Erhalten Sie Zugang zu diesem und mehr als 300000 Büchern ab EUR 5,99 monatlich.
Et si les enfers n’étaient pas une légende… mais une réalité enfouie dans les Pyrénées ? Dans la vallée d’Aspe, un tueur rôde. Ses victimes disparaissent sans laisser de traces, semant la terreur dans les villages. Un jeune berger, considéré comme simple d’esprit, prend la fuite aux côtés d’une rescapée. Traqués de toutes parts, ils trouvent refuge dans un chalet isolé, au coeur d’une forêt glaciale. Mais dans la solitude des montagnes, les certitudes vacillent. Et si le véritable danger n’était pas humain ? Entre mythes ancestraux et fractures psychologiques, "La Plutonium" plonge dans les ténèbres de l’âme et brouille la frontière entre folie et réalité.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Éric Dupriez, auteur montois né en janvier 1967, est marié à France Jean. Ils ont deux enfants.
Le couple d'auteurs publie chacun leur premier livre avec l'aide de Colas-Créations asbl en 2020.
Mécanicien du génie civil puis pompier-mécanicien, plongeur et musicien occasionnel, il fait ses premiers pas en tant qu’auteur avec son livre "Manipulable".
Diagnostiqué dyslexique à l'âge de 7 ans, il aura donc fallu le drame de son père pour avoir le déclic d'écrire afin de livrer son message simple et poignant autour de la cybercriminalité dont ce dernier a été victime
Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:
Seitenzahl: 244
Veröffentlichungsjahr: 2025
Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:
LA PLUTONIUM
Tous droits réservés pour tous pays.
Il est interdit, sauf accord préalable et écrit de l’auteur, de reproduire partiellement ou totalement le présent ouvrage, de le stocker dans une banque de données ou de le communiquer au public, sous quelque forme et de quelque manière que ce soit. Le Code de propriété intellectuelle n’autorise que les copies ou reproductions strictement réservées à l’usage privé du copiste et non destinées à une utilisation collective ; il permet également les courtes citations effectuées dans un but d’exemple ou d’illustration.
Dépôt légal : octobre 2025
Bibliothèque royale de Belgique, Bruxelles
D/2025/14.595/18
ISBN : 978-2-39066-116-0
Illustré par Gregory Delepeleere
Éditions du Lion Z’Ailé de Waterloo
Imprimé et relié par Copy Média, Canéjan, France
ERIC DUPRIEZ
LA PLUTONIUM
Thriller
PROLOGUE
Tel un serpent, le col des Pyrénées ondule sur neuf cents kilomètres. Il prend comme point de départ Hendaye côté français, ou Hondarribia côté espagnol. Il arrive au cap de l’Ocell, entre le capCerbère côté français et le cap de Portbou côté espagnol. Selon les légendes, il serait le tombeau bâti par un demi-dieu à l’intention d’une princesse.
Au terme du dixième des douze travaux de son châtiment, Hercule vainquit Géryon, le géant aux trois corps, et lui vola son troupeau de bœufs. Il fut accueilli en héros par le peuple des Bekrydes.
Le roi Bebryx avait une fille nommée Pyrène. Une jolie jeune fille blonde, si belle et si douce qu’elle était courtisée par tous les rois et seigneurs des environs. Aucun d’entre eux ne trouvait grâce aux yeux de la princesse.
Lorsque Bebryx convia Hercule à partager un somptueux festin, Pyrène tomba sous le charme du demi-dieu. Ce fils de Jupiter ne tarda pas à s’en rendre compte. Il revint à la nuit tombante.
Les amants se parlèrent à voix basse. Pyrène demanda à Hercule s’il voulait rester et devenir berger. Ils auraient le plus beau troupeau du pays, il se voyait mener les bêtes en les protégeant des ours et des loups, elle se voyait filer la laine.
Durant tout l’été, Hercule oublia son supplice, folâtrant dans la forêt en compagnie de Pyrène. Les orages de l’automne mirent pourtant un terme à cette période idyllique.
Au premier jour de la saison des feuilles mortes, Hercule attendait sa dulcinée près d’un rocher. Un vol d’oies sauvages attira son attention. Il le vit comme un présage, comme un rappel des douze travaux à accomplir. Il devait reprendre le chemin et se dirigea aussitôt vers l’est, quittant la forêt et la princesse.
Arrivée près du rocher, Pyrène comprit qu’Hercule était parti sans qu’elle ait eu le temps de lui annoncer qu’elle attendait un enfant. Elle l’appela de toutes ses forces, mais il s’était déjà trop éloigné pour l’entendre.
Selon les sources, la légende prend plusieurs tournures. L’une d’elles raconte que Pyrène mit au monde un serpent. Sur un coup de colère, Bebryx chassa sa fille. Elle s’enfuit à travers une forêt peuplée d’ours et de loups, à la recherche de son bien-aimé. Prenant conscience qu’elle ne rattraperait jamais Hercule, elle se coucha sur l’herbe, puis poussa un cri de détresse. Les jours passèrent, elle dépérit, la faim et le froid firent le reste. Pris de remords, le roi somma ses soldats de lui ramener sa fille, mais personne ne retrouva Pyrène.
Ses travaux accomplis, Hercule revint chez les Bekrydes pour demander la main de la princesse à son père. Bebryx lui annonça la triste nouvelle.
Fou de rage, le demi-dieu chercha sans relâche la dépouille de la jeune femme. Il la ramena entre pré-Gaule et Ibérie, puis tua Bebryx et son peuple pour ne pas avoir protégé la princesse. Des jours durant, il amoncela les plus gros rochers de la mer Baléare jusqu’à la mer Cantabrique pour bâtir un tombeau à la hauteur de son amour pour Pyrène.
Avant de rejoindre sa contrée, Hercule prononça quelques mots d’adieu : «Afin que ton nom, ma chère Pyrène, soit conservé à jamais par les hommes qui peupleront cette terre, ces montagnes dans lesquelles tu dors pour l’éternité s’appelleront les Pyrénées.»
Depuis les temps les plus lointains, l’histoire cherche à démontrer que l’humain s’est toujours reposé sur des légendes afin de donner un sens à son existence. Des anges pour les bienfaits, des diables pour les méfaits; des fées pour protéger, des monstres pour détruire; des paradis pour espérer et des enfers pour châtier.
Les monstres et les anges sont-ils vraiment virtuels ou trouvent-ils une raison d’exister à travers nos attitudes et nos cauchemars, nos rêves et nos pensées?
Partie 1
LA PROVIDENCE RÉVÈLE L’ANGE
CHAPITRE 1 : LE FILS DE GUIDO LE FOU
La période de l’estive est terminée. Pierrot, ce jeune marginal juste toléré par des villageois peu enclins à lui adresser la parole, pourrait profiter, comme à l’accoutumée, de cette vieille bicoque à l’écart du village pour passer l’hiver dans des conditions acceptables, jusqu’aux prochaines transhumances. Le logis est à peine salubre, mais le jeune homme s’en est accommodé. Pourtant, contrairement à ce qu’il a envisagé, en ce début du mois de novembre, il retourne étrangement vers les hauts pâturages avec la charge d’une vie sur les bras. Bien que derrière les nuages, le soleil soit encore haut sur sa courbe, il ne faut surtout pas traîner, il est impératif d’arriver à destination avant la tombée du jour.
Pierrot sait que les gens du village recommandent aux jeunes femmes et aux enfants de ne pas s’approcher de lui. Trop de mystères l’entourent et quelques villageois contribuent à faire courir des médisances à son encontre. Bien qu’il soit un enfant du pays, son comportement excessivement introverti le rend peu sociable et jette le doute sur son intégrité mentale. Comme il a disparu pendant presque six ans, certains ragots rapportent qu’il n’a eu aucun contact humain durant cette période. Pourtant, à son retour, son apparence leur a fait bonne impression. Son hygiène semblait correcte et ses vêtements étaient visiblement propres. C’est plutôt son côté taciturne qui a nourri la suspicion d’une vie d’ermite, caché dans les forêts et les roches du tombeau de la déesse Pyrène.
Pierrot est un Aspois de pure source. Il ne se sent vraiment chez lui que dans les hauts pâturages et sur les pics environnants. Son instinct de survie le pousse pour l’heure vers les hauteurs, là où il s’est toujours trouvé une réelle raison de vivre.
Ses chiens : Malya, une patou, jappe comme un chiot et Aragon, un berger pyrénéen, court dans tous les sens comme s’il était à l’affût d’un danger. Pierrot perçoit leur nervosité. Perçoivent-ils, eux aussi, cette menace qui les force à remonter? Il les appelle, leur parle, leur dispense des caresses pour tenter de les rassurer. La tâche est ardue, car ses compagnons à quatre pattes ressentent probablement son propre désarroi. De ce côté de la montagne, ils constituent son unique famille, ils sont les seuls à lui vouer une véritable affection.
Astreint par l’imprévu, précipité par l’urgence des circonstances, ébranlé par l’angoisse en découlant, il n’a pas eu le temps d’emporter le moindre vêtement de rechange ni le moindre livre pour se divertir.
Stimulé par sa crainte, l’esprit de Pierrot est en éveil. Il se demande s’il est comme tous ces solitaires désespérés qui s’en remettent à Dieu pour se donner une raison d’exister, à cet appréciateur ayant entre Ses mains les destins. Celui qui accède ou refuse, Celui qui permet ou interdit, Celui qui décide et a le dernier mot, Celui dont le jugement est ce qu’il se doit d’être. Pierrot se sent perdu. Le seul dieu en qui il ait jamais placé sa confiance, c’est «Jean-Pierre».
Les premières neiges ne devraient pas tarder à arriver. Ils quittent malgré tout la vallée d’Aspe en direction de la frontière espagnole, là, bien haut sur la crête pyrénéenne, par des chemins escarpés. Une pluie battante tombe en averses d’intensité variable, il doit pourtant rejoindre ce refuge composé d’une chambre et d’une pièce de vie, perdu sur le haut de la montagne, à la limite du territoire. Il sait qu’il y trouvera deux lits superposés, quelques draps et des couvertures. Un feu ouvert muni d’une crémaillère lui permettra de se chauffer, de cuisiner et éclairera la pièce. Le propriétaire met un point d’honneur à ce que le peu de randonneurs s’y arrêtant y trouvent quelques ustensiles de cuisine, du produit de vaisselle bio, une trousse de premiers soins, du savon artisanal, des seaux et une grande bassine. Une cahute attenante est même équipée de toilettes sèches. Pour se laver avec une eau suffisamment chaude, ce sera à l’ancienne. La débrouille, Pierrot, ça, il connaît.
La situation de ce refuge, la vue qu’il offre et la quiétude en découlant attirent quelques habitués durant l’été. Ils y passent de bons moments en respectant le lieu. En hiver, en revanche, très peu de randonneurs s’y attardent. Il y a peu de chance que quelqu’un pense à les chercher là-bas.
Une fois déchargé de son fardeau, il n’aura plus beaucoup de temps pour se procurer des provisions avant d’être surpris par l’épaisseur du manteau blanc à cette altitude, mais il n’a pas le choix. Il a bien trop peur des gens du village et encore bien plus des gendarmes. Alors, pour ce faire, ce jeune homme, pas très grand et à la musculature impressionnante, projette de traverser la frontière sur la crête. La vallée espagnole compte quelques commerçants qui ne lui poseront pas beaucoup de questions. Pour eux, il n’est qu’un malheureux à qui la vie n’a pas fait de cadeaux, accablé par ses traumatismes. Trois, voire quatre voyages avec un sac à dos bien rempli lui seront nécessaires pour se procurer assez de provisions. Il devra se nourrir durant quelques jours, peut-être même jusqu’à la fonte printanière, ainsi que ses chiens et cette fille cause de sa fuite, qu’il devine très belle sous la fange qui la recouvre.
Il faut absolument la soigner. Ses bras musclés supportent la charge de son corps inerte. Elle n’est heureusement pas très lourde. Quel âge peut-elle avoir ? Dix-huit, tout au plus vingt ans ? La jeune femme pourra dire à tout le monde qu’il ne lui a fait aucun mal et qu’il a empêché le monstre de la briser et de la déchiqueter. Comme les autres jeunes femmes avant elle.
Une femme endormie, ça ne parle pas. Alors, Pierrot a peur! Peur de la ramener dans cet état au village. Les gens le prendraient pour cette bête féroce sévissant depuis quelques mois dans la région. Il est persuadé qu’il serait poursuivi, chassé en vue d’être abattu, comme le jour où il s’est enfui du village.
Le jeu favori de Pierrot, quand il est seul en montagne, est de fabriquer des tours constituées de petites pierres qu’il abat à distance à l’aide d’un caillou choisi en raison de sa forme, de son poids, de sa prise en main. Sa dextérité s’est affinée au fil du temps, il ajuste sa force à la distance, vise plus haut pour tenir compte de la trajectoire parabolique de l’objet, il en est même venu à estimer la vitesse du vent. Il fait mouche pratiquement chaque fois.
Un homme enragé s’en est pris à cette jeune femme aux longs cheveux probablement blonds. Quelques mèches le laissent à croire, le reste de son corps est souillé de boue et d’excréments. Si Pierrot n’était pas passé par là à ce moment-là, si le comportement de sa chienne ne lui avait pas semblé inhabituel, si Aragon n’avait pas émis un grognement, elle n’aurait eu aucune chance de sortir des griffes de son bourreau.
Le jeune berger aux cheveux foncés un peu en bataille a simplement eu pour but d’éloigner le monstre, mais malgré la distance, la précision de son tir a entraîné des conséquences allant au-delà de ses intentions.
La fille respire, mais demeure inconsciente, son sauveur n’est pas parvenu à la réveiller. Son agresseur l’a probablement droguée ou gavée de médicaments, tout comme les autres malheureuses avant elle ayant succombé aux horribles blessures qu’il leur avait infligées.
Pierrot est sous le choc de ce qu’il vient d’accomplir, mais il est encore plus accablé de connaître l’identité du tueur du Béarn. Il ne comprend pas que cet homme, l’un des rares villageois lui ayant tendu une main secourable, puisse s’être transformé en monstre sanguinaire. Un peu comme dans les contes québécois sur le loup-garou qu’il lisait avec sa mère pour s’amuser à se faire peur, mais en bien pire.
Pierrot a été l’un des premiers suspectés dans cette affaire. Lui, le gardien de troupeau. Lui dont les yeux aux pupilles presque noires pleurent quand une bête se blesse, lui que la vue du sang rebute. Mais bon! Vu son ascendance, il y avait lieu d’avoir des doutes.
Les gendarmes n’ont cependant pas pu trouver la moindre preuve susceptible de l’incriminer. Le juge chargé de cette affaire n’a pu se résoudre à placer en détention un jeune homme de vingt et un ans jugé comme attardé et terrassé par la peur, sur de simples suspicions. Même la pression des habitants des villages du Béarn, craignant qu’une de leurs filles soit sa prochaine victime, n’a pu contrecarrer sa décision.
Dans un premier temps, fuir et se cacher semblait la meilleure solution aux yeux de Pierrot. Sans ça, il est persuadé qu’il serait tué ou jeté en prison, sans ménagement, sans pouvoir s’expliquer. Pour beaucoup de gens de la vallée, il est le coupable idéal, lui, le fils de Guido le fou.
Jamais dégrisé, violent, odieux, malpoli… Guido n’était pas très apprécié dans le village. Tous plaignaient sa femme, sa gentille et jolie femme.
Trop gentille, elle supportait sans sourciller les humeurs de son ivrogne de mari et trop jolie, elle attirait le regard des autres hommes.
Guido les dominait par la peur et le chantage, autant que possible, son enfant et elle, pour éviter de les perdre. S’il estimait qu’elle avait pris trop de temps pour faire les courses, il la frappait, supposant qu’elle avait traîné avec un homme.
Un jour, elle fut effectivement séduite par un commerçant du village qui lui donna la force de le quitter. Elle partit en emmenant sa progéniture.
Guido se mit à boire davantage, devenant au fil des jours de plus en plus hargneux, instable, infréquentable. Un matin, fou de rage, il saisit son fusil de chasse. Il alla au domicile de l’amant, le tua d’abord, puis abattit sa femme, mais il rata son fils. L’adolescent s’enfuit vers les montagnes, ce père aliéné à ses trousses, prêt à le cribler de balles.
Les gendarmes eurent beaucoup de peine à rattraper le meurtrier. Le bougre avait le pied sûr en montagne, il suivait sans trop de peine les traces de son fils. Finalement encerclé, pris au piège, Guido le fou braqua son arme vers un brigadier-chef un peu plus isolé, espérant ainsi se créer un passage pour continuer sa cavale. La riposte ne se fit pas attendre. Chaque gendarme présent tira au moins une balle, aucun d’entre eux n’avait vraiment de scrupule à abattre ce diable.
En dépit des moyens mis en œuvre, les recherches pour retrouver l’adolescent furent vaines. Peu de temps après, les autorités espagnoles informèrent les autorités françaises qu’un couple de bergers de la province de l’Huesca l’avait recueilli.
Par le biais des services sociaux, ils se proposèrent en tant que famille d’accueil. Ils se montrèrent convaincants, cachant habilement leurs intentions. En réalité, des allocations leur seraient attribuées pour s’occuper de Pierrot et il constituerait une main-d’œuvre gratuite appréciable. Si la loi ne les y avait pas obligés, ils ne lui auraient même pas accordé d’aller s’asseoir sur les bancs de l’école. Un jugement chargé de démarches administratives finit par régulariser cette situation.
Quand l’adolescent atteignit l’âge adulte, il quitta cette famille d’accueil qui le traitait en esclave. Il avait une chambre bien aménagée pouvant être montrée aux contrôleurs des services sociaux, mais il dormait le plus souvent dans l’étable en compagnie d’un chiot, un berger des Pyrénées. Bien que les tâches les plus dures et les plus avilissantes de la ferme lui soient attribuées, il trouvait du temps tard dans la soirée pour étudier. Il se montrait malgré tout bon élève, ce qui était de nature à tromper la vigilance des services sociaux. Il trouvait souvent l’évasion dans la lecture. Sa mère et lui lisaient beaucoup ensemble avant que son père la tue. Cette habitude lui est restée, comme une échappatoire, comme un moyen de se souvenir des moments heureux. Une libraire de Formigal, attendrie par son introversion démesurée, lui fournissait gratuitement et régulièrement des ouvrages français et espagnols.
Ses dix-huit ans accomplis, il révéla la vérité à son accompagnateur social sur sa situation avant de se munir d’un maigre paquetage pour rejoindre sa terre d’origine. Des poursuites furent engagées à l’encontre de ses parents d’accueil, mais Pierrot avait pour seul but de les oublier. Il n’attendait rien. Jamais, de loin ou de près, il n’avait pu les considérer comme ses parents de substitution.
Quand il revint sur le territoire français, son compagnon d’étable le suivit. Une chienne de la race des patous avait aussi mis bas à la ferme, elle délaissait le plus jeune chiot de sa portée. Le jeune berger n’eut pas à cœur de l’abandonner à son sort, la petite femelle trouva sa place dans un sac qu’il prit en bandoulière.
Pierrot avait la nostalgie des montagnes du Béarn. Il y avait grandi durant la première partie de son enfance et en connaissait chaque recoin. Il y retrouva bien vite ses repères et sous le regard bienveillant de «Jean-Pierre», il se vit revivre. Ici, le jeune homme se sentit à sa place, comme faisant partie du cadre, appartenant à la terre au même titre que la faune et la flore s’y développant. En Huesca, un herboriste bienveillant lui avait appris le pouvoir des plantes, il pouvait en reconnaître beaucoup et en retirer les bienfaits.
De retour dans sa bourgade originelle, il suscita la méfiance, mais par souci d’humanité, un notable de son village natal lui accorda d’occuper sans loyer une vieille bicoque, à peine salubre, à l’écart du village. En dépit de son côté marginal, les éleveurs le savaient bon berger. L’un d’entre eux lui avait d’abord confié son troupeau, puis, au vu des résultats, d’autres à leur tour le chargèrent de leurs bêtes pour les transhumances et les estives, le jeune homme ayant un don pour trouver les pâturages les plus riches.
Depuis qu’il a obtenu ce travail des bergers, de maigres revenus en résultant permettent à Pierrot de survivre et d’acheter quelques livres. C’est en solitaire, dans la montagne, qu’il trouve un peu de joie de vivre. Sous la protection bienveillante de «Jean-Pierre». Il y consacre du temps pour observer la nature et s’instruire de ce que les livres ont à lui transmettre. Là est la source de sa connaissance du monde, les ouvrages touchant au domaine des sciences, de l’histoire et de la mythologie sont ses préférés.
Pourtant, beaucoup s’en méfient toujours. Encore plus depuis qu’un tueur sévit dans la région, bien qu’il ait déjà été interrogé par les autorités. Pour beaucoup, il est toujours le fils de Guido le fou, les chiens ne font pas des chats. Un danger potentiel pour les filles à marier. Toutes sont éduquées pour le craindre, ne pas lui parler, ne pas l’approcher. Il est cependant beau garçon. Pour le peu qu’il se présente dans un village ou un autre, pour se procurer de la lecture et le minimum pour survivre, son charme n’en laisse aucune indifférente.
L’ascension est difficile et longue avec son sac à dos et cette fille à porter. D’autant que pour avoir les mains libres, la mort dans l’âme, Pierrot a laissé sur place son bâton de pèlerin. Celui qu’il a taillé lui-même dans une branche de merisier en y gravant le prénom de sa mère : Emma. Les larmes aux yeux, il s’est entendu prononcer tout haut :
— Pardon, maman, je reviendrai te chercher, je te le promets.
Il lui a semblé entendre sa voix douce lui répondre :
— Tu es un bon garçon. Occupe-toi d’elle! Tu es son seul espoir.
— Je ferai mon possible, maman, tu seras fière de moi.
En dépit de sa musculature solide et bien formée, en dépit de cette force que lui confère sa jeunesse, cette jeune femme frêle, fine et légère, cette jeune adulte à la croissance encore inaboutie a cependant un poids se faisant accablant au fil du temps. L’ascension est le fruit de trois bonnes heures de marche. De plus, bien que la neige n’ait pas encore fait son apparition, la température est basse, les pluies sont déjà bien froides.
Comme il l’a fait avec les autres filles, le monstre a déchiqueté ses vêtements à coups de cutter avant de la traîner dans une boue puante. Une volonté d’humilier sa victime avant de lui infliger les souffrances atroces censées la mener à la mort.
Sous cette crasse fétide la recouvrant, Pierrot a perçu ses lèvres bleuies et son corps glacé. Alors, il l’a recouverte de sa veste imperméable doublée de peau de mouton. Comme elle avait les jambes et les pieds nus, il a utilisé son pull pour protéger du froid les membres inférieurs de la jeune femme inconsciente. De ce fait, il n’a plus qu’un débardeur et un tee-shirt à manches longues pour se couvrir le torse. Sans traîner, il s’est mis en chemin, accompagné d’Aragon et de Malya, guidé par «Jean-Pierre». Le mouvement est un travail et le travail est source de chaleur, c’est écrit dans les livres de physique.
Il voudrait par moments marquer une pause pour reprendre son souffle, poser sa charge pour soulager un peu les muscles endoloris de son dos et de ses bras, mais ce serait prendre le risque de se refroidir, et perdre du temps. Il veut au plus vite s’occuper de cette jeune femme, la réchauffer, la réveiller, lui redonner vie. Elle est la seule à pouvoir dire aux gens de la vallée qu’il n’est pas le monstre. Pour ça, elle doit sortir de sa léthargie.
Pierrot sait comment soigner un veau, une chèvre, un mouton… mais comment soigner une femme? Elles sont pour lui des êtres si mystérieux, si intimidants qu’il n’a jamais osé les suivre du regard. Elles doivent certainement posséder des pouvoirs n’ayant pas été attribués aux hommes. Son propre père a sombré dans la folie quand il s’en est trouvé séparé. Un homme tombé sous son emprise devient-il inapte à vivre sans elle?
À part sa mère, peu d’entre elles se sont approchées de lui. Pour la première fois, il en porte une dans ses bras, fragile, perdue, en danger… Malgré sa crainte de l’effrayer, jamais il ne pourrait continuer à vivre s’il l’abandonnait à son sort.
Quelque chose lui disait d’agir. Il ne sait pas encore comment, mais il se sent comme le garant de sa survie. Il ne peut pas abandonner cette fille alors qu’il n’a même jamais négligé, ne fût-ce qu’une fois, une brebis blessée.
Le refuge est enfin en ligne de mire. Pierrot est submergé par le doute. N’aurait-il pas été plus judicieux de ramener cette jeune femme au village? Il est de toute façon trop tard pour y retourner. Et puis, c’est ici qu’il se sent en confiance. Il ne se sent jamais perdu dans cette partie de la montagne. Le pic du Midi d’Ossau, celui que les locaux appellent «Jean-Pierre», a toujours constitué son repère. Certains croient en un dieu, lui, il croit en ce pic. C’est en lui qu’il place sa confiance. De là où il prévoit de passer quelques jours d’hiver, il sait qu’il sera sous la protection de «Jean-Pierre», son ami de toujours. Tant qu’il l’aura auprès de lui, il ne sera pas seul face à cette épreuve de plus dans sa vie.
Il l’a commencée avec un père qui ne l’a jamais aimé. Ensuite, il y a eu cette famille espagnole qui l’a recueilli en le traitant plutôt comme un serf. Et, finalement, ce retour au village qui n’a généré que méfiance et antipathie.
Il ne se fait aucune illusion. Cette fille ne l’aimera pas plus que les autres! Par contre, elle se devra de leur dire qu’il n’est pas le monstre du Béarn.
CHAPITRE 2 : PLUS RIEN À COMMANDER
Avant que la protégée de Pierrot soit à son tour sur la liste des victimes, sur les quatre jeunes femmes tombées sous les griffes du monstre depuis le printemps dernier, deux ont succombé. Toutes ont eu les os brisés. Elles ont été affreusement mutilées et décharnées de ces nobles rondeurs caractéristiques du torse des femmes. La bête les a rendues aveugles, sourdes et muettes à l’aide d’un acide dosé au compte-gouttes ayant brûlé cornées, tympans, cochlée, langue et cordes vocales. L’agresseur s’en est pris aussi au sens de l’odorat, des brûlures dans les narines en témoignent. Leurs chairs ont été profondément tailladées sur tout le corps. Même la plus vivante des deux rescapées est incapable de témoigner.
Comme les autres filles, elles ont été retrouvées dans les montagnes par des bergers, sur le territoire français, sur une zone encadrée par le fort du Portalet, le pic d’Ossau, la frontière franco-espagnole et la nationale 134. Les vautours fauves tournent en cercle là où la mort s’installe. Ils attendent patiemment que les âmes s’élèvent pour s’attaquer au festin.
La première fille a été retrouvée à proximité d’un lieu de passage des transhumances, pas vraiment bien cachée. Pour les disparitions suivantes, Monsieur le Maire a sollicité au plus vite les gendarmes en leur accordant de grands moyens. Il s’est occupé d’organiser des battues avec tous les bénévoles disponibles. Les charognards n’ont jamais vraiment eu le temps de se repaître. Seules la deuxième et la quatrième victime ont été retrouvées vivantes. Pour autant qu’il soit encore admis de les considérer comme telles dans un corps aussi délabré.
Étant donné l’état des survivantes, les médecins ont tenté l’impossible, même s’ils s’accordent tous à dire que les séquelles seront irréversibles.
La deuxième victime, Chloé, est dans un coma profond. Elle n’en sortira probablement jamais. Même ses parents ont eu toutes les peines du monde à la reconnaître. Qu’espèrent-ils encore?
Et que dire de l’autre jeune femme? Elle est vivante, l’électroencéphalogramme révèle une activité importante, on détecte sous ses paupières closes des mouvements oculaires. Malgré la dose de calmants, elle semble agitée. Les médecins craignent sa réaction lorsqu’elle découvrira son visage recousu qui affiche le résultat d’accablantes géhennes.
Pour l’heure, personne ne sait dire ce dont elle se souvient. A-t-elle conscience de son état? Comment parviendra-t-elle à s’exprimer avec ce corps privé de quasiment tous ses sens? Une infirmière entre dans sa chambre et vérifie le moniteur. Elle caresse l’avant-bras de sa patiente et tente de la rassurer, mais ne peut s’empêcher de se sentir malhonnête. Quelle sera sa vie, hantée par ses pensées? Des pensées tournées vers son agresseur. Elle ne croit pas si bien dire. Cette agitation est le reflet de ses souvenirs. Le visage de son agresseur lui apparaît clairement. Et dire qu’elle se sentait en confiance à ses côtés! Cet homme jouissant de l’estime de tous! Rien dans son apparence et dans ses attitudes ne pourrait éveiller le moindre soupçon. Personne dans le Béarn ne pourrait s’imaginer qu’il est le monstre que la police recherche depuis des mois. Il est l’expression même de la sympathie, beaucoup le respectent et lui accordent leur confiance.
D’autres filles sont en danger, des étudiantes, comme elle puisque ce sont ces femmes qu’il a ciblées. Elle n’a qu’une hâte, sortir de cette ouate qui l’entoure et crier haut et fort son nom. Elle est loin d’imaginer que le dénoncer ne sera pas si aisé. Elle qui ne commande plus son corps, dont la moelle épinière est endommagée, lui ôtant tout mouvement, et qui n’a plus qu’un sens du toucher très limité. Elle est aveugle, sourde et muette, son corps montre toutefois des signes de réveil.
L’infirmière retire sa main et inspecte son visage. Malgré les pansements, de légers tressautements le parcourent, elle croit y voir une grimace de douleur, les larmes coulent, elle se promet d’en informer le médecin pour qu’il la soulage. Dire qu’elle a le même âge que sa fille! Pauvre enfant, elle est comme un ordinateur dans lequel un programme tourne en permanence, sans clavier ni souris pour le commander et sans écran pour le visualiser.
Perdue dans ses pensées, l’infirmière sursaute en entendant le bruit émis par le monitoring. La tension artérielle de la jeune femme est trop élevée, ses pulsations s’affolent et elle montre des signes de lutte contre le respirateur.
Trente années d’expérience aux soins intensifs lui font comprendre qu’elle se réveille et quelques minutes plus tard, c’est le branle-bas de combat.
La patiente angoisse, elle a l’impression d’étouffer, elle ne voit rien, voudrait crier, mais n’y parvient pas. Malgré la douceur de la voix d’une infirmière, elle ne se calme pas, incapable de l’entendre. Elle se sent manipulée sans comprendre ce qu’on lui veut et ce qu’on lui fait. Devant tant d’incompréhension, le médecin ordonne l’injection d’un léger sédatif. Quelques heures de répit qui permettront à l’équipe de mieux préparer son prochain réveil.
