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Jeune ingénieur, Sack exerce un job à la con dans une agence parisienne. Coincé dans son quotidien ennuyeux, il se rêve en aventurier moderne ; il a été bercé par les quêtes épiques des grands noms de l'Histoire et des univers de fiction. Mais surtout, il se rêve amoureux, car il est encore vierge. A 28 ans, cette condition de "vierge tardif" lui pèse de plus en plus. Il se sent seul, il se sent nul. Un jour, il fait la découverte du rêve lucide : c'est-à-dire la possibilité de contrôler ses songes lorsqu'il dort. Excité par cette trouvaille, Sack commence alors à explorer ses nuits. La Procuration est l'histoire d'une fuite ; un roman où le réalisme se mêle au fantastique, où le héros s'égare entre rêve et réalité.
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Seitenzahl: 470
Veröffentlichungsjahr: 2019
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Jérémy Pollet
La Procuration
© Jérémy Pollet, 2019, auteur.
La couverture de La Procuration a été créée par Adrien Cambien https://adrien.cambien.net/
Edition : BoD - Books on Demand
12/14 rond-point des Champs Elysées
75008 Paris
ISBN : 978-2-3221-5286-5
« Le Code de la propriété intellectuelle interdit les copies ou reproductions destinées à une utilisation collective. Toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite par quelque procédé que ce soit, sans le consentement de l’auteur ou de ses ayant droit ou ayant cause, est illicite et constitue une contrefaçon, aux termes des articles L.335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle. »
« Le plaisir peut s’appuyer sur l’illusion, mais le bonheur repose sur la réalité. »
Sébastien-Roch Nicolas de Chamfort
Tout petit déjà Sack avait tendance à classer les choses. Il ramassait des cailloux lors des éternelles randonnées familiales à la montagne, celles où maman a préparé un pique-nique avant de partir ; avec un œuf dur pour chaque enfant et deux pour papa. Sur le chemin, Sack se bourrait les poches de minéraux afin de pouvoir les ordonner plus tard, lors du déjeuner au bord du lac. Une classification qui incluait des critères bien précis de taille, de poids et de couleur. Mais à s’alourdir les poches comme il le faisait, le jeune garçon peinait à grimper. Il devait alors peser le pour et le contre, sacrifier certaines pierres pour mieux préserver les autres. Choisir deux fois n’est jamais simple ; aussi finissait-il bien souvent par tout jeter. Il s’ôtait un poids, s’allégeait pour mieux courir au milieu des pins et des pics en riant.
De son enfance, voilà le seul vestige : une appétence pour le tri.
Aujourd’hui Sack a 28 ans, il est ingénieur en data mining dans une agence parisienne. Son boulot c’est de « faire parler la donnée », ce qui consiste principalement à classer des chiffres dans d’immenses tableurs afin d’établir une corrélation entre une information A et une information B. De ces corrélations il tire des pourcentages très importants pour les clients dont il est responsable. Une fois même, il a permis de relancer la vente de coques à strass d’une PME en perte de vitesse.
Sack n’est pas passionné par son boulot, mais c’est un jeune homme consciencieux sur lequel sa hiérarchie peut compter. Il est toujours à l’heure, très respectueux, ne lésine pas sur les heures supplémentaires si on le lui demande et accepte toutes les tâches. Sack n’a jamais fait défaut, c’est un excellent employé. Bien mal avisé serait l’employeur qui, par souci d’économie à courte vue, déciderait d’effacer la ligne de compte représentée par le travailleur Sack dans sa gestion des coûts.
En ce moment, il besogne sur une analyse de la consommation de contenu pornographique par les femmes pour un site web spécialiste en la matière. Les catégories « Lesbian » et « Gay (male) » arrivent en tête, la catégorie « For Women » en quatrième position seulement. Lui, du porno, il n’en consomme pas des masses. Cela ne veut pas dire qu’il ne se masturbe pas, mais il préfère faire marcher son imagination. Au moins, ça lui laisse le choix de la couleur, de la taille des seins, de la rondeur des fesses et du contexte. Sack c’est un peu un chevalier blanc de la branlette, une espèce en voie de disparition. En tout cas, à chaque fois qu’il regarde une « salope aux gros seins défoncée par une queue de 25 cm » sur internet, il en éprouve une petite honte, un petit dégoût de soi. Il ne se l’explique pas vraiment. Peut-être est-ce simplement dû au fait qu’il n’est pas très à l’aise avec le sexe, qu’il manque d’expérience. Il faut dire que le jeune homme est encore vierge.
Il n’est pas particulièrement moche, ni particulièrement bête. Il n’est pas timide, du moins pas excessivement. Cette condition de vierge tardif, puisqu’il se considère ainsi, il la doit à un manque d’intérêt pour les joies du cœur et de la chair ; jusqu’à un âge où, normalement, la passion s’envole.
Longtemps, il n’en eut rien à foutre.
Au collège quand ses potes fantasmaient sur les seins naissant des filles, lui ne pensait qu’à ses jeux vidéo de stratégie préférés et ses romans de fantasy. En seconde, son pote Paul lui avait conté comment il avait finalement couché avec Marie – à 15 ans, il était temps – et combien il était content d’avoir tenu 7 minutes et d’avoir fait « hurler sa meuf », même qu’il lui semblait qu’elle avait éjaculé comme sur Youporn. Enfin, il n’était pas sûr, peut-être bien que c’était juste de la « mouille ». Sack a toujours été très bon pour écouter, ou laisser croire que ses oreilles sont toutes acquises. Perdu dans ses pensées, il rêvait en réalité de batailles historiques et de découvertes scientifiques. Aventures dans le Grand Ouest ou dans l’espace, Terra Incognita... Quand les jeunes gens commencent leur parade amoureuse, à grand coup de déodorant et de fringues de marque ; Sack était incapable d’entretenir une relation stable avec son shampoing. Il avait bien conscience d’être décalé. Et, malgré ses efforts pour intégrer le vocabulaire, il n’arrivait pas toujours à suivre. Une fois, le professeur d’arts plastiques avait montré le fameux tableau de Magritte « Ceci n’est pas une pipe », toute la classe s’était esclaffée. Tout le monde, sauf Sack. Someya avait été tellement choquée de son innocence qu’elle lui avait filé des adresses de site porno, histoire qu’il se cultive un peu.
Longtemps, il a pu faire semblant.
Il n’avait que peu besoin de feindre un intérêt envers le beau sexe ; son environnement l’y aidait : prépa scientifique, école d’ingénieurs... Entre mâles en mal d’amour, il ne s’en sortait pas trop mal. Et puis tout cela le rattrapa, assez brusquement. Il devait avoir 22 ou 23 ans, quand le regard d’une jeune femme dans le métro le fit défaillir, pour la première fois, et rougir jusqu’aux oreilles. Quand, à une soirée sur une plage, il dansa près d’une échevelée dont les longues mèches frôlèrent son épaule et le firent frissonner. Quand il se mit à rêver d’interdits. Jusqu’à cette fille qu’il voyait régulièrement dans son groupe d’étudiants, et qui devint une obsession. Il s’était persuadé qu’elle seule était capable de le rendre heureux, qu’elle avait tous les droits sur son sourire. Mais le mal était fait, et le retard bien là... comment le rattraper ? C’était là tout le problème, car Sack ne prit aucun risque, osa peu. Avant qu’il ne s’en rende compte, ses études touchèrent à leur fin. Les rencontres se firent plus rares, les occasions aussi.
Aujourd’hui la plupart de ses amis sont en couples, voire mariés, certains se permettent même d’avoir des enfants. Aujourd’hui il se sent piégé, impuissant. Et un peu seul.
À 40 cm de son écran brillant, insensible au bruit sourd de la photocopieuse du bout du couloir et aux mâchonnements bruyants d’amandes salées de ses collègues d’open space ; Sack repensait à ses expériences de jeunesse tout en classifiant ses données pleines de seins refaits, de vulves galbées, de pénis courbés et d’amours amateurs capturés dont la présence sur la toile devait receler plus d’un drame. Fraichement débarqué dans son espace, Francis le réveilla d’un : « Hey Sackounet ça te botte une pause-café ? ». Francis, il fait du marketing digital, c’est un énervé ultra-connecté. Il met du gel et laisse toujours les deux derniers boutons de sa chemise ouverts. Francis aime bien Sack, probablement parce que ce dernier n’oppose aucune résistance quand il s’agit de l’écouter parler de ses aventures réelles et fantasmées. Aujourd’hui ils ont du bol, il n’y a personne d’autre dans la petite cuisine de l’agence. Francis prend un expresso sans sucre, Sack un thé aux fruits rouges, le café lui donne mal au ventre.
– Bon alors mec ! Ça donne quoi ces recherches sur le porno ? T’es un veinard quand même toi, le seul type payé à mater Katsuni au monde !
– Je ne mate pas Katsuni ni aucune vidéo, j’ai juste accès aux données de consommation des profils féminins.
Francis tira sur la paupière inférieure de son œil droit avec son index.
– Mouais… on ne me la fait pas à moi !
Sack préféra ne pas répondre. Il jouait machinalement avec le sachet de thé baignant dans sa tasse.
– Enfin... Dis, t’as vu la stagiaire de Michel ?
– Capucine ?
– Ouais ! Capucine la coquine ! T’as vu les melons ? Je t’y mettrais la tête dedans moi ! T’en penses quoi ?
– Ben euh… C’est vrai qu’elle est jolie, mais un peu jeune, non ?
– Moi ça ne me dérange pas les jeunes, des fois tu tombes sur de sacrées surprises. En ce moment je baise avec une fille en première année de fac de lettres, elle n’a que 18 ans, mais c’est un super bon coup. Bon par contre qu’est-ce qu’elle m’emmerde avec ses bouquins. On s’est rencontré sur Tinder. Tu sais l’appli ou tu swipes là.
Il fit le geste du doigt, dans les airs.
– Oui je connais le principe, mais ça ne m’intéresse pas trop ce genre de truc...
En fait si, ça l’intéresse grave le Sack, mais il n’ose pas se lancer. Et puis il se figure que les femmes qui utilisent cette application veulent des hommes sexuellement expérimentés. Il pourrait faire semblant, mais il a trop peur que les masques tombent lors du moment fatidique. Ce n’est pas rencontrer une femme qui lui pose problème. Il n’a pas peur de l’inviter à dîner, ni peur des blancs dans la discussion. Écouter, s’intéresser, il sait faire. En revanche passer à l’acte le terrorise. Il angoisse à l’idée que la demoiselle le juge froidement lorsqu’elle découvrira, forcément, son inexpérience.
– T’es bête mon pote, c’est un vrai supermarché du sexe cette appli ! Ce weekend encore j’ai rendez-vous avec trois meufs différentes, je peux te dire que popol va chauffer ! s’exclama Francis avec un sourire de requin. Bon et toi t’en es où niveau gonz’ en ce moment ? T’as une target ?
– Non pas en ce moment, non... lui répondit Sack avec un petit sourire timide, comme à chaque fois.
En vérité, il est raide dingue d’une de ses collègues, Aline. Mais il n’osera jamais le dire à qui que ce soit de sa boite, encore moins à Francis. Aline est arrivée à l’agence il y a trois mois environ. Elle s’occupe de la gestion des hauts potentiels, c’est-à-dire ceux qui font du chiffre et dont il faut bien prendre garde qu’ils ne partent pas chez la concurrence. Beauté classique, avec de longs cheveux blonds et fins ; et des yeux d’un bleu profond. Jamais avare de sourires, tout est doux chez elle, jusqu’à sa voix. Sack en est sûr : c’est la femme parfaite ! Enfin, il ne lui a jamais vraiment parlé, mais il pense la connaître. Il faut comprendre : en matière amoureuse Sack a presque 15 ans de retard sur ses congénères. L’amour qu’il voue à Aline est un amour adolescent, innocent, imaginaire somme toute. Aline n’est qu’une enveloppe, il aime l’idée qu’elle incarne en lui, celle qu’il construit chaque jour en regardant par la fenêtre du métro avec du rock alternatif dans les oreilles. Sa passion est aussi cristallisée qu’un rameau laissé dans une mine de sel à Salzbourg. Il s’imagine souvent être son sauveur, ou bien qu’elle lui voue le même culte en secret, ou bien qu’il l’invite à dîner chez lui et qu’elle se moque de sa cuisine avant de l’embrasser fougueusement.
– Sacré Sack va ! Je sais que tu me caches des choses, un beau gosse comme toi doit forcément en avoir une petite sous le coude ! dit Francis avec un clin d’œil.
Sack ne put que sourire de plus belle, de ses sourires circonspects qu’il utilise quand il ne sait pas quoi dire ou quelle position socialement acceptable il doit adopter.
– Aller j’y retourne, j’ai du taf mec ! Sérieux en ce moment j’suis sous l’eau.
Ainsi se termina leur pause-café rituelle du matin.
Quand il rentre du travail, Sack prend un RER (24 minutes) puis un métro (19 minutes) puis il doit marcher (15 minutes, selon l’humeur). Cela lui fait en tout 58 minutes de rock alternatif, une Aline trois fois emballée, un prix Nobel de physique remporté et, s’il est en forme, une troisième guerre mondiale évitée. Sack a beaucoup d’imagination. Mais son penchant pour la rêverie n’est rien comparé à celui de son ami Lenny, le SDF de sa station de métro. Lenny se qualifie lui-même de daydreamer, c’est-à-dire qu’il passe ses journées à s’évader dans des mondes imaginaires, à faire et refaire des histoires réelles ou inventées. Il peut rêver éveillé jusqu’à vingt heures par jour, faisant fi du brouhaha généré par les allées et venues des passants, oubliant de dormir. Ce qui l’intéresse, c’est le sentiment d’avoir vraiment le contrôle lorsqu’il décolle dans sa tête. Et il a appris à dire « merci ma bonne dame » sans perdre le fil de ses pérégrinations mentales. Sack tape régulièrement un brin de causette à Lenny en rentrant du travail ; il est d’ailleurs l’un des rares privilégiés pour lequel ce dernier sort de ses voyages imaginaires.
Cette fois encore il retrouva son ami adossé près du distributeur de tickets, se berçant doucement d’avant en arrière, emmitouflé dans plusieurs couvertures en lambeaux, le regard dans le vague.
– Salut Lenny, je t’ai pris un cheeseburger, dit Sack d’une voix forte pour couvrir le brouhaha ambiant.
Le SDF sortit de sa rêverie et lui sourit, en tendant la main.
– Sack, mon cher, ta gentillesse n’a d’égale que ton intelligence. Je suis très content de te compter parmi mes proches.
L’ingénieur était habitué aux élans grandiloquents du SDF. Cela l’amusait beaucoup, cette façon d’employer les mots, comme s’il vivait dans un autre siècle. Lenny mordit dans le pain aux sésames, laissant au passage couler un peu de ketchup dans sa barbe en désordre. Il ne semblait pas tout à fait là. Il secoua vivement la tête pour se débarrasser des pensées qui lui collaient encore aux cheveux, comme un chien trempé qui s’ébroue.
– Pardonne-moi, mon ami, il me faut toujours un peu de temps pour émerger et retrouver les vivants. Vois-tu, je sors tout juste d’une discussion passionnante avec Kropotkine sur l’importance de l’entraide comme facteur de l’évolution de notre espèce. C’est bien l’entraide qui est la norme, pas la compétition ; car cette dernière garantit la puissance d'un seul quand l’autre assure la puissance de tous. Partout, toujours ! Un dialogue riche, qui aurait toute sa place dans notre époque, assurément. Souviens-toi Sack, la compassion plus que toute autre chose. La compassion !
Sack sourit, il ne saisissait pas toujours les références de Lenny, qui tenait parfois des propos embrouillés et d’autre fois des discours grandioses. Sa culture semblait inépuisable. Où et quand avait-il pu accumuler un tel savoir ? Comme Sack avait pris l’habitude de lui donner les livres qu’il avait terminés, il soupçonnait Lenny de lui conseiller des titres dans le seul but de pouvoir les lire par la suite. Mais cela ne le dérangeait pas, les recommandations du SDF étaient toujours intéressantes. De temps à autre, Sack l’invitait chez lui, ensemble ils regardaient des films, des documentaires, ils écoutaient de la musique. Lenny lui en était infiniment reconnaissant, car cela lui permettait de faire le « plein d’expériences émotionnelles, de découvertes fictives et de savoirs historiques ». En clair : cela enrichissait son imaginaire, cela alimentait les rêveries du rêveur. Sack, lui, y voyait surtout l’opportunité d’offrir un toit, une douche chaude et un bon repas à son ami. Au moins pour quelques heures.
Il laissa un silence planer, quelques secondes, tandis que Lenny nettoyait ses doigts pleins de sauce sur son pull déjà sale.
– Ok Lenny je tâcherai de m’en souvenir, dit Sack dans un sourire. J’aurais aimé creuser un peu plus ce sujet avec toi, mais je ne fais que passer. En fait, j’ai un train à prendre. Grand rassemblement familial ce weekend...
Sack tira une petite moue, que Lenny saisit aussitôt.
– Oh ! Une réunion de famille ! Je sais à quel point cela te réjouit, ironisa-t-il. Mais la famille c’est important, très important, ajouta-t-il d’un ton soudainement très grave. Alors, puisque tu pars, je te dis à bientôt mon ami. Mais rappelle-moi de reprendre cette discussion sur l’entraide avec toi plus tard, j’aimerais connaître ton avis éclairé sur certains points.
– Promis Lenny ! Allez, je file !
– Au revoir, camarade ! Bon weekend. Pour ma part, je revis Lépante auprès de Cervantès ce soir, le capitan Pacha va trembler !
Sur cette étrange allusion dont Lenny avait le secret, Sack fit un salut amical puis reprit son chemin. Soucieux du temps qui passait, et qui le rapprochait du départ de son train, il pressa le pas jusqu’à son appartement.
Sack loue un minuscule F1 dans le 8e pour une petite fortune. Il n’est pas ce qu’on peut appeler un grand fan de décoration intérieure. Adolescent déjà, les murs de sa chambre étaient vierges ; pas un poster de groupe de musique, pas un morceau de patafix, ni une tête de punaise ne venaient troubler les vieux motifs de son papier peint. La vie de son intérieur tient plus par les livres, bandes dessinées et jeux vidéo qui s’empilent et s’étalent ; offrant un panel de couleurs qui jure avec le lino gris. Sur son bureau – qui fait office de table à manger – l’ordinateur portable trône en roi ; contre le mur adjacent, un petit meuble a la double responsabilité de supporter un écran plat et une console de jeux.
Sack se changea rapidement, jeta son costume à demi plié sur le lit défait, saisit la valise qu’il avait préparée la veille et quitta son appartement en trombe.
Il a peur de rater son train.
Comme à son habitude, Sack arriva à la gare de Briançon avec 45 minutes d’avance. Il s’installa sur un siège de l’espace d’attente dont l’usure des bords trahissait l’ennui, ou l’anxiété, de ses prédécesseurs. Les écouteurs dans les oreilles, il repensa aux événements des deux derniers jours en attendant le train qui devait le ramener à Paris. Cela s’était mieux passé que prévu ; en règle générale Sack adore rentrer chez lui et retrouver ses parents. Cela lui permet de « se ressourcer » comme on dit en ville. Il vient d’une petite commune de deux mille âmes près de Briançon, perdue dans une vallée des Hautes-Alpes. Il a grandi, au milieu des sapins et des épicéas aux parfums de sève et d’écorce. Longtemps, il a enfourché son vélo les soirs d’été pour parcourir les chemins de terre des environs. Et tandis que, assis à même le flanc de la montagne, il mâchonnait un brin d’herbe en observant le paysage jaune et vert des pâtures alentour, il imaginait Hannibal traversant les Alpes avec ses milliers de guerriers et ses féroces éléphants. Percevait-il lui aussi le bruit tranquille des cours d’eau et des criquets ? Voyait-il dans le ciselage des sommets la grandeur de la montagne ? Ou bien ne songeait-il qu’à satisfaire sa haine de toujours envers Rome ; le regard résolument tourné vers le sud ? Et le vieux Léonard de Vinci qui traversait les cols alpins à dos de mulet, sa Joconde sous le bras, à quoi pensait-il ? Au festin des marmottes avant l’hiver ? Ou bien ruminait-il, amer, le dédain des Médicis qui n’auraient pas su mesurer tout son talent ; le regard résolument tourné vers le nord ? Sack s’était rarement senti aussi apaisé qu’en ces moments-là, seul avec ses pensées. Il ne pouvait comprendre alors combien il était à l’abri de tout ; et combien sa vie était simple et facile. Mais lui n’avait qu’une hâte : partir affronter le monde.
En règle générale, Sack adore rentrer chez lui, oui.
Mais ce weekend, sa famille s’était réunie pour fêter les 50 ans de sa mère, et ils étaient environ soixante rassemblés dans le grand jardin. La fête fut belle, les gens riaient, tout le monde passa un bon moment. Pourtant Sack se rendit compte qu’il était de moins en moins à l’aise durant les repas de famille, où l’oncle Jacques demande « quand est-ce que tu t’en trouves une, de petite ? » avant de se fendre d’un discours sur les joies d’avoir une famille nombreuse et de terminer par un sempiternel : « À nos femmes, à nos escaliers, à nos chevaux… et à ceux qui les montent ! ».
Sack, lui, il monte que dalle et il prend l’ascenseur. Quand Antoine, son petit cousin de 14 ans, était venu lui demander des conseils parce qu’avec sa copine ils envisageaient de passer à l’acte, Sack avait senti une grande tristesse l’envahir. Le pompon fut le traditionnel montage vidéo qui retraçait la vie de sa génitrice. Les autres invités n’y avaient pas prêté plus attention que ça, mais entre la photo de son père bourré à son mariage et celle des fesses de bébé de sa grande sœur ; on pouvait voir sa mère enceinte avec un sourire éclatant. Elle avait alors 20 ans.
À 20 ans, Sack terminait sa prépa et avait l’impression de sortir d’une bulle composée d’équations mathématiques impossibles, de particules libres et de courbes infinies. Il ne songeait absolument pas à copuler. En réalité il avait encore l’impression d’être un gamin, alors devenir papa n’y pensons pas. Qu’est-ce qui avait changé ? Depuis quand était-ce devenu un réel problème pour lui ?
L’annonce de son train l’éjecta de ses pensées. Sack se leva, prit sa valise et se dirigea vers son point de repère, tandis que les autres passagers engageaient la bataille pour savoir qui monterait le premier et aurait le loisir de choisir l’emplacement idéal pour ses bagages : moment de stress partagé par tous les voyageurs. Fort heureusement, Sack n’était pas très chargé cette fois-ci, privilège indéniable qui lui accordait le droit à la nonchalance, il osa même se montrer courtois et souriant. Assis à côté d’une vieille dame bien en chair et transpirante qui semblait déjà calculer dans combien de temps elle devrait se lever pour être certaine d’être la première à sortir une fois arrivée, il sortit de son sac un Express dérobé à ses parents. Ses géniteurs sont abonnés à plein de magazines : politiques, économiques, scientifiques, culturels… aucun sujet n’est laissé pour compte. Tout cela s’accumule dans le salon et forme d’étranges tours sur la table basse. Quand l’équilibre desdites tours est sérieusement mis en danger, on en jette les bases, c’est-à-dire les magazines vieux de plus de deux ou trois mois. De fait, Sack prend bien soin d’en piquer quelques-uns à chacune de ses visites. Il se souvient, pour son 18e anniversaire, son père lui avait offert des journaux de chaque mouvance politique, allant de Minute à l’Humanité :
« Fils, tu es majeur désormais, et j’ose espérer que ta mère et moi avons réussi à t’enseigner l’esprit critique. Tes idées politiques, économiques et sociales évolueront toute ta vie Sack, mais ne t’avise pas de rentrer dans une case sans plus ne jamais en sortir. Garde les yeux ouverts, scrute chaque idée qui naît et passe-la au crible de ton analyse, repose-toi sur tes valeurs, sur ce en quoi tu crois vraiment. Ne deviens pas comme ces anciens cols blancs vissés à leur Figaro, ou ces vieux croutons de profs greffés à leur Marianne. La richesse d’un esprit se définit par son ouverture au monde et aux idées ».
Bien évidemment, le discours de son père n’était probablement pas empli d’autant de lyrisme, mais c’est comme ça qu’il aimait se le rappeler. Les souvenirs magnifient bien souvent la réalité… ou bien l’amenuisent.
Sack ouvrit donc l’Express et, après avoir lu quelques chroniques, tomba sur un sujet particulièrement intrigant : « Les mystères du rêve lucide ». Une double-page entière était consacrée au sujet. Selon ce qui était écrit, les rêveurs lucides seraient des personnes capables de contrôler leurs rêves. Il y avait plusieurs témoignages, tous pour le moins incroyables. Voler dans le ciel, se métamorphoser en chimères homériques, voyager dans l’espace, explorer les abysses, boire un chocolat chaud en haut de l’Everest, ouvrir un pot de cornichons du premier coup… Tout est possible, tout est envisageable ! Pour seule limite : l’imagination. Cela peut sembler peu de choses, une double-page dans un magazine vieux de deux mois. La plupart des sujets d’actualité traités dans ce numéro sont déjà oubliés, ceux qui ne le sont pas complètement tiédissent dangereusement. Toutefois, cette trouvaille allait profondément changer le quotidien un peu plat, il faut bien le dire, de Sack.
Une fois rentré chez lui, Sack rangea calmement sa valise et s’allongea sur son lit pour digérer sa découverte, elle lui était restée en tête tout le trajet. Il avait relu l’article deux fois pour se convaincre de ce qu’il avait appris. Il est possible de contrôler ses rêves. Bon sang, contrôler ses rêves ! Quel meilleur moyen pour vivre par procuration ? Si un homme peut contrôler ses rêves, et vivre la nuit, alors peu importe les tracas du jour. À vrai dire, il fut presque déçu de ne jamais y avoir réfléchi auparavant. Après tout, ça ne semblait pas si idiot : un rêve n’est rien d’autre qu’une sorte de superproduction de l’imaginaire. Et l’imaginaire n’est que la réponse à une quelconque réaction chimique produite par l’organisme.
Si je contrôle mes gestes, si je contrôle ma voix, alors je peux contrôler mon imaginaire ; se dit Sack.
Il ferma les yeux et se concentra ; il s’imagina au bord d’une falaise, face à l’océan, prêt à sauter pour s’envoler. Mais c’était difficile, trop laborieux, et surtout ce n’était pas fluide. Il pouvait voir certaines scènes, certains plans rapprochés, quelques flashs de lui en train de plonger, puis comme téléporté dans les nuages, mais pas le film en entier. Il n’arrivait pas non plus à conjuguer tous les sens en même temps dans sa tête, il ne pouvait avoir à la fois le vent qui fouette son visage et le bruit des mouettes. Il était limité. Alors, à quoi bon ?
Lorsqu’il rêve, en revanche, tout semble bien plus réel, le ressenti est beaucoup plus fort. Peut-être que son ami Lenny, en tant que « rêveur éveillé » à temps plein, était capable de reproduire la réalité dans sa tête. Peut-être qu’il avait réellement construit un monde ailleurs, un monde qui obéissait à ses lois et dans lequel il pouvait se déplacer, voir, toucher, sentir. Mais Sack, lui, n’y arrivait pas.
Il se redressa brusquement, alluma son ordinateur puis tapa « rêve lucide » dans la barre de recherche Google. Après avoir ouvert plusieurs onglets, il s’abandonna à sa découverte.
« Le rêve lucide correspond à un EMC, un État Modifié de Conscience, c’est-à-dire un état de conscience qui ne correspond pas à celui ordinaire ».
Ordinaire ? se demanda Sack, ordinaire comme lorsqu’il prend conscience de la morosité de sa vie, le soir assis sur le canapé, devant la télé ? Ordinaire comme lorsqu’il se brosse les dents et qu’il réalise devant la glace l’image qu’il renvoie ? Ordinaire comme son grand corps désincarné, sa peau pâle et translucide qui laisse transparaître ses côtes, ses cheveux en bataille, ses jambes de poulet de batterie ? Sack fit défiler la page internet et continua à lire :
« Selon Georges Lapassade, les EMC rassemblent un certain nombre d’expériences au cours desquelles le sujet a l’impression que le fonctionnement habituel de sa conscience se dérègle et qu’il vit un autre rapport au monde, à lui-même, à son corps, à son identité ».
C’est comme être sous hypnose ou sous l’effet d’une drogue. C’est comme avoir un orgasme. C’est lors de la phase de sommeil paradoxal, ou phase REM, que le rêve lucide devient possible. REM pour Rapid Eye Movement : l’atonie musculaire est toujours de mise, mais l’activité du cerveau est proche de celle de l’éveil, le visage s’anime, les yeux bougent. Durant cette phase, les rêveurs lucides sont capables de prendre conscience qu’ils songent et peuvent ainsi travailler, à leur guise, leur pâte à modeler onirique.
Sack continua à se gaver d’information sur le sujet, à travers articles, interviews, documentaires sur YouTube, communautés d’amateurs… Des premières évocations de rêveurs lucides, aux récentes tentatives d’enseigner cette pratique ; et de l’analyser sous l’œil de la science. Très vite le côté mystique de la chose le frappa, beaucoup de « rêveurs lucides » sur les forums avaient un langage d’illuminés, presque sectaire. À vrai dire même les spécialistes du sujet n’avaient rien de très scientifique aux yeux du jeune homme et tenaient plus à des hippies shootés au LSD qu’à des affolés du proton du CERN.
Cela ne plut pas à son esprit cartésien.
Mais le sérieux de quelques sources lui ôta le doute qu’il fut complètement impossible de contrôler ses rêves. On semblait n’être qu’à l’aube de l’exploration de cette pratique. Rien d’étonnant à ce que ses premiers aventuriers soient des marginaux, des fous. Combien d’aviateurs inconscients ont fini noyés avant les premiers longs courriers au-dessus de l’Atlantique ? Combien d’audacieux alpinistes avant d’atteindre le toit du monde ? L’appel du large est un sentiment inégal parmi les hommes ; et il en fallut des couilles à l’amiral Zheng He pour partir en voyage. Le rêve lucide, comme l’aventure informatique, a cet avantage qu’il permet d’explorer le cul au chaud et le ventre plein.
Sack s’arrêta lorsque ses yeux commencèrent à trop piquer. Il était deux heures du matin, et demain déjà un autre jour de travail. Mais c’est avec le sourire aux lèvres que le jeune homme se coucha. Cela faisait trop longtemps qu’il n’avait pas connu ce sentiment, cette excitation d’avoir quelque chose d’important qui l’attendait le lendemain.
Sack reçut une notification, quelqu’un venait de lui écrire sur la messagerie interne de l’entreprise.
Francis Rure [9:35 AM] :
hey sackounet ! tu connais le type qui n’a pas de pouces et un gros pénis ?
Sack [9:36 AM] :
Non ?
En retour, Sack reçut une photo de Francis, vraisemblablement prise avec la webcam de son ordinateur ; il avait un sourire débile et tenait ses deux poings fermés dans les airs. Sack sourit gentiment et répondit par un « ^^ ». Il a l’habitude des blagues idiotes de Francis – comme tout le reste de la boite en fait – mais il est l’un des rares à faire encore semblant de les apprécier. Francis renchérit :
Francis Rure [9:38 AM] :
y a une variante avec le type qui n’a pas d’oreilles.. mais il te faut un bonnet pour celle-la.
au fait ! tu vas chez aline vendredi ? elle a invité tout l’étage, t’as vu son mail ?
Non, Sack n’avait pas vu son mail.
Francis Rure [9:39 AM] :
elle vient de l’envoyer. elle a même invité ce naze de valentin. et eric putain ! si elle invite tous les cassos.. sa va etre fun...:/
Sack réduisit son fichier Excel et agrandit l’onglet de sa messagerie, il avait bien un mail non lu.
Objet : Et si nous apprenions à mieux nous connaître ?
Bonjour à tous et à toutes,
Comme vous le savez, je suis arrivé ici il y a trois mois et je me sens déjà chez moi, grâce à vous !
Du coup je me suis dit qu’une petite soirée chez moi serait sympa :)
Je m’occupe du solide, ramenez de quoi boire (avec modération, bien sûr !)
Rendez-vous ce vendredi 12, vers 19 h
Mon adresse : 11 Rue du Printemps, Paris 11Et mon num au cas où : 06 88 94 56 87
J’espère vous voir nombreux ! (+1 autorisé(e)s)
À bientôt,
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Aline Addos
Gestion Talents
PS : j’ai créé un event sur FB, pour ceux qui veulent m’ajouter je les inviterai. Mon nom : Aline ads
Francis Rure [9:42 AM] :
yeeeeeeesss ! y a nathalie de la compta ! elle, je lui fais tout, elle a un de ces culs mon gars ! vendredi ca va etre party party !
ou cunni cunni ahah ! :p
Ignorant les élucubrations écrites et agrémentées de smileys tirant la langue de Francis, Sack se demanda s’il avait quelque chose de prévu ce vendredi. Il devait aller boire un verre avec sa pote Virginie, ça faisait un bail qu’il ne l’avait pas vu. Mais bon, elle comprendrait. Cette soirée allait être stratégique, il allait enfin pouvoir discuter réellement avec Aline et tenter d’entrer dans une phase de séduction. En plus il avait prévu d’aller voir le dernier film avec Clooney ce mercredi, ça ferait une bonne accroche pour briser la glace. Il la ferait parler d’elle, il la ferait rire, et hop !
Francis Rure [9:45 AM] :
bon alors tu pense venir ?
Sack [9:47 AM] :
Ouais.. ouais je pense, c’est sympa de sa part. On y va ensemble ?
Francis Rure [9:48 AM] :
oh yeah ! je vais avoir besoin de toi, sarah colle tout le temps nathalie. c’est sur qu’elle sera la chez aline… je compte sur toi pour faire diversion :D tu seras mon wingman !
Sarah est une vieille fille soupçonnée, emmerdeuse confirmée. Ses seules passions dans la vie semblent être sa chatte, Mina, et ses deux bernards l’hermite dont les noms, Bernard et Thierry, résument ce qu’elle peut faire de mieux en matière d’humour.
Sack [9:50 AM] :
Ok mais juste une fois ! Après tu te démerdes, je ne veux pas passer ma soirée à parler boule de poils avec Sarah... Déjà que je me suis fait piéger l’autre midi à la cantine... Mina a une conjonctivite et n’aime plus ses croquettes au saumon, tu parles d’un drame…
Francis Rure [9:51 AM] :
lol ! booooring ! en tout cas t’es un bro, bro ! tkt je suis comme le faucon, quand j’ai repéré ma proie je la lache plus hehe :D
Sack se contenta de sourire, lui aussi avait des plans pour vendredi. Mais il se garda bien de le dire à Francis.
Francis Rure [9:56 AM] :
sinon, rien a voir, mais j’ai découvert un site de ooouuuf ! wouldyourather ca s’appelle. tiens le lien :
https://www.rrrather.com/
c’est que des questions cons, genre : tu préfères avoir des tournevis à la place des doigts ou des mini pénis ? des mini pénis mec ! du génie ! suffirait de te frotter les mains et paf ca gicle, a la spiderman ! Je kiffe !
Sack répondit simplement par un nouveau « ^^ » et laissa Francis étaler sa dernière découverte culturelle. Déjà dans sa tête, il construisait le film idéal de la soirée à venir.
Ce jeudi, Sack a du mal à se concentrer sur ses chiffres. Il est obnubilé par la soirée du lendemain, comme si cet afterwork était l’unique occasion de ne pas gâcher sa vie amoureuse. Pécho Aline, vivre un amour passionnel, emménager ensemble, la surprendre avec de petites attentions, se marier, avoir des enfants et vieillir main dans la main, dans une maison au bord de la mer… Sack veut deux enfants : un garçon et une fille. Cependant il n’est pas dupe, il a pu constater que la mode n’est plus au mariage et aux enfants. Il le sait bien, il a entendu ses collègues féminines comparer le mariage à un naufrage. Il a vu leur dégoût face à l’accouchement ; et leur peur, légitime, de la douleur, leur appréhension de « prendre du cul ». Mais surtout, il a compris que, pour elles, « élever un gamin c’est prendre vingt ans de taule ». Quand bien même ! Si Aline ne veut ni se marier ni avoir d’enfants, il s’adaptera, par amour il est prêt à tout lui concéder ! Ce sentiment merveilleux justifie bien quelques sacrifices.
En rentrant chez lui, il trouva Lenny non pas à sa station de métro, mais dans une ruelle calme près de chez lui. Il faisait encore suffisamment jour pour qu’il puisse le distinguer à genoux, à moitié caché par un perron. Devant lui, plusieurs piles de pièces s’étalaient aux côtés de quelques billets, organisées par ordre de valeur.
– Hello Lenny, le salua Sack, ça va ?
– Ah ! Sack mon ami ! Ça va, ça va, répondit Lenny sans lever les yeux de son trésor.
Il comptait les piles de pièces, encore et encore.
– La recette du jour a été bonne ? lança Sack, comme il lui aurait demandé ce qu’il pensait de la météo.
– Mon pauvre ami, tu as devant toi toutes mes économies, pas seulement ma recette du jour. 38 euros et 53 centimes. Cela doit te sembler bien maigre, mais il est bon de savoir ce que l’on possède.
– Tu fais ça souvent ?
– J’évite autant que possible de sortir mon argent à la vue de tous. Je le fais au moins une fois par mois, et aujourd’hui nous sommes le cinq.
Sack haussa les sourcils, perplexe.
– C’est une date importante ?
– Le RSA tombe généralement le six ou sept de chaque mois. C’est une période dangereuse quand on est sans domicile fixe. Les gens s’imaginent que notre plus grand ennemi est le froid. Mais nous mourrons plus des agressions de nos semblables que d’avoir les couilles gelées. Les pauvres fous se précipitent pour toucher ce que le système accepte de leur donner, par solidarité. Mais dès qu’ils sortent le sourire aux lèvres et les poches pleines, prêts à s’offrir un MacDo, ou un mauvais pinard pour beaucoup, c’est là qu’ils sont les plus vulnérables. Les jeunes saoulent les vieux pour mieux les dépouiller, ou les agressent directement, quand ce n’est pas la mafia de l’Est qui les rackette. J’ai vu un gars se faire poignarder près de la gare du Nord, pour des baskets. Quand vient le six, je fais mes comptes avant de planquer une partie de mes maigres économies. Mieux vaut avoir les poches vides le jour du RSA.
Sack eut une moue horrifiée. Que pouvait-il connaître de cette violence, lui qui avait toujours vécu dans un environnement protégé ? Il réalisa à quel point il connaissait peu de choses sur le quotidien de son ami. Il ne s’était jamais interrogé sur la manière de vivre d’un SDF, et encore moins des SDFs. Une fois exclus, quelle société pouvaient-ils composer ?
– Mais… toi tu touches le RSA, Lenny ? hasarda-t-il.
– Plus depuis longtemps, par choix, répondit l’intéressé avec un sourire. Le meilleur moyen de ne pas se faire voler et de ne pas attirer la convoitise. On m’a suffisamment rossé comme ça, et je ne suis pas du genre à faire des alliances. Je préfère ma solitude et le royaume de mon esprit. Je n’ai même pas de papiers tu sais, ça aussi on me l’a dérobé. J’ai déjà peu d’énergie pour affronter la rue, alors notre administration tu penses !
Cette réflexion fit rire Sack.
– Je peux t’aider. Tu pourrais cacher tes économies chez moi tu sais, je peux même te filer des intérêts !
– C’est bien aimable, camarade. Mais si tu veux m’aider, commence par t’ôter de mon soleil !
Sack s’écarta en s’excusant, et Lenny lui sourit à pleines dents.
– Je blague ! Ne t’en fais pas, ta proposition me touche mon ami, mais tu fais déjà bien assez pour moi, je ne veux pas t’embêter avec ça. Et puis ne t’inquiète pas, j’ai mes petites habitudes, j’ai appris à me débrouiller. Ça va aller. J’aime encore mieux pouvoir bénéficier de ta bibliothèque plutôt que de ton cochon tirelire !
Sack sourit, il aurait aimé parler de sa découverte du rêve lucide avec Lenny, mais il n’avait pas le temps. Il avait prévu d’aller faire des courses, et notamment d’acheter de l’alcool pour la soirée du lendemain. Il déposa une pièce de deux euros sur la pile adéquate et s’excusa auprès de Lenny en lui expliquant qu’il était « pressé ».
– C’est peut-être ton plus grand privilège par rapport à moi, dit Lenny tandis que Sack s’éloignait. Ou ton plus grand malheur.
Après avoir marché quelques minutes, Sack entra dans un Carrefour Market pas très loin de chez lui. L’air frais dégagé par les vitrines réfrigérées le poussa à s’emmitoufler dans son long manteau noir. Il ne savait pas vraiment que choisir pour ce genre d’occasion. Quand il avait demandé à Francis ce qu’il comptait apporter, ce dernier s’était exclamé : « De l’alcool ! Juste de l’alcool ! » ; avant de vanter les mérites de cette solution en tant que « facilitateur de baise depuis la nuit des temps ». Voilà qui ne l’avançait guère. Il parcourut le rayon des alcools de long en large, plusieurs fois. Bières ? Non, ce n’était pas une soirée pizza-foot. Vodka ? Allons, il n’avait plus seize ans ! Il se rabattit sur les vins, il lui fallait quelque chose ni trop cher, ni trop cheap. Après quinze minutes de réflexions intenses, il choisit finalement un rosé. Tout le monde aime le rosé.
Il faillit se raviser à maintes reprises en faisant la queue puis paya son dû en souriant à la caissière. Il était dans un état de stress intense, l’esprit embrumé par ce qui allait/pouvait se passer chez Aline ; mais il ne voulait pas pour autant déroger à sa règle de sourire aux caissiers, aux boulangers et aux employés des remontées mécaniques. C’est en sortant du Carrefour Market que le drame se produisit. Il avait à peine parcouru dix mètres lorsqu’il chercha à coincer sa bouteille de rosé sous une aisselle afin de pouvoir démêler les fils de ses écouteurs. Il eut juste le temps de pousser un petit « oh ! » aspiré pour marquer son étonnement quand la bouteille glissa et explosa sur le trottoir dans un grand fracas.
Panique générale.
Immanquablement, l’image de ses camarades de collège criants et tapants sur les tables avec leurs plateaux s’imposa à lui. Terrible souvenir de ce jour funeste en 4e B où il fit tomber son verre à la cantine – alors qu’il venait de rater son contrôle de maths du matin – et où il dut aller demander un balai et une pelle pour ramasser les dégâts sous les éclats de rire général. Sauf que là il n’y avait personne à qui demander un balai. Il était dans la rue, sur l’espace public, et déjà les passants le fixaient en contournant la tache brune causée par son méfait. Qu’est-ce qu’il devait faire ? Il sentit sa tête chauffer et le rouge lui monter aux joues. Nom de dieu ! Quelle était la règle à suivre dans ce genre de situation ? Il trépignait sur place en agitant les mains dans tous les sens et en répétant à voix basse : « Merde ! Merde ! Merde ! ». Dire qu’il y a cinq minutes encore, il était heureux et insouciant. Il ne pouvait quand même pas laisser la bouteille éclatée par terre ! C’est idiot, mais il n’avait jamais été confronté à ce genre de situation auparavant, et personne ne lui avait jamais dit comment procéder si cela devait arriver. Alors il fit la seule chose raisonnable qui s’imposait : il s’enfuit en courant à moitié, le nez enfoncé dans son col et le cœur battant. Il marcha trente minutes, finit par trouver une épicerie et y entra pour y acheter une bouteille de vin blanc. Encore un peu tremblant, il prit le chemin de son appartement.
Tout le monde aime le vin blanc.
Puis vendredi arriva, jour fatidique.
Sack n’a pas bien dormi, hanté par ses démons, ses vieilles angoisses. Il a tourné dans son lit, il a repensé à toutes ces fois ou l’insomnie l’a pris, sans crier gare. Il n’a jamais été un grand dormeur, le stress lui accélère les rouages du cerveau et quand la machine s’emballe il a le plus grand mal à l’arrêter. Plus jeune, cela survenait les veilles de rentrées scolaires, d’examens importants ou de grosses présentations. Aujourd’hui c’est pour une fille, et ça le décontenance un peu. Du désir, il en a déjà ressenti. L’esquisse d’un sentiment amoureux, l’euphorie ressentie après avoir discuté avec une femme séduisante, il connaît. Il a même déjà été amoureux, une fois, du moins il le pense. Mais cette fois, c’est du lourd, du très très lourd. Alors il gamberge et élabore des scénarios complexes dans sa caboche. Il se fait le héros d’un soir, lorsque l’appartement prend feu et qu’il sauve les invités ainsi que les deux chats d’Aline : Moustache et Noisette. Mais surtout, il se répète ce qu’il va lui dire ; il veut lui déclarer sa flamme comme un Roméo d’opérette.
Il pensait à sa tirade et rejouait sa pièce alors qu’il marchait jusqu’à la bouche de métro pour retrouver Francis. Ce dernier l’accueillit les bras ouverts, avec un grand sourire. Pendant le trajet ils rigolèrent comme de vieux copains, Francis expliqua à Sack comment il comptait mettre Nathalie dans son lit. Il l’inonda de mots techniques : kino, shit test... Il lui expliqua qu’il avait lu ça sur internet et que c’était imparable, qu’il suffisait de suivre un mode opératoire bien précis pour arriver à ses fins. N’importe quel clampin pouvait séduire la plus belle des femmes. Il lui avait déjà révélé qu’il tenait un journal en ligne, sur un forum de séduction. Il y racontait tous ces moments de drague, puis les décortiquait avec d’autres membres du forum pour comprendre ce qui avait cloché ou bien mettre en lumière ce qui avait marché pour les prochaines fois. Depuis, Sack allait lire ses exploits de temps à autre. Au départ ce genre de pratique le rebutait. Mais en lisant les récits de ces dragueurs 2.0, il découvrit à son grand étonnement que la plupart étaient des mecs en manque de confiance en eux qui cherchait juste le petit truc pour oser se lancer, bien souvent ils avaient de nobles intentions et étaient très loin de la caricature incarnée par Francis. Du reste, il se refusait à s’y essayer lui-même. Ça manquait de romantisme, d’amour vrai, de naturel. Ce n’était pas comme ça que ça se passait dans les films. Or Sack c’est ce qu’il voulait : un amour de film ; une évidence.
Les deux collègues arrivèrent enfin devant le 11 rue du Printemps, un bel immeuble haussmannien. Ils sonnèrent à « Aline Addos ». Sur la plaque gravée, une petite bande de papier avait été scotchée et une écriture féminine y avait inscrit : « & Alexandre ». Sack se demanda qui était cet Alexandre. Aline avait un colocataire ? Malgré le trouble qui s’ajouta au cyclone, qui tempêtait déjà en lui, il fit comme si de rien n’était. De toute façon cela ne semblait pas avoir perturbé Francis, qui pencha la tête vers l’interphone et dit d’une voix forte :
– Aline ? Aline ! C’est Francis et Sack.
– Ah ! Salut ! Il ne manquait plus que vous, je vous ouvre, répondit quelques étages plus hauts la jolie blonde.
Francis, surexcité, s’appuya contre la lourde porte d’entrée et Sack lui emboita le pas. Derrière eux, le « biiiip » de l’interphone résonnait encore, effaçant presque le « Troisième étage ! » enjoué d’Aline.
... VERSTOBEN SEI AUF EWIG ! VERLASSEN SEI AUF EWIG ! ZERTRÜMMERT SEI…
Je me réveille en sursaut et martèle le bouton snooze du radio-réveil. Putain faut vraiment que je m’occupe de changer la station de réveil, mon cœur va finir par exploser. Je me lève et file sous la douche, depuis la cuisine la radio balance maintenant Victoria de TheKinks. Je tourne le robinet d’eau chaude, trop chaud. Je tourne le robinet d’eau froide, trop froid. J’essaye de réajuster avec l’eau chaude. Merde trop chaud. Je me brûle les genoux, vite à fond sur le froid, je tourne les robinets dans tous les sens. Je vais finir par être en retard à la réunion de 9 h avec ces conneries.
Trop chaud. Trop froid.
VICTOOOOORIA
Tiédasse, ça passe.
Faudrait ptet que je me lave les cheveux. Je frotte dur, puis me savonne le corps. Je me suis lavé les cheveux ? Je frotte dur, puis me savonne le corps. Je vais être en retard putain, je vais me faire engueuler c’est une grosse réu. Je me lave les cheveux et la peau. Je frotte dur, puis me savonne le corps. Je sors enfin de la douche. Tout nu et à moitié trempé, je me dirige vers le frigo de ma minuscule cuisine, y plonge la main et en ressors une brique de jus d’orange que je secoue machinalement.
Blop blop blop
Je sors un verre, essaye d’y verser le jus, mais rien ne sort. Je retourne le carton et tape sur le fond, comme si c’était une salière.
Ben… ça tombe pas.
Sex was bad and obscene
Je lève la tête et vois l’heure sur ma box internet. Merde déjà 8 h 59 ! Il faut que je me dépêche ou je vais être en retard pour la réunion de 9 heures. Je sens quelque chose d’humide sous mes pieds. Mais c’est inondé ici ! Je sors une serpillère et commence à éponger. Il y a de l’eau partout. J’éponge de tous les côtés.
VICTOOOOORIA
Il faut que j’éteigne cette radio. Je me précipite vers ma table de chevet. Elle est où ? Je retourne ma couette, je regarde dans ma sacoche. J’ouvre le frigo. Qu’est-ce que j’en ai fait ?
Victoria was my queen
Je trouve enfin la radio, dans le bac à légumes. Je peux l’éteindre. J’en profite pour jeter un œil sur l’heure : 8 h 59. Merde ! Faut que je me grouille ! J’enfile un jean et une chemise. Je saute sur ma trousse de toilette et sors mon déodorant avec lequel je m’asperge allègrement en me regardant dans la glace. C’est quoi cette barbe ? J’ai la moitié du visage rasé, l’autre ressemble à la forêt noire. Vite, j’empoigne mon rasoir et procède à une rectification capillaire. Mais ma tâche ne semble jamais trouver de fin. Un coup de rasoir à tribord donne naissance à autant de poils à bâbord, que je n’avais pas vu de prime abord. Brusquement, ma mère me crie : « Sack tu vas être en retard ! ».
Tant pis, je laisse mon attirail de barbier et sors en trombe de mon appartement. J’appuie sur le bouton d’ascenseur qui monte et ne semble jamais arriver. Trépignant sur place, je finis par dévaler les escaliers et sors enfin ; plonge dans une bouche de métro… pour m’apercevoir qu’aucun métro ne circule ! Bizarre ça. Alors je cours, la chemise débraillée, avec une seule chaussure… et sans mon sac en bandoulière. Triple fuck ! J’ai les dossiers de la réunion de 9 heures dedans, et mon kinder pingui du matin. Il faut que je retourne le chercher, je fais volte-face, je n’ai jamais couru aussi vite. Au passage, je croise Jeanne qui m’attrape le bras. Marrant, je ne me souvenais pas que Jeanne était brune. Je lui dis dans un débit olympique :
– Désolé Jeanne je suis en retard, je dois y aller, salut !
– Sack j’ai une super nouvelle, on a décidé ça hier avec Kevin ! On se marie le 2 juin ! Le 2 juin ! On compte sur toi ! Me crie-t-elle alors que je m’éloigne.
– Ouais ouais ! T’en fais pas je serai là !
Je fonce, je crapahute parmi les passants, sans jamais relever la tête, mais en pensant : Le 2 juin, c’est dans 3 semaines ça, ça fait un peu court pour les préparatifs. J’arrive enfin à mon immeuble et escalade les étages en montant les marches deux par deux. Chez moi, j’attrape mon sac. Enfin ! Je ressors, la rue est noire de monde ; et je cours, je me raccroche à la vie. Ça commence à me saouler tout ce bruit, tous ces corps qui m’entourent. Au loin je vois enfin le bâtiment de l’agence. J’accélère. Qu’est-ce que c’est que cette rue qui n’en finit pas ? 8 h 59 à ma montre. Cette fois je vais vraiment être en retard. La tour de verre qui abrite mon bureau est visible, mais à jamais inatteignable. J’ai beau la fixer, mettre un pied devant, je ne m’en approche pas d’un pouce.
C’est pas normal, y a quelque chose qui cloche.
Et puis tout s’éclaire.
Je suis en train de rêver. Tout ceci n’est qu’un rêve.
Autour de moi, les habitations tremblent et le macadam fond.
●●
Sack se réveilla et cligna des yeux. Il se redressa et regarda son réveil : 4 h 26. Il s’affala sur le dos en souriant. Son premier rêve lucide ! Ce fut court et, comme il s’y attendait, le fait de prendre conscience qu’il rêvait le réveilla. Mais il s’agissait bien d’un rêve lucide. Il alluma sa lampe de chevet et nota scrupuleusement les fragments de son rêve encore frais dans un carnet vierge, acheté pour l’occasion : son journal de rêve. Cela faisait partie d’une des nombreuses techniques qu’il avait lues sur internet pour apprendre à devenir rêveur lucide. Son entrainement commençait à porter ses fruits.
– Laisse-moi te débarrasser, dit Aline en empoignant la veste de Sack et sa bouteille de blanc.
Ce dernier la remercia en souriant. Francis avait déjà foncé sur le petit buffet de la table du salon, accessible depuis le vestibule.
– Euh… c’est sympa chez toi !
– Oh oui nous sommes contents ! Et puis le quartier est très calme ! Désolé Sack je dois m’occuper des petits fours. On se parle plus tard d’accord ?
– Ok pas de souci, je vais rejoindre les autres.
Aline lui sourit en hochant la tête puis s’engouffra dans la cuisine. Sack, lui, s’orienta vers le salon, en s’efforçant de ne pas réfléchir au « nous » prononcé par Aline. C’était un petit appartement sympa en effet, pas très grand, mais bien agencé, et très bien exposé. Un beau parquet gris cendre, des murs blancs, beaucoup de meubles au style épuré. Un appartement qui sentait le neuf, bien qu’une gerbe de fleurs colorées, un immense pouf orange pétant et des livres entassés en désordre sur une étagère murale menaient déjà la guerre au cadre minimaliste. Bientôt, le logement impersonnel serait un « chez-soi » ; avec du vécu.
Il y avait une quinzaine de personnes en tout, affairées autour des biscuits apéros. Sack se sentit un peu gêné ; si beaucoup de visages lui étaient familiers, il y en avait certains qu’il ne connaissait pas. Des amis d’Aline, probablement. Il aperçut Francis en train de discuter avec Nathalie et Sarah. Par malheur, il croisa son regard. Il frémit lorsque Francis l’indiqua du doigt à Sarah, la comptable esseulée, et se pencha à son oreille pour lui souffler quelque chose. Ni une, ni deux, cette dernière fonça sur Sack avec détermination. Ce dernier n’eut pas le temps de maudire Francis que déjà elle s’agrippait à son bras, telle une sangsue assoiffée, faisant voler en éclat sa bulle personnelle.
– Ben alors Sack, pourquoi tu ne m’as jamais dit que tu adorais les chats ? lui demanda-t-elle d’une voix surexcitée.
– Salut Sarah, ça va ?
– Sérieusement, t’aurais dû me le dire ! continua-t-elle sans l’écouter. Si tu veux tu peux venir chez moi je te montrerai ma chatte.
Sack se demanda si elle avait fait exprès d’employer ce mot. Le ton semblait innocent. Et puis, de la part d’une fille aussi sérieuse qu’elle… il ne pouvait y croire.
– Elle s’appelle Mina, mais je te l’ai déjà dit ça, je crois. Elle est si mignonne. L’autre jour elle est restée coincée sur le balcon parce que j’avais fermé la porte-fenêtre. Ma pauvre petite Mina, elle était trempée. Mouillée mouillée ma petite chatte, dit-elle avec un rire gras.
Cette fois il en était sûr, elle le faisait exprès. Elle parlait fort, et son haleine avait des relents d’alcool. Ce qui expliquait, sans doute, la frivolité de ses propos. Il se sentait piégé. En soi, il ne la trouvait pas moche. Elle avait quelques rondeurs certes, et un look austère ; mais son visage, encadré par des cheveux bruns mi – longs, était assez charmant. En tout cas, si l’alcool lui faisait cet effet-là, elle n’avait pas dû rentrer seule toute sa vie comme le supposait Sack. Il l’imagina aussitôt inviter un homme chez elle, un inconnu au visage sombre. Elle le tiendrait par la main pour l’emmener dans son lit. Puis il l’imagina pleurer le lendemain matin une fois l’homme parti sans rien dire, sans promesse.
– T’es sûre que ça va Sarah ? On peut aller prendre l’air 5 min si tu veux. Tu m’inquiètes un peu.
