Erhalten Sie Zugang zu diesem und mehr als 300000 Büchern ab EUR 5,99 monatlich.
À l’âge de quarante-trois ans, Rachel, maman de Marion, tout juste vingt ans, découvre qu’elle a un cancer en phase terminale. Ses jours sont comptés, mais plutôt que d’attendre sa fi n prochaine, elle décide d’assouvir un rêve longtemps enfoui : revoir son grand amour de jeunesse, Daniel. Elle lui propose de faire une parenthèse dans leurs vies respectives, en passant quelques jours à s’aimer, sans se poser de questions, sans conséquences et sans lendemain. Mais en remuant le passé, Rachel voit alors son plus grand secret menacé. Et quand on passe sa vie à mentir à ceux qui nous sont le plus chers, on espère que jamais la vérité ne fera surface.
À PROPOS DE L'AUTRICE
Céline von Bergen – de son vrai nom Céline Bourgeois – est née à Neuchâtel en 1985. Passionnée de lecture et d’écriture, elle suit des études de français moderne et d’histoire et, après avoir été publiée dans la Revue historique neuchâteloise en 2009, devient enseignante. En dehors de son métier, elle partage son temps entre ses rôles de mère et d’écrivaine. "La Parenthèse" est son premier roman.
Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:
Seitenzahl: 212
Veröffentlichungsjahr: 2024
Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:
Céline von Bergen
La parenthèse
Couverture de Julie Trolliet Gonzalez
Instagram@julietrollietgonzalez
Photographie de l’autrice par A&Y Photographie Sàrl
www.ay-photographie.ch
© 2024, Céline von Bergen.
Reproduction et traduction, même partielles, interdites.Tous droits réservés pour tous les pays.
ISBN 9782889820528
À Mathis, jusqu’aux étoiles
Arrivée sur le parking de la plage de Hauterive, elle coupa le moteur de son véhicule avec une seule pensée en tête : elle allait mourir.
Le trajet avait été bref depuis l’hôpital : à peine quinze minutes lui avaient suffi pour traverser la banlieue ouest de Neuchâtel et se retrouver sur sa plage préférée. Dans cette petite ville d’environ vingt mille habitants, il était facile de circuler en matinée pendant la semaine. Pour les mêmes raisons, elle savait qu’il n’y aurait pas grand monde et cela l’arrangeait bien. Elle voulait être seule, au calme.
Rachel sortit de sa voiture et se mit à marcher sur le petit chemin caillouteux menant au bord du lac. Arrivée sur la plage, elle eut la surprise de constater que quelques adolescents étaient déjà là. Des lycéens probablement. Elle n’y avait plus pensé, mais la période des examens était passée et il était de coutume dans le milieu gymnasien1 de passer une nuit à la belle étoile, à faire la fête autour d’un feu et dormir là avant que ne tombent les résultats des épreuves. Elle-même avait honoré cette coutume plus de vingt ans auparavant. Les souvenirs de cette soirée commencèrent à envahir son esprit, mais elle les chassa très vite. Elle tourna le dos à la bande d’adolescents dont certains, bien qu’il soit à peine dix heures du matin, avaient déjà ouvert une canette de bière, prêts à reprendre la fête là où ils l’avaient laissée.
Elle prit à gauche et suivit le sentier qui longeait le lac. Elle marcha ainsi pendant une dizaine de minutes en repensant à la dernière heure qui venait de passer. Soixante minutes auparavant, elle attendait dans la salle d’attente de son médecin, prête à entendre que les examens n’avaient rien donné, persuadée que ça ne pouvait pas être ça. Elle avait commencé à douter lorsqu’il lui avait demandé de s’asseoir sur un ton moins serein que d’habitude, elle qui ne lui rendait visite que pour le checkup annuel dont les résultats étaient toujours satisfaisants. Mais lorsqu’elle vit son regard, elle comprit que les nouvelles n’étaient pas bonnes. Et le mot fatal tomba : cancer. À partir de là, son esprit se mit à errer et elle entendit des phrases, mais n’en retint que des bribes. Pancréas… Stade 4… Six mois tout au plus… Elle ne se souvint pas avoir posé de questions. Son médecin l’avait finalement sortie de sa torpeur en évoquant une chimiothérapie pour soulager les symptômes qui allaient immanquablement devenir de plus en plus douloureux.
Elle s’assit sur un banc à l’écart du sentier et, pour la première fois, eut envie de pleurer. Âgée de quarante-trois ans, Rachel n’avait jamais eu de graves problèmes de santé. Et soudain, on lui annonçait le pire, l’inconcevable, l’irrémédiable. Ses yeux s’embrumèrent et pendant quelques secondes, elle se dit que ce n’était pas juste. Pourquoi elle, une femme avec une vie bien rangée, un boulot qu’elle appréciait et pour lequel elle était appréciée, des copains pour les barbecues l’été et le ski l’hiver, sa meilleure amie Charlotte qu’elle ne connaissait que depuis quelques mois, mais avec qui l’entente avait été immédiate ?
L’avait-elle mérité ?
Elle pensa alors à Stéphane, son mari, mort quelques années plus tôt dans un accident de voiture. Elle pensa aussi à Marion, sa fille unique qui, bien que majeure, allait bientôt obtenir le statut d’orpheline. Et Rachel était bien placée pour savoir à quel point grandir sans parents était difficile : elle-même avait été élevée par sa grand-mère maternelle, sa Mamouche comme elle l’appelait, qui l’avait recueillie après la mort en couche de sa maman. Quant à son père, elle n’avait jamais su qui il était, probablement un homme rencontré un soir et avec qui sa mère avait eu une aventure. Un one shot comme on dit. Sa grand-mère ne savait quasiment rien de lui. Elle avait en revanche toujours dit à Rachel ce qu’elle savait sur sa conception et avait répondu à toutes les questions que la petite fille lui avait posées sur la disparition de sa maman. Elle avait toujours pensé que dire la vérité, aussi difficile fût-elle, valait mieux que mentir : cela permettait de s’apaiser l’esprit. « Et quand l’esprit est serein, le corps est sain », clamait-elle souvent.
Mais Rachel savait qu’elle n’avait pas toujours suivi les sages préceptes de sa grand-mère. Elle prit alors conscience que oui, elle avait peut-être mérité ce qui lui arrivait. Ou, tout du moins, en était-elle responsable. Quand on passe sa vie à mentir aux personnes qui sont censées être les plus chères au monde, quand on passe sa vie à se mentir à soi-même, quand on passe sa vie à taire un lourd secret en sachant qu’on fait du mal, ne doit-on pas, à un moment, en assumer les conséquences ? Certains appellent cela le karma. Pour elle, c’était seulement une conséquence logique. Une réaction du corps à l’esprit. Cela faisait des années que son secret la rongeait de l’intérieur, grignotant chaque petite partie de son corps. Pour finir, il allait la dévorer.
Cette pensée la fit paniquer, alors elle observa les vagues à la surface de l’eau. Elle en choisit une, retint son souffle et la suivit du regard. Elle expira lorsque la vague se coucha et que l’écume se forma. C’était une technique qu’elle utilisait pour se calmer et que sa grand-mère lui avait apprise. Le lac avait cet effet apaisant sur elle. Elle réitéra ce petit rituel sur trois ou quatre vagues et sentit qu’elle avait repris le contrôle et séché ses larmes.
Qu’allait-elle faire maintenant ? Que fait-on quand on apprend que la mort nous attend ? Devait-elle mettre sa fille et ses proches au courant de la situation ? Prévenir son patron qu’il devrait bientôt lui trouver une remplaçante ? Tenter une chimio qui n’aurait comme effet positif que de retarder l’échéance ? Ou peut-être profiter de ces derniers mois pour faire des folies, comme elle avait pu le voir dans des films avec des gens qui se savaient condamnés : elle pourrait gravir l’Himalaya, descendre l’Amazone en canoë ou traverser un désert ? Elle trouva cocasse de s’imaginer dans ces situations, elle pour qui la plus grande folie avait été de faire un safari organisé et sécurisé au Kenya pour son voyage de noces.
Elle sourit. Au même moment, elle vit deux cygnes voler à la surface de l’eau. Un jour, quelqu’un lui avait dit que ces oiseaux, connus pour leur chant envoûtant au moment de mourir, symbolisaient l’amour éternel. L’Amour avec un grand A, celui qu’on n’oublie jamais. Il le lui avait expliqué. Lui. Elle s’autorisa à penser à lui mais ce n’était pas douloureux. Ça ne l’était plus depuis longtemps, mais cela n’apportait rien de positif non plus, en général. Cependant, un projet lui vint alors peu à peu à l’esprit : l’idée était d’abord floue, mais plus elle y pensait, plus elle sentait que c’était la bonne chose à faire.
Elle allait profiter et faire des folies. Ou plutôt une folie, une seule. Oh, pas gravir l’Himalaya ou ce genre de choses, non. Mais elle allait oser se lâcher, faire ce qu’elle voulait en déterrant un désir longtemps enfoui. Elle allait vivre ce qu’elle s’interdisait depuis vingt ans. Ensuite, il serait trop tard.
1 Équivalent du lycée en France, le gymnase désigne, en Suisse, la formation que les jeunes finissant leur scolarité obligatoire entreprennent s’ils souhaitent faire des études.
Alors que le jour pointait et que la luminosité de la chambre s’intensifiait, cela faisait déjà quelques minutes que Rachel observait Dan. Tournée vers lui, la tête appuyée contre son oreiller, elle aimait profiter de ces instants pour le contempler. Ses cheveux noirs étaient enfoncés dans l’oreiller et les traits de son visage, détendus et sereins. Ses lèvres fines, légèrement entrouvertes, laissaient entendre sa respiration légère. Son torse, parsemé çà et là d’un doux duvet pileux, se levait et s’abaissait au rythme de la respiration. Dan dormait encore du sommeil profond dans lequel il avait sombré quelques heures auparavant, après avoir fait l’amour à Rachel pour la troisième fois de la nuit. Rien qu’en y repensant, Rachel ressentit un frisson d’excitation. Elle était toujours étonnée par l’effet que Dan avait sur elle, physiquement : jamais elle n’avait ressenti cela auparavant. Le simple fait qu’il la frôle, la regarde de ses yeux sombres ou se penche vers elle, mettait tous ses sens en ébullition. Et elle savait qu’elle exerçait la même attraction sur lui. Échanger un simple regard leur suffisait pour ressentir tout le désir de l’autre. Cela avait d’ailleurs commencé ainsi : leurs regards s’étaient croisés lors d’une soirée et, comme aimantés, ni l’un ni l’autre n’avait réussi à s’en décrocher. Un coup de foudre : inattendu, intense, unique. Depuis leur première fois, les moments où ils faisaient l’amour étaient torrides. À chaque fois, ils se donnaient l’un à l’autre comme s’ils s’étaient manqué pendant des mois et qu’ils allaient ensuite se quitter pour toujours. La jouissance commune atteinte une première fois, ils se laissaient tomber haletants, à la fois satisfaits et impatients de recommencer. Finalement, les deux amants, les corps fatigués, s’endormaient l’un contre l’autre, elle lui tournant le dos, lui l’enveloppant de ses bras.
Rachel releva les draps et se glissa silencieusement hors du lit. Elle savait que Dan n’allait pas se réveiller tout de suite et elle peinait à dormir au-delà d’une certaine heure. Elle avait une sorte d’horloge interne qui, quel que soit le moment où elle s’endormait, la tirait du sommeil aux alentours de six heures du matin. Cela n’était pas plus mal, car les deux jeunes gens, bien qu’amants depuis plusieurs semaines, souhaitaient garder une forme d’indépendance et ne pas tomber dans une vie de couple banale. Ainsi, ils vivaient séparément et passaient la nuit ensemble tous les deux-trois jours. Mais ni l’un ni l’autre n’entretenait de relation avec une tierce personne : ils se satisfaisaient pleinement de la leur et n’éprouvaient pas le besoin d’aller voir ailleurs. Pourtant, ils n’avaient jamais évoqué le fait que leur relation était exclusive, mais ça allait de soi pour chacun d’eux. Alors que plusieurs amis papillonnaient d’aventures en aventures, eux s’engageaient dans une relation sérieuse. Tout en ne précipitant pas les choses. Ils pensaient que cela entretenait ce désir passionnel qui les animait et rendait chacune de leurs retrouvailles si intense. C’était pareil pour ce qui était d’exprimer leurs sentiments. Jamais Rachel n’avait dit à Dan qu’elle l’aimait et réciproquement. Pourtant, leur relation allait au-delà de l’aspect charnel : ils étaient amoureux l’un de l’autre. Daniel Marchand était ce qu’on peut appeler un jeune homme qui avait tout pour lui : il était jeune et beau, populaire et aimé de tous, issu d’une famille aisée. Il avait un côté aventureux, libre et insouciant qui s’équilibrait avec la mentalité plus posée et prudente de Rachel. Lui admirait la femme qu’elle était sachant qu’elle avait grandi sans pouvoir se construire avec le repère essentiel que représentent des parents dans la vie d’un enfant. Pourtant, elle ne se plaignait jamais et sa dignité le touchait. Enfin, Rachel et Daniel avaient une complicité unique. D’un simple coup d’œil, ils pouvaient juger l’humeur de l’autre, savoir s’il allait bien ou s’il était préoccupé. Une forme de connexion, silencieuse et rassurante, les unissait.
Comme à l’accoutumée, elle ramassa ses habits et se faufila discrètement à la salle de bain. Elle s’habilla puis se regarda dans le miroir. Elle humidifia une serviette pour tamponner légèrement le coin de ses yeux où son mascara avait coulé pendant son sommeil. Puis, elle tenta tant bien que mal d’arranger un peu ses cheveux en les démêlant à la main. Lorsqu’elle trouva le résultat suffisamment potable pour assumer sortir et faire le trajet jusqu’à son domicile pour se préparer avant d’aller travailler – elle avait un job d’étudiante dans un magasin d’alimentation – elle prit son bâton de rouge à lèvres et dessina sur le coin inférieur droit du miroir un petit cœur à l’attention de Dan. C’était une habitude qu’elle avait prise dès le matin qui avait suivi leur première nuit, une façon pour elle de le remercier pour sa tendresse et la ferveur de leurs ébats, lui promettre de se revoir et, indirectement, avouer ses sentiments.
Rachel avait arpenté la plage de Hauterive pendant près d’une heure, réfléchissant à la manière de réaliser son projet. Elle était assez contente des premières idées qui s’esquissaient dans son esprit. Imaginer ce qu’elle allait faire lui donnait l’impression de faire un pied-de-nez au crabe qu’on venait de lui diagnostiquer. Elle s’occuperait de lui plus tard. Pour le moment, seule elle-même comptait. C’était presque un instinct de survie, une façon de se prouver que ce cancer n’allait pas l’empêcher de vivre et de faire ce qu’elle voulait. Une façon de ne plus y penser non plus.
Elle était arrivée sur la plage comme un zombie, elle en repartait confiante. Elle ne savait pas de quoi son avenir à moyen terme serait fait ni même si elle en avait un. Mais elle savait au moins que, à court terme, elle vivrait l’aventure la plus folle de sa vie, sûrement la plus passionnée et la plus marquante. Quitte à mourir, autant se créer encore quelques souvenirs avant la fin, non ?
En arrivant à la voiture, son téléphone sonna. Marion. Devait-elle lui dire maintenant qu’elle était condamnée ou pouvait-elle attendre que son projet avance un peu ? Et même : Marion avait-elle besoin de savoir que sa mère allait mourir ? N’était-ce pas lui faire inutilement de la peine et la mettre dans la position délicate de la personne qui accompagne un proche dans ses derniers instants ?
Hors de question.
– Allô ma chérie, comment vas-tu ?
– Salut, ça va merci. Et toi ?
– Oh, à merveille !
Rachel avait une facilité déconcertante à mentir, y compris à sa fille. Surtout à sa fille. Faire bonne figure malgré l’annonce de son cancer n’était pas si difficile. Elle décida donc de ne pas donner de détails.
– Qu’est-ce que je peux faire pour toi ?
– T’es sérieuse, Rachel, tu ne sais pas ce qu’il y a eu ce matin ? dit Marion en soupirant.
Rachel ne fut pas étonnée que sa fille l’appelle par son prénom, cela durait depuis des années. En revanche, elle dut se retenir de rétorquer : « Bien sûr que je sais, ma chère fille, je vais crever dans moins d’une année. »
– Eh bien, même si ça n’a pas l’air de tellement t’intéresser, continua Marion, je voulais juste te dire que j’ai réussi mes examens d’apprentissage2, avec mention !
– Oh bravo ma chérie, je suis fière de toi ! la félicita Rachel, tout en s’invectivant d’avoir oublié un tel événement.
Mais il faut dire qu’elle était passablement sonnée en arrivant sur la plage. Même les étudiants qui attendaient leurs résultats du gymnase ne lui avaient pas rappelé que sa fille aussi attendait ses résultats d’apprentissage, examens pour lesquels elle avait travaillé très dur. Rachel le savait : elle n’y était pas pour grand-chose, Marion ne devait sa réussite qu’à elle-même.
– Tu as déjà averti Flo et ton patron ?
– J’ai appelé Flo en premier, mais mon patron pas encore. Je pensais que tu voulais savoir avant lui, mais j’ai quand même un doute : lui, il doit attendre mon coup de fil…
– Je suis désolée ma chérie, j’avais la tête ailleurs.
– Ça ne m’étonne pas, cela fait plusieurs jours que tu es fatiguée, je trouve. Chaque fois que l’on se voit, il me semble que tes cernes se sont creusées et que tu n’es pas reposée.
Rachel profita de cette perche tendue pour continuer.
– Oui, c’est vrai. C’est pour ça que j’ai décidé de prendre quelques jours de vacances. Tu sais que j’aime bien partir en juin, c’est une belle saison. Et ça me fera le plus grand bien.
– Ce n’est pas une mauvaise idée, concéda la jeune fille.
– Je serai vite de retour et on pourra fêter cette bonne nouvelle ! D’ailleurs, on se voit toujours demain pour notre dîner hebdomadaire ?
– Oui, si tu es encore par là.
– Je ne pars que jeudi. Alors, on se voit demain et c’est moi qui t’invite ! Tu choisiras le resto.
– Ça marche, à demain, Rachel.
– À demain, ma fille.
Après avoir raccroché, Rachel était plutôt contente de la façon dont elle avait géré la situation. Elle avait réussi à épargner Marion : celle-ci allait pouvoir profiter de sa réussite, sans se soucier de l’état de santé de sa mère. Et vu la facilité avec laquelle elle avait fait bonne figure, elle arriverait encore à cacher tout ça le lendemain lorsqu’elles iraient dîner. Marion saurait bien assez tôt qu’elle allait devenir orpheline.
Dans la journée, les choses s’étaient vite enchaînées. Rachel avait d’abord passé du temps à trouver une destination et à effectuer toutes les démarches nécessaires pour mettre son idée à exécution. Puis elle était retournée travailler l’après-midi et avait posé quelques jours de congé pour la fin de la semaine et la suivante. D’ici là, elle ne dirait rien de son état de santé, ni à ses collègues, ni à sa hiérarchie. Rachel aimait son métier de secrétaire médicale, mais si elle s’entendait bien avec les gens qu’elle fréquentait au cabinet, elle ne pouvait en compter aucun parmi ses amis. Elle appréciait une certaine solitude et ne souhaitait pas voir en privé des gens qu’elle côtoyait déjà plus de huit heures par jour. C’était une façon de compartimenter sa vie en ne mélangeant pas le professionnel et le privé. Elle ne parla donc à personne du diagnostic qui venait d’être posé et encore moins de l’échéance pour laquelle elle se savait condamnée.
Après son travail, et malgré une certaine fatigue, elle avait décidé de se rendre au fitness où elle savait pertinemment qu’elle serait rejointe par Charlotte. Les deux quadragénaires s’y étaient rencontrées un peu plus d’une année auparavant et le courant entre elles était immédiatement passé. D’un sourire sympathique pour se saluer, elles avaient rapidement échangé quelques bons mots puis avaient décidé d’aller se désaltérer après le bel effort accompli et, pour finir, en étaient arrivées au stade où elles soupaient3 régulièrement ensemble une fois la douche terminée.
Si Rachel n’était pas prête à s’épancher sur son état de santé, elle savait que voir son amie lui ferait le plus grand bien. Charlotte d’Espinay était une femme pleine de vie, qui préférait écouter les autres plutôt que parler d’elle et, souvent, était de bons conseils. Quand elle la regardait, Rachel avait l’impression d’avoir face à elle une ancienne aristo : Charlotte portait des vêtements de marque et elle avait une collection de bijoux tous plus beaux et coûteux les uns que les autres. L’intonation de sa voix montrait qu’elle avait dû recevoir une certaine éducation. Et derrière sa personnalité si propre et bien élevée, Charlotte pouvait faire preuve de sarcasme et d’ironie sur les sujets les plus inconvenants, ce qui avait le don de faire rire Rachel aux éclats. Surtout, les deux quadras avaient compris qu’elles se permettaient de plaisanter de leurs déboires respectifs. Et chacune avait son sujet de prédilection : Rachel racontait les difficultés qu’elle avait à être une bonne mère ; Charlotte, les problèmes qu’elle rencontrait à son travail. Rarement, les femmes parlaient de leurs vies amoureuses. Rachel savait que son amie était mariée, son alliance à l’annuaire la trahissait, mais elle sentait que Charlotte ne souhaitait pas en parler. Sûrement qu’il n’y avait pas de quoi rigoler et que son mari devrait être ennuyeux à mourir. Quant à sa vie amoureuse, Rachel n’avait rien à en dire tant c’était le calme plat. En revanche, les deux femmes avaient bien ri en remarquant le petit fessier rebondi du nouveau professeur de step. Elles avaient réussi à passer tout un repas à parler de l’anatomie plaisante du « petit nouveau » comme l’avait appelé Charlotte – c’était mieux que son vrai prénom, Enrique – et cela résumait bien leurs conversations : parler des hommes oui, parler de leurs vies amoureuses non.
Ainsi, Rachel avait décidé de ne pas entrer dans les détails, de ne pas expliquer à Charlotte toute la démarche qu’elle avait décidé d’entreprendre le matin même et de s’en tenir au strict minimum.
– Je ne serai pas là jeudi, ni lundi prochain, avertit Rachel. Je pars quelques jours en vacances.
– Ah bon, tu sèches les cours de gym ! Et où vas-tu ?
– Majorque ! Les températures sont idéales et les plages ne sont pas encore prises d’assaut par les touristes.
– Ah ! je t’aurais bien accompagnée, soupira Charlotte. Ça me ferait du bien de couper un peu avec mon travail. Ça fait longtemps que tu as prévu ces vacances ?
Rachel se dandina quelque peu sur sa chaise puis répondit :
– Non pas vraiment, mais je pense que j’en ai besoin.
– Je te l’accorde : tu as une petite mine, ma chérie. Le soleil des Baléares te fera le plus grand bien, parce que, sinon, tu n’arriveras jamais à avoir un beau teint bronzé comme le mien pour l’été.
Elle sourit à Rachel pour s’excuser de la petite pique amicale qu’elle venait de lui lancer puis, redevenant sérieuse, ajouta :
– Tu pars avec Marion ?
– Non, répondit Rachel, gênée de venir sur ce sujet.
Mais afin de ne pas éveiller de soupçons, elle répondit en souriant :
– J’ai besoin de me retrouver seule. Ça doit être un début de crise de la quarantaine. Tu dois connaître ça, non ?
– Ah je vois, répondit Charlotte, tu as besoin de partir seule et tu espères ne pas te coucher seule le soir, une fois sur place. En tout cas, c’est ce que je ferais, moi. C’est bien cela ?
Rachel réfléchit quelques instants à la question et trouva qu’elle lui permettait, sans mentir, de répondre en omettant quelques détails.
– C’est à peu près ça.
– Alors, c’est parfait, cela te fera le plus grand bien ! Ma foi, de mon côté, je prévoirai de rentrer sagement après la leçon de step. Au moins, pour une fois, je ne reprendrai pas tout de suite les calories perdues ! Et on se rattrapera la fois suivante, parce qu’il faudra que tu me racontes tout ça !
– Je ne sais pas si je pourrai tout te raconter, Charlotte, répondit Rachel sur un ton énigmatique, mais si j’ai du croustillant à partager, tu seras la première informée.
2 En Suisse, l’apprentissage est la formation la plus répandue après l’école obligatoire. Les jeunes se forment dans un métier durant trois ou quatre ans avant d’obtenir un diplôme qui leur permet d’entrer sur le marché du travail.
3 En Suisse, le souper correspond au dîner en France.
Dan et Rachel se voyaient depuis plusieurs mois. De la première période de leur relation, ils avaient gardé la passion qui les animait et l’ardeur de leurs ébats. À cela s’était ajoutée une forme d’habitude du quotidien, une habitude chaleureuse et rassurante, celle qui nous dit que la personne à nos côtés est notre pilier et que chaque jour est une chance. Très rarement, ils parlaient d’avenir : ils préféraient savourer l’instant présent et se laisser guider par les insouciances de la jeunesse. Après tout, ils étaient les deux étudiants, lui en ornithologie, elle en médecine, et leurs principales préoccupations tournaient autour des prochains examens, des sorties et des soirées estudiantines auxquelles ils participaient.
Mais cette façon de vivre dans une forme de légèreté leur mettait aussi des œillères : ils s’empêchaient de voir les difficultés en face. Daniel savait que, pour parfaire sa formation, il lui faudrait partir étudier à l’Université du Minnesota, à Saint-Paul, aux États-Unis, un établissement mondialement réputé pour l’ornithologie. Une telle formation signifiait une longue séparation et les deux amants, trop fusionnels, ne pouvaient l’envisager sereinement.
