La Poésie du Temps - Lux Pasquet - E-Book

La Poésie du Temps E-Book

Lux Pasquet

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Beschreibung

Will, 43 ans, est un réalisateur sur le déclin. Depuis l'annonce de sa mort imminente, il ne peut se résigner à déguster ce monde, qu'il semble n'avoir jamais goûté. Un soir, en rentrant de sa promenade habituelle, Will découvre une lettre laissée à son domicile. Que signifient ces mots ? Bientôt, l'artiste comprend. Il n'a plus le temps. Non plus le temps de penser, mais le temps de ne rien faire. Un incroyable voyage l'attend. Rattrapé par ses propres souvenirs, dont il ne sait plus rien, Will se retrouve embarqué dans une course à remonter le temps. L'aventure est sur le point de lui dévoiler une vérité indéchiffrable sur sa vie, et pourtant, une ambiguïté subsiste. Qui est cet homme qui l'accompagne ? Et toi, si ce que tu connais t'avait trompé toute ta vie, laisserais-tu sa chance à l'inconnu ?

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Seitenzahl: 392

Veröffentlichungsjahr: 2022

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À toi, qui me lis dans un souvenir prochain.

« Autant que je puisse en juger, le seul but de l’existence humaine est d’allumer une lumière dans l’obscurité du simple être. »

Carl Gustav Jung (1875-1961)

Sommaire

Première Partie

1 : La fin en approche ?

2 : Retour de promenade

3 : La rencontre des inversés

4 : Un personnage venu d’outre temps

5 : L’Invitation au voyage

6 : Un océan d’amour

7 : L’horreur des temps perdus

8 : L’humain, cet être primitif

9 : Le souvenir des âmes lointaines

Deuxième Partie

10 : Un aller pour la France

11 : Les retrouvailles

12 : Les dieux jumeaux

13 : La maison du sage

14 : La vie d’un héros

15 : Le moment fatidique

16 : Un goût d’abandon

17 : Un soir de vacances

18 : Une tarentelle endiablée

19 : L’heure des vérités

20 : Les raisons du cœur

Troisième Partie

21 : Un revenant du passé

22 : Retour aux pavés beiges

23 : Les fauteuils rouges

24 : Le choc des souvenirs

25 : La fin des réflexions

26 : Affronter la réalité

27 : La pureté des âmes

28 : L’enfer du vide

29 : La rédemption inattendue

30 : La Promesse

31 : Entre la pensée et les sens

32 : La Lettre

33 : Dernière danse pour l’humanité

Epilogue : Le premier jour du reste de ta vie

Première Partie

« Le chant d’un martin-pêcheur s’éveillant de tout son être sur le tronc humide du premier noisetier. Il siffle, il murmure aux coins des feuilles qui servent d’enceintes à son cri. Le ruisseau qui coule doucement sur les cailloux, l’accompagne dans sa partition. Et puis le vent, si frais du matin, souffle et s’égard dans les branches, donnant lieu à la plus tendre des musiques. Ce trio virtuose compose à chaque aube, une nouvelle œuvre qui soutient le lever du jour. Petit à petit les notes parviennent jusqu’au soleil, qui soudain embrasse la poésie de la nature. C’est la beauté qui naît alors. Des cendres de la nuit naquit une nouvelle lumière. Après tout, il n’y a qu’un gros point orange à l’horizon. Et un concerto pour l’accompagner. Mais rien n’est plus simple, rien n’est plus beau. L’art, c’est la nature mon brave. La nature pêche chaque jour dans le puits de mes mots… »

M

1 : La fin en approche ?

Mercredi, 14h14

C’était une belle chambre faite de pierre, de bois et de tissus divers. Une pièce richement décorée par toutes sortes d’ornements. Des antiquités, des affiches de cinéma, des peintures et d’autres objets plus ou moins futiles trônaient un peu partout dans le logement. Il y en avait des dizaines… Mais parmi eux, aucune photo. Aucun dessin d’enfance, aucun objet empli de nostalgie. Dans cette grande pièce, ne dépassait pas le moindre souvenir…

Le passé. Voilà une chose qui n’avait plus sa place ici. Elle ne l’avait plus depuis bien longtemps. Le passé, aussi profond soit-il, était absent de ce lieu. William Luvenis l’avait renié. Il l’avait rejeté, au profit de son propre futur et du temps présent, qu’il avait tout au long de sa vie considérés comme les choses les plus importantes en ce monde. Il s’était concentré sur sa carrière d’artiste, et avait délaissé tout le reste.

Pourtant aujourd’hui, il allait mourir. Il allait périr, et il se sentait affreusement seul… Depuis le début de son existence, il avait toujours songé à ce moment. Il l’avait imaginé de bien des façons. Mais elle était là, la triste vérité. « Will », de son diminutif, allait mourir seul. Dans sa chambre, à l’intérieur de sa villa américaine, dans laquelle il séjournait depuis déjà bien des années. Combien de temps cela faisait depuis qu’il n’était plus retourné dans son pays natal ? Cette si belle France, qui elle aussi devait avoir bien vieilli aujourd’hui. Will avait quarante-cinq ans. Il était atteint par une « terrible » maladie, « incurable », dont il ne se souvenait même plus du nom. Cette dernière était censée lui détruire son cœur, ou plutôt, ses reins, ou peut-être ses poumons... Will ne se souvenait vraiment de rien. Pas même du nom ni des propriétés du syndrome qui allait causer sa fin.

Ainsi, très bientôt, la mort allait frapper à sa porte. C’est donc comme cela qu’il devrait partir. Regrettait-il quelque chose ? Avait-il omis de réaliser un de ses rêves avant de partir ? Peu importe, c’était trop tard. Il allait être confronté à sa propre fin, comme toute personne. Le lendemain, ou peut-être seulement la semaine prochaine (mais un jour en tous cas), toute la presse parlerait de lui. Puis bientôt, l’international serait mis au courant. Et le monde entier aurait pris connaissance de sa mort. La population, ses « fans », se verraient probablement affectés par son départ. Des gens qu’il ne connaissait pas. Et qu’il ne connaîtrait jamais…

À cet instant, Will se tenait, assis sur une chaise, face à l’ouverture que lui offrait la fenêtre de sa chambre. Depuis le lieu où il était, c’est-à-dire sa maison, il avait la chance de posséder la plus belle vue sur la côte Pacifique. Il l’avait tant admirée ces dernières années. Il l’avait observée avec son légendaire « regard inspiré ». Il avait même été jusqu’à réaliser un film sur cette plage ! Celui-ci contait les mésaventures sanglantes d’un serial-killer, avide de meurtres en bordure d’océan. Pendant près de deux heures, nous suivions les aventures burlesques d’une jeune journaliste désespérée, alliée à la police, à la recherche du tueur, pour parvenir à créer l’article de sa vie. « Une œuvre puissante, traitant de l’obsession professionnelle et de la dure loi du milieu journalistique » selon une majorité de critiques, qui lui aura également valu un succès colossal dans les salles de cinéma. À l’époque, même s’il ne s’en rappelait pas, Will avait ressenti de la joie ! Ce qui n’était certainement plus le cas aujourd’hui. Le dernier long-métrage qu’il avait eu l’occasion de réaliser, deux ans auparavant, exposait la vie d’un homme dépressif, à l’existence vide de sens et aux rêves enfouis au fond d’un puits. D’une durée d’une heure trente environ, on avait qualifié le film « d’affreusement rude et de stupidement négatif ». Il est vrai que la mort subite du héros à la fin n’avait pas aidé à redonner de l’espoir aux spectateurs, habitués à voir ce genre d’histoire s’achever de façon « poétique »…

Fixant la côte d’une vilaine grimace, Will gratta l’ongle de son index contre le rebord de la fenêtre. Cela produisit un bruit irritant dans le bois usé. Ce genre de son qui aurait pu paraître désagréable pour la plupart des gens, mais qui pour lui, semblait plaisant. Les choses agaçantes du quotidien, comme racler un ongle sur du bois, faire grincer la craie sur un tableau, râper sa lame de couteau sur la faïence des assiettes… Tout cela détendait Will. Sans pour autant les apprécier, il trouvait que ces petites choses faisaient « passer le temps » ; ne nécessitant ni de vrai effort physique, ni de réflexion protubérante. En vérité, elles l’aidaient simplement à occuper les heures et les minutes qui lui restaient. Will était arrivé à un point de non retour. Un point où il n’appréciait plus rien en ce monde…

C’était triste car toute sa vie, il s’était donné pour sa passion, pour son travail, et pour son image publique. Il avait offert sa vie à l’art. Il la lui avait dédiée. Le souci, c’était que maintenant que son œuvre touchait à sa fin, il ne trouvait pas de bonne manière pour la conclure. Tiens, par exemple, qu’aurait-il bien pu faire à cet instant ? Ecrire un tendre poème d’adieu, telle une belle et noble célébrité au grand cœur ? Mater un bon vieux film de gangster, pour finir sa vie avec quelques sourires vilains ? Discuter avec quelqu’un, même s’il n’écoutait personne, et qu’hormis son infirmière qui venait parfois lui rendre visite, il n’avait personne à qui parler ? Que faire, que faire, que faire…

Il avait toujours été un homme anxieux, stressé, cela dû à son taux de travail élevé. Un homme en quête perpétuelle de perfectionnement. Un homme qui, jusqu’à un certain point, avait toujours visé plus haut. Quelqu’un qui, depuis son adolescence, s’était toujours montré très ambitieux. Mais par-dessus tout, quelqu’un qui en dépit de ses exploits et de ses mérites, semblait n’avoir compris qu’une seule vision de la vie : la sienne.

Car il était ce genre d’humain. Egocentrique. Uniquement captivé par sa réussite personnelle. Délaissant allègrement le bien-être des autres au profit du sien. Il avait fini par adopter cette manière de vivre. Son intérêt primait toujours ; plus haut que les autres ; plus loin que quiconque. Ses petits plaisirs, que le temps avait effacés, restaient malgré leur régulière inexistence une priorité absolue. Son public ? Il le négligeait. Sur scène et au cours des interviews qu’il avait données, il s’était toujours montré comme un valeureux artiste, au langage et aux principes stricts. Mais la vérité était tout autre. Les évènements non médiatisés auxquels il avait participé, ne s’étaient jamais révélés réellement chaleureux. Aux yeux de quelques spectateurs du moins, il avait laissé paraître sa nonchalance et son orgueil. Ceux-ci, par chance, n’avaient jamais lancé de grosses rumeurs sur sa vie…

Chose que l’on aurait pu considérer comme « positive » : ces dernières années semblaient l’avoir écœuré de ce narcissisme ambiant. Lassé de se valoriser par rapport au reste du monde, il avait laissé place au vide complet de son existence, venu s’installer depuis l’annonce de sa maladie…

Se levant de sa chaise avec un petit grognement, il se rendit jusqu’à la porte de sa chambre et l’ouvrit. Dehors, le temps semblait bon. Une petite brise de passage, serpentant entre les bâtiments, sifflant sur le crépi des murs. Un doux soleil, aux rayons blancs, éclatant dans un ciel immaculé. Nous nous trouvions à la mi-février. Le douze pour être exact. A une époque fraîche de l’année. On n’avait pas encore vu de neige. Mais on espérait qu’elle ne saurait tarder…

Sentant une dernière fois l’odeur nauséabonde de la sueur, de l’alcool et de la cigarette émanant sa chambre, Will attrapa sa veste grise, et referma la porte. Il l’enfila, toujours avec quelques grognements. Et dans cette matinée, qui peut-être serait sa dernière ici, il décida pour la première fois depuis plusieurs jours… d’aller marcher un peu.

2 : Retour de promenade

Mercredi, 18h08

Il était dix-huit heures passées. Will rentrait tout juste de sa longue promenade. Aujourd’hui, le soleil n’avait pas pointé le bout de son nez bien longtemps ! Il était venu le saluer, avant de repartir aussitôt, sans prendre la peine de lui dire au revoir ! En haut, il n’y avait eu que nuages et grisaille pour le remplacer. Rien de bien nouveau, en cette triste période hivernale. Los Angeles arborait un visage mélancolique. Plus de festivités interminables après minuit. Plus de chansons et de sorties pressées. Plus d’évènements à passer entre amis… De toutes manières, cela ne changeait pas grand-chose au quotidien de Will. La solitude et la froideur définissaient sa routine.

Détournant ses yeux des flots, l’homme reprit son chemin d’un pas lent, en direction de sa demeure. Il portait sa veste de laine grise sous son bras. En dessous, il était vêtu d’une fine chemise blanche, attachée jusqu’en haut, ainsi que d’un pantalon soyeux couleur de jais. C’était une tenue aux tons aussi distincts que froids. Pas de nuance, rien que du noir et du blanc pour le caractériser. Le pauvre semblait porter le deuil de sa propre vie.

Au niveau de sa tête, on lui notait de beaux yeux concombre, une barbiche mal taillée, ainsi qu’un gros nez retroussé. Il possédait un petit front, souvent plissé, masqué par des cheveux ondulés, à la couleur semblable au goudron de la route qu’il arpentait. Celle-ci, probablement usée par les années, avait quelques fissures par endroits. Des blessures non guéries. Des cicatrices, marquées dans le temps…

Non préoccupé par toutes ces métaphores qui en temps normal auraient pu peupler son esprit, Will fixait ses pieds qui peinaient rien qu’en portant ses élégants godillots. Sans aucun sujet auquel penser, il traçait son chemin, d’une allure lourde, très loin d’être mesurée ! C’était sans doute cela qui lui donnait ses airs d’ivrogne.

Sur ce même chemin, il ne croisa que peu de monde, si ce n’est sa voisine Alma (une scripte au physique peu avantageux), un gosse d’une dizaine d’année qui devait être le fils d’un de ses nombreux voisins, ainsi qu’un octogénaire probablement de passage ici. C’était un quartier très calme, il fallait l’avouer. Les fameuses « soirées hollywoodiennes », qui réunissaient les grands noms des studios, se déroulaient en contrebas, dans des rues où se concentraient des villas d’un luxe indécent, mais où le niveau d’animation devait assourdir à la longue.

Enfin, tandis que le soleil illuminait l’océan de son orange ardent, Will parvint à distinguer sa maison. Cette dernière, ancrée au fond de l’impasse à laquelle conduisait la route, était relativement riche aussi, mais elle gardait néanmoins des proportions équilibrées. L’étincelante pierre blanche avec laquelle elle avait été construite, signifiait que ce n’était pas la villa de n’importe qui. Un certain raffinement y avait été incorporé, ainsi qu’un caractère à l’effigie de son propriétaire. Le paradoxe, c’était qu’aujourd’hui on ne savait plus vraiment à qui appartenait quoi ici. La demeure gardait en elle l’âme envolée de son père, quand celui-ci n’était même plus sûr de posséder la moindre once d’humanité. Quelle différence entre une habitation fantomatique et un esprit vide ? Si l’on n’y prend pas garde, ce sont les matériaux qui finissent par tout récupérer. Ce sont les objets qui achèvent de posséder les êtres. Quelle tragique ironie quand on y songeait !

S’approchant, de son allure pénible, Will fut subitement interpellé par un détail troublant. Le genre de chose que l’on remarque, même avec un esprit vide. La porte de la villa était ouverte.

Accélérant le pas, il remarqua rapidement que les clés se trouvaient à l’intérieur de la serrure. « Qui a bien pu avoir l’idée de fouiller sous le paillasson ? » se dit-il, en ayant pourtant pas l’air si surpris. L’entrée n’avait donc pas été forcée. Quelqu’un avait bien eu la sournoiserie de pénétrer dans son logis, sans le moindre scrupule, après avoir découvert la cachette des clés.

Ressentant soudainement un rare sentiment de peur, Will se précipita à l’intérieur, constata le déplacement bref de quelques objets, et commença prestement à inventorier chaque meuble, à la recherche d’un potentiel vol. Sautillant de coins en coins, il sentit sa respiration s’alourdir. Au fur et à mesure qu’il se fatiguait dans son enquête, il pressait ses gestes. Tout y passait : les tiroirs, les plantes, les oreillers, les pots à crayons… Absolument tout !

S’épuisant à une tâche pour la première fois depuis longtemps, Will parut redécouvrir des endroits oubliés de sa propre maison. Des livres et des objets perdus, tirés de coffres qu’il n’avait plus l’habitude d’ouvrir, parsemaient le sol. Des bouts de papier anciens sur lesquels une multitude de notes étaient inscrites s’étalaient le long des étagères. Pour autant, l’ironie fut de nouveau, car au final, il ne trouva rien, hormis des poussières. Après avoir écumé chaque recoin, il s’assit sur son lit, soulagé. Rien ne semblait avoir été volé. Rien n’avait disparu. En revanche, quelque chose, qu’il n’avait pas vue, avait fait son apparition. Essoufflé, Will tourna plusieurs fois sa tête de chaque côté. C’est alors qu’il aperçut, posée sur le rebord de la fenêtre qui lui servait de point de vue, une lettre. Un sentiment d’excitation lui parcouru le dos. Il l’attrapa d’un mouvement vif. Faite d’un papier ambré à l’agréable odeur de parchemin, elle était pourvue d’un noble cachet rouge, signé de l’imposante lettre « M ».

Will la décacheta le plus vite possible. À l’intérieur, un papier blanc, cette fois-ci, sur lequel étaient écrites cinq phrases courtes, qu’il lut :

« Le présent vous fait souffrir. Le futur vous est incertain. Le passé vous parait si vain. La vie et la mort tourne. Songez à votre existence. »

Interloqué, Will se demanda qui aurait bien pu lui faire parvenir une chose pareille. Il n’avait plus aucune fréquentation, ni de vrais contacts. Aurait-ce été un inconnu ? Sans doute. L’enjeu restait de découvrir qui.

Relisant plusieurs fois le message, Will s’interrogea autant sur la mystérieuse signification des phrases, que sur l’identité de celui ou celle qui avait bien pu lui écrire ceci. Les mots avaient soigneusement été préparés, et l’encre avait été correctement utilisée. Pas une seule lettre ne lui paraissait mal dessinée. Un soin particulier avait donc été apporté à ce curieux avertissement. L’inconnu était-il au courant de la mort qui l’attendait ?

Réfléchissant un instant, Will repensa aux récentes rencontres qu’il avait pu faire au cours des dernières semaines. C’était tout juste la quatrième fois qu’il sortait de chez lui en un mois, et les passants qui l’avaient salué se comptaient sur les doigts d’une main. Listant tout de même ce petit nombre de gens, Will ne trouva rien qui puisse coïncider… Si ce n’est…

Il lui réapparut soudain cet homme. Oui, ce vieux qu’il avait croisé il y a tout juste dix minutes ! Posant la lettre sur le lit, Will sortit par l’entrée et courut comme il ne l’avait plus fait depuis des lustres, à la recherche de l’octogénaire. Dans sa course, plus il réfléchissait, plus il se disait « C’est lui, c’est sûr ! C’est ce salopard de retraité qui m’a joué ce mauvais coup ! ». Trottinant de moins en moins vite alors qu’il descendait la route, Will finit par s’arrêter lorsque, arrivé au niveau des quartiers plus remplis, il fatigua. « Et merde ! » jura-t-il intérieurement, à bout de souffle. « Il s’en sera fallu de peu pour que ce vieux schnock me file entre les doigts ! ». Dépité, l’artiste repartit dans le sens inverse.

Le soir, après avoir pris sa douche (ce qui faisait à présent deux nouvelles choses par rapport aux derniers jours), il s’assit sur son tabouret en face de la fenêtre, alluma une cigarette, et se mit à relire la lettre en fumant. Soufflant sur la belle écriture, il songea au véritable sens de tout ceci. Il était persuadé que l’octogénaire y était pour quelque chose. Mais il n’arrivait pas à savoir, si cela n’était qu’une vilaine plaisanterie, ou bien tout autre chose.

Expirant un peu de fumée par le nez, il toussota en levant la tête. Fixant les flots de ses yeux verts, il crut un moment apercevoir une silhouette similaire à celle de l’homme dans le lointain. Il éteignit les lumières, écrasa sa cigarette dans son cendrier, et laissa la fumée se dissiper par la fenêtre. Il y avait bien quelqu’un sur la plage. Il le savait. Mais il ne voulait pas penser à l’histoire qu’il s’imaginait.

Après s’être brossé (à moitié) les dents, il referma la fenêtre, rabattit la moustiquaire, et partit se coucher. Emmitouflé dans ses draps, il prit la position d’un foetus, et ferma les yeux. Seulement, il ne parvint pas à s’endormir. Les minutes passaient mais il n’y avait toujours rien. Aucun sommeil séduisant. Aucune envie de rêver, ni de cauchemarder. Rien. Mais pourquoi n’y parvenait-il pas ? Au fond de lui, il le savait.

Aujourd’hui, il avait recommencé à sentir son coeur. Il avait recommencé à ressentir des émotions. De la peur, du stress. Des choses enfouies au plus profond de lui. Des choses qu’il avait délaissées, au point même de ne plus vouloir les retrouver. Certes, ce n’était pas celles qui lui manquaient. Et oui, il était très agacé par ce qu’il venait de vivre. Mais quelque chose avait changé. Car il avait inconsciemment été motivé par un but. Celui d’éclaircir l’énigme qui lui avait été posée.

Cette petite histoire avait réussi à le faire réfléchir. Et il en serait de même, pour les journées à venir…

3 : La rencontre des inversés

Vendredi, 11h18

Will avait attendu la journée de vendredi pour ressortir. Il avait ressenti le besoin de méditer sur tout cela ne serait-ce que pour un jour. Au final, il n’avait fait que gratouiller le rebord de sa fenêtre, fumer des cigarettes et recommencer à boire. La petite histoire de mercredi avait été remise au second plan. Néanmoins, ce matin là, il avait eu la curieuse envie d’aller refaire un tour. En partant, il préféra garder ses clés sur lui. Il avait retenu la leçon.

Une fine brise filait le long des rues aujourd’hui. À sa sortie, elle lui caressa tendrement le visage, sans qu’il n’y fasse réellement attention. Il se dirigea instinctivement vers la plage qu’il observait il y a encore deux minutes. Descendant la route qui menait à celle-ci, il remarqua l’absence complète de gens sur son chemin. Il espéra un instant que cela dure. Malheur, lorsqu’il dépassa son petit quartier tranquille, il s’aperçut rapidement que la foule habituelle était déjà bien présente. Râlant muettement, Will traversa la rue où régnait un bruit désagréable, et tenta de se trouver un banc.

Autour de lui, les « classiques » parfums fétides de sueur, de tabac et de pollution parcouraient les rues, là où les agréables senteurs d’eaux de toilettes peinaient à se faire une place. Les gens faisaient leur jogging, fumaient au grand air, ou fusaient à toute vitesse au travail dans leur SUV, laissant dans tous les cas un tas d’odeurs nauséabondes. Coutumier du fait, Will était le premier à sortir ses cigarettes à l’extérieur de chez lui. Ces arômes déplaisants ne le gênaient pas. Sans parler de la sueur (qui pouvait à la rigueur l’irriter légèrement), il considérait tout cela comme « naturel », et « normal ». Le monde aurait pu être peuplé de gaz en tout genre, que le nombriliste qu’il était ne se serait même pas inquiété pour l’environnement !

Marchant calmement, sans direction précise, l’artiste finit par se trouver un banc. Celui-ci, face à l’océan, lui parut correct. Aucun ivrogne ne semblait y avoir dormi, encore moins un sans-abri ! S’asseyant, il écrasa allègrement sa cigarette sur le côté de l’assise, en crachant une dernière dose de fumée. Aucun son, aucune odeur, aucun bruit ne l’atteignait ; hormis celui des vagues sur le rivage. Il admirait la vue, cette étendue infinie de cyan. Cet océan à la nature si fascinante. Ce paysage si apaisant…

Lorsqu’il sortait comme cela, les demandes d’autographes et de selfies se faisaient rares. La première raison à ceci était qu’il n’avait plus fait d’apparition publique depuis un bon bout de temps, et qu’il aurait été un peu difficile de le reconnaître dans cet état. La seconde, était que la période de la journée n’était pas propice à cela. En effet, au cours de ses allers et venues, Will avait appris à quelles heures de la journée les envies des gens variaient. Le matin, il n’y avait pas de risque ! La plupart des gens travaillait, ou au pire, quelques uns sortaient comme lui pour s’évader. Tout le contraire d’une fin d’après-midi où il aurait été bien plus aisé de quémander toute sorte de chose à une vedette sortant se promener. Quoiqu‘à cette heure, en fin de matinée, les ennuis pouvaient déjà commencer…

Will sentit soudain une main se poser sur son épaule.

— William Luvenis ?

Il se retourna. C’était un adolescent en fin de puberté, auquel il n’aurait pas donné plus de dix-sept ans.

— Hmmm oui c’est moi, répondit-il en anglais d’un ton las.

— Oh comme je suis heureux de vous rencontrer monsieur ! s’exclama le gosse. Je suis l’un de vos plus grands fans ! J’ai essayé de vous joindre de nombreuses fois vous savez ? Et j’ai vu absolument tous vos films au cinéma ! « The Tearsbook », « Love is a Fantasy », « Cry In The City », qui m’avait semblé un peu bizarre sur la fin mais qu’importe ! Ou encore « Lost John » qui m’avait même un peu fait pleurer… Oh mais j’oubliais, mon préféré reste bien évidemment « Dead People on Ocean », un vrai chef-d’œuvre celui-là !

— Bon, très bien, d’accord, j’ai compris, tu aimes mon travail et j’en suis ravi ! Mais pourrais-tu m’expliquer par quels motifs tu te sens en droit de venir me taper la discute. Hein ?

L’adolescent se tut.

— J’entends rien ? tonna Will.

— Excusez-moi monsieur, balbutia l’enfant d’une voix fragile, je voulais simplement vous demander un autographe sur mon DVD, mais je pense que je vais plutôt vous laisser. Pardonnez mon dérangement…

— En voilà une bonne décision ! Parce que moi je vais te dire gamin : des autographes j’en signe tous les jours, mentit-il avec arrogance, des photos, des machins… des morveux comme toi qui me demandent ce genre de choses, j’en croise à longueur de journée ! Alors au lieu de faire une fixette sur mon boulot, tu pourrais peut-être aussi t’intéresser à la désespérante tâche que nous, artistes, avons à porter, qui est de signer des vieilleries pour des rejetons même pas sortis de la puberté. Qui plus est : qui osent venir nous importuner lors de nos moments d’apaisement privés ! C’est un niveau d’insolence que j’ai beaucoup de mal à tolérer figure toi ! Alors apprends à te remettre en question avant de venir me faire chier avec ton DVD et ton stylo !

Un français n’aurait rien compris tellement il débitait vite. Mais dans tous les cas, il lançait ses paroles dans le vent, car l’adolescent avait déjà décampé.

Retournant son regard vers les flots, il fit exprès d’afficher un visage contrarié pour les passants qui l’observaient. Par la suite, il ressortit une nouvelle cigarette, la mit dans sa bouche, ferma les yeux, et leva sa tête vers le ciel en soufflant. Toussotant, il remit son cou droit et reprit son air nonchalant. « Qu’est ce qu’ils peuvent être chiants à cette heure… » pensa-t il. Décidément, Will n’avait plus du tout l’esprit clair…

Alors que sa tête se vidait petit à petit, Will repensa à l’affaire de ce mercredi. La lettre était toujours froissée dans sa poche de pantalon. Glissant ses doigts sales à l’intérieur de celle-ci, il ressortit la feuille ambrée, la défroissa, avant de l’aplatir sur ses jambes. Relisant le message plusieurs fois, il ne remarqua même pas qu’entre le moment où il avait hurlé et maintenant, un homme louche avait eu le temps de s’approcher et de s’asseoir sur le banc voisin. Celui-ci, vêtu de noir de la tête au pied, malgré une soyeuse chemise écarlate, portait une élégante paire de solaires ainsi qu’une très jolie canne ébène. Cette dernière, collée à sa main droite, était pourvue d’une extrémité en argent, en forme de tête de loup. D’un point de vue général, l’homme semblait riche.

Fatigué de chercher, Will chiffonna la lettre et la jeta en direction de la poubelle (dans laquelle elle n’atterrit pas). L’homme sur le côté fixa le papier en haussant les épaules. Il y eut un long moment de calme sans que les deux hommes ne se préoccupent des actions de l’autre. Will venait d’avaler un surplus de médicament contre la migraine, tandis que le mystérieux homme en noir avait découvert son visage de ses lunettes de soleil. Pendant un temps, il n’y eut plus que le bruit des vagues pour rythmer les mouvements de chacun. Pendant un court instant, les hommes furent seuls dans leur monde. Quand subitement…

— Je croyais pourtant vous avoir laissé une note indiquant une rencontre aux alentours de huit heures. Vous n’êtes pas très ponctuel.

Choqué, Will se détourna de l’océan. Ayant compris qu’on lui parlait, il rétorqua d’un ton sec :

— Je vous demande pardon ?

L’homme rit. Il retira son chapeau, se leva de son banc et déclara chaleureusement en tendant sa main :

— Enchanté, mon nom est Morgan Nix.

4 : Un personnage venu d’outre temps

Vendredi, 12h07

C’était une énorme fourberie.

— Vous !

Pour une fois, Will n’eut aucun mal à reconnaître l’homme qui se trouvait face à lui. Ce n’était nul autre que l’individu qu’il soupçonnait d’avoir fait intrusion dans sa villa. Sa tenue était la même que l’autre jour. Composée de noir pour les trois quarts, elle était très élégante. Cependant il n’avait pas remarqué la splendide canne à tête de loup l’autre jour. Était-ce une nouveauté ? Peu importe… Sans son chapeau et ses lunettes, l’homme dévoilait un visage abîmé. Des rides parsemaient son front. Quant à ses joues, elles semblaient s’être creusées au fil des années. Au centre, un nez busqué prenait place, ainsi que deux discrètes lèvres mauves. Plus haut, on en concluait que ses iris étaient d’un gris aussi profond que celui des nuages en temps de pluie, et que ses yeux ne devaient globalement pas se reposer souvent à cause des cernes qui les entouraient. Le vieil homme aussi semblait en fin de vie.

Will resta figé. À première vue, l’homme paraissait inoffensif. Une aura d’une intense douceur se dégageait de lui. Une aura qu’il n’avait pas l’habitude de sentir. Quelque chose de complètement étrange et inhabituel…mais en même temps si bon.

— Eh bien, vous ne me serrez pas la main ?

Will s’exécuta avec un visage grimaçant.

— Est-ce que je peux sav… commença t’il.

— La question Monsieur Luvenis n’est pas de savoir mais de comprendre, le coupa-t-il directement. Quelqu’un qui se contente d’apprendre quelque chose sans en approfondir les aspects est un idiot. Vous devriez le « savoir », ça ! Mais qu’importe, ceci n’est peut-être que la preuve que le temps a affecté vos compétences en matière d’érudition.

Surpris que quelqu’un ose lui faire la morale, Will hésita à se lever pour gronder le vieillard.

— Enfin, ce n’est pas que je n’apprécie pas vous donner des leçons, mais nous n’avons pas une minute à perdre, levez-vous !

Une nouvelle fois, Will obéit. L’homme avait comme un effet de dominance inhabituelle sur lui.

— J’aimerais tout de même que vous m’apportiez quelques éclaircissements si cela ne vous gêne pas. C’est bien vous qui avez déposé cette lettre après vous être introduit dans mon domicile ? déclara-t il en montrant le papier du doigt, tandis que le vieux avait déjà commencé à marcher.

— Oui, et je vous l’ai dit, vous êtes en retard, répondit le vieillard sans se préoccuper réellement des questions de son interlocuteur.

— Et pourrais-je avoir le loisir de « comprendre » le motif de cette subite intrusion ? Je pourrais vous signaler aux autorités ! Et au vu de mon statut, je pense qu’ils n’hésiteraient pas à vous jeter au trou !

— Oh oui, mais vous ne le ferez pas, pas vrai ? rétorqua l’homme. Vous avez en vous bien trop de paresse, et trop peu d’audace pour poursuivre de telles actions. Et si vous souhaitez à tout prix connaître les impérieux motifs de ma brusque visite, qui ma foi vous aura tout de même permise de retrouver un brin de votre passé…

Il se retourna et fixa Will avec un regard tendre et un très large sourire.

— Sachez seulement que je suis là pour vous aider.

Surpris, Will répliqua instinctivement :

— Et, qu’est ce qui vous fait dire que j’ai besoin d’aide ?

— Des sources m’affirment que le temps vous est compté, William… répondit Morgan en se retournant.

— Mais, qui, quoi ? balbutia Will.

— Que diriez-vous de recompter les jours ? Les vôtres en prime, ajouta-t-il d’un ton enjoué.

Will était déboussolé. Que signifiait toute cette mascarade ? Qu’est ce que cet homme voulait lui faire comprendre ? Pourquoi s’incrustait-il de la sorte dans sa vie privée ?

— Vous m’avez tout l’air perdu William, lança l’homme qui sentait un profond combat interne dans l’esprit de son compagnon de marche.

Ce dernier était à la fois gêné et irrité.

— Comment ne pas l’être… grommela-t-il.

Morgan se retourna une nouvelle fois, s’approcha de Will, et lui prit les deux mains.

— Will, lui dit-il calmement en employant son diminutif de manière à l’apaiser, je crois ne pas me tromper en affirmant que vous n’aimez plus ce que vous êtes, ni ce que vous faites. Il est temps de remédier à cela…

— Qui êtes-vous ?

— Assez de questions, acheva Morgan d’un ton vif en se retournant derechef. Ne cherchez pas à embobiner cette affaire. Si je suis ici, c’est pour une seule chose : vous redonner le goût de la vie !

— De quoi vous mêlez-vous ? reprit Will. Ma vie ne concerne que moi…

— Et, pourtant, vous paraissez l’avoir oubliée monsieur Luvenis. La dite « essence » même de votre propre existence. Vous n’aimez plus votre vie. Vos passe-temps n’ont plus d’importance et vous attendez patiemment l’arrivée de votre déchéance comme un vieux fruit moisi tombé d’un arbre attendant d’être englouti par les vers. Vos souvenirs même vous ont lâché ! Vous n’avez plus rien à quoi vous raccrocher ! Oui William je suis au courant de tout. Cependant, tout n’est pas perdu. La solution c’est de…

— Assez vous aussi ! ragea Will.

Morgan se tut. Will, bien qu’il s’efforce de le cacher, se trouvait affecté par toutes ces paroles.

— Comment savez vous tout cela ? demanda-t-il en toussant.

— Dans une chambre où s’empilent les boîtes de médicaments, les paquets de cigarettes et un bazar d’alcool en tous genres, il est facile de supposer que vous souffrez d’un état dépressif Monsieur Luvenis. Je sais que la vie d’artiste est compliquée mais tout de même… Vous hurlez sur des enfants qui vous admirent. Vous ne respectez plus aucune émotion. Les vôtres, comme celles des autres. Vous n’avez d’empathie pour rien ni personne, y compris vous-même ! Vous négligez vos besoins, et ne vous alimentez que de tabac et de produits néfastes. Vous ne faites plus rien dans le monde extérieur, si ce n’est ces promenades, que vous passez sans les apprécier. Et surtout, vous ne vous souvenez de rien… Vous êtes vide mon pauvre Will. Cela fait plusieurs semaines que je vous observe discrètement. Que je vous suis en contemplant avec pessimisme votre état se dégrader au fil du temps. Cela a été rude de vous espionner sans rien faire pendant tout ce temps. D’ailleurs, nous avons eu l’occasion de nous croiser un bon nombre de fois au cours de vos petites sorties. Mais encore une fois, vous ne devez pas vous en souvenir…

Métaphoriquement, ces paroles étaient comme la gifle de toutes les vérités. Celles qui éclatent au grand jour, qui frappent, qui agressent… Et par conséquent, qu’on a du mal à accepter.

Incapable d’articuler quoique ce soit, Will n’entendait même plus le bruit des vagues. D’autre part, il ne savait que dire.

— Asseyez-vous Will, asseyez-vous, lui conseilla Morgan en l’amenant jusqu’à un banc.

Will s’assit mécaniquement sur le banc. Les yeux fixés sur la plage, il resta muet durant un long moment. Au fond, il était extrêmement concentré. Sérieux comme il ne l’avait plus été depuis longtemps. Pour la seconde fois en une semaine, Will s’inquiétait…

Il était treize heures et l’on se trouvait pile dans les heures où les gens étaient de sortie. Plus haut, les clients des restaurants abondaient. Les bars côtiers étaient très prisés. Dans cette atmosphère bruyante, peu de gens venaient se détendre pour observer la plage. Néanmoins, deux hommes, Will et Morgan, fixaient intensément le paysage face à eux. Comme « coupés du monde ». Au cœur d’une profonde méditation pour l’un, et d’une attente stoïque pour l’autre.

Lorsque Will eut fini de digérer et spéculer sur ces révélations, il croisa les bras, rabattit sa colonne vertébrale contre le dossier du banc, et demanda d’un léger soupir :

— Que proposez-vous ?

Morgan esquissa un petit rictus.

— Levez-vous, murmura-t-il. Il y a beaucoup de choses à « comprendre » dans ce que je vais vous expliquer.

5 : L’Invitation au voyage

Vendredi, 13h04

— Tout d’abord, débuta Morgan, je vous prie d’entendre sans mépris la nature des faits que je vais vous énoncer. Certains pourront vous paraître suspects, invraisemblables, voire carrément extravagants ; mais il est très important que vous m’écoutiez et que vous suiviez attentivement mes instructions.

— Vous avez mon attention, répondit Will, en baillant et avançant d’un pas lourd.

— Très bien. Voilà l’idée : comme j’ai commencé à vous l’expliquer toute à l’heure, il est temps pour vous de retrouver vos moments passés. Pas ceux datant d’un, deux, trois ou même cinq ans. Non, je parle de souvenirs bien plus profonds. Ancrés au cœur d’un lointain vécu. Des choses que vous avez oubliées.

— Ah oui, et comment comptez vous faire cela ?

Morgan eut un petit rire. Il se tourna vers Will, et lui dit de son air innocent :

— Eh bien, par le biais du voyage dans le temps, mon ami.

L’artiste eut un haut le cœur. Il songea subitement à tout ce qui venait de se passer. Cet homme, inconnu, qui affirmait vouloir l’aider, après avoir vraisemblablement identifié un « mal-être » chez lui. Cette histoire de pistage et d’espionnage hebdomadaires. Ces longues phrases minutieusement construites… Tout cela pour une histoire invraisemblable de « voyage dans le temps » ?

— Non mais vous vous prenez pour qui au juste ? lança Will en reculant, avec la dérangeante sensation de s’être fait embobiner.

— Will, vous venez de promettre…

— Ça suffit, je n’ai pas que ça à faire d’écouter les conseils d’un vieux fou !

Sans un mot de plus, Will repartit en marche arrière, résigné à ne plus jamais croiser ce « Morgan ». Filant à toute allure, il ne savait maintenant plus quoi penser. Il avait réussi à se faire berner par un octogénaire ! Un peu plus, et il aurait…

Tandis qu’il traversait la rue, une voiture passa. Il n’eut même pas le temps de la voir. Par instinct, il donna un vilain coup sur le devant de la bagnole, qui « par chance », freina juste à temps. De l’intérieur, un conducteur aux allures de colosse sortit :

— Non mais ça va pas, t’as un problème connard ! hurla t-il. Mate un peu l’état de ma caisse maintenant sale enfoiré !

En effet, une partie de la face avant était complètement cabossée. De son côté, Will était tétanisé.

— Eh oh, j’te cause là, tapette ! C’est quoi ton problème ? Tu m’entends pas, c’est ça ? lança t-il en poussant Will cette fois-ci.

Ce dernier était bien trop tétanisé pour répondre. Cela faisait longtemps qu’il n’avait pas été confronté à ce genre situation. Bien trop longtemps même...

— Eh, mais attends, poursuivit le colosse d’une voix maligne, j’t’ai déjà vu toi. Oui, t’es le gars qui fait des films, pas vrai ? Le p’tit con qui préfère rester glander bien sagement chez lui au lieu de se salir les mains ?

« Eh merde…» Pensa Will, qui se tenait toujours en plein milieu de la route, entouré de la foule qui était venue assister au dialogue.

— Eh, mais regardez, c’est William Luvenis ! cria soudain un jeune dans le fond.

Ces paroles lancèrent une série d’affolements, de cris et de rires de la part du public alentour. Après cela, tout le monde commença à vouloir s’approcher de la vedette. Puis bientôt, tout le monde eut l’envie mal élevée de sortir son téléphone pour prendre en photo l’individu gêné. Encouragé par le conducteur robuste à l’esprit limité, ce fut le début d’une humiliation mémorable pour Will qui, prit d’assaut par les civils et aveuglé par tout un tas de flashs, n’eut même pas la force de s’échapper.

Tandis qu’il se faisait capturer numériquement partout autour de lui, quelqu’un fendit la foule. C’était Morgan. Le vieil homme avait franchi les montagnes de gens, et se trouvait à présent au côté de Will pour intervenir.

— Bougez d’ici vous tous ! envoya t-il d’une voix portante. Bougez vous dis-je ! Bougez !

Son message sembla ralentir une bonne partie des civils, qui cessèrent de capturer le visage embarrassé de la star. Il répéta son ordre un bon nombre de fois, de façon à ce que l’ensemble de la foule soit écarté. Une fois cette partie des gens « dégagée », il vint à la rencontre du conducteur et déclara d’une voix cette fois-ci douce et décontractée :

— Bonjour cher monsieur, je m’appelle Morgan Nix et je suis le majordome de Sir Luvenis ici présent, dit-il en désignant le pauvre Will qui lui n’arrivait même plus à prononcer le moindre mot. Comme vous l’avez probablement remarqué, Monsieur est un peu « tête en l’air » ces temps-ci. Mais, voyez-vous, c’est à cause…

Morgan s’approcha du colosse intrigué pour se montrer plus discret.

— … C’est à cause de ses mots d’estomac, finit-il. Disons qu’avec son transit perturbé, il lui arrive d’avoir quelques « remontées », qui elles ont le don d’embrouiller légèrement son esprit…

— Mais qu’est ce que j’en ai à foutre de ses problèmes de bid’ à votre gars moi ? répliqua vulgairement le conducteur en allumant une cigarette.

— Hein ? réagit Will.

— Mais, comprenez, renchérit le vieil homme, ce n’est pas facile non plus pour lui, de supporter, ces « pics » qui brouillent son esprit tout en lui donnant des envies de…

— Ou là, mais attendez ! le coupa le conducteur en s’approchant pour murmurer à l’oreille du vieil homme. Vous êtes sincèrement en train de me dire que ce gars, dit-il en le pointant du doigt, l’une des étoiles les plus connues d’Hollywood, qui se trouve juste devant moi, a actuellement une énorme envie de… ?

— Eh bien… oui, je crois bien ! répondit Morgan avec un sourire gêné.

L’homme cracha sa fumée, toussa, s’adossa au dos de sa voiture et pouffa d’un rire étranglé.

Alors qu’il le voyait ne pas pouvoir s’arrêter, Morgan se mit à glousser aussi pour donner du sens à son ingénieux mensonge. Will, de son côté, ne comprenait absolument rien à la scène qui se déroulait sous ses yeux. Toujours à moitié éclipsé dans sa paralysie, il avait du mal à intégrer la grossière « farce salvatrice » que venait de lui faire le vieil homme.

— Si vous me le permettez, lança Morgan sans cesser de rire, je vais de ce pas ramener Monsieur Luvenis chez lui, pour qu’il puisse répondre à ses « besoins pressants ».

— Allez-y M’sieur le majordome, répondit l’autre, toujours au cœur de son interminable hilarité.

Morgan prit Will par le bras, et l’emmena avec lui promptement.

— Je peux savoir ce que vous lui avez raconté au juste ? demanda celui-ci.

— Oh eh bien, disons que…

— Eh ! lança le conducteur derrière eux.

Ils firent volte-face. Durant un instant, tous deux craignirent qu’ils n’aient encore besoin de se confronter à cette immense brute. Au lieu de cela, l’homme fit signe à Morgan et lui dit :

— Dites M’sieur le majordome, pensez-vous qu’il serait possible que j’rapporte la petite aventure d’aujourd’hui aux médias ? Vous savez, les gens parlent pas mal de votre type ces temps-ci, et de son état bizarre. Ils se posent des questions. La thune que j’me ferais en rapportant vos infos à la presse compenserait pt’être l’accident que ce pauv’ mec a causé à ma bagnole ?

Morgan réfléchit un instant. William le regarda, inquiet.

— Faites donc haha ! répondit le vieux d’un air espiègle. Je suppose que l’on peut juger cela comme un « juste compromis ».

Les deux hommes éclatèrent de rire.

Will pour sa part, ne se doutait toujours pas de la vilaine galéjade qu’on venait de lui faire…

~

Ils s’étaient posés un peu plus loin, toujours en bordure de plage.

— Bon, êtes-vous prêt à m’écouter à présent ?

— Je crois que je n’ai surtout pas le choix. Vous et vos histoires de voyages dans le temps semblez vouloir me poursuivre…

— Oh mais ce ne sont pas des histoires Monsieur Luvenis…

Et ça recommence.

— Par ailleurs, je peux vous en donner la preuve !

Levant les yeux vers son interlocuteur, Will répliqua d’un ton emprunt de défi :

— Donnez-la.

Le vieux sourit. Il partit marcher à quelques mètres de Will, en farfouillant dans ses poches.

— Combien d’années me donneriez-vous Will ? lui lança-t-il.

— Je vous demande pardon ? répondit ce dernier, qui n’avait pas entendu la question.

— Quel est mon âge d’après vous ?

Will réfléchit.

— J’aurais tendance à dire que vous vous situez autour des quatre-vingt-six ans, proposa-t-il.

— Vous avez tout bon ! C’est précisément mon âge.

Content d’avoir trouvé la bonne réponse, Will ne demeurait pas moins en attente de la preuve promise.

— Et, concernant cette preuve…commença-t-il.

Morgan lui lança sans prévenir un petit portefeuille châtaigne, qu’il saisit de justesse.

— Vous y trouverez ma carte d’identité, déclara-t-il d’un ton étonnamment enjoué.

Curieux, Will ouvrit le portefeuille et chercha la carte jusqu’à la trouver. Celle-ci avait une apparence crasseuse et usée, mais heureusement les écritures y étaient encore bien lisibles.

Arpentant de ses yeux le petit objet, Will découvrit tout d’abord un Monsieur Nix d’une beauté enfouie sur la photo d’identité : un visage aux traits fins, des yeux pétillants, un sourire charmeur ainsi que de beaux cheveux bruns, épais et bouclés. Par la suite, Will apprit que le vieil homme était de nationalité française comme lui ; ce qui ne l’étonnait guère au vu de la langue qu’il avait utilisée dans sa lettre, qu’il avait un poids et une taille corrects pour l’époque, ou encore…

Son regard se stoppa sur une information. Le choc fut tel qu’il ressentit le besoin de la relire à voix haute : « Né le 2 Juin 1968. »

— Qu’est ce que cela veut dire ? demanda-t-il sans même regarder Morgan. Comment est-ce possible ?

— Le voyage dans le temps, mon cher Will. En voilà la raison. J’ai réellement quatre-vingt-six ans, et je suis réellement né en 1968. Cependant, au travers de ces chiffres, j’ai voyagé ! J’ai passé ma vie à diverses époques. Dans l’Amérique des années 70, comme dans l’Italie d’après-guerre, ou encore la France de ces derniers temps. J’ai vieilli à des époques où je n’étais même pas né. Grâce à des rencontres, des hommes et des femmes et plein d’autres avec qui j’ai eu l’immense chance de faire connaissance. Des gens qui m’ont ouvert les portes de leur mémoire. À travers leurs souvenirs, je me suis construit non pas « un », mais « des » passés. Des années que j’ai vécues partout. Pendant qu’un Moi vivait en 1984 ses premiers émois amoureux dans un Paris disco, un autre Moi vivait la même année, des temps paisibles au Chili, pour passer la crise de la quarantaine... Et c’est ainsi que j’ai vécu toute ma vie Monsieur Luvenis. En voyageant ! En découvrant le monde et les gens. En apportant mon aide aux plus démunis.

— Mais, « Comment » ? reprit Will. Comment, avez-vous réussi ? Quels ont été les moyens de ces voyages ? Je veux l’entendre.

— Vous me paraissez avoir un subit intérêt pour mes « histoires », petit Willou…

— Ne m’appelez pas comme ça ! s’offusqua celui-ci en rendant la carte à son propriétaire.

Morgan la récupéra. Il la rangea et effectua ensuite une curieuse expérience.

Tout d’abord, il leva son élégante canne au niveau de ses yeux. Il y tourna trois fois le pommeau d’argent, et comme dans un mécanisme complexe, l’extrémité en forme de loup sauta, laissant un trou béant dans la canne. Morgan passa ses doigts à l’intérieur, et pencha l’objet, avec semblait-il, l’objectif d’en faire tomber quelque chose. Une poignée de secondes plus tard, il se tenait avec un petit morceau de parchemin dans sa main droite. Will était surpris car celui-ci était de couleur or. Non pas jaune, comme il aurait pu se trouver après un certain temps passé à macérer dans la canne, mais bien de la même couleur des pièces que convoitent les corsaires dans les films de pirate.