Erhalten Sie Zugang zu diesem und mehr als 300000 Büchern ab EUR 5,99 monatlich.
Les habitants de Frénan sont tendus en ce mois de novembre 2022. Un an et demi après le dernier confinement, l'économie tarde à redémarrer et une nouvelle vague du virus H5N1 se profile à l'horizon. En attendant l'arrivée hypothétique d'un vaccin, les relations se dégradent entre les éleveurs de volailles partisans d'un équarrissage intégral et ceux qui estiment que leurs clôtures les protégeront de l'épidémie. Surnommé le roi du foie gras, André Lacaze, un septuagénaire ancré dans la tradition et malade comme un chien depuis quelques jours, découvre des gravats dans son champ. Il accuse Damien Laporte, le patron d'une entreprise de maçonnerie, de les avoir déposés. Le surlendemain, André décède et Damien disparaît. Les deux hommes étaient candidats aux prochaines élections municipales. Restent en course le maire, qui ne compte pas rendre son fauteuil, et le jeune secrétaire général de mairie dont les dents rayent le parquet. L'enquête est confiée au groupe de recherche du Gers. La méthode, pour le moins originale, du commandant de gendarmerie Martin Fougeolles sèmera le trouble parmi les suspects chez qui il s'invitera à dormir. Ses rêves lui permettront-ils de découvrir les coupables ?
Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:
Seitenzahl: 408
Veröffentlichungsjahr: 2025
Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:
Un grand merci à Jean-Jacques, mon fidèle relecteur, pour ses remarques pertinentes et bienveillantes.
Du même auteur :
La terre de nos ancêtres
2022
D’un bois à l’autre
2021
La sirène du Bourillon
2020
Chapitre 1
jeudi 17 novembre 2022
Chapitre 2
Chapitre 3
Chapitre 4
vendredi 18
Chapitre 5
Chapitre 6
Chapitre 7
Chapitre 8
samedi 19
Chapitre 9
Chapitre 10
Chapitre 11
Chapitre 12
Chapitre 13
dimanche 20
Chapitre 14
Chapitre 15
Chapitre 16
Chapitre 17
lundi 21
Chapitre 18
Chapitre 19
Chapitre 20
Chapitre 21
mardi 22
Chapitre 22
Chapitre 23
Chapitre 24
Chapitre 25
mercredi 23
Chapitre 26
Chapitre 27
Chapitre 28
Chapitre 29
Chapitre 30
jeudi 24
Chapitre 31
Chapitre 32
Chapitre 33
Chapitre 34
vendredi 25
Chapitre 35
samedi 26
Chapitre 36
Chapitre 37
Chapitre 38
Chapitre 39
dimanche 27
Chapitre 40
Chapitre 41
Chapitre 42
lundi 28
Chapitre 43
Chapitre 44
Chapitre 45
mardi 29
Chapitre 46
Chapitre 47
mercredi 30
Chapitre 48
Gimont, le 30 novembre 2022
épilogue
« Épisodes pluvieux et éclaircies alterneront dans la matinée sur le département du Gers. Puis l’anticyclone… »
Ce type se fout de sa gueule. Les épisodes pluvieux s’apparentent au déluge. Les éclaircies sont coupées au montage. Et ça dure depuis le début de la semaine.
― Tu peux te le mettre où je pense, ton bulletin météo ! crache André Lacaze en éteignant la radio du tracteur.
La remorque est pleine à ras bord. Un ultime voyage aux cribs, les cages grillagées où il entrepose les épis, et le vent se chargera du séchage. Il a récolté douze tonnes de maïs en trois jours, de quoi gaver un millier de canards durant l’année. Une production à taille humaine comparée à certaines installations récentes, des usines en aluminium dans lesquelles des robots triment vingt-quatre heures sur vingt-quatre sans se révolter. « Les machines compromettent nos compétences. Respectons les pratiques de nos ancêtres », aboie-t-il en vain lors des réunions de la Confédération Paysanne.
Les rafales s’essoufflent aux alentours de dix heures. Le soleil en profite pour infiltrer quelques rayons entre deux nuages d’un gris menaçant. André stoppe ses essuieglaces tout en supputant un simulacre de trêve avant la tempête. Le mauvais temps n’effraie pas un gars qui besogne en plein air depuis sa naissance. Par contre, il redoute le diagnostic des blouses bleues et se médicamente avec un mélange de Spasfon, de Doliprane et d’alcool de prune. Des contractions lui broient l’estomac. Des vagues de chaleur l’envahissent sans prévenir, refluent comme si la fièvre hésitait à l’achever. Une à deux fois dans la journée, il vomit, quoi qu’il mange : du pain, du fromage ou de la soupe. Et il a la diarrhée, comme ses canards, ne l’a pas révélé à Mireille ; à tous les coups, il héberge des microbes ou des virus, des organismes que l’on ne distingue pas à l’œil nu. De vraies saloperies !
André a des principes et des prémonitions, il s’inscrit dans une lignée, les aînés des Lacaze se succèdent aux commandes de la ferme. Dans l’ordre chronologique : Gustave, Lucien, Fernand. Et André. Bruno, son fils, on ne peut pas compter sur lui. L’exploitation, il en héritera après sa mort, la vendra sur le champ pour acheter une deuxième boucherie. Et Maël, son petit-fils âgé de dix ans, il rêve de devenir soldat, garagiste ou pompier en fonction du cadeau que lui offrent ses parents pour qu’il se tienne tranquille. Tout fout le camp !
Avant Gustave, c’est comme si les Lacaze n’avaient jamais existé. Gustave et la ferme sont les fruits d’une génération spontanée. André fait des demandes auprès des Archives départementales du Gers, on lui répond qu’aucun document officiel antérieur à la naissance de Lucien Lacaze n’est conservé dans leurs locaux. Les explications données par le responsable du service mentionnent l’humidité, les rats, l’inondation de 1894, le déménagement des archives qui a eu lieu l’année suivante. André fouille alors la maison et les dépendances de fond en comble, il recherche le livret de famille de Gustave, un acte notarié, des courriers administratifs. Rien. L’histoire familiale démarre avec Gustave.
Sur un tirage en noir et blanc exposé sur le buffet, Gustave cercle un tonneau dans la cour de la ferme avec un maillet sans se préoccuper de l’opérateur. Il ressemble à un hippie des années Woodstock avec sa barbe noire et touffue, ses cheveux longs sanglés par un serre-tête constitué de deux rameaux de saule entrelacés. Sa chemise blanche descend jusqu’aux genoux sur un pantalon gris en toile. Ses bottes fourrées sont dignes d’un Esquimau.
André se demande dans quelles circonstances la photo a été prise et l’a fait expertiser : elle date bien de 1890. Son bisaïeul avait-il passé une commande ? Avait-il les moyens de rétribuer un professionnel, de le défrayer de ses déplacements ? On peut lire sur le verso, tamponné d’une encre rouge à moitié effacée, O. afon an.
Ça l’intrigue, André. Marcel, son meilleur pote, fait des recherches sur Internet – André n’a pas d’ordinateur, pas confiance, trop compliqué, fabriqué en Chine. Émilie et Oscar Lafontan créent un studio photographique à Auch en 1878, une époque où l’on n’effectue pas soixante-dix kilomètres avec autant de facilités qu’aujourd’hui. Ou alors, le cliché émane d’un précurseur d’Albert Khan. Possiblement, Emmanuel Bouillier (le père d’Émilie Lafontan), un photographe itinérant qui a parcouru le sud de la France durant une trentaine d’années en immortalisant le terroir français avant que la propagation inexorable des zones industrielles l’engloutisse.
Sur la photo, derrière Gustave, se cachent une fillette et un garçonnet. On ne voit que leurs têtes. Les deux affichent un air méfiant. Le môme, c’est Lucien Lacaze. La petite, peut-être une voisine, présume, un soir de confidences bien arrosé à la gnôle, Fernand (le fils de Lucien et le père d’André), un paysan exclu des évolutions du monde.
André obtient son certificat d’études en 1959. Fernand l’empêche de poursuivre sa scolarité, argue que le lycée se trouve à cinquante kilomètres. Il perdrait deux heures à l’y trimballer. Qui s’occuperait des bêtes pendant ce temps-là ? Les livres, le matériel divers, les chaussures de sport coûtent une fortune, il préfère investir dans la rénovation du toit. André le contredit : le car destiné au ramassage des élèves dessert le village, l’établissement prête les manuels, il décrochera une bourse. Mais Fernand se réfugie derrière l’inutilité de résoudre des équations au deuxième degré pour récolter du maïs et gaver des canards.
Il cumule grelottements et hyperthermie les jours qui précèdent son dernier souffle. Paix à son âme. Il ne se soigne pas, les médecins, tous des charlatans ; l’hôpital, tu en ressors les pieds devant. Enfant, André ne le comprend pas. Par rapport à l’idée qu’il se fait de Gustave en contemplant sa photo, Fernand représente un évident retour au moyen-âge. Bien plus tard, il réalise que son père était fatigué, qu’il avait épuisé son ressort, jamais assez de sous pour acheter un tracteur, tout aux biceps. Seul à gérer la ferme après le décès d’Adrienne, la grippe asiatique de 56.
Le professeur André Lemaire, un ponte élu par la suite secrétaire perpétuel de l’Académie nationale de médecine, proclame le 5 septembre 1957 :
« L’épidémie peut être un sujet de conversation, non d’inquiétude. Il ne semble pas qu’elle soit grave ni qu’elle impose des mesures de préventions médicales extraordinaires ».
Vive les langues de bois et les incompétents. Ses fanfaronnades ont obtenu les applaudissements des décideurs de l’époque.
Vingt-cinq mille morts rien qu’en France, l’épisode sanitaire mineur !
André a dix ans lorsque sa mère succombe, il fréquente encore l’école, aide comme il peut. Puis il reprend l’exploitation après le trépas de Fernand. Qu’aurait-il pu envisager d’autre ? Il l’agrandit à son idée, puisqu’il en tient dorénavant les rênes. Les doyens les lâchaient dans la tombe, fallait pas leur causer de donation ou de partir à la retraite. De nos jours, c’est pareil. Résultat de ce dialogue de sourds, des anticorps, invincibles et durement acquis sous la pression paternelle, coulent dans ses veines, en chassent toute ébauche d’innovation. La tradition a triomphé au point que quitter sa ferme le chamboule quand il retrouve ses copains Chez Frédo, l’unique cafetier de Frénan.
Il se considère néanmoins comme un homme moderne. Il lit le journal, écoute les infos sur le poste de radio, se croit moins borné que les générations précédentes. Il a hérité des traits harmonieux de sa mère et de la silhouette effilée bardée de muscles tout en longueur de Fernand. Dans la famille asperge, je demande le père et le fils, blaguaient les gars du village. André s’est mis de plus en plus à lui ressembler en vieillissant, jusqu’à devenir son portrait craché.
Puis il a traité Bruno de la même manière que Fernand l’avait fait avec lui : t’es pas d’accord avec moi, t’es qu’un con ! Pas étonnant qu’il se soit barré, le Bruno. Maintenant, c’est trop tard pour revenir en arrière, aussi buté l’un que l’autre. Les chromosomes, ça ne se voit pas non plus, pourtant ça gouverne les destinées. En parlant de Bruno, certains gènes ont dû sauter plusieurs générations si l’on considère son physique d’endomorphe et sa bouille arrondie impossible à corréler à un ancêtre.
André consacre ses temps libres à son violon d’Ingres. Madame Gousset, la maîtresse de l’école primaire, lui a donné le goût des histoires, les petites du quotidien et celle avec un « H » majuscule. Des questions plus ou moins pertinentes irriguent son imaginaire : les Occitaniens dégueulasseraient-ils la Seine pendant leurs congés si Toulouse était devenue la capitale de la France ? La montée du prix de l’immobilier obligerait-elle les Parisiens à transformer leurs caves en gîtes urbains ?
Quinze ans auparavant, le patron du service d’oncohématologie lui offre Nitrates, des tranchées aux assiettes, un essai sur l’économie rurale alternative. Le toubib désire ainsi fêter sa sortie de l’hôpital tout en ébranlant sa carapace d’aviculteur sûr de ses savoir-faire.
Le bouquin démarre en 1914. La Grande Guerre, André en a entendu parler, comme dans tous les foyers, mais les faits évoqués par l’auteur l’estomaquent. Les usines d’armement fabriquent six millions d’obus par jour l’année de l’armistice, un chiffre colossal comparé avec la production actuelle des pays de l’OTAN destinée à contrer les visées impérialistes du Kremlin.
Allemands, Anglais, Français…, ça morfle de tous les côtés. André établit un parallèle avec Lucien, son grand-père paternel, celui dont on cause à couvert, une sorte de secret de famille dont on a honte. Lucien part comme réserviste en 14. Ses parents, Gustave le hippie et Thérèse, sa mère qui n’apparaît sur aucune photo, s’épargnent de l’accompagner à la gare de Toulouse après l’ordre de mobilisation générale. Ils prévoient un conflit de courte durée, son retour pour la récolte des tournesols, tout au moins celle du maïs. Même Joséphine, sa femme, reste à la ferme s’occuper de leur fils Fernand, âgé de trois ans.
Lucien revient à Frénan l’automne suivant, grâce à une permission pour aide aux travaux agricoles. Ses proches le questionnent sur les batailles en cours dans le nord-est de la France, mais son regard perdu dans les tranchées les dissuade d’insister. Jusqu’au 11 novembre 1919. Ce jour-là, pendant le déjeuner, il lève son verre à la mémoire de ceux qui n’ont pas eu la chance de sortir entiers de ce guêpier ; il raconte les barriques de pinard sans lesquelles les soldats de sa compagnie auraient eu du mal à tolérer les rats. Leur peur au ventre lorsqu’ils montaient à l’assaut avec leurs nouvelles capotes à boutonnage croisé censées les protéger des tirs ennemis. Les amputations, les mutineries réprimées dans le sang. Cette guerre a éclaté ou mutilé les gueules de millions de pauvres types qui en ignorent les causes. Les parents de Lucien réalisent enfin que leur fils a tutoyé l’enfer, le considèrent comme un handicapé. Joséphine boucle sa valise. Elle ne supporte plus de cohabiter avec un légume depuis qu’elle a pourvu à la pénurie de main-d’œuvre masculine et gagné sa croûte en travaillant en tant que munitionnette à l’usine d’armement de Pamiers. Elle y a connu des ouvrières de différentes nationalités, des Grecques, des Espagnoles, des Belges, des Africaines, même des Chinoises. Ça lui a ouvert des horizons, elle pense mériter un mari muni d’un sexe qui répond à ses avances, un homme avec des projets. En tout cas, elle ne veut plus fréquenter la paysannerie des Lacaze. Fernand, ses grands-parents s’en dépatouilleront.
Ce séjour à l’hôpital permet à André de réfléchir. Il se demande si Lucien, un fantôme bien malgré lui, n’a pas influencé Fernand, une sorte de contre-exemple offert à ceux qui luttent pour survivre. Après Gustave le hippie et Lucien l’ectoplasme, Fernand n’a guère eu le choix. Marche ou crève ! Trop de pression sur les épaules pour devenir un intellectuel. André le comprend désormais.
Le sujet principal du livre (les nitrates) l’afflige au fil des pages. Les militaires désirent garder les outils de production en état de fonctionner après l’armistice, au cas où la « der des der » remettrait ça. Les industriels, avec l’aval du gouvernement, se tournent vers l’agriculture pour écouler des stocks qui se reconstituent plus vite qu’ils ne s’épuisent.
Lucien, déboussolé tout en restant précurseur dans l’âme, convainc Gustave de répandre des engrais et des pesticides pour combler le manque à gagner de ces quatre années terribles. À la génération suivante, celle de Fernand, une majorité de paysans s’endettent sans réaliser qu’ils s’emprisonnent dans le cercle vicieux des traites éternelles. André, pas aussi sot que son père, paie en espèces. Mais sot quand même, au point de tomber malade.
Si c’est pour entendre les toubibs lui annoncer que la rémission de son cancer bat de l’aile, c’est pas la peine de les déranger, il en a conscience.
Et cette froidure précoce. C’est pas possible de cailler ainsi à la mi-automne. La cabine du tracteur, vitrée de chaque côté, prodigue une vision panoramique, accumule la chaleur, comme une serre. Néanmoins, il grelotte, un air glacial pétrifie ses poumons. Il monte le chauffage. Mireille l’a averti : « Tu attraperas une bronchite si tu ne te couvres pas assez. » Il enfile le jacquard qu’elle lui a offert pour ses soixante-quinze ans. Dernièrement, sa vue a baissé. Ça ne l’empêche pas de tricoter, elle simplifie les motifs et le nombre de couleurs.
Il descend de son engin, sa carcasse tremble sous l’effet du vent. Pour sûr, il couve un vilain truc, doit se reposer avant que ça empire, avant les remèdes chimiques. Il récupère dans sa besace le thermos que Mireille lui prépare chaque matin, un réconfort indispensable pour les corvéables de l’aube au coucher du soleil.
Il avale une gorgée de café, convulse, la recrache. Putain de crampes ! Il a retenu la leçon après sa sortie miraculeuse des urgences. Plus une goutte de glyphosate ou d’autres saletés sur ses terres. Trop tard, le mal est fait : « La nature vous accorde un répit, mais elle vous recontactera. », a prédit le professeur.
Autant profiter d’une dernière cigarette. Il replace le thermos dans la besace, la lance sur son siège, se roule une clope.
Et cette chaleur ! Le thermomètre extérieur indique onze degrés et il crève de chaud. Son corps déconne à plein tube. Il a perdu du poids à l’hôpital, pas étonnant avec la bouffe qu’ils servent, ne les a pas repris. Treize kilos, c’est beaucoup pour un homme qui n’a jamais stocké de graisse en paressant. De là à frissonner ou à se croire dans un sauna.
Il retire son béret, s’éponge le crâne avec la manche de son pull et contemple son champ, libéré des addictions payées au prix fort à Monsanto, mais qui reste assujetti aux aléas de la météo. Depuis quelques années, les tournesols lambinent. Sur pieds seulement à la mi-novembre (auparavant, le 15 août sonnait la fin de la récolte), trois mois de retard, l’équivalent d’une saison. Et ils sont encore humides. Ça coûtera bonbon de les sécher artificiellement. Putain de dérèglement climatique !
André se revoit jouer à chat entre les rangées de tournesols avec sa sœur et son frère, des jumeaux qui ont déménagé à Toulouse dès leur majorité. La loi impose un partage équitable, ils renoncent cependant à leur part d’héritage après le décès de Fernand. Chez les Lacaze, l’aîné récupère la ferme. Le respect de cette coutume ancestrale ne les dépossède pas de grand-chose : moins équipée et étendue qu’aujourd’hui, la propriété valait des cacahuètes.
Toulouse. Les villes, André les fuit, les grandes en particulier. Il écrase le mégot avec la pointe de sa botte, regarde le ciel. La masse de nuages, grossie, noircie, fonce sur lui, il est temps de rentrer. Éclaircies de merde !
Il aperçoit un monticule en rejoignant la route. Une taupe géante a creusé un tunnel pour aller papoter avec ses copines espagnoles. Il rigole, mais sa plaisanterie vire à l’amertume. Les vacanciers ne menacent pas son affaire lorsqu’ils dérobent une tige de tournesol afin d’égayer leurs intérieurs, ou s’ils dissimulent un sac poubelle entre deux rangées de maïs avant de repartir au turbin. Ils contribuent à l’économie du village, se consolent les Frénanais. Il n’en est pas de même des salopards qui ont déversé un monceau d’ordures sur la riche terre argileuse nourrissant ses plantations.
Il s’approche du tas, une tonne à vue de nez, des briques, des parpaings, du plâtre, du lourd à déplacer, mais sans danger. Par contre, l’amiante, la ferraille, le fibrociment, le bois traité et les produits chimiques polluent les nappes phréatiques. Il s’est renseigné après ses premiers malaises, irriguer les sols avec ces poisons revient à commettre un génocide. Jusqu’à présent, il n’a tué personne. Ne commencera pas à soixante-dix-sept ans.
Tout ce bordel perturbe ses chakra ! Un patient lui a prêté une brochure sur les bienfaits du hatha yoga, lors de son séjour à l’hôpital. Ça le conduit à se procurer un tapis en caoutchouc, à pratiquer des exercices de respiration, à enchaîner des postures, à réciter des mantras. Une révélation. Chaque après-midi, sur les coups de seize heures, « AUM » résonne dans le hangar aux canards. Un jour où Mireille s’en étonne, il déclare : « Ça ne peut les incommoder et ça leur donne un aperçu d’un monde où les vaches sont sacrées. »
Il envoie valdinguer un pot de peinture d’un coup de pied rageur. Encore heureux qu’ils n’aient pas déversé des explosifs ou des déchets radioactifs ! Ces enfoirés déboulent avec un camion rempli de toutes leurs merdes, puis ils relèvent la plate-forme et se carapatent sans demander leur reste, le tout en trente secondes chrono. Des gars du coin. Se faire justice soi-même est risqué avec ces vauriens. Il courrait les fesser s’il avait dix ans de moins. À son âge, ses muscles préfèrent négocier.
Quoique !
Il remonte dans son engin, se rend à la mairie de Frénan et entre sans frapper dans le bureau de Denis Forestier, une vieille connaissance vêtue d’un costard gris.
Afin d’atténuer la distance entre eux et l’écart de taille (André mesure un mètre quatre-vingt-six ; le maire, quinze centimètres de moins), Denis Forestier se lève et s’approche en tendant la main.
André écourte les politesses :
― Denis, tu peux revendre ton fauteuil de ministre si tu persistes à tolérer la prolifération de ces dépôts sauvages !
Puis il sort de la pièce.
Cette micro-tirade de six secondes sidère Forestier. Quelle importance accorder à l’avertissement de l’éleveur ? Sa gueule de patriarche inspire le respect, mais il ne fréquente qu’un cercle restreint de Frénanais. Sa candidature a recueilli six pour cent des voix aux dernières municipales. Pas de quoi pavoiser. Cela dit, il a évolué, son discours s’est éclairci, reflète un certain air du temps.
Denis Forestier n’est pas du terroir, un lourd handicap pour celui qui s’installe en province. Il vient de Strasbourg, une ville qui décide de tout, en particulier des subventions agricoles. Autant dire que le capital confiance est déjà écorné avant la première poignée de main. Forestier sort alors son joker : il est médecin. On ne lésine pas sur les récriminations quand on est en bonne santé, mais celui qui souffre le martyre est moins regardant sur les origines, la peur de retourner sur des listes d’attente prend le dessus. Toujours est-il qu’il commence par ouvrir un cabinet à Auch. En passant le long d’une agence immobilière, il s’immobilise devant la photo d’une maison de maître en vente à Frénan. Le parc de trois hectares, la piscine au milieu, les dépendances sur les côtés, la couleur de la pierre, la vue sur les Pyrénées. Il se laisse éblouir, son carnet de chèques lâche deux cent quatre-vingt mille euros, on est en 2001.
Cette propriété s’étend derrière la mairie. Elle a appartenu à un comte occitan, avant la révolution, puis les notables de Toulouse s’y sont succédé. Le dernier en date travaillait dans l’aéronautique, sa femme voulait revenir sur Paris, ras-le-bol de la campagne. Denis Forestier fait des jaloux en l’achetant. Les cancans cessent lorsqu’il ouvre une annexe de son cabinet à Frénan. Il y consulte deux matinées par semaine, se déplace à domicile, une manière efficace de se faire des relations, d’intégrer ce microcosme en ébullition.
Il a du flair en proposant l’aménagement d’une Petite Unité de Vie. Les paysans bénéficient d’une longévité supérieure à celles de leurs aïeux, toutefois, un tiers d’entre eux s’angoisse de quitter leur ferme un de ces quatre. Leur descendance refuse de prendre le relais, trop dur, pas de vacances, les normes, les taxes, les pressions de la grande distribution. Qui s’occupera d’eux ? Où et dans quelles conditions finiront-ils leur existence ?
Il promet d’en assurer le suivi médical, tient parole et peut compter sur une infirmière libérale basée sur le village.
Même si l’élaboration des dossiers et le montage financier traînent en longueur, il a au moins ça à son actif. Il préempte le bâtiment qui abrite l’ancienne caserne des pompiers et fait poser des cloisons. Les huit chambres individuelles correspondent à la demande, évitent d’attendre des mois ou des années qu’une place se libère à des dizaines de kilomètres. L’ehpad de Samatan, relativement proche, n’est pas encore construite lors de son premier mandat. Le jour de son inauguration, il y a tout juste un an, ç’a été quelque chose, se rappelle-t-il. Le secrétaire d’État à la ruralité en reçoit plein la poire dès sa sortie de l’établissement. Éradiquer leurs volailles a toujours irrité les éleveurs.
Forestier est donc devenu populaire quand il se présente aux élections municipales de 2008. À quatre-vingtcinq ans, le maire précédent commence à perdre la boule. Personne ne brigue sa charge, trop d’emmerdes, dérangé sept jours sur sept pour mille cent soixante euros. Faut être con ! Forestier ne voit pas les choses ainsi, plutôt comme un tremplin. D’abord l’écharpe tricolore, ensuite le conseil régional et, pourquoi pas, l’Assemblée nationale. En définitive, sa marche vers l’Élysée ne dépasse pas le canton. Il est intelligent, mais pas assez retors pour se frotter aux ambitions illimitées.
Après sa deuxième réélection, il revend son cabinet à Auch à une jeune diplômée. Si ses concitoyens lui organisent un pot de départ lors de la prochaine, il s’abonnera à Télérama maintenant qu’il n’utilise son stéthoscope que pour les huit résidents de la P.U.V. Il aura soixante et onze ans en 2026, sera probablement moins en forme qu’aujour-d’hui.
Il s’octroierait volontiers une pause déprime si l’urgence ne concernait pas les gravats. Des méfaits similaires se sont multipliés ces dernières années, les paysans s’en plaignent auprès de lui. Il ne va quand même pas recruter une centaine d’agents municipaux afin d’en poster un devant chaque champ. Il suspecte Damien Laporte, le patron d’une entreprise de maçonnerie, d’être le commanditaire de ce foutoir. Ce type revendique le titre de principal employeur du canton parce qu’il a embauché quatre ouvriers et une secrétaire à mi-temps. Pour infléchir la courbe du chômage, son slogan favori, il exige la construction d’une déchetterie et a le toupet de se présenter contre lui alors qu’avant son implantation récente à Frénan, il en ignorait l’existence.
Ces nids à mouches puent à des kilomètres. Les bulletins de vote ne les toléreront pas. Il l’érigera ailleurs, son usine de retraitement.
Nicole Schäfer descend au rez-de-chaussée en poussant ses tendons et ses articulations dans leurs retranchements, comme s’il lui était insupportable de perdre son temps dans des déplacements verticaux. Elle s’abstient de courir ou de nager tous les matins, mais s’entretient. À cinquante-quatre ans, elle n’a pas de problèmes de santé, en cours ou en vue.
Elle traverse le hall du bâtiment administratif et pénètre dans une pièce rectangulaire équipée d’une table, de quatre chaises et d’un coin cuisine. Elle y déguste un café avant d’aller cloper dans la cour. Elle s’accorde trois sèches par jour, la dernière après le dîner en compagnie d’un verre d’Armagnac. Cette auto-restriction a débuté avec l’interdiction à la vente des cigarettes mentholées. Elle a dépouillé plusieurs bureaux de tabac durant le mois qui précède la directive européenne. Il lui reste encore treize cartouches de sa marque préférée, de quoi tenir trois ans. Après, peut-être se résoudra-t-elle à arrêter, ou à vapoter, elle a le temps d’y réfléchir.
Quelle météo de daube ! Elle déteste la pluie, s’abrite sous la marquise. Servir de parapluie au prolétariat, voilà où en est réduite la noblesse. Elle exhale une fumée grise comme le ciel lorsqu’elle repère le pick-up de Damien Laporte sur sa place réservée. Le hangar semble vide. Les ouvriers ont dû emprunter le camion pour se rendre chez Frédo, leur bistrot attitré. Elle donnerait dix ans de sa vie – disons dix minutes – pour disposer elle aussi d’un mode loisirs dénué de fiches de paye et de bilans.
Sa pause terminée, elle rejoint son bureau, au premier étage.
Elle rallume son ordinateur et commence par remplir le bulletin d’Ahmet Simsek.
― Chef chantier maçon !
Proférée sur un ton caustique, la position d’Ahmet dans la classification conventionnelle sonne comme un C.V. rédigé au flan. Mais lui seul maîtrise les aspects techniques. Rénov’ Demeures d’Occitanie aurait mis la clé sous la porte avant la signature du premier contrat sans ses conseils. Elle valide le virement en faveur du Turc et s’at-telle à celui de Damien Laporte.
Quatre mille euros plus les frais. À quarante-deux ans, Damien se croit en fin de carrière ou à la tête d’une entreprise florissante. Ou les deux. Il se réserve le démarchage des clients et la supervision des travaux. Motiver les troupes, une compétence acquise à l’époque où il encadrait les minimes du Rugby Club, il y arrive. Il deviendrait un DRH apprécié s’il bossait dans une grosse boîte, admet Nicole.
Puis elle se penche sur les bulletins concernant Guldar Karakaya, Kerim Akdeniz et Selahattin Gökçe, également turcs et d’origine kurde. N’importe quel apprenti aurait assimilé les ficelles du métier au bout de cinq ans. Force est de constater qu’ils barbotent encore dans le petit bassin. Elle pense immanquablement aux Dalton lorsqu’ils sont alignés en rang d’oignons derrière Ahmet et écoutent les instructions de Damien. Par taille croissante : Ahmet, le plus chétif, un malin, le cerveau de la bande ; Kerim, un glandeur hors catégorie, le seul à posséder le permis poids lourd et des notions de mécanique ; Guldar, le plus costaud, un impulsif habile à monter une broutille en épingle ; Selahattin, un échalas mal dans sa peau, taciturne, désorienté par le désordre du monde.
Ces gars-là, elle les aime moyennement. Certes, ils acceptent les charrettes pour satisfaire des citadins pressés comme des zappeurs, mais leurs finitions laissent à désirer. Combien de soirées, prolongées parfois jusqu’au milieu de la nuit, Ahmet a-t-il sacrifiées pour égaliser des joints, retirer des traces de plâtre, redresser des prises de courant ou des baguettes ? Ses potes ont-ils appris à manier un niveau d’eau et une éponge ? Aux rares clients qui s’émeuvent d’une possible exploitation, Nicole réplique que leurs salaires en dessous des conventions collectives compensent leurs lacunes.
Elle a beau être hyper douée en langues étrangères, elle peine à décrypter le franc-kurde indigeste qu’ils utilisent entre eux. Mais il y a aussi leur aspect : les vêtements d’Ahmet sentent l’adoucisseur par rapport à ceux de ses collègues habillés de guenilles avant, pendant et après les heures de boulot. Ces deux éléments perturbent sa psyché, lui provoquent des décharges électriques dans la mœlle épinière.
Tatillonne sur les apparences, elle dispose de sept tailleurs coupés à la perfection, un pour chaque jour de la semaine. « Un calendrier ambulant. » s’est moqué Guldar. Leurs réflexions, elle n’y prête plus attention ; les devis, les factures, la comptabilité ne lui accordent guère le loisir de les croiser de toute façon.
― Commençons par les recettes.
Les analystes clament que l’économie a rattrapé son niveau d’avant la covid. Nicole nuance : ça dépend des secteurs. Une dizaine de chantiers par mois en 2019, huit depuis la suspension du pass sanitaire. Cette diminution, de prime abord supportable, représente la différence entre engendrer des bénéfices et plonger dans le rouge. Le temps que les affaires reprennent pour de bon, elle discutera avec Damien, le convaincra de réduire son salaire. Toucher à celui des Turcs provoquerait une insurrection.
Elle examine ensuite le montant du nouveau carrosse de monsieur. Cinquante-trois mille euros, comme si c’était le moment de dilapider les réserves. Damien dynamise l’équipe. « Les gars, on en met un coup ! » Et hop, il les aide à charger un sac de plâtre ou de ciment dans le camion. Il se projette dans un espace comme personne et propose des aménagements en fonction du budget des clients sans qu’ils l’aient évoqué, un don tombé du ciel par hasard. Ajoutez à cela une bonhomie sertie de quelques blagues, et il les embobine en deux temps, trois mouvements.
Mais son appétence pour les cinq à sept dans des palaces coule la boîte. Elle se demande chaque jour ce qui lui a traversé le ciboulot pour s’amouracher d’un je-m’en-foutiste pareil. Elle badine dans le centre-ville d’Auch, lors-qu’elle l’aperçoit pour la première fois attablé à la terrasse d’un café, place de la République. Il n’est pas venu contempler la cathédrale Sainte-Marie. Des larmes ruissellent sur ses joues, du whisky noie ses tourments. Il n’en est pas à son premier verre, lève la main pour en commander un autre. Nicole n’envisage pas de consoler qui que ce soit, mais, subjuguée par son regard vaporeux et sa carrure de molosse, elle s’assied en face de lui.
Et lance : « Si quelque chose vous tracasse, vous devriez en parler. » L’entame n’est pas des plus subtiles. Damien l’enverrait balader comme un fétu de paille s’il ne subissait une grosse vague psychosomatique, avec systèmes digestifs et respiratoires en panique, mal de crâne permanent, impuissance naissante.
Son inconscient, un labyrinthe dont aucun secret ne s’est échappé jusqu’à présent, saisit l’occasion de lâcher du lest. Il travaille dans une agence immobilière quand, six mois auparavant, il commet une belle connerie en draguant une cliente qui s’avère l’épouse d’un élu municipal. Son patron le licencie en deux phrases : « Ce n’est pas la première fois que tes hormones confondent les cadres privés et professionnels. » « L’opposition créera un esclandre si elle l’apprend, la respectabilité de l’agence en pâtira. » Là-dessus, sa femme le quitte en embarquant leurs deux mômes de l’autre côté de la Terre.
Ses économies s’évaporent dans les nombreux bars de la ville, mais il a la certitude de se renflouer en rénovant les bicoques acquises par des citadins en quête de nature. Ce jour-là, il n’a toujours pas retrouvé de boulot et n’a plus assez d’apports personnels pour monter une entreprise.
Attendrie par sa détresse dénuée de revenus, Nicole adopte une approche tout en douceur. Les sanglots se transforment en gémissements au fil de rencontres de plus en plus longues et régulières. Damien s’installe chez elle. Ils y effectuent une étude de marché entre deux câlins. Le projet semble réaliste et Nicole casse sa tirelire en escomptant que cet investissement tiendra son chéri en bride. Ils passent un semestre à s’organiser, à recruter des ouvriers, à lancer la publicité, puis elle lui accorde un salaire de pacha sans imaginer qu’il lui permettra de déménager.
Elle n’est pas romantique au point de s’offusquer de ses écarts, Damien a douze ans de moins qu’elle, un sex-appeal à fleur de peau et l’énergie d’un étalon. Le repas au cours duquel il lui annonce leur rupture définitive a toutefois ensemencé un goût amer dans ses pensées. Soit elle vend l’entreprise et ne récupère qu’une partie de son capital, soit elle côtoie cinq jours par semaine un fruit défendu.
Elle s’approche de la fenêtre, le reflet dans le double vitrage lui renvoie l’image d’une petite vieille. Sa taille ou une anorexie chronique ne sont pas en cause. Elle mesure un mètre soixante-dix, compense ses frustrations avec des plats en sauce. Le lendemain, tout en regardant des séries policières, elle chasse les graisses excédentaires sur le rameur et le vélo installés dans un coin de son salon. Arborer une silhouette de mannequin, elle s’en fiche. Elle a fréquenté suffisamment d’hommes comme ça. Les souvenirs douloureux, elle n’éprouve plus de joie à les collectionner. Simplement, il n’est pas question qu’elle renouvelle sa garde-robe.
Sans être décrépi, son visage dégage néanmoins la froideur d’un macchabée gisant sur la banquise. D’où tient-elle cette raideur cadavérique ? De ses parents ? Ces êtres dynamiques et affables sont de toutes les soirées organisées par leurs collègues. Puis leur passion se dissout dans un mélange d’huile sur le feu et de propos congelés. Ils simulent le couple harmonieux et attendent son treizième anniversaire pour divorcer. Ils lisent des livres sur le sujet, s’accordent quelques libertés avant leur rendez-vous avec le juge, la jouent à l’envers avec leur entourage. Nicole n’est pas dupe, mais le temps de digérer leurs mensonges, sa figure se transforme en marbre. Son premier amant évoque un iceberg tout en se rhabillant au bout de vingt minutes. Quel idiot !
Il n’est pas le seul à s’y être pris comme un manche pour la réchauffer. Le crétin rencontré à Sarajevo, pareil. Elle lui sert d’interprète avec les blessés, succombe à sa façon de les rassurer. Comment s’appelait-il déjà, ce chirurgien aux mains baladeuses ?... « Sens-tu mon cœur s’affoler en ta présence ? » Elle lui sort quelque chose dans ce goût-là alors que les sirènes retentissent. Quelle imbécile ! Il répond : « Te toucher me procure le même effet qu’un anesthésiant », puis il la plante devant le bloc opératoire et monte dans la dernière ambulance disponible. Ah, le salaud ! Damien, c’est autre chose, un vrai chalumeau, qui s’est lassé.
Elle s’est résignée au niveau de la galipette. Pas tout de suite, bien sûr. Recouvrer un semblant d’équilibre a requis plusieurs mois. Bétonner toute possibilité qu’un nouvel étranger lui retourne la cervelle, quelques semaines de plus.
Son train-train sécurisé lui dispenserait encore une sérénité tangible si Damien ne s’était mis à jongler avec son pognon. La boîte tournerait sans lui, puisqu’Ahmet supervise toute la partie maçonnerie. Le Turc a acquis un certain coup d’œil depuis son embauche, moins aiguisé que celui de Damien, mais suffisant pour combler les attentes d’une clientèle pressée et sûre de ses choix. Quant aux indécis, ils resteront sur leur faim : Ahmet n’est pas le roi de la communication, peu s’en faut. Elle non plus, d’ailleurs. Même si elle inspire confiance, son austérité refoule les bouffées d’enthousiasmes propices à se lancer dans des travaux pharaoniques.
Son apport financier constitue l’essentiel du capital de Rénov’ Demeures d’Occitanie, une société par actions simplifiée. L’entreprise lui appartient. Elle ne permettra pas qu’elle sombre dans des lubies de parvenu. Ira-t-elle jus-qu’à licencier Damien afin de reprendre les choses en main ? A-t-elle une autre option ?
Rien ne se crée, tout se transforme. Mais à quel rythme ? Le bouleversement envisagé mérite une sérieuse réflexion. En attendant le verdict, elle apprendra à sourire, se procurera un recueil de blagues, arrivera bien à en retenir quelques-unes.
Ses projets s’ébauchent lorsqu’une fourgonnette pénètre dans la cour.
Benoît Coste enfourche sa Peugeot Vogue à quinze heures tapantes. Le cyclomoteur appartient à la commune, mais il a gravé ses initiales sur le guidon, il est le seul à s’en servir, après tout. Encore une ultime virée en banlieue – il appelle ainsi les exploitations agricoles parsemées autour de Frénan –, et il troquera son uniforme contre un ensemble en denim. Puis la cloche de l’église sonnera le rendez-vous chez Frédo.
Même si son boulot lui plaît, Benoît compresse ses horaires de travail. Dix minutes par-ci, un quart d’heure par-là, le moyen de solder les heures supplémentaires engrangées à une époque où il pensait qu’elles accéléreraient sa titularisation. Son statut a macéré une dizaine d’années avant d’intégrer l’ordre du jour du conseil municipal, et personne n’ose se plaindre de ses grappillages jugés comme un rattrapage. Avec les réformes des retraites qui se succèdent qu’on n’y comprend plus rien, il a en gros huit ans à tirer.
Les aviculteurs implantés sur la commune trouvent irraisonnable d’avoir engagé un policier rural dans un patelin de sept cent quatre-vingt-deux habitants. La population a beau doubler l’été avec les vacanciers entassés dans des gîtes aménagés à la hâte pour compenser les recettes en baisse de ces dernières années, posséder un élevage tient du sacerdoce. Les élus feraient mieux de leur accorder des aides, qu’ils puissent lutter contre la grippe aviaire, le foie gras bulgare, le nombre croissant de végétariens et d’écolos déterminés à dénoncer le gavage des canards.
Benoît a senti le vent tourner avant les autres, une intuition surdéveloppée chez ceux qui ont tout perdu à force d’accumuler les projets fumeux. Il a sauté sur l’occasion de bazarder son costume d’ouvrier agricole quand le maire précédent a créé un poste de garde champêtre. Et il s’est laissé pousser la moustache. Pas une en forme de guidon, comme son grand-oncle côté Coste, ou de brosse à dents version Adolphe Hitler, mais une à la Zorro. Ça lui donne l’air sérieux, ou ridicule, selon le point de vue.
Accommodant, avenant, il offre une médiation efficace dès qu’un conflit affleure. Malgré son petit gabarit, un mètre soixante-quinze talons et képi compris, il n’hésite pas à hausser le ton si les touristes exagèrent leurs aises. La plupart des Frénanais et des Frénanaises l’apprécient. Il est du pays, ça compte.
Il ajuste son casque quand la voix impérieuse de Denis Forestier l’interpelle :
— Range la mobylette dans l’abri et va chercher le pistolet. Je t’attends devant la grille.
Benoît grimpe l’escalier en pestant sur ce contretemps. Il pénètre dans le bureau du maire, ouvre le tiroir inférieur d’un haricot de style napoléonien et récupère l’arme de poing enfermée dans un coffre. Sans parler de la fabrication bon marché et de l’esthétique démodée, le meuble et son occupant paraissent minuscules dans cette pièce surdimensionnée. Les habitants qui montent réclamer une faveur brocardent les fastes de l’édile lorsque l’actualité leur permet un brin d’humour.
Benoît s’entraîne deux fois dans l’année au stand de tir de Pessan. Sinon, le Sig Sauer hiberne profondément. Un grabuge mahous entre deux soûlards a dû éclater pendant sa tournée pour que le maire lui demande de s’en munir.
Benoît retourne dans la cour, entend un coup de klaxon. Denis Forestier, assis au volant de la fourgonnette municipale, lui fait signe de se magner. Benoît prend place à ses côtés, sent les lanières du holster labourer ses chairs, la crosse du pistolet perforer ses côtes. Il a troqué son vélo pour la mobylette sans grossir, son corps est aussi sec que celui d’un angoissé dont le métabolisme brûlerait la totalité des calories avalées.
D’ordinaire courtois, Forestier suinte une sale humeur. Il l’admonestera s’il retire le haut de son uniforme. Ce n’est pas le moment, dans quelques jours, leur entretien annuel déterminera sa notation.
Puis il remarque l’aiguille du compteur de vitesse bloquée sur cent dix kilomètres-heure, s’affole en écrasant la poignée de maintien au-dessus de sa portière :
— Qu’il y a-t-il de si pressé, monsieur le maire ?
— Damien Laporte a épandu ses gravats dans le champ d’André Lacaze. Nous allons les photographier avant de lui en toucher un mot. Tu déboutonneras ta veste afin qu’il aperçoive ton arme.
Le policier rural ne possède pas les compétences d’un militaire des forces spéciales, mais Forestier espère que sa présence calmera les pulsions colériques de l’entrepreneur.
Avec sa main libre, Benoît comprime le Sig Sauer sur sa poitrine. Damien n’est pas un rigolo, une futilité peut dégénérer. Ce type se considère comme un important industriel. Quelque part, il lui donne raison. On trouve des sociétés ou des exploitations au rayonnement international dès qu’on dépasse les limites du canton, mais les paysans du coin n’emploient qu’un ou deux saisonniers, jamais plus. Il a moult fois tiré le diable par la queue entre deux récoltes et peut en parler en toute connaissance de cause.
― Attends-moi là, ordonne le maire en s’arrêtant sur le bord de la route.
L’amoncellement de tuiles, de morceaux de plâtre, d’armatures métalliques emprisonnées dans du béton, de tasseaux vermoulus et de pots de peinture vides mesure à peu près un mètre cinquante de haut. Forestier juge l’altitude suffisante pour avoir énervé André.
Tout autour, une couche de poussière grisâtre, de plus en plus fine au fur et à mesure que l’on s’écarte du centre, recouvre le sol. Il en déduit qu’on a largué le dépôt d’une benne, le photographie sous plusieurs angles avant de regagner l’utilitaire municipal. Puis il roule environ deux kilomètres, jusqu’à un mur d’enceinte en parpaings. Il franchit ensuite un portail grand ouvert sur une cour cimentée, repère un pick-up Toyota et une Renault Clio garée devant un alignement de quatre baies vitrées surmontées d’un étage en briques, se range entre les deux véhicules.
Du temps du précédent locataire, un ébéniste reconnu, des meubles de luxe prisés par les familles aisées d’Auch et de Toulouse étaient exposés au rez-de-chaussée. Des clichés et des maquettes des travaux réalisés par Rénov’ Demeures d’Occitanie occupent désormais l’espace. Le bureau de Nicole Schäffer, celui de Damien Laporte et une salle de réunion se répartissent le niveau supérieur. Les ouvriers turcs logent de l’autre côté de la cour, dans l’ancien atelier de menuiserie. Un hangar flanqué sur sa droite abrite du matériel de construction, une bétonnière électrique et un camion-benne.
Adolescent, Damien Laporte pense, rêve, vit rugby. Avec sa carrure, quatre-vingt-huit kilos confinés dans un mètre soixante-dix-neuf à douze ans, il enfonce les mêlées adverses composées de gringalets ou de lourdauds saturés de glucides, le reste l’importune. Sa mère, autoritaire et prévoyante, ne partage pas son enthousiasme pour ce sport dont les virtuoses ne jouissent pas encore d’un statut professionnel. Son père trouve un compromis : Damien continuera à s’entraîner s’il s’engage à entamer les études nécessaires pour devenir médecin, avocat ou architecte.
Damien se contrefiche du bien-être de ses concitoyens. Il n’a jamais éprouvé la moindre infection microbienne ou virale et méprise les apitoiements de ses proches sur leurs problèmes de santé.
Le barreau ? Il ne voit pas l’intérêt de défendre des types futés comme des limaces qui, en se faisant pincer, laissent de la place à des gars tels que lui, ambitieux, clairvoyants, dégourdis.
L’architecture lui évoque la boîte de Lego qu’il a reçue à son huitième anniversaire. Créer des volumes ne lui avait pas déplu. Vendu ! Il érigera des tours gigantesques. Les formules mathématiques au programme le déconcertent dès le premier mois. Pourquoi s’infliger des prises de tête démesurées alors qu’il souhaite simplement assembler du sable et du ciment ? Puisqu’une multitude d’équations imbitables s’allient pour l’empêcher de construire des buildings, il gagnera sa croûte avec les commissions qu’il palpera en refourguant des biens immobiliers. Il abandonne la fac et le patron d’une agence, impressionné par son bagout, l’embauche. Puis il épouse une collègue et devient le père de deux enfants. À force de proposer des pavillons et des appartements à d’éventuels acquéreurs, il cerne leurs désirs, développe un sens aigu du réagencement d’un espace. Ces aménagements, il en discute avec les clientes dans des logements vacants. Jusqu’à l’aventure de trop qui déclenche son licenciement, son divorce, des affres dont il ne soupçonnait pas qu’il puisse en être un jour victime.
Il essaie de sortir la tête hors de l’eau en créant sa propre entreprise. N’est pas solvable. Un coup de blues mastoc lui tambourine la cervelle, il ressemble à un vagabond imbibé d’alcool quand Nicole Schäfer l’aborde avec bienveillance. Leur rencontre se poursuit par un resserrement des liens corporels et le financement de son projet. La société appartiendra à Nicole et il en sera le directeur, une incitation sans rivale à dorloter cette femme d’une raideur granitique.
Nicole loue des locaux sur Frénan, achète le matériel nécessaire. Puis ils lancent une campagne de publicité avec flyers dans les boîtes aux lettres et sur les pare-brise.
Leur premier devis accepté, Damien réalise qu’un monde existe entre dessiner des plans sur la comète et couler une dalle de béton sur un terrain pentu. Il est sur le point d’abandonner – après tout, il n’a pas grand-chose à perdre, puisque Nicole a investi quatre-vingt-quinze pour cent du capital – lorsqu’il croise Ahmet, un immigré turc aussi réservé que débrouillard.
Ahmet manie avec aisance la truelle et le rouleau, fréquente trois compatriotes prêts à travailler pour un salaire à consterner la concurrence. Bonus dans le paquet, le dénommé Kerim possède un permis poids lourds international. Les quatre Turcs ont fui le régime d’Erdogan après les atrocités de 2016. Ils revendiquent leurs origines kurdes et Damien craint avoir embauché des trublions plus habiles à manipuler des mots ou des kalachnikovs qu’une brouette, mais ces pauvres gars se sont spécialisés dans les petits boulots rémunérés au lance-pierre.
Avec Ahmet dans le rôle de l’instructeur, débute une formation en accéléré : enduits, peinture, colle de carreaux de plâtre, Zikaflex… Au bout de huit semaines, les bureaux sentent le rafraîchissement, le hangar protège de nouveau le matériel des intempéries, l’ancien atelier est reconverti en dortoir. Aucun inspecteur du bâtiment ne validerait le stage, mais, de toute façon, qui les solliciterait pour construire une pyramide ? Leur métier se résume à défoncer des cloisons, calfeutrer des trous, badigeonner de la chaux. Éliminer les gravats !
Cette main-d’œuvre à bas coût dépourvue de cartes de séjour définitives permet à Nicole et Damien de casser les prix. Une animosité certaine et une envolée des insinuations se développant chez les artisans établis dans la région, ils restreignent leurs démarchages aux propriétaires étrangers qui s’intéressent avant tout au montant en bas du devis.
Nicole parle plusieurs langues couramment, l’affaire prospère et Damien encaisse son premier salaire. Il en profite pour signifier à Nicole la fin de leur liaison, ce qu’elle accepte, étonnamment, sans causer un esclandre. Peu enclin à pousser les analyses psychologiques en profondeur, il en conclut que les raisons de s’accoupler se dissipent quand les circonstances évoluent. Ça l’arrange : la plupart des clientes sont friandes de nouveautés.
Son téléphone à l’oreille, son dos arc-bouté contre la fenêtre de son bureau, il sent ses omoplates s’enfoncer dans le double vitrage. Un deuxième coup de fil du même acabit et il se retrouvera sur le parking, aplati comme une crêpe. Le gouvernement se paie sa tête en annonçant une reprise économique pérenne. Entre les traites pour le camion, le loyer pour le local, la rémunération des ouvriers, les factures des fournisseurs, les rentrées peinent à équilibrer les dépenses. Nicole n’a de cesse de le lui répéter. L’entreprise subit de plein fouet la baisse de confiance des investisseurs, les yoyos de la bourse perturbent les marchés, l’inflation distance les salaires, la morosité décapite les commandes. L’aménagement des combles, la terrasse abritée des ultra-violets ou l’abattage des cloisons pour agrandir la pièce principale espèrent des jours meilleurs. L’achat du pick-up était une folie, il ne le nie pas. Passera-t-il pour autant le reste de son existence à marchander ses plaisirs ? On ne compte pas quand on aime !
Ou alors, des forces obscures vous y contraignent, comme le couple de Hollandais qui annule la construction d’un triple garage pour leurs véhicules. Vingt-huit mille euros disparaissent de la colonne recettes.
Il s’opposera à Nicole si elle prévoit de licencier les Turcs pour redresser la barre. Il a suffisamment souffert pour ne souhaiter à personne d’éprouver une expérience similaire à la sienne, il trouvera une solution. Il envisage d’en discuter avec elle à titre préventif quand il entend un bruit de moteur : la Renault Kangoo du prévôt pénètre dans la cour. Il descend l’escalier quatre à quatre et va à sa rencontre :
— Monsieur Forestier, que me vaut l’honneur ?
Mon père n’était pas vitrier ! s’assombrit Benoît en rapatriant sa main inutilement tendue – il adresse néanmoins un petit signe de tête à Nicole Schäffer qui observe la scène de la fenêtre de son bureau.
— Vos gravats, monsieur Laporte.
— Quoi, mes gravats ?
— Vos ouvriers les ont déversés dans le champ d’André Lacaze. Il portera plainte si vous ne les enlevez pas dans la journée, bluffe le maire.
T’as raison, j’ai que ça à foutre !
— Vous détenez des preuves ou vous extrapolez sur des on-dit ?
