Le dé à dix faces - Michel Barbe - E-Book

Le dé à dix faces E-Book

Michel Barbe

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Beschreibung

Cédric Krépovski, un agent de la DGSE, trafique des oeuvres d'art avec un membre de Daech. Il a suffisamment amassé de pognon pour se la couler douce jusqu'à la fin de ses jours. Mais avant de rejoindre sa superbe maison en bord de mer, il doit faire le ménage et revisiter une période douloureuse de son enfance. La Michaud vivote dans un hameau minable en écoutant La Callas à longueur de journée. Elle rêve de se payer une loge à la Scala de Milan. Le décès de ses voisins est l'occasion de récupérer leur magot. Avec l'aide d'un pilote de R8 Gordini, elle organise une scène de crime en Espagne. Rémi et Olivier, deux anciens camarades de lycée, ont rendez-vous dans un château en ruines, le point de départ d'une balade à l'aveugle au cours de laquelle ils croisent un ex-légionnaire qui a de vieux comptes à régler. Et quelques longueurs d'avance. Céline en a ras le bol de gérer le quotidien d'un septuagénaire. Elle se prend pour Sherlock Holmes et souhaite créer une agence de détectives privés. Lorsque Sarah Pessac, inquiète de ne plus avoir des nouvelles de son frère, la contacte, Céline se lance dans l'aventure.

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Veröffentlichungsjahr: 2025

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Du même auteur :

La piste aux galères2025La terre de nos ancêtres2022D’un bois à l’autre2021La sirène du Bourillon2020

Un grand merci à Martine Valo et à Jean-Jacques Petit pour leur bienveillance, le temps qu’ils ont accordé à la lecture de mon manuscrit, leurs remarques pertinentes.

Vendredi 20 décembre 1991

Parc naturel régional du Pilat

Mains jointes derrière le dos, buste incliné vers la vitre, madame Villon contemple les flocons qui tombent sur Colombier en ce milieu d’après-midi. Les toitures, les arbres, les automobiles, les trottoirs, les passants, tous revêtent leurs habits d’hiver. Le décor tient enfin ses promesses, se réjouit-elle.

Avachis sur leurs pupitres, les élèves piaffent d’impatience. Les martèlements de leurs bottes fourrées sur le carrelage de la salle de classe en témoignent. L’institutrice regagne l’estrade pour inscrire les leçons à réviser sur le tableau noir. Erwan Payet, placé au dernier rang, près de la deuxième fenêtre, n’entend pas la craie crisser, il virevolte aux abords du clocher en compagnie d’un groupe de passereaux. Le calendrier de l’avent accroché sur la porte dénombre cinq journées à endurer avant de déballer les cadeaux, Erwan espère cependant apercevoir le vieux barbu enveloppé de sa cape rouge et blanc.

Comment parvient-il à ramoner autant de cheminées en une seule nuit ? A-t-il des assistants ? Les chiffres s’entremêlent dans son esprit. Les vingt-trois gamins de sa classe, surexcités depuis des semaines, ont posté des listes de plusieurs pages.

Combien de lettres venues des cinq continents a-t-il reçues ? Son traîneau ressemble-t-il à un train de marchandises aussi long que la distance de la Terre à la Lune avec ses millions de wagonnets remplis à ras bord ?

Ses camarades se posent-ils les mêmes questions ? Ils l’ont traité de « Parisien, tête de chien. Parigot, tête de veau. », après son arrivée à l’école du Pilat. Il faut dire que sa chevelure rousse détonnait dans le paysage. La plupart ont néanmoins sympathisé avec lui. Son agilité et son audace ont compensé sa petite taille ; son accent pointu, son passé de citadin.

— Erwan, patiente une minute avant de côtoyer les nuages, plaisante madame Villon en retirant la pince crabe de son chignon. Les enfants, je vous souhaite de joyeuses fêtes. Bouclez vos cartables en silence. Et n’oubliez pas vos bonnets !

Fin du premier trimestre.

Les vallons se sont calfeutrés sous un épais manteau blanc. Les stalactites alourdissent les branches des platanes. Le sel répandu sur la chaussée transforme la poudreuse en une boue grise et glissante. Cela n’empêche pas Erwan de lancer des boules de neige sur les panneaux de signalisation dressés le long de la route. S’ensuivent des sautillements enjoués lorsqu’il fait mouche.

Le matin, en allant travailler, Myriam, sa mère, le dépose en voiture devant l’école. Deux garçons plus âgés l’accompagnent sur le chemin du retour. Fabrice, un blondinet dont les franges de son écharpe épousent le bitume, lui tape sur l’épaule :

― Qu’as-tu commandé ?

― Un pistolet.

Thomas, le costaud du groupe, sort des Carambar de la poche de son anorak, en file un à chacun de ses amis et demande à Erwan :

― Ta mère a accepté ?

Tout en déballant le caramel avec l’avidité d’un crèvela-faim, Erwan lâche :

― Le père Noël me l’a promis !

Fabrice et Thomas se regardent en grimaçant. Erwan n’apporte jamais de bonbons ou de barres chocolatées. Myriam Payet n’a pas les moyens de satisfaire l’appétence d’Erwan et de ses camarades pour les friandises. Vingt heures de ménage par semaine chez deux familles huppées de Saint-Étienne suffisent à peine à remplir la marmite. Les gens l’ont vue grandir. La plupart l’ont jalousée lorsqu’elle est montée à Paris, se félicitent désormais de ses déboires. Ouvertement : « Elle est née au pays, aurait dû y rester ! » Les autres compatissent. En silence.

Mais tous se méfient d’Alain Payet, son deuxième mari. Alain nourrit leur aversion envers les étrangers. Même les plus tolérants s’interrogent sur cet homme dont les cheveux bruns et gominés esquissent une forme de banane surplombant un visage livide. Ce gars malingre flotte en toute saison dans un blouson noir en cuir décoré de clous argentés. Il a une génération de retard, bientôt deux, chevauche une vieille Ducati et traverse leurs villages en causant un vacarme assourdissant. Les détroussera-t-il pour se payer une nouvelle moto ? Personne ne lui connaît d’employeur. Ses revenus autorisent toutes sortes d’hypothèses sur leur provenance. Fabrice et Thomas évitent de colporter les rumeurs, mais, si le Diable avait une armée, Alain Payet en serait le général en chef.

Puis Fabrice révèle l’impensable :

― Erwan, le père Noël n’existe pas.

Thomas ajoute :

― Nos parents achètent les jouets dans des magasins et les déposent au pied du sapin au milieu de la nuit. Je le sais : l’année dernière, j’ai fait semblant de dormir et je les ai vus.

― Moi, pareil, dit Fabrice.

― Vous n’êtes que des menteurs ! hurle Erwan.

Il se met à courir, ses paumes plaquées sur ses oreilles pour s’isoler de leurs balivernes. Il les distance d’une centaine de mètres, et reprend sa respiration après avoir dépassé leurs maisons respectives érigées de chaque côté de la chaussée, à quelques pas de l’entrée de Mizérieux où elles se contemplent depuis deux siècles.

Les larmes ruissellent sur son visage. Heureusement, personne ne l’observe. À cette heure-là, les adultes travaillent et les enfants aux moqueries faciles ne sont pas encore rentrés de l’école, ou sont déjà en train de goûter devant la télé.

Les rires de Fabrice et Thomas se rapprochent. Qui le distraira de ses affrontements avec son beau-père s’il se fâche avec ses nouveaux copains ? Pour le moment, il n’est pas prêt à se réconcilier. Il se mouche avant de trottiner en direction de Valette, un village guère plus important qu’un hameau. Songe à sa mère. Myriam a moins la bougeotte qu’autrefois, ne l’emmène quasiment plus avec elle. Il regrette leurs promenades devant les vitrines scintillantes des grands magasins parisiens. Pour quelle raison ont-ils déménagé dans ces montagnes austères peuplées de durs à la tâche vivant en autarcie ? Est-ce à cause d’Alain Payet ? Ce sale type leur a donné son nom sans qu’il ait eu son mot à dire. Il s’en est épanché auprès de Myriam, a reçu une gifle. Des câlins garnis d’excuses ont souhaité tourner la page, mais un goût amer parasite encore son gosier. Il en reparlera un de ces jours.

La semaine dernière, en cherchant dans le placard aménagé sous l’escalier une ampoule neuve pour remplacer celle de sa chambre, il a repéré le rouleau de papier avec des motifs géométriques qui avait servi à emballer son cowboy Playmobil, son cadeau du Noël précédent. Depuis, le doute le tourmente. Trouvera-t-il des jouets au pied du sapin si les adultes ont créé un personnage de fiction ? Il avisera après les fêtes. Le père Noël représente un sujet épineux. Erwan n’est pas pressé de devenir un grand.

Entre Mizérieux et Valette, un chemin de terre mène à la ferme des Baudin. Une brouette recouverte d’une toile bleue gît en travers. Erwan tourne sur lui-même. Personne ne l’observe. Il soulève la bâche et se dépêche d’enfourner quatre épis de maïs dans son cartable.

En retournant sur la route, il trébuche dans une ornière dissimulée par la neige. Sa mère lui reprochera d’avoir sali ses chaussures et le bas de son pantalon, puis elle le remerciera de lui avoir évité l’épluchage des pommes de terre.

Il déambule jusqu’à son domicile, une baraque décrépie munie d’un étage, la dernière de Valette. Un muret ceinture la propriété composée de divers bâtiments et appentis à rénover, le tout réparti devant un pré sur lequel aucune vache ne pâture. « Cet amas de vieilles pierres n’arrêtera pas les voleurs ! » se plaint régulièrement Myriam. La détérioration du domaine familial la déprime.

Erwan pousse la grille. Les gonds gémissent. Ils quémandent de l’attention, tout au moins d’être graissés de temps en temps. Alain avait promis de s’en occuper durant l’été. D’autres priorités l’ont accaparé, comme toujours.

En avançant vers la maison, il regarde la grange édifiée sur sa gauche, coiffée d’un toit de chaume curieusement en bon état. Elle représente pour lui une cabane gigantesque, un terrain de jeu protégé des reproches de Myriam et d’Alain lorsqu’ils s’affairent à l’extérieur. Il n’en dispose pas à sa guise, mais y cache son univers secret. Myriam range trop souvent sa chambre pour qu’il puisse y cultiver une quelconque intimité.

La porte est ouverte, il jette un œil à l’intérieur sans s’arrêter. Alain est probablement parti avec précipitation. En tout cas, il n’est pas encore rentré.

Une fine couche de glace tapisse une flaque au beau milieu du chemin. Erwan saute dedans à pieds joints afin de diluer la gadoue accrochée à ses chaussures. Myriam remarquera-t-elle qu’elles sont trempées ?

Il pénètre dans la cuisine, s’immobilise devant elle. Sa mère est habillée d’une blouse grise. Ses cheveux enrubannés dans un foulard noir, elle vide une volaille sur la table. Quelle idée de se fagoter de la sorte ? Bien qu’elle soit plus jeune que les mamans de ses copains, elle a l’air d’une petite vieille. Son mariage avec Alain l’a étiolée. Elle néglige son maquillage, ne s’achète plus de nouvelles robes. Elle a rangé ses demi-pointes au fond d’une armoire dès son arrivée ici. Pourtant, elle suivait ses cours de danse avec assiduité du temps où ils vivaient à Montreuil. Erwan s’en désole lorsqu’il se remémore leurs séances de déhanchés sur de la musique rock diffusée à la radio. Quels moments de fous rires !

― Ce dernier jour de classe s’est bien passé ?

Doit-il raconter les aiguilles de l’horloge qui tournaient au ralenti, les rêveries qui l’ont distrait jusqu’à la sonnerie ?

― Super ! J’ai rapporté des épis de maïs.

Il les ôte de son cartable, les pose au milieu des plumes. Pour tout remerciement, elle le réprimande :

― Voler te mènera en prison. Ou six pieds sous terre si tu reçois une balle dans la tête. Combien de fois faudra-t-il te le répéter pour que tu comprennes ?

Erwan se précipite à l’extérieur. Il aimerait claquer la porte, préfère s’éviter une humiliation supplémentaire. Myriam a la gifle facile ces temps-ci.

Il a deux ans et demi lorsque des policiers tirent sur Henri Vasseur. Bien qu’il n’ait gardé aucun souvenir de cette époque, Henri, son père biologique, lui manque. Ce sentiment difficile à expliquer l’amène, chaque soir avant de s’endormir, à se recueillir devant sa photo. En fouillant toute la baraque, un jour où il était seul, il la découvre dans un tiroir réservé aux vêtements à repriser, sous un jean déchiré. N’hésite pas à la chaparder, puisqu’un portrait d’Alain Payet campe désormais sur la commode. Myriam a beau insister pour qu’il l’appelle papa, Alain ne remplacera jamais Henri !

Erwan chasse ses moments de détresse dans la grange. De leur vivant, ses grands-parents y stockaient du fourrage pour Caramelle, une vache brune à poil court dotée d’une tête blanche. Myriam lui a raconté qu’elle adorait la traire, petite. Un matin, ils l’ont surprise pendant qu’elle tétait son pis. L’hygiène, les bactéries, tout ça, ils la privent de jouer avec ses amies durant une semaine. Après leur décès, elle cède Caramelle à un exploitant du coin, ne peut prévoir qu’elle reviendra trois ans plus tard s’installer dans cette ferme où elle est née. Maintenant, elle le regrette, le lait stérilisé n’a aucun goût en comparaison.

Alain a brûlé le foin entreposé dans la grange pour agrandir l’espace réservé à ses motos : la fameuse Ducati qui pétarade à réveiller les morts avec son pot d’échappement percé ; une Husqwarna 500 avec laquelle il laboure les bois de la région ; la Norton Commando de 1973 qu’il rénove entièrement. Myriam lui a reproché de ne pas avoir donné les ballots à leurs voisins éleveurs, mais Alain esquive les copinages de proximité. Par contre, il pérore avec ses acolytes dans leur bar attitré, à Montbrison. La vaisselle valse lorsqu’il rentre à des heures indues en titubant. Erwan fourre sa tête sous l’oreiller, attend le retour au calme, parfois jusqu’à l’aube.

Il aime traîner dans la grange. Entre le mur du fond et un vieil abreuvoir, il s’est aménagé un refuge pourvu d’une table basse qu’il a réalisée avec des briques, des bouts de tasseaux et quelques planchettes récupérées dans l’ancienne grainnerie où Alain stocke les débris à apporter à la déchetterie. Il y dessine des univers fantastiques peuplés de héros indestructibles sur un cahier de textes à spirale. Un soir, il a déclaré d’un ton solennel qu’on le lui avait volé pendant la récréation. Sa mère ne l’a cru qu’à moitié avant de lui en acheter un autre.

Il déchire une feuille de papier, la plie plusieurs fois selon un ordre déterminé et projette en l’air son nouvel avion-fusée qui effectue deux loopings avant d’atterrir aux pieds de Judith. Sa demi-sœur le ramasse.

― Tu m’apprends à les faire ? supplie-t-elle.

Judith, quatre ans et des brouettes, le fruit de relations sexuelles entre Myriam et Alain, pas méchante pour deux sous avec ses tresses blondes qui dégringolent sur sa doudoune rose. Seulement, elle lui colle aux basques avec des questions intarissables.

Il saisit l’appareil qu’elle lui tend :

― Je t’ai déjà montré hier.

― J’ai oublié.

― Jouons à cache-cache. Va derrière le châtaignier et compte jusqu’à cent.

― Après vingt, je sais pas !

― Ça suffira.

Erwan pense profiter de ce répit pour retourner s’amuser avec Fabrice et Thomas lorsqu’une suite de déflagrations animent la cour. Alain est de retour.

Judith se précipite vers lui :

― Papa ! Papa !

Alain Payet, un sac à dos sur son blouson, stoppe la Ducati devant sa fille.

― Où est ton bonnet ? Tu ne vois pas qu’il neige ? Rentre, tu risques de t’enrhumer. Et dis à maman de préparer du café. J’arrive dans cinq minutes.

Tenaillée entre l’envie de chercher Erwan et la crainte de désobéir à son père, Judith se dirige vers la maison en ronchonnant.

Alain desserre les attaches de son casque et pousse son engin vers la grange. Erwan, affolé, court se dissimuler derrière les bleus de travail suspendus dans l’armoire métallique qui appartient à son beau-père. Elle est moche et en partie rouillée. Bizarrement, Alain semble y tenir autant qu’à ses motos ou à ses outils.

Ce type l’effraie avec sa dégaine de loubard hargneux prêt à libérer sa lame sur un quiproquo. Il ignore ce qui tournicote dans sa tête, à part inventer de toutes pièces un motif pour lui infliger une raclée.

Il l’observe par la grille d’aération béquiller la Ducati près de l’établi sur lequel est démonté le moteur de la Norton. Alain ne l’a jamais emmené faire un tour. Ce n’est pourtant pas faute de le lui avoir demandé. Lui aussi pilotera une bécane. Il obtiendra son permis dans huit ans, avec ou sans l’accord de Myriam !

Son beau-père s’éternise. D’habitude, il se change avant d’entamer sa séance de mécanique. Ce jour-là, il a prévu de retrouver Judith à l’intérieur, de boire un café. En le voyant s’emparer de la grande échelle et la plaquer contre la poutre centrale sans se presser, Erwan a envie de lui crier que le café refroidit. D’un geste délicat, Alain retire un torchon roulé en boule de son sac à dos. Erwan s’étonne qu’il soit si précautionneux pour un banal accessoire de cuisine. Puis Alain grimpe avec l’agilité d’un singe jusqu’en haut de l’échelle. Avec la paume de sa main, il décale une latte du plancher pour introduire le torchon, la repositionne, et disparaît sans remettre l’échelle à sa place.

Erwan s’apprête à déguerpir. Il se pétrifie en l’entendant enguirlander Judith :

― Tu as compris ce que je t’ai dit ? Allez, radine-toi !

Alain contrôle ses accès de colère avec sa fille. Pas avec lui. Si la petite cafte, il recevra une taloche monumentale pour l’avoir laissée gambader dans la cour par cette température hivernale. Elle est sous sa responsabilité puisqu’il est l’aîné. Et sa mère, pour une raison qui lui échappe, abonde toujours dans le sens d’Alain au lieu de le défendre.

Il doit gagner sa chambre sans attirer l’attention avant qu’Alain tripatouille le moteur de la Norton. L’opportunité se présentera lorsque son beau-père ira chercher des bûches dans l’appentis flanqué derrière la bâtisse, après sa pause café.

Erwan repense au torchon enfoui dans cette cachette insoupçonnable. Enserre-t-il un jouet ? Fabrice et Thomas ont affirmé que les parents achètent les cadeaux dans des magasins, qu’ils les déposent au pied du sapin pendant le sommeil de leurs enfants. Alain se lève-t-il au cours de la nuit pour vider le verre de vin rouge et croquer le P’tit Beurre ? Myriam accroche-t-elle une touffe de ses cheveux blonds aux épines ? Il juge que ça importe peu et s’extirpe de l’armoire.

Le plancher vermoulu du grenier s’étire à trois mètres du sol. Il risque de s’effondrer s’il y accède par la lucarne extérieure. Les minutes défilent, Alain peut revenir d’un moment à l’autre. Insensible au vertige, Erwan ancre ses semelles sur l’avant-dernier barreau de l’échelle. L’impatience irradie son cerveau pendant qu’il déplace la latte. Au moment où il touche le torchon du bout des doigts retentit une sirène.

Il dévale les barreaux, va aplatir son corps contre le battant en chêne, ne laisse dépasser que sa curiosité. Trois véhicules envahissent la propriété. Deux s’arrêtent devant la maison, le troisième la contourne, a priori pour se positionner à l’arrière.

Un gendarme frappe à la porte. Dès qu’elle s’entrebâille, ses collègues se ruent dans la cuisine. Ils en ressortent peu après en encadrant Alain, menotté, impassible, sans illusion sur son prochain domicile. Il ne cille pas et s’engouffre dans le fourgon sans se retourner quand Myriam, dans un mélange de vociférations confuses et de gémissements désespérés, lui reproche de l’enfoncer dans la mouise. Avec quel argent élèvera-t-elle ses deux enfants s’il végète en prison ces dix ou vingt prochaines années ? Elle l’a supplié de quitter sa bande de copains, des braqueurs qui se croient supérieurs aux honnêtes gens. Pourquoi a-t-elle succombé aux avances d’Henri, puis à celles d’Alain ? « Je suis maudite ! » peste-t-elle en s’asseyant avec Judith à l’arrière du break.

Le convoi démarre et le véhicule stationné derrière la maison réapparaît. Au lieu de rattraper ses collègues, son conducteur s’arrête devant la grange. Erwan panique, se précipite dans sa cachette, distingue des couinements de chaussures sur la terre sèche. Le type inspecte la pièce. Il ouvre l’armoire, écarte quelques cintres afin d’en scruter le fond, à hauteur d’homme, sans repérer Erwan accroupi, les fesses sur les talons, le dos collé contre la paroi, le corps dissimulé par une salopette d’Alain.

Il dit à son équipier :

― Le petit s’est sauvé. D’après sa maîtresse, ses deux meilleurs copains habitent Mizérieux. On y passe.

Le break franchit les grilles. Erwan traverse aussitôt la cour. Il veut se réchauffer avec un bol de chocolat au lait, mais Myriam a verrouillé la porte d’entrée en partant. La réaction prévisible d’Alain s’il casse un carreau le tétanise. Les évènements l’ont abasourdi. Il s’allonge au pied du châtaignier. La neige imprègne ses vêtements, ses paupières s’alourdissent.

Un bruit de moteur le fait sursauter. La nuit est tombée et le break aperçu dans l’après-midi éclaire la façade de ses phares jaunes. Les gendarmes déposent Myriam et Judith avant de faire demi-tour.

Erwan s’approche de la fenêtre de la cuisine. Il s’agenouille sur les graviers, observe sa mère découper la volaille dans le plat en Pyrex, servir des coquillettes à Judith. La faim tenaille son estomac, il hésite cependant à les rejoindre. A-t-il causé toute cette agitation ? L’enfermera-t-on dans une maison de correction pour quelques épis de maïs ? Tels des chiens enragés, les agriculteurs ne cessent d’aboyer sur les garnements qui chipent leurs récoltes. Il en prendra pour son grade si Alain l’apprend.

Après une dernière cuillerée de pâtes, Myriam monte coucher Judith. Elle redescend un quart d’heure plus tard, le temps de lui avoir conté une histoire qu’elle invente, pour l’endormir. D’habitude, Erwan s’allonge sur le lit de Judith ; le frère et la sœur se collent contre leur mère qui, chaque soir, ajoute des rebondissements, de nouveaux personnages, des environnements différents à une intrigue qu’elle développe sur plusieurs semaines. Walt Disney est un petit joueur à côté !

Puis des sanglots étouffés tracassent ses tympans. Myriam se lamente pour un rien depuis leur déménagement à Valette. Il n’ose bouger pour la consoler. Les évènements le dépassent, son expérience d’un garçon de huit ans ne lui permet pas de trouver les mots et les gestes adéquats.

Une dizaine de minutes se sont écoulées lorsqu’il réalise qu’aucun son ne lui parvient de la cuisine. Myriam a cessé de pleurer. Dîner avec elle les réconfortera tous les deux. Il se relève, gagne l’entrée, et se fige sur le pas de la porte en entendant un objet heurter le carrelage.

Nouveau silence. Total. Même les chauves-souris ont replié leurs ailes, ce qu’il interprète comme un signe de mauvais augure. Myriam nécessite de l’aide. Son courage comprimé dans sa main, il tourne la poignée. Tressaille : deux jambes pendulent au-dessus de l’escabeau renversé sur le sol.

Ses yeux remontent le long de la blouse avant de s’attarder sur le cou de sa mère, enserré dans une corde, ellemême enroulée autour d’une barre de traction chevillée à une extrémité de la poutre principale. Alain avait prévu de travailler ses abdominaux. S’est lassé au bout de quinze jours, y suspend parfois un jambon cru.

Myriam le punit-elle en jouant au pendu ? Erwan s’accroche à ses cuisses, l’implore : « Maman, descends de là. Je mets le couvert. Et je débarrasserai. »

Des propos inappropriés, s’il se réfère au film policier qu’ils ont regardé la semaine précédente, un soir parmi tant d’autres où Alain s’était absenté. Dans un entrepôt désaffecté, un inspecteur maintient une jeune femme à bout de bras tandis que son collègue défait le nœud coulant qui comprime sa gorge. Myriam pèse une cinquantaine de kilos. Erwan a beau être intrépide, il mesure un mètre dix-huit, ne dispose d’aucune aide.

Il pince plusieurs parties du corps, le secoue de toutes ses forces… Un coup d’œil sur l’évier lui donne une idée : il remplit un verre avec de l’eau du robinet et se hisse sur le tabouret pour asperger le visage de Myriam, qui ne réagit pas. Erwan croise la mort pour la première fois. L’enterrement de son père, il n’en a aucun souvenir.

Soudain, il pense à Judith, gravit les marches de l’escalier deux par deux et piétine la moquette de la chambre rose. Sa sœur, l’oreille de son lapin-doudou dans la bouche, se balade au pays des merveilles. Il aggraverait la situation en l’inquiétant.

Il regagne la cuisine. Cette succession d’évènements l’a affamé. Il se confectionne un sandwich avec du blanc de poulet et de la mayonnaise en tube. Des réflexions désagréables l’assaillent pendant qu’il l’engloutit. Myriam est décédée. Alain séjournera en prison. Une assistante sociale le placera dans un foyer ou dans une famille d’accueil. Il est dans le pétrin, s’apitoie sur son sort.

Une minorité de gosses de son âge se ressaisissent d’un claquement de doigts après une déconvenue. Erwan en fait partie : qui pourrait l’héberger ? Henri Vasseur avait égaré sa jeunesse dans un orphelinat. Alain Payet n’a plus revu ses géniteurs depuis une dispute mémorable et ceux de Myriam résident au cimetière.

Il aime bien la cousine Paulette, l’unique parente de Myriam encore en vie. Elle lui donne un paquet de Michoko sans le questionner sur ses bulletins scolaires. Elle habite à Saint… ? Les bienheureux prolifèrent dans la région ! Myriam lui avait montré l’endroit sur une carte. Il sort la Michelin d’un tiroir du buffet et discerne à l’inté-rieur d’un cercle tracé au feutre bleu le nom qu’il cherche.

Myriam détestait conduire dans un trafic dense. Elle a surligné avec un Stabilo un itinéraire évitant les grands axes. Erwan a déjà effectué le trajet en sa compagnie. Dans son souvenir, il dure une heure. Mais quelqu’un le repérera s’il lève son pouce sur le bord de la route. Il gambadera donc par champs et forêts. Seul. Judith est trop petite pour cette échappée. Inutile de traîner ce boulet.

Il rallie sa chambre, empile des affaires dans son cartable et saisit le Tintin entamé la veille. « Tant pis », murmure-t-il en le reposant sur sa table de chevet. Même s’il souhaite terminer les déboires du capitaine Haddock sur la Lune, il ne s’encombrera pas d’objets superflus.

Il repasse par la cuisine, épluche une banane et grimpe sur l’escabeau pour s’approprier les économies de Myriam. Le vase en céramique perché au-dessus du buffet contient deux cent cinquante francs, la somme qu’elle dépense le premier du mois au supermarché de Montbrison. Elle arrive à remplir un caddie en dévalisant les rayons les plus bas. Même s’il accumule les détours pour semer les gendarmes, ça devrait suffire. Il verse une dernière larme en considérant les traits inertes de sa mère et sort de la maison.

Le torchon ! Il court vers la grange, se rue en haut de l’échelle, le récupère. De retour sur la terre ferme, il le déplie et cesse de respirer en découvrant un pistolet noir en métal, une reproduction beaucoup plus fidèle à l’original que les Beretta en plastique de Fabrice et Thomas.

Alain l’a-t-il volé pour le lui offrir à Noël ? Aucune importance, il a son super cadeau.

Le glisse dans son cartable.

Décide de devenir un grand.

Sommaire

Chapitre 1

Chapitre 2

Chapitre 3

Chapitre 4

Chapitre 5

Chapitre 6

Chapitre 7

Chapitre 8

Chapitre 9

Chapitre 10

Chapitre 11

Chapitre 12

Chapitre 13

Chapitre 14

Chapitre 15

Chapitre 16

Chapitre 17

Chapitre 18

Chapitre 19

Chapitre 20

Chapitre 21

Chapitre 22

Chapitre 23

Chapitre 24

Chapitre 25

Chapitre 26

Chapitre 27

Chapitre 28

Chapitre 29

Chapitre 30

Chapitre 31

Chapitre 32

Chapitre 33

Chapitre 34

Chapitre 35

Chapitre 36

Chapitre 37

Chapitre 38

Chapitre 39

Chapitre 40

Chapitre 41

Chapitre 42

Chapitre 43

Chapitre 44

Chapitre 45

Chapitre 46

Chapitre 47

1

Vendredi 22 septembre 2023

Cédric Krépovski quitte son bureau à midi. Même si ses revenus lui permettent de déjeuner dans les meilleurs restaurants alentour, il rejoint la cantine, comme d’habitude. Il est précautionneux, ne souhaite pas attirer l’attention, ne vient pas travailler avec sa Porsche Cayenne acquise sous une fausse identité, un taxi le dépose à quelques centaines de mètres de la DGSE.

Dans moins d’une heure, il verra la psychologue. Ces entretiens lui font perdre son temps, lui demandent un maximum de concentration pour ne pas commettre d’impairs. Dans trois séances, Claire Bilmann remettra ses conclusions au général. Si elles sont favorables, sa prochaine mission consistera à nouer des contacts avec des opposants au régime géorgien, retombé sous la coupe du Kremlin, à encourager des manifestations pro-européennes dans Tbilissi.

Le bien-fondé de ses traficotages dans des pays étrangers au nom de la grandeur de la France, il n’a jamais trop su quoi en penser. Le goût des voyages et de l’aventure lui a passé depuis un bon moment. Et puis, le sifflement des balles a tendance à se rapprocher dangereusement. Il a assisté à trop de cérémonies, des drapeaux tricolores drapés sur les cercueils de ses camarades, pour se convaincre de décrocher tant qu’il est encore en vie. Il a suffisamment d’argent de côté. Son remue-ménage, il l’arrêtera d’ici quelques mois, le temps de régler certains détails sans se presser.

Il se demande ce qu’il a pu oublier dans sa liste interminable de préparatifs lorsque le capitaine Arnaud Werle, un plateau surchargé dans les bras, s’immobilise devant sa table :

― Salut, Cédric. Tu m’autorises à te tenir la jambe ?

― Je t’en prie.

Contrairement à lui, Arnaud Werle est un colosse qui dépérit s’il n’a pas ingurgité ses cinq mille calories quotidiennes. Sports de combat, haltérophilie, décathlon. Arnaud pratique ces sports près de vingt heures par semaine, à haut niveau. Il porte ses cheveux noirs en chonmage, une sorte de chignon qui alimente les conversations – les avis sont partagés. Arnaud est né en Bretagne, mais il possède des traits asiatiques – lors d’un séjour professionnel en Corée du Sud, sa mère a eu une liaison. Avec une centaine de kilos supplémentaires, on pourrait le prendre pour un sumo. D’ailleurs, il a confié à Cédric qu’il coupera son chonmage le jour où il partira à la retraite. Cédric l’aime bien, dans la mesure où l’on peut apprécier un agent des opérations spéciales capable d’ôter la vie à mains nues à une personne sans qu’elle ait ressenti sa présence. Les deux hommes se sont déjà entraidés à sortir de situations compliquées, parfois désespérées, leur relation repose sur un respect mutuel.

― Costello et ses gars ont peut-être ramené deux individus ayant participé à ton enlèvement. T’es au courant ?

― Premières nouvelles, s’étonne Cédric. Ils les ont chopés où ?

― Près de Tartas. C’est pour ça que j’ai pensé à toi.

― Ils ont dit quelque chose ?

― Pas encore. Claire Bilmann devait les examiner ce matin et Costello ne souhaitait pas trop les abîmer avant sa visite. Tu le connais, il soutirerait des aveux à une momie. Et tu sais quoi ? Le Syrien avait sur lui une statuette de grande valeur et une autorisation officielle de Daech, avec tampons, signatures et tout le tralala, pour piller et revendre des œuvres d’art. T’y crois, à ça ?

― L’État islamique, c’est vraiment n’importe quoi ! Et le deuxième gars ?

― Il est plus ou moins russe. Il avait un billet d’avion pour Bruxelles et un faux passeport diplomatique en poche. Tu vois où je veux en venir ?

― Pas vraiment.

― En Belgique, la législation est beaucoup plus souple que la nôtre en ce qui concerne le trafic de biens culturels. Si l’acheteur patiente quelques années avant de faire le mariolle devant ses potes, l’affaire est classée.

Cédric regarde sa montre. 13 h 50.

― Désolé, Arnaud, faut que j’y aille. À la prochaine.

Il a juste le temps de fumer une clope avant sa séance de thérapie comportementale et cognitive. Dire que les évènements dont il a pris connaissance sentent le roussi est un euphémisme. Par moments, l’histoire s’accélère – à ses dépens si l’on se contente de jouer les observateurs. Il écrase son mégot dans le cendrier extérieur sur pied et emprunte l’escalier.

Claire Bilmann attrape une mèche de ses cheveux châtains et réalise une queue de cheval devant la glace accrochée sur une bibliothèque remplie de revues médicales. Demain, elle fêtera ses quarante-quatre ans. Sans une ride et le ventre plat. Ses crèmes nourrissantes et hydratantes, son alimentation équilibrée, son rameur et son vélo d’appartement y veillent.

Si son physique la satisfait entièrement, il n’en va pas de même de son moral. Pédaler comme une forcenée et se gaver de vitamines ne modifient en rien la donne. Le champagne, elle le sabrera avec, pour seule compagnie, ses trois meilleures amies. Le mois précédent, elle a largué son petit copain (trop peu d’affinités, moins de désirs qu’à leur première rencontre, qui ne remonte pourtant qu’à une dizaine de jours) et Lisa, sa fille unique, habite à Londres, y poursuit ses études d’ingénieur en informatique et a un devoir à rendre.

Après quinze ans de boutique, son salaire ne casse pas des briques si on le compare à celui de ses confrères en libéral. Et maintenant que Lisa a déménagé, plus rien ne l’empêche de changer d’air.

Au début, le poste de psychologue à la DGSE lui convenait. Elle avait négocié des horaires adaptés à sa situation familiale et faisait tout à pied, comme trimballer Lisa à l’école ou devant l’immeuble de son ex-mari, à une station de métro du sien. Et d’un point de vue sécuritaire, elle ne risquait pas d’être violentée par un client – c’est arrivé dernièrement à une collègue avec qui elle a gardé contact après l’obtention de leurs diplômes.

Nonobstant tous ces avantages, habiter une grande maison avec un jardin dans une banlieue peinarde et y ouvrir un cabinet particulier sont des rêveries obsessionnelles à concrétiser d’urgence. Lorsqu’elle s’est renseignée auprès de sa conseillère bancaire, la jeune femme a retoqué son projet : « Madame Bilmann, vous subvenez aux besoins de votre fille en Angleterre et cochez toutes les mauvaises cases : apport insignifiant, primo-accédante, célibataire. Certes, vous êtes fonctionnaire (enfin un point positif), mais vos revenus sont insuffisants. »

Cette entrevue l’a obligée à voir la réalité en face : elle s’encroûte, vit par procuration, que ce soit au niveau financier, intime ou professionnel. Ses économies s’évaporent dans la scolarité de Lisa ; pour ne pas lui imposer un beau-père, elle s’est empêchée jusqu’à présent de tomber amoureuse en ne fréquentant que des tocards ; elle a fait le tour de son boulot depuis belle lurette, soigne toujours les mêmes traumatismes à longueur d’année. Ceux qu’elle traite dans son bureau, au deuxième étage de l’aile gauche, se répartissent en deux groupes : le premier concerne la culpabilité ressentie par le personnel ayant interrogé ou abattu (souvent les deux) un ennemi. Outre les côtés existentiels, moraux et religieux, les méthodes employées (issues de la guerre d’Algérie) pour soutirer des renseignements instillent un goût amer aux recrues, finissent par toucher les anciens, en particulier après une bavure. « Excusez-moi, madame, j’ai confondu votre mari avec un terroriste ». Tout le monde n’est pas capable de balancer des condoléances de cet ordre à une veuve éplorée. Si, en plus, trois marmots s’accrochent à sa robe, il y a de quoi cauchemarder.

Le deuxième implique les agents séquestrés, la plupart du temps dans des conditions abominables, leur vie tenant à un appel téléphonique, à une valise remplie de billets, à une intervention musclée ou à un échange providentiel de prisonniers. Le dire comme ça donne l’impression qu’il y a plus de chances de s’en tirer que l’inverse. Pourtant, ce sentiment n’est pas partagé par ceux qui – pieds et poings liés, une cagoule sur la tête – ont été confrontés à des types qui les gavaient d’une bouillie indéfinissable avec un entonnoir, leur mettaient le canon d’une Kalachnikov sur la tempe plusieurs fois par jour, les réveillaient au milieu de la nuit à coups de lattes.

Le pourcentage de ceux qui disjonctent approche quatre-vingts pour cent. Certains s’en sortent, d’autres partent avec une indemnité qui peine à effacer le préjudice. Dans le cas présent, Claire Bilmann doit jauger si le capitaine Cédric Krépovski est apte au service. Elle tâchera ensuite d’apaiser un jeune lieutenant déboussolé par le bilan désastreux de sa première mission, puis elle fera quelques courses et pourra enfin dîner en regardant un DVD. Claire apprécie le cinéma japonais.

Assis en face de la psychologue, Cédric énumère les progrès accomplis. Il a arrêté les antidépresseurs et les anxiolytiques sans ressentir des bouffées d’angoisse. Il peut de nouveau lire un livre ou visionner un film sans avoir la migraine. Il dort mieux tout en ayant remplacé les somnifères par de la mélatonine. La veille, il a même pris un métro bondé, n’en est pas descendu avant d’être arrivé à destination, s’est rendu au cinquante-sixième étage de la tour Montparnasse avec l’ascenseur sans souffrir d’un début de claustrophobie et a déjeuné au Café 360, un restaurant panoramique d’où il a observé la capitale en se sentant revivre.

― Bravo capitaine, vous êtes sur la bonne voie. Le général m’a demandé si vous étiez prêt à rencontrer deux hommes soupçonnés d’appartenir au groupe terroriste qui vous a séquestré. J’ai répondu qu’il était trop tôt pour une entrevue de visu, mais que j’essayerais de vous montrer leurs photos. Qu’en pensez-vous ?

― Allons-y, pas de problème.

Claire Bilmann tourne vers lui l’écran de son ordinateur.

― Celui-ci dispose d’un passeport diplomatique délivré par la République du Kazakhstan. Son type caucasien laisse supposer qu’il s’agit d’un instructeur russe ayant déserté. Le reconnaissez-vous ?

― Sa tête ne me dit rien.

Elle exhibe le portrait d’un autre individu :

― D’après les documents retrouvés dans son portefeuille, celui-là fait partie de Daech et s’appelle Bassem Jerash. Son visage vous évoque-t-il quelque chose ?

― Non plus. Vous savez, madame Bilmann, j’avais les yeux bandés et j’étais dans le coaltar la plupart du temps.

― Alors, fermez-les, capitaine. Détendez-vous… et écoutez ces voix.

Claire Bilmann lance un fichier audio. Un homme tient des propos en russe, puis un deuxième s’exprime en arabe…

Cédric affiche un air désolé :

― Tout cela me paraît tellement loin. Des types qui parlaient en arabe ou en russe, j’en ai entendu des dizaines durant les semaines où j’étais enfermé dans la cale du bateau.

― Je comprends. Bien, restons-en là pour aujourd’hui. À la semaine prochaine.

18 h 35 : Claire Bilmann déverrouille sa porte. L’entrée donne dans un espace muni d’une cuisine ouverte sur sa droite, d’un coin bureau sur sa gauche. À l’autre bout de la pièce, entre deux fenêtres, la partie salon abrite, de part et d’autre d’une table basse, un canapé devant une bibliothèque et deux fauteuils en velours vert foncé.

Elle retire son imperméable, l’accroche au porte-manteau et dépose sur le plan de travail deux sacs en plastique. L’un contient un vin rouge du Péloponnèse et le DVD qu’elle emprunte une fois par an à la médiathèque de son quartier – Notre petite sœur, d’Hirokazu Kore-eda lui rappelle que les sentiments exprimés dans le cadre de son boulot ne sont heureusement pas universels ; elle retire du deuxième les ingrédients avec lesquels elle compte réaliser une moussaka maison. Avant de les éplucher, elle jongle avec deux aubergines, en laisse tomber une et remarque en la ramassant le capitaine Krépovski, installé sur le canapé. Il braque sur elle un pistolet muni d’un silencieux et lui signifie, d’un doigt sur la bouche, de garder son clapet fermé.

Puis il lui indique une feuille de papier posée sur la table basse, près d’une bouteille de whisky et de deux verres en cristal. Il lui demande de la lire et Claire Bilmann s’exécute sans chercher à discuter, elle a compris en consultant son dossier qu’il n’est pas un plaisantin. De toute façon, elle ne fait pas le poids et les instructions figurant sur la feuille sont on ne peut plus claires.

Elle lui rend la lettre sans dire un mot et s’assied en face de lui, dans le fauteuil de gauche. Son sac à dos (elle l’utilise lorsqu’elle part se ressourcer dans le bois de Vincennes) traîne sur le parquet, devant ses pieds – normalement, il est rangé dans le placard de sa chambre. Elle l’empoigne et en retire une petite statuette qu’elle place au centre de la table basse. De son côté, Cédric glisse vers elle une mallette en aluminium. Elle l’ouvre, se met à additionner à haute voix les montants de plusieurs liasses de billets, le tout représente trois cent mille euros.

― C’est parfait ! clame-t-elle.

Elle fourre les billets dans le sac, transfère la statuette dans la mallette, la repousse vers Cédric et verse du whisky dans les verres. Ils se serrent ensuite la main, trinquent et dégustent le Chivas dix-huit ans d’âge en silence.

― Bien, nous pouvons parler tranquillement, dit Cédric.

― Pourquoi me donnez-vous trois cent mille euros ? Qu’attendez-vous de moi ?

Malgré la situation un tantinet étrange, Claire Bilmann a gardé son calme. Une sacrée femme, sourit Cédric.

― Vendredi prochain, je ne viendrai pas à notre rendezvous et vous patienterez jusqu’au lundi pour informer notre hiérarchie de ce manquement. N’hésitez pas à me charger, cela n’aura plus d’importance.

― C’est tout ? s’étonne Claire.

― Oui. En échange, vous disposerez de l’argent à votre guise. J’ai cru comprendre que vous recherchiez une maison sans avoir l’apport nécessaire.

― Et si je refuse ?

Au lieu de répondre, Cédric contourne le canapé pour atteindre la bibliothèque plaquée au mur. Il décolle une mini caméra ventousée entre deux étagères, puis il s’agenouille à côté de Claire Bilmann et oriente l’écran de contrôle vers elle.

― Dites-moi ce que vous pensez du cadrage, dit-il en appuyant sur play.

Sur les images, prises en légère plongée, on distingue au premier plan la nuque et le dos d’un homme coupé en deux dans le sens vertical. Il est vêtu d’un K-Way jaune ; sa main droite porte un gant noir, la gauche n’est pas visible. Au second plan, on aperçoit la partie de la table basse utilisée lors de l’échange. La mallette repose dessus. À l’arrière-plan, Claire Bilmann est assise dans le fauteuil.

Action ! L’inconnu pousse la mallette. Claire opère un transfert : l’argent contre la statuette (elle a l’air radieuse, probablement la conséquence de manipuler autant d’espèces). L’inconnu récupère la mallette, serre la paluche de Claire et s’empare du verre qu’elle a rempli de whisky à son intention.

En ce qui concerne le son, en dehors des bruits de la rue atténués par le double vitrage, on entend la psychologue compter les billets à haute voix, puis le tintement du cristal quand ils trinquent pour célébrer le succès de leur transaction.

Claire comprend qu’elle s’est fait piéger. N’importe quel juré conclura en regardant ce document qu’elle a vendu pour la modique somme de trois cent mille euros une statuette à un individu impossible à identifier.

― Alors, Claire, vous choisissez la grande maison avec un jardin ou le petit studio avec des barreaux ?

Cédric quitte l’immeuble tout guilleret : il vient de gagner trois précieuses journées. Il lui faut néanmoins enclencher le turbo. En longeant une benne à ordures, il se débarrasse de la mallette, de la statuette – une vulgaire copie à dix balles – du K-Way et des gants.

2

La table en fer dépliée au milieu de la pièce lui sert de bureau, de planche à repasser, à s’accouder en expulsant des ronds de fumée. Céline jure comme un charretier s’ils se dissipent avant d’atteindre l’unique fenêtre grande ouverte, une attitude inappropriée lorsqu’on reçoit du public. Elle est persuadée d’avoir les qualités requises pour résoudre des affaires criminelles. Apparemment, elle est la seule : les victimes ou les accusés à tort ne se bousculent pas pour la contacter, que ce soit par téléphone ou par courriel.

Aucune orientation n’éveillera sa curiosité durant ses années de lycée. La vue du sang ou le dépiautage d’une grenouille lui procurent des étourdissements, les maths et la physique lui infligent des migraines, l’histoire nécessite de retenir les patronymes d’une kyrielle de va-t-en-guerre pour qui elle éprouve du mépris ; la géographie, de situer sur une mappemonde des îles aux noms étranges suggérant des repaires de flibustiers. Très peu pour elle ! Elle a malgré tout obtenu son bac et suivi les recommandations de son père : « Inscris-toi en faculté de droit. Tu cultiveras tes passions plus tard. »

Elle fréquente l’université de Clermont Auvergne pendant quatre ans, le temps de redoubler sa première année et de décrocher une licence en droit privé. Son diplôme en poche, elle intègre un cabinet d’avocats en tant que secrétaire juridique, réalise très vite qu’elle s’est fourvoyée. Constituer des dossiers, préparer des plaidoiries, répondre aux appels et accueillir les clients semblent des activités captivantes et variées, sur le papier. En vrai, ses patrons s’engraissent alors qu’elle fait tout le boulot. Céline n’a pas une âme de larbin, démissionne avant la fin de sa période d’essai. Là-dessus s’ajoute une rupture amoureuse avec introspections, sanglots, insomnies et idées noires, cette phase de sa vie lui octroie des nausées quand elle y repense.

Le lendemain de son vingt-troisième anniversaire, elle dévore Le chien des Baskerville, un investissement de sa mère censé la détourner des mangas. Sherlock Holmes électrise ses synapses, elle deviendra détective privée.

Ses parents, bienveillants et protecteurs, ont remarqué son problème d’attention ; s’alarment de sa vision idéalisée des auto-entrepreneurs et, d’une manière générale, de toutes les créatures de l’univers. Ils lui offrent toutefois une loupe, un kit du parfait chimiste et l’abonnent à Indices cachés, une revue contant chaque semaine une enquête romancée. Loin de la décourager, les déconvenues des policiers égarés sur de fausses pistes stimulent son imagination, l’amènent à découvrir des recoins de l’âme humaine dont elle n’a jamais soupçonné l’existence.

Céline a de l’ambition, voit les choses en grand. Elle recevra ses clients dans un lieu douillet afin de les mettre en confiance. Des spécialistes dans tous les domaines l’aiguilleront sur les traces d’atroces criminels auxquels elle passera les menottes avant de les livrer à l’incompétent inspecteur Lestrade.

Elle cherche un local. Le prix des loyers sur Clermont-Ferrand la méduse. Elle envahirait bien le sous-sol de ses parents (ils adoreraient garder un œil sur leur progéniture), mais ils résident en pleine cambrousse dans un bled indécelable sur une carte, même en zoomant au maximum.

Elle élabore des stratégies de secours hasardeuses quand elle remarque un bristol scotché sur la vitrine d’une boulangerie. Laurence Mauss offre cinq cents euros mensuels plus les repas et le logement à qui veillera au bien-être de son père. Elles se donnent rendez-vous, sympathisent d’autant plus vite que Céline disposera de tout le premier étage de la baraque et d’un grand garage indépendant qu’elle pourra aménager à son gré. François Mauss n’étant plus en état de conduire, Laurence a récupéré sa voiture et désire la liquider de peur qu’il l’utilise dans un accès de folie.

Le gîte et le couvert sont assurés, sa paye lui permet de s’acheter de nouvelles fringues, d’aller au restaurant ou au cinéma. Au lieu d’en éprouver du réconfort, Céline tourne en rond, dans sa chambre, dans la cour, dans le garage, dans les rues environnantes. Elle a beau être sérieuse et disponible, la population a l’air de l’ignorer.

Au bout d’un trimestre, François Mauss lui révèle qu’elle s’y prend comme un manche, lui conseille de passer une petite annonce dans La Montagne. Céline lui réplique qu’ils ne vivent pas au dix-neuvième siècle, que l’usage des pigeons voyageurs est révolu.

A-t-il seulement entendu parler d’Internet ? François et l’informatique, une rencontre manquée. Les menus déroulants et les options à paramétrer le déroutent, mémoriser des codes dignes d’un super espion pour ouvrir un machin insignifiant lui est dorénavant impossible, et quand il les a notés, il ne se rappelle plus sur quel support. Sa fille, pétrie d’inquiétude devant ses absences de plus en plus fréquentes, l’a conduit chez un neurologue. Il en est ressorti que François Mauss ne retient que ce qui l’intéresse.

Par contre, Céline touche sa bille, ses pupilles pétillaient tandis qu’elle créait son site WEB. François suppose que ce savoir-faire se rapporte à des études menées en parallèle à sa licence. Lorsqu’il la questionne à ce propos, une série de borborygmes clôt le sujet. Céline se reproche encore d’avoir cédé aux injonctions de ses parents, d’avoir perdu quatre années à faire du droit. Si elle s’était écoutée, elle serait programmatrice à l’heure actuelle. Peut-être même dans la Silicon Valley !

Ces mois de tergiversations débouchent sur un constat décevant. Comme l’a proclamé François, Internet s’adresse avant tout à un public relativement jeune qui n’a pas l’idée ni les moyens de s’offrir les services d’une détective privée. Qu’à cela ne tienne : l’affichette chez le commerçant lui a permis de dégoter ce boulot et elle n’est pas plus bête qu’une autre. Ni une ni deux, elle court acheter une ramette de papier, un feutre, une paire de ciseaux, un rouleau de ruban adhésif.

Après une séance d’écriture soignée, elle essaime dans plusieurs magasins de Clermont-Ferrand :

Céline Dubreuil.

Détective privée.

Filatures. Personnes disparues.

Enquête d’honorabilité. Affaires conjugales.

Vols et crimes à élucider.

Les mauvaises langues exprimeraient leur doute devant cette énumération tirée d’un marabout à la sauvette, mais Céline est persuadée que son boniment attirera les citoyens fatigués des lenteurs policières. L’annonce est parue le mois précédent. Depuis, les persécutés par les injustices ne se sont pas écharpés pour obtenir un entretien. À son grand étonnement, les Clermontois négligent ses services, préfèrent se mettre en rapport avec les forces de l’ordre. Elle compense ce manque de clientèle en réaménageant le jardin, une véritable usine à limaces. François n’a pas la main verte. Les amaryllis, les gelsemiums, les campanules et leurs copines ont égaré leur vivacité après le décès de sa femme. Céline plante des fleurs de toutes les couleurs.

Leur cohabitation professionnelle les amène à dîner régulièrement ensemble. Presque tous les soirs, en fait. Laurence Mauss a dressé de son père un portrait plus noir qu’une mine de charbon. Pourtant, même si elle l’empêche d’y circuler, il tient encore la route. Il est maigre et, contre toute attente, musclé. Céline a été bluffée lorsqu’il a grimpé deux par deux les marches de l’escalier pour lui montrer la chambre qu’elle occupe actuellement. Il perd un peu la boule, par moment, mais il est loin d’être grabataire.

Il l’amuse avec ses critiques de super aigri qui a à redire quel que soit le sujet abordé, tous des incapables, des charlatans, des profiteurs. Et il est facile à vivre. Des plats simples le satisfont. Il s’abstient de vérifier si elle retire la poussière sous les meubles, la laisse regarder la télé dans le salon quand il part se coucher, n’est plus jamais monté à l’étage.

Ce soir-là, Céline lui narre par quel cheminement elle en est venue à idolâtrer Sherlock Holmes, à muer en détective privée. Ou plutôt, à essayer de le devenir puisque personne n’a encore requis ses services.

― Sherlock Holmes et le docteur Watson sont plus connus que les Beatles ou Jésus Christ, déclare-t-elle. Plusieurs musées lui sont consacrés, des expositions sont régulièrement organisées. The Baker Street Journal paraît tous les trimestres depuis 1946. J’en ai acheté un exemplaire sur eBay.

― Tu me le prêterais ?

― Bien sûr, mais faites-y gaffe, il m’a coûté bonbon ! Vous saviez que le succès de Sherlock Holmes a empêché Conan Doyle d’écrire d’autres genres de bouquins ?

― C’est pourquoi il a donné la mort à son héros dans les chutes du Reichenbach en compagnie du professeur Moriarty. Et ça a engendré un tel tollé qu’il a été obligé de le ressusciter.

― Vous devriez faire partie de La société Sherlock Holmes de France, dit Céline. Nous sommes près de trois mille membres. Je parraine votre inscription si vous avez une photo.

― Une comme celle qui traîne sur le buffet ?

― Ben oui.

Sur la photo en question, Céline porte une paire de lunettes de soleil avec une énorme monture rose. Les cheveux tout ébouriffés, elle lève le pouce et tire la langue.

― J’espère qu’elle n’est pas reproduite sur ta carte professionnelle.

Céline et les contraintes administratives, une autre rencontre manquée.