La pomme - Aaroon . - E-Book

La pomme E-Book

Aaroon .

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"Il aimait courir... Il courut, courut, prit de l'élan, nous surpassa. Dans son triomphe enivrant, il pensa pouvoir s'envoler, se détacher des dernières ficelles de la pesanteur. Il se projeta dans les airs, vécut pleinement son instant de gloire, une seconde de liberté, avant la chute, avant de s'abattre contre le sol, le nez en premier... Ce jour-là, dans sa chute, Naël se cassa le nez, brisa le nid de l'orgueil; mais son orgueil, lui, s'en tira plus endurci, à jamais immunisé, et élut pour emblème un nez busqué." Naël est du genre à choisir la liberté, courir loin devant et ne jamais regarder en arrière ; mais depuis le Black-out, il est démoli. Le silence d'ADA a mis le sort du jeune homme et de l'Humanité toute entière en suspens. Naël se sent désarmé et décide d'aller chercher de l'aide auprès de son ami d'enfance, Ali, qu'il perdu de vue depuis des années. La pomme est un roman d'anticipation éminemment actuel : tour à tour manifeste féministe, mise en garde contre les ravages des radicalismes, pamphlet anticapitaliste, ode à la jeunesse, à la famille et à l'amitié... Dans ce premier roman inventif et incisif, l'auteur nous livre à coups de hashtags et de poésie, une vision du monde sans concession, qui effraie autant qu'elle donne de l'espoir. De Beyrouth à Paris, partez à la découverte d'ADA et de son monde aux côtés de Naël et Ali, héros aussi différents qu'attachants.

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Seitenzahl: 340

Veröffentlichungsjahr: 2019

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À ma mère.

Table des matières

La promesse

La marionnette

Le Cercle

Les ennemis de Dieu

L’élan

Ada

Le baiser

Le bouffon d’Afrique

L’envol

Le septième continent

L’Aigle

La demoiselle de Pierrefitte

La chute

Lilly

Le livre de Judith

Se relever

Madame Bonnin

Lettres à Dieu

Ange gardien

L’éternel retour

I

La promesse

La marionnette

Il aimait courir. Il était léger, grand, maigre, efflanqué. Un échalas ! Il courait vite. Ses sandales en plastique jaunâtre martelaient le sol et traînaient un nuage de poussière. À chaque pas, il plantait le pied avec assurance et force. Et pourtant…

« J’ai besoin de toi, me déclara Naël. »

Je reconnus la voix rauque, je reconnus son timbre, mais l’homme n’était plus. L’âme était éteinte. Disparu le lyrisme, disparues la séduction et la confiance. Il ne restait désormais qu’un cadavre, et une forte odeur d’alcool.

À vrai dire, il était encore là, l’homme, assis en face de moi, recroquevillé dans mon minuscule fauteuil, la tête entre les mains, une clef attachée à une fine chaînette suspendue à son bras. Seul le dieu disparut en lui. Naël est et Naël n’est plus. Le mortel a survécu et l’immortel est mort.

« Une catastrophe ! m’échappa la pensée.

– Ce foutu black-out... »

Ce que je m’apprête à transcrire sur ces pages est l’histoire d’un homme, le récit d’une vie, une promesse devenue ambition et l’ambition devenue arrogance. Je vous raconterai un épisode de l’Histoire où Naël fut le héros, car Naël accomplit l’impensable et atteignit ce qui semblait avant lui inatteignable. Hélas, comme un aboutissement de toute entreprise humaine, l’épilogue de tant d’autres histoires, tant d’empires et de civilisations, inévitable fut l’effondrement, et la chute aussi mémorable que l’ascension.

L’apparence de notre héros ne manifestait pas de force, aucune. Les enfants du village, comme à chacun d’entre nous, lui avaient trouvé un surnom : la marionnette. Les membres décharnés, suspendus à son buste ; les épaules haussées ; et une crinière, noire, hérissée, ondulée. C’était un drôle d’animal, moitié girafe, moitié cheval de course.

Comme chacun d’entre nous, il se vexait quand il entendait héler son surnom. Il ne protestait pas, il était timide. Non pas la timidité qui cache la peur d’autrui, non, l’autre, celle qui cache la peur de soi ; la timidité qui enferme une boule de feu.

Il ne protestait pas, il provoquait. Il s’avançait au milieu de la bande et commençait à marcher vite, courir, doucement, nous dépasser et rester à notre portée, nous défier, nous narguer en silence. Quand nous ne nous mobilisions pas, quand la provocation échouait, il n’abandonnait pas, ralentissait le pas, se remettait à notre niveau et recommençait à courir. Il réitérait sa démarche encore et encore. Le sourire, à peine perceptible sur les commissures retroussées, de plus en plus malicieux, narquois. Bientôt, le surnom était oublié et ne restait de la provocation que la provocation… non, il n’en restait que le défi… pas le défi, la satisfaction de l’emporter. Oui ! Bientôt, le sourire malicieux se métamorphosait, se transformait en rire, hilarité, clameur ! À peine commencions-nous à le pourchasser, à peine la course engagée, qu’il célébrait déjà sa victoire. Comme je l’ai dit, il était timide. Non pas la timidité qui appréhende la fin, non, l’autre, celle qui appréhende le début.

La fin, la marionnette n’en doutait pas. Allait-il réussir à nous provoquer ? il ne se posait pas la question. Il n’abandonnait pas, car une fois la course commencée, il était certain de l’emporter. Il courait vite. Il y avait en lui une vérité, déjà écrite, que l’épreuve allait seulement dévoiler, que le temps allait révéler. Il y avait en lui une promesse…

« … le black-out n’a duré que trois jours, poursuivit Naël. C’était… Tu sais… Tous les matins, tous les soirs… toutes les nuits… Je m’interroge… je m’interroge sans cesse… je me demande si la catastrophe est déjà derrière nous, ou si elle est encore à venir… Je suis perdu, mon ami… Je suis perdu… »

Oui, nous étions amis. Dans mes souvenirs les plus lointains, les plus vagues, nous étions amis. Je contemplais l’homme et essayais de me remémorer l’enfant, retrouver le souvenir de notre première rencontre, sans succès. Telle est l’amitié. En amour, nous nous obstinons à toujours élire une date, la graver dans le marbre, en faire un souvenir solennel. L’amour est ainsi, solennel, lyrique, poétique… L’amitié, elle, n’est jamais grandiose, ne grandit pas, ne vieillit pas. L’amitié est infantile tant elle est inconsciente, puérile tant elle est naïve et spontanée. Naël et moi étions amis donc depuis toujours.

« … je ne sais pas, balbutia Naël… je ne sais pas.

– Le ministre m’a demandé d’intervenir, déclarai-je. J’ai envisagé de venir te voir, cela m’a semblé…

– Tu m’en veux encore.

– Inutile.

– Il ne reste plus que deux semaines, Ali !

– J’aimerais te rassurer, mais je ne sais quoi te dire. Trois mois sont passés depuis le black-out, trois mois qu’Ada est muette. J’ai bien peur que…

– Ada… Elle ne l’est pas, m’avoua Naël. Elle ne l’est plus, je veux dire… Peut-être qu’elle l’est encore après tout… Je n’en sais rien, Ali. Je n’en sais rien ! Je ne l’ai pas approchée depuis ce foutu black-out. Je ne lui ai pas adressé un seul mot. J’ai dit cela… J’ai dit qu’elle était restée muette, car je n’osais pas lui parler. J’ai peur, Ali ! Je ne sais pas comment elle réagirait si je lui causais. J’ai peur de tout foutre en l’air à nouveau… La pièce est fermée à clé, personne n’y entre… Il ne reste plus que deux semaines et je ne sais pas ce qu’il va advenir d’elle, de moi… de tous… »

Me remémorer l’enfance, fouiller ainsi dans les vieux souvenirs fit jaillir en moi, et malgré la gravité de la situation, tant de joies et tant de nostalgie.

Nous grandîmes au Sud-Liban, dans un petit village au milieu des collines et des champs d’oliviers. Une seule maison séparait les nôtres ; quant à nous, nous étions inséparables. Dans la rue, à l’école, dans une maison ou dans l’autre, chez moi ou chez les Maktoub, nous étions ensemble des premières aurores jusqu’au crépuscule.

Inséparables, nous l’avions été jusqu’à l’âge où nous dûmes aller à l’école civile. D’abord, étant mon cadet d’un an, Naël ne put faire sa première rentrée en même temps que moi. Il le vécut comme une trahison ; et moi, comme un manquement au devoir de l’amitié. Pendant que j’apprenais mes premières leçons, il dut, de son côté, apprendre à se libérer, se passer de ma présence. Je supposais qu’il allait se trouver d’autres amis, mais il préféra, n’avait-il peut-être pas le choix, se tourner vers des occupations solitaires.

Ammo Kamal, le père de Naël, possédait une petite librairie-papeterie. La plupart de ses clients y venaient acheter le journal, ou des fournitures scolaires et jouets pour enfants, mais on y trouvait aussi des livres, des livres de sciences, d’Histoire, de géographie ou de religion. Il avait des résumés, traduits en arabe, d’œuvres majeures de la littérature française, russe ou anglo-saxonne… Tous ces livres ne se vendaient guère, mais ammo Kamal s’obstinait à maintenir cette part de son activité, à enrichir et à renouveler ses rayons. Il y trouvait un sens à sa vie, un sens noble. Être un maillon dans la transmission du savoir, disait-il, le dernier.

Ammo Kamal fut le seul de sa génération à obtenir le baccalauréat. Il rêvait d’étudier la littérature… Je me souviens encore des quelques vers de Mahmoud Darwich, le poète palestinien, qu’ammo Kamal aimait tant réciter…

« J’ai la nostalgie du café de ma mère,

Du pain de ma mère,

Des caresses de ma mère…

Et l’enfance grandit en moi,

Jour après jour,

Et je chéris ma vie, car

Si je mourais,

J’aurais honte des larmes de ma mère ! »

Ammo Kamal ne rêvait pas de devenir écrivain, ni poète, il voulait enseigner… Le destin en décida autrement… Pour être précis, le destin n’aidant pas, ammo Kamal en décida autrement. Il dut rester au village près de ses parents et en prendre soin ; ensuite vint tante Khadijé, son épouse ; ensuite Naël… Bref, le temps de faire des études ne vint jamais. La librairie-papeterie fut une consolation. Il n’y avait pas beaucoup de choses dans sa vie. Il tenait à l’essentiel ; à savoir sa femme, son fils, sa boutique… et sa moustache, une fine moustache à aiguilles dont il prenait soin méticuleusement. Elle traçait le contour de son égoïsme, de son égocentrisme ; en dehors de cette moustache, on ne trouvait en lui qu’altruisme.

Naël allait désormais passer ses journées auprès de son père. Tous les matins, dans l’arrière-boutique, il versait un seau de Lego sur un tapis et les assemblait pour concevoir des voitures de course. Il aimait ça, les voitures de course. La vitesse. Son père déposait solennellement la maquette du jour sous l’horloge en bois. Ainsi, à tout moment de la journée, il était l’heure de célébrer le succès quotidien de son fils. Naël restait dans la librairie jusqu’à l’heure où je quittais l’école. Il m’attendait à son seuil, à côté de la charrette de kaak.

Se rejoindre près de la charrette en bois, peinte en bleu azurin, devint notre rendez-vous quotidien à la sortie d’école. On achetait du kaak, un pain au sésame à la forme d’une bourse ou d’un sac à main et dont la texture est proche de celle d’un pain pita. Avant de le servir, le vendeur ambulant l’ouvrait et y semait du thym ou le tartinait de fromage. On ne prenait qu’un seul pain que l’on partageait, et dès qu’arrivait notre tour pour commander reprenait notre querelle quotidienne pour choisir entre fromage et thym. C’était toujours le vendeur qui y mettait fin, en nous menaçant de ne pas nous servir ; et c’était toujours Naël qui gagnait, car lui s’entêtait, gardait le cap, et les menaces ne l’atteignaient point. En repartant, il me consolait en me donnant la part la plus grande. Après tout, peu importait la garniture, peu importait la taille de la part. Ce qu’il voulait, par-dessus tout, c’était gagner.

Tel un éclair, je rentrais chez moi, déposais mon sac, embrassais ma mère et ressortais jouer avec les garçons. Nous transformions alors les champs d’oliviers en terrains de jeu.

Deux équipes de football s’opposaient sur une étroite parcelle dégagée où deux troncs d’arbre d’un côté et de l’autre servaient de buts. Nous étions nombreux, nous ne pouvions tous jouer, et un mercato quotidien se mettait en place. On sélectionnait d’abord les bons joueurs, car ils faisaient gagner ; et gagner un match de football, c’était gagner tout court. Ensuite, les riches, ceux qui avaient une gourmandise à partager, quelque chose à prêter. Et enfin, les deux dernières places pour les plus faibles, les plus médiocres ; notre action humanitaire du jour. Mais avant tout ceux-là, il y avait ceux qui choisissaient, les décideurs, Naël et moi. Pas de Naël, pas de ballon ; pas de ballon, pas de match. Un avantage non négligeable de grandir dans un magasin de jouets.

À peine le match avait-il commencé que l’on s’impatientait déjà et virait les deux mauvais joueurs. Notre action humanitaire s’arrêtait au stade de l’intention. Ils quittaient le match sans protester et rejoignaient les autres pour jouer à la bataille.

Indigènes contre envahisseurs. Dans cette guerre, aucun des deux camps n’avait les moyens de s’acheter des pistolets en plastique. Ils construisaient alors, ensemble, des systèmes de tir ingénieux faits de tasseaux de bois, de clous et d’élastiques. Chacun venait avec une bourse de noyaux d’olives qui lui servaient de munition.

L’après-midi s’écoulait au rythme de ce brouhaha de rires, de cris et de bruits de tirs. Seule pouvait nous interrompre la vue de milices s’approcher, qu’elles fussent libanaises, palestiniennes ou israéliennes. La peur nous donnait des ailes aux talons, et, en un clin d’œil, le terrain se vidait et nous nous téléportions chacun chez soi. Nous n’avions pas peur de ces hommes armés, nous l’étions nous aussi ; nous avions peur d’être réprimandés si nos parents venaient à apprendre que nous étions restés dehors en leur présence.

Tout le monde observait le déplacement de ces hommes depuis les fenêtres. Dès qu’on les voyait s’éloigner et disparaître, notre armée à nous réapparaissait sur le terrain. On n’en parlait pas, on ne s’en souciait pas, on avait d’autres sujets prioritaires, brûlants, nettement plus dramatiques. Les mémoires flanchaient et chaque équipe soutenait que le score était à son avantage avant l’interruption.

À la nuit tombée, nous rentrions au village en même temps que les bergers qui, accompagnés de leurs chiens, guidaient les troupeaux à leurs enclos. Tout au long du chemin, la promiscuité entre bêtes et petites bêtes poussait les unes à la bêtise et les autres à l’excitation. Naël provoquait les brebis en premier et déguerpissait en deux temps, trois mouvements ; nous autres, les moins rapides, nous faisions étriller bien comme il fallait. Une image de Naël revenait encore et toujours : le voir courir, se retourner d’un pas à l’autre, nous dévoiler furtivement son sourire rusé, et disparaître, nous abandonnant sous les coups des verges.

Il m’enviait, désirait être assis sur un banc d’école à mes côtés, apprendre lui aussi, repartir chez lui avec des devoirs. Il n’en dit pas mot, mais il protesta à sa manière. Naël ne pouvait aller à l’école, alors il fit venir l’école jusqu’à lui. À la librairie, son père lui apprit à lire et à écrire, à compter, additionner, soustraire… Il apprenait vite et avait une mémoire impressionnante. Il avait déjà appris, à l’école coranique, plus de chapitres dans le Coran que tous les autres enfants du village. L’année suivante, Naël réussit son premier défi et me rejoignit à l’école civile, directement en deuxième année.

La maman de Naël, tante Khadijé, était très fière de son fils unique. Mon soleil, c’est ainsi qu’elle l’appelait. « Naël est mon soleil, me disait-elle, et toi, Ali, ma lune. » C’était plus que des mots, les Maktoub nous traitaient véritablement, mon frère Hassan et moi, au même titre que leur enfant unique.

Notre père décéda alors que ma mère me donnait encore le sein. Elle choisit de ne pas se remarier, elle savait ce que cela impliquait. Veuves et divorcées, qu’elles eussent choisi la fin de leur mariage ou qu’elles l’eussent subie, la société ne les tolérait pas. Libérées de leurs cages dorées, elles devenaient dangereuses. Dangereuses pour les hommes, car elles allaient prouver encore une fois que pour survivre, pour réussir, la femme n’avait point besoin d’un mâle. Dangereuses pour les autres femmes, car elles allaient séduire leurs maris, disaient-elles, songeant au fond que la turpitude avait plus de chances d’être ébauchée depuis l’autre rive. Les femmes ne sont pas toutes des saintes, il y a de ces charmeuses qui transforment leurs faiblesses en sorcellerie ; mais avouons-le, ce sont bien souvent les hommes qui pourchassent la faiblesse chez une femme, en font une cage et l’y emprisonnent.

Parmi ces hommes, parmi ces charognards, il y avait Khalil, notre voisin. Il occupait avec son épouse la maison du milieu, entre la nôtre et celle des Maktoub. Il n’eut jamais d’enfants, et j’en remercie le Bon Dieu… Une branche de l’Humanité à couper. Il y avait dans son regard, dans ses yeux pochés, au travers de lunettes épaisses et jaunies, un abîme d’abjection… Vieux, décharné, toujours courbé vers l’avant, la terre impatiente de l’engloutir… Et son sourire pervers, baveux… Il n’était jamais très loin, quand ma mère allait s’occuper de son potager derrière la maison, il était toujours là. Il ne disait rien, ne faisait aucun geste, se mettait en face d’elle et la scrutait, sillonnait son corps des yeux, bavait… Son sourire était répugnant, son regard était répugnant, son silence répugnant. Il l’agressait avec sa présence, l’agressait avec sa proximité… Il s’approchait de plus en plus, sans la toucher, sans rien lui dire. Il s’approchait, polluait l’air, l’étouffait encore un peu, encore un peu, jusqu’à l’asphyxie. Elle se dérobait toujours avec nonchalance et dignité, et en rentrant et refermant la porte, elle suffoquait, sa colère jaillissait en larmes. Lui restait près du potager, savait bien qu’il allait être surveillé par la fenêtre, son départ guetté. La savoir apeurée derrière les murs de sa maison, l’imaginer trembloter en sanglots, cela l’entraînait jusqu’à l’orgasme. Il savourait sa puissance face à une femme sans défense et, en restant après son départ, en occupant le territoire de sa victime, prolongeait son plaisir infâme… jusqu’à ce qu’il se fît appeler par ses obligations, alors il s’en allait en faisant halte à chaque pas et en se retournant vers la fenêtre de notre cuisine.

Très tôt, nous perçûmes, Hassan et moi, l’ignominie de notre voisin. Nous étions encore trop jeunes pour saisir la substance de son attitude, mais nous n’en sentions que trop bien l’odeur fétide. Au début, nous ne faisions que l’observer de loin. Nous ne nous approchions pas, nous n’en parlions pas ; il y eut entre nous comme une entente tacite que le sujet était tabou, mais nous ne comprenions pas pourquoi, ce que le voisin faisait de mal, et comment on pouvait l’en empêcher.

Un jour, sans nous concerter, nous rejoignîmes ma mère près du potager et nous dressâmes entre elle et lui, comme deux lances plantées au sol. Nous n’osions pas regarder l’ennemi en face. Il ne nous restait plus assez d’audace, il nous en fallait déjà beaucoup pour rester immobiles. Là où l’on regardait, nous ne voyions que des pieds. Nous avions peur ; mais nous campâmes sur place, sans rien dire ni bouger. Nous nous mîmes à jouer à son propre jeu, le défier par notre seule présence. Ma mère, se sentant rassurée, du moins fière, nous enlaça par-dessus nos épaules. L’ordure nous observa quelques instants ; tenta de nous ignorer, rôder autour, nous éviter ; et puis, agacé, irrité par un excès d’innocence, il s’en alla. La faiblesse remporta le défi. Ne pas pouvoir le regarder dans les yeux nous sauva, car il ne pouvait exercer sur nous aucune pression. Notre transparence fit notre présence, notre faiblesse fit notre force… Définition du courage.

Depuis, nous devînmes le garde-fou muet qui protégeait ma mère des hyènes.

Nous la protégions et elle nous protégeait. Ma mère choisit pour elle une voie à l’issue certainement douloureuse pour nous éviter, à mon frère et moi, une issue incertaine. Elle ignorait comment nous traiterait un beau-père. Allait-il être aimant ? Ou allait-il nous gifler quand bon lui semblerait ? Allait-il nous considérer comme ses propres enfants ? Ou nous confiner en seconde classe ? Nous étions orphelins et faibles, et ma mère refusait l’idée qu’un homme fît de notre faiblesse une cage. Souvent, au réveil, je l’entendais préparer le petit déjeuner et murmurer, encore et toujours, les mêmes prières : « Dieu, mon Dieu, mon beau Dieu ! Dieu, mon Dieu, mon beau Dieu... ! Donnez-moi de la force, donnez-moi du courage, pas pour moi, pour eux. Vous leur avez donné la vie, ne les abandonnez pas. Dieu, mon Dieu, mon beau Dieu ! Dieux, mon Dieu, mon beau Dieu... ! »

Cette femme ne connut dans sa jeunesse que le foyer, on ne lui apprit aucun métier. Quand mon père disparut, elle dut faire ce qu’elle savait faire, confectionner des tonnes et des tonnes de maamoul, ces petits gâteaux faits de semoule et fourrés de pistaches ou de dattes… Les dattes ! La pâte de dattes et l’eau de fleur d’oranger ! Leur parfum… ! À chaque fois que leur parfum me caresse le nez, je ressens une douce chaleur, je ressens encore l’étreinte de ma mère et ses baisers… son sourire exténué, la sueur sur son front, les quelques mèches rebelles, son tablier gorgé de taches… et un amour, divin, sans début, sans fin… J’en suis persuadé, Dieu créa les senteurs pour y véhiculer les souvenirs au travers du temps. Et, l’odeur de maamoul transporte à jamais la souvenance de ma mère.

Elle dormait peu, ou ne dormait pas. Le jour, préparait les repas, lavait le linge, frottait, rangeait et nettoyait ; la nuit, elle la passait assise à la table de cuisine, à mouler, à fourrer et à démouler les maamoul… mouler, fourrer et démouler… mouler, fourrer et démouler… cuisiner, laver, frotter, ranger, nettoyer, mouler, fourrer et démouler… Tel fut son quotidien. Telle fut sa vie.

Un commerçant du village transportait les lots de maamoul jusqu’à la ville de Tyr et les revendait aux boutiques de pâtisseries traditionnelles. Ma mère couvrait ainsi nos dépenses. Du reste, ammo Kamal assuma pleinement le rôle de père auprès de nous et se déployait à tout devoir : faire la queue des heures durant, l’été sous le soleil, l’hiver sous la pluie, pour acheter une bonbonne de gaz ; aller chercher un plombier quand besoin il y avait, négocier avec lui et surveiller son travail ; nous emmener à l’hôpital de Tyr lorsque l’on tombait malade ; acheter le mouton de l’Aïd et l’abattre… De ma mère et d’ammo Kamal, j’appris ce que c’était d’être parent : servir ses enfants avant même qu’ils en ressentent le besoin.

Le père de Naël s’attelait à toutes ces tâches sans jamais être en contact direct avec ma mère. Il s’assurait de toujours garder un maillon entre elle et lui, en ne s’adressant à elle qu’au travers de messagers. Malgré une modestie chez lui qui tendait parfois, ou laissait croire, à une sorte de naïveté, il était toujours adroit dans son comportement et dans ses propos. Tour à tour, il nous affectait, moi, mon frère Hassan, Naël ou bien encore, plus souvent, son épouse, à ce rôle de messager, en choisissant constamment le bon moment, les bonnes circonstances, pour que cela parût spontané et involontaire. Il avait cette élégance de se rendre utile, sans faire sentir le poids qui reposait sur ses épaules. Il avait cette élégance de se rendre utile, sans rendre jalouse son épouse, sans tacher la réputation de ma mère, ni s’aventurer dans le champ de l’erreur. Il était élégant ; pour moi, pas seulement un père, pas seulement un homme, la formule, l’essence, la quintessence du masculin.

Les vendredis après-midi étaient pour ma mère… Deux heures de temps, seulement deux sur toute la semaine. Ma mère ne connaissait la détente et le repos que deux heures par semaine, le vendredi après-midi. En hiver, tantôt elle allait prendre le café chez tante Khadijé, tantôt elle l’invitait chez nous. Naël et moi n’étions jamais très loin. Nous gravitions autour de la table du goûter comme de petits rapaces.

En été, nos mamans préparaient la collation et, avec beaucoup d’autres familles, nous partions pique-niquer à l’ombre des figuiers… Les rares moments où les parcs parisiens reçoivent la chaleur du soleil, il m’arrive parfois de m’étendre sur l’herbe parfaitement tendue, et de fermer les yeux. Je laisse la lumière dorée, orangée, rêveuse, se diffuser sous mes paupières ; une douce chaleur vient alors cajoler mes joues. Je m’en vais, doucement, gaiement, je deviens léger et m’envole, haut, dans le ciel bleu du Liban. Me reviennent alors les images, les voix, les odeurs… En ces après-midi de vendredi, beaucoup d’odeurs se dégageaient du festin qui s’étalait entre les corps décontractés. Les saladiers de taboulé ; les rondelles de lahm-aajine, la pizza libanaise ; et la galette au thym, on appelait cela man’ouch ; le thé Ceylan et les graines de citrouille grillées… Le bleu du ciel, la blancheur immaculée des draps, la fraîcheur de l’eau des puits, les fronts brunis, les sourires, les fous rires… La paix sur les paupières engourdies. Les vieillards assoupis, anesthésiés ; les enfants qui piaillent et folâtrent autour… Le bonheur.

Plaisant, certes. Le bonheur a toujours un goût de plaisir, et toujours la part la plus savoureuse ; l’autre part, la plus séduisante, est celle qui déborde, celle que l’on a le sentiment de perdre, pour toujours, si l’on ne bondit pas pour la saisir avec fougue. Dans ce banquet modeste, de pauvres gens, tout n’était que délice ; mais le plus attrayant se trouvait ailleurs. Nous nous éloignions, avec Naël, Hassan et Youcef, et allions près des champs clôturés… Les pastèques, le plaisir de se rafraîchir ; les pastèques volées, le plaisir incomparable de franchir… Youcef soulevait le grillage et la marionnette rampait en dessous et revenait après quelques instants enlaçant une grosse pastèque, si lourde pour le pauvre fluet qu’elle déplaçait son centre de gravité. Il n’avait ni assez de force pour la lancer par-dessus le grillage ni assez d’espace pour la faire rouler en dessous. Il la posait par terre, saisissait un pavé et l’éclatait en morceaux. Nous dévorions la pastèque sur le chemin du retour et, avant de rejoindre nos familles, nous arrêtions au bord de la rivière pour laver les traces de nos délits.

Lors de l’une de ces effractions, un fermier nous aperçut et nous pourchassa. Naël ressortit d’en dessous de la clôture comme un serpent, et, tous, nous déguerpîmes en flèche. Bientôt, le paysan ne fut plus à portée de vue, et Naël, qui avant était loin derrière, nous dépassa tous…

Il aimait courir… Il courut, courut, prit de l’élan, nous surpassa. Dans son triomphe enivrant, il pensa pouvoir s’envoler, se détacher des dernières ficelles de la pesanteur. Il se projeta dans les airs, vécut pleinement son instant de gloire, une seconde de liberté, avant la chute, avant de s’abattre contre le sol, le nez en premier. Vint alors le choc, l’état de désorientation, le moment de doute, la flaque de sang, la peur au ventre, sans savoir de quoi, l’effroi de constater les conséquences avant les causes, déstabilisation, bouleversement, renversement, début de folie, une voix, la mienne : « Ce n’est rien ! ». Il se releva, le visage imprégné de sang, éclaircie, retour de la vue, retour à soi, reprise d’équilibre, un réveil encore plus enivrant que l’élan, exaltant, un flot d’adrénaline… annonce de l’éternel retour. Naël s’avança, se remit à courir, plus vite qu’avant, laissant tout derrière lui.

Ce jour-là, dans sa chute, Naël se cassa le nez, brisa le nid de l’orgueil ; mais son orgueil, lui, s’en tira plus endurci, à jamais immunisé, et élut pour emblème un nez busqué.

Le Cercle

Les Maktoub occupaient une place particulière, hors du cadre. Ammo Kamal grandit dans une famille sunnite, tandis que tante Khadijé, elle, était chiite. Leur union ne fut pas une exception, les deux communautés vivaient ensemble, coexistaient, plus ou moins bien. Ces mariages mixtes, cependant, étaient vus, de part et d’autre, comme des brèches. Les gens du village respectaient les Maktoub, à raison, mais chacun se gardait de trop s’en approcher. Ils ne font pas partie des autres, mais ils ne sont pas des nôtres non plus, devait se dire chacun, le sentir, du moins. Un nuage de méfiance régnait autour d’eux.

Nous, les enfants, étions étrangers à ces clivages. Nous étions nés dans cette culture, y avions grandi, en étions conscients. Il nous arrivait même de répéter des paroles toutes faites, sans vraiment en tenir le sens. Nous avions nos propres raisons pour nous désunir, nous mettre du côté de tel ou de tel quand ils se disputaient, supporter l’équipe du Brésil ou les Argentins, rejoindre le camp de ceux qui osaient la bêtise ou pourrir parmi les autres… Les raisons ne manquaient pas, mais toutes étaient éphémères, surgissaient le temps d’une altercation et s’évaporaient aussitôt. Une chose cependant nous unissait toujours, le Cercle.

Dans la petite mosquée du village, qui se trouvait face à la librairie-papeterie des Maktoub, de l’autre côté de la place, ammo Kamal réunissait les garçons tous les jours après la prière du crépuscule. Quand la mosquée commençait à se vider peu à peu, que les adultes repartaient chacun à ses affaires, nous nous asseyions tous sur le tapis et formions avec ammo Kamal un cercle.

La mosquée, le village et la moitié du Liban sombraient dans l’obscurité un soir sur deux. Le pays ne pouvait être alimenté entièrement en électricité. Un jour, on raccordait la moitié des localités six heures le matin et l’autre moitié six heures le soir ; le lendemain, on inversait.

Nous prîmes l’habitude de nous éclairer à la douce lumière des bougies. Au-delà du cercle, tout disparaissait dans l’obscurité des soirs d’hiver. Un silence absolu, solennel, nous enveloppait. Une demi-heure, trente minutes, mille huit cents secondes où rien n’existait en dehors du cercle, pas même les pendules des horloges. Un rendez-vous quotidien en dehors de la vie et, paradoxalement, pendant lequel, la vie semblait ne plus exister en dehors.

Ammo Kamal parlait doucement, lentement. Ses mots distendaient le temps, stationnaient en l’air et formaient ensemble un tableau ; on pouvait les contempler, les considérer, les peser… les savourer enfin. On prenait tout notre temps à les cueillir.

La journée, nos parents labouraient pour amener de quoi alimenter nos corps chétifs ; ammo Kamal venait le soir nourrir nos esprits. Il nous apprit tant de choses ! Religion, bonnes manières, Histoire, culture, littérature… Le cercle ne ressemblait en rien aux classes d’école et Ammo Kamal n’avait rien d’un enseignant… Non, au contraire, il avait tout d’un enseignant, il était le seul à enseigner, véritablement.

Dans cette quête de transmission, dans sa préoccupation de léguer à une génération naissante l’héritage des aïeuls et ancêtres, jamais ammo Kamal n’omettait ou ne délaissait les femmes. Dès qu’il eut épousé tante Khadijé, il lui apprit à lire et à écrire. À son époque, elle fut la seule lettrée du village, probablement de toute la région. Le temps passant, elle était devenue la voix d’ammo Kamal auprès des jeunes filles.

Toutefois, les fillettes étaient prédestinées à une vie de ménagères, de mamans prisonnières de leurs propres foyers ; les hommes ne forçaient pas ce destin en redoutant de voir ces futures épouses manquer, plus tard, d’habileté et de maîtrise dans leurs foyers, mais de les voir devenir autonomes, donc maîtresses d’elles-mêmes, donc libres. Libres de choisir leur époux, libres aussi de ne choisir que ceux qui accepteraient de se soumettre, boycotter les hommes libres, leur refuser la postériorité, programmer leur extinction. Réponse : sursaut masculin, instinct de survie, nature humaine. Ôter la liberté des femmes pour préserver celle des hommes.

Un sage me dit un jour « On n’est jamais libre de tout. Se libérer, c’est choisir de se libérer d’une chose pour s’emprisonner dans son contraire. » De même, les hommes, certains hommes, se libérèrent d’une forme de méfiance, mais seulement pour s’emprisonner dans une autre. La paranoïa rongea les esprits de ces tyrans, qui piétinaient les femmes pour exister, mais étaient à l’affût du moindre mot ou geste, ils voyaient dans tout acte féminin les prémices d’une révolte.

L’école n’était pas interdite aux petites filles. Après tout, ce n’était qu’une prison de plus. L’idée, cependant, de se rassembler en dehors de ses murs et de s’imprégner de savoir aurait ressemblé fort bien à une formation de rébellion. Réponse : douceur féminine, discrétion, le cercle féminin n’avait lieu qu’une fois par semaine avant la prière du vendredi ; ne pouvant accéder à la salle des femmes, les hommes ignoraient tout de cette instance du cercle.

De l’autre côté du mur, dans la salle des hommes, une tout autre liberté intriguait les garçons. Une liberté qui, cette fois-ci, mettait hommes, femmes et enfants dans le même camp…

L’occupation israélienne… La guerre… Cette affaire entre adultes nous semblait nébuleuse. On interrogeait ; réponses expéditives. Le camp des gentils, nous ; en face, les méchants. Les méchants attaquent et les gentils se défendent… L’Histoire banalement racontée en pièce de boulevard en trois actes.

Les adultes nous en donnèrent une lecture simpliste et naïve, acte lui-même ingénu. Ces adultes-là qui ne sont que des pions dans le jeu de l’Histoire ; les enfants, eux, sont l’œil aiguisé qui observe l’échiquier.

« Alors ? Qu’observez-vous ? » Un soir, ammo Kamal ramena au Cercle quelques journaux et magazines.

« Voyez-vous ces premiers titres, reprit-il ? Tous ces journaux datent d’aujourd’hui. Et que retenir des événements d’aujourd’hui ? Que s’est-il passé de plus important ? Les journaux n’en sont pas d’accord. Pour certains, l’Histoire est guerres, paix et mouvements de frontières. Pour d’autres, c’est une évolution, une suite de découvertes et d’inventions. Pour d’autres encore, une perpétuelle reprise de championnats et coupes de football… Mes enfants… l’Histoire, qui est unique, n’existe qu’au présent. Le passé, lui, n’est raconté qu’au travers de nombreuses histoires, toutes partielles et disproportionnelles. »

Partielles et disproportionnelles… Cela sonne bien, reste en mémoire, de temps à autre me revient à l’esprit… Partielles et disproportionnelles… Tentons de raconter une histoire… ! Deux histoires… trois histoires… Voyons un peu si elles sont toutes partielles et disproportionnelles ! Mais avant l’histoire, d’abord l’anecdote. Laquelle ? Prenons celle-ci ! Appelons-la l’anecdote juive !

En préambule, les ancêtres, les Hébreux, les « errants ». Un peuple nomade que l’on rencontre en Mésopotamie… Méso : milieu… La terre du milieu entre les deux fleuves, le Tigre et l’Euphrate. Par deux fois, les prophètes les guident vers une terre sainte, le pays de Canaan, que l’on appelle aujourd’hui le Proche-Orient. D’abord Abraham, le patriarche des trois religions, le père des peuples juifs et arabes. Ensuite, Moïse, le sauveur.

Le petit-fils d’Abraham, Jacob, que Dieu renomme Israël, fonde une famille. Au sein de cette famille, douze enfants et petits-enfants donnent naissance aux douze tribus d’Israël. Et dans ces tribus, naît le peuple juif.

Donc, un peuple né dans une lignée de prophètes, élu pour porter et faire vivre la voix divine. Distinction divine ! Honneur incomparable ! Fatalement, le prix à payer est trop lourd.

Déportation. D’abord la famine, ensuite les Babyloniens, et enfin les Romains. À chaque fois que les Juifs atteignent leur terre promise, le destin vient les chasser et les renvoyer à leur errance.

Clandestinité et dispersion. La diaspora juive est condamnée à l’esclavage ou, au mieux, à un statut de race inférieure. À l’arrivée du christianisme, identité et religion juives sont d’ores et déjà construites autour d’un sentiment d’injustice et l’espoir de reconquérir la terre sainte.

Accalmie. Une époque moderne amène de la lumière. La croyance lègue de son pouvoir à la connaissance. L’espoir renaît. Les sociétés nouvelles donnent des droits aux Juifs ? En retour, la diaspora enfante des noms qui vont marquer l’époque contemporaine : Marx, Freud, Kafka, Zweig, Einstein…

Finie la trêve. La malédiction est de retour. La lumière des connaissances dissipe l’obscurantisme religieux. L’identité religieuse se perd, mais pas le besoin d’identité. D’autres identités se développent. Les États-nations naissent. Le nationalisme apparaît. Les frontières se redéfinissent autour d’origines communes. Les juifs venus de nulle part n’ont leur place nulle part. Définition par négation. Être d’ici, c’est ne pas être d’ailleurs, donc ne pas être Juif. D’identitarisme en nationalisme, de nationalisme en antisémitisme, d’antisémitisme en pénurie d’humanisme… Métamorphose ultime, extermination, Shoah.

Le dernier coup. Comme toujours, soit fatal soit libérateur. Le bourreau se transforme en nourrice, le sang en lait maternel. Le nationalisme qui excluait cette communauté de toutes les nations va lui définir sa propre nation. L’idéologie sioniste va œuvrer pour redonner aux Juifs ce dont on les a dépossédés depuis l’Antiquité, un peuple et un territoire. On est en 1948, l’État d’Israël est créé.

Fin de l’anecdote ; début de l’histoire. La communauté juive, longtemps en marge de la société, qui fut pendant deux mille cinq cents ans une anecdote de l’Histoire, un dommage collatéral, commence à écrire sa propre histoire.

L’histoire juive. Dès les premières lignes, nous voilà face à une autre anecdote, aussi vieille que celle des juifs… Appelons celle-là l’anecdote palestinienne ! Mille ans avant notre ère, le roi David unifie les douze tribus d’Israël. Après la mort de son fils Salomon, les divergences religieuses scindent l’union en deux royaumes ; le royaume de Juda au sud, dont la capitale est Jérusalem ; et au nord, autour de la ville de Samarie, le royaume d’Israël.

Les Samaritains voient leur destin dévier. Contrairement aux Judéens, peu sont déportés de leur terre. Ils acquièrent au fil des siècles une identité arabe et se convertissent à l’islam. Les Samaritains occupent toute la terre d’Israël, de Samarie à Jérusalem, renommée Palestine par les Romains, mais jamais ils ne vont la posséder, jamais ils ne vont être indépendants. Ils passent d’une autorité à l’autre, d’une main à l’autre : Assyriens, Babyloniens, Perses, Grecs, Romains, Sassanides, Byzantins, Musulmans, Croisés, Mamlouks, Ottomans, Britanniques, Israéliens.

Oui ! Les Israéliens, le retour des juifs ! Mais, l’époque des prophètes est révolue, Canaan n’est plus. Les juifs ne sont plus en quête d’une terre promise, mais d’une identité, d’une nation. Dans cette nation, il n’y a pas de place pour leurs cousins qui n’avaient pas été déportés, les Palestiniens.

Un chapitre drôlement familier. D’identitarisme en nationalisme, de nationalisme en néosionisme, de néosionisme en pénurie d’humanisme… Métamorphose ultime, extermination… Les méthodes ont changé quelque peu, une sorte de subtilité contemporaine, l’occupation des terres remplace la déportation, les instruments juridiques et administratifs remplacent les chambres à gaz… Tandis que les Israéliens noircissent les pages de leur histoire, l’anecdote palestinienne, elle, continue de s’écrire en marge.

Alors que cette anecdote n’est pas encore finie, certains tentent d’écrire l’ébauche d’une autre histoire. Arafat, Che Guevara du Moyen-Orient, et ses hommes s’engagent dans une lutte armée pour la libération de la Palestine. Ils reculent pour mieux frapper, se réfugient dans les pays voisins, la Jordanie en premier… Peu à peu, les refuges deviennent des camps, les camps deviennent des bases militaires, et les bases deviennent un État dans l’État. La guérilla n’est plus la bienvenue, elle est chassée de la Jordanie et s’établit alors au Liban dont le gouvernement est trop fragile pour l’expulser.

L’anecdote palestinienne n’est pas achevée, son histoire est encore un brouillon, que voilà une troisième anecdote, l’anecdote libanaise. Les commandos palestiniens constamment armés oppriment la population civile libanaise, s’approprient leurs territoires et se comportent en seigneurs des terres.

Encore et toujours le même chapitre. D’identitarisme en nationalisme, de nationalisme en terrorisme, de terrorisme en pénurie d’humanisme… Le Liban subit une double peine. D’une part, la population étouffe sous les exactions commises par les combattants palestiniens. D’autre part, les Israéliens envahissent le Sud-Liban et le territoire devient un champ de bataille entre forces étrangères.

Cette dernière anecdote engendre deux histoires. Les Libanais luttent pour libérer leurs propres terres. Mais la guerre est déjà engagée, ils choisissent alors un camp, mais ne choisissent pas tous le même, ils combattent l’envahisseur, mais ne combattent pas tous le même. Le peuple se fractionne. Certains rejoignent les milices palestiniennes ; d’autres, majoritairement des chrétiens, mais aussi des chiites et des Druzes, s’allient aux troupes israéliennes. Au nom d’un seul peuple, au nom d’un seul pays, au nom d’une seule liberté, l’on se met l’un en face de l’autre, l’un contre l’autre, et l’on écrit deux histoires différentes, où, en somme, tout compte fait, les Libanais sont tous héros, tous traîtres.

Voilà l’Histoire, on l’écrit ou on la subit. Plume tenue dans la main du bourreau, encre puisée dans les veines de sa victime… Vous êtes-vous déjà, en ouvrant un livre d’Histoire, interrogés sur l’histoire de l’encre ? Qui peut bien s’intéresser à l’histoire de l’encre ? Ce qui compte, c’est la plume, ce qu’elle raconte ; l’encre, c’est de l’ordre de l’anecdote.

Mais il ne faut pas croire que la victime est toujours victime et que le bourreau l’est toujours. C’est justement là le cœur de l’Histoire, son moteur. Chacun est d’abord victime dans les histoires des autres, encore une anecdote, jusqu’au jour où il décide qu’il a assez souffert, qu’il est temps d’écrire sa propre histoire, que c’est désormais justifiable de devenir lui-même bourreau ; et c’est précisément à ce moment-là que l’horloge de l’Histoire avance d’un cran.

Le Cercle, les garçons, ammo Kamal, ses journaux, ses leçons d’Histoire… Une autre anecdote dans l’anecdote, une virgule dans l’Histoire, pas même une virgule, pas même une espace, mais un espace invisible au milieu de trois points de suspension. Seulement, savait-il, Ammo Kamal, savait-il à ce moment-là ? Pouvait-il envisager que, déjà, une autre histoire s’écrivait ? qu’au sein du Cercle, un enfant allait se saisir de l’encrier et changer la face du monde ? Oh, non ! Il n’était ni Abraham ni Moïse, il ne pouvait pas prédire le futur, les révélations sont réservées aux prophètes. Les révélations, oui, mais pas les promesses, il devait certainement avoir un sentiment, flou peut-être, vague, indescriptible, et pourtant, presque palpable, il devait l’entendre, le murmure de la promesse.

Je ne spécule pas. Parfois, il se confiait à moi… en silence. Il me regardait au milieu de la nuit et me laissait tout lire dans ses yeux à moitié fermés, dans la salle d’attente de l’hôpital…

Ma mère travaillait beaucoup, elle était épuisée, il lui arrivait quelquefois de tomber et perdre le contrôle de ses membres. C’était passager, mais elle était, à chaque fois, prise de panique. À chacune de ses crises, ammo Kamal la transportait à l’hôpital pour la rassurer. Quand il lui arrivait de s’effondrer en pleine nuit, pendant qu’elle confectionnait ses maamoul, les cris d’effroi me réveillaient. Je courais chez les Maktoub qui prirent l’habitude de m’entendre toquer à une heure du matin ; et Ammo Kamal s’habillait en hâte et avançait sa voiture jusqu’au seuil de notre porte, tandis qu’Hassan et moi soutenions ma mère et l’aidions à monter à bord.