La Pie bleue - Cébéji - E-Book

La Pie bleue E-Book

Cébéji

0,0

Beschreibung

Marc, un enfant de huit ans, est abandonné dans une forêt provençale. S’adapter ou mourir, tel est son choix. Il va évoluer dans ce milieu naturel durant huit autres années, coupé de tout, jusqu’à ce qu’il ressente l’envie de regagner le monde des humains. Dès lors, il découvrira celui-ci, au fil de ses aventures, avec un regard neuf et singulier.
La réintroduction progressive du sauvage dans une vie domestique codifiée va-t-elle prendre ?
Comment sa nature libre et sensible va-t-elle s’accommoder des contraintes de la civilisation ?
Comment un disparu peut-il réintégrer le système ?
Ce roman propose une critique sociale, une interrogation sur notre mode de vie, émaillé de digressions absurdes et bien sûr, enrobé d’humour.
Se dévore à toute heure !
Sans contre-indication, ce livre parle d’au moins cinq fruits et légumes.
« La société ressemble à un immense carnaval où chacun y va de son masque de faire. » Cébéji

À PROPOS DE L'AUTEUR

Cébéji est humoriste, auteur et chroniqueur. Il a pu illustrer son amour des mots au travers de nombreux « Seul en scène », de chroniques radio pendant dix ans, de vidéos, et dernièrement, au théâtre. Il a écrit le calendrier Les Odieux du Rire en 2007 , Les mots confus et Le Dictionnaire très confus.

Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:

Android
iOS
von Legimi
zertifizierten E-Readern
Kindle™-E-Readern
(für ausgewählte Pakete)

Seitenzahl: 357

Veröffentlichungsjahr: 2021

Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:

Android
iOS
Bewertungen
0,0
0
0
0
0
0
Mehr Informationen
Mehr Informationen
Legimi prüft nicht, ob Rezensionen von Nutzern stammen, die den betreffenden Titel tatsächlich gekauft oder gelesen/gehört haben. Wir entfernen aber gefälschte Rezensionen.



Cébéji

À mes filles

Préface

"J’ai connu Christian comme jongleur. De consonnes, de voyelles, de verbes, de phrases.

Prolégomènes à tout

Lou Manitey, village de Provence, onze heures treize voire quatorze selon le fuseau horaire en vigueur.

Dans la banlieue lointaine de ce hameau où le calme emplit la voûte nimbée d'un ciel orageux, une automobile banale roule dans la bonne direction. À son bord, une famille, la famille Assin, d'origine populaire ; une petite fille, un jeune garçon de huit ans et leurs parents composent cette association à responsabilité illimitée qu'est la famille.

Leur voiture s'arrête timidement sur le bon côté de la chaussée. Bob Assin s'extrait le premier du véhicule, c'est un homme de taille moyenne, deux yeux marron, mal rasé et à l'air compressé.

Il part aussitôt à la recherche d'un arbre puis s'exécute. Ensuite vient Madame Assin, dite Josiane, qui, elle, a un large point de vue sur son corps. Enfin, la petite dernière arrive.

Madame et ses enfants s'installent sur l'herbe encore fatiguée des contraintes de la journée. Parti épancher sa soif d'engraisser la nature, Marc disparaît dans les arbres mouvants, Marc, le jeune garçon de huit ans qui était dans la voiture.

Le tableau est simple :

Une voiture, une table de tissu sans pieds sur laquelle repose une mère et sa fille et la vaste forêt enveloppant nos deux compères masculins.

Maman Assin prépare le couvert pour trois personnes et naturellement étale des spécialités charcutières sur la nappe dégoûtée. La petite piaille demandant sa grasse pitance. Papa Assin, qui, comme tous ceux qui possèdent des oreilles saines et peu chargées, entend les incongruités de sa progéniture ; cet appel l'enjoint à ranger feu ses artifices après inventaire dans la poche kangourou et à sceller le tout en une fermeture « éclair ».

Il gagne la table après s'être essuyé la main droite sur une feuille apparemment adéquate.

⸺ Ah, Chéri ! s'exclame Madame Assin, tu arrives à temps pour couper le saucisson !

D'un geste fier et démonstratif, il ouvre un tiroir de son blouson-établi pour en tirer un opinel n°3, le 5 était trop cher. Il s'assure de la bonne efficacité de la lame en tranchant héroïquement un brin d'herbe qui avait l'audace de lui résister ; en professionnel de la découpe du saucisson, il distribue les tranches perdantes de cette loterie, admire la nouvelle couche de graisse qui se superpose aux précédentes puis range son outil tel quel.

⸺ Il est vraiment bien ce couteau, exprime-t-il avec contentement.

⸺ Chéri, dit la femme, que c'est y qui fait ton rejeton ?

⸺ D'abord, ce n'est pas mon rejeton mais le tien, ensuite je sais pas ce qu’il fait mais ce que je sais, c'est qu’il me tape sur le système, le môme ! Déjà qu'il arrête pas de nous dire comment qu’il faut parler, qu'il est soi-disant un petit prodigue d'après ses profs et qu'on devrait le mettre dans une école exprès pour lui. Ces gens-là, ils comprennent rien à rien, ils croivent qu'on trouve l'argent sous les pieds de cochon ; ce qu’il y a c'est que ces gens veulent nous susurrer jusqu'à la moelle et ils se servent du petit pour nous emmerder.

Si ça se trouve, on ferait bien de le laisser tomber ce mioche, il est trop cher.

⸺ Regarde la mignonnette, elle nous fait pas chier, elle est comme son papa, elle mange son saucisson tranquille… essuie-toi la bouche ma fifille.

⸺ T'as raison, reprend la femme Assin, faut qu'on pense à tout ça.

En cet instant de mutilation mentale, à cent mètres de là, le jeune Marc Assin marche dans les fougères à la recherche de caresses. Il s'assoit, contemple le spectacle le plus harmonieux qui soit : la nature chérissant les moindres détails des êtres et des choses qui la composent en une symphonie éphémère à l'infini.

La poche de sa veste laisse entrevoir un livre qui lui demande lecture ; Marc répond à cette instance et saisit l'ouvrage, heureux de son sort. Il le parcourt rapidement mais son esprit est ailleurs. Finalement il range le recueil déçu et entame une marche solitaire en quête de quête. La mine bohème, il rêvasse, exerce sa vue perçante au travers des mires que forment les broussailles. Soudain, un chant particulier l'émeut ; Marc en trouve l'origine dans une pie qui a pris perchoir à quelques pas de lui. Il ne réagit pas tout de suite en regardant le bel oiseau et pourtant cette pie est bleu turquoise ; pour lui, c'est normal.

Autour de la table champêtre, le déjeuner s'achève. La digestion prend la relève, offrant un nouveau spectacle ineffable à la splendeur inégalée se traduisant par des gestes en tout genre ; des bruits diffus, des onomatopées, des mouvements absurdes organisent sans règle cette procession de foie.

⸺ J'ai deux trois choses à faire, explique brièvement le père Assin.

Il se lève péniblement, puisant toute sa force dans un élan virtuel qui pourtant manque de le renverser. Les pieds rivalisant d'intelligence chez cette race d'homme, se doublent l'un l'autre dans une course effrénée jusqu'à la voiture. A priori, le gauche a gagné juste avant le choc contre la roue à jante large équipée de pneu « neige ». Le reste du corps de Monsieur Assin éveillé par l'émoi doute :

⸺ Quelles étaient les deux, trois choses à faire au juste ?

Ah oui ! se dit-il intérieurement avec l'écho imaginable d'une pièce vide.

Il ouvre une portière, la plus proche, et, à genou, sur le siège recouvert       « peau de zèbre », tire la trappe de la boîte à gants sans prendre de gants. Il en exhume des autocollants sur lesquels on peut voir :

« J'écoute RTF », « le Périgord d'abord » et un autre, « le Bordeaux c'est trop ! ».

Il colle alors soigneusement ces adhésifs aux endroits prescrits et agréés par le CRAD (comité régional des automobilistes décorateurs).

Madame Assin, pendant ce temps, range les effets gastro-entéro-astronomiques en lâchant quelques baffes à la petite qui s'acharne après des pelures de saucisson puis s'exclame :

⸺ Chéri, qu'est-ce qu'on fait avec le p'tiot, on l'attend ?

⸺ Je crois qu'il a encore fugué, rétorque le mari, y'en a marre cette fois ; s'il est pas là quand on est prêt à partir et ben tant pis pour lui !

⸺ Bien Chéri, comme tu voudras, ah c'est vrai ça, il va pas jouer les vedettes celui-là, aboie Madame Assin.

La naissance d’une culpabilité évanescente et de remords commençant à envahir cet être de peu de fierté, son visage s'assombrit. Mais il est combatif et toute gêne mentale doit immédiatement se voir effacée ; il effectue un rapide bilan sur les avantages et inconvénients d'une famille à trois puis, le critère financier aidant, il se décide pour ce nombre. Dans sa mémoire vide, il recense un souvenir qui relate une bataille de trois et aussitôt en conclut que c'est un signe.

⸺ On s'en va, dit-il, avec l'assurance tout risque d'un maximum de bonus. Tant pis pour le petit, il sera plus heureux avec d'autres ! confirme-t-il avec l'aisance d'un orateur méconnu.

Madame Assin emmène son baluchon et la petite par la main droite, la main gauche recueillant un bout de saucisson. Mâle Assin ouvre les portes à sa moitié et à son tiers et démarre le moteur sans racisme pour la fumée noire.

La voiture qui s'était arrêtée du bon côté repart dans le mauvais sens. Les autocollants disparaissent au loin se confondant avec les taches de rouille.

Le silence est là, la nature retrouve la paix en cet instant solennel ; la nature, seul témoin des drames de ce genre. En son sein, Assin le jeune, dit Marc, à califourchon sur un maillon de chêne.

Il scrute en scientifique les détails de cette branche sans se soucier du fait qu'il est dorénavant livré à lui-même.

Une heure passe, Marc en profite pour réaliser que la situation n'est pas tout à fait normale. Il descend de son arbre avec l'agilité d'un présentateur autour de son micro ; revenu à terre, rupture de calme, il panique.

« Je vais me faire engueuler », pense-t-il bêtement pour un enfant prodige.

Il se met à courir à travers bois espérant que l'élan lui indiquerait le bon chemin. Il court, il court le furieux dans cette forêt qui, au fur et à mesure aiguise son épaisseur. Quelques ramures tentent ça et là de le retenir, certaines y perdent la vie, d'autres abandonnent sous la fougue de guerre.

Au bout d'une heure à quatre-vingt-dix minutes, Marc retrouve l'endroit du buffet campagnard à l'orée de la forêt. Il ne s'y trompe guère ; des preuves en tout genre gisent sur le sol que seule la putréfaction naturelle parviendra à digérer. Parmi ces reliquats, un sac plastifié craque sous les tendres assauts de la brise, vestige orgueilleux du passage de l'homme que la descendance pourra contempler dans ses fouilles prochaines.

Marc est donc bien là où le drame s'est produit, drame dont il ignore jusqu'à la trame.

Il effectue trois pas en avant car la route le précède. Comme pour traverser, il regarde à droite puis à gauche espérant une lueur familière pour le guider.

Il est triste, il pleure à gros flocons pourtant il n'a pas de liquide sur lui.

Les silences du moment le transpercent, déchirant le sentiment de sécurité auquel tout enfant s'accroche avec insouciance.

Cet état inconnu transporte son esprit dans un sombre cinéma de quartier, le film est une série noire avec des blancs ; des atrocités en tout genre contraignent un enfant à la détresse. Marc n'arrive pas à décrocher son regard de ces images négatives.

« Ce film est mauvais, se dit-il, ne t'inquiète pas, ils vont arriver, ils sont partis faire une course, voilà tout. »

Perdu dans ce mélange sybillin de scénario sinistre et de pensées rassurantes, il attend sur une pierre au bord du macadam. Il ne parvient pas à fixer son regard sur les choses environnantes, son intérieur souffrant et inquiet le retient avec tumulte. Il est absent de la vraie vie, celle qui procure enthousiasme, allant et appétit d'expérience. Il s'accroche désespérément à un sens qu'il a perdu, entretient ce fil ténu comme un espoir de victoire face à l'épée de Damoclès.

De temps à autre, un véhicule a l'ironie de passer sur cette voie presque désaffectée affectant simultanément son attention pour une brève seconde mais il n'y croit pas, il sait, il pressent.

Son attente représente la distance à l'acceptation de ce qu'il n'ignore justement pas. Plus tard il sera prêt à assumer son nouveau destin solitaire, d'enfant abandonné, rejeté et malgré tout prompt à rebondir.

Pour l'heure, il préfère le déni afin d'éviter les items fracassants du formulaire coupable :

⸺ Qu'ai-je fait ? Je ne mérite pas d'être aimé ? L'intelligence est un obstacle ! Je dois être mauvais.

L'attente continue tel un refuge, un atermoiement de l'après, cet après sinistre et terrifiant pour l'enfant qui vient de tomber de très haut, de la hauteur de sa candeur fonctionnelle de gamin ; il s'est crashé, écrasé, il étouffe, essaie de reprendre son souffle mais personne ne lui avait parlé d'un saut d'une ampleur vertigineuse, sans parachute qui plus est. Il n'est pas mort mais n'a pas survécu, à la lisère entre deux mondes, dans cette indéfinissable parenthèse de la vie suspendue au temps. Cet état est le plus confortable qu'il ait trouvé et le seul ; les autres, au caractère insupportable voire à la limite de la torture, le conduiraient au dernier, au létal.

Heureusement la jeunesse lui promet des ressources vitales insoupçonnées en l'enserrant dans cette torpeur protectrice qui veille à contenir le trop-plein de douleur.

Marc ne peut encaisser plus, la mise en orbite intra-terrestre va cesser, elle n'exprime finalement que la durée de l'assimilation de l'Indigeste. Il est en bonne voie, abîmé mais solide.

Au bout d'une partie de l'attente, environ la fin, la pierre ne sied plus à son séant. Les fourmis s'installent dans ses jambes et tentent de l'engourdir. Il se lève pour parcourir une vingtaine de mètres, l'unité locale du recul en cette circonstance et s'affale dans un parterre de mousse veloutée. Il est à mi-chemin entre l'abri et le guet de la route, c'est acceptable.

Le soir se répand doucement, unissant le paysage naturel à l'état d'âme de Marc dans une noirceur indicible. Les heures sont passées sans qu'il ait pu en suivre une à la trace tant les minutes interminables ont compté. A cet instant, il sent qu'un transfert s'opère discrètement entre son ex- famille et sa forêt adoptive.

Le calme de la nuit succède à la journée fatidique d'une destinée nouvelle.

Son humeur infra-rouge épie avec minutie l'orée du bois, limite infinie de son jardin d'ébène.

Il prend encore du recul et installe son cou fourré dans un vêtement qui ne lui va plus ; la lassitude sophronisante l'engage au sommeil fugueur. Son rêve errant le rend ascète pour un soir. Les fougères s'improvisent en nid pansant, sa conscience s'estompe au profit de cette tanière que le corps sait sécurisant. Harassé par un stress sans paillette, il s'écroule brutalement dans un cauchemar sans qu'il n'y songe mais il est pris, autant par le suspense que par l'indéniable envie d'échapper à l'état de veille.

Le matin surgit de nulle part, il ne fait pas d'exception ni pour Marc ni pour les autres, il est comme ça le matin, il surprend à chaque fois bien qu'il soit attendu… ou pas. Il intervient au début de la journée comme la règle dort. Autoritaire, routinier, prévisible, culotté, il nous arrache aux griffes de la nuit avec, pour le moins, progressivité, douceur et, il faut bien le dire, finalement générosité, clémence. Il est le « reset » de l'espoir d'un jour meilleur, du recommencement pourfendeur des mémoires résiduelles, le prophète d'une nouvelle vie, bref, c'est le matin.

Pour une fois, il est très matinal.

Le soleil pointe à l'horizon, déclarant une semaine aux heures supplémentaires. Un de ses rayons à grande surface caresse chaudement la paupière gauche de Marc qui, aussitôt réagit par l'ouverture. Paradoxalement il a bien dormi mais se réveille mal, il se réveille alcoolisé, sans doute la rosée de Provence !

À froid, à sec, ses déboires lui reviennent, l'assaillent. Il s'étire, s'ébroue en chien qu'il n'est pas dans la secrète intention de s'épouiller, de se débarrasser des pensées parasites. Il s'assoit. Il sait que personne ne viendra s'apitoyer sur son sort alors, tel un balai dans Fantasia ou tel Lazare, il se lève et marche en apprenti sourcier car il cherche de l'eau. Persistance ou rémanence, il aligne une unité locale (20 mètres) vers la route au cas où, se pose sur la même pierre que la veille qui, elle, l'attendait. Il possède dorénavant un forfait « temps » illimité, alors, sur son socle il médite sur sa condition puis, avec cet air conditionné qui fait froid dans le dos, parvient à une sorte de méditation ou, plus exactement une médiation entre des états de guerre ; il opte pour la paix paire au bout d'un sablier géant au goulet ténu. Déshydraté par les pleurs et le stress, la soif fait son come-back, elle est comme ça la soif ; de là à dire qu'elle appartient à la famille du matin, il n'y a qu'un pas.

Marc rebrousse chemin, boucle l'unité locale qu'il a bien assimilée et entame sa recherche de l'eau à travers bois. Un peu plus loin et par hasard, sa demi-conscience le mène à un ruisseau, baignoire providentielle de fortune ; tandis qu'il se baigne, il se passe un savon. Le courant tonique le revigore, appelle en lui un élan régénérateur ; des frissons sillonnent son petit corps malingre mais il apprécie cette toilette qui le met à nu. Il boit, boit le liquide perçu comme purificateur, comme un philtre, un élixir de jouvence en Provence. Il réalise sans moyens de production qu'il est l'acteur d'une pièce, d'un duo entre la nature et sa nature.

En vain, le beau joli nouveau rumine d'anciennes visions. Parfois, sa famille le rattrape à l'aide de quelques souvenirs joyeux car il y en a, puis, c'est au tour de la peur de l'avenir de se présenter avec son cortège d'impondérables inconnues ; alors il se reprend et se sent prêt à jouer ce rôle sans aucun réconfort extérieur et puis non… les questions affluent :

⸺ Où vais-je dormir ? Qui va me protéger ? Qui va me faire à manger ? Que vais-je devenir ? Et l'école, elle est où ?

Cet aller-retour de l'après vers l'avant et vice versa dure toute la journée et mêmes les suivantes, l'instant présent n'est pas encore acquis, il est particulièrement absent et les absents ont toujours tort. Une routine provisoire s'est installée à son insu bien qu'une routine ne puisse pas se targuer de l'adjectif « provisoire ». La routine se reproduit sans cesse, c'est ce qui la définit, elle est féconde, fait des petits qui, à leur tour, se reproduisent et ainsi de suite, elle côtoie l'infini.

La routine serait-elle infinie et féconde ?

Pourtant les gens l'abhorrent, ne lui reconnaissent aucune fécondité, plutôt une stérilité mortifère, une sorte d'enlisement de la vie, un piège sournois du quotidien. Si toutefois la routine revêt les atours de la fructification, c'est le signe qu'elle enfante, toujours à notre corps défendant, quelque chose qui nous échappe, ne serait-ce qu'un ras-le-bol initiateur de sa rupture. Son aspect infini sécréterait-il donc un élément rebelle à son essence qui la stopperait ?

Pas si con la routine, utile même !

La version mentale que l'on s'en fait nous empêche probablement d'en saisir le sens. Bref !

Marc s'éveille chaque matin les yeux embués d'une incandescence cauchemardesque post nocturne, accomplit quelques unités locales à petits pas pour gagner du temps, le temps de permettre à l'impossible de se produire puis guette la route machinalement ; ensuite, une fois la désillusion acceptée, il retourne à son ruisseau faire trempette, se lave, boit, tente la détente sans l'atteinte d'une attente qui le hante. Comme les jours ont osé défiler sans lui, il maigrit, il s'aigrit.

Déjà peu enveloppé, menu à l'origine, ses traits s'émacient, son visage en plus de ses méninges se creuse ; il a mauvaise mine, heureusement qu'il n'écrit pas !

Sur la rive, un amas de vêtements gît avec désinvolture, ébauche naissante d'une future déchetterie si cela venait à se savoir. Des chaussures entremêlées d'un arrangement improbable de jean, chaussettes retournées, T-shirt, sac à dos et slip dessinent cette fresque urbaine en hommage à toutes les chambres d'enfant. Les salissures débutantes esquissent avec maladresse un mimétisme de rigueur. Marc ne fera pas tache dans l'environnement contrairement à son habillement.

Il contemple ses bras graciles, ses jambes fluettes en s'attardant sur l'humour des genoux cagneux car ils sont drôles ainsi mais cela ne le fait pas rire, bien au contraire, il s'inquiète. Il assiste impuissant à sa dépression physique sans ressource ; ce processus de chute lui paraît irréversible.

Que faire d'autre ? se demande-t-il en éludant toute réponse disponible au catalogue des réponses toutes faites dont certaines distillent parfois des contenus sensés.

Alors il chute en silence, il ressent l'Adam contre lui. Après les ablutions, cette sempiternelle question revient :

Que faire ? Lire ?

Pourquoi pas, se répond-il, ambivalent.

Son livre est toujours prêt et près ; il s'y colle mais relit toujours la même page. Son attention n'y trouve pas de point d'ancrage, l'alexie règne en maîtresse. Il le range. Tout cela l'énerve, la rage monte, l'humeur descend. Il ne parvient pas non plus à se parler ni même à s'invectiver, il se triture, se mutile au dedans comme un chirurgien autiste. Il reprend le sentier de la route, revient, s'assied, se relève, accroît l'erratique de son comportement jusqu'à y perdre suffisamment d'énergie.

Le soir tombe encore, telle une bouée de sauvetage, en lui promettant l'échappatoire programmée ; puis la routine s'invite avec le matin et tout recommence. Le cercle vicieux vire au mythe de Sisyphe alors qu'il aurait préféré le moment décisif. Il traîne le boulet du joug de son âme meurtrie dans le funeste, le fatal avec résignation. Il demeure donc dans son gîte de mousse, à proximité de la route, à une unité locale précisément. Il est en gestation, il dort, se réveille, se baigne, s'angoisse, bouclant ainsi des cycles qui ne tournent pas rond jusqu'à ce qu'il ne puisse plus dormir, jusqu’à ce qu'il atteigne ses limites, jusqu'à ce que…

Ante méridien plutôt tôt

Cela fait quarante jours anciens que Marc « l'aérophage » supporte le jeûne provoqué par le mélodrame de son abandon. Ses forces ont entamé la grève de l'énergie, aussi doit-il tenter une greffe de volonté. Va-t-elle prendre ?

Les derniers essais ont échoué lamentablement, la dépression et les raisonnements mentaux associés ayant sapé tout germe, toute efflorescence d'entrain. Ce n'est plus l'entrain qu'il lui faut, c'est le TGV mais, une fois de plus, il est en retard.

Comment puiser dans les ressources résiduelles pour se nourrir devant le peu d'efforts consentis par le marketing naturel question alimentaire ?

Un bref regard sur le menu l'amoindrit encore davantage ; il se ravise, s'allonge par démission. Il est deux fois moins motivé car un homme ravisé en vaut deux.

C'est l'instant corsé, en référence à sa position dynamique exacerbée, couché, dans l'expectative d'un plateau repas providentiel aussi délicieux et aguicheur qu'illusoire.

Avant qu'il ne reprenne ses deux esprits, le soleil a le temps de feindre de se coucher à son tour puis de se relever en un éclair. Le matin égrène alors une routine dont on a abondamment parlé… mais il est comme ça le matin, il désire qu'on s'intéresse à lui car il n'a pas toujours bonne presse, notamment auprès des lève-tard et autres comateux qui lui témoignent un profond mépris. C'est qu'il est sensible le matin, il arrive à pas de velours, discrètement, sans faire de vagues, ce qui ne l'empêche pourtant pas de recevoir vitupérations et noms d'oiseaux.

Bref il est là, c'est la nature qui veut ça, prononçons sa non-culpabilité !

Trop de sommeil tuant le sommeil, Marc s'extirpe de l'obscurité intérieure avec mauvaise foi, délaissé par une pensée qui n'entrevoit guère de raison de sortir de la politique de l'autruche.

Par économie ou fatigue, il se redresse lentement et laborieusement, le plus lentement possible, c'est toujours ça de gagné.

⸺ Et maintenant ? s'exclame-t-il, eh oui, il se met enfin à parler !

La nature lui enseigne qu'à point d'enseigne gastronomique, la faim augmente inexorablement.

Peu enclin à la recherche de nourriture, Marc demeure là, bêtement, tel un singe : en un mot, il reste orang. Le secret espoir que l'attente lui procurera un salut digestif se révèle utopique alors qu'historiquement, au sein de sa famille, le stratagème faisait merveille.

Cette prise de conscience se réalise par étapes, étalée sur des heures interminables et finalement minables. Au bout du compte, car c'est la seule occupation qu'il lui reste, son corps amorce une réactivation à la progressivité végétale ; il déclenche un terme à échoir, voué à la perspective de la marche. C'est l'intention qui compte…

En l'absence d'insecticide, il remue jambes et bras pour dégager la fourmilière sournoisement introduite durant son égarement nocturne.

Enfin debout, profitant de la vue offerte par cette station, ses sens se mettent en quête d'un estomac meilleur. Au menu, apparemment, des arbrisseaux, arbustes, fleurs, cailloux, terre composent les ingrédients basiques d'une recette peu gourmande qui le dissuadera de commander.

La nature n'est pas si accueillante qu'on veut bien le dire, elle recommande instamment l'autonomie et la créativité de ses invités. Marc Assin mangera ultérieurement, il n'est pas encore assez débrouillard. Quant à la saveur des produits animaliers, elle se présente mal, vivante, mouvante, fuyante voire agressive ; il n'a pas acquis les préceptes de la relation homme-proie, à peine a-t-il ébauché le problème du déballage des aliments ou encore de l'exhumation des viandes et poissons. Le tourisme s'impose donc comme solution récréative.

Retrouver l'émoi intact d'un corps à corps, d'une communion avec la vie en son sein même, voilà l'idéal du moment ; penser à ses parents, à la vie        « normale », voilà l'infernal du moment.

Il marche.

Cette phrase minimaliste précise davantage le mode fonctionnel que celui de la progression.

La pie bleue lui emboîte le pas mais dans les airs. Elle péchait par discrétion, avait cessé les jacasseries, par respect sans doute, pour le deuil long et lancinant du jeune garçon ; assister à l'enterrement d'une âme jouvencelle sans sépulture ni corps attire probablement l'empathie, y compris chez l'animal. L'hypothèse selon laquelle les animaux ne seraient pas doués de raison, d'intelligence ou de sentiments tend vers la dénégation d'une science orgueilleuse qui souhaite conserver sa supposée avance intellectuelle en rejetant toute forme d’anthropomorphisme. Comment l'animal pourrait-il comprendre des choses qui échappent à l'homme et surtout comment l'homme pourrait-il l’asservir sachant cela ?

La question reste en suspens et une question en suspens fait tsoing tsoing, mais c'est autre débat… En tout cas, la pie bleue en a eu le sifflet coupé.

Elle réapparaît donc, avec un bleu surnaturel toujours aussi étincelant et coruscant. Elle semble lui ouvrir la route, partir en reconnaissance pour lui.

Marc s'en moque, il ne l'envisage pas même, il se traîne, déambule plus qu'il ne marche ; son équilibre est précaire, limite miraculeux, il pressent l'inéluctable chute qui clôturera cette activité oiseuse ; il en accepte le contrat tacitement, de toute façon, c'est l'énergie qui décidera.

Trois unités locales temporelles plus tard, c'est le double effondrement, le sien et celui du soleil qui prend congé. Marc dort sur place, l'extinction des feux a commencé avant qu'il ne chût. Le sommeil et la fatigue l'ont plaqué au sol sans avertissement. L'épuisement l'enveloppe de son linceul presque mortuaire, intense et profond ; il entre dans cette virgule anglaise, ce coma, ce terrassement, ultime signal du stop à une conduite insensée.

Il va falloir qu'il mange, c'est la gageure du lendemain.

Le jeune Assin ne tient plus après une émergence compliquée.

L'éreintement commet dans l'artistique, son visage se creuse et dessine les contours osseux d'un profil crânien sans âge, agrémenté de nuances de gris d'un pâle effet. Il est apte au tournage d'un film d'horreur. Son reliquat d'énergie insuffisant esquive les mouvements prompts ou soutenus ; il est pratiquement figé avec un je ne sais quoi de quiet. Il privilégie donc l'observation comme activité pérenne. Involontairement invisible, il ne fait peur qu'à lui-même, les animaux ne perçoivent pas sa présence, animaux, qui, eux, savent se nourrir !

Ces derniers lui ouvrent la voie en lui montrant leurs choix alimentaires constitués d'en-cas tubéreux, de racines et champignons.

Il se résout à ramper, une fois les bestioles parties, jusqu'à ces friandises improvisées et se risque à y goûter.

« Pas si mal » se dit-il, étonné mais affamé, en proie à l’adéphagie.

Le régime végétalien semble une issue tranquille et préférable à l'introuvable restaurant. Il se sert et se ressert, grattouille, fouille, ronge des arbrisseaux, cueille des baies et même des fleurs. Il se repaît enfin, il se repaît par deux fois, il se repaît pair…

Après une ULT (unité locale temporelle), son visage recouvre la mémoire des couleurs ; la sieste le gagne à la tombola des heures creuses. Il savoure alors pour la première fois depuis son éviction de la famille, repu, un répit, un repos après repas.

Le somme est exact, réparateur ; il rêve très fort au point de couvrir tout dérangement intempestif et sonore qu'un corvidé bleu pourrait occasionner. Une page de sa vie se tourne, au chapitre de l'expérience figure désormais l'autonomie nutritionnelle, un chapitre qui crée des envieux.

Le fil du temps s'étire généreusement, dispensant une opportunité de croissance aux jeunes pousses, futur déjeuner de Marc. La nature pense à tout.

Au-dessus, sur une ramure de chêne, la pie poursuit son concert avec panache en modulant ses envolées sans toutefois décoller. Son chant n'est pas religieux, la pie ne fait pas le moine. Une note plus appuyée que les autres provoque quelque émoi dans l'une des oreilles engourdies du gamin, reliée visiblement à l'œil droit qui s'entrouvre mécaniquement. Le son agit directement sur les yeux, c'est pourquoi chez les adolescents casqués, le regard évoque tant de vivacité. Marc emprunte une sortie de veille non fléchée ; l'issue de ce sommeil de bébé le fait grandir très vite quand il renaît à la réalité. Après une minute aux accents dépressifs, la quiétude reparaît, notamment à l'évocation de la précédente collation. Il sait qu'il sait, il faut le savoir.

Petite inspection de proximité, tout est là : le sac à dos incluant le livre, le couteau et l'imperméable de poche. Il se lève, la forme est ponctuelle, au rendez-vous, elle est fiable. Au programme : randonnée, petite randonnée précisément, il est en mode récupération.

Avant de se lancer dans de nouvelles aventures, il est de coutume d'opérer les vérifications d'usage ; il renoue ses lacets afin de renouer avec la marche, insère le T-shirt dans le pantalon en vue d'une étanchéité aux courants d'air, tire son pantalon jusqu'au bassin en libérant ainsi les genoux d'une possible entrave. Check-list terminée, paré pour la rando. Son humeur est bonne, limite joviale. Il a compris que la faim est anxiogène, on ne l'y reprendra plus.

Comme tout le monde, le jeune homme est différent ; le jour suivant, il ne s'éveille pas au son électrisant d'un buzzer mais plutôt à l'appel lancinant d'un ventre tourmenté par des luttes intestines, bénéfice irrémédiable et non attendu de la nourriture dépurative locale. On ne se méfie jamais assez des contrées non civilisées. Ses mains s'organisent par réflexe, s'imposent sur la zone sinistrée, gage d'un éventuel apaisement. C'est insuffisant. La douleur exige diligemment un petit coin, qu'il faudra par nécessité imaginer. Quel lieu élire pour cette besogne ?

Un lieu qui doit prétendre à l'accueil digne de son fessier, à la fois dans l'intimité et l'isolation phonique et olfactive. C'est un des autres problèmes des contrées non civilisées.

Naturellement et encore par réflexe, il jette son dévolu sur l'espace caché entre un buisson idoine et le tronc protecteur d'un gros hêtre. Il se dépêche, quitte un trône perché pour rejoindre son homologue de fortune. D'où l'expression « à la fortune du pot ».

C'est également en courant qu'il justifie cette fois l'expression « avoir la courante ». Comme quoi il est possible d'allier quête des toilettes et sémantique…

Nous ne décrirons pas plus avant le moment libératoire par souci de pudeur et de respect. En revanche, cinq minutes plus tard, Marc redéfinit avec sobriété les notions de soulagement par une mine ragaillardie et décrispée. Manger n'est pas une mince affaire, comme disent les gens en surpoids.

Le plus beau des astres, au sens positif, est omniprésent, en témoin non gênant, les oiseaux chantent, les rivières coulent, la poésie des arbres étale ses verts, bref, une magnifique journée s'annonce avec ou sans l'AFP. Marmot Assin dévergonde ses jambes en marchant car il est à nouveau fonctionnel. Que faire d'autre ?

Il avance au gré de ses lubies d'enfant, çà et là, sans but précis. Il s'enfonce toujours plus loin dans l'épais manteau forestier et cajoleur. Les distractions ne manquent pas, des insectes indéfinissables, des plantes inventives du concours Lépine attisent sa curiosité, sa soif de tout connaître et de comprendre.

« Comment en est-on arrivé là ! » se demande-t-il, estourbi par la folie polymorphe de l'expression vivante.

Et puis, il y a les sensations, les bruits furtifs, les effluves diffuses qui le font frissonner, parfois sursauter, son imagination débridée faisant le reste. Côté physique, outre la randonnée, l'escalade d'arbres et de rochers comblent son irrépressible et frénétique besoin de dépense. L'assiduité et l'intensité de ses entraînements lui garantissent l'acquisition future du diplôme de grimpette, titre prodiguant santé et sécurité en cas d'intrusion à moins d'une unité locale. Marc se métamorphose doucement : d'enfant des villes, il devient enfant de la nature, la découvre, se l'approprie en osmose ; il l'intègre graduellement comme son lieu de vie, sa maison, ses loisirs, son école et son garde-manger. Les animaux lui enseignent l'art de se nourrir mais aussi leurs us et coutumes afin d'éluder les complications malvenues d'une promiscuité non désirée.

Il est débordé mais ça marche pour lui. Comment fait-il pour marcher ?

La jovialité revenue s'incarne en un élan interne direction l'échine ; le courant descend, transmet un ordre autoritaire au dextre pied qui s'exécute, comme un pied. Le favoritisme n'entache pas la fierté du senestre qui, affublé de cette dénomination est sempiternellement relégué au second plan.

Et le miracle de la marche se produit, il chemine, tout droit, autant que faire se peut, à travers broussailles, rocailles et d'autres mots en « aille », même pas mal !

Au bout d'une heure, il est chaud, ses pas marquent le rythme de Chronos, le temps fait pas…

Au bout de trois heures cette fois, l'appétit s'impatiente au portillon. La demande de cueillette trépigne, les papilles s'émoustillent. En bon végétalien, il broute dans l'immense assiette offerte ; la nature est dispendieuse. Comme le riz, il se cantonne à ce qu'il connaît, pas de faux pas. Un tel déjeuner tire en longueur avec pour paradoxe de manger une part royale de l'après-midi, quitte à fusionner avec le goûter. La digestion est aisée. C'est l'apanage des aliments frais, riches en eau, aux dates de péremption absentes.

Un arbre noueux aux branchages bas suggère à Marc son ascension ; l'appel est entendu, il entreprend l'escalier de bois massif jusqu'au sommet, c'est le faîte !

Le magnifique panorama se déploie sous ses yeux écarquillés ; il se sent grandi et à la fois confortable sur ce promontoire. Dans un silence de yogi, il scanne la forêt sans en perturber l'équilibre. Son domaine d'investigation est immense, son « chez lui » est cette immensité, ce n’est pas croyable.

Au sol s'organise un défilé continu d'animaux aux robes enchanteresses, mais aussi méprisantes pour la mode des salons clos que leurs ambassadrices décharnées et claudicantes incarnent en ossuaire.

À la cime, les insectes rejoignent également le cortège des divertissements aléatoires ; des punaises sans affiche, des chenilles « détankéifiées », des papillons sans pare-brise, des fourmis crochues et des araignées complètent l'échantillon d'un microcosme énigmatique.

Comment s'ennuyer ?

Pour couronner le tout, la polyphonie des oiseaux embrasse ce livre ouvert, uniquement pour lui. Il a de la chance, il en est conscient ; il se sent à cet instant accueilli par la tolérance que témoigne le milieu à son égard d'étranger, d'enfant de la ville. Il est touché par cette grâce accordée, lui, le désaccordé de la famille.

La journée s'achève parcimonieusement, elle a bien œuvré, comme d'habitude. Marc prélève quelques bourgeons tendus, à portée de main puis s'endort dans le creux maternel d'une branche de l'arbre mezzanine. La nuit étend sa couverture tamisée et silencieuse, la lune se fait veilleuse. La pie bleue suit son exemple, à une dizaine de mètres, sur un arbre similaire mais plus grand, peut-être son père. La nature est une grande famille qui rassemble nos cousins dans laquelle il fait bon planter la tente.

Un lendemain-excursion s'ensuit dans le but confirmé de s'éloigner au mieux du lieu du drame. Point de déni, il n'enterre pas sa souffrance, il instaure simplement une distance par salubrité ou réflexe sans élaboration aucune. Il chemine, chemine, chemine sur les traces d'un néo-foyer que rien ne suit ; il peut se le permettre, autonomie à l'appui, remonté par un savoir-faire inopiné pour un enfant de huit ans. L'initiation naturelle a porté ses fruits et comme ils sont bons pour la santé, il en arbore les couleurs. Le pas alerte, la fougue dans le bassin, le buste volontaire, le poussent en avant, esquisses d'un moteur au mouvement perpétuel. Il s'enfonce dans les abysses végétales, en découvreur, en pionnier d'une terre inexplorée et nouvelle, jamais foulée par un gamin de son âge, qui d'ailleurs commence à ne plus le faire.

Gamin n'est plus le terme approprié, c'est un petit homme réécrivant sa genèse personnelle, fils métissé de la forêt, issu d'une branche inconnue, le croisement d'un être humain et de son avatar naturel.

Notons que l'humain est lui-même le rejeton de dame Nature, un rejeton bizarre, il faut bien l'avouer car c'est le seul à renier ses parents au point d'en provoquer la destruction. Sans doute par vengeance personnelle due à un ego démesuré et bêtement ambitieux, visant l'éviction de tout aspect animal en lui. Qu'a donc fait la nature pour que l'homme lui en veuille tellement ?

Il entend prouver sa suprématie ?

Soit Dieu existe, auquel cas, il n'en supporte pas la concurrence, soit il n'existe pas et pallie cette carence par une érection à son niveau ; dans tous les cas, il en glorifie le nom mais négativement en perpétuant son immanence malgré lui. L'homme tend vers le « théocentrisme ».

Lutter contre ses pulsions animales le conduit tout droit à un comportement bestial ; il n'a pas bien compris, il faudra qu'on lui explique…

Marc est loin de ces considérations bien qu'il en soit capable mais pour l'heure, il trace, écrit son histoire qui consiste à s'engouffrer plus intensément dans la jungle française. Il essaie d'en décrypter le code, Mowgli n'a qu'à bien se tenir.

Les unités locales s'évanouissent peu à peu au profit des unités nationales, plus grandes et, selon l'étalon en vigueur dans cette région, cumulent vingt-deux unités précédentes. Cet étalon, bien sûr, est ajusté par quinze degrés Celsius avec un vent moyen NNE de trois mètres par seconde.

C'est une précision cruciale pour situer précisément Marc dans la forêt et poursuivre ainsi avec quiétude la suite.

Mesure et littérature font parfois bon ménage, ce qui confirme les penchants scientifiques de l'écriture alors que la science pèche singulièrement côté verbe. Mais elle apprend, elle est en évolution permanente, un jour peut-être, elle pourra s'exprimer autrement que par théorèmes.

Pour clore cette digression, signalons que le judicieux choix du vingt-deux, permet à nous autres Français de rivaliser avec les Anglais dans l'invention d'unités de mesure absconses et qu'alors, nos relations avec ceux-là s'amélioreront durablement ; ils pourront désormais se repérer plus aisément dans nos contrées boisées. Un gros plus pour le tourisme, un petit geste ne coûte rien…

Rajoutons encore que vingt-deux unités locales de vingt mètres font quatre cents quarante mètres, soit un diapason métrique, ce qui mettra tout le monde d'accord.

Marc termine son avancée, sa percée au cœur de la sylve à la quarantième unité nationale. L'éloignement du passé est satisfaisant, ici, il n'y a rien de familier à quoi se raccrocher ; il est livré à lui-même en temps et en heure, ce qu'on nomme en jargon gréco-forestier, le chrono-poste.

Un petit tour du propriétaire, les lieux sont propres, habitables, les arbres complaisants et accessibles ; tout cela est de bon augure. Pas l'ombre d'une route, si tant est qu'elle pût en produire, d'une habitation, ni même d'un village, confirmation réussie !

Il persiste et signe, désormais cet endroit est son chez-lui et de surcroît, son premier. A huit ans, entrer ainsi dans le livre des records n'est pas à la portée de tous les musiciens.

Il se concentre sur les aménagements praticables afin d'obtenir un confort douillet ; la perspective de l'agencement domestique et décoratif l'enthousiasme ardemment, cela faisait longtemps !

On n'insistera jamais assez sur les vertus de la marche, capable de restaurer l'insouciance et la confiance d'un enfant déshérité.

« Premièrement, assurer ma protection », s'ordonne-t-il avec force.

Le choix d'un arbre est asymptomatique ; il suffit de s'en approcher, d'examiner si les moyens d'accès conviennent puis de se recueillir en attendant que l'alchimie opère, car c'est l'arbre qui décide.

Par chance, un conifère peu rétif accepte la demande d'hébergement ; normalement quand un arbre refuse, il déguerpit.

Le feuillage persistant lui garantira une protection constante, en particulier durant la saison froide. Marc gravit les marches de l'escalier en bois formé par les branches équitablement réparties autour du tronc et légèrement décalées vers le haut ; la nature a inventé, une fois de plus, le colimaçon bien avant l'homme. Il s'essaie à des hauteurs différentes pour finalement se hisser à une unité locale verticale.

« Là, je serai à l'abri des intrus », se dit-il tranquillement.

Le conifère affiche une densité d'aiguilles à faire pâlir une mercerie au point qu'il ne restera à Marc qu'à boucher quelques trous en vue d'une étanchéité complète. Il lui faut également parfaire l'assise, trop précaire et espacée pour une allumette dans son genre.

Le jeune garçon part aussitôt ramasser du bois mort, de dimension généreuse, sec de préférence et non vermoulu ; il sélectionne avec soin son futur plancher, il le chérit déjà. Il rassemble ce lot au pied de l'arbre, qui n'en a qu'un, on n'a jamais su si c'était un pied gauche ou droit.

Il réfléchit. Sa précocité va enfin intervenir à bon escient car des difficultés apparaissent.

Les ramures choisies sont lourdes, il ne peut en monter plus d'une à la fois, il ne possède aucun moyen de les fixer entre elles si ce n'est l’emboîtement astucieux, ergonomique et somme toute aléatoire une fois en haut. Il doit préméditer un plan en bas avant de l'exécuter en haut.

Après une heure d'allers-retours dans son arbre, d'essais au sol et de suées mentales, il finit par trouver la clé du montage. Il saisit la plus grosse latte puis la monte avec peine jusqu'à son futur palier. La peine, voilà un exemple évocateur de l'amitié, toujours là dans les moments difficiles.

Il en insère une extrémité d'un côté dans la fourche d'une branche noueuse et l'autre en appui sur une branche opposée mais consentante. En son milieu, elle s'encastre idéalement sous une excroissance providentielle du tronc.

La première pierre est posée ! Ouf ! soupire-t-il avec soulagement.

Il enchaîne ensuite l'édification de cette base conformément à son plan en s'emparant successivement des ramures restantes. Il est ravi et très fier de lui ; son plancher est stable, rigide, ajusté comme une montre suisse, fabriquée en suisse.

« Ça va tenir ! » constate-t-il médusé.

Il en est presque étonné, du premier coup ! Il peut compter sur cette construction-là.

Quant aux trous de son toit végétal, quelques réajustements et réorientations de branchettes vivantes achèvent de les occulter. Il en profite pour goûter un repos mérité après cette débauche d'énergie ; il est bien content, en paix, rasséréné dans son arbre.