Erhalten Sie Zugang zu diesem und mehr als 300000 Büchern ab EUR 5,99 monatlich.
Suite au meurtre sordide d'un notable de la ville, Gerd se lance dans une enquête qui l'emmenera vers une horreur inimaginable...
En embrassant la vocation de flic, Gerd avait pour seul objectif de faire triompher la justice. Après le meurtre particulièrement sordide et brutal d’Edouard Duchaurel, il en a l’occasion. Ce notable bien en vue, torturé à mort, avait beaucoup d’ennemis… Le tirant de son ennui, cette enquête entraînera Gerd dans un jeu de pistes qui va sérieusement ébranler ses convictions d’idéaliste implacable et le pousser à reconsidérer ses certitudes et son impératif de justice. Emmené de plus en plus loin dans l’horreur, il devra mettre toute son énergie pour contrecarrer les plans d’un tueur résolu à achever son œuvre.
Véritable course contre la montre dans laquelle les indices se multiplient au même rythme que les cadavres,
La peine des petits plonge le lecteur au cœur du mal et l’amène à se questionner sur son système de valeurs.
Découvrez sans plus attendre ce roman, Prix RomandNoir 2018, et enquêtez sur un meurtre sordide aux côtés de Gerd, un flic idéaliste.
EXTRAIT
Au moment où son portable sonna, ce mardi 13 avril 2016, Gerd posa immédiatement ses yeux sur le réveil qui le narguait sur sa table de nuit. L’écran affichait 2 h 27. Rageant plus par réflexe que par réelle incommodité, Gerd saisit son téléphone avec tant d’élan qu’il manqua le faire tomber sur le sol. Sans même avoir le temps de dire le conventionnel « ALLO », la voix de l’interlocuteur glapit : « Habille-toi et ramène-toi direct au poste. Ça sent le vice. » Gerd avait rarement perçu une telle gravité dans la voix de Patrick. Le chef, et c’est pour ça qu’il était chef, savait ordinairement se maîtriser en toutes circonstances. Sa voix restait posée et neutre, même dans des situations chaotiques.
L’esprit encore un peu cotonneux, c’est machinalement que Gerd enfila son pantalon, sa chemise ridiculement amidonnée, son pull et ses chaussures. Avant de passer la porte avec son blouson sur l’épaule, il griffonna un message à l’attention de Céline : « Je pars au boulot. Nouvelle affaire. Je t’appelle dès que possible. Je t’aime, malgré tout. » Puis il le déposa bien en évidence sur le guéridon baroque, hérité de sa grand-mère, dans l’entrée.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Habitant à Martigny, en Valais,
Axelle Herren est professeure de français. Grande lectrice et fan de cinéma, le Prix RomandNoir lui donne l’occasion de publier son premier livre et de se confronter aux lecteurs.
Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:
Seitenzahl: 195
Veröffentlichungsjahr: 2018
Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:
www.180editions.com
www.facebook.com/180editions
www.instagram.com/180editions
Mise en page : Graphic Hainaut
Couverture : © Photocatcher/Adobe Stock
ISBN : 978-2-931008-04-1
Ce livre éléctronique a été produit par Graphic Hainaut S.A.S
Tous droits strictement réservés. Toute reproduction d’un extrait quelconque de ce livre par quelque procédé que ce soit, et notamment par photocopie, microfilm ou support numérique ou digital, sans l’accord préalable et écrit de l’éditeur, est strictement interdite.
« Dormez, dormez, mes tout-petits,la vie ne vous fera pas de cadeaux, mais une justice veillera toujoursà condamner les bourreaux. »
Chapitre I
— Sale con de flic ! T’es bien comme tous tes abrutis de congénères toi, vicieux et sournois, un petit insecte à écraser entre ses doigts. Va te faire mettre, enculé !
Celui qui énonçait toutes ces amabilités au moment de son interpellation dans le quartier miteux des Maraudes, se nommait Michel Galantier. Mais dans le milieu feutré de la prostitution et de la drogue, tout le monde le surnommait le Marquis. Celui à qui étaient destinés ces mots orduriers portait le nom de Gerd Fürstern. Il était flic, bien entendu. Et, ce jour-là, il ne parvint pas à faire le lien entre le vice et sa vocation de flic. Selon lui et son idéalisme chevillé au cœur, pour faire un bon flic, il fallait avant tout se distinguer par sa probité. Il lui semblait d’ailleurs en être un éloquent exemple. Nombre de ses pairs saluaient cette intégrité à toute épreuve. Aussi loin qu’il remontait dans ses jeunes années, la droiture était un signe éminent de sa personnalité et il en éprouvait du reste une certaine fierté. Celle-ci avait d’ailleurs été alimentée dès sa plus tendre enfance par l’admiration sans bornes que lui témoignait sa mère.
— Qu’est-ce que tu veux faire plus tard, mon chéri ? lui demandait-elle parfois.
— Moi, ze veux être zusstissier, lui répondait-il alors, l’air très concerné.
Son goût prononcé pour la toute-puissante justice datait donc de ses premiers pas, peut-être même avant, si l’on en croit sa mère. En effet, le 27 mars 1974, lorsque Annabelle posa les yeux sur son fils nouveau-né, dans un sourire de tendresse mêlé de gravité, elle sut qu’il serait un homme juste et intègre, parce que le petit Gerd la regarda droit dans les yeux immédiatement après son passage entre ses cuisses, sans être le moins du monde intimidé par l’aventure qu’il commençait. Même quand son père le retira des bras de sa mère pour évaluer l’animal, il ne la quitta pas du regard. Heinz Fürstern était fier de tenir enfin un héritier mâle, après trois filles. Trois mois plus tard, toute la famille quitterait Stuttgart pour Paris. Heinz s’assurerait qu’en France aussi, ses affaires dans l’import-export seraient couronnées de succès.
Et il ne se trompa pas, du moins, pour un temps, en fait, jusqu’à ce que la mort le saisisse dans son sommeil en octobre 2000. Annabelle ne s’encombra pas de nostalgie. Elle vendit l’entreprise pour un montant indécent, qui lui laissait largement de quoi voir venir. Elle ne souhaita pas rentrer en Allemagne. Elle se plaisait assez en France. En outre, ses filles avaient quitté le nid, elles avaient épousé des Français bien proprets, sans grande fantaisie, ce qu’Annabelle déplorait à haute voix, à chaque fois qu’un repas familial les réunissait, ce qui arrivait de plus en plus rarement désormais.
Seul Gerd vivait encore parfois avec elle après la mort de son père. Plus pour les avantages pratiques que cela présentait, que par devoir filial. En vertu de son goût prononcé pour la justice, on aurait pu croire que sa voie était toute tracée, mais non. Gerd avait tergiversé. Il avait passé deux années en faculté de psychologie à se morfondre, et s’était rendu à l’évidence : ce qu’il aimait, c’était le terrain, l’adrénaline. Une carrière dans la police lui semblait plus prompte à l’épanouir. Et c’est précisément ce qu’elle fit. À vingt-cinq ans, il était sorti premier de sa volée, et ses supérieurs ne tarissaient pas d’éloges à son sujet. Gerd n’était pas le flic inculte que l’on côtoie trop souvent dans les polars ou les films de genre, la brute épaisse qui fait marcher ses poings pour imposer le respect, qui parle des femmes comme des trophées et qui s’enorgueillit de ses faits d’armes, en mâchonnant un mégot de cigarette, un verre de whisky éventé à la main.
Garçon délicat, il avait passé une enfance studieuse, nourrissant sa curiosité et sa culture par de nombreuses visites dans les musées, les salles de spectacle, les cinémas et les bibliothèques. Mélomane, il s’était initié au solfège et pratiquait, à ses heures perdues, le piano et la guitare, qu’il avait apprise en autodidacte.
Est-ce à dire que tout allait au mieux ? Bien sûr que non. Le jeune Gerd avait manifesté très tôt une revendication acharnée pour la justice. Mais pas celle dont trop souvent les gens s’accommodent, tant bien que mal, non, Gerd exigeait une justice absolue, totale. Cette dernière n’était d’ailleurs pas facile à appliquer. Avec quatre enfants, Annabelle ne parvenait pas toujours à rendre une justice équitable. Et cela mettait Gerd dans tous ses états. Sa colère était telle que sa mère devait l’isoler pendant plusieurs heures, afin qu’il retrouvât son calme et son envie de frayer avec les hommes. Les sœurs de Gerd, pour l’énerver, pratiquaient le mensonge au quotidien et elles se couvraient entre elles la plupart du temps. Gerd était donc contraint par sa morale très à cheval, de les dénoncer auprès de leur mère. Il se montrait aussi intraitable sur toutes sortes de sujets, tant et si bien que l’on pouvait aisément le taxer d’étroit d’esprit. Il était capable de faire la tête pendant plusieurs jours pour des motifs futiles mais qui relevaient à ses yeux d’une importance capitale. Il ne pouvait tolérer que l’on triche au jeu ou que l’on soutienne des absurdités. Il ne supportait pas davantage d’avoir tort ou qu’on le contredise, quand il soutenait mordicus une théorie. À bien des égards, Gerd présentait les traits caractéristiques de l’enfant surdoué, que les parents, en mal de reconnaissance, se plaisent à rechercher chez leur progéniture. Et si Gerd était né dans les années 2000, nul doute qu’il aurait passé des tests et bénéficié de soutien psychologique. À l’école, il suscitait le mépris des professeurs, qui croyaient à tort que Gerd voulait se faire remarquer et la colère et la jalousie des autres enfants, du fait des excellents résultats qu’il obtenait.
Inutile de dire qu’il avait eu une enfance assez solitaire, tant ceux qui le côtoyaient peinaient à le supporter. Il ne parvint jamais à créer des liens durables avec des jeunes de son âge. Tous le trouvaient bizarre. Même son père s’était révélé déçu par son fils. Il aurait voulu que Gerd suive ses pas dans l’entreprise. Mais avec une telle droiture et soif de justice et d’équité, Gerd ne pouvait pas convenir dans ce monde opaque. Pas de quoi pleurer pour Gerd. Qu’à cela ne tienne s’était-il dit comme pour s’encourager, mes compagnons seront les livres. Et en effet, il nourrissait à l’égard de la littérature une réelle fascination, qui comblait sa mère et qui faisait dire à son père qu’il perdait son temps. Ses copains de lycée, puis plus tard, ses camarades de promotion, s’étaient souvent moqués de lui. Certains avec une pointe d’agressivité, l’appelaient « Lèche-cul de première classe », mais les plus lettrés d’entre eux l’avaient surnommé « Agnan », en référence au Petit Nicolas. Étrangement, Gerd s’était tout de suite senti flatté. Et pour cause, Agnan était un très bon élève et le chouchou de la maîtresse. C’était un sort enviable. Dans toutes les activités auxquelles il s’adonnait, il faisait des étincelles. D’un esprit vif, il saisissait les enjeux relativement rapidement. Et cette qualité-là entraînait bien des remarques acides.
À l’âge adulte, il manifestait dans la plupart des situations courantes un certain sang-froid, appréciable. Ses collègues n’avaient pas le souvenir de l’avoir vu souvent se mettre en colère, sauf dans les cas où eux-mêmes auraient largement perdu leurs nerfs. Ses accès de rage, aussi rares soient-ils, étaient redoutables. Ils pouvaient intervenir au moment où on les attendait le moins. Pendant un interrogatoire par exemple, il parlait calmement, son visage ne trahissait aucune émotion négative, et soudain, un cri effroyable sortait de sa cage thoracique. Il frappait alors la table de son poing, dans un geste un brin théâtral. Les suspects se recroquevillaient dès lors sur leur chaise, et collaboraient avec plus d’entrain. Il résolvait grand nombre de ses enquêtes en un temps record. Il était admiré, mais aussi jalousé pour cela.
Ses origines allemandes ne l’avaient pas franchement aidé à s’intégrer dans la police. Les esprits bas et les rancuniers de l’Histoire le considéraient avec mépris, comme faisant partie de la race honnie, des ennemis de la France, des envahisseurs, des casques à boulons. C’est seulement avec le temps que les moins bêtes réalisèrent que Gerd était encore plus français qu’eux dans ses aspirations, ses idées et son caractère.
Ce que tous ignoraient néanmoins, c’est que Gerd se libérait de ses frustrations, et elles étaient nombreuses, dans des activités peu compatibles avec son impératif de loyauté et de justice. Comme un léger dysfonctionnement dans ses principes de vie portés en étendard. Dans les faits, lorsque Gerd avait accumulé trop de tensions et de colère, il les évacuait sur des petits malfrats de quartier. Il s’acharnait à coups de poings sur les dealers de seconde zone et sur les voleurs de bas étage. Il revêtait une cagoule et déchargeait sa haine du genre humain sur leurs pauvres petites gueules de délinquants. Il contrôlait néanmoins la force de ses coups pour ne pas les envoyer à l’hosto. Après le déferlement de violence, Gerd se sentait mieux pour quelques heures. Il était ensuite accablé par la honte et la culpabilité. Il ne parvenait à s’en défaire que lorsqu’il était happé par une nouvelle affaire, dans laquelle il faisait des excès de zèle, comme pour se pardonner son vice. Et ses supérieurs appréciaient cet investissement total et son implication personnelle.
En définitive, Gerd était ce qu’il est convenu d’appeler un bon flic. Et en vertu de ses nombreuses qualités, en 2004, il avait pu choisir son affectation ; il avait jeté son dévolu sur Avignon, surtout pour l’effervescence de la saison théâtrale, goût qu’il partageait avec Céline, sa compagne. Bêtement heureux de sa vie, qu’il considérait comme équilibrée, Gerd commençait néanmoins à ressentir un certain ennui. C’était indicible. Un sentiment de vacuité et d’inutilité le saisissait parfois et son ventre se tordait en une lame de fond dévastatrice. Qu’allait-il faire pour secourir, pour punir, pour faire progresser le commun des mortels ? Comment susciter encore de l’admiration et de la reconnaissance de la part de ses supérieurs comme d’illustres inconnus pour lesquels il devenait, le temps d’un soupir, un héros adulé ? Il n’avait plus rien fait qui provoquât la mobilisation des médias et l’intérêt des politiques, véreux ou non. Les affaires qu’il résolvait n’étaient guère excitantes. Elles témoignaient surtout que le monde ne changeait pas. Et pourtant.
Il allait peut-être devoir réviser ce jugement et trouver sa vie un peu plus exaltante.
Chapitre II
Au moment où son portable sonna, ce mardi 13 avril 2016, Gerd posa immédiatement ses yeux sur le réveil qui le narguait sur sa table de nuit. L’écran affichait 2 h 27. Rageant plus par réflexe que par réelle incommodité, Gerd saisit son téléphone avec tant d’élan qu’il manqua le faire tomber sur le sol. Sans même avoir le temps de dire le conventionnel « ALLO », la voix de l’interlocuteur glapit : « Habille-toi et ramène-toi direct au poste. Ça sent le vice. » Gerd avait rarement perçu une telle gravité dans la voix de Patrick. Le chef, et c’est pour ça qu’il était chef, savait ordinairement se maîtriser en toutes circonstances. Sa voix restait posée et neutre, même dans des situations chaotiques.
L’esprit encore un peu cotonneux, c’est machinalement que Gerd enfila son pantalon, sa chemise ridiculement amidonnée, son pull et ses chaussures. Avant de passer la porte avec son blouson sur l’épaule, il griffonna un message à l’attention de Céline : « Je pars au boulot. Nouvelle affaire. Je t’appelle dès que possible. Je t’aime, malgré tout. » Puis il le déposa bien en évidence sur le guéridon baroque, hérité de sa grand-mère, dans l’entrée.
Une fois dans la voiture, Gerd regarda l’heure avant de démarrer. Il était 2 h 48. Il avait été efficace. Veillant à ne pas faire crisser les pneus afin de préserver la tranquillité du voisinage, et à ne pas abîmer le parterre végétal que Céline s’efforçait tant bien que mal de faire pousser devant la maison, Gerd passa néanmoins très vite à la conduite qu’il affectionnait, rapide et nerveuse. Il avait, pour ce coup-ci, une bonne excuse.
À 3 h 01, Gerd franchissait d’un pas vif et la mine sombre l’entrée du poste. L’effervescence était palpable. Le téléphone du standard sonnait à intervalles réguliers. Deux journalistes trépignaient vers la machine à café. L’un d’eux, trapu, de petites lunettes cerclées d’écaille, les lèvres inexistantes, et un début de calvitie, maladroitement masqué par une mèche de cheveux outrageusement longue, se tenait un peu voûté. Il avait l’œil fuyant. Gerd n’eut pas le temps d’achever son scanner. Patrick surgit soudain de la salle 2 et la ride du lion bien marquée, il héla Gerd dans un souffle inquiétant. « Suis-moi. » Une fois la porte refermée sur les deux compères, Patrick ne s’encombra pas de détails : « Duchaurel est mort, pas une jolie mort d’ailleurs, à ce que m’ont dit les gars déjà sur place. Sa femme, sous le choc, nous a appelés il y a deux heures environ. L’équipe de nuit s’est rendue à son domicile, elle y est encore, elle a fait appel au légiste et ils sont tous là-bas. Je veux que tu orchestres le tout. Va les rejoindre et note tout ce que tu remarques. Rapport avant l’aube. Et pas un mot aux deux fouille-merde dans le couloir. C’est un connu, Duchaurel. Je ne veux pas de maladresses. S’il le faut, si la machine s’emballe, je ferai une conférence de presse ultérieurement. Mais pour le moment, je veux du sang-froid. »
Devant le ton injonctif de Patrick, Gerd s’abstint du moindre commentaire. Il n’était pas question de se faire remarquer autrement que par ses compétences et son intuition. Le côté premier de la classe ressortait précisément dans ces moments-là. Gerd était un bon flic certes, et il ne le savait que trop bien. Mais il voulait être le meilleur. La demi-mesure, ça n’avait jamais été son truc. Céline avait beau hausser ses épaules et secouer la tête, limite excédée, chaque fois qu’ils en parlaient tous les deux, Gerd présentait d’indéniables qualités. Il reprit donc sa voiture et signala au GPS l’adresse de Duchaurel. La voix enregistrée indiqua le temps de parcours : 23 minutes. « Parfait », se dit-il, il mettrait ce temps à profit pour se remémorer ce qu’il savait du macchabée.
Édouard Duchaurel, notable de la région, d’environ 55 ans, fils d’un avocat-notaire illustre, Arnaud, qui avait sévi dans les années 70 et 80 dans le milieu de la bourgeoisie feutrée, inquiété en fin de carrière pour détournement de fonds, mis hors de cause très vite par manque de preuves, et d’Anne Lisier, une professeur de piano, héritière d’un grand chocolatier, et membre très engagée de la mairie, plutôt à gauche, suicidée dans les années 70, après la découverte de sa liaison avec le secrétaire de la mairie, de 13 ans son cadet.
Christian, le frère, avait un passé de toxicomane repentant. Il était vaguement producteur et réalisateur de films indépendants en Europe. La figure du raté de la famille, très certainement méprisé par le père. Mais ça, ce n’était que pure spéculation de Gerd.
Hélène, la sœur, chirurgienne reconnue par ses pairs, à Strasbourg. Mariée ? Divorcée ? Lesbienne ? Gerd l’ignorait. Cela avait-il de l’importance ? À ce stade de l’affaire, aucune.
Qui était l’aîné de la fratrie ? Gerd n’en savait rien et il s’en moquait présentement. La personnalité d’Édouard était la plus connue, car il était toujours resté dans la région, et il sévissait comme conseiller particulier de différents industriels puissants et politiciens de premier plan. De formation, selon ce que racontaient les journaux, Édouard avait obtenu une licence en histoire de l’art, un diplôme de commerce et un autre en management et consulting. Gerd en déduisait très simplement que c’était un homme de goût, qu’il cherchait une certaine reconnaissance et que le fric était un objectif assumé.
Il vivait dans la somptueuse villa de son enfance de manière permanente depuis la fin de ses études. Marié à Chantal Noard, femme dont Gerd ignorait tout. Ils n’avaient pas eu d’enfants.
Chapitre III
Gerd ralentit devant l’imposante villa, les voitures de ses collègues encombraient le chemin d’accès. Il eut l’envie de défoncer l’arrière de leur véhicule, mais il n’en fit rien, en gentleman qu’il tentait d’être le plus souvent, et rejoignit le groupe qui se tenait, ectoplasmique, dans le hall d’entrée. Comme il s’en doutait, Chantal Duchaurel était en proie à une crise d’hystérie de toute grande facture. Sa voix atteignait des aigus de premier plan. On avait peine à s’imaginer que cela pût être émis par un être humain. Sabine, une petite bleue, tentait de la calmer et de lui faire avaler un verre d’eau, tout en lui frottant le dos assez énergiquement.
Constatant avec une lucidité qu’il savait à toute épreuve qu’elle n’était pas interrogeable en l’état, Gerd rejoignit la scientifique dans une pièce au fond, selon toute vraisemblance, le bureau de Duchaurel. C’est là que l’homme avait été tué. Gerd ne put éviter une grimace à la vue du corps. Il écarta le suicide d’entrée. Duchaurel avait été placé sur son grand bureau en noyer, sur le dos, nu comme un ver, les jambes et les bras écartés. Son pénis avait été tranché et reposait, grotesque, sur son nombril. Les poignets étaient fixés au bureau par de longs clous et il présentait des entailles sur l’ensemble de son corps. À vue de nez, les blessures infligées n’étaient pas profondes : elles avaient peu saigné. Et ce n’était vraisemblablement pas cela qui l’avait tué. Mais l’hémorragie au niveau de l’entrejambe avait été considérable. Sa tête reposait sur le code pénal. Gerd observa la pièce avec soin, il huma l’air comme pour s’imprégner de toutes les odeurs. Il sortit son téléphone et prit des photographies presque compulsivement. Le médecin légiste entra, alors que Gerd se tenait près de la porte-fenêtre. La nuit était d’encre. Il frissonna. Le légiste indiqua sa volonté d’enlever le corps et de le transférer à l’institut afin qu’il puisse procéder à l’autopsie. Gerd se contenta de hocher la tête pour marquer son approbation et il sortit de la pièce en soupirant.
Il rejoignit la veuve éplorée, qui s’était un peu calmée entretemps. Elle était assise tout au bord d’une somptueuse méridienne et tenait son mouchoir sous son nez. Sa robe de chambre était fermée très serrée. Gerd s’installa sur le fauteuil récamier en face d’elle et toussota discrètement. Madame Duchaurel leva ses yeux rougis sur Gerd. Il procéda, de la manière la plus douce qu’il pût, à un interrogatoire général. Tant bien que mal, la veuve parvint à ânonner quelques chiffres et à répondre oui ou non aux questions ciblées de Gerd. Après quelques minutes, elle devint toutefois plus loquace.
— Madame Duchaurel, pourriez-vous préciser l’heure à laquelle vous avez découvert le corps de votre mari ?
— Très précisément, non, je le crains. Il devait être minuit et demi ou dans ces eaux-là. Je suis allée me coucher après le film de TF1 que je n’ai pas regardé, vers 23 heures. Je ne dérange jamais Édouard quand il est dans son bureau, c’est une règle qu’il m’a imposée dès le début de notre mariage. À un moment que j’estime vers minuit, je me suis levée pour aller aux toilettes et me préparer une tisane, et j’ai vu en passant dans le couloir, que la lumière du bureau était éteinte. Cela m’a semblé incongru puisque Édouard ne m’avait pas rejointe dans le lit. Le reste de la maison était plongé dans l’obscurité. J’ai cru un instant qu’il avait pris la voiture et qu’il était sorti pour ses affaires.
— Sortir en pleine nuit pour ses affaires, ça lui arrive fréquemment ?
— Oh, je ne sais pas vraiment, quelques fois. Cela dépend des mandats qu’on lui confie et du décalage horaire. En général, il ne m’en parle pas. Il m’indique juste qu’il sort, par le biais d’un petit mot qu’il fixe à la porte de son bureau. Et là, je n’ai pas vu de mot.
— Et ensuite ?
— J’ai frappé doucement à la porte, pensant qu’il s’était peut-être assoupi. Sans réponse de lui, j’ai ouvert la porte avec précaution et j’ai cherché l’interrupteur pour allumer la lumière. Et après… J’ai vu le corps de mon mari, dans cette posture si… indécente.
Un sanglot rauque empêcha la veuve de poursuivre. Gerd montra, sans le vouloir, des signes d’agacement. Il voulait poursuivre l’interrogatoire. Il demanda un peu sèchement à Sabine un nouveau verre d’eau pour Madame Duchaurel. Elle se remit à parler. Elle indiqua que la porte-fenêtre du bureau était fermée lorsqu’elle était entrée, elle en était certaine. Gerd lui demanda alors de leur faire le récit de la soirée.
Elle et son mari avaient mangé calmement tous les deux, comme d’habitude, vers 19 heures. Ils avaient échangé quelques banalités, ainsi qu’ils le font chaque soir. Peu avant 20 heures, Édouard s’était levé de table et s’était enfermé dans son bureau. Quant à elle, lui dit-elle, elle était descendue au sous-sol pour se détendre dans le jacuzzi et faire un sauna. Peu avant 22 heures, elle s’était installée au salon et avait allumé la télévision, plus pour bénéficier d’un fond sonore dans cette grande maison, que pour suivre avec assiduité les programmes médiocres de la télévision publique. Tout était calme, rien de suspect selon ses dires.
Gerd pensa l’espace d’un instant qu’il adorerait faire un sauna. La dernière fois qu’il en avait eu l’occasion, il avait fait l’amour avec Céline dans la cabine de sauna d’un hôtel assez chic et ils avaient été pris sur le fait par le concierge hilare, qui avait néanmoins signalé l’incident au directeur de l’établissement. Devant la plaque de policier, le directeur avait renoncé aux poursuites et Gerd avait laissé un généreux pourboire au concierge. Céline n’avait pas desserré les dents sur le trajet du retour, lui imputant tacitement la responsabilité de l’humiliation vécue devant de parfaits inconnus.
Chassant ce souvenir, il demanda à la veuve si la maison était bien insonorisée. Elle répondit que le sous-sol était autrefois dévolu aux gammes de madame Mère et à ses cours de piano, Monsieur Duchaurel père avait donc investi quelques beaux deniers dans l’insonorisation des lieux. En effet, il préférait le jazz aux sonates de Chopin.
Il serait donc tout à fait plausible que le tueur ait procédé à sa sale besogne sans que la veuve n’entendît quoi que ce soit. Le tueur avait même pu ressortir par la porte d’entrée sans être vu de personne. Lui avait-on volé quelque chose ? Des objets manquaient-ils ? Non, du moins, pas à ce que la veuve avait pu constater.
Avant de prendre congé, Gerd ajouta sans ménagement :
— Votre mari avait-il une maîtresse ?
La veuve, un peu indignée, se drapa dans sa robe de chambre et secoua négativement la tête.
— Non, grinça-t-elle, il n’avait pas le temps, Monsieur.
— Lui connaissiez-vous des ennemis ? Quelqu’un qui eût pu souhaiter sa mort ?
—
