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Niels est journaliste pour le magazine Lisez donc. Sa spécialité, réaliser des articles sur les innombrables librairies nichées dans les coeurs de villes et villages, au détour de ruelles. Lorsqu'il interviewe Masha, libraire passionnée de quarante ans, il lui apprend malgré lui une nouvelle qui pourrait bien provoquer la mort de la petite boutique. Touché par sa peine et son amour des livres, il décide de monter un plan d'attaque et d'embarquer Masha dans une "opération sauvetage"...
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Seitenzahl: 257
Veröffentlichungsjahr: 2021
Du même auteur
L’Abstrait Amour, 2019
Les rues qui montent, 2019
À mes petits soleils…
À Amélie, merci…
Il faut se méfier des promesses des hommes,
elles ne valent pas plus que les serments des femmes.
Marcel Pagnol
DANS LES RUELLES PAVÉES D’UN PETIT VILLAGE…
DÉBUT OCTOBRE
MARDI 8 OCTOBRE, LE MATIN
CHACUN SON TOUR
PENSÉES DU SOIR, SUR L’OREILLER
LUNDI SOIR
MARDI SOIR
MERCREDI SOIR
JEUDI SOIR
VENDREDI SOIR, PARIS
SAMEDI SOIR
DIMANCHE SOIR
LUNDI SOIR
MARDI, DERNIER SOIR EN RENTRANT DES GENS HEUREUX…
LA VIE DES AUTRES, DU TEMPS…
SUR LA ROUTE DU RETOUR
LE JOUR D’APRÈS
CINQ MINUTES AVANT
MONTMARTRE. : CAFÉ DES DEUX MOULINS. : DIMANCHE PRÉCÉDENT.
L’HEURE DE LA VÉRITÉ
MONTMARTRE. : CAFÉ DES DEUX MOULINS. : DIMANCHE PRÉCÉDENT
POINT À LA LIGNE
MONTMARTRE. : CAFÉ DES DEUX MOULINS. : DIMANCHE PRÉCÉDENT
POINT À LA LIGNE
MIDI
DÉCEMBRE, VEILLE DE NOËL
LENDEMAIN DE NOËL
UN AN APRÈS
POINT À LA LIGNE
SIX MOIS PLUS TARD. : SEMAINE DU FESTIVAL
Elle travaille là. À Point à la ligne, dans la rue Saint-Sauveur. Pourtant, elle n’a jamais sauvé personne. Elle a trouvé, dépanné, commandé, conseillé et orienté, mais sur des bouquins uniquement. Pas plus. Pas moins. Masha tient la librairie de Grignan, le village qui l’a vue grandir. Maintenant qu’elle a quarante ans, il commence doucement à la voir vieillir. Les habitants la connaissent tous, et chacun a son avis sur elle. Il faut dire qu’elle est beaucoup de choses à la fois. Elle est jolie, mais seule. Elle a bien eu quelques aventures, mais n’a jamais connu le grand amour. À part Manu. Lui, elle l’a aimé pour de vrai. Malheureusement…
Elle n’est pas très souriante, mais pourtant agréable, serviable et dévouée en donnant toujours le sentiment d’être ennuyée par ce qu’elle fait. Elle n’a qu’une amie, une vraie, c’est la vendeuse de la boulangerie en bas de sa rue. Léa. Enfin son prénom en réalité, c’est Léopoldine, alors Masha lui a dit un jour : Il est beau ton prénom, mais trop long, je vais t’appeler Léo… Puis elles se sont regardées, les yeux ronds, et ont éclaté de rire. Léa, on va dire Léa. Ça te va ? Et Léopoldine a acquiescé en opinant. C’était en 2014, quand cette dernière a débarqué au village avec Anthime, son fils de trois ans à l’époque, pour oublier son mari Adel, parti tout là-haut beaucoup trop tôt. Quitter Marseille et ses souvenirs avec lui était la meilleure solution. Anthime avait deux ans. Un soir, papa n’est pas rentré, parce que son bateau de pêche n’aurait pas dû sortir ce jour-là. Trop de vent. Trop de vagues. Trop de risques. Mais l’équipage est sorti quand même. Partis à cinq, ils sont rentrés à trois. Alors la mer, Léa ne la voit plus comme la belle bleue, mais comme la grande faucheuse bien maquillée. Ici au moins, personne ne la regarde avec peine. La mer est à une heure trente de route. Jamais trop loin pour oublier, mais assez pour ne pas l’avoir sous le nez chaque jour.
Petite, Masha passait ses week-ends dans les livres. La bibliothèque dans le large couloir menant aux chambres occupait son temps. Elle les rangeait par ordre alphabétique de titre, en faisait une photo avec son Kodak jetable, puis recommençait tout depuis le début, classés par nom d’auteur. Ensuite, elle piochait au hasard trois de ses lettres aimantées d’un tableau magnétique – qui lui, ne l’amusait plus – dans un chapeau de cow-boy. Elle cherchait sur la tranche des livres lesquels portaient ces trois lettres, retirait les heureux élus puis recommençait avec deux, puis une dernière lettre. C’est comme ça qu’elle choisissait celui qu’elle allait lire, ou relire, avec ce plaisir indéfinissable que lui procure encore la lecture aujourd’hui.
Son premier roman, elle l’a lu à huit ans, en CE2, quand ses copines de classe s’intéressaient plutôt à la sortie de la toute première console Nintendo. C’est la couverture noir et vert foncé en motif de camouflage qui avait attiré son attention. Posé sur le bureau du maître, M. Vidal. Maître ? Elle raconte quoi, cette histoire ? elle avait osé demander. L’instituteur, d’ordinaire sévère et froid, lui avait adressé un beau sourire et tendu l’ouvrage de Pagnol. Lis-le, ma petite, c’est un trésor. Un chef-d’œuvre. Masha l’a alors serré contre sa poitrine en le respirant. Puis, de retour à sa vraie nature, M. Vidal lui a lancé sur un ton sec : Et tu ne l’abîmes pas. Avant de lui faire un clin d’œil amical.
En rentrant chez elle, dans la maison que ses parents habitent encore aujourd’hui sur la place du Mail, elle a posé son cartable et dévoré les premières lignes du génie marseillais en guise de goûter.
« Je suis né dans la ville d’Aubagne, sous le Garlaban couronné de chèvres, au temps des derniers chevriers. »
Le surlendemain, juste avant de dormir, Masha lisait en chuchotant « Et dans mes petits poings sanglants d’où pendaient quatre ailes dorées, je haussais vers le ciel la gloire de mon père en face du soleil couchant. FIN ». Elle a alors refermé le livre, l’a serré de nouveau contre son cœur, les yeux brillants, et a décidé ce soir-là que ces pavés de papier seraient ses amis les plus proches pour toute la vie.
Anthime a huit ans aujourd’hui. Il va à l’école à pied, comme Masha le faisait trois décennies avant lui. Il aime bien cette femme, parce qu’elle fait souvent rire sa maman, l’appelle par un prénom qui n’est pas le sien, et lui donne toujours une galette de riz soufflé à la librairie quand il y va après la classe parce que Léopoldine finit plus tard.
Il adore le prénom qu’il porte parce qu’il est rare, qu’il éveille toujours la curiosité, et qu’on lui demande toujours d’où il vient. Sa mère lui a expliqué qu’il signifiait protection divine en allemand, ce qui est vrai, mais ce n’est pas la seule raison. Anthime est un dérivé d’Anselme, le prénom que portait un soldat bavarois de la Seconde Guerre devenu ami de son grand-père après les coups de feu. Un homme bien. Elle pense que le prénom des gens y est pour beaucoup dans la personnalité. Anselme, c’est doux et chantant. Anthime, on dirait un adjectif pour qualifier quelque chose de sincère et sucré, « je prendrai un chocolat chaud, un croissant et un Anthime, s’il vous plaît ».
Pendant la récréation, il ne joue pas au foot. Ça, c’est pour les nuls. Et il ne cherche pas à être fort pour dribbler d’autres garçons et propulser un ballon dans une cage à filet, il n’y voit aucun intérêt. Un jour pourtant, il a vu à la télé qu’être un excellent footballeur pouvait rapporter des millions. Il avait dit à sa mère T’imagines ? Quinze millions d’euros par an il gagne, lui, en rouge… C’est loin, Liverpool ? Ce à quoi elle avait répondu Mon chéri si tu partais jouer là-bas on ne se verrait plus beaucoup, tu sais…
Il l’a alors serrée contre lui, a posé la tête contre son ventre et lui a dit J’aime pas le foot toute façon, maman, faire des têtes ça rend débile. Et ils ont rigolé.
Le soir même, après le bisou-bonne nuit, Anthime s’est tourné vers la photo de son papa « patafixée » au mur et lui a chuchoté Bon, je ferai pas footballeur… j’arrive à faire six jongles pourtant, mais maman aura trop peur toute seule si je vais à Liverpool. Puis, même si elle venait avec moi, j’ai regardé sur mon globe, y a la mer à Liverpool…
Ce matin, Masha s’est tournée dans son lit, a ouvert un œil et a vu le jour commencer à percer à travers les rideaux du salon. Salon-séjour-chambre plutôt. Elle a regardé la pendule et a vu 6 h 10. À partir de là, sa nuit était finie. L’appartement perché dans les remparts du village, juste sous le château, est baigné de lumière du matin au soir. Au fond de leurs niches, les petites fenêtres à quatre carreaux sont orientées plein sud pour les deux du mur le plus long, et ouest pour celles du plus petit. Il n’y a pas que les fenêtres qui sont encastrées dans les murs. Ici, la télé est posée dans un renfoncement qui servait de foyer à bois à l’époque où l’électricité n’existait pas pour se chauffer. Les livres sont classés sur des étagères de pin enclavées dans le béton. De l’encens ou du papier d’Arménie y brûle chaque jour. Les poutres apparentes ont causé des fissures autour de leurs points d’ancrage, la faute à l’humidité qui alterne avec la sécheresse chaque année. Rien n’est droit, mais pour Masha tout est parfait ainsi. Le parquet irrégulier et les vieux rideaux rouge délavé, les câbles électriques qui courent le long des plinthes et les chaises dépareillées autour d’une table digne d’une publicité pour Uncle Ben’s. Pour rien au monde elle n’arrangerait ou changerait quoi que ce soit. Il y a une âme ici. La sienne. Puis cet appartement, elle le loue depuis sept ans. Depuis qu’elle tient Point à la ligne. L’ancien libraire, qu’elle a donc remplacé, est un vieil homme à la chevelure folle et blanche. Les habitants le surnomment Einstein pour les plus âgés, et Doc pour les plus jeunes, en référence au personnage de Retour vers le futur. Masha y venait régulièrement acheter des romans d’abord, en le saluant brièvement, puis un jour, elle en a eu assez d’encaisser des kilos de jambon, pâtes, riz, cornichons, Kubor, javel, céréales, huile d’olive, pansements – qui ne passent pas parce que le code barre est un peu effacé – et de n’avoir le cœur un peu emballé que lorsque passait un roman à la caisse de l’hypermarché de la ville voisine. Alors elle s’est renseignée, et a décidé de prendre un congé de formation pour devenir libraire, en passant un CAP vente pour adulte sur huit mois. Avant d’en informer son patron, elle est retournée à PALL – Point à la ligne – pour demander à Einstein s’il était d’accord pour la prendre en stage non rémunéré deux fois deux semaines, et même le dimanche s’il le voulait. Il ne lui a pas donné de réponse tout de suite, Je vais y réfléchir, repassez la semaine prochaine, même jour, même heure. Elle a écoulé les sept jours en regardant défiler des kilos de jambon, pâtes, riz, cornichons, Kubor, javel, céréales, huile d’olive, pansements – qui ne passaient toujours pas parce que le code-barre était un peu effacé – et a prié chaque soir qu’Einstein lui dise oui. Quand ce fut le jour et l’heure, elle est entrée dans la boutique après avoir remarqué que les livres en vitrine avaient changé de place pour les uns, et été remplacés pour d’autres.
La clochette de la porte a fait se retourner le libraire.
Il lui a dit :
– Ah, t’as amené tes papiers pour ton stage ?
– Heu, non, je suis venue pour avoir votre réponse à la base… Vous avez réfléchi ?
Albert s’est alors approché d’elle, un crayon entre les dents et un carnet à la main. Il a remonté ses lunettes sur le haut de son front et l’a fixée quelques secondes avant de lui dire cette phrase qui allait changer sa vie.
– Laisse tomber ce stage, ma p’tite, j’t’embauche à mi-temps pendant un an, et après ça tu reprends le flambeau. Puis t’es trop vieille pour aller à l’école, maintenant.
Elle s’est d’abord demandé si cet homme avait toute sa tête, après tout il ne la connaissait que comme cliente régulière, ils n’avaient discuté qu’une fois à propos d’un roman de Grégoire Delacourt, La liste de mes envies. Un grand succès que lui ne comprenait pas vraiment alors que cette histoire l’avait quant à elle complètement emportée dans de belles pensées.
– Mais, pardon monsieur, mais, comment pouvez-vous me…
Il a levé la main lentement pour la couper et a entamé un discours qu’on aurait dit appris par cœur.
Sa voix de vieillard s’est faite plus sûre.
– On ne bosse pas le lundi matin, ni le dimanche après-midi, sauf à Noël, enfin pas le jour même, bien sûr, mais les deux dimanches précédents. On ferme plus tôt l’été parce qu’il fait trop chaud et que ces cons de touristes n’entrent que pour faire des photos et sentir l’odeur du papier. Sauf la semaine du festival, début juillet. Là, on est au taquet. Ouvert à 8 heures, et pas d’heure de fermeture prévue. On s’adapte au monde. Tu viens pour 9 h 30 les autres matins, pas le jeudi ça ne sert à rien y a jamais personne. Tu fais vingt heures par semaine, payées au SMIC, et tu empruntes les livres que tu veux en les ramenant pas abîmés, bien sûr. Au fond, il y a un vieux fourneau, j’y fais du thé et il y a une cafetière à piston aussi, ça aide à démarrer la journée. T’y vas quand tu veux, je suis pas là pour surveiller mon employée. Tu peux démarrer quand ?
De toute cette tirade, Masha a relevé l’échantillon en les ramenant pas abîmés, bien sûr. Un retour en enfance, un signe du destin, un message de l’au-delà envoyé par M. Vidal. Elle a réussi à articuler Faut que je réfléchisse. Il a affiché un sourire déçu. Puis il s’est tourné et a repris sa paperasse là où il l’avait laissée.
Cinq semaines plus tard, Masha faisait tinter la clochette de la porte de Point à la ligne pour la centième fois peut-être, mais la toute première en tant que conseillère de vente en livre. Avant d’en devenir la gérante quinze mois après.
Les parents de Masha, Jeanne et Denis, sont habitués à voir débarquer leur fille unique comme si elle vivait toujours sous leur toit. Et ils adorent ça. Sa chambre n’a pas bougé d’un pouce, d’ailleurs. Ce soir, ils savent qu’elle va arriver après la fermeture de la librairie parce que c’est jeudi, jour du journal hebdomadaire La Tribune. Et depuis qu’elle travaille rue Saint-Sauveur, à trois-cent-cinquante mètres de là, chaque jeudi soir, elle entre sans frapper, leur dépose un baiser sur la joue à chacun et s’installe à la place qu’elle occupait petite autour de la table de la cuisine. Elle survole les pages du canard sans réellement s’intéresser aux nouvelles, et redécouvre à chaque fois qu’il existe encore des toiles cirées à motifs provençaux, des napperons, de la tapisserie fleurie et qu’un évier en céramique peut presque faire office de baignoire pour enfant. Toutes ces choses qui sont la norme quand on est petit, puis qu’on finit par trouver ringardes quand la réalité du décalage de la génération intervient. Elle parcourt brièvement les pages du périodique tout en discutant de tout et de rien avec eux.
– Tu restes manger ? demande sa mère.
– Non je vais rentrer, y a la diffusion du spectacle de l’été passé sur la cinq.
– La pièce de Victor Hugo jouée au château ? interroge Denis.
– Oui. C’était filmé le soir où j’y étais allée d’ailleurs.
– C’est bien pour ça qu’ils avaient filmé ce soir-là !
Les comédiens, plutôt jeunes et sympathiques, avaient rendu visite à la libraire plusieurs fois durant les fêtes nocturnes estivales. Chaque été, une troupe vient jouer une pièce de théâtre renommée presque tous les soirs de juillet et août, et les acteurs aiment – comme les touristes – flâner dans les rues de Grignan pour occuper leurs journées. Et on s’arrête à Point à la ligne parce que la porte vitrée reste ouverte et que les livres entassés attirent les curieux derrière la vitrine. Ceux de l’été passé s’y étaient particulièrement attardés, passionnés de lecture pour la plupart. L’occasion pour Masha d’échanger avec eux, après les avoir admirés sur scène. Un bon souvenir pour elle.
– Allez, je vous laisse mes Papou Mamou. Dimanche midi vous me faites une petite place ?
Elle embrasse ses parents et reprend la route de son appartement.
Après s’être assuré qu’elle soit assez loin pour ne plus l’entendre, Denis dit à sa femme, la main posée sur le journal, Elle n’a rien vu. Et Jeanne lui répond Elle l’apprendra bien de toute façon.
En arrivant devant sa porte d’entrée, Masha se retourne en ressentant une présence, comme si elle était observée. Elle insère la clé dans la serrure, entend un bruit de pas et se retourne à nouveau.
– T’as rien de prêt à bouffer, j’espère ?
Léa est tout sourire, fière de sa blague, avec une jambon-fromage géante de chez René, le pizzaïolo du village dont le petit restaurant est calé entre la boulangerie et la libraire.
– Tu m’as fait peur, banane ! J’ai cru qu’un admirateur secret me poursuivait et que j’allais devoir passer ma nuit avec lui.
Les deux amies passent la lourde porte d’entrée, descendent en riant les quelques marches en colimaçon qui mènent à l’appartement. Le soir de la pièce de théâtre, il y a trois mois maintenant, Léopoldine l’avait accompagnée. Elle avait trouvé ça ennuyeux, et avait passé son temps à contempler le voisin de siège du rang d’en dessous. Elle dit à Masha :
– Rassure-moi, on a le droit de parler pendant la pièce, là ?
En guise de réponse, elle lève les yeux au ciel et lui tire la langue. L’amitié sincère. Celle qui en fait oublier de commencer le programme à l’heure à force de bavardages.
Tout y passe. Les hommes, les ragots sur les autres commerçants du village, les rares pipis au lit d’Anthime.
– Mais il est où ton fils, au fait ?
– À la maison, je lui ai laissé un pack de bières et une petite pizza, il adore ça…
Masha la fixe avec un air affolé. Léa met fin au suspense après quelques secondes de faux sérieux.
– Mais non, banane, y a la fille de mon boss qui le garde chez moi…
– Pffffffff… Toi alors…
Elles prennent le début de la pièce en route, alors Masha fait un résumé à la va-vite à son amie.
– Tu t’es tapé aucun de ces gars alors qu’ils venaient tout l’été dans ta boutique ?
Nouveaux yeux ronds et bouche bée. Léopoldine est une femme totalement décomplexée pour ce qui est des aventures d’un soir, et plus généralement du sexe entre adultes consentants. Depuis le décès de son mari, elle alterne deux types de périodes. La déprime, où elle veut juste être seule, dans le souvenir, sous son plaid à regarder des films et lire des magazines « à la con », comme elle dit. Celle-ci coïncide avec les premiers froids de novembre. Puis celle d’excès de tout ce qui est bon, mais mauvais selon la médecine. Alcool, gras, trop sucré, trop salé. Et dans ces moments-là, les hommes défilent comme les tranches de saucisson et les verres de blanc.
Elle sait que Masha est plutôt coincée sur ces sujets et elle adore la taquiner.
– Oh, mais quoi ? Moi à ta place, ça ferait un bon bout de temps que j’aurais utilisé la table du fond de ta librairie pour faire autre chose que du thé.
Cette fois, on perd Masha. Elle vire au rouge vif, porte la main à sa bouche pleine de pizza, avant d’éclater de rire pour cacher sa gêne.
– Tu me surprendras toujours, toi et tes phrases chocs.
Elle admire secrètement son amie. Elle se demande souvent comment on peut être encore aussi belle et joviale quand la vie vous a mis cette claque terrible qu’est la perte de sa moitié, à un moment où elle n’est pas censée arriver. Il y a bien des questions qu’elle aimerait lui poser. Comment elle a appris pour son mari ? Comment elle l’a dit à son fils ? Est-ce qu’elle s’en remettra un jour ? Est-ce qu’on peut s’en remettre ? Pense-t-elle à lui quand elle à la peau d’un homme contre la sienne ? Est-ce qu’on reste amoureuse d’un mort ?
Il s’appelle Niels. Cartable en cuir noir, chemise cintrée en jean clair et pantalon Levi’s foncé, Stan Smith grises aux pieds. Masha est en train de ranger le dernier ouvrage très demandé de Virginie Grimaldi quand elle entend la clochette pour la première fois de la matinée. Elle s’approche.
– Bonjour, si je peux vous aider n’hésitez pas.
De près, elle se dit que son visage lui est familier. Elle ne l’a jamais croisé, ça, elle en est sûre, mais il est le sosie d’une célébrité. Si Léa était là, elle dirait Mais oui, bien sûr c’est… en moins de deux secondes, mais elle n’est pas là. Ses cheveux blonds, ses yeux très bleus, son teint hâlé. Elle se dit aussi que si Léa était là, elle aurait chuchoté au secours comme à chaque fois qu’elle croise un canon, comme elle dit.
– Bonjour, en fait oui, vous allez pouvoir m’aider, mais je ne recherche pas de livre en particulier.
– Ah ? Et qu’est-ce que je peux pour vous alors ?
Il jette un œil vers le fond de la librairie, puis inspire profondément.
– Cannelle ?
– Pardon ?
– L’odeur qui vient du fond, c’est du thé à la cannelle, non ?
Masha est surprise par la sympathie qu’il dégage. Elle a certes tout de suite trouvé du charme au physique de ce parfait inconnu, mais il semble en plus faire partie de ce genre de personnes avec qui on discute comme si on s’était toujours connus.
– Effectivement… je n’en bois pas beaucoup, mais j’adore l’odeur que ça diffuse dans la pièce.
Elle se sent rougir puis trouve la force de vaincre la timidité qui la gagne.
– Mais j’imagine que vous n’êtes pas là pour parler infusion et compagnie. Si ce n’est pas un livre que vous cherchez…
– Exact. Permettez-moi de me présenter, Niels Lazard, je suis journaliste au Alors Lisez ! Magazine. Vous connaissez ?
Masha est navrée, mais elle va devoir lui répondre poliment que non, jamais entendu parler. Elle laisse un ange passer en levant les sourcils, l’air désolée. Il reprend en fouillant dans sa mallette noire. Au même moment, Léa arrive, comme souvent, avec un croissant au beurre pour sa copine. Quand elle passe la porte, elle se bloque totalement et passe son regard de Masha à Niels. Elle bafouille. Puis parcourt Niels en entier sans louper le moindre centimètre carré de ses pieds à ses boucles dorées.
– Heu, je, je repasserai… puis elle repart, la viennoiserie encore à la main.
Ses yeux croisent ceux de Masha derrière la vitrine, elle se pince les lèvres comme on le fait quand on désire quelque chose, ou plutôt quelqu’un. Trente secondes après, le portable de Masha, posé sur le bureau au fond de la pièce, vibre deux fois. Elle est sûre que son amie vient de lui faire un petit commentaire écrit sur le beau blond qu’elle a en face d’elle. Il sort une carte de visite de son portefeuille et la lui tend.
– Écoutez, j’aimerais faire un reportage sur votre librairie. Elle a ce petit côté téléfilm de Noël, comme le village tout entier d’ailleurs, et les gens ont besoin qu’on les pousse à revenir dans ces endroits-là. Le mieux serait que vous me receviez ici, mais à une heure de fermeture. Ça vous dit ?
Masha n’hésite pas une seconde.
– Bien sûr. Le jeudi matin je reste fermée, il n’y a jamais personne, mais je viens toujours travailler pour la paperasse.
– Parfait. Alors à jeudi, 9 heures, ça ira ?
– Ça ira.
Elle le regarde s’éloigner. Son téléphone vibre une nouvelle fois en rappel d’un message reçu non lu. Elle sourit d’avance, puis ouvre le message.
Putain, ma caille, qu’est-ce que The Mentalist fout ici ? Envoie-moi-le à la boulangerie, j’ai un bureau au fond d’une petite pièce moi aussi, je saurai quoi en faire.
Et voilà. Merci Léa. Son visage ne pouvait qu’être familier, il est le sosie ou presque de Simon Baker. En plus grand et fin, sans costume british, mais son visage aux dents blanches parfaitement alignées et ses cheveux ondulés doivent souvent lui valoir le surnom du héros de la série télé.
En déposant ses clés dans la niche de l’entrée, Masha se pose quelques questions ce soir. Le passage de Niels n’a pris que cinq minutes de la journée, et pourtant elle en est chamboulée. On va m’interviewer, moi, elle se dit. Et pour ce qu’il y a de plus important à ses yeux, depuis toujours. La lecture. Mais il y a autre chose. Cet homme. Elle qui ne se retourne que très rarement sur la gent masculine aurait pourtant jeté un coup d’œil, puis un autre, quitte à se contorsionner les cervicales, si elle l’avait croisé dans la rue. Une rareté dans sa vie.
Trois coups à la porte la sortent de ses pensées. À la douceur des chocs du poing contre le bois, elle sait qui est son visiteur. Einstein.
– Salut salut, Masha. Comment vont les affaires ? dit-il en pénétrant la pièce sans attendre d’y être convié.
– Entrez, je vous en prie, elle lui répond, sur le ton de l’humour.
Les deux passionnés se retrouvent rapidement à discuter des derniers bouquins qui cartonnent à Point à la ligne. La p’tite Grimaldi, la Perrin, Musso et Levy, toujours.
Albert touille le thé à la cannelle que Masha vient de lui servir.
– Je m’en vais dans deux jours, ma jolie…
– Vous partez en vacances ?
– On peut dire ça, oui… mon fils Nicolas me demande d’aller garder sa maison le temps de son déplacement professionnel. Trois mois aux États-Unis.
– Il vit à Aubagne, c’est ça ?
– Exact. Bonne mémoire la p’tiote…
– Aubagne, Pagnol. Comment pourrais-je oublier ?
Ils rient puis échangent des banalités qui sont toujours agréables à dire et entendre.
Puis Albert devient plus sérieux. Il pose ses mains sur celles de Masha en la regardant tendrement.
– Tu sais, j’ai tout de suite su que tu serais la bonne personne pour notre librairie. J’ai remarqué dès la première fois que tu y es entrée comme cliente que tu caressais la couverture des livres que tu feuilletais en le remettant à leur place. Je t’ai même vu en ranger si je n’avais pas eu le temps de les replacer au bon endroit. Je suis fier que la vie y continue. Je te remercie pour ça.
Les yeux de Masha s’inondent.
– Merci… vous ne m’aviez jamais dit tout ça, en sept ans…
– Faut croire qu’en devenant un vieux con, je le suis de moins en moins. Enfin… allez, ma p’tite, j’ai une valise à commencer, et un journal à finir. J’espère qu’ils vont pas te…
– Qui ça ? Pas me quoi ?
Il lance un revers de main en l’air.
– Non rien… Oublie ça… Allez, salut salut… on se voit à Noël.
Encore émue, Masha réussit à chuchoter un au revoir qu’Albert n’entend pas. Sa chevelure danse au rythme des marches d’escalier qu’il remonte péniblement.
Anthime.
– Maman m’a dit qu’elle avait croisé le sosie d’un policier de la télé. C’est comme un jumeau, mais c’est pas son frère. C’est juste qu’il a la même tête. Elle m’a dit que c’était le héros de Menthe-Alice, ou un truc comme ça, et que j’étais trop petit pour regarder parce qu’y a des images moches. Je vois pas comment une série qui parle de sirop et du pays des merveilles pourrait me faire peur, mais bon… Je sais pas si quand je serai grand je serai ton sosie, mais maman dit tout le temps que je te ressemble beaucoup. Mais comme tu es mort, je pourrai pas être ton sosie à toi, faut que les deux soient vivants pour que ça marche. Enfin, je pense. J’en sais rien, en fait. Allez faut que je dorme. Y a sport demain matin.
Anthime tourne le dos à la photo de son père. Il se fait une dernière réflexion avant de trouver le sommeil et son regard retourne à l’image en noir et blanc.
– C’est trop dommage que tu sois mort, papa.
Jeudi matin. 8 h 55. Masha est dans le fond de sa boutique depuis dix minutes. Elle se dit qu’elle aurait peut-être dû se maquiller, au moins les yeux, mais il est trop tard. Niels est censé arriver dans les minutes qui viennent. Elle a répété, du moins préparé, les réponses qu’elle va lui donner. Elle s’attend à des questions bateau, celles que les touristes lui posent tout l’été sur la vie de la librairie.
Quand il arrive, à 9 h 10, il toque à la porte vitrée. Elle aperçoit sa silhouette et son cœur accélère légèrement. Ça lui fait ça à chaque fois que quelqu’un arrive à Point à la ligne. Une réaction entre timidité et excitation.
– Bonjour, excusez-moi, je suis un peu en retard, j’ai…
– Bonjour, pas de problème, je suis là depuis cinq minutes seulement. Café ?
– Avec plaisir.
En se retournant pour rejoindre la petite salle du fond, Masha expire lentement en silence comme on le fait lors d’une séance de relaxation. Cet homme a un charme qui ne la laisse pas indifférente, et elle n’a pas l’habitude de gérer cela.
– On peut s’installer ici, enfin, si ça vous convient ? Niels jette rapidement un œil au petit coin bureau, qui sert également de salle de cuisson – une petite plaque gaz à feu unique – et de vestiaire.
– C’est parfait. Ça me rappelle un stage dans une toute petite librairie à Anvers. J’étais en troisième au collège.
– Ah ? Vous êtes Belge ?
Niels hausse les sourcils, surpris par la question. Puis se met à rire en faisant le lien.
– Non, Anvers… pardon c’est de ma faute. C’est la sortie de métro à Montmartre juste à côté de cette librairie. Désolé, réflexe d’ex-Parisien, je me situe aux stations de métro…
Masha rit à son tour.
– Vous habitez Paris ?
– Plus depuis longtemps. Et j’ai habité Lyon aussi, avant de débarquer dans le coin.
Ce petit aparté géographique a la double conséquence de la détendre et de lui donner envie d’en savoir plus sur lui. Mais aujourd’hui, c’est lui qui pose les questions.
– Je ne connais même pas votre prénom, j’ai noté rdv libraire Grignan dans mon agenda.
– Masha.
– Masha ? Tiens… c’est original. Moi c’est Niels, je vous l’ai déjà dit peut-être…
– Oui. Alors, officiellement enchantée, Niels.
Elle lui tend la main. Il la serre délicatement.
Ils s’assoient face à face, une tasse de café fumante chacun posée sur le bureau de chêne verni.
Il commence.
– J’ai préparé quelques questions. Je ne fais pas d’interview classique du genre quelle est la fréquence des visites, etc… OK ?
– OK… à vrai dire je m’attendais exactement à du classique, justement…
– Non, pas avec moi. Autant faire un entretien téléphonique, à ce moment-là. Ou vous envoyez un questionnaire par mail. Moi j’aime aller à la rencontre des gens qui peuvent donner l’envie de lire, ou l’entretenir du moins. Donc, première question. Quel métier feriez-vous si vous n’étiez pas libraire ?
Masha se sent rougir. Elle a le sentiment que cet homme, qu’elle trouve définitivement beau et attirant, s’intéresse à elle. Au même moment, son téléphone sonne, elle s’excuse et se lève pour répondre, au cas
