La revanche du gringet - Jean-Marc Carité - E-Book

La revanche du gringet E-Book

Jean-Marc Carité

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Beschreibung

Un mystère avec un personnage central atypique : le Gringet.

Au pied du Mont-Blanc, la pression foncière et immobilière met en danger une appellation locale.
Un affairiste sans scrupules tente par tous les moyens de racheter des vignes pour y construire des chalets de luxe. Claire, l’assistante du lieutenant Lecoanet, est précisément allée faire les vendanges dans ce vignoble en peau de chagrin au cépage unique au monde : le Gringet. Ce que Claire découvre nécessite la venue du lieutenant, spécialiste des missions délicates face à des situations explosives dans le milieu du vin. D’autant que l’action se passe en partie lors de la très curieuse élection présidentielle de 2002. Heureusement, il trouve sur place le renfort d’une belle députée européenne, pasionaria de la biodiversité…

Avec cette nouvelle enquête, le lieutenant Lecoanet, œnophile sensuel et gourmand, vous invite à la découverte de l’ampélographie, science magique des cépages.

Ce troisième tome de la série nous entraine dans une nouvelle enquête toujours aussi haletante !

EXTRAIT

– Non, Bob, tu n’iras pas foutre le feu aux vignes du Bayard. Tu vas te calmer, nom de dieu !
– Mais… Nicolas, j't'assure…
– T'es plus dans les Comores, ici la Légion on connaît pas ! Rien à cirer ! Alors tu te calmes, vieux !
Nicolas Bastut haussa le ton pour en imposer à son homme de main favori. Le, encore jeune agent immobilier, à peine quadra, séduisant séducteur aux tempes légèrement grisonnantes, avait convoqué sa garde rapprochée à une soirée briefing dans son repaire préféré, le cellier des Dieux. Ou plus exactement une réunion de « crise » avec ses hommes et femmes de main. Engagé dans une délicate négociation avec des hommes d'affaires russes, pour dégager du terrain constructible, et mis au pied du mur, il s'agissait pour lui d'honorer ces engagements. Autrement dit : comment se débarrasser d’un emmerdeur de vigneron qui empêche de spéculer en rond sur les terres d'une appellation quasiment inconnue, et pourtant appelées à un avenir si prometteur ?

A PROPOS DE L’AUTEUR

Avec cette série policière « La part des anges », Jean-Marc Carité, spécialiste du vin bio (naturellement !) depuis plus de 25 ans, observateur passionné, amusé (et parfois agacé) du monde du vin, nous fait pénétrer dans les secrets d’une profession où le rêve le dispute souvent au sordide.
Dans la même collection, Pourriture noble et vengeance tardive (élu meilleur roman mondial sur le vin en 2010) et Araignée rouge et cigogne noire (sélection Livres en vignes 2011).

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Seitenzahl: 311

Veröffentlichungsjahr: 2016

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On va le comprendre, il s’agit ici d’un roman… toute ressemblance avec des personnes, des noms propres, des lieux privés, des noms de firmes, des situations existant ou ayant existé, ne saurait être que le fait du hasard. Hélas pour celles ou ceux qui auraient été tentés de s’y reconnaître et avoir ainsi espéré vivre leur fameux quart d’heure d’Andy Warhol… cela dit il existe bien, en Savoie, un cépage Gringet, principalement sur la commune d’Ayse, et un vigneron bio qui en est le principal producteur…

ce troisième volume de la série « la part des anges » est dédié àGisèle HalimiCaroline Cellier et aux vignerons savoyards, fiers résistants

PREMIÈRE PARTIE

2002. En Haute-Savoie. Fin de l’hiver, tout début du printemps juste après la taille. La plupart des sarments sont encore en tas au bout des rangs. Parfois pas ramassés, ils jonchent les interrangs.

Chapitre 1Dans le cellier des Dieux

– Non, Bob, tu n’iras pas foutre le feu aux vignes du Bayard. Tu vas te calmer, nom de dieu !

– Mais… Nicolas, j’t’assure…

– T’es plus dans les Comores, ici la Légion on connaît pas ! Rien à cirer ! Alors tu te calmes, vieux !

Nicolas Bastut haussa le ton pour en imposer à son homme de main favori. Le, encore jeune agent immobilier, à peine quadra, séduisant séducteur aux tempes légèrement grisonnantes, avait convoqué sa garde rapprochée à une soirée briefing dans son repaire préféré, le cellier des Dieux.

Ou plus exactement une réunion de « crise » avec ses hommes et femmes de main.

Engagé dans une délicate négociation avec des hommes d’affaires russes, pour dégager du terrain constructible, et mis au pied du mur, il s’agissait pour lui d’honorer ces engagements. Autrement dit : comment se débarrasser d’un emmerdeur de vigneron qui empêche de spéculer en rond sur les terres d’une appellation quasiment inconnue, et pourtant appelées à un avenir si prometteur ?

– La guerre du foncier est déclarée, les gars ! On va pas se faire mettre par des vignerons ringards ou des connards d’écolos avec leur Natura 2000 et leurs loups, non ?

Amener le loup dans l’histoire, pour noyer le poisson, Bastut sait qu’il rallie avec ça tous les esprits bornés qui ne comprennent pas qu’il s’agit, d’abord, de libérer la spéculation foncière de toute entrave. Et le territoire du loup en est une, de première. Il sait qu’il peut compter sur l’association de chasse dont Bob est aussi un pilier. Il lui est déjà arrivé de tuer des loups, d’ailleurs. Et de s’en vanter, le con. Jamais le dernier pour l’ouvrir quand il ne faut pas. Ce soir-là, encore !

Il fit un signe discret à la voisine de Bob, une pulpeuse rousse à la poitrine étonnamment découverte pour la saison, sur laquelle d’ailleurs louchait Bob chaque fois qu’il y portait le regard.

La généreuse créature glissa immédiatement sa main sur la braguette du pantalon de Bob et sut la faire tendre rapidement, ce qui fit perdre au gros bras une bonne partie de sa vindicte. Mais pas toute… Il n’en démordait pas. La seule solution :

– On bricole un écobuage mal maîtrisé ; ça arrive régulièrement. Et avec les vents dans ce couloir… ça monte, comme une torche, dans les quelques arpents de vignes accrochés aux coteaux.

Bastut, lassé, fait un nouveau signe à la voisine de Bob. Celle-ci se serre un peu plus contre lui.

– Hein, mon p’tit Bob, que tu vas pas faire le con ?

Ledit Bob écarte sans ménagement sa voisine et revient à l’assaut de Bastut.

– C’est la seule solution, radicale. Après ça il nous laissera tranquille, l’emmerdeur.

Nicolas Bastut secoue la tête, fatigué et contrarié. Bob ne sera jamais qu’une tête brûlée dans la fumée des souvenirs de ses exploits avec son idole le fameux Bob Denard, aux Comores et ailleurs, d’ailleurs. Mercenaire un jour, mercenaire toujours. Mais Bob doute de la volonté de son patron actuel, cet affairiste combinard. Il n’arrivera jamais à lui faire comprendre la seule méthode qui vaille : on rentre dedans, on flingue à tout va, on discute après… avec ce qui reste. S’il ne reste rien c’est encore mieux.

Nouveau signe de la tête de Bastut. Lola la rousse colle d’un peu plus près Bob et l’emmène dans la pièce à côté pour le réchauffer au coin d’une autre cheminée toute aussi accueillante.

Bastut va prendre le frais, devant son cellier des Dieux, nom donné par dérision à ce lieu perdu au bout du monde et à ce bâtiment mixte, travail et plaisir, surplombant les vignes les plus hautes du secteur, inaccessibles, sauf en tracteur ou en 4x4, qui descendent, raides, avec juste deux terrasses de passage.

Jadis, au-dessus du cellier des Dieux la vigne montait presque jusqu’au sommet, deux cents mètres plus haut… Jadis. D’où la situation de juste milieu pour le bâtiment. Tout se faisait à la main. Bienheureux les vendangeurs qui descendaient. Moins chanceux ceux qui y montaient la hotte pleine !

La bâtisse, censée abriter à l’origine la fabrication du vin, avait été conçue comme un chai, avec pressoir, ici à l’extérieur sous un hangar ouvert, un peu en hauteur. Une rigole en pente laissait le jus s’écouler jusqu’aux cuves par simple gravitation. Puis, une fois le jus à l’intérieur, la nature reprenait le dessus, aidée par le vigneron.

Désormais le pressoir, mis à la réforme depuis longtemps, se rouille en prenant son temps. Le métal des mécanismes a la peau dure. Seul le squelette métallique des mâchoires aux lattes de châtaignier bouffées par le temps témoigne d’une activité à l’abandon.

Les différentes pentes du toit résultent d’un héritage à plusieurs familles. Le grand-père Bastut avait su désintéresser, naguère, des parents éloignés et les dissuader, moyennant un dédommagement conséquent, de conserver leur bout de pente de tuiles rongées par les alternances climatiques violentes.

La Savoie, surtout la Haute-Savoie, est un vrai pays de montagne. Bien plus qu’en Jura, rien à voir, la Savoie, avec ses vignes en pente, raides. Le Barolo du Piémont italien, de l’autre côté de la chaîne, en comparaison : un faux-plat !

Nicolas Bastut n’a pas connu les heures glorieuses de la reconstitution de ces vignes des Dieux. Des arpents attribués, avec cynisme, aux métayers méritants. La situation extrême du terrain en avait dissuadé plus d’un. Ses ancêtres étaient de cette espèce à qui rien ne fait peur dont le grand-père, avec une nostalgie parfaitement hypocrite, vantait leurs mérites.

« Ces terrasses, aujourd’hui remodelées par les machines et les chenillards, avaient toutes été créées à la main mon garçon. » Nicolas se rappelait encore les histoires du grand-père, à la veillée, qui cherchait dans le temps jadis une justification à ses engagements douteux aux côtés du maréchal Pétain, en glorifiant une activité paysanne rédemptrice.

Les années avaient, bien entendu, détruit en grande partie cette activité de l’autre siècle.

Bastut soliloque à son tour.

« Depuis, on a remonté des murs, t’imagines pas. En fait la vigne, là, en-dessous, une parfaite recréation de ce qui avait existé cent ans auparavant… mais, abandonnée depuis ce fameux grand-père.

Mon père a tout refait… enfin, fait refaire. A commencer par le défrichage d’une forêt d’acacias. T’imagines, ça, une forêt d’acacias de trente ans d’âge minimum ? Les chaînes de tronçonneuse qu’on y a bousillées ? Et ces tas de troncs en contrebas, tu les vois ? c’est des restes. Des beaux restes, non ? De temps en temps on en tire bien encore quelques piquets…

Depuis on a abdiqué pour la partie haute de la vigne, la plus rude, même si elle donnait des vins encore plus typés, avec un soleil plus généreux. Mais, bon, tout évolue. Et moi, franchement, la vigne… Je suis plutôt céréales distillées… »

Ce cellier, naguère encore, l’abri des vignerons, des vendangeurs, est devenu, depuis que Nicolas Bastut en a la jouissance (terme bien choisi), une garçonnière à partouzes pour ce jeune affairiste qui en a hérité sans concurrence, fils unique d’un père qui a su la jouer discrète, pour faire oublier le passé récent et douteux de la famille, avant de disparaître du jour au lendemain, et dont on n’a plus jamais eu de nouvelles. D’aucuns ont imaginé on ne sait quelle vengeance due au rôle sombre du grand-père… Il faut remonter à l’arrière-grand-père pour retrouver quelqu’un qui y avait tenu les vignes. Un paysan, un vrai de vrai. Devenu la honte de la famille. Juste utile pour inspirer confiance aux bouseux quand il faut négocier le rachat d’une parcelle.

Dans ces brumes de fin d’après-midi, début de soirée, où entre chien et loup on distingue à peine les vignes en dessous, Nicolas, qui s’assoit sur la table extérieure déjà couverte de rosée, sans s’en rendre compte, essaie de faire le tour de la question.

L’humidité froide de la table lui donne envie de pisser. Il s’avance en bordure des vignes, à la limite du chemin plat. Tiens v’là pour la Mondeuse ricane-t-il en envoyant un long jet sur le premier pied à sa portée.

Les mouvements de brume s’ajoutent à la nuit qui s’installe tôt, c’est de saison. Il distingue encore les rangs de vignes sous ses pieds. Remonte sa fermeture-éclair, méditatif. Drôle de pays, foutu pays, rude pays. Un pays de dingues, oui, si on laissait faire les ploucs.

Les ploucs comme Bayard.

Autant que Bob, il connaît bien Bayard, ils ont le même âge tous les trois. Et pas mal de conneries d’adolescents en commun aussi. Bastut, Bayard : rien que l’ordre alphabétique en avait fait des complices. Pas longtemps, car Bastut n’a jamais connu vraiment la vie de la vallée. Dès le début dans un autre monde. Par mouvement naturel familial, on va dire.

Bob, lui, a fui la vie de misère qui l’attendait ici, ouvrier agricole alcoolique, déchet à venir… Alcoolique il l’est, oui… mais pensionné de l’armée, avec un petit pactole de côté ramené d’Afrique, Gabon, Comores… Et puis Bastut l’a embauché comme homme à tout faire. Le mal comme le bien, mais le bien ça ne s’est jamais présenté. Bayard, lui, n’a jamais abandonné son métier de péquenot comme dit Bastut, comme se moque Bob, qui a pris en horreur tout ce qui touche à la terre… Encore que sa passion pour façonner le bois de buis laisse penser que l’atavisme a la peau dure.

Même si, et Bayard l’avoue volontiers, il ne tient le coup comme vigneron que par l’amour qu’il porte à ce cépage unique, local : le Gringet. « Ç’aurait été du Sauvignon… tiens, même de l’Altesse ou de la Mondeuse, j’aurais déjà renoncé… mais ce sacré Gringet, ici, tu ne peux pas imaginer…». A l’évocation de ce cépage unique au monde, son regard s’embue. Il en est le seul dépositaire désormais (1). Et ce vin d’Ayze, comme on disait, un résistant… Un superbe maquisard. Bon sang ne saurait mentir. Et inversement : résistant, maquisard, voici bien des termes à éviter avec Bastut, collabo de père en fils dès que l’occasion se présente.

Non, Bastut, en effet, ne peut pas imaginer qu’on s’entiche comme ça d’un arbre atrophié, un bonzaï en série, d’un bout de vigne… aux flancs de ces montagnes qui ont tant d’autres richesses à exploiter… sans perdre son temps avec ces clichés du passé.

Quand il voyage, partout dans le monde, à la recherche des clients pour ses opérations mirifiques, on lui propose des merlots, des chardonnays, des cabernets… mais, jamais, jamais !, on ne lui a proposé du Gringet… inconnu au bataillon mondial, le Gringet. Minable résidu d’un temps révolu. Va-t’en trouver une bouteille de Gringet dans les duty-free, tiens, essaie un peu ! Il n’y a plus qu’ici que quelques demeurés s’escriment à le maintenir en vie, sur ces coteaux montagneux.

Bastut n’est pas aigri, un peu en colère contre cette bêtise crasse qui ignore le monde en marche… et qui fait perdre du temps. Le temps c’est de l’argent, voilà une vérité fondatrice. Et les clients attendent ! S’impatientent même !

Cette vallée dont il ne distingue plus que des masses informes et mouvantes au gré du vent pointu qui se lève, elle a mieux à faire que de défendre quelques arpents de vignes. Le vin d’Ayse, tu rigoles, Bayard ! lance-t-il sourdement. Il y a des millions à faire sur cette terre et tu passes à côté. Crétin, va ! Mais sors donc un peu le nez de tes cuves, grand con !

Bastut a passé toute sa période adulte entre une vie parisienne insouciante de petit-enfant gâté et Genève, où son père avait un bureau mystérieux.

L’agence du village vivotait, comme un prétexte aux voyages transfrontaliers répétés. Nicolas Bastut l’avait compris plus tard. Les services rendus par son père à certains politiques, il en avait en quelque sorte hérité aussi. Encore tout récemment, il avait dû passer quelques valises de billets blanchis… dont il espère en retour quelques facilités quant à ses permis de construire… On le lui a promis, le Président lui-même lui a fait savoir que… seules les langues de vipère et les esprits chagrins disent qu’il promet tout et n’importe quoi à tout un chacun… Bastut pense qu’après son coup de main pour la dernière campagne, « on » ne peut faire autrement que de le remercier. Mais il sait ce que valent les engagements politiques une fois les élections passées. Cependant, là, dans ce cas précis, il s’agirait, en posant sur la table quelques garanties, de calmer les esprits de quelques mafieux russes dont les méthodes expéditives n’enchantent pas l’affairiste.

Il serait bien en peine de rembourser leurs avances, conséquentes, déjà engagées, voire dilapidées. Si seulement, de temps en temps, Bastut, savait se retenir à une table de jeu… surtout en présence de touristes de Saint-Pétersbourg.

Ça fait déjà plus de vingt ans (tant que ça ? Pourtant une éternité, des années-lumière, une autre galaxie) que Bastut a décroché d’avec Bayard. Ont-ils jamais accroché, en fait ? A part cette proximité alphabétique. L’école communale est loin, désormais, si loin. Ils ne parlent plus la même langue.

Il ne revient « au pays » que pour relever les compteurs, vérifier les chiffres avec Gilberte. Guère de temps à y consacrer, mais les affaires sont les affaires. Papa c’était un malin qui a survécu à l’indignité nationale de son propre père qui avait eu, bon, quelques ennuis en 44… mais qui n’en a pas eus ? Et puis, sans esclandre, doucement, la normalité a repris ses droits, les rouges se sont calmés, on a trouvé des compromis et le grand-père a vite fait oublier son « indignité » nationale de trois ans. Il a même été secrétaire d’Etat, discret certes et vaguement aux colonies, enfin à la Communauté française, mais quand même. Y compris sous de Gaulle. C’est dire. Un malin ? Même pas. L’ordre des choses qui se réinstallait. On l’a appelé Monsieur le Ministre jusqu’à sa mort, y compris à son enterrement pourtant violemment interrompu par quelques vieux débris de la Résistance qu’on avait fait évacuer sans ménagement. Les forces de l’ordre ne se trompent jamais d’ordre.

Le père de Nicolas a su se faire carrément caméléon jusqu’à disparaître pour de bon. Larguant sur les rives du lac d’Annecy un fils désolant et une épouse défunte. Il laissait, quand même, à son rejeton cette officine immobilière en plein boum après des jeux Olympiques dévastateurs pour l’environnement mais si prometteurs pour le tourisme. Certes… mais, enfin, si un discret testament ne lui était parvenu, Nicolas Bastut n’aurait jamais rien pu récupérer de la succursale helvétique du papa. En fait, la maison mère… qui ne résista d’ailleurs pas sans dommage aux appétits de casino du fiston.

Quand Nicolas Bastut fait ses comptes rapides, il a intérêt à ne pas décevoir ses clients russes…

Il frissonne un peu, de ce froid humide, pénétrant. Mais pas que.

Quand il rentre au cellier, la chaleur agréable, et forte, du feu dans la cheminée lui fait marquer un temps d’arrêt. Il n’a rien changé à la disposition d’origine, simplement le second pressoir, les barriques ont disparu, laissant la place à une enfilade de quatre pièces douillettement fournies de canapés, bancs et cheminées. La première sert d’office, de cuisine, d’un peu tout y compris vestiaire et débarras. De cave à vins et alcools aussi.

Sur la table, la bouteille de pur malt l’attend. Il s’en saisit avec un verre et passe rejoindre ses invités spéciaux qui se sont répartis dans la deuxième et troisième pièces où les cheminées crépitent.

Il entend Bob qui maugrée malgré les caresses assez précises de Lola la rousse. Une bonne cette Lola. Toujours prête, toujours heureuse. Un rien de formes qui ajoutent à son charme carrément obscène quand elle s’en donne la peine.

Bob ratiocine sur ces vignes qui ont survécu au phylloxéra, plus que centenaires : n’en a rien à foutre ! Il en a brûlé d’autres, au napalm, sur commande chaque fois qu’on lui demandait.

Bastut laisse dire. Ça ne lui plaît pas du tout le sacrifice de ces vieilles vignes, sans trop savoir pourquoi. L’impression d’un autodafé, d’un ultime reniement. Au point où il en est rendu ? Et après tout… Non, quelque chose en lui refuse. Et puis, à vrai dire, il craint l’activisme de Bob, ses méthodes terroristes et les dégâts collatéraux d’une frappe qui n’aura rien de chirurgicale.

Il doit y avoir d’autres moyens de pression pour récupérer ce bout de vigne. Parce que c’est justement là qu’il va faire cette petite opération immobilière, deux, trois chalets pas plus, pour ses clients russes… ou un seul chalet, grand luxe même si ça fera m’as-tu-vu… c’est pas le Président avec son château de Corrèze ni Balladur avec son pied-à-terre à Chamonix, à côté, qui vont lui faire la leçon…

Suffit d’y mettre les formes. Et sans tarder, avant que des écolos viennent tout interdire ici pour laisser la place au loup.

A ce sujet, d’ailleurs, Bastut suit avec quelque inquiétude un dossier instruit au Parlement européen pour « sanctuariser » les lieux et garantir au cépage Gringet un avenir au nom de la biodiversité. Geler soixante hectares réservés aux vignes avec obligation de conduite en bio.

L’élue européenne du secteur est une fana du dossier. « Une Rachel machin truc… M’étonnerait pas qu’elle soit juive, en plus la Rachel… » bougonne Bastut. Elle l’a pris en main le dossier, ça va être coton. Bastut se rappelle son passage, grand-papa y tenait, comme assistant parlementaire à Strasbourg. Déjà à l’époque, la ténacité des députés était proverbiale. Alors, aujourd’hui… ça ne s’est pas arrangé de ce côté-là. Et les fanatiques du loup ont leurs gîtes, là-haut. Méfiance, méfiance ! Vertu cardinale par ces temps incertains.

Lola a emmené Bob dans la pièce voisine permettant à Bastut de rester avec ses conseillers locaux spéciaux. Louis, adjoint au maire, qui surveille le conseil pour lui. Curieux ce village de résistants, le seul de la vallée à voter carrément contre le député réac en place. Mais bon, au conseil, comme on dit, on a besoin de tout le monde. On évite la politique. Et puis Louis, « son adjoint », son homme dans la place, est aussi bar-tabac-pmu… une personnalité inévitable, comme on dit : incontournable. Sagement, Louis en reste au vin du pays. Il en a quelques rangs, ce qui lui permet d’en porter au cellier des Dieux pour sa réserve personnelle car nul ici, à part Bob bourré, ne le lui dispute. Mais Bob bourré boit n’importe quoi. C’est connu. Il a ramené ça d’Afrique et de la Légion. Tout est bon pour se torcher et, surtout, finir de se torcher.

Sur le banc de la cheminée, Gilberte sirote un pur malt qu’elle a allongé de Coca, cette barbare ! Son air absent, son regard vide sur les flammes, montrent que ce n’est pas le premier verre. Bastut n’est pas inquiet, elle tient remarquablement l’alcool et reste, telle quelle, d’une lucidité d’analyse redoutable.

Dans la pièce voisine, Lola semble s’occuper de Bob aux petits oignons. Celui-ci se contente désormais d’émettre des soufflements, plus ou moins rauques.

Gilberte, comme à l’accoutumée, déblatère sur Bob qu’elle n’a jamais pu sentir.

– Un alcoolo, dangereux, complètement ingérable, attention Nicolas.

– Un copain d’école ! Et puis si efficace dans les coups durs ! lui rétorque Bastut.

Louis en rajoute :

– Tu ne le vois pas à huit heures, le matin quand il vient gratter ou faire son tiercé, il enfile les calvas comme toi les perles… Heu, excuse !

– T’excuse pas ! Je sais, on m’en parle du Bob déjà rétamé à dix heures sur ton comptoir. Mais, aussi, pourquoi tu le sers ? Tu te mets dans ton tort…

– Viens prendre ma place et essaie de pas le servir… Une fois j’ai fait une remarque. La façon dont il a reposé son verre, en le cassant, sur le zinc, ça m’a suffi. Tu te rappelles à l’école, déjà ?

– Oui, la terreur. Même Henriette en avait peur et cherchait tous les moyens pour éviter que ça parte en vrille. Et pourtant comme instit elle se posait là ! On n’osait pas la ramener.

– Tiens, justement Henriette, l’autre soir, au conseil, elle a proposé que j’ai un Alcootest au comptoir, en évidence, pour Bob… T’imagines…

– Il a dû être content de l’attention délicate… sourit Gilberte

– Et comment !

– Sacrée Henriette, déjà au cours élémentaire elle nous bassinait avec son éducation civique !

– Vous êtes bien mignons tous les deux, intervient Gilberte agacée de ces souvenirs émus, mais n’oubliez pas que Bayard, c’est devenu un personnage. S’agit pas de s’y attaquer comme ça !

– Tu crois pas si bien dire. L’autre soir, au bar à vins, le Zinc fondu, le patron ne jurait que par son pinard… D’ailleurs il m’a interpellé :

– Dis donc, Nicolas, c’est pas un vin de chez toi ça par hasard ? J’ai fait semblant de pas entendre. Le patron était pas dupe. Il savait exactement. Mais entre gauchistes ils aiment bien m’emmerder. Sauf que je suis le plus gros client du rade, alors, on n’en dit pas plus, on n’en pense pas moins… des minables.

Louis en rabat. Effectivement il va falloir un peu de diplomatie…

Gilberte, qui est associée à Bastut dans l’agence et pour plusieurs opérations sous couvert de diverses sociétés civiles immobilières, insiste :

– Difficile de compter sur Bob… pour la discrétion, tu repasseras…

– Faut pourtant bien arriver à décoincer du foncier sans que ça ait l’air d’un attentat contre un chouchou des cavistes parisiens… convient Bastut.

Il regarde, attendri, son associée. Et plus, à l’occasion encore. « Ah ! Gilberte ! Si tu savais jusqu’où je t’emmène avec mes combines… »

– Oui, et sans rentrer bille en tête dans la belle Rachel… prudence, terrain mouvant, très mouvant, émet doctement Louis.

Bastut les regarde. Vide son pur malt qu’il avait laissé tiédir dans son verre. S’en ressert un. Néglige d’en proposer à Gilberte qui, du coup, tend son verre d’autorité. En haussant les épaules, Bastut lui en remet une dose en désignant de la tête la bouteille de Coca à côté d’elle.

– Je ne suis pas toujours barbare, tu sais, répond-elle en négligeant l’invitation au soda et en allumant un petit cigarillo italien noueux qui empuantit immédiatement l’atmosphère..

Un silence relatif, troublé seulement par les feulements qui émanent de la pièce voisine, s’installe doucement.

Bastut semble soucieux. Plutôt préoccupé. Des diverses solutions il va devoir choisir la plus indolore. Il faudra faire la part du feu. Tiens, on y revient songe-t-il. Il est parvenu, non sans peine, et sans faire dans le sentiment, à réunir quelques parcelles, sur les pentes, pour ses chalets, mais la putain de vigne du Bayard reste au milieu, provocante… c’est celle-là qu’il faut récupérer, bien sûr. Et surtout empêcher Bob de foutre le feu au village entier en s’attaquant aux autres vignes de Bayard, autour de sa maison, certes, mais aussi en plein bourg. Par contre, celles des Pentes, pas de risques, ce serait jouable…

Gilberte avait suivi les traits du visage de Bastut pendant sa réflexion. Très amateur de déductions psychologiques, grande lectrice de Sherlock Holmes, elle intervint :

– Voilà. Si on arrive à réunir nos parcelles des Pentes… en rachetant la vigne au Bayard… l’opération est sur les rails. Une fois sa vigne esquintée, il ne pourra pas faire autrement…

– Et il peut aussi y avoir un éboulement dessus… ça s’est vu ailleurs, suggère Louis.

Non. Bastut n’arrive pas à s’y résoudre. Trop risqué. Et puis, ces vignes des Pentes, c’est pas n’importe quoi ! Bordel ! Il n’y connaît pas grand chose, mais dans le village ça a toujours été respect pour Les Pentes. Un mythe, ici. Intouchable… Une inspiration, soudaine : peut-être qu’un peu de vignes historiques, au milieu des chalets, ça ravirait la vue des acheteurs ? Ils auraient l’impression de participer au sauvetage de la planète… En plus qu’ils auraient droit à un petit cruchon pour chaque fondue. Pourra-t-il longtemps hésiter entre deux chaises ? En voyant Gilberte hocher la tête il comprit que la partie serait ardue. Elle ne lâche pas le morceau mais, au moins, en a dans le chou :

– Bayard a de gros, gros soucis d’argent. Les deux dernières vendanges ont été minables… La bio lui coûte plus cher que prévu, les aides tardent à venir… Ses jeunes vignes ne donnent pas encore… Faut discuter.

– Mais c’est sa plus belle vigne, centenaire…

– Et si Bayard était incorruptible ? Bob la ramène soudain, le pantalon bâillant, Lola a, derrière lui, un geste d’excuse.

– Tout le monde a son prix, affirme Gilberte.

– Ta gueule, Bob, on ne revient pas là-dessus. S’il faut on lui laissera quelques rangs de son antiquité. Tout le monde sera content, même cette chienne d’écolo. Les conservatoires, elle doit adorer !

Bob s’en retourne au bras de Lola, imprécateur en diable :

– De toute façon les écobuages sauvages (2) c’est pas ce qui manque, bordel !

– Allez, Lola, fais-le taire !

– T’es marrant, toi, je ne peux pas m’occuper de tout à la fois… rigole-t-elle.

Louis a sorti quelques petites saucisses qu’il met à grésiller sur le grill dans la cheminée. Il coupe aussi quelques tranches de pain. Au fur et à mesure ils viennent se servir des saucisses ruisselantes, pour les déposer à dégorger sur le pain, les laisser un peu tiédir et les déguster avec un verre de Mondeuse chambrée au coin de l’âtre. Ça se finit toujours avec des grillades sur le feu de bois, des pichets de vin à disposition, un litre de gnôle aussi pour les plus aguerris.

Bastut qui n’a aucune nostalgie pour l’ancien temps apprécie cependant ces moments qui échappent à la vie quotidienne, comme une petite gâterie… A propos de gâterie, il y en a un qui prend sa dose !

Le Bob est aux anges, avachi et béat au coin de l’autre cheminée.

– Bon, Gilberte, je te redescends ? propose Louis en vidant son verre de rouge qu’il laisse un peu rouler dans la gorge.

– Pareil que tu m’as montée, mon beau !

– Alors on est partis ! A demain, Nicolas.

Celui-ci hoche la tête, autant pour acquiescer que pour les saluer. Lève son verre à leur départ dans la nuit opaque de brouillard, et s’en enfourne une rasade gourmande.

Bastut se lève pour aller voir à côté, où les bruits ont à peine baissé d’intensité.

Il y contemple Bob, amusé, complice et protecteur. Le cul tendu par Lola, devant lui, l’invite. Il ne résiste pas. Elle non plus.

1 Voir Bonus, en fin de volume.

2 Ecobuages : voir Bonus, en fin de volume.

Chapitre 2L’écobuage qui tourne mal

Louis lisait, peinard, et en avant-première, le journal à peine déposé par le livreur des messageries reparti à fond les manettes sans prendre le temps d’un café… Un vrai sauvage ce gars soumis à une pression dingue de ses patrons (la liberté de la presse et le code de la route ne sont pas compatibles !) et régulièrement admis aux stages de récupération de points à la Prévention routière pour excès de vitesse, pas de ceinture et portable à la main. Pourtant les gendarmes du secteur fermaient les yeux autant que possible. Mais, sur la quantité d’infractions, il se faisait régulièrement gauler, le Riton des messageries. En overdose permanente. Un délinquant récidiviste dont le permis ne tenait qu’à un fil, et son gagne-pain avec… Ça les patrons ne voulaient pas le savoir.

Ledit Riton gardait en mémoire la remarque dédaigneuse du chef de région, venu un matin dans son dépôt : « Quand tu penses que des gars se font trouer la peau en Irak pour nos journaux… et tu viens pleurnicher pour un point de permis… », jamais Riton ne s’était senti autant pris pour un con de sa vie.

Ainsi, une fois passé Riton-la-tornade, sur les coups de six heures et demie, et avant même la mise en place des canards sur le tourniquet et les présentoirs, Louis prenait le temps, avant tout le monde, de découvrir les nouvelles locales en sirotant son premier café, en attendant d’ouvrir, sans se bousculer, la porte à sept heures.

En page région, le communiqué de la préfecture interdisant tout écobuage (1) non surveillé et déclaré figurait en gras et encadré. Chaque année c’était pareil. Les plus malins que tout le monde faisaient brûler les chaumes des champs ou les restes de vieilles prairies pour préparer le printemps.

Ensuite, les premiers clients venaient d’abord pour les cigarettes, en grillaient une avec un express, puis demandaient à Louis une revue de presse rapide les dispensant de plonger dans le papier imprimé.

Puis, pendant que Louis mettait en place la presse, Bob arrivait, en général, vers les sept heures et demie – huit heures, plus ou moins au radar, ça dépendait des matins et, surtout, des veilles. D’autorité, le patron lui servait un express et un calva. Une vieille habitude des banlieues parisiennes conservée jusque dans les colonies.

Bob alluma une cigarette, liquida son premier calva avant de commencer le café en faisant signe à Louis de lui remettre un coup de gnôle. Ce qu’il s’apprêtait à faire quand une fumée grise foncée attira son regard au-dessus de la vallée à l’est.

– Qu’est-ce que c’est que ça ? lança-t-il en gagnant le pas de la porte. Il n’était pas le seul curieux.

Un incendie ? C’était à flanc de montagne, on dirait. Un feu de cheminée dans un cellier ? Louis n’arrivait pas à situer un cellier dans ce secteur… Il se rappela l’avis de la préfecture dans le journal.

– Encore un prix Nobel du feu de broussaille, soupira-t-il.

Les gendarmes arrivèrent rapidement au bar-tabac, révélant leur impuissance à faire respecter la décision préfectorale, ils allèrent au comptoir, demandèrent deux cafés en posant le képi. L’adjudant se crut obligé de prévenir :

– On y est passé : un départ de feu dans les prairies autour de la vigne des Pentes, au Bayard. Encore un écobuage fait n’importe comment, c’est sûr.

– Et vous restez là à boire tranquillement le café vous autres ? commenta Louis, sans plus de conviction.

Les deux pompiers présents, fatalistes, Bob en tête (pompier volontaire de première classe, quelque chose comme sergent-chef, grade dont il ne se glorifiait pas, ayant fini colonel de pacotille aux Comores) :

– Tu sais bien, on a souvent essayé. On ne peut rien faire. Faut laisser le feu mourir sur les routes et chemins d’accès. Personne n’a vraiment envie d’intervenir, et surtout pas de se faire griller les roustons pour rien… Et puis, il n’y a pas mort d’homme, hein ?

La maire qui vient d’arriver, prévenue en priorité, se désole :

– C’est chaque fois pareil. On a beau prévenir, menacer…

– Ah, rétorque Bob, tant que l’encadrement des écobuages sera aussi chiant et surtout payant…

La maire a un geste d’impuissance : ça dépasse entièrement ses pouvoirs.

– Mais c’est chaque fois un peu de montagne qui fout le camp…

– Oh, pas perdu pour tout le monde, ricane Louis, pas perdu pour tout le monde !

Seul à s’indigner Bayard, qui entre fou furieux, éructe :

– On va laisser crever ma plus belle vigne ! Et vous restez là sur vos culs ! J’y vais !

Après un démarrage qui fait crisser les pneus et gicler les gravillons, il dérape dans le premier virage, se rattrape de justesse et met toute la gomme dans la ligne droite qui traverse le village. A peine surprise de la réaction du Bayard, Henriette ne met pas longtemps à le suivre. On ne sait jamais, avec cet énergumène qui a trop souvent la tête près du bonnet…

Elle se rappelle cette fois où le Bayard était resté sur son tracteur en équilibre pendant quatre heures, jusqu’à la nuit tombée, avec le froid qui tombait en cette fin mars. Il avait négligé d’attacher le câble de sécurité qui permet de remonter le tracteur dans les pentes très sévères de ces mêmes vignes, Les Feux des Pentes. Bien entendu il n’avait pas son portable. Le point d’équilibre de l’engin était si fragile que Bayard se retenait même d’éternuer, et personne ne répondait à ses coups de klaxon rageurs d’abord, désespérés ensuite. Sauf parfois, très en contrebas, un collègue qui passait et lui rendait ce qu’il croyait être un salut…

Sa femme inquiète de ne pas le voir rentrer, d’autant plus sachant dans quelles vignes il était allé travailler, y alla avec le salarié et, enfin, le découvrit et put avec toutes les précautions du monde aller attacher le câble de sécurité, négligé.

On se rappelle des engueulades qui suivirent.

« Alors on se prend pour Tabarly, hein ? grand con : les sécurités c’est pour les autres, toi t’es plus fort que tout le monde. Etc., etc. »

Donc Henriette, la maire, ancienne directrice de l’école, qui connaissait bien son Bayard, trouva plus prudent de le suivre à distance.

Louis regarde par endessous le Bob qui prend un air consterné et très peu concerné.

– S’il y avait quelque chose à faire, tu penses bien qu’on serait déjà là-bas, essaie ce dernier, sans convaincre personne. Tu le sais bien Louis ! Quoi ! Tu veux quand même pas qu’on aille se faire roussir les poils pour quelques rangs de vigne ? C’est triste mais c’est comme ça. Et c’est pas les premiers qui partent en fumée.

– Oui, mais ceux-là… tu peux me croire, on n’a pas fini d’en entendre causer… Et, à voix basse, il glisse à Bob : On t’avait pourtant prévenu, couillon !

Le regard de Bob, d’une franchise sidérée, plonge Louis dans un doute curieux. Il s’ébroue et, machinalement, ressert un calva au mercenaire.

Il se rappelle les propos de Gilberte, l’autre soir, dans la voiture, en redescendant du Cellier des Dieux :

– Tu sais, Louis, la différence entre un écobuage et un incendie volontaire c’est souvent très ténue… Va-t’y retrouver là-dedans… et puis les contraintes, le préfet, tout ça…

Louis ne l’ignorait pas. L’alibi de l’entretien de la terre, voire de son amendement, tient peu de temps quand on regarde de près la pression foncière pour l’immobilier. Gilberte avait passé le reste du trajet à somnoler pour ne pas avoir à poursuivre la conversation.

Arrivé sur place, Bayard mesure tout de suite la situation. On a l’impression que les herbes sèches d’hiver ont été allumées dans les trois prairies qui entourent sa vigne. Le feu rampe le long de cette dernière et a déjà largement entamé les interceps, des flammèches montent le long des pieds.

Bayard le réalise sans le comprendre : il n’y a rien à faire. Seulement attendre que le feu en ait fini en arrivant sur le chemin d’exploitation, coupe-feu aussi, à quelques dizaines de mètres au-dessus de la vigne. Et comme il ne le comprend pas, il fonce comme un fou dans les lacets de la petite route, se gare en catastrophe, attrape la vieille couverture qui sert pour le chien et s’en va, Don Quichotte à la rencontre des flammes.

Les prairies sont déjà noires à mesure que le feu monte. Parfois en bordure, un houx se transforme en torche avec un sifflement sinistre. Il a gagné le haut de l’incendie pour l’empêcher de progresser vers les rangs centenaires de son vieux Gringet. A peine éteint-il un cep avec la couverture, que d’autres s’enflamment. Il s’épuise à manier cette cape de matamore qui finit par se déchirer aux piquets. Il gagne un peu sur le feu en profitant d’une accalmie du vent. Mais descendant dans la fumée, il parvient à peine à distinguer autre chose que les lueurs du feu, oranges par-ci, rougeoyantes par là. Quand il butte dans une masse qu’il n’a pas pu éviter, et s’allonge de tout son long. En se relevant à quatre pattes, il avance vers cette forme longue qui repose entre les rangs. C’est un corps. Roussi aussi, les poils bien entamés, une odeur de cochon grillé dans l’air. C’est le vieux Amédée qui gît entre ces deux rangs de vigne.

Bayard le secoue :

– Oh, Amédée, qu’est-ce qui t’arrive, t’as eu des vapeurs ? Mais Amédée ne réagit pas.

C’est précisément à ce moment-là que la maire le rejoint et le découvre penché.

– Bayard, qu’est-ce que t’as fait, nom de Dieu ?

– Quoi qu’est-ce que j’ai fait, t’en as de bonnes, toi… J’essaie d’éteindre ce que je peux et voilà que je me prends les pieds dans Amédée, voilà ce que j’ai fait.

– Il a pas l’air bien du tout, Amédée… T’es sûr…

– M’emmerde pas, je te dis que je l’ai trouvé comme ça… Bayard en oublie un peu le feu qui continue de dévorer sa vigne et monte inexorablement vers la route, là-haut.

Henriette tergiverse peu entre les deux désolations et tranche rapidement : d’abord Amédée ! Elle sort son portable et appelle le toubib et puis les pompiers.

– Désolée, Bayard, mais tu vois qu’on ne peut plus rien faire pour ta vigne.

Les flammèches continuent de gagner de nouveaux pieds, tandis que les premiers rangs rougeoient de leurs braises attisées par le léger vent de nord-est qui se réveille d’une quinte à intervalles irréguliers.