La Piste des Congo - Jean Kristine - E-Book

La Piste des Congo E-Book

Jean Kristine

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Beschreibung

Extrait de la préface de Colette Braeckman :
« Tout est vrai dans ce livre et, cependant, il se lit comme un roman. Pardon : c’est un roman, un vrai. Avec des héros de chair, de passion et d’idéal, comme Zwig ou Vicky, des traîtres, des tueurs, des mercenaires, des forces de l’ombre qui tirent les ficelles et récoltent honneurs et profits.
Durant des années, l’auteur a vécu dans la région des Grands Lacs. Il a tout vu, tout retenu : la fin de Mobutu et les ultimes dérives de son règne, le génocide au Rwanda puis le flot de réfugiés hutus déferlant sur le Kivu et achevant de déstabiliser la région, les écoles de la haine et de la revanche montées dans les camps. Il a été témoin du désespoir de ces centaines de milliers de civils, Rwandais et Congolais, pris au piège d’une histoire de bruit et de fureur qui les dépasse, de la terrible vengeance des soldats de Kagame traquant sans pitié les assassins de leurs frères et tuant aussi les enfants, les femmes en fuite, les espoirs…
Serré, haletant, ce livre se lit d’une traite, bien plus vite qu’un rapport d’Amnesty ou d’Human Rights Watch, et il se révèle bien plus efficace. Car il contient toute la tragédie des Grands Lacs, exprimée à travers la trajectoire de deux êtres que le lecteur a bien du mal à quitter. »
(En coédition avec Afrique-éditions)

À PROPOS DE L'AUTEUR

Jean Kristine, né à Charleroi en 1958, débute sa carrière en 1982 à l’Université de Lubumbashi, au Zaïre. Chef de travaux et responsable des stages des étudiants, il voyage très tôt dans le Congo profond. Il y assiste aux effets de la « perestroïka » en Afrique, des troubles ethniques au Kivu, dans le Massisi, jusqu’au massacre des étudiants du campus de Lubumbashi : au matin de cet événement tragique, il croise les colonnes d’étudiants hagards avec leurs maigres baluchons. C’est ensuite à Kinshasa qu’il suit la lente déliquescence du Régime de la deuxième République. À la suite des effets désastreux des pillages de 1991 et 1993, il s’installe à Brazzaville. Fréquemment de passage à Kinshasa où il garde des activités professionnelles, il suit de près l’avancée inexorable de Laurent Désiré Kabila et de ses Kadogo. Mais une autre guerre le surprend à Brazzaville et l’amène à nouveau à traverser le fleuve pour rejoindre Kinshasa : quelques mois plus tard, le raid sur Kitona et la présence des rebelles au Bas Congo marquent le début de la première grande guerre africaine, qui fera près de trois millions de morts. À l’époque vice-Consul du Danemark et de Norvège, voyageant très régulièrement à l’intérieur du pays, Jean Kristine est particulièrement bien placé pour percevoir le contexte sociopolitique très évolutif de la République Démocratique du Congo. Depuis 2002, Jean Kristine s’occupe de programmes de coopération et de développement avec ce qu’on peut appeler son pays d’adoption ; il est maître de conférence à l’Université de Liège. Également photographe, il propose un regard neuf sur le pays magnifique qu’est la République Démocratique du Congo ; il expose régulièrement en Belgique, ainsi qu’au Centre Wallonie Bruxelles à Kinshasa et au Musée national de Lubumbashi.

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Seitenzahl: 617

Veröffentlichungsjahr: 2021

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LA PISTE DES CONGO

Ce qui ne nous détruit pas nous rend plus fort.

Jeunesse congolaise, ce roman vous est dédié.

Vous avez pour tâche la construction du Congo de demain. Puissiez-vous trouver, sur les traces de la mémoire du peuple, les repères indispensables pour façonner le futur du pays, vous projeter dans l’avenir, forger l’apprentissage des métiers de mise en valeur du patrimoine, des connaissances, des traditions et des savoir-faire congolais, pour le développement équitable et durable de ce pays magnifique.

L’écriture de ce roman a commencé en 1997, en pleine guerre de libération, dans un contexte de vie, ou plutôt de survie au jour le jour.

C’est à cette époque qu’un jeune étudiant de l’Académie des beaux-arts de Kinshasa, Nzuzi Musimu, esquisse les illustrations de ce roman, à l’aide d’un simple bic.

Je remercie Françoise Lhoir, du bureau d’écriture EFFELLE, pour sa contribution quotidienne à ce livre, contribution sans laquelle ce dernier n’aurait jamais vu le jour.

Jean Kristine*

* Jean Kristine, né à Charleroi en 1958 — l’année de l’exposition universelle à Bruxelles —, débute sa carrière en 1982 à l’Université de Lubumbashi, au Zaïre. Chef de travaux et responsable des stages des étudiants, il voyage très tôt dans le Congo profond. Il y assiste aux effets de la « perestroïka » en Afrique, des troubles ethniques au Kivu, dans le Massisi, jusqu’au massacre des étudiants du campus de Lubumbashi : au matin de cet événement tragique, il croise les colonnes d’étudiants hagards avec leurs maigres baluchons. C’est ensuite à Kinshasa qu’il suit la lente déliquescence du Régime de la deuxième République. À la suite des effets désastreux des pillages de 1991 et 1993, il s’installe à Brazzaville. Fréquemment de passage à Kinshasa où il garde des activités professionnelles, il suit de près l’avancée inexorable de Laurent Désiré Kabila et de ses Kadogo. Mais une autre guerre le surprend à Brazzaville et l’amène à nouveau à traverser le fleuve pour rejoindre Kinshasa : quelques mois plus tard, le raid sur Kitona et la présence des rebelles au Bas Congo marquent le début de la première grande guerre africaine, qui fera près de trois millions de morts. À l’époque vice-Consul du Danemark et de Norvège, voyageant très régulièrement à l’intérieur du pays, Jean Kristine est particulièrement bien placé pour percevoir le contexte sociopolitique très évolutif de la République Démocratique du Congo. Depuis 2002, Jean Kristine s’occupe de programmes de coopération et de développement avec ce qu’on peut appeler son pays d’adoption ; il est maître de conférence à l’Université de Liège. Également photographe, il propose un regard neuf sur le pays magnifique qu’est la République Démocratique du Congo ; il expose régulièrement en Belgique, ainsi qu’au Centre Wallonie Bruxelles à Kinshasa et au Musée national de Lubumbashi.

Jean Kristine

LA PISTE

DES CONGO

Roman

Préface de

Colette Braeckman

Catalogue sur simple demande.

www.lecri.be [email protected]

La version numérique a été réalisée en partenariat avec le CNL

(Centre National du Livre - FR)

ISBN 978-2-8710-6757-3

© Le Cri édition,

Av Leopold Wiener, 18

B-1170 Bruxelles

En couverture : © Photo de l’auteur.

Tous droits de reproduction, par quelque procédé que ce soit, d’adaptation ou de traduction, réservés pour tous pays.

PRÉFACE

Tout est vrai dans ce livre et cependant, il se lit comme un roman. Pardon : c’estun roman, unvrai. Avec des héros de chair, de passion et d’idéal, comme Zwig ou Vicky, des traîtres, des tueurs, des mercenaires, des forces de l’ombre qui tirent les ficelles et récoltent honneurs et profits.

Durant des années, l’auteur a vécu dans la région des Grands Lacs. Il a tout vu, tout retenu : la fin de Mobutu et les ultimes dérives de son règne, le génocide au Rwanda puis le flot de réfugiés hutus déferlant sur le Kivu et achevant de déstabiliser la région, les écoles de la haine et de la revanche montées dans les camps. Il a été témoin du désespoir de ces centaines de milliers de civils, Rwandais et Congolais, pris au piège d’une histoire de bruit et de fureur qui les dépasse, de la terrible vengeance des soldats de Kagame traquant sans pitié les assassins de leurs frères et tuant aussi les enfants, les femmes en fuite, les espoirs. Il a vu l’espoir puis le désenchantement qui ont marqués le règne éphémère de Laurent-Désiré Kabila…

Dans cette région du monde, l’énumération des victimes est répétée comme une incantation, chacun répète les crimes de l’autre, réclame d’improbables châtiments, alors que l’impunité est désormais posée en mode de gouvernement…

Face à ce chaos, à ces bouleversements qui ne sont toujours pas terminés, les historiens n’ont pas encore dit leur dernier mot. Le premier non plus du reste, car la trame de cette histoire demeure difficile à lire, zébrée de contradictions, d’informations improbables ou volontairement cachées. Seuls les journalistes agrippés au réel, à ces quelques bribes qu’ils ont pu apercevoir, osent tenter de porter témoignage. Mais surtout, seuls ceux qui ont vécu là bas, partagé les souffrances, les illusions, les espoirs des uns et des autres peuvent essayer d’exprimer quelque chose.

Dans ce sens, le détour par le roman se révèle parfois la meilleure manière d’exprimer, de faire sentir une vérité dans la plénitude de ses contradictions.

Car Vicky, une jeune infirmière, est contradictoire, autant que Zwig, qui apparaît au début du récit comme l’incarnation même de la raideur suisse. Il faudra bien des épreuves pour que ces deux là franchissent les barrières de leur condition respective – elle est Congolaise, il est prêtre –, et il faudra du temps pour qu’ils se découvrent tels qu’en eux-mêmes la fuite, le danger, voire le désespoir, les ont transformés…

Serré, haletant, le livre se lit d’une traite, bien plus vite qu’un rapport d’Amnesty ou d’Human Rights Watch, et il se révèle bien plus efficace. Car il contient toute la tragédie des Grands Lacs, exprimée à travers la trajectoire de deux êtres que le lecteur a bien du mal à quitter. La seule partie improbable du livre, c’est sa conclusion, ce procès public intenté à un responsable de l’ombre, qui doit répondre de ses actes et surtout de ses omissions. C’est là que la fiction colle non pas à la réalité, hélas, mais correspond à cette aspiration que tous partagent : qu’un terme soit mis à l’impunité, à tous les niveaux.

C’est alors que « la piste des Congo » trouvera son véritable épilogue…

Colette Braeckman

HISTOIRE DES PEUPLES DU CONGO

On dit que l’histoire bégaie, mais réaliser l’inventaire du passé est bien compliqué. L’histoire de l’Afrique centrale ne s’écrit pas en quelques lignes.

Les ancêtres des Pygmées furent les premiers hominidés à occuper le bassin du grand fleuve Congo, le territoire de la forêt équatoriale de l’Afrique centrale, à l’âge de la pierre. À cette époque, les Pygmées préféraient les zones mixtes de savanes et de bois proches de l’eau. Ils vivaient de la chasse et de la cueillette, ce qui les forçait à changer fréquemment de territoire.

Les ancêtres des Bantous furent les premiers à rejoindre les Pygmées. Ils menaient une vie sereine non loin du lac Tchad. Sous la pression des populations sahariennes fuyant la désertification progressive, les Bantous furent obligés de se déplacer vers le Sud. La plupart d’entre eux contournèrent la forêt ; d’autres y pénétrèrent. Cette occupation du territoire des Pygmées par les Bantous se déroula tout au long du premier millénaire et plus tard encore ; les petits hommes s’en trouvèrent relégués dans les régions les moins favorisées.

Des populations soudanaises vont compléter la mosaïque des populations du bassin du fleuve Congo. De la région de Darfour, ils essaiment dans les savanes du Nord Congo et de l’Ubangui et se métissent avec les Bantous pour devenir les tribus de soudanais bantouisés que sont les Ngbandi, les Ngbaka, les Zande et les Mangbetu.

Le brassage des peuples n’est pas terminé pour autant : partis des plateaux éthiopiens, des pasteurs nilotiques remontent la vallée du Nil pour s’installer dans la région des grands lacs. Eux aussi vont se mêler aux Bantous au point d’adopter leur langue et leurs coutumes.

À l’heure actuelle, le terme bantou sert surtout de référence linguistique.

Entre-temps, la civilisation s’élabore. L’agriculture s’affirme alors que l’élevage balbutie : les populations éprouvent des réticences à consommer de la viande d’origine domestique. Les Pygmées la refusent d’ailleurs catégoriquement et ne se nourrissent que d’animaux sauvages.

Dans ce contexte de métissage, le clivage des communautés va cependant persister : pour effrayer un enfant bantou, on lui fait croire qu’il va rester aussi petit qu’un Pygmée ! Si les différences ethniques sont manifestes, le contemporain fera dire à la réalité ce que celle-ci n’exprime pas historiquement ; avec la complicité de l’anthropologue, il caractérisera à tout prix l’ethnie et la tribu au point de les figer, comme un cliché. Pourtant, entre les peuplades, le métissage ne cesse de se développer parce qu’il permet la survie et l’adaptation à un environnement sans cesse en évolution.

L’Étranger institua la traite des esclaves. Dès le quinzième siècle, ceux-ci étaient embarqués sur les côtes africaines pour l’Amérique. L’essor de ce trafic se situa au seizième siècle, siècle d’or des populations ibériques. Les Portugais et les Espagnols l’ont développée à partir des côtes congolaises, une des principales zones de recrutement avec le golfe de Guinée et la Sénégambie. Ils seront ensuite concurrencés par les Hollandais, suivis par les Français et les Anglais.

Deux facteurs essentiels expliquent pourquoi, après avoir d’abord utilisé les indigènes et des marginaux européens (bagnards, forçats, etc.) pour ce triste commerce, les trafiquants sont venus « s’approvisionner » exclusivement en Afrique. Le premier est que Indiens et Européens se montraient peu endurants ; on disait qu’un nègre valait quatre indiens ! Ensuite, le réservoir des Indiens était limité ; pas celui des Noirs. Puisqu’il fallait à tout prix une main-d’œuvre abondante et surtout efficace, elle ne pouvait être que d’origine africaine.

Mais au dix-neuvième siècle, au moment où l’on décrétait l’abolition de la traite atlantique, un autre négoce d’esclaves allait battre son plein sur les côtes de l’Afrique orientale et à Zanzibar : comme les Européens n’osaient plus sévir sur la côte atlantique, ils s’arrangeaient pour effectuer leur sinistre commerce par l’entremise des Arabes.

L’implantation des Arabes sur la côte est de l’Afrique remonte à la fin du premier millénaire. Ils y ont « arabisé » les populations, au point de donner naissance au Kiswahili, langue issue du mélange d’un dialecte bantou avec l’arabe. C’est la langue que l’on parle aujourd’hui en Afrique de l’Est.

Progressivement, les populations locales développent un mode de vie calqué sur celui des cours musulmanes et intégrant leur culture, leur artisanat, leur architecture.

Les marins swahili maîtrisaient le commerce de la côte est de l’Afrique. Ils échangeaient leurs marchandises avec les marchands du Golfe Persique qui eux-mêmes les exportaient vers l’Inde et la Chine ; c’est ainsi que les produits les plus nobles tels l’ivoire, l’ambre, et l’or parvenaient en Asie orientale, tandis que les chargements plus volumineux et donc plus chers à transporter, comme les bois précieux et les esclaves noirs, s’arrêtaient au Moyen Orient.

La chute des T’ang en 906 et l’instabilité politique en Chine mit un terme à ces échanges ; désormais, ce sont les marchands du Golfe d’Aden qui assurent les contacts commerciaux avec les Swahili. Remontant la mer Rouge et le Nil, les marchandises arrivent en Méditerranée. Ce commerce contribue à l’essor de l’Europe au Moyen Âge.

Au début duxixesiècle, c’est une autre Europe qui s’intéresse à l’Afrique, celle du démarrage industriel. Elle cherche à réaliser de nouvelles conquêtes pour s’approprier espaces et ressources.

Le 17 décembre 1865, Léopold II succède à son père sur le trône du jeune royaume de Belgique. Dès le début de son règne, il est obsédé par l’idée d’acquérir des territoires outre-mer et de réaliser un grand projet qu’il assortirait d’une motivation humanitaire : supprimer la traite des esclaves. Le centre du continent noir peuplé de « barbares » constituait un grand blanc sur la carte de l’Afrique ; il fallait le combler.

H. Stanley allait l’aider de manière décisive. Léopold II eut l’intelligence de comprendre l’importance de l’enjeu de ses explorations en le recevant à bras ouverts alors que Londres lui avait réservé un accueil mitigé. Par la suite, le roi envoya sans relâche des missions sur le terrain en vue de signer des traités avec les chefs locaux.

Entre-temps, l’Afrique excitait la convoitise d’un grand nombre de pays européens, au risque de devenir une pomme de discorde. Une concertation devenait urgente et la conférence de Berlin1fut initiée en ce sens par Bismarck, ami personnel de Léopold II ; le 23 février 1885, elle reconnaissait la naissance de l’État indépendant du Congo.

C’est donc à cette époque que Français, Anglais, Allemands, Portugais et Belges résolurent leurs conflits en Afrique en traçant des frontières sur papier, dans l’ignorance complète des ensembles naturels et plus encore des configurations socioculturelles, inconnues jusqu’alors, de ce continent. « Les Afriques d’aujourd’hui sont les quartiers d’un gibier marqué par les coups de coutelas de la fin du dix-neuvième siècle2». Les populations rwandophones que forment les Hutu, les Tutsi et les Twa sont réparties sur le Congo belge, l’Ouganda anglais, le Rwanda et le Burundi allemands ; le Royaume Kongo est éclaté sur l’Angola portugais, le Congo belge, l’Afrique équatoriale française…

Un très vaste état est donc né au centre de l’Afrique. Léopold II a admirablement manœuvré entre les grandes puissances. Cependant, l’organisation imposée par ses émissaires ne pourra se concrétiser sans une longue guerre de conquête des Européens contre les autochtones et contre les Arabes. À chaque fois, les autochtones qui subissent pourtant la guerre chez eux constituent l’essentiel des rangs armés. Léopold II envoie des militaires de carrière équipés de l’armement le plus moderne pour les encadrer. Les Belges n’hésitent pas à lever une armée de mercenaires3, suivant ainsi l’exemple des Arabes. En 1874 déjà, Stanley avait enrôlé trois cents Zanzibaristes. Comme les échanges ne suffisaient pas à nourrir son immense caravane de porteurs, c’est par la force qu’il arrachait les provisions aux populations locales, lesquelles, déjà, ne produisaient que ce qui était nécessaire à leur propre subsistance. On comprend dès lors pourquoi sa route fut semée d’attaques, d’embuscades, de révoltes et de mutineries. Les populations locales ne pouvaient percevoir la motivation réelle des Européens ; elles n’entraient en guerre que lorsqu’elles se sentaient directement menacées et minimisaient forcément les événements tant qu’ils se déroulaient chez le voisin. Mais la logique coloniale ne pouvait tolérer la moindre résistance : elle ne laissa aucun répit à l’autochtone.

L’après-guerre ne fut pas plus glorieux : malheur aux vaincus ! Les troupes victorieuses s’employèrent à détruire les villes arabes et à régler le sort des chefs qui n’avaient pu quitter la région.

Le Congo fut pendant vingt-trois ans une colonie léopoldienne sans métropole.

Pour éradiquer les marchands d’esclaves, il fallait créer un état riche et puissant et donc générer des moyens financiers considérables. Léopold II instaura les monopoles4qui devaient permettre le début du ramassage systématique des ressources. En recevant le droit d’exploiter et de récolter les produits de leurs immenses domaines, et même d’y percevoir l’impôt5pour le compte de l’État, de grandes sociétés concessionnaires allaient rapidement devenir l’outil indispensable de cette politique. L’État, actionnaire dans ces sociétés, touchait des dividendes ; il devint rapidement prospère. Le système mis en place pour l’exploitation forcée du caoutchouc s’avéra d’une efficacité remarquable, mais fut un calvaire pour les autochtones.

L’évangélisation constitua le volet complémentaire du processus de « modernisation » et d’ouverture à la culture extérieure. L’enseignement y sera systématiquement associé. L’Église catholique et francophone6en fut le maître d’œuvre exclusif. Il avait en effet fallu écarter la fronde anti-léopoldienne que les missions protestantes du Congo avaient développée en Grande-Bretagne. Léopold II fit signer une convention7entre le Saint-Siège à Rome et le gouvernement de l’État Indépendant du Congo stipulant que l’école et l’enseignement des langues nationales belges devaient être confiés à l’Église catholique ; l’État colonial pouvait dès lors concéder aux missions catholiques les terres nécessaires à leurs œuvres.

En 1908, le Congo Indépendant devint belge ; la bourgeoisie et la noblesse francophones y envoient alors leurs fils les plus riches et les plus entreprenants. Le capitalisme audacieux réussit au Congo : le cuivre, le cobalt et l’uranium8supplantent le caoutchouc. L’État va s’effacer progressivement pour laisser aux colons et aux compagnies privées les rênes de l’entreprise.

*

Dans la région des Grands Lacs, au Rwanda, au Burundi et au Nord Kivu, la forêt où les Pygmées avaient été confinés par les Bantous régresse spectaculairement sous l’effet d’une exploitation anarchique. Les chasseurs-cueilleurs de souche pygmée qui constituent le dernier reliquat des premiers habitants de la région et aussi le bas de l’échelle sociale, sont appelés Twa et constituent une petite minorité (1% !). Ils représentent à l’heure actuelle l’un des peuples les plus menacés de la planète. La petite taille, immédiatement reconnaissable, de ces hommes pacifiques constitue un obstacle presque insurmontable à leur intégration. En outre, les Bantous les ont asservis et ils n’ont guère de citoyenneté effective. Suite à la réduction drastique de leur habitat naturel, les Pygmées ont dû se sédentariser mais ce mode de vie ne leur convient guère ; des maladies que l’on croyait éradiquées telles la lèpre, le pian, les chiques, les atteignent et les handicapent.

Exclusivement chasseurs-cueilleurs, les Pygmées font partie de l’écosystème de la forêt. Tout stockage de vivres est impossible chez eux et d’ailleurs inutile puisque la forêt leur procure fruits et viande à volonté. L’existence du Pygmée se déroule exclusivement au jour le jour ; l’avenir ne fait pas partie de la culture de la forêt.

Au Rwanda et au Burundi, les Hutus, agriculteurs d’origine bantoue, représentent la très large majorité des habitants des deux pays, soit 90 % de la population.

Les Tutsis ou nilotiques, population d’éleveurs émigrés vers le seizième siècle de la corne de l’Afrique, ont imposé leur primauté aux Hutus tout en adoptant largement leur langue et leurs références culturelles.

Le bon fonctionnement de cette société repose alors sur les rapports socio-économiques entre les différents groupes. Si les Tutsis connaissent une aristocratie dominante, la plupart d’entre eux ne sont néanmoins que de simples éleveurs occupant une situation sociale à peine supérieure à celle de la majorité des agriculteurs hutus. De plus, un Hutu ou même un Twa peut être « tutsifié » en récompense de bons et loyaux services tandis qu’un Tutsi peut être « hutufié » ; ainsi l’éleveur qui perd toutes ses bêtes.

Mais les explorateurs d’abord, les colonisateurs ensuite, vont stigmatiser la spécificité morphologique des Tutsis : ils comparent leur haute taille, la finesse de leur front et de leurs traits à la physionomie « négroïde » des Hutus. Dans les années cinquante, le clivage morphologique « grand Tutsi – petit Hutu » cède la place au clivage social « riche seigneur Tutsi oisif » et « pauvre paysan Hutu exploité ».

Entre-temps la population ne cesse de croître et dégrade l’environnement : les terres s’appauvrissent et le rendement des cultures traditionnelles baisse. Les grandes exploitations affaiblissent également les activités conventionnelles ; elles enrichissent plus les politiciens de la ville que les paysans.

Or, rien de consistant n’a été entrepris pour rendre les autochtones conscients de ce danger ; au Rwanda et au Burundi l’Église catholique a longtemps contrôlé la grande majorité des dispensaires et des écoles et interdit l’utilisation des moyens contraceptifs !

L’exiguïté du territoire, la précarité des ressources et la pression démographique très forte, entretiennent une situation de conflit latente au Rwanda et au Burundi. Ces deux pays subissent également la dichotomie politique Hutu-Tutsi mais en se comportant de ce point de vue de manière radicalement opposée.

À la fin du dix-neuvième siècle, les Allemands ont trouvé au Rwanda une monarchie tutsie pluriséculaire, centralisée et bien organisée. Ils adoptent dès lors une administration indirecte qui s’appuyait sur l’aristocratie tutsie.

Les premiers Pères Blancs arrivent en 1900. Très vite, le roi tutsi Musinga et sa cour craignent autant leur influence qu’ils souhaitent profiter de leur science et de leur puissance. Ce sont d’abord des enfants hutus qui affluent dans les missions et deviennent cuisiniers, jardiniers, blanchisseurs, selon les nécessités. Les humbles serfs gagnent ainsi la possibilité de devenir lettrés… Une révolution sociale en perspective.

Devant le danger, l’aristocratie tutsie change d’attitude : les Tutsis entrent dans les écoles et fréquentent le catéchisme. Le Mwami, souverain traditionnel du Rwanda, se convertit au catholicisme. Il entraîne derrière lui tous les dignitaires suivis à leur tour par la grande majorité de la population.

En 1921, la Belgique hérite du Rwanda-Urundi en conséquence de la grande guerre en Europe. Les richesses de l’immense Congo voisin sont telles qu’il paraît inopportun de se distraire avec ce nouveau territoire restreint et essentiellement pastoral. La mission civilisatrice sera principalement confiée à l’Église. L’évangélisation va y connaître un succès rapide et remarquable.

À la fin des années vingt, les Tutsis qui représentent environ 10 % de la population, renforcent leur position dominante9et jouissent d’un véritable monopole : c’est à eux que sont attribuées les fonctions créées par l’administration coloniale belge.

Dans les années cinquante, l’organisation sociale traditionnelle du Rwanda est mise en question et l’Église catholique évolue dans une mouvance plus égalitaire, ce qui va permettre l’émergence d’une élite hutue.

Le débat démocratique s’intensifie, comme ailleurs en Afrique. Une vie politique moderne voit le jour et se structure d’emblée sur un clivage ethnique10: les Hutus peuvent bientôt « penser en tant qu’égaux des Tutsis » et s’émanciper de leur tutelle.

En 1959, le décès mystérieux du Mwami Mutara II pose le problème de sa succession et provoque une vague de violence ethnique dans la région : plus de trois cents morts et vingt mille déplacés, en grande majorité des Tutsis.

Les élections successives sont remportées par les Hutus qui abolissent la monarchie. Le pays accède à l’indépendance le 1erjuillet 1962. C’est Grégoire Kayunbunda, le chef du plus grand parti hutu, qui devient le premier président de la république rwandaise.

Plus tard, le pouvoir concentré dans les mains d’une clique originaire de la région du président se mue progressivement en dictature ethnique et autoritaire : toute forme d’opposition, tutsie comme hutue, est réprimée violemment. Il s’agit, pour ces Hutus du nord, de se maintenir à la tête du pays à n’importe quel prix. Leur intolérance est telle que même les Hutus modérés deviennent des ennemis. C’est ainsi que se développe un nouveau clivage entre les Hutus du Nord et les autres Hutus.

Le Burundi, par contre, n’a pas connu de révolution sociale comme celle de 1959 au Rwanda. La majorité hutue a été maintenue en position d’infériorité et s’est vue continuellement opprimée. Les élites tutsis ont toujours dominé le pays et leur pouvoir fut marqué par une série d’actes violents dont l’élimination des Hutus instruits.

*

En 1958, le Général de Gaulle déclare : « Quiconque voudra l’indépendance, pourra la prendre aussitôt ». C’est aussi l’année de l’exposition universelle de Bruxelles et pour les intellectuels congolais, le moment d’entrer en contact avec des personnalités du monde noir comme Aimé Cesaire et Alioune Diop.

Kwame Nkrumah, l’homme qui a conduit le Ghana à l’indépendance, invite à Accra les nouveaux leaders politiques du continent noir en émergence. Le jeune politicien congolais, Patrice Lumumba s’y rend ; il en revient plus assuré, brillant, fortement convaincu de la dimension continentale de son combat. Le 28 décembre 1958, sur la place de Kalamu à Léopoldville, il prononce un grand discours : « Il faut permettre au peuple africain de s’émanciper dans la paix. Il faut mettre fin au racisme. Le continent noir doit s’unifier, rejeter la dépendance de l’extérieur pour devenir un continent libre, peuplé de citoyens heureux, délivrés de la peur et de l’inquiétude ».

Une semaine plus tard, c’est au tour de Kasa Vubu, le Président de l’ABAKO11, de tenir un meeting sur la même place. En dernière minute, le bourgmestre interdit la réunion. Pourtant, la foule est là. Soudain, la police lance l’assaut, c’est la fuite éperdue : claquement des balles, cris de panique. Les vitres des magasins volent en éclats. Les pillards sont à l’œuvre, déjà… Il faudra une semaine pour que le pouvoir colonial et la force publique parviennent à remettre de l’ordre. On parle de plusieurs centaines de morts.

Pour la Belgique, c’est le moment de constater qu’elle n’a pas les moyens de retarder l’émancipation de sa colonie. Une table ronde est organisée à Bruxelles pour préparer l’indépendance du Congo. La délégation congolaise comporte quarante membres dont onze chefs coutumiers.

Les Congolais qui ont pu maintenir un Front Commun convainquent progressivement les parlementaires belges de se rallier à leur point de vue, mais entre eux la lutte se dessine déjà entre les unitaristes que conduit Lumumba et les fédéralistes menés par Kasa Vubu. Tout l’enjeu réside dans le partage du pouvoir entre les autorités, centrale et provinciale. De plus, les Katangais, marginalisés, sont repartis incompris.

L’indépendance approche et au Katanga, la tension s’exacerbe.

Le 30 juin 1960, Léopoldville ressemble à un gigantesque tableau de Breughel, version africaine. La grande fête de l’indépendance s’amorce !

Au stade roi Baudouin où se sont produits l’après-midi des groupes venus de tous les coins du pays, les tribus du Kasaï ont exécuté des danses de guerre. Le Président Kasa Vubu et son Premier Ministre, Lumumba, ignorant tous deux les rites de ces lointaines régions, n’y ont vu que du feu.

L’insouciance et le climat d’euphorie qui enveloppe le très populaire Premier Ministre sera de courte durée.

La force publique se mutine six jours plus tard : c’est l’anarchie, la sauvagerie, la panique ! Rien ne sera entrepris, ni de sérieux, ni d’efficace, pour limiter les dégâts de ce grand « lâcher prise » délirant, sauf au Kasaï et au Katanga, les régions les plus riches, où la sécession est déclarée avec l’appui à peine voilé de la Belgique. Triste confirmation de sa maladresse dans la coupure du cordon ombilical qui la reliait au Congo…

Moins de deux semaines après l’indépendance, le désordre et les mutineries provoquent le départ en masse des fonctionnaires blancs ; le pays donne l’impression de se démanteler.

Pressé par les événements, Patrice Lumumba prend l’option d’africaniser sans délai la hiérarchie militaire. L’ancien sergent Mobutu, alors Secrétaire d’État, devient Chef d’État Major de la nouvelle « armée nationale » avec le grade de Colonel. Lumumba envoie les troupes de Thysville pour tenter d’enrayer la sécession du Kasaï et réveille les démons ethniques !

Le 5 septembre, des pressions extérieures amènent Kasa Vubu à limoger Lumumba. Ironie de l’histoire : c’étaient le parti et la victoire électorale de Lumumba qui avaient permis à Kasa Vubu de devenir président…

Aussitôt Lumumba demande les pleins pouvoirs aux Chambres puis réclame l’intervention de l’ONU.

Le 14 septembre, Mobutu proclame la neutralisation des institutions politiques, et le 23 novembre, l’assemblée générale de l’ONU à New York reconnaît Kasa Vubu comme seul détenteur du pouvoir légal au Congo : le 27, il rentre donc triomphalement à Léopoldville. Lumumba s’enfuit avec Mulele vers Stanleyville. Il sera rattrapé au bord de la rivière Sankuru quelques jours plus tard. Il est alors transféré à Thysville, provisoirement. Le 17 janvier 1961, on l’embarque dans un DC4 à destination de Moanda sur la côte atlantique pour repartir ensuite dans la direction inverse, Élisabethville. Curieux itinéraire destiné à brouiller les cartes ! Il y sera assassiné le jour même, soit trois jours avant l’investiture de J.F.Kennedy. Le sang du martyr va déchaîner les passions.

La sécession katangaise soutenue par l’Union Minière dure près de trois ans mais l’ONU va peser de tout son poids pour résoudre la crise. Les mercenaires de Schramme sont mis en fuite vers l’Angola ; le 15 janvier 1963, l’Union Minière du Haut Katanga (UMHK) signe un accord à propos des redevances dues à l’État12.

Du temps des sécessions, on passe à celui des rébellions ; le clivage entre les nationalistes qui revendiquent l’héritage de Lumumba et les autres formations politiques mieux disposées à l’égard des puissances occidentales reste incontournable.

Adoula évince les nationalistes du gouvernement par des remaniements successifs. Le Président Kasa Vubu dissout ensuite les chambres, le 29 septembre 1963. L’opposition est obligée de se réfugier dans la clandestinité à Brazzaville. Le nouveau chef d’état du Congo Brazza, Alphonse Massamba Debat, est de tendance progressiste et donc allié des Lumumbistes. Pascal Lissouba est son Premier Ministre.

Le 15 Avril 1964, Gaston Soumialot et Laurent Kabila déclenchent une offensive révolutionnaire dans la zone d’Uvira ; très vite, c’est tout l’est du Congo qui tombe entre leurs mains. Stanleyville est prise le 5 septembre : les révolutionnaires y proclament la République populaire du Congo. L’offensive Muleliste les a précédés de quelques mois dans le Kwilu.

L’unité d’action et d’objectifs des Mulelistes et des invulnérables guerriers « Simba13» de Soumialot et L.D. Kabila est clair : combattre les néo-colonialistes, les « valets de l’impérialisme », ceux qui détiennent la puissance bureaucratique et qui se sont alliés aux blancs pour continuer à paupériser le peuple.

Bien que Mulele soit parvenu à organiser la première grande insurrection paysanne de l’Afrique indépendante, cette révolution va pourtant se solder par un échec : les faiblesses de départ ne trouvent pas de solution et dissensions internes, violence et tribalisme se développent au fur et à mesure des combats. La logistique est bien trop modeste. En outre, le frêle gouvernement de Stanleyville n’a pu mesurer à quel point le monde occidental tremblerait devant la menace de prises d’otages européens. Ce fut l’erreur fatale !

Le 24 novembre 1964, les Belges s’emparent de Stanleyville. Les parachutistes de l’opération Dragon Rouge agissent en collaboration avec l’Ommegang, la force terrestre dont Jean Schramme14dirige le dixième commandement. Plus de deux mille Européens sont évacués de Kisangani et Paulis… mais ils ne reviendront plus au pays.

Le 24 novembre 1965, le général Mobutu destitue Kasa Vubu et prend le pouvoir à la faveur d’un coup d’État. Il s’y maintiendra pendant plus de trente ans et ce jusqu’à sa propre destitution. L’histoire montrera que chaque fois qu’il aura besoin de ses puissants alliés, il créera de toutes pièces si nécessaire une situation qui mette en péril des Occidentaux résidant dans son pays de manière à provoquer une intervention étrangère.

Il faudra attendre 1997 pour que Laurent Kabila, rescapé de la rébellion de 1964, prenne la tête de l’invasion victorieuse et mène une « drôle de guerre » qui ne touchera les populations qu’au moment du passage des troupes libératrices…

Les armées occidentales pourtant à l’affût à Brazzaville n’interviendront pas pour empêcher les mercenaires tutsis de chasser la clique Ngbandi du Président Mobutu.

PREMIÈRE PARTIE

1992-1997

1. LA MISSION

Sous ses pas, le crissement des haricots écrasés vient déchirer le silence, poignant. Partout, des sacs éventrés, des bassines renversées, des légumes dispersés… Une pile, des pagnes neufs sont éparpillés ; l’un d’eux, bouchonné, souillé, a servi à éponger le sang, et des nuages de fufu15sont venus s’y coller. Une énorme dame-jeanne d’huile culbutée verse ses dernières larmes que la terre refuse d’absorber. Des carcasses de chèvres embrassent dans une posture grotesque des étals bousculés ; un crâne de porc semble s’être asphyxié dans une bassine de maïs. Soudain, une crépitation fait sursauter Zwig : dans son dos, Félix, son chauffeur qui l’a suivi, redresse un vieux fût répandant son contenu de makala16incandescent. Des braises s’envolent, menacent une flaque d’huile. Le chauffeur les éteint ; le silence retombe en une fois, brutal, incongru en ce lieu d’ordinaire si animé. Zwig ose à peine le rompre pour demander :

– Mais où sont-ils tous ?

– Ils se cachent, ils ont peur.

Zwig interroge du regard les cases toutes proches. Aucun mouvement ne s’y décèle. Il veut pousser la porte de celle qui se trouve à sa portée, mais Félix s’interpose.

– Ils ont besoin d’aide, Félix !

– Non, non ! faut pas s’en mêler… C’est mauvais, très mauvais.

Sous les yeux de Zwig se dessine un serpentin de couleur à moitié enfoui sous la terre. Il se penche et ramasse un de ces minuscules bracelets en fils de coton tressés qu’adorent porter les petites filles de sa classe. Son visage se crispe sur une grimace navrée. Les enfants non plus n’ont pas été épargnés ? Il ne parvient à réprimer un tremblement : quelle malédiction est venue condamner le paradis à l’enfer ? La terre, enjeu de toutes les convoitises ? Oui… il savait cette lutte sourde pour l’occupation des terres, entre les tenants traditionnels et d’autres, entre autochtones et communauté rwandophone résidente de longue date ; mais jamais il n’avait assisté au moindre débordement.

*

À la mission, les enfants comptent leurs morts : qui un père, qui encore un oncle ou une sœur… Entre eux, deux branches rivales s’affirment à présent : d’un côté les Zaïrois de souche, minoritaires mais subitement triomphants, de l’autre, les Banyarwanda, traumatisés.

Certes, Zwig savait que sa classe comptait principalement des enfants Banyarwanda17comme partout dans le Masisi ; une majorité de Hutus, des Tutsis aussi, au visage allongé, étiré presque, avec de grands yeux très expressifs…

Souvent Zwig passait les récréations à regarder ses pupilles. Il avait observé que les deux groupes ethniques vivaient en bonne entente sauf lorsqu’une accusation grave obligeait à désigner un « coupable » ; alors les enfants se scindaient clairement en deux groupes rivaux.

En fait, la plupart du temps, ils étaient calmes, beaucoup trop calmes, comme introvertis. Parfois Zwig s’inquiétait : où s’étaient envolées leur enfance, leur spontanéité ? Des rires francs, des larmes, rarement ! C’étaient des enfants qui se maîtrisaient sans cesse, des enfants qui s’appliquaient en affichant une gravité déroutante, comme si la vie déjà les avait griffés.

L’éventualité d’une mauvaise note les terrorisait ; quand au cours du catéchisme, il leur parlait de ce Dieu venu sauver tous les hommes, il ne surprenait que des regards apeurés !

*

Au Nord Kivu, le massacre de Ntoto signe clairement le début de l’épuration ethnique.

Des milliers de Banyarwandas sont expulsés, leurs biens dérobés, leur bétail exterminé, leurs villages brûlés, sans que personne ne se mobilise pour empêcher quoi que ce soit, et sous l’approbation tacite du pouvoir central à Kinshasa. Une telle impunité ouvre la porte à tous les règlements de compte, à toutes les dérives, car il suffit d’être rwandais d’origine pour se faire dépouiller entièrement… même de sa vie.

Après quelque temps, un semblant d’ordre revient pourtant dans la région. La plupart des Banyarwanda qui n’ont pas été tués ont pris la route du Rwanda pour y être parqués dans des camps. Au Kivu et dans le Masisi, il n’en reste plus guère.

Forcément, à l’école désœuvrée de la mission, les rangs sont décimés ; les locaux abritent désormais de nombreux enfants réfugiés, orphelins ou abandonnés par leurs parents, parce qu’ils n’avaient d’autre choix : les chances de survie sont minimes dans ce Rwanda incertain. Critère de sélection brandi par les dirigeants ? L’appartenance ethnique ! Dans ces conditions, la présence des missionnaires semble seule capable de garantir encore à ces enfants – mais pour combien de temps ? – une relative sécurité.

À la mission, l’atmosphère a changé, non en raison des problèmes de logistique liés aux réfugiés et au surcroît de travail, mais plutôt à cause de divergences entre les missionnaires : tous ne réagissent pas de la même manière aux événements et surtout les opinions contrastent quant aux remèdes à y apporter. La plupart des prêtres sont en poste depuis très longtemps et cette Afrique-là, ils ont appris, si pas à la digérer, du moins à l’accepter. Mais Zwig, le dernier venu, ne se satisfait pas de vérités toutes faites, d’opinions qu’il trouve condescendantes, voire racistes. Et à ce jeu intransigeant, Zwig est vite mis en quarantaine par ses pairs.

Même s’il apprécie les analyses parfois candides, souvent objectives, du benjamin, le père supérieur se garde bien de rentrer dans la mêlée ou de prendre parti pour l’un ou l’autre ; mais avec le temps et la tension qui s’aggrave, la décision devient inévitable : Zwig doit s’éloigner de la mission, le temps que les esprits s’apaisent et que la situation se régularise.

La présence d’enfants réfugiés et d’orphelins donne au Supérieur l’occasion toute trouvée. Aucun budget spécifique n’a été alloué à la mission pour cette prise en charge supplémentaire et ses finances diminuent au même rythme que sa principale activité lucrative : la production du fromage, mise à mal par l’épuration ethnique et la perte de nombreux cheptels.

Forcément, il doit exister quelque part une organisation… des infrastructures adéquates pour accueillir ces enfants. Quelques appels par phonie renseignent le supérieur : après qu’il eut fait état de la situation, on lui confirme l’existance d’un centre d’accueil pour les enfants à Giseyni, à la frontière zaïro-rwandaise, mais c’est aux missionnaires de se débrouiller pour les y amener. La décision du père ne tarde pas : Zwig prendra la tête de la petite troupe.

Zwig ne partira pas seul et les routes sont peu sûres ; il est indispensable d’assurer la sécurité du convoi et de faciliter le passage des nombreux points de contrôle tenus par des soldats en armes.

*

Le lendemain, une Jeep chargée de six militaires se présente à la mission. Il n’est plus temps de tergiverser : les enfants malades sont installés dans le véhicule, tête-bêche sur le siège avant, à même le plancher à l’arrière. Quant aux aînés, ils doivent marcher. Zwig et les militaires se chargent pour leur part des tout petits qu’ils portent à tour de rôle – parfois même plusieurs à la fois – sur les épaules, sur le dos, dans les bras, jusque sur la tête.

Les enfants ne se plaignent pas, certains fredonnent même une mélopée du pays, mais les chevilles fatiguées se tordent trop souvent et les soldats freinés dans leur cadence cachent mal leur mauvaise humeur. Il y en a encore pour six heures de marche avant d’atteindre le village où il est prévu de faire étape, et les nuits sont bien trop fraîches pour laisser les enfants dormir à la belle étoile.

C’est à ce moment qu’un bruit de moteur fait se retourner en une fois tous les marcheurs. Là, derrière eux, un tracteur, le tracteur de la mission ! Au volant, un Félix radieux.

– Eh, Félix ! Où t’as trouvé de l’essence ? crie Zwig.

– C’est le père supérieur, il a siphonné tous les réservoirs.

Les enfants ont vite compris. En un rien de temps, ils prennent place sur le chariot avec les militaires. Soulagé, Zwig s’assied dans la Jeep, deux enfants dans chaque bras.

*

Le lendemain à l’aube, le convoi reprend la route après une nuit sereine et rejoint la voie qui mène à Goma Giseyni. Les kilomètres s’égrènent au rythme des pétarades du tracteur. Soudain, au détour d’un virage, la nappe métallique du lac Kivu ; à l’horizon, la chaine des Virunga et ses volcans.

« Pour un peu je me croirais en excursion scolaire au bord du lac Léman », rumine Zwig avec nostalgie, lorsqu’un coup de frein intempestif le propulse contre le pare-brise de la Jeep.

– Non mais cela ne va pas de freiner comme ça ? Qu’est-ce qui vous prend ?

– Moi, rien, mais regardez plutôt à l’arrière…

Là, à quelques dizaines de mètres, le tracteur s’est arrêté net, de longues volutes de fumée s’échappent de son moteur. Comme un seul homme, les militaires évacuent les enfants en catastrophe : tout pourrait exploser ! Déjà des flammes lèchent le capot. Zwig se précipite. « Un extincteur, vite ! » Le chauffeur de la Jeep esquisse un geste d’impuissance : il n’en a pas ! « De la terre, alors ! » Félix et le jeune prêtre courent pour arracher au talus de larges poignées d’humus qu’ils jettent sur le foyer, mais les flammes un instant asphyxiées s’excitent de plus belle. Un bruit de course : le chauffeur frappé d’une subite illumination ramène de sa Jeep une épaisse toile de tente qu’il couche sur le moteur. En dessous, cela crache, cela siffle… Longues secondes… L’engin se tord, lâche un énorme soupir. « Victoire ! » L’incendie est jugulé.

Il faudra pourtant attendre que le capot ait refroidi avant de pouvoir évaluer l’importance des dégâts. Le diagnostic est sans appel : le tracteur ne repartira pas.

– Cette fois on va vraiment continuer à pied, se résigne Zwig en essuyant à son pantalon ses doigts tachés de cambouis

– Combien de kilomètres encore ? s’enquiert un militaire.

– Bah ! moins d’une dizaine certainement.

– Et le tracteur ?

– Pas question de le laisser sans surveillance, il serait immédiatement dépecé.

– Faut prévenir la mission par phonie, conseille le chef des militaires à Zwig.

La colonne doit repartir. Cette fois, c’est Félix qui prend place dans la Jeep. Lui aussi a la main avec les malades. Zwig préfère fermer la marche, stimuler les traînards, surveiller les plus petits.

Immanquablement, la colonne va s’étirant. Bientôt un petit groupe d’une dizaine d’enfants accompagnés de Zwig et d’un militaire se fait distancer.

– Pourquoi ne nous attendent-ils pas, à l’avant ? s’énerve le prêtre. La nuit va bientôt tomber. On ne doit pas se séparer.

Ses inquiétudes s’envolent à un nouveau détour de la route : tout le groupe est là, à quelques centaines de mètres. Pour attendre les retardataires ?

– Vous avez vu, Père, fait remarquer le soldat, ils nous font signe.

– Ben quoi, ils nous encouragent !

– Parce que vous vous croyez en promenade ?

Etonné de la réplique, Zwig scrute à son tour le crépuscule. Il se passe quelque chose, c’est évident. Félix se démène comme un sauvage, un militaire est penché sur un des enfants. Poussant et tirant leur petite meute, le prêtre et le militaire pressent le pas. Quelques gosses courent à leur rencontre.

– Problème, problème ! crie l’un d’eux en haletant.

– Quoi, qu’est-ce qu’il y a encore ?

– Y a Désiré qui a trouvé un chien et le chien l’a mordu.

– Mordu, tu es sûr ?

– Oui, même que Félix l’a égorgé avec un grand couteau.

Cette fois, c’est la panique ; Zwig se met à courir derrière les estafettes qui sont déjà reparties. Là, dans le fossé, un chien, une immonde bête à la gueule couverte de bave écumante. Le sang qui s’échappe de sa carotide bouillonne encore. Plus loin, un petit garçon d’à peine six ans, la jambe profondément lacérée par les crocs. Au-dessus de sa tête, Félix dessine d’étranges signes. Un militaire extirpe de la Jeep un vieux chiffon couvert de cambouis et cherche à en couvrir la blessure. Zwig s’interpose : bravo l’hygiène ! Il sort son mouchoir, l’étale de son mieux sur la blessure. Le petit geint sans discontinuer. Zwig interroge le chauffeur du regard. En guise d’assentiment, celui-ci cligne des yeux. La rage ! Le chien était certainement enragé… Le prêtre s’affole. L’enfant doit être vacciné. Mais où et comment, sur cette route interminable, et dans l’obscurité de la nuit ? La prudence conseillerait d’attendre l’aube pour reprendre la marche, mais ce serait peut-être trop tard pour le malheureux garçon.

– Faut que vous y alliez, Père, en Jeep, intervient alors Félix. Moi je reste avec les enfants et les soldats.

– Il a raison, Père ! Allez-y, on vous rejoindra cette nuit ou demain dans la matinée…

– OK, j’y vais. De toute façon, les malades doivent être protégés de la fraîcheur nocturne.

Le moteur de la Jeep ronronne déjà. Zwig soulève le blessé et l’emporte.

*

Le soldat posté à l’entrée du camp de Goma connaîtra la surprise de sa vie à voir un véhicule de l’Unicef débordant de bambins souffreteux entrer en trombe dans l’enceinte. Serrant dans ses bras un enfant à la jambe pansée, un civil en sort, l’apostrophe :

– L’infirmerie. C’est urgent.

– Vos papiers.

– Je vous les donnerai tout à l’heure.

– Vos papiers.

Fou de colère, Zwig est bien obligé de s’incliner. Il présente son passeport. Le soldat s’en empare et se met à examiner la couverture racornie du document, la grande croix suisse, avant de l’ouvrir et d’en faire tourner une à une les pages. Il s’arrête à la photo d’identité, la compare longuement aux traits du blanc qui lui fait face, apprécie ensuite les cachets, les signatures, les visas. Zwig se sent pris de l’envie de le mordre.

– Mais enfin, on ne vous a pas prévenu de l’arrivée d’une colonne d’orphelins ?

– C’est cela, la colonne ? ironise l’homme de troupe en jetant un regard dédaigneux sur le contenu de la Jeep.

– Les autres suivent. Il faut d’abord s’occuper de ces malades.

– J’suis pas docteur.

– Moi non plus. C’est bien pour cela qu’il faut s’activer.

– J’suis pas pressé et j’ai pas reçu d’ordres.

– Appelez les humanitaires de l’Unicef, alors. Ils sont au courant.

– J’les connais pas.

Zwig écume. Son vis-à-vis se rengorge, un abruti primaire convaincu de la toute puissance de son uniforme. Zwig comprend que de cette manière, il n’arrivera à rien. À moins que ? Il porte la main à la poche de son pantalon. L’autre suit son mouvement avec, pour la première fois, une faible lueur d’intelligence dans le regard. Zwig brandit quelques billets de banque.

– Et avec cela, cela va mieux ?

Le butor les enfouit prestement sous sa veste. Puis il attend. Zwig n’en croit pas ses yeux.

– Bon, et maintenant tu appelles l’Unicef, clair ?

Aucune réaction, juste un léger mouvement des yeux en direction de la poche. Zwig jure un bon coup avant de sortir une nouvelle liasse.

– Ecoute, mon grand, cette fois je n’ai plus rien. Compris ?

Sur un soupir de déception, le garde se résout enfin à aller appeler l’extérieur. L’instant d’après, il revient, l’œil dédaigneux.

– Les enfants à l’infirmerie.

– Mais bon sang, hurle à présent Zwig, cela fait un quart d’heure que je te demande où se trouve cette infirmerie et tout ce que tu trouves à dire, c’est…

– Matata, matata…18

Un autre soldat, sans doute réveillé par les cris, vient de surgir dans l’obscurité. Salut ou nouvel échec ? Zwig lui résume la situation. Le nouveau venu, un officier semble-t-il, jette sur son sous-fifre un regard de mépris avant de fournir le précieux sésame.

– Au fond là. C’est éclairé.

La Jeep reprend sa progression, au pas d’homme cette fois. Le camp est surpeuplé et de pauvres diables y errent, désœuvrés.

La tente infirmerie se distingue de loin. Un large drapeau de la Croix-Rouge est accroché sur un pan, une lampe tempête garde l’entrée. Zwig se faufile sous la toile. Quelques civières, une table de soins et son armoire de fortune. Personne ? Si, une jeune blanche, penchée sur un homme au visage enrubanné de gaze.

– Je voudrais voir le médecin.

La jeune femme lève la tête avec lassitude.

– Il n’y a pas de médecin la nuit, dit-elle, avec un léger accent guttural.

– Vous pouvez injecter un vaccin ?

Elle hausse les épaules.

– La difficulté, ce n’est pas d’injecter un vaccin, mais d’en trouver. Il vous faut quel vaccin ?

– Contre la rage. Ce garçon a été mordu par un chien enragé.

– Il y a combien de temps ?

– Deux heures environ.

– Il n’y a pas de quoi s’affoler. La rage ne se déclenche pas aussi rapidement. Le tétanos par contre…Il est vacciné contre le tétanos ?

– Que voulez-vous que j’en sache ?

L’infirmière qui s’est redressée saisit l’enfant à présent somnolent et le pose délicatement sur la table. Les pansements sont ôtés en un clin d’œil. Sous le sang coagulé, la blessure est horrible. Sans s’y arrêter, elle poursuit un examen minutieux. Là, dans la joue, deux trous bien nets, et qui n’ont même pas saigné. Les crocs du chien. L’infirmière fronce les sourcils : une morsure au visage raccourcit fortement le temps d’incubation de la rage, surtout chez un enfant. Sans trop y croire, elle fouille le pauvre contenu du frigo.

Elle finit par articuler avec résignation :

– Je n’ai pas ce vaccin.

– Pas de vaccin contre la rage ? Mais c’est incroyable ! Bon, écoutez, j’ai une Jeep, je vais aller chercher ce vaccin. Dites-moi où je peux le trouver. En ville ?

– Aucune chance !

– Vous n’avez vraiment pas une idée ? Je me sens responsable, si vous saviez…

– J’imagine qu’à Kinshasa, ils ont du vaccin antirabique, mais il y a longtemps que les autorités ne se mettent plus en peine pour tenter de sauver un petit garçon.

Elle réfléchit,… puis se met à griffonner sur un bout de papier

– Tenez ! Voici l’adresse d’un pharmacien à Goma.

*

Zwig qui connaît bien Goma pour y ramasser régulièrement le courrier des missionnaires, n’éprouve aucune peine à trouver son chemin dans le dédale des rues désertes. La villa devant laquelle il immobilise la Jeep est bien évidemment plongée dans l’obscurité à cette heure tardive, mais il n’en a cure et frappe vigoureusement à la porte d’entrée. Une fenêtre s’illumine, un pas résonne, le timbre d’une voix inquiète chuchote :

– Qui est là ?

À peine le prêtre a-t-il prononcé le nom de l’infirmière, que la porte s’entrebâille pour le laisser entrer.

En quelques mots, Zwig explique l’objet de sa visite. Son interlocuteur l’écoute attentivement puis hausse les épaules.

– Je reconnais bien là sa générosité, mais quelle dérision ! Vous voyez à quelles extrémités nous en sommes réduits dans ce pays ? Je suis sollicité pour qu’un petit garçon ne meure pas, un seul petit garçon, alors que des tas d’autres ne mangent plus à leur faim depuis belle lurette… Le sérum antirabique est un vaccin que l’on pouvait se procurer facilement du temps de la coopération, mais maintenant… Vous avez de la chance : demain, je dois me rendre à Lubumbashi, je vous ramènerai ce vaccin ; on en trouve encore à l’hôpital cadre de la Gécamines.

– Mais… quand ?

– Pas de problèmes, je serai de retour dans deux jours. L’enfant sera soigné à temps. Vous êtes médecin ?

– Non, missionnaire.

L’homme le regarde avec étonnement, avant de hausser une nouvelle fois les épaules

– Bah, quelle différence après tout…

La porte refermée à double tour derrière lui, Zwig hésite : où va-t-il loger ? Un pleur d’enfant déchirant le voile de la nuit lui donne la réponse. Il doit bien évidemment rejoindre le camp, ses pupilles y sont déjà peut-être arrivés.

Le soldat de faction somnole, appuyé sur la pointe de son fusil. Zwig le secoue avec une énergie pour le moins revancharde.

– Hé, Gars, la colonne d’enfants de l’Unicef, elle est arrivée ?

– Rien vu !

– Bon, et moi je dors où, en les attendant ?

– Je ne sais pas moi ?

– Ici ! Je ne veux pas les manquer.

La sentinelle soupire avec ennui. Il n’a qu’à se coucher n’importe où, cet…

– OK, ça va, j’ai compris, je me débrouille.

Il remet rageusement le moteur de la Jeep en marche, reprend la direction du poste sanitaire. L’infirmière est toujours au travail, rinçant des fioles de désinfectant. Elle lève sur Zwig un regard anxieux :

– Vous l’avez trouvé ? Il était chez lui ?

– Oui, j’ai eu de la chance.

– Et le vaccin ?

– Après-demain, déjà.

Pour toute réponse, la jeune femme va étreindre la main du petit blessé qui suit chacun de ses gestes avec anxiété.

– Comment va-t-il ?

– Il souffre, et sa fièvre est très élevée. Je voudrais le faire boire mais il repousse le gobelet. C’est typique !

– Une perfusion, alors ?

– Nous n’en avons pas assez. J’essaie plutôt ceci.

De la main, elle saisit un compte-gouttes qu’elle glisse entre les lèvres serrées du garçonnet. La bouche se tord, cherche à recracher le liquide ; des larmes perlent.

– À raison de deux, trois gouttes à la fois, je peux essayer d’éviter la déshydratation…

– Allez vous reposer, conseille Zwig en saisissant d’autorité la mince pompe de caoutchouc. Je vais prendre le relais.

*

Pour les occidentaux en place, le cortège des enfants pénétrant dans l’enceinte du camp n’est pas sans rappeler les images tragiques des petits juifs déportés au cours de la dernière grande guerre. Le même silence hébété, la même démarche rompue, le même regard lessivé au-dessus de corps faméliques… Sur leur passage, une haie d’adultes se dessine spontanément, qui retient son souffle comme pour les empêcher de s’effondrer.

Le surlendemain, la mission de Zwig et Félix s’achève. Les enfants sont pris en charge par l’UNICEF. On les photographie et les clichés sont affichés, diffusés aussi dans les autres camps, pour que des parents proches ou éloignés puissent les reconnaître.

Le jeune Désiré a été installé dans un coin, sur un matelas de fortune. Le vaccin lui a été administré ; le médecin a promis qu’il vivrait.

2. GÉNOCIDE

Au Rwanda, le pouvoir hutu de Juvenal Habyarimana dérape définitivement. La signature de plusieurs accords de paix et en particulier celui d’Arusha le 4 août 1993 ne sert que de paravent à la montée en puissance de la violence. Sous l’œil des alliés occidentaux, les effectifs de l’armée gouvernementale rwandaise passent de huit mille à trente-cinq mille hommes et les armes sont distribuées en masse.

De son côté, l’opposition armée du Front Populaire de libération du Rwanda, le FPR, maintient sa pression à partir des pays limitrophes, surtout l’Ouganda. En réalité, le clan qui entoure le Président Habyarimana doit préserver, et si possible accroître, sa rente étatique. Dans un contexte qui ne fait que se détériorer avec la chute du prix du café, principale ressource à l’exportation du pays, et une pression démographique de plus en plus inquiétante, la dégradation du milieu et l’appauvrissement des terres, raviver les passions ethniques constitue le seul exutoire au malaise social des populations. En guise de dérivatif, la corruption et l’affairisme généralisé du cercle présidentiel n’offrent que la persécution !

Dans un tel contexte, le Conseil de Sécurité des Nations Unies se résout à mettre en place au Rwanda, un contingent de deux mille cinq cents hommes. Leur mission est de surveiller les accords de cessez-le-feu ainsi que le désengagement et la démobilisation des combattants.

Mais la règle qui consiste à ne jamais faire appel, pour une telle force, à un État ayant des intérêts marqués dans la région connaît une dérogation : la Belgique, l’ancien pouvoir colonial, fournit le noyau dur de l’opération onusienne. Pire, personne ne s’occupe réellement de la démobilisation des soldats.

De fait, les casques bleus perdent rapidement toute autorité : si le mandat de la MINUAR19leur permet théoriquement de faire usage de leurs armes, le quartier général de l’ONU ne veut pas d’histoire avec les autorités, surtout militaires. On ferme les yeux sur ce qui se prépare,… et c’est le drame : au soir du 6 avril 1994, le mystère Falcon 50 qui ramène à Kigali le Président rwandais Habyarimana ainsi que le Président du Burundi, Cyprien Ntaryamira, est abattu au moment de l’atterrissage. Il n’y a aucun survivant.

Dans la capitale, quelques heures à peine après la destruction de l’avion, commence la liquidation ciblée de personnalités sélectionnées, répertoriées et localisées. Liste en main, les soldats de la garde présidentielle et les miliciens extrémistes Hutus se mettent en action : le premier ministre, trois autres ministres, le président du Parlement et celui de la Cour Constitutionnelle, des dirigeants de partis d’opposition, des leaders hutus modérés, des journalistes, des religieux, des activistes des droits de l’homme, des employés d’ONG et de simples citoyens pacifistes sont assassinés, de même que dix militaires belges de la MINUAR.

Ensuite, le défoulement des massacreurs se fait plus spontané, populaire : ceux qui sont en possession d’une carte d’identité de Tutsi ou ceux que l’on sait être Tutsi, sont trucidés en série.

L’exigence du travail bien fait ne s’arrête pas là et conduit les tueurs à exécuter n’importe quel suspect, surtout s’il est grand et mince, si son nez est peu épaté, s’il a l’air trop soigné, trop bien habillé, s’il n’est pas en possession d’une carte d’identité…

Dans les collines, la systématisation des tueries relève du zèle des autorités locales, de la gendarmerie et des milices qui excitent la population.

À cette purification ethnique planifiée se juxtaposent les massacres passionnels : frénésie meurtrière, effet de l’alcool ou du chanvre, opportunisme, cupidité, peur irrationnelle et sentiment d’autodéfense, sadisme, l’impunité est dans tous les cas assurée. Tuer devient un acte quotidien, anodin.

Simultanément, l’armée rebelle du front Patriotique de Libération, des Tutsis rwandais réfugiés depuis de longues années dans les pays limitrophes, entame l’invasion du territoire de leurs ancêtres sans rencontrer d’opposition consistante.

Trop occupées à diriger l’extermination, les forces mobilisées par les génocidaires ne peuvent résister valablement à l’envahisseur tutsi qui progresse sans précipitation.

Entre-temps, la force onusienne se retire en maintenant une présence symbolique de deux cent soixante-dix soldats au Rwanda20. La Belgique choquée et endeuillée par la mort de ses fils, souhaitait ne pas se sortir seule de ce guêpier.

Ainsi, le Rwanda est devenu une vaste boucherie où l’on tue à huis clos.

Les témoignages macabres, intolérables, émeuvent l’opinion publique mondiale qui s’alarme de ce qu’on ne fasse rien.

Le Conseil de sécurité réagit, et en fin de compte, la France, qui en 1990 soutenait le régime d’Habyarimana contre l’envahisseur tutsi obtient l’autorisation de déployer une force intérimaire de deux mille cinq cents hommes. C’est l’initiation de l’opération dite Turquoise21.

C’est ainsi que l’armée française débarque à Goma. Trop tard. L’armée hutue bat en retraite, suscitant la fuite massive des populations hutues qui traversent en masse la frontière zaïroise ; parmi eux, les soldats des Forces Armées Rwandaises. Ils s’entassent sur des terres -volcaniques, trop dures pour pouvoir y creuser des latrines. Par manque d’hygiène, le choléra fait des ravages et décime.

Confusion ! Les Hutus meurent comme des mouches devant les caméras occidentales : la sacro-sainte actualité éclipse le génocide, ces cent jours de massacres collectifs qui ont tué plus de cinq cent mille civils. Il ne reste que bien peu de témoins en vie… De nombreux Hutus ont sauvé de nombreux Tutsis. D’autres Hutus ont été assassinés parce qu’ils défendaient un voisin tutsi ou parce qu’ils refusaient de l’attaquer. Les Hutus modérés, ont presque tous été assassinés par leurs soi-disant frères hutus.

Ces événements réhabilitent une dernière fois Mobutu et le propulsent au premier plan de la scène internationale. « Pas d’opération Turquoise sans opération Léopard ! » Telle était sa monnaie d’échange : il a offert son pays comme base arrière à la France face aux Tutsis anglophones, en échange de la restauration de son image de marque sur le plan mondial. L’État zaïrois pourra lui aussi profiter, comme d’une manne, de l’aide aux réfugiés qui transitera par son territoire. Un risque existe cependant, celui de voir la guerre s’étendre sur son sol et l’impunité de gagner du terrain.

De retour à la mission, Zwig reçoit des nouvelles alarmantes en provenance du Rwanda : des massacres y sont organisés, d’une ampleur sans précédent. Ces événements dramatiques concernent les missionnaires, car le Rwanda, c’est le village d’à côté, la colline d’à côté, une population en tous points semblable aux habitants du Masisi. Et l’église, symbole majeur du pouvoir, est devenue la première cible des tortionnaires. Les rumeurs rapportent qu’on massacre les prêtres, les religieux et religieuses, et même les missionnaires.

Et avec les semaines qui passent, la tension atteint son paroxysme : personne n’ignore ce qui se déroule au Rwanda ; le monde entier a conscience que chaque jour, des milliers d’innocents sont tués à la hache ou à la machette, mais personne ne se mobilise pour mettre un terme à cet holocauste. Un huis clos qui dissimule le pire… ; même les ondes de la radio locale gardent un silence équivoque.