Erhalten Sie Zugang zu diesem und mehr als 300000 Büchern ab EUR 5,99 monatlich.
"Sa beauté n'a d'égal que sa volonté, son tempérament, sa hargne au combat" Jamais la situation politique du royaume d'Istrezei n'a été aussi instable. Les complots sont légions et n'ont qu'une seule origine : un maharadjah assoiffé de pouvoir. Aline, princesse au caractère espiègle, le sait : pour sauver son pays, il lui faudrait épouser le fils de son oppresseur et régner dans l'ombre de son beau-père. A moins d'user de sagesse, de subtilité et de volonté et de parvenir à déjouer les multiples conspirations qui se nouent contre elle. D'autant qu'une force maléfique, perfide et silencieuse, n'attend qu'un faux pas pour en finir avec elle, murmurant à qui veut l'entendre que la princesse est une menace pour son propre royaume. Entre l'avenir de son pays et ce danger invisible, Aline sait qu'elle devra se montrer prudente. Car si réellement elle était hors de danger, alors pourquoi les dieux veilleraient-ils sur elle ?
Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:
Seitenzahl: 407
Veröffentlichungsjahr: 2024
Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:
Chapitre 1
Chapitre 2
Chapitre 3
Chapitre 4
Chapitre 5
Chapitre 6
Chapitre 7
Chapitre 8
Chapitre 9
Chapitre 10
Chapitre 11
Chapitre 12
Chapitre 13
Chapitre 14
Chapitre 15
Chapitre 16
Chapitre 17
Chapitre 18
Chapitre 19
Chapitre 20
Chapitre 21
Chapitre 22
Glossaire
REMERCIEMENTS
Envie de prolonger ta lecture ?
La petite fille plissa les yeux lorsque les rayons de la seconde lune pénétrèrent ses iris turquoise. D’abord, elle grogna, puis un sourire ourla son visage poupin à la vue d’une immense forêt.
Sa mère, sirène à la beauté aussi irréelle que dangereuse, pouffa. Jamais elle n’aurait cru qu’un rouge-gorge puisse autant amuser son enfant. Une enfant qu’elle emmenait loin, très loin de la cruauté d’un homme… Non… d’un monstre assoiffé de sang et de vengeance. Siana ne l’avait-elle pas avertie ?
Bien sûr que si, Siana l’avait avertie. Elle avait même été très ferme sur le sujet. Ferme quant au danger que représentait cette entité. Une entité qui aujourd’hui accaparait le corps d’une âme innocente.
La sirène revint à son plus beau trésor avec un regard tendre. Elle caressa de son doigt fin sa joue potelée avec affection.
Une perle glissa le long de la sienne avant de retomber dans le lit du cours d’eau. Son voyage à elle était désormais terminé. Elle avait fait tout son possible pour mettre sa fille à l’abri. Il était temps de laisser faire le destin.
— Je veillerai sur toi… murmura-t-elle avec un dernier baiser.
Lorsque des pas se rapprochèrent, elle disparut dans son élément.
Trois petites frimousses poilues observèrent avec attention cet amas de branches surgi de nulle part. Ils se concertèrent silencieusement, cherchant dans les yeux de chacun une réponse ou le courage de faire le premier pas.
L’un d’eux, sous l’insistance de la fratrie, descendit sur la berge lentement. Il huma l’air et inspecta son environnement, les oreilles droites. Elles se dirigèrent vers des sons que seul leur propriétaire pouvait entendre.
Prudemment, l’enfant chattan agrippa l’entremêlement de branches et le tira vers lui.
Deux yeux turquoise l’observèrent soudain. Il prit peur, souffla et partit aussitôt se cacher.
— C’était quoi ? demanda son frère.
— Aucune idée !
Le deuxième enfant chattan s’en fut découvrir la frayeur de son cadet. Sur ses gardes, ses minuscules griffes dehors, il osa s’approcher.
— C’est un bébé elfe ! s’écria-t-il.
La petite fille lui sourit et gigota comme un vermisseau.
Le chattan tendit une main pour tâter son visage jusqu’à ce qu’un éclat n’attire son attention. Il souleva l’épaisse couverture faite de peau et aperçut une magnifique épée à la garde noire. À peine posat-il ses doigts dessus qu’une lame glacée parcourut son dos.
— Tu reviens ? demanda son frère. Miaouma va gronder si on rentre pas !
— J’arrive ! lança-t-il.
De retour au nid familial, il se précipita à la rencontre de sa miaouma qui faisait la toilette du plus jeune. Une fois qu’elle eut fini, elle l’attrapa à son tour.
— Où as-tu été traîner ? rouspéta-t-elle en le léchant. Tu es tout sale !
— Laisse-moi ! contesta-t-il. J’suis pas sale !
Il se dégagea si vite de l’étreinte maternelle qu’il fit un rouléboulé contre la paroi du nid. Il se releva, titubant, puis il secoua la tête pour se remettre les idées en place.
— Miaouma, reprit-il, tout excité. On a trouvé un chaton dans un truc avec de l’herbe et des branches ! Il y a même une épée !
— Du calme ! Qu’est-ce que c’est que ces bêtises ? demanda la mère, exaspérée.
— C’est pas de la bêtise ! C’est vrai ! ajouta le deuxième frère. Allez, Miaouma ! Il faut qu’on te montre !
La miaouma roula des yeux.
— Très bien, montrez-moi donc ce chaton, fit-elle, vaincue.
Lorsqu’ils arrivèrent sur les lieux, le bébé elfe avait disparu. Miaouma posa les mains sur les hanches et, furieuse d’avoir quitté le nid, se tourna vers ses enfants.
— Pourtant on a vu… bouda l’un des petits.
— Et pourquoi pas un troll, tant que nous y sommes ? s’énerva sa miaouma.
— Miaouma ! hurla l’un de ses fils.
Un homme vêtu d’une armure en fer de glace sortit peu à peu de l’eau avec le bébé dans les bras. Son visage, caché par la capuche de sa cape, ne laissait entrevoir que son sourire chaleureux.
D’abord sur ses gardes, toutes griffes dehors et le poil gonflé, la miaouma montra un peu plus de calme lorsque l’étrange inconnu lui tendit l’enfant. Les oreilles plaquées en arrière, elle s’approcha, méfiante, son museau reniflant d’invisibles odeurs. Ce ne fut qu’en apercevant une adorable petite fille aux grands yeux turquoise qu’elle se détendit. Oreilles en avant, elle la prit dans ses bras.
— Elle s’appelle Aline, dit l’homme d’une voix suave. Guidez-la là où les forces maléfiques de l’empereur ne sauront la trouver, auprès du roi et de la reine d’Istrezei.
— Je… commença la chattan, avant qu’un gazouillis ne retienne son attention.
Aline lui souriait. Ses iris inspectaient minutieusement son visage. Une vague sereine prit d’assaut la miaouma. Elle sourit à son tour en jouant avec les petits doigts de l’enfant. Même si elle en mourait d’envie, elle ne pouvait pas la garder avec elle et encore moins la porter jusqu’au nid. C’était impossible ! Lorsqu’elle releva la tête pour contester, l’homme avait disparu. Elle soupira et serra Aline contre son sein. Elle n’avait pas le choix.
— Le roi et la reine d’Istrezei ? répéta-t-elle en revenant au bébé.
Un éclat attira son regard. La chattan s’approcha doucement du bord. Là, dans le cours de la rivière, gisait une superbe claymore à la garde incrustée d’une étoile à quatre branches : l’épée dont lui avait parlé son fils.
Elle s’en saisit, grimaçant au contact d’une eau bien trop froide à son goût, et rentra au nid.
Quelle ne fut pas la surprise du chef de famille de voir sa compagne avec un bébé elfe dans les bras et une arme sur le dos !
— Mais… Mais ! s’étonna-t-il.
Il s’approcha de l’enfant les oreilles à l’horizontale, sceptique. Il la renifla et lui pressa la joue. Aline joua avec l’un de ses doigts avant de l’amener à sa bouche. Elle la mordilla, puis grimaça de dégoût. Le chattan retira bien vite sa main.
— Pourquoi tu l’as emmenée ici ? demanda-t-il, en panique. C’est une elfe ! Rappelle-toi la règle du Grand Persan ! Pas d’elfe dans notre tribu !
— On ne pouvait pas la laisser seule ! se défendit la miaouma. C’est un fantôme qui me l’a confiée.
— Un fantôme ?
Le chattan tomba à la renverse en secouant la tête.
Un fantôme !?
Sa compagne s’assit en tailleur et présenta sa mamelle à Aline. Elle commença à téter très rapidement.
— C’est pas juste ! se plaignit l’un des frères. Nous, on n’a pas droit à du lait !
— C’est un chaton. Elle doit encore grandir, expliqua sa mère en fixant la petite fille tendrement.
— Nous ne pouvons pas la garder ! continua le chattan, mettant fin aux récriminations de son enfant. C’est contraire aux règles ! Imagine que le Grand Persan nous surprenne !
— Je le sais, Miaousso ! Que crois-tu ? s’exaspéra sa compagne. De toute manière, le fantôme m’a demandé de l’emmener auprès du roi et de la reine d’Istrezei. Elle ne restera donc pas avec nous si c’est ce qui t’inquiète ! Demain, je l’amènerai devant le Conseil.
Miaousso se tut en croisant les bras, une mine à la fois boudeuse et courroucée. Hors de question que sa compagne fasse un aussi long voyage ! Il plaiderait sa cause sachant pertinemment qu’une entorse au règlement de sa tribu était sévèrement sanctionnée.
Il s’approcha de la petite fille qui, repue, fermait peu à peu les yeux. Sa respiration lente, parfois saccadée, transformait le bébé à la peau pourpre en une poupée de porcelaine. Miaousso sourit. Qu’elle était jolie !
— La dernière lune ne va pas tarder à se coucher, remarqua-t-il. Pour cette nuit et uniquement cette nuit, nous la gardons. Mais demain nous l’amènerons au Grand Persan.
Miaousso dormait près de sa compagne roulée en boule autour de la petite elfe. Certains de ses chatons grognaient dans leur sommeil.
Plus bas, au pied de l’arbre qui abritait leur nid, des ombres s’allongèrent. De leur bouche s’échappa un hurlement qui ressemblait à un sifflement aigu. Elles montaient, insidieuses, une voix leur murmurant une récompense à leur ascension.
Aline ouvrit les paupières un peu juste le temps d’apercevoir ce monstre tendre une main griffue vers elle. Effrayée, ses pleurs percèrent la tranquillité nocturne et réveillèrent le nid.
— Allons, allons ! Qu’est-ce qui se passe ? demanda la chattan en la serrant contre elle.
Anéantir… Anéantir vie… Anéantir la vie…
Ses oreilles bougèrent pour capter les sons inquiétants qui se rapprochaient telle une mélopée macabre.
— Miaousso… ?
— Moi aussi, j’entends, souffla-t-il, le poil hérissé et les griffes dehors.
Ses yeux balayaient son nid à la recherche d’un indice. Son visage s’horrifia lorsqu’il aperçut un spectre derrière sa compagne. À peine eut-il le temps de crier qu’une ombre fondit sur elle.
La masse informe s’étendit vers la chattan qui se recroquevilla sur l’elfe pour la protéger.
Un éclair bleuté vint couper en deux le monstre et ses comparses. Lorsque la miaouma terrorisée daigna ouvrir les yeux, l’homme à l’armure en fer de glace l’observait avec bienveillance.
Aline cessa immédiatement de pleurer. Elle tendit même les bras vers l’inconnu avec un grand sourire.
— Ne tardez pas, souffla-t-il, avant de se désagréger en une multitude de flocons.
Miaousso se précipita vers sa famille pour les serrer tout contre lui. La peur gonflait ses entrailles douloureusement autant que ses chatons et sa compagne. Il posa ensuite les yeux sur la petite elfe.
— Nous ne pouvons attendre davantage, déclara-t-il. Emmenons-la dès maintenant au Grand Persan.
Les murmures s’accentuèrent alors que Miaousso avançait avec sa famille dans un couloir de chattans tous aussi curieux les uns que les autres.
Au bout, affalé sur une chaise fabriquée avec des branches, le Grand Persan de la tribu les attendait. Le gros chattan gris aux très longs poils tressés tenait dans sa main gauche un bâton en bois orné d’une pierre semi-précieuse. De l’autre, il maintenait une pipe sur les bords de ses lèvres dont la fumée rappelait les effluves d’une orange.
La compagne de Miaousso lui amena Aline qu’il prit avec délicatesse après avoir confié son sceptre à l’un de ses sujets. Délicatesse que ne lui rendit pas la petite fille ! Elle attrapa une touffe de poil et tira brutalement. Les chattans s’exclamèrent d’effroi. Quel manque de respect !
Pourtant, le Grand Persan ni ne se plaignit ni ne haussa la voix. Impassible, il examina l’elfe. Il la dévêtit un peu, puis l’allongea sur le dos. Plongé dans ses réflexions, il déversa de l’eau sur sa poitrine. Une étoile bleu clair apparut, sa pointe nord plus grosse que les autres. Il fronça ses sourcils broussailleux.
— Où avez-vous trouvé cette petite ? demanda-t-il plus inquiet que sévère.
— Près de la rivière, répondit la chattan. C’est un homme avec une armure de la couleur de notre ciel et à la fois transparente comme de l’eau. Il m’a dit qu’on devait l’emmener au roi et à la reine d’Istrezei. Sans doute pour la protéger des monstres qui nous ont attaqués cette nuit.
— Des monstres ?
— Des créatures très sombres avec des griffes aussi grosses que celle de Miaousso. L’homme est revenu pour les chasser et calmer le chaton.
Le Grand Persan se leva avec Aline dans les bras. Il réfléchit quelques instants. Cette enfant n’était pas ordinaire, en témoignait la marque de sa poitrine. Venait s’ajouter à cela l’intervention d’une entité vêtue d’une armure en fer de glace, un métal élémentaire… Un gardien d’Intro1 ? Non, c’était impossible puisque ces êtres bienfaisants ne se montraient jamais !
Ce qui inquiétait plus que tout le Grand Persan était l’apparition de ses monstres démoniaques. Les siens n’avaient aucune connaissance en magie pour repousser de tels assauts. Cela suffisait à expliquer la raison pour laquelle le gardien d’Intro voulait que le chaton soit conduit à Istrezei. Parmi les siens, la petite fille ne craignait plus rien.
— Grand Persan, reprit Miaousso, après une profonde inspiration, l’homme a dit à ma compagne de l’emmener, mais je propose de le faire à sa place !
— Miaousso ! contesta-t-elle.
— Je le ferai, insista-t-il. Le voyage risque d’être long et périlleux. Tu n’as jamais quitté notre horde, moi si. Je préfère que tu restes avec les chatons, dans notre nid.
La chattan poussa un soupir, car son compagnon avait raison. Elle ne connaissait rien des dangers extérieurs.
— Si tel est ton désir, Miaousso, continua le Persan, alors tu pars maintenant ! Nous ne pouvons pas garder le chaton plus longtemps avec nous. Plus vite tu seras loin, plus vite nous serons en sécurité.
Le chattan opina du chef. Ses semblables lui préparèrent un sac de provisions et un panier pour transporter la petite Aline.
Miaousso serra sa famille une dernière fois.
— Tu nous raconteras tout, hein, miaoupa ? lui demanda son aîné.
— En détails ! assura son père.
— Sois prudent, souffla sa compagne qui en guise d’affection lui lécha la joue.
— C’est juré.
Il frotta son museau contre le sien, et décoiffa chacun de ses enfants. Il attendit les instructions du Grand Persan.
— Suis le fleuve jusqu’à la chute d’eau, puis tourne le dos aux Sept Lunes. Prends garde à la montagne de feu et au terrible Scrub. Tu sauras quelle direction prendre en suivant les fanions.
Un dernier au revoir à sa famille et Miaousso s’en alla, déterminé.
1 La définition des mots en italique est donnée à la fin du livre.
Le chattan courut le long du fleuve jusqu’à la grande chute d’eau. Le fracas qu’elle produisait sur les rochers en contrebas s’élevait en nuages de fines gouttelettes. Là, la lueur des astres créait un arc-en-ciel aux couleurs chatoyantes que Miaousso admira quelques instants. Les rapides accentuaient cette impressionnante cacophonie emportant dans leur élan les éléments qui tombaient dans leur tourbillon.
Le chattan regarda le ciel et, comme le lui avait indiqué le Grand Persan, il tourna le dos aux Sept Lunes.
Lorsque l’aube commença à assombrir l’horizon, il trouva une grotte pour y installer un campement de fortune. Miaousso donna du lait à Aline et mangea du poisson séché. Puis il se mit en boule autour de la petite elfe pour plonger dans un sommeil réparateur.
De drôles de bruits vinrent perturber son repos. Il ouvrit une paupière et leva la tête. Des yeux luisants apparaissaient çà et là ponctués par des hurlements peu rassurants. Miaousso déglutit avec peine, son regard balayant l’obscurité. S’il se rendormit profondément, ce ne fut pas sans mal, son instinct prêt à le réveiller toutes griffes dehors.
Au petit matin, les oiseaux gazouillaient, l’inquiétante atmosphère avait disparu. La brume matinale recouvrait le sol de la forêt ainsi que la fourrure du voyageur qui secoua son pelage pour s’en débarrasser. Des odeurs d’écorce humide vinrent chatouiller les narines du chattan. Il s’étira paresseusement, puis prit un bon petit déjeuner. Il pouffa quand Aline lui montra des formes dans le brouillard opaque, son visage poupin émerveillé par quelques écureuils.
Miaousso remit ses paquetages sur son dos et repartit.
Courant, sautant par-dessus les troncs et les buissons, quelques animaux le rejoignirent dans sa course. Un daim, plus audacieux que les autres, bondissait à ses côtés. Au détour d’un chemin, la majestueuse créature le quitta sans un regard en arrière.
Miaousso arriva dans une grande plaine ensoleillée. Les Sept Lunes montaient petit à petit dans le ciel et les dernières neiges fondaient, ruisselantes.
Aussi, s’arrêta-t-il quelques instants pour remplir son estomac et celui d’Aline. Il la trouvait agréable à vivre. Elle souriait tout le temps et il lui en fallait peu pour la satisfaire.
En fin de journée, Miaousso trouva une grotte assez confortable pour y établir un campement. Il mit la petite fille non loin de lui et prépara le souper. Il grimaça lorsqu’il vit ses réserves presque vides. Il allait devoir faire un détour pour trouver un village ou une ferme. Au moins pour remplir la gourde de lait de la petite elfe.
Après avoir soupé, Miaousso s’endormit, Aline contre lui.
Du bruit retentit quelques instants plus tard. Des voix graves le sortirent de son sommeil. Des pas lourds s’approchèrent de son abri. Les sens en éveil, il se leva et aperçut deux trolls. Le premier, vêtu d’un pagne et armé d’une hache, avait un strabisme tellement prononcé que l’on voyait à peine ses pupilles. Le second, dont une massue pendait à sa ceinture, était recouvert de cicatrices. Ils se disputaient, car ils n’avaient pas trouvé de nourriture pour le Grand Scrub qui voulait un bébé elfe pour sa gourmandise.
Miaousso déglutit avec peine. Avec d’infinies précautions, il reprit ses bagages et mit Aline contre son dos poilu. Pas question que ces monstres offrent la petite fille au terrible Scrub.
Il attendit quelques instants que les trolls s’éloignent avant de sortir discrètement de sa cachette. Puis il se faufila parmi les fourrés.
— Coucou, minou ! salua le troll aux cicatrices, le sourire aux lèvres.
Surpris, le chattan souffla et le griffa si bien au visage que le monstre cria en reculant.
Alors que Miaousso tenta de fuir, une poigne ferme l’attrapa par la queue et le souleva du sol. Réveillée brutalement, Aline se mit à pleurer.
— Hey, Piuyu ! Regarde c’qu’on a là ! C’est le Grand Scrub qui va être content ! s’extasia le monstre.
— C’est un chattan imbécile ! Pas un bébé elfe ! ronchonna son acolyte.
— C’est bon un chattan rôti avec des oignons, des champignons et une petite sauce !
— Mange-le si tu veux, mais plus tard ! Faut qu’on trouve c’qui veut.
Soudain Piuyu se retourna, alerté par les pleurs d’Aline. Ils avaient trouvé !
— Ton chattan a un bébé elfe !
Miaousso se débattit violemment. Il essayait de mordre, de griffer ! En vain. Piuyu prit Aline par une jambe et l’observa.
— Tu crois que si on croque une cuisse, le grand Scrub verra rien ? demanda l’autre troll.
Piuyu mit une baffe à son acolyte et l’observa férocement.
— Écoute, Boyog, continue comme ça et c’est le grand Scrub qui te mangera une cuisse. Contente-toi du chattan ! Faut qu’on parte.
Bien que peu délicat, Piuyu fit très attention lorsqu’il posa Aline dans son panier garni de plumes. Miaousso, quant à lui, fut lancé dans une cage en bois avec toutes ses affaires.
Les monstres n’avaient pas prêté attention à la fabuleuse épée qui pendait à son bagage.
— Que faisons-nous, maintenant ? demanda un elfe aux cheveux noirs et tressés.
— On les rattrape et on leur tape sur la gueule ! répondirent en chœur deux nains roux.
— Si nous ne les suivons pas maintenant, nous perdrons leur trace, remarqua un humain d’âge mur.
— Suivons-les, mais pas de castagne, conclut l’homme à l’armure en fer de glace.
Les trolls marchèrent jusqu’à l’aube de la dernière lune. Au bout de leur périple se dressa une falaise abrupte. Pas d’arbres ou d’animaux, la roche grise et lisse s’imposait comme un monstre avide d’âmes.
Ils pénétrèrent dans une grotte sombre et descendirent dans un couloir à peine éclairé. Miaousso écarquilla les yeux en arrivant dans le complexe des créatures. Le vacarme, fait de coups de pioche, de cris bestiaux et de coups de fouet, se répercutait contre les murs en un écho assourdissant. S’ajoutait à cela l’obscurité omniprésente, seulement perturbée par les quelques torches accrochées aux murs et qui permettaient aux esclaves de travailler. La chaleur, accentuée par une humidité étouffante, rendait l’atmosphère presque irrespirable.
Un gouffre noir coupait la grotte en deux et offrait la vision écarlate d’un liseré orange. Miaousso imagina sans peine les bulles de magma brûler ses poils avec une odeur répugnante.
De chaque côté de la rive, plusieurs ponts en bois à la stabilité et à la solidité douteuses traversaient l’abîme. Leurs liens, fragiles, pouvaient rompre à tout moment.
Le chattan ne savait cependant ce qui pouvait être le pire : les ponts en bois à la stabilité et à la solidité douteuse ou bien les habitations suspendues au-dessus du vide ?
Ses geôliers l’emmenèrent vers une sorte d’îlot central gardé par des créatures armées jusqu’aux dents. Là, de nombreux trolls se prosternaient, fanatiques, en scandant un nom : Scrub.
Miaousso déglutit avec peine. Il préférait ignorer à quoi ressemblait ce monstre. Les récits faisaient référence à une immonde bête assoiffée de sang, vicieuse et avide de pouvoir.
Les pleurs d’Aline, effrayée et inconsolable, lui retournèrent le cœur.
— Tout va bien se passer, Aline ! tenta-t-il de convaincre. Je suis là !
Boyog posa la cage et Piuyu avança vers une tenture opaque.
— Ô Grand Scrub, commença Piuyu, nous vous avons apporté ce que vous souhaitiez, un bébé elfe tout frais, tout frétillant et surtout pas cassé, en bon état. Et nous vous avons apporté aussi pour le souper un chattan.
Boyog allait protester jusqu’à ce que le regard inquisiteur de son compagnon ne le fasse taire. Mettre le Scrub en colère était très dangereux.
— Entrez donc.
Les oreilles de Miaousso se tournèrent vers cette voix étrangement mélodieuse. Ne lui avait-on pas décrit un monstre avide de chair fraîche ?
Point de bête ignoble en entrant dans la tente, juste une humaine plantureuse aux yeux de biche. Un voile noir cachait maladroitement un large sourire satisfait. Le chattan gronda, peu enclin à faire la connaissance de cette étrange créature.
Les deux trolls s’agenouillèrent tout en disposant leurs proies à ses pieds.
L’humaine se leva de son siège mœlleux composé de coussins cousus d’or. Sa démarche, semblable aux ondulations d’un serpent, hypnotisèrent le chattan quelques secondes.
Quelques secondes durant lesquelles la main de la jeune femme s’approcha de lui. Surpris, Miaousso souffla et la griffa sans attendre les oreilles plaquées en arrière.
Point de remontrance, les yeux du Grand Scrub exprimèrent un certain amusement.
Il s’approcha d’Aline avec envie. Un bébé elfe… Sa friandise préférée !
Le chattan le vit avec horreur prendre la petite elfe par la jambe. Il écarta son petit voile noir et ouvrit une large gueule garnie de dents pointues. Enfermé dans sa cage en bois, il essaya en vain de se libérer.
— Aline ! cria-t-il.
— À l’assaut !
Un nain roux muni d’une hache se jeta sur le monstre.
Il lâcha Aline que Miaousso récupéra en tendant les bras.
— C’était moins une !
Un humain d’âge mur libéra le chattan qui, sans plus attendre, prit la fuite en sa compagnie. Mais les trolls avaient sonné l’alerte. Ils couraient sur tous les chemins.
Miaousso ne sut que faire tant il était perdu, Aline contre son sein. L’humain se battait avec rage et, bien qu’il ordonnât au chattan de partir, ce dernier demeurait paralysé par la panique. Un autre nain à barbe rousse sauta dans la mêlée faisant de nombreuses victimes avec sa massue.
Une question, aussi subite que logique, percuta l’homme chat : d’où ses guerriers venaient-ils ?
Le hurlement du Grand Scrub le sortit de sa réflexion. Son apparence véritable lui donna l’envie de quitter les lieux sans attendre.
Un ver de terre, muni d’yeux se balançant au bout de deux antennes, gigota ses bras de manière grotesque.
La fuite du chattan intensifia sa colère. Hors de question de laisser partir sa friandise préférée ! Le monstre partit à sa poursuite aussitôt stoppé… par un blizzard ?
— Lance-moi Nanan ! ordonna une voix qui approchait.
Miaousso tourna la tête et aperçut l’homme à l’armure en fer de glace courir dans sa direction.
— L’épée ! reprit-il à l’interrogation muette du félin.
Le chattan la lui lança sans attendre. L’homme se fendit en déployant ses ailes blanches.
— Faut qu’tu t’casses ! lui hurla l’un des deux petits hommes.
L’humain et l’autre nain passèrent devant lui.
— Il s’en sortira ! Cours ! ordonna un elfe à la chevelure noire en le dépassant.
Sa fine rapière transperça le torse d’un monstre. Les deux nains écrasèrent têtes et pieds tandis que l’humain faisait place nette avec une redoutable épée à deux mains.
— L’elfe, si tu as une idée, c’est le moment ! cria l’un des nains en donnant un gros coup de hache dans la tête d’un monstre.
Les trolls avaient détruit tous les ponts menant sur l’autre rive. Acculés de toute part, les combattants, arme au poing, formèrent un cercle autour du chattan.
Plus ils repoussaient les hordes de monstres, plus ils revenaient nombreux et agressifs.
Miaousso observa rapidement son environnement. Il sourit à la vue de ces plateformes suspendues au-dessus du vide et de ce levier que trois trolls gardaient.
— Prends Aline ! ordonna Miaousso à l’humain.
Le chattan se débarrassa de son paquetage et bondit. Il attrapa une corde et grimpa sur le premier plateau qui se désagrégea sous son poids.
Il bondit à nouveau, sautant de plate-forme en plate-forme pour atteindre l’autre côté du gouffre.
Les monstres l’accueillirent à grand renfort de beuglements grotesques. Nulle question pour Miaousso de les combattre. Il n’en avait ni la force ni la volonté. Il les attira vers l’abîme avec la promesse de déguster un chattan aux petits oignons.
Miaousso put ainsi constater que la stupidité des trolls n’était pas une légende. Les monstres se précipitèrent vers lui en courant. Le chattan sauta par-dessus leurs têtes et, d’un coup de griffe bien placé, les jeta dans la fosse écarlate.
Il s’empara du levier et l’abaissa. Un pont en pierre sortit de la roche et ses compagnons d’infortune se précipitèrent pour le rejoindre.
Ses compagnons enfin en sûreté, l’homme à l’armure déploya ses magnifiques ailes pour les retrouver.
Miaousso, les deux nains, l’humain et l’elfe coururent jusqu’à perdre haleine dans un dédale de couloirs chichement éclairés.
Lorsqu’ils furent hors de portée des monstres, ils s’arrêtèrent quelques instants.
— Merci… pour votre… aide, haleta le chattan.
Du bruit et des grognements survinrent tout à coup dans un vacarme fait de ferrailles et de beuglements.
— Ils se rapprochent, avertit l’elfe, nous ne devons pas rester ici !
— Par ici ! indiqua l’homme en armure.
Il apparut à l’autre bout de la grotte. Miaousso regarda l’entrée noire d’où il ressortait. Comment avait-il fait ?
— Suivez-moi ! ordonna le nouveau venu.
La troupe reprit sa course. Des cris retentirent un peu plus en arrière. Les trolls et le Grand Scrub les poursuivaient et, au grand désespoir du chattan, ils les avaient cernés à l’autre bout du tunnel.
Les nains, l’elfe et l’humain sortirent leurs armes, prêts à se battre. L’homme à l’armure prit une teinte bleue fluorescente. Il écarta les bras, puis poussa un hurlement. Les échos se propagèrent dans la roche et figèrent l’ennemi.
— Fuyons ! Ils ne resteront pas longtemps comme ça !
De nouveau, ils coururent sans se retourner. L’elfe indiqua une source lumineuse qui grandissait devant eux.
Une sortie ? Non, un lac de lave dans lequel l’un des nains faillit plonger, retenu de peu par son comparse.
Le chattan repéra un vieux pont de singe. L’éventualité de le traverser le fit déglutir. Pourtant, l’elfe avait déjà commencé sa traversée, suivi par l’humain et les deux nains.
Dans les airs, l’homme à l’armure tirait flèche sur flèche. Le fil bleu foncé de son arc blanc se tendait et se détendait, propulsant sur l’ennemi des projectiles glacés à pointes noires, des grésillements turquoise accentuant leur effet.
— Dépêchez-vous ! appela l’humain.
Peu rassuré par la solidité du pont, Miaousso hésita un instant avant de se lancer. Les planches se brisaient sous ses pieds et tombaient une à une. L’une des cordes se brisa subitement. Alors qu’il croyait ses derniers instants arrivés, l’homme à l’armure le ramena sain et sauf sur l’autre rive.
— Partez, ordonna-t-il d’un ton sans réplique.
Le Grand Scrub devait être ralenti. Trop d’innocents avaient perdu la vie, dévorés par ce monstre.
Nanan contre la poitrine, il s’éleva dans les airs. Peu à peu, il tourna, de plus en plus vite. Le blizzard, violent, gela les parois de la grotte. Les monstres paniquèrent lorsque des piques de glace volèrent dans leur direction, les perçant de part en part. Enragé, le Grand Scrub exprima sa colère en beuglant. Mal lui en prit de ne pas être retourné dans son antre, une pointe traversa sa gueule. Il perdit l’équilibre et tomba dans la lave. Son cri d’agonie se répercuta dans la grotte comme la promesse de sa mort.
La troupe ne l’avait pas attendu. Elle courait aussi vite que possible pour mettre le plus de distance entre la montagne et eux.
Arrivés au pied d’un champ de grosses pierres, ils s’arrêtèrent. Miaousso s’adossa à l’une d’elles pour reprendre son souffle. Le hurlement qu’il entendit lui dressa les poils.
— Et l’homme en armure ? s’inquiéta-t-il.
— Je vais bien, Miaousso, rassura-t-il.
D’un geste élégant, il lui tendit Nanan que le chattan rattacha à son paquetage.
L’homme à l’armure s’approcha de la petite fille dont il caressa du bout du doigt la joue potelée. Aline lui sourit avec chaleur et réclama ses bras. L’étrange inconnu lui accorda ce souhait. L’échange intrigua alors les aventuriers tant il était empli de douceur et d’innocence.
— Papa ! s’exclama Aline.
— Oui, Aline…
L’homme embrassa la petite elfe sur le front et la remit à Miaousso.
Il déploya avec majesté ses ailes duveteuses et blanches. L’humain remarqua la légère transparence des plumes, comme une sculpture de glace.
— Qui êtes-vous ? finit par demander le chattan.
— Peu importe qui je suis, répondit-il doucement. Il reste encore trois jours de voyage.
Ses ailes le propulsèrent dans les airs avant qu’il ne disparaisse dans une multitude de flocons.
Le départ de l’étrange inconnu avait sonné le leur.
Les compagnons avaient repris la route. Après plusieurs heures de marche dans l’obscurité, ils s’arrêtèrent sous la ramure d’un grand chêne.
Un soupir s’échappa de la bouche de Miaousso, occupé à donner du lait à Aline.
— Dites, commença-t-il, vous pensez que cet homme, celui qui nous a aidés, est le père d’Aline ?
— Nous ne savons rien de lui, avoua l’elfe en refermant sa gourde. Il savait pourtant tout de nous.
— C’est un gardien d’Intro, ajouta l’humain à la surprise de tous. Jadis, l’un d’eux me sauva.
— Mais les gardiens d’Intro s’montrent pas ! contesta l’un des nains.
— Je le sais. On sent leur présence, jamais pourtant nous ne les voyons. À moins de connaître leur nom. Celui-ci est très spécial. Il dégage l’aura d’Aquanine et en a même le pouvoir. Il a une mission : protéger cette petite fille. Et il fera tout pour lui venir en aide.
— À ma connaissance, les gardiens d’Intro n’ont aucun pouvoir élémentaire, remarqua l’elfe sceptique.
L’humain haussa les épaules, ne sachant que répondre. Certaines légendes affirmaient que des élus pouvaient acquérir une puissance comparable à celle des dieux élémentaires. Comment et dans quelle condition ? Même les pères et les mères supérieures l’ignoraient.
Le regard d’Aline à l’encontre de cet inconnu n’avait pas échappé au chattan. C’était le regard d’un enfant envers son père.
Qui es-tu, Aline ? se demanda-t-il.
Miaousso la coucha dans son petit panier, le temps pour lui de se restaurer un peu avec du poisson séché. Tout en mangeant, il s’attarda sur la montagne dont il avait réchappé qui s’élevait comme une ombre menaçante dans la noirceur nocturne. Un long frisson parcourut son dos.
— Ils ne reviendront pas, assura l’humain.
— Je sais, mais je m’inquiète quand même, dit-il en baissant la tête, sombre.
— Nul crainte à avoir, confirma l’elfe. Oh ! Il me semble que nous ne nous sommes pas présentés.
Il s’inclina respectueusement.
— Je suis le Duc Elmeris. Voici Prospes et Raspes, présenta-t-il, ce à quoi les nains répondirent par un simple hochement de tête. Et voici Chevalier Jean.
— Merci à tous pour votre aide ! sourit Miaousso. J’ai bien cru que je finirais dans la marmite d’un troll. En ce qui me concerne, je m’appelle Miaousso. Au fait, comment est-ce que vous avez su pour moi et le chaton ?
— Des trolls et des gobelins, à la solde du Scrub parcouraient mes terres en quête d’un nouveau-né, expliqua Elmeris. J’ai envoyé de nombreux hommes pour les chasser de mon territoire. Certains m’ont rapporté qu’ils avaient aperçu un chattan se diriger tout droit vers son domaine.
— Vous avez cru que je voulais lui donner le chaton ? Mais vous êtes fou ! cria le chattan, s’attirant une moue de peur de la petite elfe.
— Dans ma vie j’ai vu et assisté à très nombreuses choses, messire Miaousso, continua calmement Elmeris. Je me suis donc méfié. C’est là que le gardien d’Intro est apparu en me proposant son aide. Bien que je n’eusse connaissance de sa véritable identité qu’il y a quelques instants à peine.
Miaousso hocha la tête. Il avala les dernières miettes de son repas avant de recracher négligemment les arêtes de son poisson.
— Nous irons nous reposer dans mon domaine, dit l’elfe, après une rasade d’eau, puis nous reprendrons la route pour nous rendre à Istrezei.
— Tu entends ça, chaton ? s’enthousiasma Miaousso en regardant Aline. Tu vas trouver une nouvelle famille !
Le roi marchait dans l’un des longs couloirs lumineux de son palais. Celui-là donnait sur un luxuriant jardin que de nombreuses plantes exotiques coloraient d’arcs-en-ciel. L’hiver n’avait pas duré dans cette région chaude. Le froid avait très vite laissé place à une chaleur étouffante.
Machen ne gouvernait que sur un tout petit royaume appelé Istrezei. Il possédait, avec quelques terres agricoles, pas moins de six oasis ainsi que cinq ports alignés sur la côte de l’Océan Infini. Le commerce prospérait et les habitants vivaient en grande partie de l’agriculture, de la pêche ainsi que des nombreux tisserands qui faisaient la renommée de leur pays.
Bien que très respectueuse vis-à-vis de leur monarque, la population Istrezeine disait : « un roi bon, mais laid et une reine belle, mais idiote ».
Le physique disgracieux du souverain amenait pléthores de plaisanteries blessantes dans les rangs ennemis.
Bossu, des cicatrices zébraient les bras musclés de Machen. Sa démarche chaloupée et ses grosses mains lui donnaient l’allure d’un bûcheron humain. Une balafre barrait son visage du haut de son front jusqu’à son menton tout en fendant ses lèvres très épaisses. Un vert très sombre colorait ses yeux tandis qu’un blond presque blanc teintait les boucles de sa chevelure courte.
Machen emprunta un couloir sur sa gauche et s’arrêta devant une grande salle carrée recouverte de marbre blanc. Alors que des colonnes finement ouvragées soutenaient le dôme, un bassin d’eau claire trônait fièrement au milieu de la pièce.
Allongée sur un sofa, sanglotant : la reine Iowa. Machen soupira, passa nonchalamment sa main dans ses cheveux, puis s’assit à côté d’elle.
Son épouse avait eu des pertes de sang, symbole d’une tentative ratée pour avoir un enfant.
— Je ne comprends pas, pleura-t-elle. Je prie tous les jours, je fais des offrandes, je me dévoue corps et âme pour que la maîtresse de l’Ordre Vivant m’accorde la fertilité. Rien ne pousse dans mon ventre… Rien !
Elle repartit dans une longue plainte, ses épaules se soulevant à chaque inspiration. Machen la réconforta du mieux qu’il put bien qu’il soit tout aussi malheureux que sa femme. Ne pas avoir d’enfant le mettait dans une position délicate. Ses conseillers y voyaient l’opportunité de l’évincer pour s’emparer du trône.
— Nous recommencerons autant de fois que nécessaire, consolat-il. La maîtresse de l’Ordre Vivant finira par répondre à nos prières.
Iowa se retourna. Sa beauté contrastait avec la laideur de Machen. Ses traits délicats accentuaient une peau blanche aux reflets lilas très clair. Son crâne nu s’ornait de motifs floraux et d’arabesques dessinés au henné. Ses grands yeux dépourvus de sourcils étaient entièrement noirs avec un iris jaune presque orange. Un anneau en or perçait l’aile de son nez et quelques brillants dévoilaient la forme de ses arcades.
Le père d’Iowa, un homme violent et alcoolique, lui avait laissé comme héritage l’innocence et la simplicité d’une petite fille.
Sa franchise excessive avait mis en danger plusieurs fois son mari. Malgré tout, Machen avait fait de ce défaut une qualité contraignant certains politiques à tenir leur distance comme leur langue. Ils craignaient la reine d’Istrezei autant que le roi qui s’en amusait beaucoup.
— C’est promis ? lui demanda-t-elle, pleine d’espoir. La maîtresse de l’Ordre Vivant répondra à mes prières ?
Machen acquiesça.
Un sourire ourla ses fines lèvres roses. Elle se jeta sur lui, le serrant avec toute la force qu’elle possédait. Le contact de sa poitrine menue ne laissa pas son époux indifférent.
— Nous devrions… déglutit-il avec peine. Nous devrions nous rendre dans un endroit plus intime. Tu ne penses pas ?
Elle saisit sa grosse main avec un sourire pour le guider vers leurs appartements privés.
Miaousso grogna en essayant désespérément de garder le contrôle de lui-même. Les deux nains roux s’amusaient à lui attraper la queue. Exaspéré, le chattan se retourna et gronda.
— Laissez ma queue tranquille !
— Mais c’est marrant ! s'esclaffa Prospes.
— Je vais finir par vous tirer la barbe ! Vous verrez, vous rirez moins !
Un geste du nain fit hurler de rire Aline.
— Nous y voici ! s’exclama le duc Elmeris.
En relevant la tête, Miaousso aperçut un château gris planté au beau milieu d’une plaine. L’elfe souffla légèrement dans un sifflet. Un faucon vint se poser sur son bras. Après lui avoir murmuré quelques mots en ancien glorianien, le magnifique oiseau reprit son envol.
— Continuons.
Un cavalier et une escorte accueillirent leur maître au pied d’un imposant boulot.
— Monseigneur, salua respectueusement un elfe vêtu d’une armure noire.
Il emmena la troupe jusqu’à la demeure du duc Elmeris, une bâtisse d’une grande simplicité.
La cour intérieure était pavée de pierres grises. Une statue du seigneur sur un hadrosaure s’exposait fièrement au milieu de la place centrale, non loin d’une fontaine finement ouvragée. Quelques fanions noirs frappés du symbole du duc, un faucon, s’agitaient sous la brise du soir.
Le chattan remarqua une haute tour avec de nombreux vitraux. Sur le sommet, une girouette représentant les quatre points cardinaux se tournait sous l’impulsion du vent. Les remparts grouillaient de gardes armés.
— Père ! appela un petit garçon, tirant Miaousso de sa transe.
Le fils d’Elmeris, Cop, s’approcha d’Aline et l’observa longuement. Il devait tout juste avoir une cinquantaine d’années.
— C’est elle ? demanda-t-il. Comme sa couleur de peau est étrange !
— Elle est étrange pour toute personne peu accoutumée à voir une telle enfant, répondit Elmeris.
— Bienvenu parmi nous ! fit une voix claire.
Prospes et son frère saluèrent sans attendre la duchesse Elmeris, Shana, une femme vêtue d’une robe blanc et rouge. D’un geste, elle lança ses cheveux blonds derrière son épaule. Ses yeux gris pétillants souriaient autant que ses lèvres pleines.
— Je suis Shana, duchesse Elmeris, s’inclina-t-elle devant Miaousso. Mon époux m’a avertie de votre arrivée.
Le chattan acquiesça, étrangement déstabilisé par son aura, révélatrice d’un fort tempérament.
Shana s’approcha d’Aline et l’observa longuement.
— Elle a un regard… C’est comme si le ciel et l’océan s’étaient mélangés pour lui donner la couleur de ses yeux. Ils sont magnifiques !
La petite fille rit, puis se cacha comme si elle avait compris le compliment.
— Pardonnez-moi, se ressaisit subitement Shana, je manque à tous mes devoirs ! Vous avez peut-être faim, sire… ?
— Miaousso, mon nom est Miaousso.
— Vous devez tous être épuisés après cet éprouvant voyage ! Aussi vous ai-je préparé à chacun une chambre. Et il y a dans la vôtre, Miaousso, un lit pour Aline.
Le chattan esquissa un sourire en guise de remerciement.
Les aventuriers mangèrent à leur faim et profitèrent d’une bonne nuit de sommeil. Réveillés au lever de la deuxième lune, ils reprirent la route vers le sud à dos d’hadrosaure.
Istrezei apparut dans un horizon dilué par la chaleur. Elmeris observa le ciel quelques instants en mettant sa main en visière. Sa monture comme celle de ses compagnons montrait des signes évidents de fatigue.
— Arrêtons-nous, décréta-t-il à la nuit tombante. Les hadrosaures sont épuisés.
Miaousso s’était perdu dans la contemplation des étoiles, pensif, alors que les autres dormaient à poings fermés. Il poussa un profond soupir. Il lui tardait de retrouver sa compagne et ses chatons. Il observa Aline, assoupie. Il sourit, la petite fille allait beaucoup lui manquer. Il s’était tellement attaché à elle durant son périple !
— Je vous trouve bien pensif, Miaousso, remarqua Elmeris en s’approchant.
— Je repensais au chaton. Elle va beaucoup me manquer.
— C’est en effet une adorable petite fille, concéda Elmeris.
Miaousso remonta un peu plus la couverture sur les épaules d’Aline. La nuit était plutôt fraîche. Il rassembla ses genoux et les entoura de ses bras et de sa queue.
— J’espère que sa nouvelle famille prendra grand soin d’elle.
— N’ayez aucune crainte à ce sujet. Je connais le roi et la reine d’Istrezei depuis de nombreuses années. Elle ne manquera de rien et certainement pas d’amour. Vous pouvez me croire. Maintenant, allez-vous coucher. Il reste encore du chemin à faire.
En fin de matinée, la troupe arriva aux portes de la capitale d’Istrezei. Le duc Elmeris avait dépêché un messager pour prévenir son voisin. Une escorte les mena au palais.
Jamais de toute sa vie Miaousso ne s’était rendu dans une aussi grande ville. Les bâtiments en terre et en sable semblaient vouloir l’engloutir. Leur apparente fragilité n’était due qu’à la finesse de leur architecture faite de colonnades et de sculptures de toute beauté représentant des animaux et des plantes du désert.
Le chattan distingua de très nombreux commerçants dont les marchandises composaient un tableau haut en couleur. Pour certains, leurs étals diffusaient dans l’air poussiéreux et sec des odeurs d’épices, de parfums et de fruits. Des cordonniers, des tailleurs, des forgerons et bien d’autres artisans se mélangeaient pêle-mêle. Les effluves du cuir et du métal ajoutaient une note plus vaste à la palette.
Partout les marchands attiraient la clientèle par des rabais alléchants et partout on négociait. On discutait dans la langue commune, en ancien glorianien ou dans le dialecte local. Et l’on pouvait presque entendre les pièces s’échanger de main en main.
En foule compacte malgré la largesse des lieux, les habitants portaient tous des vêtements de différentes couleurs allant du sari pour les femmes, au burnous et sarouel pour les hommes. Les premières cachaient leurs cheveux sous un léger voile, tandis que les seconds se coiffaient d’un turban.
La troupe d’Elmeris quitta ce qui semblait être la place du marché pour continuer dans la rue principale toujours bordée de bâtiments orangés. Les regards indiscrets s’accompagnaient de murmures curieux. Quelques mendiants prenaient le risque de s’approcher, aussitôt chassés par la garde. L’un d’eux, une bourse à la main, leur lança quelques quarts de ronds pour les éloigner des illustres visiteurs.
Miaousso ne put s’empêcher de pousser une vive exclamation à la vue du palais de Machen, édifice camouflé par une muraille ocre dont la porte d’entrée en bois bleu roi était bardée de fers noirs. Elle s’ouvrit avec un grincement sourd sur le roi et la reine d’Istrezei.
Les compagnons montèrent un escalier finement ouvragé pour pouvoir les rejoindre.
Le chattan ne connaissait guère les standards elfes, il concevait cependant que Machen était très vilain au contraire de son épouse vêtue d’une robe moulante blanche.
La troupe s’agenouilla et, sur ordre du roi, se releva. Le duc Elmeris prit amicalement Machen dans les bras en lui tapotant le dos avant de faire un prompt baisemain à Iowa.
— J’ai reçu ton message, mon ami. Est-ce vrai ? demanda fébrilement Machen.
— Oui, confirma Elmeris. Ce chattan, répondant au nom de Miaousso, t’a amené cette enfant.
Miaousso s’approcha de la reine avec Aline. Sans plus attendre, il la posa délicatement dans les bras d’Iowa.
— Elle se prénomme Aline, dit-il, la gorge serrée.
La jeune femme respirait de bonheur. Muet, le roi souriait autant que sa bouche le lui permettait. Il échangea un regard avec son épouse, complice et heureux. La maîtresse de l’Ordre Vivant avaitelle finalement écouté leur prière ?
— Miaousso, commença Machen, grâce à vous, nous réalisons le rêve de toute une vie. Nous ne vous remercierons jamais assez. Pour vous récompenser, je comblerai n’importe lequel de vos désirs. Bien que je sache qu’aucun d’eux ne saurait exprimer ma profonde gratitude.
— Prenez juste soin d’elle, dit le chattan en essayant de dissimuler sa peine. C’est une petite fille adorable et facile à vivre. Vous allez voir ! Ceci était avec elle. Je suppose que ses parents souhaitaient lui léguer cette épée.
Un long frisson parcourut l’échine de Machen lorsqu’il saisit la garde noire. Il observa l’arme minutieusement. Ses sens elfiques lui confirmèrent qu’elle était d’essence magique.
Miaousso se rapprocha de la reine et caressa doucement la joue ronde de la petite fille. Il essuya bien maladroitement la larme qui perlait sur le coin de son œil.
— Au revoir, chaton. Tu me manqueras.
Il l’embrassa sur le front et s’en fut pour ne pas rendre cette séparation plus difficile. Aline tendit une main, puis se débattit tout en essayant d’appeler son protecteur.
— Mia ! Mia ! cria-t-elle.
Les bras fermes de la souveraine l’empêchèrent de le rejoindre. Aline voulait rester avec lui ! Pourquoi partait-il ? Avait-elle fait quelque chose de mal ? Son visage se tordit et de grosses larmes roulèrent sur ses joues. Aline hurla son nom encore et encore.
Les jours et les semaines passèrent.
L’adoption d’Aline fut célébrée à travers tout le pays. La princesse reçut de nombreux cadeaux et fut l’objet de toutes les attentions.
Mais son humeur mélancolique avait terni les festivités. La petite fille avait bien essayé de rappeler le chattan avec l’espoir de le voir revenir. Malgré l’affection que lui portait sa nouvelle famille, elle regardait inlassablement le nord. Son sommeil fut longtemps ponctué de cauchemars. Iowa et Machen n’avaient jamais cessé de veiller sur elle. Petit à petit, ses songes ne vinrent plus la hanter. Aline avait compris que Miaousso ne reviendrait plus la chercher. Elle pleura chaudement toute une nuit durant sans jamais s’arrêter, symbole d’un abandon qui la marquerait à tout jamais.
Les jours et les semaines passèrent.
Aline retrouva peu à peu sa joie de vivre. Son sourire illuminait désormais la vie du roi et de la reine. Iowa se dévouait pour sa fille, insistant toujours auprès des domestiques pour s’occuper d’elle.
Ce jour-là, Aline prenait son bain. Entre éclaboussures et éclats de rire, la princesse s’amusait comme une folle.
— Doucement, ma belle ! s’exclama Iowa joyeusement en se protégeant le visage. Ne faut-il pas la plonger complètement dans le grand bassin pour qu’elle soit plus propre ?
— Ce petit bassin est suffisant, Majesté, répondit la nounou.
Machen avait été très clair sur ce point : elle avait carte blanche pour reprendre la reine si nécessaire. Ce qu’elle faisait, avec le respect dû à son rang.
Iowa fit la moue, déçue. Lorsqu’elle attrapa Aline pour l’allonger sur une table à langer, un élément l’interpella.
— Trudy ! appela-t-elle.
— Majesté ?
— Vois-tu la même chose que moi ?
Elle forma une coupelle avec sa main qu’elle remplit d’eau, puis elle la laissa couler sur la peau nue de la petite fille.
— Toi aussi, tu l’as vue ?
Trudy l’imita. Une étoile bleue était apparue sur la poitrine de l’enfant.
— Je n’ai pas souvenir d’avoir vu cela auparavant. C’est très joli ! s’enthousiasma Iowa.
Trudy repassa de l’eau sur la poitrine d’Aline. La pointe nord de l’étoile bleue était plus grosse que les autres. Elle fronça les sourcils.
— On dirait le symbole d’Aquanine, remarqua Trudy.
— Et ? Qu’est-ce que cela signifie ? interrogea Iowa, inquiète.
— Je ne sais pas, ma Reine. Il vaut mieux demander au connaisseur dans la grande bibliothèque. Lui seul sera en mesure de vous apporter des réponses.
Après avoir habillé Aline, elles le rejoignirent sans attendre. Un humain noir et joufflu, au ventre démesurément gros, les accueillit. Il portait la toge de Fasteno, refermée par une imposante ceinture de laquelle pendait un livre relié.
— Altesse, que me vaut le plaisir de votre visite ? s’inclina-t-il.
— Aline a une marque sur la poitrine en forme d’étoile que je trouve très jolie. Trudy pense qu’elle représente le symbole d’Aquanine. Cela m’inquiète. Aline est-elle sous l’emprise d’une malédiction ?
Il étira sa longue moustache et tendit les bras vers Aline.
— Puis-je ?
Iowa confia sa fille au connaisseur qui l’allongea sur une table en bois. Elle grimaça tant le plat du meuble était inconfortable.
Il mit la poitrine de l’enfant à nu et demanda à la nounou de lui apporter une cruche d’eau. Pendant ce temps, il souffla sur la peau d’Aline qui, chatouilleuse, se tortilla en riant. Il invoqua une flamme et enfin éparpilla un peu de sable. Ce n’est qu’en versant du liquide qu’il aperçut la marque.
Trudy avait vu juste. Le connaisseur examina les mains et les pieds de la petite fille. Ils étaient très légèrement palmés.
— Alors ?
