La persistance du destin - Suzan Mercedes - E-Book

La persistance du destin E-Book

Suzan Mercedes

0,0

Beschreibung

Nathalie se lance dans la quête d'une vie significative, mais arrivera-t-elle à aller jusqu'au bout de ses rêves ?

L'héroïne de ce roman initiatique, Nathalie, veut croire en sa bonne fortune. Car selon une voyante, elle aurait hérité d'un trésor d'une autre existence. Déterminée à le découvrir et faisant fi de son esprit rationnel de femme pratiquant le droit, elle se lancera dans une équipée qui la mènera dans la région de Saint Augustine, en Floride.
Elle ne quittera pas seule le Québec. Elle convainc son conjoint Carlos, qui croit davantage aux bienfaits du golf qu'à ceux de la méditation, son amie Maude, psychothérapeute, curieuse et solidaire, et le copain de celle-ci, Samuel, qui est prêt à tout pour plaire à sa nouvelle flamme. Partenaires dans ce périple, ceux-ci ne réalisent pas qu'ils baliseront leur propre destinée.
Ce livre est un roman d'aventure, d'amour et de rencontres. Rencontres avec soi, avec l'autre, avec l'autre en soi. L'évocation de plusieurs aspects de l'existence en couches habilement imbriquées les unes aux autres entrainent le lecteur dans l'intimité de la psyché humaine.
Sommes-nous libres de nos attirances, de nos choix et de nos missions de vie autant que nous le pensons ? Ou sommes-nous captifs de scénarios revêches qui hantent nos pensées ?

Une trame historique et scientifique où l'auteur invite à découvrir l'étendue du pouvoir de l'expérience personnelle, au-delà des frontières du visible.

EXTRAIT

Et pourtant, chez son amie qu’elle considérait comme fort intelligente et logique, les émotions et la description d’ambiances et de détails relatifs à d’autres vécus étaient aussi époustouflantes. Il était bien inutile de tenter de réprimer ce flux narratif ; la participante volontaire surfait sur des incidents historiques fabuleux lesquels, curieusement, reflétaient précisément la teneur de ses préoccupations. Elle ressortait donc des drames imaginaires avec des pistes de solution quant à ses problématiques ; un sentiment de chaleur remplaçait les boules et les barres d’anxiété qui l’accablaient. Prenaient place en elle un allégement, une paix, la reconnaissance d’une vérité personnelle. Le calme après la tempête. Elle lâchait un soupir semblable à celui qu’on ressent lors de l’arrêt de fonction d’un appareil électrique : le soulagement physique d’une tension désuète.
L’habile thérapeute qu’elle est devenue utilise cette technique hypnotique pour amener les voyageurs de l’imaginaire dans les sombres labyrinthes de souvenirs refoulés et d’images surgies d’une grande conscience universelle. Au-delà de la mémoire, limitée par les voiles de l’inconscience, des souvenirs de l’enfance, de la naissance, de la vie fœtale font surface grâce à la transe légère. Et parfois, des images d’autres modèles suggèrent des pistes créatives à des solutions inefficaces. En effet, les gens cherchent trop souvent de nouvelles avenues dans les ornières usuelles, sans succès. Ces dévoilements d’autres expériences, cueillis à travers le temps et les cultures, fournissent d’excellents repères de transformation du comportement humain.

À PROPOS DE L'AUTEURE

Passionnée par les découvertes récentes en sciences humaines et physiques, Suzan Mercedes s'inspire de plusieurs années de réflexions au sujet de la prépondérance de l'imaginaire sur le rationnel. Dans ce premier roman, elle présente des pistes éclairantes pour comprendre l'évolution de notre étonnante conscience individuelle et collective.

Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:

Android
iOS
von Legimi
zertifizierten E-Readern
Kindle™-E-Readern
(für ausgewählte Pakete)

Seitenzahl: 463

Veröffentlichungsjahr: 2019

Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:

Android
iOS
Bewertungen
0,0
0
0
0
0
0
Mehr Informationen
Mehr Informationen
Legimi prüft nicht, ob Rezensionen von Nutzern stammen, die den betreffenden Titel tatsächlich gekauft oder gelesen/gehört haben. Wir entfernen aber gefälschte Rezensionen.



Suzan Mercedes

La persistancedu destin

2e édition

Ce livre est une œuvre de fiction et de réflexion. Les personnages, les dialogues et les situations sont issus de l’imagination et de l’expérience clinique de l’auteure. Même si les noms de quelques lieux et événements historiques sont évoqués, toute ressemblance avec des personnes existantes ne serait que pure coïncidence.

2e édition

ISBN 978-2-9813764-0-4 (version imprimée)ISBN 978-2-9813764-1-1 (version électronique)

Conception graphique de la page couverture : Rodolphe Charpentier – http://rodolphe.ca/fr/a-propos/

Peinture : Andrius Kovelinas – https://kowelvain.deviantart.comMise en pages : François Messier – http://francoismessier.com/Révision : Jacques A. Côté

Éditions du Grand Ruisseau1355, ch. du Grand-RuisseauSaint-Sauveur-des-MontsQuébec, Canada J0R 1R1

Téléphone : 514 247-3127

Site Web : www.editionsdugrandruisseau.ca

Catalogage avant publication de Bibliothèque et Archives nationales du Québec et Bibliothèque et Archives Canada

Mercedes, Suzan, 1951- La persistance du destin ISBN 978-2-9813764-0-4

I. Titre.

PS8626.E722P47 2013 C843’.6 C2013-940657-3PS9626.E722P47 2013

Tous droits réservés. La réutilisation de cette œuvre, en partie ou en entier, ou son adaptation, sans la permission écrite de l’éditeur, est strictement interdite.

À Serge, mon Amour d’aujourd’hui, auprès de qui l’impermanence prend un parfum d’éternité !

1

Dans le ventre de l’Amérique

Caroline du Sud, 1738

Ils sont une douzaine, placés en cercle, dos à dos, élevés sur un haut tréteau de bois. Les ravisseurs blancs les ont au moins arrosés d’eau fraîche en arrivant de leur long périple en mer. Ils les ont vêtus de pagnes décents. Les mains liées dans le dos, pieds nus, désarmés et dodelinant, certains ont de grands yeux bruns ouverts, qui expriment la peur de l’inconnu ; tandis que la colère chez les autres plisse les paupières pour cacher la méfiance, les sentiments de haine ou les espoirs de rébellion. Ces hommes effarouchés sont maintenant évalués par ce qui s’apparente à des marchands, car ces gens les scrutent avec intensité, tâtant sans gêne la chair sensible de leurs muscles endoloris.

Au zénith de la journée, sous un soleil de plomb sondant le sol de ses rayons imposants, les citoyens venus sur place ont faim ; c’est le seul point commun avec le nouvel arrivage. Léthargiques, ces villageois se plaignent de la chaleur, mais ils sont pourtant là, autour de la scène improvisée pour les enchères. Plusieurs par curiosité, quelques-uns par affaires. D’autres enfin saisissent cette occasion pour opérer le salut de l’âme de ces païens, psalmodiant des prières et jetant des regards furtifs sur ce cirque, mine de rien.

À deux cents pieds du centre de la place publique, des maisons construites en planches équarries les encadrent. Un grand espace d’accès entre deux bâtiments riverains laisse entrevoir la danse des vagues se brisant sur les quais. L’immensité marine fomente chez les prisonniers une attirance au-delà des mots, car la mer ne connaît pas les frontières tracées par les hommes. Cette vaste étendue d’eau est le lien fluide qui les unit à leur univers passé.

Épuisés, ceux-là qui ont réussi la traversée se sentent échoués dans un univers très étrange. Ils se sentent perdus, esseulés, sans repère tangible. Si loin sont ces hommes de leur fierté, si loin de leurs possessions. Le prolongement de leur âme déroutée recherche dans ce nouveau décor un détail, un trait de visage, un muret, des plantes, qui les rassureraient. Rien ne leur est familier. Virant la tête, ils réussissent à peine à entrevoir la bordure ensablée de la plage locale, coupée par des trottoirs en planches rectilignes. De l’autre côté de l’océan, le clan, les pirogues et les champs laissés vacants par leur départ subit. Des habitudes séculaires, les couleurs ocre et verdoyantes de leur savane, des odeurs familières, des lieux sécuritaires évacués auxquels ils ne peuvent plus s’accrocher pour donner un sens à leur présence en ces contrées agitées.

Encordés comme du bétail, ils sont examinés par des inconnus, des pieds à la tête. Ce qui semble une femme, car malgré les nombreux tissus qui la recouvrent, elle en a les formes, cette maigre silhouette fantomatique s’approche de l’un d’eux. Avec sa bouche si mince et le nez trop long, elle fait penser à une femme vautour, se dit Taopé. Il la regarde avec dédain. Ses yeux petits comme des graines d’okola semblent désirer le posséder, dénote-t-il avec dégoût. Il les voit fixer avec insistance son pagne dans un esprit malin de voir le vent soulever le coin du tissu et vérifier l’apparence de son membre viril. Elle ne regarde pas le captif dans les yeux, non. D’ailleurs, pas un seul homme blanc ne le fait. Seules la rondeur de leurs muscles et la solidité de leurs dents sont discutées et monnayées par cette bande d’oiseaux de proie, piaillant dans une langue inconnue et indéchiffrable. Cette femme va de pair avec ses semblables, constate-t-il. Il n’y a aucune trace de bonté dans ces regards, nulle compassion, que l’orgueil du vainqueur. Des images surgissent, souvenirs de sa fierté lorsqu’il rapportait à son village les bêtes tuées lors des expéditions de chasse, au bénéfice de sa famille oui, mais combien cela flattait aussi son orgueil de traqueur. Il prend conscience que l’expérience de posséder, sans respect ni conciliation, n’est pas à la hauteur d’une humanité.

Une humanité réduite ici à ses caractéristiques physiques. Ils ne sont que de pauvres hommes exposés sur la place publique. Une vie d’esclavage les attend. Ils seront bientôt la propriété d’un autre être humain. Sans passé utilitaire et à l’avenir incertain. Aucune femme de leur territoire n’a survécu aux longues semaines de captivité, affamés et entassés qu’ils étaient, au fond de la carène.

Taopé observe, au-delà du rivage, les vaisseaux accostés plus loin. Si l’embarcation a fait le chemin de l’aller, croit-il, il devrait éventuellement regagner son point de départ. Son attention est ramenée au mouvement de cet essaim de populace sur la place du marché, aux chiens qui courent, excités par le brouhaha de la foule et cherchant des détritus à consommer, aux chevaux qui attendent patiemment, attachés aux charrettes des marchands de pain et de fromage distrayant ces gens. Il garde en alerte la vivacité de sa jeunesse.

Un négociateur passe devant lui et cache de sa tête l’un de ces navires baignant au large. Comment un si petit bateau a-t-il pu transporter autant de personnes, d’animaux et une telle cargaison ? Il n’avait rien vu durant son embarquement, car il avait été surpris et séquestré durant la nuit, alors qu’il allait repérer la source d’étranges réverbérations très près de son village.

Taopé espérait faire mieux que les autres. Jeune homme mature, il avait passé au travers de la dure initiation le consacrant guerrier de son village. Les pères lui avaient enfin octroyé une place parmi les braves guerriers de son clan. Survolté par la réussite de son passage à l’âge adulte, il s’était donné une mesure de plus pour retourner seul à la forêt. Il avait décidé que la noirceur serait son alliée. Un étrange pressentiment l’envahissait pourtant. Guidé par sa curiosité plus que par son instinct, il franchit quelques kilomètres vers le rivage. Ces pas audacieux lui valurent cette expédition vers un nouveau monde.

Un intendant, à la peau noire celui-là, s’approche de lui. Dans sa barbe blanchie et ses rides profondes, la vieillesse ancre son passage. Élevant le ton de sa voix pour montrer de l’ascendant et du sérieux, il prend le menton du jeune prisonnier dans une main et glisse dans son langage « Tu ne penses pas t’enfuir vers le sud ? » en lui faisant un signe de la tête dans la direction de bâtiments arrière, à l’opposé de la côte.

Le sud, qu’est-ce que le sud ? s’interroge Taopé. Pourquoi cet homme âgé ne manifeste-t-il pas plus de sagesse au lieu de ces gestes rudes ? L’Africain croit que cet homme a reconnu sa provenance tribale, certainement grâce aux cicatrices sur son corps, marques du clan auquel il appartient. Quel signal lui a-t-il donné ? Que peut-il faire pour lui maintenant ? Taopé fait ressortir en lui l’attitude d’un grand fauve : les sens tendus à la recherche du moindre indice de faille de ses capteurs, le souffle retenu, les muscles prêts à bondir, il est aux aguets.

Arrive l’attribution de chaque homme à un propriétaire foncier. Les marins détachent les otages des cordes qui unissaient leurs pieds. La résistance des hommes sur le tréteau et le nombre imposant d’employés livrant les nouveaux esclaves à leur maître font que, lorsque ceux-ci les mobilisent, un branle-bas soudain ébranle la structure de rondins qui s’effondre. Les curieux rassemblés s’écartent, amplifiant le désordre, mais pas assez rapidement. Quelques marchands empêtrés se trouvent coincés et écrasés sous les billots.

La panique est générale. La foule, telle une horde d’hippopotames, tente de fuir le centre d’attraction. Mais elle est obstruée par les lourdauds pétrifiés sous le choc de ce qu’ils aperçoivent à quelques pas d’eux. Car si certains sont paralysés et fascinés par la violence de l’effondrement, d’autres perdent connaissance. Les cris des femmes augmentent l’égarement général et brouillent le jugement du troupeau affolé.

Taopé était prêt à réagir. Il repère les charrettes du côté du soleil baissant, à l’opposé de la scène chaotique. Car la plupart des otages se ruent vers le rivage où les hommes du village tentent de les maîtriser, brutalement. Les cris augmentent en intensité. Il ne peut que faire confiance à la seule voix qui lui a adressé la parole dans sa langue en terre nouvelle. Le coup de tête indiquait la direction des amas de caisses de bois au fond de la grande cour. Les bâtiments arrière sont abandonnés par une foule dispersée, courant tous azimuts. Le jeune homme saute habilement par-dessus les obstacles, les bras attachés par les cordes d’une promesse de libération.

L’intendant noir l’attendait pour le dissimuler sous les couvertures d’une charrette dont il prend les guides. Le vieillard émet un claquement sec de la langue et engage le cheval dans une démobilisation expéditive. Ils s’esquivent aussitôt, la bête nerveuse ne demandant qu’à quitter le vacarme. Personne ne prête attention à leur escapade. Empruntant d’étroites ruelles, ils sortent du village à vive allure.

Sous son abri de toile épaisse, le jeune évadé suffoque. Après un certain temps, n’entendant plus que le chant des oiseaux et les clic-clac des sabots du cheval, il replie enfin un coin de l’étoffe et fixe le faîte des arbres découpant le ciel bleu, assombri de quelques nuages. Un bleu plus tendre que celui du ciel de son pays, contemple-t-il.

Le roulement du chariot sur la route de terre le projette de droite à gauche, cognant sa tête et cambrant ses reins meurtris par les bastonnades des ravisseurs. Par ailleurs, il ressent le bonheur d’être sorti indemne de ces jours et ces nuits où son courage et son endurance avaient été davantage mis à l’épreuve que dans sa savane. Soudain, au-delà de la faim qui le tenaille, il sent monter un long courant de nostalgie.

Ouvrant très grandes ses paupières, il tente de bloquer des larmes. Taopé est un homme maintenant. Son grand-père lui chuchote à l’oreille des histoires de bravoure, comme il l’a fait tout au long de sa captivité. Il lui raconte comment le lion ne cesse de rugir lorsqu’il est pris dans le filet, ce qui secoue d’effroi le chasseur le plus téméraire. Le lion ne cesse d’être un lion, même impuissant à défaire ses liens, se remémore-t-il.

Le chariot s’est arrêté. Le tirant de ses rêveries, l’intendant noir invite Taopé à descendre, coupe les lambeaux de cordes à ses mains et laisse le jeune homme au bord d’un chemin de terre rocailleux. Il lui indique qu’il n’est pas bon d’être nègre en Caroline. Il vaut mieux rejoindre la Floride, beaucoup plus au sud. Là-bas, le gouverneur Montiano a donné aux rescapés de la mer les terres laissées vacantes par les autochtones massacrés deux siècles plus tôt par ces mêmes Espagnols. Aujourd’hui, les conquistadores ont besoin des cohortes de gens de leur race pour repousser les attaques britanniques. Il lui conseille de se rendre au fort Mose et de prêter serment au roi Charles II. Pour trouver son chemin, il peut espérer l’aide des indigènes installés à quelques lieues plus loin, sur le bord de la rivière. Il y trouvera sa liberté.

…et un bateau, songea aussitôt Taopé !

***

Montréal, 2008

Le soleil chauffe ardemment le sol et invite les peaux sensibles à se protéger de ses rayons brûlants en ce début du mois de juillet. Malgré un taux d’humidité accablant, Nathalie a annoncé sa visite de façon impérieuse à Maude, son amie d’enfance. Une grande confiance lie ces deux femmes, parvenues à une fin de trentaine bien assumée. Comme d’habitude lorsqu’elle est embrouillée dans ses tourbillons privés, la blonde médiatrice, associée dans un cabinet de gens d’affaires, recherche l’opinion de Maude quant à sa situation. Aujourd’hui, elle doit choisir entre la direction fixée par sa pensée rationnelle et la ténacité d’une voix intérieure la pressant de bouger, de sortir d’un bourbier qui n’a plus sa raison d’être.

L’avocate n’a pas hésité à ranger les dossiers en cours pour se rendre chez son amie d’un pied ferme. Cette fois, cela prendra plus que des conseils, se dit-elle, sentant la trouille lui triturer le ventre. La compétence de Maude en tant que psychothérapeute a plus de chances de clarifier l’objet de ma quête que les trop vagues propos de madame Micheline, se dit-elle. Jour et nuit, Nathalie tente de donner un sens aux paroles de sa voyante, dont chaque mot l’a pénétrée droit au cœur. Il y a quelque chose de vrai dans ce qu’elle m’a révélé, mais quoi ?

Après avoir appuyé sur le bouton cramoisi de l’ascenseur, Nathalie vrille sa bague de fiançailles sur son annulaire, consciente de contrevenir aux conseils de son conjoint, au risque même de passer pour folle en dévoilant les prédictions de sa cartomancienne. L’ouverture des portes se fait attendre. Debout sur le plancher de marbre, les yeux rivés sur les chiffres numériques indiquant l’approche de la cabine, sa forte structure osseuse frissonne pourtant à la perspective d’une aventure la conduisant au bout de ses rêves ; elle secoue sa tête, comme un arbre remue son faîte sous la brise annonçant un orage. Elle ne peut plus reculer. Tant pis si Carlos ne la soutient pas dans le soulagement de sa pressante curiosité.

La thérapeute habite un chic condo sur l’île des Sœurs, sur lequel son bureau professionnel s’intègre au calme du lieu et au superbe panorama offert par les gratte-ciel du centre-ville de Montréal. Un espace où l’imaginaire de ses patients prend son envol en toute aisance. Vêtue d’un legging et d’une blouse ample tombant à mi-cuisse, ses clavicules saillantes font entrevoir, autant que sa silhouette, le style d’alimentation d’une jeune femme active, peu portée sur les sucreries.

Sans aucun doute, la brunette aux yeux noirs et perçants est la ressource désignée, en tant qu’experte, pour la guider dans les dédales de ce mystère, par une imagerie guidée, croit Nathalie. La pensée de creuser les profondeurs de sa conscience grâce à cette technique d’intervention hypnotique fait vibrer les fibres de son anxiété. Va-t-elle enfin trouver réponse à ce qui la préoccupe ? Ce faisant, combien de détails sordides trouvera-t-elle également dans les abysses de ses souvenirs ? Malgré cette inquiétude, son besoin de forcer les cloisons brumeuses de son inconscient est aiguisé. Un secret s’y loge, elle doit en trouver les clés. Elle ressent très fort que son mode de vie en sera transformé, profondément remanié. Elle se sent déjà bouleversée, trop irrationnelle, ayant besoin d’un solide appui.

— As-tu une idée de ce que tu veux explorer durant la séance d’imagerie ? s’enquiert Maude.

La voici accueillant avec une tisane à la menthe et des fruits frais la jeune femme à l’attitude habituellement moins fébrile. Plus qu’amies, elles sont aussi confidentes et aventurières. Une vie réussie ne se préoccupe pas des limites imposées par la société, croient-elles impunément. Ainsi ont-elles exploré les confins de l’univers non américanisé, voyageant ensemble dans des contrées qui défient l’imagination de la plupart des Occidentaux bien rangés dans leur banlieue cossue.

« Je peux te conduire à ton personnage imaginaire, celui dont t’a parlé ta clairvoyante, ajoute Maude, mais es-tu prête à ce que celui-ci te conduise à sa propre destinée… et non à tes désirs ? »

L’intervenante questionne Nathalie afin de vérifier si cette dernière est ouverte à de surprenantes éventualités. Une imagerie corporelle est un voyage au-dedans de soi, une voie rapide vers sa vérité profonde. Malgré l’accompagnement de la thérapeute, la personne en transe est seule avec elle-même, identifiant et nommant les images qui émergent de sa psyché. Le caractère revendicateur de l’avocate ne faussera-t-il pas ces images projetées sur l’écran de son destin afin de voir ses rêves se réaliser ? Des rêves de richesse que lui aurait fait miroiter la voyante, l’a-t-elle prévenue au téléphone. Feu rouge. Très souvent, ses clients forcent les trames de leur visualisation afin d’en déterminer une orientation souhaitée ; une fin heureuse est ingénieusement destinée à leur personnage imaginaire afin d’éviter les affres de la mort. On s’attache, songe-t-elle, à ces êtres oniriques dont on accapare l’identité par cette croyance commodément nommée « vie antérieure ». Selon Maude, même surgies de façon spontanée, ces images ne sont qu’une fantaisie. Car malgré les nombreuses années de pratique clinique, elle n’est pas arrivée à se faire une idée juste de la nature véritable de ces scénarios qui s’imposent à notre psyché et orientent les attraits et les évitements dans notre quotidien. Elle souhaite pourtant comprendre l’origine de ce phénomène.

Nathalie, quant à elle, mord facilement à la question de son amie puisqu’elle n’a pas l’expérience de Maude en la matière. Même si elle détermine un objectif précis, celui de clarifier, de bonifier, d’élucider les propos trop flous de la cartomancienne, a-t-elle une idée de ce qui va émerger de son imaginaire ? Elle devrait savoir que le mental ne dirige pas les imageries, contrairement aux pratiques de visualisation, lesquelles sont déterminées par l’obtention d’un résultat désiré. On veut améliorer son service au tennis, on veut se rendre au cinéma, on veut présenter une demande d’augmentation de salaire à son patron ? La visualisation secondera efficacement ces tâches en facilitant la maîtrise des mouvements, déplacements ou attitudes choisis. Quant à la pratique de l’imagerie, son contenu surprend. Il surgit tout droit d’une matrice originale, autant dans sa thématique que dans la prolifération des détails, car ceux-ci dépassent les capacités d’imagination à froid des voyageurs de l’intemporel. Il n’y a rien à contrôler, il n’y a qu’à ressentir.

Nathalie risque donc une réponse.

— Selon les indices livrés par madame Micheline, j’ai été dépossédée d’un legs de façon maligne. Ses tarots indiquaient une direction : le sud. J’ai l’impression que je vais me diriger vers le sud de l’Espagne. Je crois que j’aurais perdu mes terres lors de l’envahissement des Maures, et la reine Isabelle lors de la libération du pays ne m’aurait pas redonné mon fief… Qu’en penses-tu ? J’aimerais bien passer mes vacances dans mon château en Andalousie.

— Joli synopsis ! Tu sais, ce pourrait être aussi l’Afrique du Sud. Dans les dernières décennies, grâce à l’élection de Nelson Mandela, les Noirs ont récupéré leur place de pouvoir dans la société. Une plantation d’avocatiers, voilà ce qui t’attend : tu seras reine des avocats ! renchérit Maude sur les divagations de l’aspirante à la royauté, laquelle est membre du Barreau du Québec.

— …ou d’une mine de diamants ! ajoute l’avocate en virant la dérision à son avantage. Et parlant d’Autochtones, nos Amérindiens ont aussi été dépouillés de leurs terres. Je posséderais peut-être un morceau de désert au sable carmin du Nouveau-Mexique, avec en sus un gisement de pétrole, tiens !

— Hé ! Hé ! On rêve de richesses ? Allez hop, oublie ça ! Étends-toi et allons droit au but : la découverte du plan de ce fameux trésor caché… de Rackham le Rouge !

— Tu ne me prends pas au sérieux ! Tu verras, je suis prête. Je sens cette destinée logée au fond de moi comme nulle autre. Mais j’ai trop de canevas en tête, je suis confuse ! J’ai besoin de ton aide pour éclairer mes idées.

Maude entend parfaitement sa demande d’aide, mais demeure sceptique sur l’utilité de sa technique d’imagerie quant à l’atteinte d’un objectif de recherche matérielle. Une terre à revendiquer, une destination à préciser, une copine à recadrer quant à un idéal trop élevé… Pas certain qu’elle veuille s’engager dans les méandres d’élucubrations aussi nébuleuses.

— Cesse de te créer des attentes, Nat, ce trésor revêtira l’apparence qu’il aura à prendre pour que le meilleur advienne. Il se présente rarement sous une forme attendue, crois-moi. Mais si tu veux, nous pouvons jouer le jeu. Étends-toi à l’aise dans ce fauteuil. Veux-tu une couverture ?

— Je n’ai pas froid ; j’ai chaud, même très chaud.

— C’était seulement pour te détendre… Très chaud ? Dans un appartement climatisé ? Je crois que tu es déjà entrée dans la peau de ton personnage. On va passer outre à l’exercice de relaxation dirigée. Tu connais la formule. Prends une position très confortable, ferme les yeux, concentre-toi sur ton ressenti corporel. Respire profondément, retiens… et expire par la bouche. Tu constateras que chaque respiration te conduira à un niveau plus profond de relaxation. Répète simplement les mots que tu viens de prononcer : « J’ai chaud, j’ai très chaud ! » Ressens cette chaleur sur ton corps.

Nathalie est étendue confortablement sur la chaise basculante du bureau de la psychothérapeute. Elle se concentre et répète les phrases qui montent à sa conscience. J’ai chaud. Je ne sais pas ce qui se passe ! ajoute-t-elle. Suivant la visite chez son médium, elle s’est sentie envahie par une angoisse diffuse dont elle espère maintenant connaître la provenance. Il lui semble que ce malaise au plexus n’a jamais été aussi fort, aussi prenant. Il envahit son ventre d’une pulsation fiévreuse, prisonnière de sa paroi cutanée.

— J’ai chaud. J’ai vraiment très chaud. Je sens la sueur perler sur mon front. Je me sens bloquée. Je suis bloquée !

Nathalie insiste sur le je suis comme si un drame insidieux se précisait… Gardant les yeux fermés, elle poursuit : « Je suis à sa merci. Je ne peux me déprendre. Je suis sans défense. Lui, il a tout le pouvoir sur moi. »

Dans sa foucade, elle élabore un personnage féminin, une jeune femme frêle aux vêtements de coton très amples, une jupe recouverte d’un tablier fuchsia usé par les tâches ménagères, un chemisier et un bonnet sur ses longs cheveux ramassés. Cette femme est à la merci d’un homme dont le regard enragé la glace. Sa stature est imposante et il l’agrippe par le bras gauche d’une main ferme. Elle, naïve, tremblante, craint les chaînes que son tortionnaire secoue dans de froids craquements métalliques. Avec frayeur, le corps en état de rigidité extrême, elle se demande s’il ne va pas l’étrangler.

— Il sait qu’il a tous les pouvoirs sur moi et il va en abuser tant qu’il n’aura pas ma peau. Il jouit de ressentir ma peur… et moi, je sens mon corps faillir. Je ne peux plus avancer, mes muscles ne répondent plus à ses ordres sataniques. Finissons-en, lui dis-je, je sais que tu vas me tuer. « J’vais t’enchaîner le corps et c’est comme ça que tu vas mourir », me répond-il. Il m’enlace solidement pour que je ne puisse vraiment pas m’en sortir. Voilà qu’il me porte sur l’eau, au bord de la rivière. Il désire que le supplice perdure.

***

Gardant les yeux fermés, Nathalie est centrée sur ses impressions. De plus en plus de détails affluent dans son esprit. Doit-elle en faire part à haute voix ? Car certaines pensées l’effraient et elle craint d’inventer ce déroulement, trop horrible pour être vrai. Pourtant, elle constate que son corps, balayé par des secousses incontrôlables, est propulsé involontairement dans cette histoire délirante et, en émoi, il en détient tous les droits.

Hors de ces tourments, Maude conserve stoïquement le rôle de guide attentive afin de garder son amie sur la piste. « Que ressens-tu ? » lui demande-t-elle.

Le stress est intolérable au maximum. Nathalie cherche une esquive et son esprit passe à la scène suivante.

— Il s’en va. Je suis contente qu’il s’en aille… Il ne peut pas aller plus loin. Je ressens un soulagement.

Elle soupire, comme si son corps actuel transportait les indices corporels de la femme en captivité, provisoirement délivrée de son bourreau.

— Mon corps repose dans l’eau. Je sais que je vais mourir, mais j’ai espoir… Si tout à coup quelqu’un me trouvait !

Cet infâme espoir fait dérailler ses pensées de façon opportune. Nathalie perd le contact avec son ressenti corporel, optant pour une solution miraculeuse. Vainement. Elle pige que le mental vient de prendre le relais de l’insupportable.

— Mais non, reconnaît-elle avec l’intervention de Maude, cela ne se passera pas comme ça. La réalité, je la ressens dans mon corps… Je suis angoissée par la mort qui ne tardera pas à venir. Je pleure et je me dis : je ne mérite pas ça !

Les larmes de Nathalie jaillissent de ses yeux clos, en abondance. Dans des sanglots entrecoupant sa voix étouffée par la peur de mourir, elle tente de rassembler ses dernières forces.

— J’ai conscience que je ne suis pas folle, mais on me fait croire que je le suis. Je sens qu’il voulait se débarrasser de moi. Je ne sais pas pourquoi cet homme est si méchant avec moi. Je vis de l’agitation. Il n’y a pas de solution ! Là, ça commence à réagir à l’intérieur. Je ressens un trouble intérieur… parce que je suis seule, parce que le monde ne veut plus de moi. Je tente de me défaire des chaînes. Je ne veux pas mourir ! Je ne veux pas mourir ! hurle maintenant cette femme par l’entremise de la voix de Nathalie.

***

Floride

Ce 2 juillet 2008, Elijah James téléphone à son oncle Ray, mais sa tante Emma lui répond.

— Tantine, tu regardes la télé ? lui lance-t-il, emballé. On y voit enfin Ingrid Betancourt, députée de Colombie, tenue captive par la guérilla des FARC pendant six ans ! Elle est libérée, de même que trois de nos otages américains. Ils seront transportés dans une base de l’armée de l’air au Texas, à San Antonio, près de chez nous. Les familles seront réunies. Une épine de moins parmi les douleurs de la Terre !

***

Étendue dans la chaise basculante de Maude, Nathalie a cessé ses pleurs ; la respiration courte, ses sens sont à l’affût d’une option salutaire, aussi ténue soit-elle.

— Nat, quel est ton sentiment ? Recule dans le temps, revois l’agresseur… Que représente cet homme pour la jeune femme ? Est-ce un inconnu, est-ce son mari ? l’interroge Maude.

Laissant monter en elle une impression de véracité en fixant les yeux de cet homme de son regard intérieur, la réponse jaillit au niveau de sa conscience.

— Oh ! Il est le frère de mon amoureux ! Il veut se débarrasser de moi, parce que j’ai pris trop de place auprès de son frère. C’est comme si je sentais que son frère et moi, nous n’avions pas le droit de nous aimer. Alors il croit régler la question en me laissant enchaînée dans ces eaux malsaines.

— Continue. Que fais-tu, que ressens-tu ?

En proie à de trop pénibles sensations, Nathalie voit maintenant la scène de façon détachée et parle de son personnage à la troisième personne.

— Tu démissionnes, tu te bats pour vivre. Je me vois flotter… Je renonce à la vie… Mais non ! Elle n’a pas renoncé. Je la vois, cette femme ligotée ; ballottée par le courant, elle longe la rive. Elle s’échoue sur le bord d’une grève. Sur du solide. Elle pense que c’est plus sécurisant de mourir là que noyée dans l’eau, ne sachant pas ce qui l’attend.

Nathalie, telle une pèlerine des temps passés, fait une nouvelle tentative pour joindre son alter ego par le biais de ses sensations physiques et émotives.

— Je sens mon cœur battre ; mon corps tient bon, même si je suis abandonnée dans cet état-là. Je suis trempée jusqu’aux os et, malgré la chaleur, je me remets à trembler. Je claque des dents. Que se passe-t-il ?

L’oppression crispe ses mâchoires. La réponse ne tarde pas à venir.

— Oh ! J’ai entrevu un alligator ! Je sens son guet. Là, j’ai l’impression que je n’ai plus de latitude. Je suis figée par la peur. Je ne veux rien sentir. Je ferme les yeux. Ma tête… J’étouffe, là je me sens vraiment seule. Mon cœur se serre davantage… Il n’y a personne qui m’aime ! La bête représente ce qui est méchant dans l’humain, la haine, la rage, la vile destruction. C’est ça qui m’engouffre ! Il représente l’inconscient à son plus bas étage. Je sais que je vais mourir, c’est clair, je ne peux lui échapper.

— Quelle est ta dernière pensée avant de mourir ?

— Je dirais à l’alligator : « Maudit que t’es laid ! »… Ah ! J’aurais aimé vivre ! Je suis triste, j’aurais voulu vivre ! Mais… j’ai très mal au ventre ! Ah ! Je le sens… Je… je suis enceinte ! Je sens un bébé dans mon ventre !

— Continue.

— C’est le bébé de l’amour entre son frère et moi. C’est clair maintenant, nous nous aimons. Cet homme voulait se débarrasser de moi. Rose est de trop. Elle n’a pas sa place dans cette société hautaine.

— Rose, c’est toi ?

— Oui. C’est mon nom.

— Que ressens-tu ?

— Mes pensées vont à son frère… mon amant… Je ne sais pas s’il est au courant de mon sort… Je ne crois pas, non. Nous nous aimions réellement très fort. Ah ! S’il le savait, il se porterait à mon secours ! Je me sens si impuissante. Ça se passe à une autre époque, il y a quelques centaines d’années. Aucune loi ne me protège. Personne ne viendra à mon secours. Je suis si triste.

— Qu’aimerais-tu dire à ton bébé ?

— « Il ne te fera pas de mal parce que tu es dans mon ventre et je te protège. Je t’aime. Je n’aurais pas voulu que tu meures comme ça ! Aïe ! Jusqu’à maintenant, ce n’était pas très souffrant, mais là, je vis beaucoup de souffrance intérieure. Dans mon ventre, ça me fait souffrir parce que je ne te connaîtrai pas… parce que je ne pourrai pas te prendre dans mes bras… parce que je ne pourrai pas te protéger… parce que tu ne connaîtras pas la lumière… parce que je ne pourrai pas être mère ! »

Nathalie se remet à pleurer. Elle ressent très profondément dans ses entrailles ce trouble qui n’est pourtant pas le sien, mais qui en même temps fait partie intégrante d’elle. Elle est stupéfaite de cet empiètement du temps. Rose et elle, des lieux communs, une tragédie qui la rejoint profondément. La perte d’une enfant… le sentiment d’être enchaînée, Rose dans la rivière, elle par son quotidien… le pouvoir d’un homme sur elles… Poursuivant silencieusement le parallèle avec sa vie actuelle, elle comprend aussi l’importance de ses études de droit. Protéger la veuve et l’orphelin a été sa raison de vivre. En un éclair de pensée, elle va et vient en alternance, des événements subis par Rose à ses préoccupations personnelles, toujours grâce à l’enracinement de ces sensations dans son corps. Maude la ramène au scénario… pour enchaîner, si l’on peut dire !

— Que se passe-t-il ensuite ? Que ressent-elle ? Quelles sont ses pensées ?

— On va mourir ensemble. On va mourir ensemble dans l’amour. Je veux que tu saches que mon ventre, c’est ta maison et que cette maison est pleine d’amour pour toi. Je veux que tu sentes que je suis avec toi, que je ne te lâche pas. Ce qui est important, ce n’est pas ce qui suit, c’est qu’on est ensemble. Juste toi et moi. L’alligator, je m’en fous. Il y a toi et il y a moi. Je veux juste profiter de cet amour-là ! Juste vivre cet état d’amour là ! Sentir la présence de ce bébé. Je ne me sens pas seule, on est deux, deux contre l’univers, mais deux.

— Continue…

— Dès que ma tête est dans sa gueule, je sais que ça va arriver. Je pense : Fais ça vite. Je veux que ça se fasse vite. Je ne veux pas être consciente longtemps de ce qui va se passer. Aïe ! Je suis en dualité : une part de moi veut mourir, l’autre résiste !

— Laisse parler celle qui résiste.

— J’aimerais qu’il y ait un peu de lumière… Puis je me parle : « L’obscurité pointe, lâche ! T’es complète. T’es complète ! »

— Oui…

— « T’es complète parce que tu sais que tu aimes, parce que l’amour est en toi, parce que tu le portes en toi. Tu peux partir parce que tu portes quand même la Vie en toi. La Vie est au-delà de la vie. La Vie est au-delà de l’alligator… » C’est dans ce sens-là.

— Continue.

— « Ta vie, ce n’est pas ce corps-là. Tu n’es pas limitée par ce corps-là. Ta vie est beaucoup plus grande que cet événement. La bête ne va pas te tuer. Oui, il a pris ce corps-là, mais pas l’être que tu es… » Là, je vois l’être se détacher de l’alligator… elle tient l’enfant par la main. Elles sortent par la tête de l’animal. Des êtres… fluides. Ils sont longs, longs. La mère et la petite fille se détachent de la scène. Elles ne voient plus la bête comme une menace. Seulement… comme une peau d’ours sur un foyer, ce n’est pas plus menaçant que ça !

— Comment te sens-tu ? demande Maude voulant situer le niveau de quiétude de Nathalie.

— Très, très bien ! Y a comme une petite lueur, y a un bien-être.

— À quel endroit ressens-tu le bien-être ?

— Dans le cœur. Oui, dans mon cœur, c’est tout chaud. Dans mon ventre aussi.

— Respire profondément et laisse la chaleur prendre de l’expansion à chaque inspiration. Tu peux aussi remercier cette femme et son enfant, car le drame qu’elles ont vécu, ce drame et leur libération, te permet d’accéder à une sensation d’amour intense… Maintenant, qu’en est-il de cette petite peur qui persistait dans ton ventre ?

— Rose et son enfant me soufflent : « Nathalie, tu existes, prends soin de toi ! » Ouf ! Ça me rend émotive ! Comme une énergie dans mon ventre ; je sens de la vulnérabilité, de la sensibilité, le goût de pleurer aussi… Ces êtres de lumière me disent : « C’est dans ton ventre qu’il y a toute l’humanité. » C’est gros, ça ! Je me rends compte que j’ai très peur de mon humanité.

— C’est vrai que c’est gros, admet la thérapeute. Il me semble que c’est le beau travail de chaque être, celui d’apprivoiser notre humanité.

Avant de terminer l’imagerie, Maude pense de façon pratico-pratique.

— Peux-tu sonder la présence d’autres renseignements, sur la localité par exemple ? Y a-t-il un indice par lequel tu pourrais reconnaître ces emplacements et les situer sur une carte ?

— Euh ! Je dois pour cela revenir au quotidien… avant cet événement au bord de la rivière.

Nathalie prend quelques secondes pour retrouver son calme et, grâce à son imaginaire, elle retrace le quotidien de Rose.

— La famille allait faire son marché en ville. Il fait chaud, c’est un lieu avec des bâtiments de grosses pierres. Il y a un fort sur le bord de la mer… Mon amoureux me disait parfois qu’il devait aller en ville… à… à Saint Augustine. Il devait aller faire quelques achats en fonction de son départ imminent pour l’armée. Il est clair dans mon esprit qu’il ne se doutait pas de ce que son frère fomentait ! Ses yeux me fixent avec beaucoup d’amour. Malgré ma gêne, je lui souris ; j’ai des papillons dans le ventre.

— Magnifique ! On peut s’arrêter là-dessus ? Cela suffit pour aujourd’hui, es-tu d’accord ? vérifie Maude. On pourra y revenir plus tard.

La voyageuse remonte par étapes, comme en décompression, dans la conscience de son corps installé au creux du fauteuil de cuir et récupérant ses habiletés physiques dans la pièce fraîche.

— Oui ! Je n’aurais jamais pensé être capable de faire une imagerie comme ça ! Je n’ai même pas vécu cet état d’amour aussi intense quand je portais mes enfants. Quelle imagerie, quel voyage dans le temps !

En fin de session, le travail de l’accompagnatrice consiste à ramener pleinement son amie dans les sensations physiques et psychiques générées par le contexte présent : l’air ambiant, les bruits de la pièce, son corps dans la chaise, afin qu’elle sorte de l’état de transe. La psychothérapeute sait que le voile est mince entre les fantaisies qui nous habitent et la présence à soi.

— Quel voyage au dedans de toi-même ! constate Maude, ébahie par le pouvoir de la fabulation, elle qui a pourtant accompagné des centaines de personnes dans leur espace imaginaire.

Consciencieuse, elle glisse quelques suggestions positives et réconfortantes.

« Remercie-toi de t’être permis de vivre des sentiments d’amour aussi profonds. Tu peux garder en toi ces perceptions de force intérieure, de complicité. Elles ont émergé de toi. Tu peux les retrouver quand tu auras besoin de les ressentir à nouveau. Prends le temps de les ancrer en toi par l’amplitude de ta respiration… »

Si Maude croyait que cette imagerie dramatique allait décourager Nat de ses projets exploratoires et mettre fin à sa requête, elle s’est carrément trompée. Les copines venaient de pénétrer dans des siècles de concordances où leur aventure les conduirait dans des rencontres au-delà de toute prévision clairvoyante !

2

Vers le sud, au soleil

Les alligators veillent aux abords de leur marécage. Le lever de soleil est éblouissant en ce temps estival. En pleine canicule, chacun recherche son coin d’ombre, hommes autant qu’animaux, mais particulièrement ces sauriens qui ont hérité de leurs ancêtres préhistoriques la capacité de survivre à tant de catastrophes climatiques à travers les millénaires. Le jour, les amphibiens se dorent la couenne au soleil parmi les joncs des marécages. La nuit, recouverts de l’eau bienfaisante, leurs yeux brillent comme les points rouge vif de rayons laser sous les rayons de lune ou ceux des lampes torchères. Stratagème de camouflage efficace, on ne peut deviner la stature de leur impressionnante masse physique qu’en s’approchant d’eux.

Tôt le matin, Ray se promène le long du rivage afin de vérifier si l’un de ses reptiles ne s’est pas aventuré trop loin durant la nuit, ce qui pourrait faire peur aux campeurs un peu plus tard à leur réveil. Même si le terrain de camping est assez éloigné de la berge, il n’y a pas de chance à prendre pour la sécurité de ses locataires provisoires. Ray fait le même parcours depuis plus de soixante ans. Il porte des vêtements amples, de coton beige et brun. Les poils blancs ornant ses cheveux crépus et sa barbe imposent le respect à la majorité des visiteurs. Ceux-ci se sentent attirés vers lui comme s’ils feuilletaient une encyclopédie vivante, et ils ont des tas de questions à lui poser sur la faune et la flore environnantes.

Au fil du temps, sa ferme d’alligators est devenue une attraction touristique. Ce vieillard aguerri aime impressionner ses clients en nourrissant ces monstres préhistoriques de plus de deux mètres, les deux jambes dans la mare jusqu’aux genoux, tenant un poisson au bout des doigts. Il a été filmé par un visiteur et les images furent lancées sur YouTube, le rendant célèbre à sa façon. Il ne donne pas de spectacles au quotidien. Il attend de ressentir le feeling très spécial qu’une bonne journée s’annonce pour lui et qu’il verra le soleil se coucher en toute quiétude… avec tous ses membres ! Car cela comporte un certain danger, mais le jeu et l’adrénaline, le rire et l’étonnement des campeurs, et bien sûr les pourboires généreux, la publicité qu’il reçoit, valent amplement ce risque !

Ray est né sur cette terre. Il sait que les alligators dans leur milieu naturel sont moins dangereux que leurs congénères en captivité, eux dont le coup de mâchoires est plus agressif, le corps plus robuste et la tête plus large. La claustration produit à long terme des changements morphologiques qu’on préfère ne pas affronter. Tandis que ses bêtes à lui sont libres. Le cœur léger, l’homme se dit qu’heureusement, son peuple s’est dégagé de l’esclavage lors de la présidence de Lincoln, car ils auraient eux aussi, comme les alligators en captivité, les dents plus longues et les coups de mâchoires plus féroces !

Ce matin, Ray traîne ses pieds sur le sol sablonneux plus qu’à l’habitude. Il remarque que le sillon tracé par ses pas se creuse davantage au fil des années. Habituellement, il a la tête altière et il se soucie de la hauteur des cocotiers et de l’aspect du ciel lui révélant les prédictions atmosphériques de la journée. Un regard éclairé et des rides heureuses démarquent un état de gratitude authentique. Ray cultive l’état d’accueil.

La tête de ce vieil homme penchée vers le sol signifie qu’un événement hors de son contrôle se produira bientôt. Il se sent stressé, ne sachant pas d’où parviendra ce vent de changement appréhendé. Assumant la lucidité de ses 78 ans, il répète cette phrase fétiche : « Saisir le moment est l’affaire du sage, perdre son tour est l’affaire du condamné. » Dans le fond, il sait choisir son camp, se rassure-t-il.

***

— Qu’importe ce que les gens en pensent, je vais aller jusqu’au bout de cette aventure. Sinon cela m’obsédera éternellement et je suis certaine qu’à ma mort, je regretterai de n’y être jamais allée. Tu es libre, Carlos, de m’accompagner là-bas ou non.

Nathalie est à son ordinateur. L’ordre apparent de son décor personnalisé cache les tourments de la jeune femme qui repense à ces chaînes tenant captive la pauvre Rose dans de sordides marécages. Est-elle elle-même contrainte par des habitudes contractées auprès de Carlos ? Elle se questionne sur l’impact qu’auront ces images sur le cours de sa vie conjugale. Chaque année, elle doit utiliser des subterfuges créatifs pour convaincre son conjoint de l’accompagner dans ce qu’elle considère, elle, comme des vacances exotiques, c’est-à-dire un dépaysement complet, une escapade loin de leur train-train quotidien, et idéalement, cela exclut les sempiternels parcours de golf dont il raffole, lui.

Son bureau se situe dans la pièce adjacente à la cuisine, à l’étage où Carlos réchauffe les restes non subtilisés la veille par les ados. Mauvais signe quant à la fraîcheur, mais cela vaut mieux que de casser des œufs dans sa casserole qui pourrait être l’ébauche d’une brouille moins appétissante entre sa compagne affairée et lui ! Quelques fois, des repas fantastiques lui sont offerts, comme un gage d’amour de la part de sa belle ; d’autres jours, c’est comme si on lui demandait d’ignorer les exigences de son estomac ; comme s’il n’existait pas. Avec Nathalie, le quotidien est une montagne russe. Des hauts et des bas. On est à peine remis de la discussion houleuse à propos du travail que les jeunes laissent tomber trop facilement à la défaveur d’une éventuelle autonomie financière ; il ne va pas remettre de l’huile sur le feu pour un repas de « second plat ». Vivre avec les enfants de sa compagne, ce n’est pas facile ! Cela exige du tact et Carlos planifie à son bénéfice une évasion salutaire.

En cette fin d’après-midi. Nathalie profite de l’heure de l’apéro pour clarifier ses idées. Songeuse, elle passe les paroles de madame Micheline au peigne fin. Ces révélations l’obsèdent, occupant totalement son esprit : « Ma belle, ne te décourage pas. Les cartes indiquent clairement que la quête de ta vie s’amorce. Tu seras soulagée d’apprendre que ce pour quoi tu t’étais préparée connaîtra son aboutissement dans peu de temps… si ta foi te porte au bout de toi-même ! »

Comment concilier ces prédictions avec les impressions obscurantistes de la belle Rose ? Quel lien cela peut-il avoir avec son existence, sinon d’avoir ébranlé ses sentiments pour Carlos ? Doit-elle impliquer son amie Maude dans une aventure dont le fondement ne concerne qu’elle ? Plus fragile qu’elle ne le paraît, Nathalie doute de sa capacité à mener seule le déroulement de la pièce qui se joue. Mais la chance ne consiste-t-elle pas en une succession de rencontres et de compromis en vue d’une finalité insoupçonnée ? Son phare, ressent-elle, c’est son enthousiasme. Elle doit garder les pieds sur terre mais seule, elle craint que son esprit s’égare dans les tourments de ses élucubrations. Au cœur de la tempête, les naufrages sont légion. Ça prend un capitaine expérimenté pour sortir des impasses. Ce sera encore Maude.

***

Longeant la rive, les pensées matinales de Ray sont axées vers la cupidité humaine. Hier, un client s’est fâché pour quelques dollars contestés sur sa facture, même pas le prix d’une bouteille de cola, songe Ray. Gardant son calme, il a regardé avec sérénité cet homme qui cherchait querelle et peut-être un exutoire à une frustration refoulée dont le propriétaire ne se sentait aucunement responsable. Peut-être ce bougon sentait-il le besoin d’affirmer un sentiment de supériorité en tant qu’homme de race blanche. Il n’aurait pas été le premier. Le vieil homme avait fait face à d’autres bravades et il était reconnaissant des leçons apprises ; aussi ne regardait-il pas le doigt pointé vers lui, mais la direction indiquée par ce geste. Évitant d’entrer dans l’énergie combative de cet interlocuteur, Ray avait choisi de ressentir de la compassion pour ses frères qui exigent le magot, sans être capables de communiquer leurs besoins. Impuissants devant leur désarroi, les malheureux crachent leur venin ; ils sont frustrés et bousculent les gens croisés sur leur chemin.

Comment expliquerait-on autrement le phénomène de rage au volant ? poursuivit-il silencieusement. Les disputes conjugales ? Les fusillades, même, dans des endroits publics qui plus est ? Oh ! Combien ces gens manquent de compassion ! À ce client-ci, il souhaite de trouver la paix et l’appréciation de ce qui lui a été offert lors de son séjour au camping. Secrètement, il le remercie de le ramener, grâce à cette apparente opposition, à ses valeurs paisibles de joie dans la simplicité. Quand il parle à ses crocos, il les remercie de leur patience, il vante des iguanes leur rapidité, et félicite les oiseaux pour leur légèreté, qui l’incite à lever les yeux au ciel. C’est sa prière quotidienne. Aux clients intrusifs et rouspéteurs… ouais, ce n’est guère évident… mais à eux comme aux autres, merci pour l’immense plaisir de partager son amour de la nature avec ceux qui s’arrêtent au camping ! La gratitude est un cadeau et le bonheur ne se situe nulle part ailleurs que dans cette attitude de reconnaissance, croit-il sincèrement.

Lors de son passage sur la Terre, sa mère était une femme très joyeuse, à l’esprit vivace. Malgré la préférence marquée de Ray pour la réclusion, elle lui a patiemment enseigné l’art de faire face au public. De son grand-père il tenait le désir de s’informer sur ce qui bougeait dans la grande chaîne du vivant. Ray n’avait pas été à l’école longtemps, il n’avait qu’une deuxième année. Mais il avait dévoré du début à la fin les magazines National Geographic achetés pour les passants à l’auberge. De la religion, il retenait précisément cette parole de la Bible : « Les oiseaux du ciel ne sèment ni ne moissonnent, mais votre Père céleste les nourrit. » En effet, la nature est généreuse. Pourtant l’oiseau ne doit-il pas voler jusqu’à la graine qui ne tombera pas entre ses pattes ? Patient, Ray apprenait à cultiver la terre, apprivoiser les animaux et prendre soin du domaine. Jeune, il savait remercier le ciel de l’héritage de ses aïeux. Rien ne passait inaperçu, grâce à ses sens affûtés.

Une année, ses parents sont décédés. Se débrouillant pas mal en tant qu’aîné, Ray prit soin de son frère et sœurs. Quatre générations avaient donné forme à leur entreprise d’élevage. Les sœurs de Ray se sont mariées sitôt leur majorité acquise et sont allées vivre avec leur mari, au bord du lac Michigan, à Chicago. Quant à son frère Willy, il est mort avec sa femme dans un tragique accident d’automobile, il y a trente ans, le laissant seul pour régir la destinée de leur lopin de terre. De pareils événements, ça ne donne pas le goût de prendre la route !

Ayant bénéficié de la générosité de Ray, Willy lui a légué le soin de ses deux neveux, David et Elijah, aussi vaillants que leur père au temps de sa jeunesse. Mais Ray ne peut en dire autant de la nouvelle génération, les fils de son neveu Elijah. Ces jeunes savent programmer le logiciel du camping, mais ne peuvent planter un clou droit, ni tenir leur dos à la verticale. Il y a beaucoup de travail à faire sur sa ferme et il se fait vieux. Et bien qu’il souhaite que les plus jeunes prennent la relève, il ne leurs imposera jamais sa volonté.

Le vieillard connaît l’histoire de ses ancêtres. Ray est fier de sa lignée, car il croit que la mémoire d’un peuple détermine l’échelle de son courage et de sa ténacité. Reconnaissant ses efforts, sa communauté voit en lui l’image même de la persistance. Au jour le jour, il lui importe d’agrémenter les aménagements pour les générations qui suivent, même s’il n’a pas eu d’enfants. Sa femme est tombée malade très tôt dans sa jeunesse, ayant souffert de tuberculose. Elle est une compagne en or pour ses ultimes années. Elle cuisine les tartes et les gâteries vendues au dépanneur du camping aux touristes et aux membres de la communauté. Ils ont très tôt compris que leur couple allait devenir pour des milliers de familles une figure parentale d’amour, de soins et de partage.

Le domaine de Ray est suffisamment grand pour que les alligators règnent en maîtres dans leur rivière tortueuse, tandis que cinquante acres de terrains adjacents garantissent un lieu de villégiature apprécié des campeurs américains et des oiseaux échassiers dans les eaux littorales peu profondes. En effet, il y a quarante ans, il a jouxté à l’auberge, à la ferme, à la production de noix de coco et à l’épicerie un terrain de camping où il accueille les roulottes et les tentes des voyageurs. De nombreuses essences de palmiers et de fleurs sauvages font la joie des botanistes amateurs, souvent des pères qui désirent informer leur progéniture de l’abondance et la diversité de la flore. Les vacances sont une occasion de rapprochement et de jeux entre les parents et leurs enfants. Cantonnées dans leur grande ville bétonnée, les familles ont peu de temps pour jouer durant l’année, accordant peu de place à l’observation de petits animaux qui doivent, comme les citadins, se cacher pour survivre. Curieuse main du destin qui redistribue avec équité le fruit de nos actions.

Ici, un paysage de haies d’hibiscus rose et orangé et d’acacias rouge vif, des cactus, des rangées de palmiers et quelques murets de pierres et de paille délimitent le territoire des villas et celui des reptiles. Ray élague les arbres, coupe des fleurs pour orner l’abri communautaire où les visiteurs préparent leurs repas près des tables de pique-nique. Il nettoie l’eau de la piscine et le pourtour des trottoirs. Il déclenche le moteur de la fontaine, suscitant le ravissement des jeunes enfants lorsque les jets les éclaboussent dans leurs trémoussements.

Dans son regard de patriarche, les enfants sont des fleurs qui poussent au passage de l’amour de ces jeunes parents qui, eux, ont déjà oublié l’effet bulldozer de leur adolescence. Maintenant responsables, ils comprennent les efforts qu’ont déployés leurs géniteurs en vue de les accompagner dans leur croissance. Le plaisir de la récolte revient aux grands-parents, qui auront le loisir de gâter leurs petits et de remettre la progéniture aux parents débordés par leurs tâches. Chacun son tour ! Il faut bien que la vieillesse jouisse de privilèges !

Au moment où Ray a repris un peu d’énergie grâce au soleil si généreux de sa bonté en ce mitan d’été, il voit arriver en trombe l’automobile d’Elijah. Son neveu n’a pas l’habitude de cette imprudence sur un terrain où circulent tant de familles et de jeunes enfants.

***

« Les cartes indiquent clairement que la quête de ta vie s’amorce. » Que pouvait-elle voir en moi ? De toutes les quêtes qui font l’objet de mes préoccupations, quelle est donc celle qui transparaissait dans mes pensées lorsque je suis allée rencontrer Micheline ? Il y a tant d’injustices sur cette terre auxquelles je suis sensible. Que ne puis-je voir en moi-même de façon limpide ! s’interroge l’avocate. Mes clients m’entraînent chaque jour dans leurs misères financières, conjugales ou sociales. Et heureusement, par choix, je ne suis pas impliquée en politique, sinon je ferais face à des abysses incommensurables !

Nathalie est tirée de sa cogitation par son mari qui insiste pour poursuivre la conversation, avec à la main une pointe de pizza réchauffée dans son assiette de plastique triangulaire.

— Tu crains des regrets au moment de ta mort, dis-tu, Nat ? À ton dernier souffle, tu auras certainement à méditer autre chose que les révélations de ta prétendue diseuse de bonne aventure, belle rêveuse !

— Au contraire ! Lorsque notre vécu repasse devant nos yeux, il semble qu’on regrette davantage ce qu’on n’a pas osé tenter que ce qu’on a mal réussi. Les échecs sont pardonnés plus facilement que la lâcheté.

— Foutaise de psy, rétorque rageusement Carlos. Tu te montes un bateau, ma belle ! Le passé doit être la moindre de nos préoccupations lorsqu’on meurt. S’il y a quelque tristesse, c’est de n’avoir plus de territoires à conquérir.

Il reprend son souffle et opte pour un angle moins sentimental, plus rationnel :

— Non ; en fait, je crois qu’on expire soulagé… soulagé que le carnaval trouve enfin son aboutissement… avec les caleçons que l’on porte cette journée-là !

— Et on regrette de ne pas en avoir acheté des neufs pour paraître plus digne ! Tu sais, la plupart des femmes portent de jolis dessous très propres, au cas où elles se trouveraient à l’urgence d’un hôpital.

— Tu es très orgueilleuse, ma chère ! Et tu ne peux me le cacher, car je le sais, il y a des urgences de toutes sortes…

Il termine cette phrase en la dévisageant, cherchant à vérifier la fidélité de sa conjointe. Nathalie reçoit comme un dard cette dernière remarque soulignant la méfiance de son mari, une attitude récurrente chez cet homme au sang espagnol, frôlant une jalousie maladive. Qu’il ne craigne rien de ce côté, ce n’est pas ma tasse de thé, pense-t-elle. Ma limpidité expressive trahirait toute liaison extraconjugale. Il me faudrait investir beaucoup d’énergie dans une tricherie, énergie que je consacre à plusieurs autres projets.

La rêveuse porte donc peu d’attention aux remarques inquisitrices de Carlos. Elle se questionne toutefois sur la signification de cette indifférence. N’indique-t-elle pas une faille, un manque d’intérêt quant à la présence essentielle de ce conjoint dans sa vie ? Apeurée par cette perspective, elle riposte avec des clichés afin de ne laisser planer aucune incertitude.

— Pour te plaire, mon cher ! Rien que pour te plaire. Mes astuces ne servent qu’à te séduire !

Touché. L’effet est immédiat. Les hormones mâles de Carlos font remonter en lui la bête de charme. Il rugit comme un taureau sous la cape rutilante du matador.

— Et je m’en réjouis ! clame-t-il, croyant avoir pris le rôle du conquistador.

Il se rapproche amoureusement d’elle. Il n’est pas d’humeur à jouer trop longtemps à l’avocat du diable, un personnage qu’il endosse très souvent pour piquer au vif sa procureure préférée. Il a trop à gagner à revêtir l’habit du tendre pour entretenir des affronts. Avec la meilleure volonté, l’homme n’a pas la tâche aisée ; il la sait idéaliste et souvent courroucée. Obstinée, elle ne change pas d’idée facilement. Cet entêtement le fascine et entretient sa fougue de séducteur.

Il aura subtilement tenté de la dissuader d’entreprendre un périple sans objectif précis, mais en vain. Car ce bon joueur a d’autres plans pour ses vacances estivales. Genre golf, golf et regolf ! Guère d’humeur à argumenter, il sort la carte du chic type. Résolument, il a décidé de protéger sa femme dans cette aventure nébuleuse, peut-être contre elle-même. Elle ne voyagera donc pas sans lui.

— Et alors, où va-t-on ?

Nathalie saute dans ses bras. Quel homme compréhensif ! pense-t-elle. Faisant volte-face, elle se dit qu’elle irait au bout du monde avec lui… mais aujourd’hui, elle est vraiment heureuse qu’il embarque dans son plan ! Ce fut moins difficile que l’an dernier où elle avait dû le convaincre de vivre une semaine entière sans eau courante, ni électricité, et donc sans ses émissions sportives, au camp de Bicolline, un site campagnard troqué aux agriculteurs de la Mauricie pour être transformé en terre médiévale où se côtoient plus de deux mille bonnes gens en fringues d’époque et en quête d’expériences fantastiques.

Justement, aujourd’hui elle bosse sur l’ordi pour répondre à la question de son homme qui requiert du solide, du concret. Reprenant des notes sur le papier parsemé des dernières consultations et tentant d’accorder un sens aux indices recueillis lors de l’imagerie dirigée par Maude, elle réclame de Google Maps le tracé d’un chemin vers Saint Augustine. Elle aimerait le rassurer en précisant l’endroit visé par cette recherche. Mais selon une perspective humaine, il appert que son compagnon se soucie peu de ses préoccupations.

— Laisse-moi chercher, Carlos, j’ai besoin d’inspiration pour que mon intuition pointe la cible, je trouverai bien.

— Il reste une pointe de pizza, lance-t-il terre à terre et rapide à tirer profit des jeux d’esprit.

— Non merci !

— Tant mieux… une autre de sauvée !