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L’équilibre est le secret en tout, la Règle est le secret de l’équilibre. Imaginez que vous êtes plongé dans une société uniformisée régie par une Règle… Imaginez que cette Règle est tout à la fois : religion, loi, dogme et principe de vie…. Imaginez que vous êtes, non seulement un des plus fervents partisans de cette Règle, mais qu’en plus vous êtes membre de l’Administration chargée de la faire appliquer… Imaginez que vous vous apercevez que la Règle n’est pas si parfaite et que toute votre vie pourrait être un mensonge… Maintenant vous êtes sur le point de franchir l’abîme sans savoir ce qui vous attend de l’autre côté…
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Seitenzahl: 294
Veröffentlichungsjahr: 2015
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La dictature parfaite aura les apparences de la démocratie; une prison sans murs dont les prisonniers ne penseront pas à s'évader, un système d'esclavage où, grâce à la consommation et aux divertissements, les esclaves auront l'amour de leur servitude
Aldous Huxley, Les portes de la perception
« L’équilibre est le secret en tout, la Règle est le secret de l’équilibre »
« Suivre la Règle, c’est aider son destin »
« La Règle n’est pas un choix, elle est la solution »
« L’éducation construit, la Règle épanouit »
« Chacun peut avoir des doutes, la Règle apporte des réponses »
« Le message de la Règle est que chacun doit être l’artisan du bien-être de tous »
« La Règle est la direction, le sens et la mesure »
« La Règle ne définit pas ce qui est bon ou mauvais, mais ce qui est et ce qui n’est pas »
« La Règle est le dénominateur commun, le point fixe, le méridien, le repère absolu pour chacun »
« La Règle est l’indispensable ciment entre les classes sociales »
« La Règle est à la société ce que la colonne vertébrale est au corps, Elle véhicule l’influx, Elle commande l’action »
« La Règle est aussi le lien entre l’homme et la planète »
« La Règle concentre le bon sens, le respect, l’expérience et la connaissance »
« La Règle est la correction de toutes les erreurs des sociétés passées »
« Retrouver le respect de la Règle, c’est retrouver sa dignité »
« La Règle protège de l’inconnu et de tout ce qui peut arriver de mauvais »
« Quelle que soit la question, la Règle est la réponse »
« L’espace possède ses trois dimensions, notre monde possède la Règle »
« Le monde passé comptait sept merveilles, la Règle suffit au nôtre »
« Si un dieu avait écrit le mode d’emploi du monde qu’il est supposé avoir créé, il eut écrit la Règle »
« Grâce à la Règle, plus jamais nous ne connaitrons le chaos »
« Souvenez-vous que la Règle a été écrite avec les cendres de l’ancien monde »
Au sortir du tube, l’homme traversa la grande esplanade qui le séparait encore du bâtiment monumental des Administrations Centrales. Sa vie était devenue totalement impossible depuis plusieurs semaines. Il était impensable que la Grande Administration ne puisse pas trouver de solution à son problème. Il avait toujours été un citoyen fidèle, il n’avait à peu près jamais transgressé la Règle et il n’y avait pas de raison qu’il subisse plus longtemps une telle injustice. En pénétrant dans le hall gigantesque, il trouva assez facilement à s’orienter vers la section des demandes particulières, bureau des cas individuels. Il n’avait guère l’habitude de fréquenter ce type de lieu, mais la situation était suffisamment grave pour en arriver là. Il arpenta le premier escalier, enchaîna avec le second, pour se rendre devant la porte de l’ascenseur 18F5 comme indiqué sur le plan qui lui avait été communiqué. Le rendez-vous qui lui avait été fixé, devait débuter dans une demi-heure. Il était donc largement en avance, mais il n’avait aucune envie de le rater. Aucun effort ne devait être épargné. Lorsque la porte de l’ascenseur 18F5 coulissa pour le laisser entrer, environ trente-cinq personnes occupaient déjà la cabine. Il monta pour les accompagner, la plateforme étant dimensionnée pour supporter au moins quatre-vingt citoyens. L'ascenseur parcourut plusieurs étages, puis transporta ses passagers vers la droite, puis tout droit et reprit sa course verticale. Lorsqu’il arriva au niveau 17, les battants de la porte se rouvrirent et il se dirigea vers le couloir. Les flèches holographiques assuraient efficacement la signalisation, tandis que des slogans gouvernementaux ornaient les murs. On pouvait lire par exemple « La Règle est mère de tranquillité » ou « Respecter la Règle, c’est se respecter soi-même » ou encore « La Règle est juste, elle est faite pour tous, elle est gage d’équité ».
Notre homme trouva la salle d’attente dédiée à sa pathologie sociale et s’assit dans un fauteuil qu’il trouva fort confortable. C’était la première fois qu’il avait réellement affaire à l’Administration Centrale. Il vivait dans une ville satellite et menait une vie sans histoire. Il louait ses services à une entreprise de fabrication d’aspirateurs ultrasoniques très connue. Autour de lui, quelques personnes attendaient également leur tour. Ce n’est pas dans le bâtiment de l’Administration Centrale qu’on allait commencer à contourner la Règle. Ils avaient tous l’air préoccupé et même un peu perdu pour certains.
Après un instant d’attente, un panneau lumineux afficha un nom et un prénom ainsi qu’un numéro de bureau, une des personnes se leva et quitta la pièce, précédée par le panneau holographique qui le menait à son lieu de rendez-vous. Le protocole était donc clair, il suffisait d’attendre son tour pour être appelé et enfin accéder aux services des agents d’application de la Règle. Ce fut le cas de notre homme après quelques minutes de patience. Il se leva donc et trouva aisément le bureau qui lui était indiqué grâce à la flèche holographique qui le mena jusqu'à la porte du bureau. La lampe verte à l’entrée signalait qu’il pouvait entrer. Il se contenta donc de frapper légèrement et entra d’un pas assez mal assuré. Il trouva la pièce dans laquelle il pénétra, triste et vide. Néanmoins, l’agent qui se tenait derrière le bureau lui inspira plutôt confiance. Il était jeune et il semblait avenant malgré son costume austère. L’écriteau sur le bureau, obligatoire sur tous les postes de fonctionnaires indiquait qu’il s’appelait Winston. Notre homme nota simplement qu’il s’agissait d’un nom un peu original. L’agent Winston l’accueillit assez chaleureusement.
— Bonjour, je m’appelle Winston et je suis agent d’application de la Règle. Que puis-je faire pour votre service ?
— Et bien voilà dit notre homme hésitant. Voilà plusieurs semaines que je n’ai plus accès à mes facilités. Tous mes abonnements, mes droits d’accès, tout m’est refusé systématiquement, je ne peux plus vivre normalement. Hier encore, j'ai essayé d'aller à mon club de discussion et je n'ai pas pu actionner le portail d'entrée. Rien je vous dis !
Le prénommé Winston le regardait attentivement. Il semblait s’intéresser sincèrement à son cas, ce qui mettait notre homme en confiance et l'incitait à se livrer. Il poursuivit donc ainsi.
— Et ça fait des semaines que ça dure.
— Quelle a été la première manifestation, demanda l'agent ?
L'homme eut un geste de recul, fit mine de réfléchir et répondit simplement.
— Aux toilettes.
— Aux toilettes ? Mais comment ça ?
— C'est pas compliqué, j'ai voulu me rendre aux toilettes à la fabrique où je travaille et lorsque je me suis présenté devant la porte, l'écran de contrôle m'a averti que si j'insistais à vouloir pénétrer dans les toilettes des hommes, j'allais avoir des ennuis. En fait, depuis ce moment, plus rien de ce qui est exclusivement masculin ne m'est accessible. Ça n'a l'air de rien, mais ça me complique la vie, vous ne pouvez pas savoir.
— Effectivement, je peux juste tenter de l'imaginer répond l’agent d’application de la Règle. Mais dites-moi, que s'est-il passé juste avant cela qui pourrait avoir un rapport avec votre identité, les fichiers administratifs ou autre ?
— Vous pensez bien que j'ai essayé de retrouver ça dans ma tête, reprend l'homme de plus en plus agité. Mais je ne vois rien de ce genre. Rien qui puisse justifier ça ou même un incident qui puisse avoir de telles conséquences. J'ai essayé de me rappeler tout ce que j'ai pu faire avec mon identité, les formalités que j'ai pu effectuer, tout ça, mais rien ! Rien de rien !
— Très bien. Je vais essayer de retrouver la trace de tous les événements qui vous concernent depuis les cinq ou six dernières semaines et nous allons voir. Tout est stocké et tracé dans la Grande Mémoire, voyons ce que nous pouvons trouver. Mais ne vous tracassez pas trop, plus de 69,6% des problèmes de perte d’identité ou de droits ont été résolus le jour même et 97,8% dans la semaine selon des statistiques de l’année dernière. A l’exception des cas où le citoyen était lui-même à l’origine du problème.
L'agent d'application de la Règle se tourna vers son écran plasmique. Il agita son doigt dans les illustrations et les menus de l'image holographique apparaissant dans l'encadrement métallique. La danse des images et des menus fit apparaître successivement quelques pictogrammes et informations que Winston manipula avec dextérité. La Grande Mémoire restituait tous les faits et gestes du concitoyen venu trouver une solution à son problème. Chaque voyage, chaque passage, chaque ouverture de porte étaient mentionnés, partout où l'identité pouvait être tracée. Ainsi, parmi une foule de détails sans aucune importance apparente, Winston rassembla les pièces du puzzle de la vie du personnage. En quelques minutes, il en savait long sur l'existence pourtant banale et sans histoire de son interlocuteur. Un métier honorable à la fabrique d'aspirateurs ultrasoniques dont Winston possédait un exemplaire, des habitudes des plus anodines et innocentes. Pas un abonnement douteux, une fréquentation qui laisse penser que le personnage s'adonne à des pratiques interdites, des subversions quelconques ou quoi que ce soit. Il filait une vie tranquille et sage dans son appartement de la périphérie satellite. Sa seule excentricité était visiblement son attachement aux chats de son quartier qu'il avait tendance à nourrir copieusement. Il ne s'agissait pas d'une addiction très répréhensible, néanmoins, Winston essaya d’en savoir un peu plus. Il s'aperçut alors que l'un de ses voisins s'était plaint un jour de la prolifération des félins dans son quartier.
— Savez-vous si certains de vos voisins travaillent dans l'Administration, monsieur ? demanda Winston à son interlocuteur surpris par la question.
— Non, je ne crois pas... enfin si, peut-être, mais je ne suis pas sûr. Un monsieur très bien, qui habite à deux terrasses de chez moi.
— Ne s'appellerait-il pas monsieur Charton par hasard ?
— Ben si, justement, c'est à lui que je pensais. Vous croyez qu'il peut faire quelque chose pour moi ?
— Je crois en fait qu'il l'a déjà fait, mais je vais le vérifier.
Le citoyen ordinaire ne comprenait rien à l'énigme, mais il sentait que son cas avançait, ce qui l’encourageait. Il observa encore Winston manipuler l'image holographique de son écran plasmique avec une certaine admiration, puis il écouta la sentence de l'agent d'application de la Règle.
— Et bien cher monsieur, je pense que votre vie devrait retrouver son cours normal dans très peu de temps. En fait, dès que vous sortirez d'ici, votre identité devrait avoir retrouvé tous ses attributs véritables. Votre histoire est tristement classique. Il se trouve que vous avez l'habitude de donner à manger aux chats de votre quartier.
L'homme fut immédiatement mal à l'aise, sachant qu'il s'agissait là d'une attitude réprouvée par la Règle. Voyant cela, Winston le rassura immédiatement.
— Ne vous en faites pas, il ne s'agit pas de cela, enfin pas directement. Si je ne peux que vous recommander de cesser cette pratique puisqu'elle n'est pas conforme à la Règle, ce n'est que la source indirecte de vos problèmes. En fait, votre voisin ne supporte pas les félins dans son quartier et s'est acharné contre vous parce qu'il vous rendait responsable de leur prolifération. Il avait intenté une action contre vous à ce sujet, l'avez-vous appris ?
— Non, pas du tout répondit le brave homme. Mais monsieur Charton a toujours été très cordial avec moi, ce n'est pas possible qu'il ait fait une chose pareille, ça aurait pu me coûter mon emploi, peut-être même plus.
— Effectivement. Mais comme il a été débouté, il s'est attaqué à vous d'une autre manière. Il s'est servi de sa position dans l'Administration pour falsifier les données vous concernant, vous rendant ainsi la vie impossible et attendant certainement que vous commettiez une faute qui vous aurait conduit à je ne sais quelle condamnation, vous obligeant ainsi à déménager dans un quartier de réputation inférieure.
— J'ai vraiment du mal à y croire.
— Je vous assure qu'il s'agit pourtant de la stricte vérité, et je peux vous dire que des histoires comme celle-là, j'en vois des dizaines chaque mois.
— Mais il va savoir que je suis venu me plaindre ? Il va m'en vouloir encore plus ?
— Vous n'avez aucun souci à vous faire. D'ici environ 2 minutes et... 7 secondes, une brigade d'intervention va pénétrer chez lui afin de le transférer en rétention. La Règle ne plaisante pas avec les abus de pouvoir comme celui dont s'est rendu coupable ce monsieur. Lorsque vous rentrerez chez vous, il aura disparu du quartier et de votre vie sans aucune chance de pouvoir y réapparaître. Le fait d'être venu parler de votre problème est la meilleure chose que vous aviez à faire. On peut même imaginer que cet individu a déjà exercé ses talents sur d'autres victimes, mais ça, je le laisse à l'investigation. Ma tâche s'arrête là. Au moindre souci, n'hésitez surtout pas à m'adresser un message par quelque biais que ce soit. Certains imaginent que la Règles est faite pour leur créer des contraintes alors qu'elle s'exerce pour défendre des citoyens comme vous qui vivent paisiblement et en accord avec la société. Et je vous demanderais de ne pas négliger de répondre à l’enquête de satisfaction qui vous parviendra dans les prochains jours, ceci permet à l’Administration de continuer à s’améliorer au service des concitoyens. Seulement 42,8% des gens dont nous traitons les affaires ici remplissent le formulaire qui leur est adressé alors que tout ceci ne fait que concourir à les aider.
L'homme avait du mal à absorber le choc. Ce voisin à l'air amical, cette vie devenue impossible, et puis tout cela réglé en un claquement de doigts, encore plus vite que le problème était apparu. Après avoir abondamment remercié l'agent d'application de la Règle, il reprit ses effets et se dirigea vers la sortie. Au moment de disparaître, il se retourna vers Winston et lui demanda, un peu gêné :
— Et pour les chats ?
— Dans l'idéal, cessez de les alimenter, au pire soyez très discret, surtout dans votre quartier. Mais je ne vous ai rien dit.
— Merci encore !! Sans vous...
Il quitta le bureau de l'agent Winston.
A longueur de temps, l'agent Winston recevait les gens, petits, gros, beaux ou vilains pour les entendre déblatérer leurs problèmes et soucis en tout genre. Lorsqu’il était dans son box, Winston troquait son caractère réservé pour endosser cet esprit d’une implacable efficacité pour chercher, déduire, calculer, préciser, justifier. Il devenait une redoutable machine à trouver le bon indice, l’information pertinente, l’exemple adapté. Il savait s’appuyer sur ses statistiques pour expliquer et démêler les cas les plus compliqués, comme si la Règle l’habitait.
A la suite de l'homme qui nourrissait les chats, il eut à résoudre un cas épineux. Le citoyen avait des problèmes avec le formulaire administratif A425F qu'il ne pouvait remplir parce que pour cela, il lui fallait utiliser un stylo à bille vert. Mais le médecin lui interdisait la proximité d'un objet de cette couleur. Sinon, il risquait l'allergie fulgurante. Par conséquent, il ne pouvait plus utiliser le container à poubelles de son quartier puisqu'il n'avait pas rempli ce formulaire. En effet, pas de stylo vert, pas de formulaire et pas de formulaire, pas d'accès au container. Il y avait là une équation dont l'ensemble des solutions semblait désespérément vide pour le commun des mortels. Mais Winston avait de la ressource et il excellait avec les cas complexes. Tout d'abord il avait une connaissance très approfondie de la Règle. Ensuite, il connaissait les outils mis à sa disposition et en usait avec maestria. Mais ce qui faisait vraiment la différence, c'était simplement son envie d'aider ses semblables. Il n'était jamais indifférent à la situation des citoyens qui franchissaient le pas de sa porte. La conjonction de ces trois éléments faisait que Winston dépassait régulièrement les statistiques de ses collègues. Il aurait pu dire par exemple qu’il dépassait de 23,2% la part de cas résolus en séance du meilleur de ses collègues et ce, depuis plusieurs années.
Pour ce dernier cas par exemple, celui du container à ordures, il lui avait fallu rechercher dans la base de la Grande Mémoire les exceptions permises et les situations litigieuses déjà rencontrés en pareil cas. Il avait dû triturer son écran plasmique durant de longues minutes pour trouver la parade et indiquer la procédure à son interlocuteur. A vrai dire, il n'était pas peu fier d'avoir réussi ce coup de force. Il n'avait pas son pareil pour ce genre de prouesses. S'il était tombé sur un autre agent, ce pauvre gars n'aurait probablement pas trouvé de solution. Pourtant, ça semble anodin, mais ne plus pouvoir se débarrasser de ses déchets signifiait pollution personnelle excessive et donc surtaxée, plainte des voisins, expropriation rapide vers un logement en zone éloignée. Une vraie dégringolade dont personne ne savait comment l’enrayer.
C'est donc bien le pire qui lui avait été épargné. Les zones éloignées, pour qui habite la ville ou les villes satellites étaient une sorte de ghetto à éviter à tout prix. On y voyait des choses invraisemblables. Des accouplements hasardeux dans les cages d’escaliers et sur les terrasses, des enfants qui déambulent seuls, affublés de hardes de souillons. On racontait même qu’il arrivait que l’on y croise des groupes de dissidents. Ces fameux groupes qui se réunissent pour conspirer contre la Règle et tous ceux qui la font respecter ou simplement qui s’y conforment, c'est-à-dire le monde entier. Les rumeurs sur l’existence de ces groupuscules s’était développées peu de temps après l’avènement de la Règle. Lorsque la Grande Administration s’était mise en place, édictant la Règle et les moyens de la faire respecter, celle-ci correspondait plus à une évidence qu’à un besoin. L’ensemble des populations ressentait cela comme une condition, sine quoi non pour la survie humaine à la surface de la planète. Trop d’excès, d’inconscience, d’irresponsabilité avaient amené le chaos que l’on sait et seule une solution radicale pouvait répondre à une situation aussi extrême. Pourtant, des groupes de réfractaires, prétendant défendre les libertés individuelles s’étaient organisés pour s’opposer à l’institution qui venait de s’établir. La Grande Administration avait alors mis en place un système répressif, voire destructif qui avait anéanti toute velléité de rébellion. Mais en réalité, une rumeur diffuse avait toujours plané, évoquant des groupuscules d’activistes qui, ci est là, pouvaient mener des actions d’opposition. Pour autant, l’Administration de l’information n’en parlait jamais officiellement.
Aujourd'hui encore, Winston avait assuré. Un vrai petit génie dans son genre. Il lui arrivait d'avoir du mal à comprendre que sa hiérarchie ne se rende pas compte de ses qualités. Pourtant, les statistiques parlaient d'elles-mêmes; il n'y avait qu'à interroger la base de la Grande Mémoire pour s'en rendre compte. Mais voilà, ses supérieurs ne s'en donnaient certainement pas la peine. Occupés qu'ils étaient à des tâches bien supérieures. De toutes manières, Winston se plaisait à faire son travail, il avait le sentiment d'être utile tout en servant une cause qui lui semblait juste. Lorsqu'il en eut terminé avec l'homme au stylo vert, l'horloge fit savoir à Winston qu'il était officiellement l'heure permise pour quitter le bureau. Rien ne s'opposait donc à ce qu'il quitte son poste. Il chaussa son couvre-chef et ferma son bureau derrière lui avant de se diriger vers l'ascenseur.
Comme chaque soir à cette heure, tous les employés en faisaient de même à la même heure et au même endroit. Encore heureux que le public n'empruntait pas les mêmes couloirs, sans quoi il fût impossible de se glisser jusqu'à la cabine d'ascenseur. Après avoir attendu son tour quelques minutes, la porte d'un gris métallique éclatant s'ouvrit et Winston put pénétrer sur la plate-forme lorsque ce qu'il redoutait arriva. Il sentit dans son sillage l'agent Jozuon. Un collègue qu'il ne pouvait pas sentir. Au sens propre d'abord parce qu'il s'aspergeait toujours d'une quantité invraisemblable de liquide parfumé à tel point que le soir il empestait encore toute la cabine. Au sens figuré ensuite parce que contrairement à lui, Jozuon savait se faire remarquer de ses chefs et enchaînait promotion sur promotion. Il rejoindrait bientôt le grade de Winston alors qu'il était parti de beaucoup plus bas. Avec ses cheveux gras et son regard de fouine, Winston ne pouvait vraiment pas l’encadrer. Il opérait à quelques box du sien, sur des affaires moins importantes, certes, mais il ne manquait jamais d'attirer l'attention de Winston, comme pour essayer d'obtenir ses faveurs et qui sait, bénéficier d'un petit coup de pouce pour avancer plus vite.
C'était bien mal le connaître ! Il aurait fallu lui passer sur le corps pour qu'il se livre à un quelconque favoritisme. Alors avantager celui-là, vraiment non, cela n'était pas du domaine du possible.
Sur les parois de la plateforme d'ascenseur, on pouvait apercevoir un message circuler « La Règle est votre assurance tranquillité, votre assurance bien être et celle de tous vos concitoyens ».
Jozuon laissait ainsi planer lourdement dans la cabine d'ascenseur les effluves d'une décoction artificielle de mauvaise qualité. Certainement un mélange de feuille d'iziki, d'extrait artificiel de patate douce et, comble du mauvais goût, de fumet d'andouille. Ce pauvre type ignorait sans doute que s'il était à la mode, le fumet d'andouille ne se mariait pas avec une algue. Toute la gente féminine présente dans ce convoi semblait pourtant le lui faire remarquer du regard. La promiscuité ajoutait à la gêne et à la fatigue de cette fin de journée et Winston ne se sentait pas armé pour subir un nouvel assaut de Jozuon. Lorsque l'ascenseur atterrit, il s'échappa donc aussi vite que possible.
Il bouscula une jeune femme au sortir du couloir en se dirigeant d'un pas décidé vers le tube transporteur. « Ce Jozuon me fait faire n’importe quoi » pensa-t-il. Il se glissa dans un compartiment et programma sa destination. Le tube le propulsa rapidement jusqu'au bas de son immeuble. Ce n'est que lorsque son compartiment individuel s'ouvrit pour le laisser sortir qu'il se rendit compte qu'un autotexte avait été déposé dans la poche de son manteau. Une puce de quelques millimètres, qu'il suffisait d'adapter sur ses lunettes de visualisation pour parvenir à lire son contenu. Il remisa la puce dans sa poche, intrigué, et gravit les quelques étages qui menaient de terrasses en terrasses jusqu'à son logement. Les hublots des appartements commençaient à s'illuminer. Les terrasses étaient traversées par tous ces employés qui rentraient chez eux, dans la zone satellite proche.
Lorsque Winston posa sa main sur son lecteur biométrique à l'entrée de son appartement, la caméra rétinienne vint s'assurer de son identité et la porte s'ouvrit. La vue de son intérieur lui rappela subitement qu’il avait omis de débarrasser son coin repas après son petit déjeuner. Ceci ajoutant au relatif désordre habituel, son appartement devenait proche de l’insalubrité. Il lui fallait faire quelque chose au plus vite. Il décida donc de se mettre au travail, non sans s’être connecté au préalable à ses groupes virtuels préférés sur sa console plasmique.
Winston actionna les aspirateurs et autres nettoyeurs ultrasoniques pour parer au plus pressé. En fait, après sa journée de labeur, il n’était pas très disposé à jouer les fées du logis. Néanmoins, il ne pouvait pas laisser son appartement dans cet état. Des restes de nourriture jonchaient le lit, ce qui lui servait de canapé et même le sol de la salle de bains. Son linge, ses appareils de lecture, tout trainait en désordre. Il y avait une distance incroyable entre la rigueur de son comportement dans les locaux de la Grande Administration et son comportement dans la sphère privée. Un relâchement inexplicable qui rendait l’agent Winston affreusement irrespectueux de son environnement le plus proche. Tantôt strict, à cheval sur les principes et la rectitude de son comportement et tantôt atteint d’un désordre chronique qui l’amenait à côtoyer de la nourriture avariée et du linge sale dans son espace de vie. Un mystère. Une fois tous ces petits appareils rangés, il se vota une petite dose d’air sursaturé pour se donner un peu de répit. Sa journée avait été longue est assez difficile, il avait bien droit à un litre ou deux de liberté d’esprit. Il fallait bien ça pour s’échapper des histoires de ses congénères.
Au bout de quelques minutes, allongé sur sa couche, il ouvrit les yeux en grand et se leva d’un bon pour aller vérifier les messages de ses planètes virtuelles. Les gens qu’il attendait n’étaient pas encore connectés, rien de très intéressant pour l’instant.
Il se remémora alors l’autotexte qu’il avait trouvé dans sa poche. Il fouilla celle-ci pour en extraire le petit objet, chaussa ses lunettes et introduisit la mini-carte dans la monture. Il put alors lire son contenu.
Cher Winston,
Je t'ai beaucoup observé depuis des mois. Je sais que tu es quelqu'un de brillant et que tu fais beaucoup pour aider tes semblables. Je sais aussi que tu te trouves seul et qu'il te serait agréable de t’ouvrir à d’autres horizons te permettant de sortir de la routine. Je suis bien certaine que tu apprécierais notre compagnie. Cette prise de contact peut te paraître cavalière, mais je ne voulais pas risquer de te choquer en t'abordant dans l'ascenseur du bureau.
Je reprendrai contact avec toi très bientôt.
Bien à toi,
PS : merci de prendre la précaution de détruire cet autotexte, tout peut être mal interprété.
Que pouvait bien signifier ce message ? Winston avait toutes les peines du monde à l'interpréter. Il était partagé entre l'envie de se dire qu'il s'agissait d'une bombe atomique qui craquait complètement pour lui et la malheureuse idée que quelques ringards se payaient la tête de leur collègue pour le déstabiliser. Mais pourquoi demander de le détruire ?
Quels étaient ces mystères ? Ça ne valait tout de même pas la peine de déclencher une enquête de zone pour une affaire aussi insignifiante. Et puis surtout, il aurait été dommage de balayer aussi vite l’hypothèse, certes improbable, mais néanmoins excitante de la bombe éperdue. Après tout, Winston avait des atouts. Il ne savait pas toujours les mettre en valeur, mais ce n’était qu’une question de temps. Là-dessus aussi, il connaissait les statistiques. Les célibataires parmi les 25 à 30 ans étaient moins de 35% à avoir trouvé l’âme sœur. Alors que la même catégorie dans la tranche 30 à 35 ans passait à 49% ! Puis à 67% jusqu’à 45 ans. La confiance que Winston accordait aux statistiques confinait au religieux. La seule référence comparable était son respect pour la Règle et la base de connaissance de la Grande Mémoire. Il avait toujours la référence chiffrée, en toute circonstance il pouvait citer un pourcentage qui illustrait la situation. Il faut bien dire que cela pouvait irriter quelque peu. Il passait parfois pour un maniaque des chiffres. Mais Winston ne savait résister. Ces éléments constituaient la référence de Winston, de sa vie et de son environnement. C’était ainsi qu’il envisageait l’existence et c’est ainsi qu’il était de bon ton de l’envisager. Winston n’était ni un rebelle ni un asocial. Il savait que son rôle était défini, qu’il devait apporter sa pierre à l’édifice comme chacun se devait de le faire. Il avait la chance de faire partie de cette catégorie, sa condition était enviable par beaucoup, il se devait d’être à la hauteur de la tâche qui lui était confiée. La Règle était la matrice de la société et il devait faire en sorte qu’elle soit respectée. Il pouvait défendre ses congénères en trouvant l’application de la Règle qui pouvait apporter une solution à leur situation ou les sanctionner parce qu’ils avaient enfreint un élément de la Règle. Quoi qu’il en soit, il ne pouvait pas y avoir d’entorse à la Règle. Sans la Règle, rien n’était possible. Rien ne pouvait tourner rond, rien ne pouvait être légitime ou équitable. La Règle permettait à chacun de vivre sa vie avec une protection naturelle, un cordon sanitaire et salutaire fixant le rôle de toute personne, la place de toute chose, la procédure à suivre dans toute situation. La Règle était à la fois la ligne de conduite de tout un chacun et la loi universelle qui assurait la tranquillité de tous. A vrai dire, Winston ne s’était pas réellement posé de question à ce sujet, conditionné qu’il était depuis très longtemps sur l’absolue nécessité de la Règle et de son application stricte. Il en avait toujours été un fervent défenseur. Aussi, lorsqu’il s’était agi de s’orienter lors de son cursus éducatif, il était apparu évident à tous qu’il devait suivre cette direction. Winston appartenait à ce que l’on appelait la 8e génération. La génération zéro étant celle qui avait vécu l’avènement de la Règle après le grand cataclysme. Il avait été élevé dans le respect de la Règle, mais ses parents n’avaient jamais fait de zèle sur le sujet. Lorsqu’il avait terminé le cycle d’enseignement basique qui constituait en quelque sorte le tronc commun suivi par chaque citoyen avant ses 6 ans, il fut remarqué pour ses aptitudes analytiques. C’est à ce moment qu’il fut orienté vers une éducation socio-administrative. Mais le point noir de sa jeunesse fut son obsession croissante et envahissante pour les statistiques. Pas les statistiques pour les calculs compliqués, mais pour la référence incessante à des états de fait. « 10% des adultes sont comme ceci » ou « 30,6% des hommes résidant en zones satellite… ». Ce qui n’était qu’une marotte est vite devenu envahissant jusqu’à ce qu’il en devienne maniaque. A ses 18 ans, personne ne pouvait plus supporter ses références constantes. Cela devenait un réel obstacle à sa vie sociale. Ce qui aurait pu être qualifié de maladie connut un tournant inattendu. En effet, il eut un électrochoc lorsque sa petite amie du moment le quitta pour cette raison. Il lui avait dit, sur l’oreiller, alors que l’heure était à la volupté, qu’il était heureux qu’ils fassent partie des 13,2% des couples qui faisaient l’amour en période de règles. Elle lui avait alors rétorqué que face à tant de poésie, les chances que rester ensemble une minute de plus venaient de passer à zéro.
Il faut bien dire que cette mésaventure l’avait fait réfléchir et il avait entamé une démarche de soin pour rectifier ce défaut qui devenait beaucoup trop prégnant dans sa vie. Il avait toujours ce réflexe, mais il le maitrisait plutôt bien et savait le contenir dans les cas les plus sensibles.
Pour autant, Winston n’était pas rigide. C’est du moins ce qu’il pensait de lui. Il avait une vie assez conviviale et même en dehors de ses amis, participait à la vie d’un certain nombre de planètes, les mondes habités par les communautés dites virtuelles, mais dont les membres étaient bien réels. Certains de ses personnages avaient une place reconnue. Dans certains mondes, il prodiguait des conseils comme il l’aurait fait à son bureau. Mais pour d’autres, il se donnait un rôle très différent, pour sortir de sa peau et participer à une autre vie. Une utilisation classique des mondes virtuels. Qui n’avait jamais utilisé un monde virtuel pour se mettre dans la peau d’un autre ? Qui pour vivre le sentiment d’appartenir à l’autre sexe, qui pour se défouler de ses frustrations quotidiennes, qui pour explorer sa face cachée ?
L'anonymat garanti par la Règle autorisait toutes les situations, tous les excès, tout ce que la réalité n'autorisait pas. Il s’agissait d’une soupape que l’Administration accordait aux citoyens pour leur permettre de sortir du cadre dans un environnement qui ne pouvait entacher la bonne marche de la société. Ainsi, l’Administration canalisait les envies et les aspirations au débordement dans un cadre sans danger. Toutes les statistiques avaient montré l’efficacité et donc le bienfondé de ce dispositif à la disposition des citoyens. Comme le disait Winston à qui voulait l’entendre, la libre utilisation des planètes avait réduit de 48,7% les actes illégaux les plus graves.
Pour ce soir, les communautés habituelles n’étaient pas très actives. Il était encore trop tôt pour les rencontres et Winston ne se sentait pas patient. Il décida donc de sortir. Une petite virée dans l’hyper-centre pour tromper la solitude et y retrouver quelques connaissances lui semblait une issue honorable pour cette soirée qui tardait à devenir intéressante.
La tête un peu farcie de sa journée et troublé par l’autotexte qu’il avait reçu, Winston décida de se voter une petite soirée délassante. Une fois n’était pas coutume, ce n’était pas si souvent qu’il s’accordait ce genre de fantaisie. Ce soir, il allait s’adonner à une distraction qu’il trouvait généralement inavouable. Mais après tout, un grand nombre de ses congénères y prenaient un grand plaisir, pourquoi pas lui ?
Winston procéda alors à un exercice périlleux : celui de choisir ses vêtements pour sa virée en ville. Il n’était pas soucieux outre mesure de son apparence, mais il avait dans un coin de la tête cette idée de se mettre dans les conditions optimales pour rencontrer l’âme sœur si l’occasion pouvait se présenter. Il avait pour cela compulsé toutes les informations possibles et imaginables, fouillé et débusqué les chiffres relatifs aux chances de faire une rencontre intéressante corrélés à la couleur de la veste, l’accord des couleurs, la saison de l’année, l’âge du sujet et encore bien des paramètres. Du coup, tel une diva perpétuellement insatisfaite, il enchaîna les essayages devant son miroir. Ce manège dura un temps certain avant qu’il ne tombe sur un compromis satisfaisant.
Winston sortit du tube et traversa trois rues pour arriver aux abords du quartier des soirées spectacles. L’ensemble des salles de distraction était regroupé dans ce quartier de la ville. Il y avait foule et il fallait jouer un peu des coudes pour se glisser jusqu’à l’entrée du grand hall. Les gens se pressaient devant l’entrée. Celle-ci était gratuite, comme celle de tous les spectacles qui étaient conçus et montés par l’Administration. Il était important que la population puisse avoir accès aux distractions et à la culture, même si celle-ci pouvait être d’un goût un peu douteux. Les citoyens devaient pouvoir étancher leur soif de médiocrité au même titre que leur besoin de s’élever intellectuellement et culturellement. Le principal étant qu’ils puissent s’évader et dissiper ainsi toute velléité de rébellion. Le peuple devait avoir des exutoires pourvu qu’ils soient encadrés par l’Administration et qu’ils ne puissent nuire à la Règle. Une fois à l’intérieur de la salle, Winston fut dirigé vers un fauteuil dans lequel il s’installa confortablement et régla l’accoudoir muni d’un clavier. La salle se remplissait de concitoyens venus de toute la ville et même de villes satellites pour certains. Winston écopa, comme voisin de gauche, d’un bon vivant auquel on aurait accordé sa confiance sans la moindre interrogation. Quant au fauteuil à sa droite, c’est une vielle dame qui vint s’y installer. Elle semblait beaucoup plus accoutumée que lui aux usages du lieu. Elle se positionna dans son fauteuil et s’installa avec précision aux commandes. Elle adressa un petit signe distrait à Winston en guise de salut, mais elle fixait déjà la scène dont l’éclairage se faisait désirer. Elle était en attente du démarrage du spectacle, en arrêt devant les projecteurs qui tardaient à illuminer la scène.
