à présent. Même si je tremble un peu, mon corps est empli de désir pour ce garçon que je connais à peine et qui me dévisage toujours avec autant d’intensité. Il se penche vers moi, retrouvant le chemin de mes lèvres, et nous basculons sur le lit. Je me laisse aller, comme dans un rêve. Mon côté rationnel se serait-il enfin débranché pour laisser libre cours à ma spontanéité et à l’expression de mes désirs ? Pas le temps de réfléchir à la question, me voilà allongée sur le dos, surplombée par Maxime qui m’embrasse de plus en plus fougueusement. Chaque baiser embrase un peu plus mes entrailles. Tout en y répondant, j’envoie balader mes chaussures et referme mes jambes autour des siennes. Je m’accroche à lui comme si ma vie en dépendait. Quelles sont ces sensations qui m’assaillent et me coupent le souffle ?

Je sens ses mains chercher un passage entre mes habits et je me cambre plus pour lui accorder l’accès qu’il réclame. La pulpe chaude de ses doigts effleure mon dos, mes côtes, mon ventre, laissant sur mon corps des sillons incandescents. Il se rapproche toujours plus des zones sensibles et inexplorées qui appellent ses caresses autant qu’elles les redoutent. Sans vraiment réfléchir, j’attrape son pull et le fais glisser par-dessus sa tête. Ça l’oblige à reculer un peu, et me permet au passage d’admirer son torse ciselé. Mes doigts partent à la découverte de chaque courbure, chaque contour dessiné de ses muscles et ses os parfois saillants. À son tour, il me déshabille et ses yeux gris détaillent mon anatomie, seulement recouverte d’une lingerie basique. Cela m’importe peu, je me sens belle, désirable dans le miroir de son regard. Il s’assoit juste à côté de moi et ôte son pantalon. Son boxer ne laisse pas de doute quant à son désir. Je prends conscience que c’est moi qui le lui inspire. À cette idée, un brasier envahit mes joues. Nos peaux se frôlent sans se toucher. Je le fixe, hagarde, sans oser dégrafer les derniers remparts de mon intimité, mais je n’en ai pas besoin. Il fond sur moi et m’en déleste, impatient de goûter chaque parcelle de ma peau. Sa bouche brûlante parcourt mon épiderme. Je le laisse faire, offerte, au bord de la combustion.

Une impression d’imminence me saisit. Je m’agrippe à son boxer et le baisse jusqu’à ce qu’il tombe à terre. Je n’en reviens pas d’être aussi entreprenante ! Mes doigts, soudain indépendants de ma volonté, s’enroulent autour de son membre, avides de ce contact étrange et intime. Ma curiosité me pousse à ouvrir les yeux et observer impudiquement les mouvements que j’effectue de mes mains. Maxime soupire bruyamment mais ne me laisse pas le temps de continuer mes va-et-vient. Sa bouche poursuit sa route sur ma peau recouverte de frissons et finit sa course entre mes jambes, me plongeant dans un état d’effarement. Tout cela ne peut être réel. Ce n’est pas moi.

Pourtant si. L’explosion arrive si vite et si fort que je n’y étais pas préparée. Elle se répercute dans tout mon être, encore et encore. J’en perds la notion du temps, de l’espace, je me laisse entraîner dans le tourbillon de plaisir qui remonte de mon bas-ventre et irrigue chaque partie de mon corps jusqu’à leur extrémité.

Quand, à bout de souffle, je reprends conscience, Maxime est en train de fouiller dans la poche de son jean. Il en sort un préservatif qu’il enfile sans tarder.

— Tu es d’accord ? me demande-t-il soudain très sérieux.

Je n’ai pas le temps de réfléchir et ne pense même pas à lui faire part de mes appréhensions.

— Oui.

Maxime grimpe sur moi et marque un temps d’arrêt. Nos yeux s’arriment, ma respiration accélère. J’ai envie et peur à la fois. Je sens le sexe de Maxime frotter contre le mien, ravivant une sensation lancinante et chaude. Comme s’il comprenait mon besoin de douceur, il me pénètre lentement en m’embrassant. La douleur initiale me surprend et je me raidis un instant. L’a-t-il remarqué ? La tendresse de ses gestes, les caresses qu’il y associe, m’apportent vite un apaisement. Je me sens étrange, ainsi emplie par lui. Tentant d’apprivoiser cette sensation nouvelle, je n’ose trop bouger. J’ondule à peine, dans un état second, mais rapidement, je vois son visage se transformer. L’imaginer au bord de la jouissance me permet enfin me détendre et de remuer à l’unisson. Cela semble libérer aussi quelque chose en lui, puisqu’il bouge plus fort, plus vite, encore et encore. Il me regarde, bouleversé, avant de s’écrouler sur moi. Je suis exténuée. Tellement comblée aussi. Tout a été si rapide.

Serrée contre Maxime, je sens dans ma poitrine l’écho des battements erratiques de son cœur. Ainsi lovée, j’aimerais ne plus quitter ce doux cocon de bras et de draps entremêlés. Le sommeil nous cueille rapidement et nous nous endormons enlacés.

Atterrissage

Je m’étais réveillée entre les bras de Maxime, courbaturée autant que comblée. Assez intimidée aussi. J’avais essayé de m’échapper discrètement de son étreinte pour remettre une distance respectable entre nous. Mais mes mouvements l’avaient à moitié réveillé et il avait raffermi sa prise autour de moi en grognant. Alors, j’étais restée immobile, calée contre lui, à réfléchir à ce qui m’arrivait. Cette déferlante qui s’était abattue sur moi et m’avait entraînée bien au-delà de mes limites. Moi qui avais toujours eu l’impression de me cantonner à une position de spectatrice, me découvrais soudain actrice. C’était inédit. Avec Maxime, j’avais expérimenté en très peu de temps bien plus qu’au cours de toute ma vie. Ma vie avant lui. Car désormais, je sentais qu’il me faudrait raisonner en « avant Maxime » et « après Maxime ». Comme si son apparition marquait l’avènement d’une ère nouvelle.

***

Concentrée sur mon discours intérieur, je ne l’ai pas vu ouvrir les yeux. Quand mon regard croise le sien, je m’aperçois qu’il m’observe en souriant. De ce sourire chaud et dévastateur qui restera à jamais imprimé dans ma rétine. Je me sens rougir et détourne les yeux pour fixer un point lumineux qui filtre entre les volets. J’ai du mal à comprendre comment tout ceci est arrivé. C’est allé tellement vite.

Maxime saisit mon menton pour me forcer à le regarder. Il dépose un tendre baiser sur ma bouche. Paradoxalement cette intimité m’effraie tout autant qu’elle m’excite. Je réponds chastement, avant de fuir vers la salle de bain.

Me voilà enfermée dans la petite pièce. J’entreprends de me doucher rapidement. Des pensées confuses m’assaillent. Je m’active, incapable de profiter de l’instant. Quelques minutes après que l’eau ait cessé de couler, Maxime frappe.

— Tu me laisses entrer ?

— Pour quoi faire ?

Encore une fois, j’ai parlé trop vite. Je me mords la lèvre avant d’ouvrir la porte. Me trouvant enrobée dans une serviette, Maxime me sourit et se dirige vers la douche. J’ose à peine le regarder. Je sors ma trousse de toilette de mon sac de voyage et me concentre sur le brossage de mes cheveux. Mais la glace reflète l’image impudique de mon amant, puisqu’il faut bien l’appeler ainsi, en train de se laver. Dos à moi, il fredonne sans l’ombre d’une gêne. Mon regard dérive sans cesse vers son corps qui a encore pour moi l’étrangeté de la nouveauté. Il coupe l’arrivée d’eau et attrape une serviette, révélant au miroir certaines parties de son anatomie que je n’avais pas vraiment eu l’audace de détailler. Mon cœur s’emballe, à mesure que mes joues s’empourprent. C’est ce moment que son regard choisit pour croiser le mien. Je me détourne. Flagrant délit de voyeurisme. Lorsque je relève la tête, un nouveau sourire me percute.

— Tu es belle quand tu rougis.

— Merci.

J’ignore ce qu’il faut répondre à un compliment. J’ai pourtant envie de lui dire mille choses à mon tour. Que je le trouve beau, aussi. Que je suis heureuse d’avoir franchi une étape importante avec lui. Qu’il a réveillé en moi des torrents d’émotion. J’aurais aussi aimé lui demander ce qu’il me trouve. Car au fond, cela reste bien mystérieux pour moi. Mais les mots ne peuvent contourner la boule qui s’est formée au fond de ma gorge. Je me contente donc de déglutir avec difficulté et de lui adresser l’esquisse d’un sourire. Un sourire qui veut dire un peu tout ça à la fois.

Maxime, serviette autour de la taille, s’approche de moi, fixant mon reflet, et m’enserre. Je me coule dans ses bras, heureuse, euphorique presque, même s’il m’est difficile de l’exprimer.

Nous nous détachons à regret, il faut bien se rhabiller. Dès que c’est fait, nous regagnons la rue dans la fraîcheur d’un pâle matin d’automne.

— Je n’ai plus le temps pour un café à la gare, annoncé-je en regardant l’heure. Ma tante part dans moins de quarante minutes et c’est elle qui m’emmène au stage.

— Alors je te raccompagne, dit Maxime. Je n’ai pas envie de te quitter tout de suite.

— Et ton train ?

Il hausse les épaules.

— Je prendrai le suivant.

— Et tes cours ? insisté-je encore.

— Je n’irai pas, aujourd’hui, rit-il sans avoir l’air de s’en soucier.

Il prend mon sac sur son épaule et nous nous mettons en route, dans les rues pentues. Je profite de cette promenade à ses côtés. Le silence n’est pas pesant lorsque l’on a la certitude d’être à sa place. C’est précisément ce que je ressens près de Maxime.

Je m’arrête quelques mètres avant d’arriver chez Françoise.

— Nous y sommes, c’est la maison aux volets rouges.

— Dommage, j’aurais aimé marcher encore un peu à tes côtés, avoue Maxime en déposant mon sac à terre.

Un rire s’échappe de ma gorge, on dirait que je progresse dans la spontanéité.

— On se revoit le week-end prochain ?

— J’y compte bien ! Tiens, je te donne mon numéro, en attendant.

— Oh, ce n’est pas la peine. Je préfère te le dire : je ne t’appellerai pas, dis-je sans arrière-pensée.

Je regrette aussitôt ma franchise. Il a l’air soucieux, et je m’en veux d’être à l’origine de sa mine contrariée. Mais c’est pourtant vrai. Je fuis les conversations téléphoniques comme la peste. Je ne sais jamais quoi dire, c’est encore pire qu’en face à face.

— Ou alors peut-être des SMS, ajouté-je pour adoucir ma brusquerie.

Le visage de Maxime se décontracte. Il me prend dans ses bras. Je me sens décoller du sol. Il tourne. Je me sens légère comme une plume quand il me soulève ainsi. C’est inédit, délicieux.

— D’accord, petite Solveig. Puisqu’avec toi rien n’est banal, j’ai une proposition à te faire !

Parenthèse

« Lundi 31 octobre,

Tôt ce matin, Maxime m’a raccompagnée chez ma tante après notre première nuit de rêve. Impression de légèreté. C’est comme si je flottais toute la journée. Pas vu passer le stage. Pas pu manger ce soir… Trop de papillons dans le ventre. Françoise ne m’a posé aucune question, mais à son air jovial j’ai le sentiment qu’elle me devine (…) »

Ce soir-là, mon livre m’avait manqué. Couchée dans la chambre de ma tante, les yeux rivés au plafond, le sommeil ne venait pas. Je savais mon exemplaire de Raison ou Sentiments entre de bonnes mains. J’imaginais Maxime en tourner les pages, poser ses yeux sur les mots qui m’avaient tant fait chavirer, se délecter de la poésie et de la magie de ces phrases cent fois relues. Mon cœur s’emballait quand j’y songeais.