La Pandémie en science-fiction - Christophe Becker - E-Book

La Pandémie en science-fiction E-Book

Christophe Becker

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Beschreibung

Confinements successifs, mise au pas de l'économie, saturation des hôpitaux, pénuries, isolement, augmentation des inégalités intra et internationales : l'apparition du SARS-Cov-2 fin 2019 a engendré un bouleversement sans précédent de l'équilibre mondial. Agissant comme un révélateur, la pandémie de Covid-19 a soulevé des questions essentielles sur notre capacité à "faire société", aussi bien que sur notre rapport à l'écosystème. La science-fiction représente en la matière, et comme bien souvent, un champ de réflexion particulièrement fécond pour penser la situation contemporaine : aussi le présent volume s'attache-t-il à mettre en lumière le motif de la pandémie dans l'imaginaire science-fictionnel. Du XIXe siècle à nos jours, dans la littérature comme au cinéma, il s'agit d'analyser comment la science-fiction s'empare de ce thème, et permet de penser les différents enjeux d'une épidémie et ses conséquences individuelles et collectives.

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Remerciements à :

Danièle André, présidente de l’association Stella Incognita, car nous lui devons l’idée de cet ouvrage.

Jérôme Goffette, qui s’estt occupé de la mise en forme de ce volume.

Bleuñwenn Jumin-Conan, pour son illustration originale en couverture.

Et à tous les membres de l’association Stella Incognita qui arpentent avec passion le domaine de la science-fiction.

Sommaire

Christophe Becker et Clémentine Hougue

Introduction : Penser l’après ?

Alexandre Marcinkowski

La bande à bacilles. La belle époque des agents pathogènes dans la littérature de merveilleux scientifique (circa 1880-1930) ?

Nadège Langbour

U4

ou la pandémie dans les fictions pour la jeunesse

Héloïse Thomas

« Have you considered the perfection of the virus? » Pandemics, Apocalypses, and the Arts

Stefania Iliescu

Le virus du langage dans

The Flame Alphabet

de Ben Marcus

Helen Mundler

From the

Unheimlich

to the new

Heimlich

: rereading Margaret Atwood’s

Maddaddam

trilogy from the perspective of Covid-19

Jeanne Ferrier

« Grizzly ghouls from every tomb are closing in to seal your doom » : les zombies, pandémie filmique du XXI

e

siècle

Manouk Borzakian

Des zombies au Covid-19, l’interminable apocalypse

Jean-Luc Gautero & Camille Noûs

La Peste

Résumés

Penser l’après ?

« Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés »

Jean de La Fontaine, « Les animaux malades de la peste »

Fables, Livre VII, 1678-1679

« You were sick, but now you’re well again, and there’s work to do »

Kurt Vonnegut, Timequake, 1997

L’apparition du virus COVID-19 à Wuhan en Chine en novembre 2019 a profondément bouleversé notre façon d’envisager l’équilibre mondial. Avec l’instauration d’un confinement généralisé et l’obligation, pour chacun, de limiter ses déplacements en vue d’endiguer la pandémie, la plus grande partie des systèmes politiques ont constaté la difficulté, voire, dans certains cas heureusement plus rares, l’impossibilité de lutter de manière efficace contre une menace virale de grande échelle. Cette situation, invraisemblable il y a peu de temps encore, avec son lot d’appréhensions, d’impatience voire de soupçons vis-à-vis du pouvoir en place, nous interroge à la fois dans notre position de lecteur et de critique. Dans quelle mesure les événements que nous traversons tous collectivement peuvent-ils être documentés par la science-fiction et quels enseignements le genre peut-il apporter ?

La fonction de modélisation cognitive du réel qu’endosse la littérature1 permet d’informer, de discuter, de mettre en question la réalité. On trouve déjà chez Boccace le motif d’une pandémie qui pose un jalon historique important dans les liens entre imaginaire et pandémie. En effet, une épidémie de peste noire (le récit encadrant) permet d’introduire une série de nouvelles, correspondant aux différentes histoires narrées par un groupe de personnes confinées. Ces récits reposent sur un jeu de contraintes, chaque histoire empruntant à un registre différent. Tout en explorant un panorama de tonalités variées, le texte de Boccace met en évidence la fonction de l’imaginaire : il s’agit, pour les confinés, de « tuer le temps » ; aussi la relation entre ce « contexte » (qui est aussi un paratexte) et l’imaginaire estelle profondément liée à la question téléologique.

La pandémie : une expérience du temps de la fin

Outre Boccace, ce thème de l’épidémie traverse depuis longtemps la littérature : Montaigne (Les Essais, tome 3, chap. 12, 1595), comme Daniel Defoe (A Journal of the Plague Year, 1722) ou Georges Didi-Huberman (Memorandum de la peste, 1983) donnent leur version, témoignage, reconstitution ou version fantasmée de la progression de la peste sur le continent européen. Les approches varient néanmoins sensiblement suivant les époques, parfois de manière contre-intuitive : alors que la science pastorienne se développe, la « proto science-fiction » francophone, au tournant des XIXe et XXe siècles, ne s’empare pas du thème microbien-bactérien de manière aussi importante qu’aurait pu le laisser penser le tournant capital que représente cette nouvelle méthode scientifique, comme l’explique Alexandre Marcinkowski dans « La bande à bacilles. La belle époque des agents pathogènes dans la littérature de merveilleux scientifique (circa 1880-1930) ? »

Depuis, le motif de la pandémie a gagné le cinéma, la bande dessinée et les jeux vidéo, s’adressant aussi bien aux adultes qu’aux adolescents. Toutefois, comme l’explique Nadège Langbour dans « U4 ou la pandémie dans les fictions pour la jeunesse », la fiction pandémique est plus rare dans la littérature destinée aux adolescents et jeunes adultes : la chercheuse analyse ainsi la manière dont la quadrilogie U4 (2015), écrite par quatre romanciers et romancières (Carole Trébor, Florence Hinckel, Yves Grevet et Vincent Villeminot), tisse un jeu intertextuel pour aborder l’épidémie à destination des adolescents.

Quels que soient le contexte historique ou le medium, il est possible de concevoir l’épidémie comme un nœud temporel, qui redéfinit la chronologie de nos sociétés en un « avant » et un « après ». Ce nœud est un kaïros, un instant décisif : suspendant le chronos (le temps linéaire, chronologique), il marque une opportunité, une occasion à saisir – avec prudence (phronesis), recommandait Aristote dans L’Éthique à Nicomaque.

Car face à la progression inexorable d’une pandémie, le temps chronologique vient à manquer : il faut agir et trouver le moyen de se protéger d’une potentielle contamination. Ainsi, « à l’extrême de sa ruinance, c’est-à-dire de sa perte dans l’affairement mondain, où le temps lui-même vient à manquer, la vie factuelle redécouvre l’essence agissant en elle-même du temps2 » : l’épidémie nous aurait ainsi remis en contact avec le temps luimême, tout comme le confinement. Le fait d’être cloîtrés, de se voir contraints d’attendre un infléchissement de la situation (amélioration ou dégradation), suspendus aux annonces officielles, nous conduit inévitablement à regarder le temps passer – et à nous interroger sur sa nature même et sur la fin d’un monde.

Dans ce contexte, l’attente correspondrait à un temps messianique sécularisé, c’est-à-dire « le temps qui se contracte et commence à finir […] le temps qui reste entre le temps et sa fin3 ». On peut également voir se dessiner une dimension apocalyptique de la pandémie, l’apocalypse (ἀποκάλυψις) étant ici à entendre dans son sens originel de « révélation » : il s’avère en effet que la pandémie lève le voile sur les zones de fragilité politiques et sociales. Ce faisant, elle révèle le caractère essentiel de la culture et des arts. L’article d’Héloïse Thomas, « “Have you considered the perfection of the virus?” Pandemics, Apocalypses, and the Arts », met ainsi en lumière, dans son analyse de Station Eleven d’Emily St. John Mandel (2014), la place de la création et de l’imaginaire dans un monde postapocalyptique.

Cet instant décisif, la science-fiction nous permet de le modéliser et d’en tirer des enseignements politiques : comme d’autres récits de fin du monde, les fictions pandémiques ont pour fonction d’« historiciser le présent », de donner à penser « une praxis, c’est-à-dire une pratique politique du temps4 ».

Art(s) du récit pandémique

Le virus met en lumière le scepticisme vis-à-vis de la communauté scientifique à laquelle se substitue une seconde communauté, celle de « sachants » autoproclamés qui multiplient les déclarations absurdes, voire dangereuses, comme Donald Trump qui proposait d’injecter du désinfectant aux malades afin de détruire le virus, se mettant alors en porte-à-faux avec les membres de son équipe, les docteurs Anthony Fauci et Deborah Birx5 ; D. Trump qui parlait, en même temps et selon son auditoire, du virus comme d’une « grippe » ou comme de la « peste6 », confirmant, d’une part, une prolifération et une mise en concurrence des discours, et, d’autre part, une tendance à la fictionnalisation des événements, rendue possible par la dérégulation de l’information en ligne7. C’est cet aspect que Stefania Iliescu analyse, dans son article « Le virus du langage dans The Flame Alphabet », le roman de Ben Marcus qui, construit comme une métaphore de la surabondance informationnelle, interroge la possibilité même du vivre ensemble.

La science-fiction peut aussi provoquer chez le public, tenté d’oublier la frontière qui sépare fiction et réalité, des comportements irrationnels. Ainsi de Stephen King ; face aux réactions de lecteurs comparant l’intrigue d’un de ses romans à la situation sanitaire actuelle, l’auteur rappelle sur Twitter : « Non, le coronavirus n’est PAS comme LE FLÉAU. [...] Restez calmes et prenez toutes les précautions raisonnables8 ». L’intervention de King à la télévision et sur les réseaux sociaux est significative, en ce que l’auteur est confronté à des individus qui se comportent comme des personnages de ses romans : une foule hystérique, incapable de penser un sujet et dominée par l’instinct de meute davantage que par la raison.

Le virus est désormais inscrit dans une « histoire », au sens de construction imaginaire, littéraire ou orale, un storytelling où les « hommes forts » mettent par exemple en scène leur virilité, où le réel est remis en question ; il interroge la notion de fait (politique, scientifique) devenu sujet d’écriture ou de palimpseste. On constate ainsi une mise en récit par les politiques et les médias, chaque « récitant » s’appropriant les faits pour leur donner une origine, un développement ou une issue : par exemple, le discours propagandiste des régimes autoritaires qui, en falsifiant des données scientifiques ou en biaisant la chronologie de la pandémie, ralentit la portée de la coopération internationale.

Que peut la science-fiction ? Modélisations fictionnelles de la pandémie : implications sociales et politiques

La réponse apportée à l’épidémie a permis de repenser le rapport de l’individu à la société, du tribun à la polis, dans l’espace public et médiatique. Penser l’« après », avec tout l’optimisme naïf que le terme peut comporter, c’est accepter de voir d’un œil neuf les répercussions d’orientations économiques et de choix budgétaires susceptibles de fragiliser les services publics (santé, éducation, justice, etc.) ; c’est observer la mise en danger des populations les plus vulnérables. Dans sa trilogie Maddadam, Margaret Atwood pense la société consécutive à la catastrophe, mettant en lumière l’aspiration profonde des survivants à une structure hiérarchique, y compris tyrannique. L’« après » y est présenté comme une possibilité de bâtir une utopie, une société idéale, qui bascule finalement dans une dystopie : le kaïros pandémique est alors une mise en jeu du « faire société » – parier sur l’utopie, quitte à prendre le risque de son renversement totalitaire. C’est l’« inquiétante étrangeté » induite par cette incertitude qu’aborde Helen E. Mundler dans « From the Unheimlich to the new Heimlich: rereading Margaret Atwood’s Maddaddam trilogy from the perspective of Covid-19 ».

Existe-t-il alors une affinité « naturelle » entre pandémie et science-fiction ? Le succès – et le nombre – de récits science-fictionnels portant sur des épidémies tient peut-être au fait qu’elles « touchent » particulièrement le lecteur, dans la mesure où elles nous atteignent tous. La poétique de la pandémie repose sur cette dimension universelle, révélant au lecteur sa propre fragilité, ainsi que celle de la société dans laquelle il évolue. Le virus dévoile alors une vulnérabilité qui se propage du corps individuel au corps social.

Concernant les conséquences de la pandémie sur la création artistique, le réalisateur David Cronenberg a exprimé sa crainte de voir le coût des mesures anti-COVID grever le budget de nouveaux films et entraver de nouvelles productions indépendantes9. En effet, le virus a eu un impact direct sur le monde de l’art en général et de la science-fiction en particulier, qu’il s’agisse de la fermeture des cinémas et des théâtres, de l’interruption de productions en cours, de l’arrêt de la distribution de comic books ou de mangas et de la fermeture des librairies qui, comme le constate le Syndicat de la librairie française, résistent tant bien que mal aux bouleversements provoqués par la crise sanitaire10. C’est toute l’industrie culturelle qui est touchée. Le scénariste anglais Alan Moore, quant à lui, évoque l’éventualité d’une disparition de l’industrie du comic book, définitivement terrassée par la crise sanitaire, ou bien hypothèse plus heureuse, une réinvention du médium11. Ce sera vraisemblablement le cas dans tous les champs de la création, qui ne manqueront pas de s’emparer de l’expérience collective pour renouveler les motifs de cet imaginaire.

Les pandémies, réelles comme fictionnelles, démontreraient que les sociétés post-industrielles doivent, notamment, changer leur manière de consommer (privilégiant désormais les circuits courts et écoresponsables), ouvrir les yeux quant aux conditions de travail de nombreuses catégories socioprofessionnelles, mais, en même temps et paradoxalement, que les sacrifices consentis par les populations doivent être accentués, que le modèle économique présent est le seul envisageable et qu’aspirer à un monde meilleur est proprement irresponsable : « Il faudra bien se poser la question tôt ou tard du temps de travail, des jours fériés et des congés payés pour accompagner la reprise et faciliter, en travaillant un peu plus, la création de croissance supplémentaire12 », explique ainsi le président du MEDEF Geoffroy Roux de Bézieux dans un entretien au Figaro. L’économiste Henri Sterdyniak note, quant à lui, que « la crise a fait oublier les dogmes néolibéraux de l’impératif de l’équilibre budgétaire, qui volent en éclat lorsque les banques ou les entreprises ont besoin du soutien de l’État13 », preuve du biais idéologique qui sous-tend une doxa économique qui n’est que trop rarement interrogée. La domination de la société contemporaine par le système économique capitaliste et les mécanismes qui le structurent fait partie des thèmes centraux des fictions zombies. Ainsi, comme l’écrit Jeanne Ferrier dans l’article « Grizzly ghouls », le mort-vivant est désormais une figure de l’écocritique dans la culture populaire : constamment affamé, il incarnerait la masse des consommateurs et questionnerait nos modes de vie et notre rapport à l’environnement.

Le « monde d’après » est-il en marche ? S’il a ses héros, ses méchants, ses boucs émissaires (l’État forcément autoritaire, l’étranger forcément responsable), la question de la rupture (idéologique, économique, sociale, etc.) reste ouverte. La gestion de la crise par les autorités ne sera pas sans conséquences politiques – la pandémie aura sans doute joué un rôle dans l’élection de Joe Biden en novembre 2020. Cependant, Naomi Klein souligne combien les catastrophes sont, en réalité, une opportunité pour les gouvernements de justifier des mesures économiques inégalitaires qui viennent consolider leur base idéologique14. Alors que le modèle temporel du kaïros nous laissait entrevoir la possibilité d’un instant décisif et d’une mise en question de notre modèle de société, il apparaît que, dans la fiction comme dans le réel, « la crise sert à verrouiller le débat politique », et non à le provoquer, comme l’explique Manouk Borzakian dans « Des zombies au Covid-19 : l’interminable apocalypse ».

La science-fiction ouvre la possibilité de regarder l’Histoire, d’expérimenter des scénarios alternatifs, de modéliser des conséquences géopolitiques : c’est par le biais des voyages dans le temps que Jean-Luc Gautero et Camille Noûs, dans l’article « La Peste », se proposent d’examiner des romans et nouvelles qui mettent en lumière les conséquences des pandémies sur l’Histoire. De ce temps encore suspendu entre « avant » et « après », nous ne pouvons tirer que des conclusions temporaires. C’est peut-être la caractéristique fondamentale des œuvres de science-fiction comme de la situation que nous vivons aujourd’hui : un temps incertain, changeant, traversé de contradictions. Ainsi, la pandémie – comme la peste dont traite Georges Didi-Huberman –, « serait comme une grande captation de tous les paradoxes. Totalitaire. Mais paradoxale (échec des mises en totalité). Mais totalitaire. Comme une religion, d’ailleurs : faite pour ne pas cesser, faite pour se donner à elle seule le libre arbitre, sans sujet, de cesser. Et comme elle : faite pour te fasciner15. »

Christophe Becker & Clémentine Hougue

Bibliographie sélective

AGAMBEN Giorgio. Le temps qui reste. Un commentaire de l’Épître aux Romains, trad. Judith Revel, Paris : Rivages Poche, 2000.

ARISTOTE, Éthique à Nicomaque [1883], trad. J. Barthélémy Saint-Hilaire, revue par Alfredo Gomez-Muller, Paris : Le Livre de Poche, 1992.

BRONNER Gérald, La Démocratie des crédules, Paris : PUF, 2013.

DEFOE Daniel, A Journal of the Plague Year [1722], New York: Dover Publications, 2003.

DIDI-HUBERMAN Georges, Mémorandum de la peste [1983], Paris : Christian Bourgois éditeur, 2006.

ENGÉLIBERT Jean-Paul, Fabuler la fin du monde. La puissance critique des fictions d’apocalypse. Paris : La Découverte, 2019.

FRIEND David, « Q-and-A: David Cronenberg reflects on 'Crash' and the future of COVID filmmaking », The Canadian Press [en ligne], 11 août 2020 [consulté le 19 juin 2021]. URL : https://toronto.citynews.ca/2020/08/11/q-and-a-davidcronenberg-reflects-on-crash-and-the-future-of-covid-filmmaking/?fbclid=IwAR3OPHgZiEKqJMpA8Z_wkhNY-r_sPCYVz06Z6IUsSoVwNVinqMfA70WE6i4

HAAR Michel, « Le Moment, l’instant et le temps-du-monde. 1920-1927 », in MARQUET Jean-Fraçois, Heidegger 1919-1929. De l’Herméneutique de la facticité à la métaphysique du Dasein, Paris : Vrin, 1996, p. 67-91.

HIATT Fred et al., « Trump’s political meddling in the CDC and FDA is downright dangerous », The Washington Post [en ligne], 17 septembre 2020 [consulté le 19 juin 2021]. URL : https://www.washingtonpost.com/opinions/trumpspolitical-meddling-in-the-cdc-and-fda-is-downright-dangerous/2020/09/17/7f68cf2a-f77b-11ea-a275-1a2c2d36e1f1_story.html

JOHNSON Jim, « Alan Moore Says COVID May be Final Blow to the Comic Industry », CBR [en ligne], 09 octobre 2020 [consulté le 19 juin 2021]. URL : https://www.cbr.com/alan-moore-covid-19-comics-industry-change/

KING Stephen [@StephenKing], “No, coronavirus is NOT like THE STAND…” [Tweet], Twitter [En ligne], 8 mars 2020 [Consulté le 23 juin 2021].

KING Stephen, The Stand, New York : Doubleday, 1978.

KLEIN Naomi, The Shock Doctrine: The Rise of Disaster Capitalism, Toronto: Knopf Canada, 2007.

LANDRÉ Marc, « Geoffroy Roux de Bézieux: “Il faudra se poser la question des RTT et des congés payés” », Le Figaro [en ligne], 10 avril 2020 [consulté le 19 juin 2021]. URL : https://www.lefigaro.fr/societes/geoffroy-roux-de-bezieux-la-reprise-c-est-maintenant-20200410

LE MONDE/AFP, « Covid-19 : les librairies ont limité la casse en 2020 », Le Monde [en ligne], 05 janvier 2021 [consulté le 19 juin 2021]. URL : https://www.lemonde.fr/livres/article/2021/01/05/covid-19-les-librairies-ontlimite-la-casse-en-2020_6065263_3260.html

MONTAIGNE Michel de, Les Essais, tome 3 [1595], Jean-François Bastien éditeur, 1783.

SCHAEFFER Jean-Marie, Qu’est-ce que la fiction ?, Paris : Seuil, 1999.

STERDYNIAK Henri, « Les dettes publiques au temps du coronavirus », Les Économistes Atterrés [en ligne], 23 avril 2020 [consulté le 19 juin 2021]. URL : http://www.atterres.org/article/les-dettes-publiques-au-temps-du-coronavirus

WOODWARD Bob, Rage, New-York : Simon & Schuster, 2020.

1SCHAEFFER Jean-Marie, Qu’est-ce que la fiction ?, 1999.

2HAAR Michel, « Le Moment, l’instant et le temps-du-monde. 1920-1927 », in MARQUET J.-F., Heidegger 1919-1929, 1996, p. 72.

3AGAMBEN Giorgio. Le temps qui reste. Un commentaire de l’Épître aux Romains, 2000, p. 110-1.

4ENGÉLIBERT Jean-Paul, Fabuler la fin du monde. La puissance critique des fictions d’apocalypse, 2019, p. 89.

5HIATT, Fred et al., « Trump’s political meddling in the CDC and FDA is downright dangerous », The Washington Post [en ligne], 17 septembre 2020.

6Le journaliste Bob Woodward a publié les transcriptions de ses conversations avec Donald Trump où l’ancien Président des États-Unis confirme la gravité du virus tout en affirmant, en public, sa quasi-innocuité : WOODWARD Bob, Rage, 2020.

7BRONNER Gérald, La Démocratie des crédules, 2013.

8KING Stephen [@StephenKing], “No, coronavirus is NOT like THE STAND. It’s not anywhere near as serious. It’s eminently survivable. Keep calm and take all reasonable precautions.” [Tweet], Twitter [En ligne], 8 mars 2020. L’auteur fait référence à son roman The Stand, New York: Doubleday, 1978.

9« Companies like Netflix have hugely deep pockets so they could perhaps afford to isolate an entire village in Iceland, for example, and have everybody tested twice a day. Most film productions can’t handle that. For an independent film to tack on like another 30 per cent of the budget just for COVID is a non-starter. I think the immediate effect of will be to filter out interesting, difficult films in favour of more mainstream, big-budget films — and that’s assuming even those could get made. Nobody can get COVID insurance. What company can afford to take that gamble? You know, the lead actor gets COVID, it’s over, the movie is done », FRIEND David, « Q-and-A: David Cronenberg reflects on “Crash” and the future of COVID filmmaking », The Canadian Press [en ligne], 11 août 2020.

10La baisse du chiffre d’affaires global est de 3,3% comme l’annonce le syndicat le 5 janvier 2021, LE MONDE/AFP, « Covid-19 : les librairies ont limité la casse en 2020 », Le Monde [en ligne], 5 janvier 2021.

11JOHNSON Jim, « Alan Moore Says COVID May be Final Blow to the Comic Industry », CBR [en ligne], 9 octobre 2020.

12LANDRÉ Marc, « Geoffroy Roux de Bézieux : “Il faudra se poser la question des RTT et des congés payés” », Le Figaro [en ligne], 10 avril 2020.

13STERDYNIAK Henri, « Les dettes publiques au temps du coronavirus », Les Économistes Atterrés [en ligne], 23 avril 2020.

14KLEIN Naomi, The Shock Doctrine: The Rise of Disaster Capitalism, 2007.

15DIDI-HUBERMAN Georges, Mémorandum de la peste [1983], 2006, p. 93.

La bande à bacilles La belle époque des agents pathogènes dans la littérature de merveilleux scientifique (circa 1880-1930) ?

Alexandre Marcinkowski

Chercheur indépendant

Les années 1880-1930 sont marquées par un certain triomphe de la science médicale, avec l’essor de la microbiologie et de l’immunologie, mais également par l’émergence d’une littérature d’anticipation sur le sujet microbien et de l’infiniment petit.

En 1892, le physiologiste Charles Richet (1850-1935) publiait l’ouvrage Dans cent ans. Le livre avait connu, peu auparavant, l’honneur de paraître en une série d’articles dans une revue d’excellence, sous le même intitulé16. Richet, médecin réputé, lui-même fils de médecin, et directeur de 1878 à 1902 de la Revue scientifique, dite « revue rose » du fait de la couleur de sa couverture, reste connu pour des travaux scientifiques touchant essentiellement à la biologie, ponctuellement à l’aéronautique, mais également comme littérateur17.

Dans cent ans se veut une réflexion prospectiviste tant dans les domaines politique, économique que social et scientifique. Richet envisageait le perfectionnement de l’hygiène publique et la mise en place d’une véritable politique de vaccination, notamment contre la syphilis, afin de mieux réglementer la prostitution. Il restait persuadé que les maladies infectieuses seraient vaincues18.

Dans une approche plus littéraire, Richet a consacré au savant et aux microbes un petit récit sous le pseudonyme de Charles Epheyre. Dans « Le microbe du professeur Bakermann », Richet touchait à un point essentiel : la capacité du savant à manipuler le vivant, l’infiniment petit pour le rendre malfaisant19. Le laboratoire devenait tant le lieu de production mortifère qu’un espace de contagion possible. Le professeur Bakermann, du récit d’Epheyre, parviendra, certes, à vaincre l’épidémie, mais celle-ci s’étant propagée à l’Europe, elle fera 684 539 morts. Pourtant, ce n’est pas par la vaccination que Bakermann sauvera des vies, mais par l’emploi de l’électricité.

La recherche en laboratoire ou Institut, née pour endiguer la propagation des agents pathogènes comme pour lutter contre les maladies infectieuses, nous indique, avec le texte d’Epheyre, que les virus mortels ont été au cœur des préoccupations des hommes de sciences comme des écrivains. En effet, l’effrayante mortalité due aux maladies infectieuses permettra de confronter la littérature de merveilleux scientifique au développement de la bactériologie et des mesures sanitaires en France. Par conséquent, qu’est-ce que l’essor de cette littérature nous dit des peurs, des goûts de cette époque ? Il semble qu’il faille la mesurer.

La somme de toutes les peurs

La bactériologie, discipline neuve, n’est pas sortie tout armée du domaine universitaire. Elle est née de l’expérimentation en laboratoire avec l’usage du microscope et elle a permis à de nouvelles branches, l’immunologie et la chimiothérapie, de voir le jour. L’histoire a retenu deux noms de la « théorie microbienne », l’Allemand Koch et le Français Pasteur, bien que des chercheurs non pastoriens aient travaillé à la découverte de pathogènes tueurs20.

Lutter contre la mortalité en France

Les pathologies microbiennes demeurent une cause de mortalité majeure au XIXe siècle, mais, grâce aux travaux pionniers de Pasteur puis de ses disciples (Roux, Calmette, Guérin, Yersin), l’identification de certaines maladies et la lutte contre ces dernières ont fait des progrès décisifs. Réfutant l’idée tenace de la génération spontanée responsable des maladies infectieuses, Pasteur défend l’hypothèse d’une action active des germes, de leur origine microbienne, quitte à bousculer le dogme établi. Bien qu’il pronostique la disparition de la peste ou de la tuberculose, les chiffres de la mortalité semblent lui donner tort.

Le taux de mortalité demeure élevé en France. S’il fluctue peu jusqu’en 1895, oscillant entre 22 et 22,5‰, à cette date il baisse rapidement pour atteindre 18,3‰ à la veille de la guerre, mais reste supérieur à celui des pays européens du Nord21. Cela dit, l’espérance de vie, entre 1880 et 1913, passe de 40,8 à 48,5 ans pour les hommes et de 43,4 à 52,4 ans pour les femmes. Ce gain de temps dans une vie humaine n’oblitère nullement l’existence d’inégalités sociales. On a plus de probabilité de mourir dans les grandes villes que dans les campagnes, malgré d’importantes disparités régionales. Au début des années 1910, à Paris, la mort frappe plus durement les arrondissements miséreux (XIIIe, XIXe, XXe) que ceux plus aisés (VIIIe, XVIe, IXe)22. De quelles maladies meurt-on en France ?

Des maladies épidémiques infectieuses, qui affectent l’homme du XIXe siècle, certaines disparaissent (lèpre, peste), s’atténuent (choléra, paludisme, dysenterie, tuberculoses – cérébrale, pulmonaire et une forme non définie), émergent (la morve équine) ou progressent (poliomyélite, syphilis). Les recensements de l’état sanitaire de la population montrent que quatre fléaux majeurs, d’après la nomenclature de l’époque (cf. tableau n° 1), sont la cause essentielle des décès.

Tableau n° 1 : Principales causes de décès, par maladies, en nombre absolu

Maladies

1909

1914

1928

1936

Tuberculose

76 726

76 215

67 679

49 300

Maladies organiques du cœur

58 958

51 813

61 810

64 809

Congestion, hémorragie du cerveau

55 792

38 884

39 967

48 475

Cancers et autres tumeurs malignes

30 645

26 476

39 140

40 229

Nombre total de décès en France

755 442

693 479

674 016

642 318

Sources : Annuaire statistique, vol. XXX (1910), p. 64 ; vol. XXXXVII (1921), p. 63 ; vol. XLV (1929), p. 40-41 ; vol. CIX (1939), p. 47-48.

Aux côtés des maladies citées plus haut, la hantise d’attraper le « mal de Naples », le « croup » ou la « diphtérie » terrifiait les populations et on espérait beaucoup de l’Institut Pasteur, inauguré officiellement le 14 novembre 1888. Puis suivront les fondations des Instituts Pasteur de Lille, de Marseille, Lyon, Bordeaux et Montpellier. La recherche vaccinale française se structurait autour d’un établissement emblématique et d’un chef de file qui, dans l’imaginaire littéraire pré-science-fictionnel, ne laissèrent pas indifférents les écrivains23.

La mise en application des découvertes de Pasteur, dont Pierre Darmon a rappelé les grandes étapes24 – depuis ses observations du rôle des microorganismes dans la fermentation en 1855, ses intuitions sur la variation de la virulence, jusqu’à la mise au point de vaccins –, s’étale dans le temps. Ce n’est qu’en 1921 que le pastorien André Calmette, aidé du vétérinaire Camille Guérin, expérimente sur des enfants, avec le succès que l’on sait, un vaccin antituberculeux, élaboré à partir du bacille de Koch (1882), et que l’on nomme bacille cilié Calmette-Guérin (BCG). Il faut attendre la loi de 1950 et les décrets de 1952 pour que son administration devienne une obligation scolaire.

La construction d’hôpitaux ou la réfection d’anciens bâtiments, engagée sous le Second Empire, ainsi que la modernisation du matériel, se poursuivent sous la IIIe République. La couverture du territoire national en personnel de santé est également assurée et les chiffres sont éloquents. En moins de cinquante ans (1881 à 1926), le nombre de médecins et chirurgiens diplômés a plus que doublé (on passe de 11 643 à 23 992), alors que, dans le même temps, celui des officiers de santé, qui exercent une médecine restreinte du fait de leur peu d’études validées par un simple certificat, décroît ostensiblement (3 203 à 217)25. L’officiat de santé fut, du reste, aboli en 1892 par la loi du 30 novembre.

Malgré la progression du nombre de médecins, ces derniers restèrent des personnages contestés, à la position ambiguë. Ils ne bénéficièrent pas, d’une part, du prestige de l’homme de science, car la profession fut incapable de lutter efficacement contre le charlatanisme, l’exercice illégal de la médecine (par des herboristes, rebouteux, magnétiseurs, pharmaciens, curés, etc.) ou l’usurpation du titre de docteur par des officiers de santé. D’autre part, nombre d’ordonnances étaient illisibles, incomplètes, erronées.

Par ailleurs, dans le domaine de la chirurgie, qui s’exerce désormais en milieu hospitalier, des progrès sont réalisés dans le traitement des blessures, comme des accidents au travail où les règles de l’antisepsie sont appliquées. L’utilisation du chloroforme, du phénol (1861), du coaltar saponiné (1862), le perfectionnement des bandages (plâtre) et attelles, l’apparition d’instruments spécialisés (étuve, autoclave, bougie filtrante), des gants en caoutchouc (1909), contribuent à une meilleure qualité de soins.

La consécration des thèses pastoriennes : hygiène et salubrité

Il y a un peu moins de 120 ans, le législateur faisait paraître au Journal officiel une loi sur la protection de la Santé Publique. Cette loi de 1902 entérinait les efforts des pastoriens pour promouvoir vaccination et désinfection. Sa mise en place suscita néanmoins quelques réserves et réticences sur des principes d’organisation.

Les découvertes pastoriennes sont favorisées, sous la pression des hygiénistes, par quelques initiatives venant de l’État pour lutter contre les infections. C’est pourquoi, lorsque le ministère Waldeck-Rousseau fait voter la loi du 15 février 1902 sur l’hygiène publique, le texte reprend et complète les dispositifs législatifs sanitaires antérieurs : assainissement des communes urbaines et rurales, salubrité des logements (lumière, absence d’humidité, aération), déclaration des maladies contagieuses par le corps médical, vaccination obligatoire des enfants contre la variole, création de commissions sanitaires de circonscription26. À ce dispositif est venue s’ajouter la loi du 1er août 1905 sur le contrôle bactériologique de l’industrie alimentaire. Le législateur entendait exercer une surveillance vétérinaire qualitative et rigoureuse pour limiter toute contamination humaine lors de la consommation de denrées alimentaires.

On aurait pu penser qu’avec ces lois, la France, non seulement comblait un retard européen, mais se plaçait en position dominante des pays industrialisés. Ce ne fut pas le cas. La mortalité générale demeure toujours élevée, en moyenne 723 000 décès par an dans les années 1910, et s’explique, dans bien des foyers, par une vie misérable, une hygiène déplorable et la passivité ou la mollesse de l’administration, tant centrale que territoriale. La loi relative à la santé publique de 1902 contenait des faiblesses qui ont été pointées : une absence d’obligation, dont la plus « grande latitude est laissée aux communes », l’inexistence d’un corps de fonctionnaires dédié à son application, le dilettantisme des élites locales, la confusion entre sphère publique (signalement d’une épidémie par la gendarmerie ou l’instituteur) et sphère privée (mais application et traitement par des médecins et des pharmaciens) quant à savoir qui doit faire quoi, sur la prise en charge financière des coûts de santé27.

Si l’hygiène et la salubrité publiques furent au cœur des préoccupations des différents hommes publics comme des écrivains (Balzac, Sue, Zola, Proust) ou des théoriciens (Marx, Pareto), la faible implication de l’État, les mauvais choix politiques et le manque de moyens ont rendu les actions erratiques28. Ainsi, les maladies infectieuses (tuberculose, choléra, variole, typhoïde) reculent bien plus en Europe qu’en France. La direction de l’hygiène publique est ballottée d’un ministère (du Commerce) à l’autre (l’Intérieur) sans avoir d’autonomie propre. Le ministère de l’Hygiène ne verra le jour qu’en 1920. Dans une France encore très rurale, l’urbanisation de nombreuses villes ne se souciait guère des questions d’assainissement et de salubrité publique. De fait, la faible pénétration de la science pastorienne dans les mentalités n’a pas eu pleinement les effets escomptés et a peu influé sur les attitudes des Français.

Si la lutte contre la mortalité provoquée par des maladies a évolué de manière positive dans la France fin-de-siècle, des peurs subsistent toujours. Michel Winock a souligné que, fait paradoxal, c’est au moment où l’hygiène et la médecine ont fait des progrès remarquables que le fatalisme et l’angoisse se sont emparés des esprits29. La crainte sous-jacente d’être terrassé par les « empoisonnements miasmatiques » est toujours présente. L’appréhension devant la contagion, pouvant frapper chacun, quels que soient l’âge et le sexe, se traduit concrètement. Parallèlement, toute une littérature d’anticipation exprime une anxiété devant l’ennemi invisible comme nous l’avons vu chez Epheyre : « Le Morti-fulgurans existe. Je l’ai créé [dit Bakermann], je l’ai fait sortir du néant. Je l’ai construit de toutes pièces, inattaquable, irrésistible, défiant la médecine et les médecins. Je le conserve dans mes fioles »30 et maintenant, libéré, il tue. Pour le dire autrement, les agents pathogènes ont excité la pensée des écrivains de romans populaires.

Rétrofictions au microscope

Pour saisir pleinement le contexte d’apparition du thème microbien, les données statistiques s’avèrent nécessaires. Elles permettent d’établir un cadre plus solide dans la recherche sans se laisser égarer par l’anecdote ou les détails des œuvres, ou bien se fourvoyer par un fait marginal et exceptionnel du texte, ou encore être abusé par une citation faisant exemple de généralité. Aussi, la parution du récent et monumental travail de recherches sur les œuvres d’anticipation francophones, par Guy Costes & Joseph Altairac, constitue-t-il un excellent socle pour notre étude. Les documents collectés dans l’encyclopédie Rétrofictions nous ont servi à établir un comptage des œuvres ayant un rapport avec le monde des microbes et autres bacilles comme de l’hygiène et de la santé31.

Sur les traces de l’ennemi invisible

À partir des index de Rétrofictions, nous avons pu dresser une chronologie (tableau n° 2) des parutions de récits de merveilleux scientifique. Ils coïncident avec les grandes étapes des découvertes dans le domaine de la bactériologie qui se périodisent autour de quatre moments forts : 1) les années 1880 où Pasteur et Koch ont pu démontrer la présence de micro-organismes responsables de maladies telles la rage et la tuberculose ; 2) le début des années 1910, quand le premier traitement efficace contre la syphilis est mis au point (1912) ; 3) la fin des années vingt, moment où les propriétés antibactériennes de la pénicilline sont révélées ; et enfin 4) le tout début de la microscopie électronique permettant une meilleure connaissance des agents viraux à la fin des années trente.

Tableau n° 2 : Nombre de titres par période

Périodes

Nb total de titres

Nb de titres « microbiques »

% des titres « microbiques »

1851-1880

508

11

2,16%

1881-1910

2 727

97

3,55%

1911-1930

3 097

96

3,10%

1931-1951

4 149

125

3,01%

Total

10 481

329

3,13%

Source : Costes & Altairac, Rétrofictions, aux thèmes/sous-thèmes : Médecine/diagnostic, sérum, philtre ou vaccin ; Médecine/hygiène, santé publique ; Médecine/maladie inconnue ou cryptomaladie ; Microbe/monde des microbes ; Microbe/mutation des microbes ; Microbe, bacille, bactérie, virus ; Microbe ou virus/maladie ; Fin de l’humanité/maladie ; Guerre imaginaire/bactériologique ou chimique.

Le tableau n° 2 permet de saisir la tendance de la « littérature microbique »32 qui suit celle de l’évolution générale. Si l’on constate une évolution nette du nombre de titres sur les périodes, cette progression est pondérée par le taux décroissant de titres « microbiques » selon les tranches chronologiques, à l’exception des années 1881-1910. On peut penser, sans trop se tromper, que la baisse régulière du taux, dans les quatre tranches chronologiques, a pour cause l’apparition de nouveaux motifs (fusée, robot, rayons, etc.), une spécialisation des périodiques (illustré pour enfants, bande dessinée) et l’émergence de récentes formes de divertissements (cinématographe, radio). La période 1881-1910 semble, quant à elle, correspondre au plein essor du roman-feuilleton dans la presse à grand tirage, de l’accroissement du nombre d’écrivains professionnels et de libraires-éditeurs, ainsi qu’au développement du genre roman scientifique ou de merveilleux scientifique. La loi du 29 juillet 1881, sur la liberté de la presse, et les lois sur l’instruction publique de Ferry (1881-1882) y contribuèrent grandement.

L’effectif de 193 titres « microbiques » de l’échantillon pour la période allant de 1880 à 1930 – puisque nous n’en avons trouvé aucun pour l’année 1880 – doit être revu plus finement.

La « littérature microbique » en germes ?

La collecte issue de Rétrofictions ne peut être acceptée telle quelle, puisqu’elle comporte une grande hétérogénéité de sources. N’ont été conservés que les textes, quelle que soit la nature du document, en rapport avec les agents infectieux. Cela nous a conduit à repérer un même titre ventilé dans les divers sous-thèmes et à retenir la première date de publication.

La méthode de sélection et d’intégration d’un titre dans l’index thématique de Rétrofictions est, bien naturellement, subjective. Le thème, comme unité de sens, possède une fonctionnalité narrative et donne à l’œuvre son caractère propre. Sa cohérence générale peut être sujette à des variations (sa place dans l’intrigue, fonction descriptive, élément marginal), qui en atténuent la portée, le rendant ainsi moins perceptible pour le lecteur. On aurait pu ainsi imaginer d’autres mots-clés thématiques ou sousthématiques (modernité, laboratoire ou confort) par exemple.

Un exemple significatif en révèle la complexité : Les Cinq cents millions de la Bégum de Jules Verne a été classé sous « Arme extrapolée/de gros calibre ». Mais d’autres y ont vu un roman hygiéniste33. Il en va de même pour la nouvelle des Contes cruels de Villiers de l’Isle-Adam, « Le traitement du docteur Tristan », rangée sous « Médecine/hygiène, santé publique », dont le recueil reste considéré comme appartenant aux œuvres symbolistes34. Fallaitil garder Les deux femmes de J.-H. Rosny qui s’apparente plus au roman de mœurs et psychologique qu’au merveilleux scientifique35 ?

À ces interrogations vient s’ajouter l’existence d’entrées-doublons. Par exemple, a été comptabilisée deux fois la nouvelle de Gaston de Pawlowski parue sous le titre « Les Immortels » en 1910 et devenant « Les Bactéries géantes » en 1912, ou celle de Jean Richepin, « La Thaumaturge » (1893) intitulée « L’Atlante » quelques années après (1897). Le roman-feuilleton « L’Offensive des microbes », sous la plume du professeur Motus, devient l’ouvrage La Guerre microbienne, la fin du monde du professeur X. Il en va de même pour la trilogie de Paul d’Ivoi narrant les aventures de l’espion X. 323 (L’homme sans visage, 1908 ; Le Canon du sommeil, 1908 ; Les Dix yeux, 1910-1911), qui connaît une autre vie sous des titres différents, puis est republiée sous le titre Z. 212, espion, en plusieurs parties, et enfin en feuilleton dans la presse régionale de 1915 à 1916, avec modification des noms des personnages36.

Tableau n° 3 : Répartition des titres retenus par nature des documents

Nature du document

Nombre de titres

N° dans

Rétrofictions

Article

1

6005

Dessin

3

776 ; 7652 ; 10335

Nouvelle dans le journal

17

2768 ; 2895 ; 3087 ; 3105 ; 3706 ; 3719 ; 3806 ; 3902 ; 4047 ; 5266 ; 5659 ; 6305 ; 7353 ; 7443 ; 8533 ; 8992 ; 9566

Nouvelle en recueil

8

1167 ; 3092 ; 4837 ; 5324 ; 5665 ; 8808 ; 9700 ; 10129

Nouvelle en revue (hebdomadaire ou mensuelle)

13

318 ; 483 ; 4389 ; 5967 ; 6302 ; 6610 ; 6749 ; 6910 ; 7934 ; 9956 ; 10108 ; 10240 ; 10737

Novellisation

2

3725 ; 6137

Pièce à spectacle

2

3001 ; 3010