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Sur Nektorus, planète principale des systèmes nébuleux, les Yamantaks détiennent le pouvoir sur l’ensemble des créatures. Parmi celles-ci, les Narhs, pourtant considérés comme les premiers habitants de Nektorus avant le Grand Cataclysme, quand ils étaient des Sattas, des créatures dont on n’a cependant pu établir l’existence. Les Yamantaks sont des Mahaans, des êtres nobles, mais despotiques et cruels. Ils ont pour ennemis jurés les Yuls, Mahaans comme eux, mais plus proches des Narhs, qu’ils soutiennent dans leur velléité de révolte contre le Pouvoir.Les Yuls n’ont qu’un objectif : renverser les Yamantaks pour libérer les Narhs, avec l’aide de ces derniers et surtout de l’Iaborg, entité complexe créée par les Sattas. Mais retrouver l’Iaborg implique de retrouver Noëbus, le seul Mahaan capable de remettre l’Iaborg en service. Pour cela, Jhanus, le Mahaan exilé sur la lune brune de Nektorus par les Yamantaks, devra changer de corps, traverser l’espace-temps et les systèmes nébuleux pour renouer avec ses origines et son statut réels. Et surtout, entrer dans le bouclier temporel créé par l’Iaborg qui le protège — avec les derniers survivants d’un monde disparu — de ses crimes dont il ignorait l’existence. Mais où l’Iaborg le mènera-t-il ; ou, plutôt, quand ?
À PROPOS DE L'AUTEUR
Dumè Antoni est né en 1953 en Corse, où il vit à l’année. Après un début de carrière professionnelle un peu chaotique, entre musique et enseignement de yoga, il reprend ses études et exerce la profession d'ingénieur dans une grande entreprise de gestion des eaux. À la retraite depuis 2015, il décide d'écrire des romans et nouvelles dans le domaine de l'imaginaire. Il dirige également des ateliers de pratique du Zen dans la région d’Ajaccio.
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Seitenzahl: 306
Veröffentlichungsjahr: 2022
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Dumè Antoni
La Révolte des Narhs
Roman de science-fiction
ISBN : 979-10-388-0466-1
Collection Atlantéïs
ISSN : 2265-2728
Dépôt légal : novembre 2022
© couverture Ex Æquo
© 2022 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle, réservés pour tous pays. Toute modification interdite.
«Nous sommes tous d’accord pour dire que votre théorie est folle. La question qui nous divise est de savoir si elle est suffisamment folle pour avoir une chance d’être vraie.»
(Niels Bohr)
«On ne peut dire d’une chose qu’elle est ;
On ne peut dire d’une chose qu’elle n’est pas ;
On ne peut dire d’une chose qu’elle est et qu’elle n’est pas ;
La nuit nous enveloppe. Les convives se lèvent, s’inclinent avec respect et prennent congé en silence. Il n’y a plus rien à ajouter. Le verdict est tombé, tel un couperet. Je suis l’ennemi. Le feu qui nous éclaire se transforme en braises. Elysiake se retire à son tour, telle une ombre rouge et noir. Je me retrouve seul avec Noëbus, qui n’a pas bougé. Il m’observe — je le sens plus que je ne le vois — attendant ma réaction, qui ne vient pas.
— As-tu compris?
J’opine d’un mouvement de tête.
— Et tu n’as rien à dire ?
Je réponds par un bref haussement d’épaules. Le noir alentour est abyssal. Le ciel ressemble à une vaste coupole. D’immenses poutres métalliques incurvées convergent aux confins, invisibles au centre. Je devine le sanctuaire de l’intérieur, en plus grand. Beaucoup plus grand. Un univers clos et sans fin. Je lui demande si nous sommes dans le vaisseau. Il confirme d’un vague hochement de tête. Son crâne est glabre et il ne porte aucun vêtement. Ses jambes sont croisées dans une posture adamantine : pied gauche sur la cuisse droite et pied droit sur la cuisse gauche. Sur le sable, tout près de lui, à portée de main, repose un court sceptre de bois dur. L’idée qu’il est l’Oracle s’impose à moi comme une impression de déjà-vu. Quelque chose a changé sans que je m’en rende compte.
— Que comptez-vous faire de moi ?
Il écarte les bras, dans un geste de regret.
— Ça ne dépend pas de nous.
— Qui décide ?
— L’Iaborg.
— L’Iaborg m’a sauvé du naufrage !
Il hausse les épaules, pour relativiser mes propos.
— Un naufrage qu’il a lui-même provoqué !
Je l’admets, forcé de me rendre à l’évidence.
Un bruit sourd et soudain s’élève sur ma droite. Comme un animal qui s’approche. Mais il n’y a pas d’animal ici, en dehors de quelques poules inoffensives qui doivent dormir. Noëbus tourne la tête vers le bruit. Je regarde dans la même direction, par-dessus mon épaule. J’aperçois le sarcophage sur le sable entouré par la nuit. Il n’était pas là, une seconde plus tôt. L’Iaborg est debout à l’intérieur. Je reconnais son œil posé sur ses deux jambes d’échassier.
— Il s’appelle Jiàn, déclare Noëbus.
Je l’ignorais. J’ignorais même qu’il avait un nom.
De son sceptre, il dessine l’idéogramme 見 sur le sable, assez grand pour que je distingue les traits dans la faible lueur des braises.
— Cela représente un œil sur deux jambes. Ça signifie voir et se prononce Jiàn.
Je hoche la tête.
— Que voit-il ?
— Un verbe ne voit rien. C’est une fonction ; une activité. Sans verbe, rien n’est possible. Il ne nous dit rien ; il nous inspire.
Je hoche à nouveau la tête. Noëbus m’observe droit dans les yeux. Je soutiens son regard.
— Quand tu l’as libéré, tout est devenu possible, poursuit-il.
Je ne sais pas si c’est un reproche ou un constat. S’il m’en veut encore pour ce que j’ai fait. Peut-être souhaite-t-il simplement me rappeler que j’ai libéré l’univers des possibles. Que ce que je vis en ce moment est la conséquence de mes actes. Il repose son sceptre près de lui. Son geste est lent.
— Que fait-il là, dans le sarcophage ?
Je voulais dire le berceau, et non le sarcophage.
— Ce n’est ni un berceau ni un sarcophage, corrige Noëbus, comme s’il lisait dans mes pensées. L’Iaborg n’est ni vivant ni mort.
J’avais noté ce détail dans ma mémoire. Noëbus m’en avait parlé, quand nous étions descendus dans le sanctuaire, qu’il nommait le vaisseau. Il ne pensait pas de la même façon, alors. Pourquoi les choses ont-elles changé si vite ?
— Qu’est-ce donc ?
— Un incubateur.
Un incubateur…
Je comprends que nous sommes sur Nektorus. Un incubateur n’est pas très différent d’un berceau ou d’un sarcophage. La mort est une expérience impossible, ce qui signifie que mourir revient à renaître à une autre vie, une autre expérience. Mais est-ce le cas dans l’hulm ?
— Comment en sommes-nous arrivés là ?
— C’était ça ou mourir ; tu t’en souviens ?
– 1 —
Christall sait ce qu’elle veut. Et ce qu’elle ne veut pas. Ou ne veut plus. Et Christall ne veut plus de moi, ou plus vraiment. Enfin, c’est toujours très compliqué avec elle, parce que ce qui vaut ici et maintenant ne vaut pas partout et toujours. Je dois deviner, ou plutôt m’efforcer de la comprendre. Je préfère ses ordres directs, explicites. Mais elle utilise exceptionnellement le nektori — la langue officielle sur Nektorus — quand elle s’adresse à ses servmaans ou à son personnel. Elle préfère les impulsions cérébrolectriques. Ça lui évite d’avoir à s’expliquer, d’autant qu’elle n’y est pas tenue.
Je suis l’un de ses servmaans. Pas n’importe lequel. Cela fait plus de cinq ans que je suis à son service. Pas seulement pour le ménage, la cuisine, nettoyer les latrines ou pour la conduire en ville quand elle se rend dans les magasins de luxe, les restos chics et autres structures de soins du corps, mais aussi quand elle est en désir.
J’avais remarqué qu’elle me réclamait moins, depuis quelque temps, sur ce plan-là. Je mettais ça sur le compte d’une certaine lassitude, et j’avais sans doute raison, car Christall aime bien changer de partenaire. Un peu comme elle change de vêtements ou de coiffure. Ou encore de bijoux. C’est dans sa nature.
En réalité, Christall n’est pas un être ordinaire. C’est une Mahaan ; un être noble. Elle appartient au clan des Yuls. Je ne saurais dire d’où lui vient ce titre de noblesse. C’est pour moi un fait acquis. Je suis venu au monde avec cette évidence. Je lui dois obéissance et toute velléité de révolte contre elle ou ce qu’elle représente m’est impossible. Je suis formaté pour ça. J’ai conscience du pouvoir qu’elle exerce sur moi, mais il ne me vient pas à l’esprit de le contester, même si j’avoue avoir quelquefois des pulsions incompréhensibles qui m’inclinent à désobéir à cette soumission. Je me demande d’ailleurs si ces pulsions ne sont pas provoquées volontairement par Christall elle-même, quand elle s’ennuie au point de risquer sa vie en jouant avec mes limites.
*
Le monde où nous vivons se nomme Nektorus. On raconte que Nektorus se trouve au centre des systèmes nébuleux, sortes d’amas planétaires et galactiques. En réalité, les systèmes nébuleux sont tels que tout monde habité ou non se trouve dans une position centrale par rapport aux autres, ce qui pose un problème de topologie géométrique. La représentation admise est une sphère où chaque corps céleste est posé à la surface et se trouve être central par rapport aux autres points de l’espace. Il n’existe pas de carte du ciel. Il n’existe que des représentations symboliques dont la plus simple est un cercle avec un point au centre. C’est plus facile de se représenter l’univers ainsi, du moins pour les êtres inférieurs que nous sommes, nous, les Narhs. Ce n’est bien sûr pas le cas des Mahaans, qui eux ont une autre représentation de l’univers, bien plus élaborée.
*
Les Narhs ne sont pas des êtres nobles, cependant leur nature profonde n’est pas très bien connue. Il existe des théories sur notre origine, mais celles-ci sont sujettes à caution et prohibées par les Mahaans, du moins certains d’entre eux, car ils ne sont pas tous du même clan ni du même avis. Il semblerait, d’après ce qui se dit à l’occasion de réunions clandestines auxquelles il m’arrive de participer, que nous n’ayons pas toujours été conçus dans des incubateurs et que notre durée de vie dépassait de très loin une dizaine d’années, qui est notre espérance actuelle. On raconte aussi que nous n’avons pas toujours été au service des Mahaans, lesquels auraient été conçus par des machines dotées d’IA — nommées Iaborgs — aujourd’hui disparues, et que les êtres nobles nous auraient asservis par la force. Bien sûr, tout cela relève de conjectures, car il n’existe aucune preuve, mais de nombreux Narhs sont convaincus du bien-fondé de ces théories et sont prêts à lutter pour retrouver ce qu’ils pensent être leur statut originel. Pour ma part, je n’ai pas d’idées précises sur cette question, et pour tout dire je n’y accorde pas vraiment d’intérêt.
Nous sommes plus nombreux que les Mahaans, du moins sur Nektorus, mais la loi du nombre n’a pas cours sur cette planète. Il n’y a pas de démocratie. Cette notion est du reste bannie du vocabulaire officiel, au même titre que les théories sur l’origine des Narhs. Et c’est bien sûr lors de réunions secrètes que l’idée d’une démocratie a germé dans l’esprit de quelques Narhs rebelles. Ces derniers ne sont pas très nombreux, mais sont écoutés, voire craints. Ils sont aussi recherchés par la Milis, car la Milis est au service du Pouvoir et le Pouvoir craint les rebelles. Pourtant, de mon point de vue et d’après ce que j’en sais — bien que je ne sache pas grand-chose à vrai dire —, les rebelles ne sont pas aussi bien armés que les milistaires. Si une guerre éclatait entre les rebelles et le Pouvoir, je ne vois pas comment les Narhs pourraient l’emporter.
Il existe d’autres créatures sur Nektorus, soit endémiques, comme les Sankars ou encore les Sattas — quoiqu’on n’ait jamais pu prouver l’existence de ces derniers —, soit émigrées d’autres mondes des systèmes nébuleux. Elles ne ressemblent pas aux Narhs, qui sont physiquement très proches des Mahaans. Ces créatures sont sans doute issues de mixités génétiques. Les Narhs ne peuvent pas s’accoupler avec ces créatures et les Mahaans non plus. C’est contre nature.
Il semblerait en outre qu’il existe des êtres sans forme, mais bien évidemment, nul n’en a jamais vu. Ils font partie, comme les Sattas, des êtres mythiques qui régnaient sur les systèmes nébuleux bien avant le temps. Certains Narhs affirment que les Mahaans sont originellement sans forme, mais il ne s’agit là que d’opinions que les Mahaans eux-mêmes n’ont jamais validées. Cela étant, les Mahaans ne sont pas tenus de valider quoi que ce soit. Ils sont libres et ont tous les pouvoirs.
*
Le soleil qui illumine Nektorus est un astre en fin de vie. Sa lumière est pâle et paraît voilée. Mais c’est en réalité à cause du couvercle nuageux permanent qui recouvre le sol de notre planète. En fait, il ne fait pas vraiment froid, sur Nektorus. Ni chaud non plus. Les êtres qui y vivent se sont adaptés aux variations de température et à son atmosphère respirable sans qu’il soit nécessaire de porter un masque en permanence. Il y pleut souvent et la végétation est dense et d’un gris déclinant sur le vert ou l’ocre rouge. Il y a des fleurs quelquefois, par cycle orbital de Nektorus autour de son astre. Mais je n’en connais pas la raison ; peut-être est-ce à cause des spores dans les profondeurs du sol, datant d’avant le temps, qui ont réussi à survivre. Il paraît que Nektorus n’a pas toujours été ainsi ; cependant je n’en sais pas beaucoup plus. Les servmaans ne sont pas censés connaître la science ou l’histoire. Seuls les Mahaans possèdent la science et décident du cours de l’histoire.
*
D’une certaine façon, je devrais être fier d’avoir tenu aussi longtemps auprès de Christall, car en général les servmaans sont remerciés au bout de deux ans, trois maximum. Cinq ans, c’est énorme ! Il faut dire que je suis un produit de luxe et que ma Mahaan m’a payé très cher. En réalité, bien que je sois un servmaan, je possède une certaine érudition et une capacité certaine à résoudre des problèmes complexes, en particulier de logique. Je suis une sorte d’erreur dans la chaîne de paramétrage biologique des embryons. Mon cerveau est plus développé que la moyenne. Je sais cela de Christall, quand elle vantait alors mes atouts à ses amies en ma présence, comme si elle en était fière. Cela étant, cette particularité singulière ne m’a jamais apporté le moindre avantage, si j’excepte ma durée de vie hors du commun. Au contraire, j’ai plutôt tendance à la mélancolie et à l’angoisse. Tous les Narhs ne sont pas ainsi faits, tant s’en faut.
Au sens strict, Christall ne m’a pas dit de partir. Pas encore, en tout cas. Elle s’en fiche que je reste encore quelque temps dans sa vaste demeure. Il y a assez d’espace chez elle pour qu’elle puisse m’oublier. Un peu comme un meuble qui fait partie du décor et qu’on finit par ne plus remarquer. Elle pourrait me revendre ; je suis sûr qu’elle en tirerait un bon prix. À moins qu’elle ne me cède à l’une de ses amies. Elle en a beaucoup et je suis convaincu que certaines en seraient ravies. J’ai en effet remarqué que quelques-unes m’observaient avec concupiscence. Mais Christall n’est pas du genre à faire du troc ou à distribuer ses restes. Elle est au-dessus de ça. Et ses amies aussi, à la réflexion, car elles sont toutes des Mahaans et n’ont besoin de rien qu’elles ne peuvent posséder.
Pour l’instant, je continue certaines tâches comme avant. Parfois, je lui fais la lecture. Elle n’a pas vraiment besoin de ça, car elle pourrait télécharger une bibliothèque entière dans ses structures neuronales et consulter les livres à loisir pour les lire en quelques secondes. Mais elle préfère garder de la mémoire disponible pour autre chose, sans qu’elle sache vraiment quoi. Elle n’est pas toujours très rationnelle dans son comportement. Elle est riche et noble, et c’est une raison suffisante pour faire ce qu’elle veut, comme elle veut, quand elle veut, sans avoir de compte à rendre à quiconque, et surtout pas à la raison. Et puis, je crois qu’elle aime bien le son de ma voix, quand je lui raconte une histoire.
Il lui arrive encore de me demander de la rejoindre dans son lit. C’est surtout quand elle n’arrive pas à dormir, bien qu’elle se sente épuisée. Je dois alors faire preuve d’inventivité, pour la satisfaire. Mais depuis le temps, j’avoue avoir un peu de mal à me renouveler. Alors, elle souffle d’impatience, s’énerve davantage et m’envoie ses impulsions cérébrolectriques désespérées. Je lui injecte du morphéophal, quand elle en est rendue là. Et elle finit par s’endormir avec les premières lueurs de l’aube.
– 2 —
L’aube envahit le ciel et Christall est noyée dans le désordre de ses draps, les yeux clos. Sa poitrine dénudée s’élève et s’abaisse au rythme de sa lente respiration. Combien de fois ai-je rêvé de presser mes mains sur son cou délicat, dans ces instants de profonde mélancolie qui me rongent de l’intérieur, jusqu’à ce que sa gorge éclate entre mes doigts crispés ? Je ne sais plus. Je sais seulement que c’est impossible pour moi, non pas parce que les Mahaans sont immortels, mais parce que j’obéis à la première loi des êtres serviles qui m’interdit de porter atteinte à la vie d’un être noble ou pour le moins à son intégrité physique. En fait, si les Mahaans sont immortels, ils ne sont pas pour autant à l’abri de la mort provoquée par l’un d’eux et de fait, cette première loi m’interdit d’obéir à un Mahaan qui projetterait de tuer ou de détruire l’un ou plusieurs de ses pairs.
Je ne suis pourtant pas un robot, au sens strict. J’ai une âme ou quelque chose qui s’y apparente. Du moins, je sais que je vis et que je pense, et que j’ai la sensation d’exister comme un individu à part des autres. Mais je n’ai pas de nom. Pas vraiment. Juste un numéro d’immatriculation que j’ai appris par cœur, pour quand on me le demande. Quand Christall m’appelle, elle dit seulement «Toi !» appuyé par une impulsion cérébrolectrique qui varie selon son humeur ou ses désirs qui sont des ordres et qu’elle m’envoie par les éclairs de ses iris incandescents. Et je réponds, car j’obéis aussi à la deuxième loi des êtres serviles qui m’impose d’obéir à un être noble, sauf si l’ordre est en contradiction avec la première loi, bien sûr.
Christall se réveille et je la regarde. Elle m’aperçoit et me dit «Toi !» et je comprends que je suis de trop. Alors, je me retire. Je pourrais retourner dans mon armoire et me mettre en mode veille, mais je préfère sortir. Je ne suis pas assigné à résidence.
*
L’air extérieur est saturé de poussière d’un jaune verdâtre à peine respirable. Mais j’y suis habitué. Je suis né dans ce monde. Aujourd’hui, il pleut. La pluie est drue et froide et frappe le sol avec un claquement mat. De turbulents ruisseaux boueux drainent toutes sortes de matières en suspension et s’engouffrent dans des avaloirs aux coins des rues avec un bruit écœurant de succion. Ça pue la friture froide et la chair faisandée.
Je pourrais prendre un lévibus, mais je préfère marcher pour me dégourdir les jambes. J’aime bien marcher sous la pluie. J’aime bien sentir l’eau dégouliner sur mon visage et tremper mes vêtements. J’aime bien la sensation de froid qu’elle me procure. J’ai l’impression qu’elle me lave des impulsions cérébrolectriques de Christall.
*
Quelques longues minutes plus tard, je suis sur la grande place centrale du marché, qui grouille de monde. Elle est vaste à s’y perdre si l’on n’y prend pas garde, car elle est conçue comme un labyrinthe sur plusieurs étages. Tout ça est étudié pour que chaque passant puisse visiter le maximum d’échoppes. C’est censé créer des envies consuméristes. Les murs des immeubles alentour sont gris et pavés d’écrans géants publicitaires électroluminescents. Le brouhaha de la foule se mélange aux annonces vocales et aux vibrations musicales. Cette cacophonie ambiante fait aussi partie de ma culture.
Je me promène au milieu d’étals de marchandises venues pour la plupart des systèmes nébuleux. Les prix annoncés sont prohibitifs, mais il est toujours possible de marchander. J’ai un peu faim et j’achète un sachet d’algues des marais d’Arkiorus. C’est servi avec de la bière d’oblusquier, céréale qu’on cultive en abondance dans les champs de Nektorus. Le vendeur est un Sankar. Je le sais à son crâne allongé vers l’arrière et à ses paupières inversées, qui ferment ses yeux globuleux quand elles se lèvent. Il parle le nektori ; la langue officielle. La langue du peuple. Comme je l’ai dit, j’utilise rarement cet idiome avec Christall, qui préfère user du langage cérébrolectrique impulsionnel. Je ne parle pas le langage impulsionnel — je n’y suis pas autorisé et j’en suis incapable — mais je le comprends. En fait, pour qui possède un cerveau et un cœur, il est impossible de ne pas comprendre un tel langage, car il affecte directement les émotions et la pensée.
Je suis né sur Nektorus. La plupart des servmaans le sont. Mais tous n’y vivent pas. Nombreux sont exportés dans les systèmes nébuleux. J’ai souvent rêvé de voyager à l’intérieur de ces systèmes. On y trouve, paraît-il, des couleurs de toute beauté et des silences si profonds qu’on se croirait dans une conscience océane, connecté à la totalité des êtres de l’univers. Mais j’appartiens à Christall et Christall ne m’autorise pas à quitter Nektorus. Tout juste ai-je le droit de me promener dans le périmètre de Catys, la seule ville sur Nektorus et capitale des systèmes nébuleux. Et le fait que Christall m’ait en quelque sorte congédié n’implique pas que je sois affranchi. Je reste sa chose, sa propriété. Les servmaans ne sont libres que si leur maître le décrète par un acte officiel. Je ne bénéficie pas d’une telle faveur de la part de ma Mahaan. Et je ne crois pas qu’un seul servmaan puisse prétendre être régulièrement affranchi. Mais je me trompe peut-être.
*
Je prends mon repas et ma bière à l’abri de la pluie sous une bâche en polyplast translucide, quand je devine un mouvement de foule, derrière moi, à quelques pas d’où je me trouve. Je tourne la tête par-dessus mon épaule et j’aperçois des milistaires — reconnaissables à leur masque en cuir de kyam — interpellant manu militari une mahila au visage tuméfié. Des rumeurs et des cris de protestation s’élèvent parmi les badauds et passants témoins de la scène, mais les milistaires n’en ont cure. Ils sont armés de matraques électriques et menacent les protestataires de leur pistolet à condensateur.
En observant mieux la mahila, il me semble la reconnaître, malgré les hématomes et les blessures qui lui déforment le visage.
Pendant que je m’interroge sur elle, le Sankarm’interpelle, d’une voix grave et rauque.
— Vous ne devriez pas rester ici !
Je lève le regard sur lui et il m’observe de ses yeux tristes qui le vieillissent, à cause de ses paupières tombantes.
— Pourquoi ? demandé-je, surpris.
— Cette mahila est de votre race. Les milistaires ont l’ordre d’arrêter tous les Sattas.
Je hausse les épaules.
— Et alors ? Je ne suis pas un Satta !
— La plupart des Sattasignorent qu’ils le sont.
J’avais déjà entendu cette sentence quelque part. Je revois la scène, comme si un interrupteur avait d’un seul coup connecté un circuit dans ma mémoire pour rétablir le courant. J’étais dans un narcobar qui sentait le khat, l’alcool et la sueur, en compagnie d’un Narh nommé Jhanus et d’une mahila qu’il appelait Shakti.
Shakti !
Ma pensée s’ajuste à ce souvenir. Voilà donc où j’avais rencontré la mahila que les milistaires viennent d’arrêter après l’avoir rouée de coups ! Elle accompagnait Jhanus dans ce narcobar et je me souviens à présent d’elle comme d’une sorte de fleur sauvage. Je ne sais plus pourquoi j’avais pensé à elle de cette manière. Peut-être à cause des fumées de khat qui ouvrent des portes sur les rêves.
— Dépêchez-vous, insiste le serveur, me tirant de mes souvenirs.
Il me prend par un bras et m’entraîne de l’autre côté du comptoir, dans une sorte de réduit sombre et froid. Il me dit d’attendre là que les choses se calment et il retourne dans son échoppe. Sur le toit de polyplast blanc de la petite pièce où je me trouve, j’entends le claquement de la pluie. Les bruits de la rue se mélangent aux annonces publicitaires et à leurs musiques dégoulinantes. L’air sent la chair brûlée. Les milistaires déchargent sans doute leurs armes à condensateur pour disperser la foule. Je repense à la sentence du Sankar, comme un écho à celle de Jhanus :
La plupart des Sattas ignorent qu’ils le sont.
Nul ne sait en réalité d’où viennent les Sattas ni même s’ils ont existé ou s’il en existe encore. Certains affirment que ce sont des êtres mythiques, issus d’un pays perdu, noyé dans l’océan de Nektorus. Personne n’a jamais pu prouver l’existence d’un tel pays. L’océan de Nektorus est insondable. Au-delà d’une certaine profondeur, les eaux ne reflètent plus aucune lumière, de sorte que tout se perd dans l’obscurité du néant. D’autres affirment que les Sattas étaient les premiers habitants de Nektorus, bien avant l’apparition des Mahaans. À cette époque d’avant le temps, Nektorus ne s’appelait pas ainsi, mais son nom originel s’est perdu dans l’oubli. En quoi serais-je concerné par ces théories ? Je n’ai jamais prétendu appartenir à la race des Sattas. Je n’ai jamais prétendu le contraire non plus, mais cela ferait-il de moi un criminel ? Ça n’a pas de sens. Je réalise que je me suis laissé entraîner par le Sankar sans réagir. Comme si j’étais un coupable potentiel. Je n’aurais pas dû le laisser faire. Ça sent le piège à plein nez.
Jhanus répétait à l’envi que les Sattas régnaient sur Nektorus avant que l’amnésie collective ne recouvre son nom originel. Certains lui donnaient raison, d’autres — dont je fais partie — préféraient se taire. Rares étaient cependant celles ou ceux qui le contredisaient. Jhanus est une sorte de chef rebelle. Il inspire le respect et la crainte aussi. Je n’ai pas peur de lui et je n’éprouve pas non plus d’estime pour ce qu’il représente. Mais je ne le déteste pas. Des rumeurs courent selon lesquelles il serait un Mahaan déchu qui aurait rejoint les Narhs afin de les libérer de leur statut d’esclave et qu’ils retrouvent leur vraie nature de Sattas.
Je me revois l’écouter me livrer ses théories absconses, tandis qu’il caressait Shakti d’un geste sensuel presque inconscient. Celle-ci le laissait faire et semblait même y trouver du plaisir, sans que je sache cependant si c’était à cause de la volupté des caresses ou du pouvoir que la voix de son compagnon exerçait sur elle. Sur ce plan, il agissait un peu comme Christall sur moi. Un pouvoir hypnotique et envoûtant. Mais pour ma part j’étais moins intéressé par les propos de Jhanus que par la façon dont il se comportait avec la mahila. Tous les deux savaient qu’il est strictement interdit aux Narhsd’avoir des gestes tendres l’un pour l’autre, et que s’ils étaient pris sur le fait, ils pourraient en subir des conséquences très fâcheuses telles que l’emprisonnement dans une cellule de la Milis ou, pire, l’exil sur Mènès, la lune brune de Nektorus. Mais ils semblaient s’en moquer. Ils ne craignaient pas d’être dénoncés. Dans les narcobars, les milistaires ne sont pas les bienvenus. Ce sont des sortes de zones de non-droit.
À la réflexion, je crois que j’étais un peu jaloux de Jhanus, mais pas tant pour sa culture et son aura que pour son pouvoir de séduction sur la mahila. Je ressentais pour elle une attirance étrange, très différente du désir que j’éprouve d’ordinaire pour Christall quand elle allume le feu de mes sens. Je devais faire un effort pour détourner le regard.
– 3 —
Je ne sais pas si je suis un Satta, ainsi que l’affirmait Jhanus et à présent le Sankar. Je suis un Narh et comme tel je n’ai officiellement pas de parents. Ce qui ne veut pas dire que je suis venu au monde ex nihilo. Je suis né de deux gamètes biologiques compatibles. Mais rien ne prouve que ces gamètes provenaient de Sattas, bien qu’évidemment rien ne prouve le contraire non plus. Jhanus disait que notre mémoire avait été effacée, que nos souvenirs n’étaient rien d’autre que des implants, des greffons que nous associons à notre existence comme si ces images du passé nous appartenaient. J’avoue que ça m’avait troublé de l’entendre, parce que j’avais déjà observé que certains servmaans partageaient avec moi des souvenirs similaires, mais dans des ordres différents. On nous disait que c’était normal de partager des souvenirs identiques, en particulier si nous venions des mêmes incubateurs.
*
Pendant que je réfléchis à cela, on entre de force dans le réduit où je me trouve. Des silhouettes — trois au moins — se précipitent sur moi. Je suis si surpris que je n’ai pas vraiment le temps de réagir quand ils me frappent au visage et me jettent sur le sol bétonné humide et froid. Je veux me débattre, mais je suis déjà emprisonné dans un filet de makadee que les intrus ont déployé sur mon corps meurtri. Ma première idée est que le Sankar m’a piégé. Comment m’auraient-ils trouvé ici, s’il ne m’avait pas dénoncé ? Les Sankars ne sont pourtant pas réputés être des êtres fourbes, mais celui-ci est peut-être l’exception qui confirme la règle.
Je suis traîné de force dans un vanospace banalisé, de sorte que je ne peux dire s’il s’agit d’un véhicule de la Milis ou d’autre chose. J’entends quelques rumeurs de protestation dans la foule de badauds, mais aussi des cris de haine. Je ne sais pas si ces cris sont dirigés contre moi ou contre mes agresseurs. Peut-être un peu des deux. Ceux qui m’ont attaqué et que je devine à peine à travers les mailles du filet sont casqués et masqués. Ils sont vêtus d’une combinaison moulante intégrale en fibres d’aramide et portent des gants de cuir de bhens. D’après leur vague apparence, je les soupçonne d’appartenir à la classe des Narhs, tout comme moi, mais cela ne signifie rien. Tous les Narhs ne sont pas solidaires entre eux, tant s’en faut. Certains font partie de la Milis et d’autres sont des mercenaires déployés un peu partout dans les systèmes nébuleux. J’attends de voir où ils m’emmènent. S’ils avaient voulu me tuer, ils l’auraient déjà fait. Je ne suis donc pas spécialement inquiet.
*
Le vanospace s’arrête dans la cour intérieure d’immeubles aux vitres sans tain et aux murs ternes, et l’on me force à descendre sans ménagement. Je suis tiré, secoué et poussé par les Narhs masqués jusque dans un grand bureau où l’on me retire le filet pour m’obliger à m’asseoir sur une chaise. La lumière est blême et il fait froid. Je suis dans les murs de la Milis, à n’en pas douter. Je n’y ai jamais mis les pieds, mais les rares qui en sont revenus et qui ont pu en parler ensuite en avaient fait une description assez similaire à ce que je constate. Pour finir, on me menotte les mains dans le dos, en passant la chaîne de mes entraves par un barreau de la chaise pour qu’il me soit impossible de me relever ou de m’enfuir. Cette précaution est inutile, car là n’est pas mon intention. Chercher à fuir en de telles circonstances reviendrait à signer mon arrêt de mort.
Un individu, le visage sévère et sombre, me place un captocasque sur le crâne. L’appareil est relié par radioélectricité à un moniteur où se déploient différentes courbes de ce que je suppose être l’expression de mon activité cérébrale. D’ordinaire, je ne peux voir ces tracés, mais cette fois l’opérateur a orienté l’écran de telle sorte que je puisse l’observer avec lui. J’en ignore la raison, sinon qu’il cherche à m’intimider. J’ai déjà été interrogé avec cet appareil, lors d’un contrôle d’identité, à bord d’un vanospace, par un milistaire. On ne peut pas mentir sans que le contrôleur le remarque. À l’époque, j’avais été relâché parce que je faisais encore partie du personnel de Christall. À présent c’est sans doute un peu différent et je ne sais comment l’affaire va évoluer. La fiabilité de l’appareil est discutable, mais je peux être inculpé de n’importe quoi si le milistairejuge que j’ai menti à ses questions posées. En fait, c’est moins la fiabilité de l’appareil qui est à craindre que le jugement de l’opérateur qui interprète les résultats.
Le milistaire m’interroge sans son masque. De plus, son grade et son nom — Kapten Rakbar — sont inscrits sur un badge qu’il porte épinglé sur une poche de sa chemise. C’est mauvais signe pour moi, car il ne craint pas que je puisse le dénoncer pour maltraitance, le cas échéant. Sans doute se croit-il à l’abri dans ce monde. Invincible. Les milistaires inspirent la peur, à cause de l’impunité dont ils jouissent en cas de bavures, lesquelles ne sont pas rares. Bien qu’ils n’aient pas le droit de vie ou de mort sur les servmaans parce que ceux-ci sont la propriété des Mahaans, ils n’hésitent pas à employer la torture sous n’importe quel prétexte. Ils peuvent bien sûr tirer sans sommation sur un fuyard ou sur quelqu’un qui aurait un geste suspect. Nul gouvernement, aucun président n’a prévu de modifier leurs prérogatives, car les milistaires restent les garants du Pouvoir. Ils sont les bras armés du Pouvoir, quel qu’il soit. Et quel que soit le Pouvoir en place, celui-ci ne peut se priver de bras armés. Il n’y a donc aucune raison que les choses changent. Le mieux est d’éviter d’avoir maille à partir avec la Milis. Mais ce n’est pas toujours possible. Et en ce qui me concerne, je suis plutôt mal parti.
Je ne sais toujours pas les raisons de mon interpellation, mais je soupçonne que c’est en lien avec l’arrestation de la mahila. Peut-être me prennent-ils pour un Satta. Mais quand bien même, qu’ont-ils à reprocher à cette race dont l’existence n’est même pas prouvée ?
— Pourquoi te cachais-tu ? aboie le kapten, me tirant de mes pensées.
Sa voix puissante me surprend, mais je parviens à contrôler ma réaction.
— Je ne me cachais pas, soufflé-je.
— Ne mens pas ! On t’a trouvé dans l’arrière-boutique d’un Sankar. Qu’y faisais-tu, si tu ne t’y cachais pas ?
Difficile de nier les faits. Sur le moniteur de contrôle, j’aperçois des variations rapides d’un signal lumineux sur l’écran noir. Je ne sais pas exactement ce que ça signifie, mais je devine — au sourire satisfait du gradé — qu’il l’interprète comme un aveu de ma part. Je pourrais lui dire que c’est le Sankar qui m’a caché, mais ça servirait à quoi ? J’aurais dû résister et refuser de l’accompagner dans son arrière-boutique. Je m’en veux d’avoir cédé. Je me suis effectivement conduit comme un coupable et un imbécile.
— J’ai eu peur, finis-je par avouer.
— Peur ? Et de quoi as-tu peur, si ce n’est à cause de ce que tu as à te reprocher ?
Je soupire.
— Il n’est pas nécessaire d’avoir quoi que ce soit à se reprocher pour avoir peur des milistaires, rétorqué-je, en particulier quand ils sont armés et maltraitent une mahila.
Je détourne le regard, reconnaissant ma bévue. J’aurais mieux fait de me taire. Je m’en veux, mais c’est trop tard. Le milistaire lâche un sourire qui n’a rien d’amical. J’y discerne même une pointe d’amusement sadique.
— Tu connais cette mahila ? lâche-t-il, fronçant les sourcils.
— Non, soufflé-je.
De nouveaux signaux apparaissent sur l’écran du moniteur. Rakbar soupire bruyamment et commence à s’agiter sur son siège. Je remarque qu’il ne s’agit pas d’une simple chaise, mais d’un véritable fauteuil en cuir de bhens, preuve qu’il n’est pas qu’un simple opérateur. Déjà, pour porter un nom, il faut être affranchi et donc libre. Le kapten l’est-il ? Ça me paraît peu probable, car tous les milistaires — quel que soit leur grade — appartiennent à la Milis. Il l’a peut-être acheté ou alors l’a-t-il plus vraisemblablement loué pour un temps. Jhanus et Shakti aussi, à la réflexion, sortent du lot commun. Quoique j’imagine mal ces deux-là louer un nom ou payer pour ça. Peut-être l’ont-ils inventé, pour se donner l’illusion d’être libres.
— Faites entrer le Sankar ! hurle Rakbar à l’intention de ses sbires qui se tiennent comme des sentinelles dans le bureau.
Quelques poignées de secondes plus tard, deux milistaires traînent sur le sol le serveur et l’amènent jusqu’aux pieds du kapten. Le Sankar a le visage couvert de plaies profondes et sanguinolentes. Son sang est de couleur orange avec des reflets verts écœurants. Son œil droit est crevé et laisse échapper une liqueur sombre et visqueuse. Je ressens quelque chose dans ma poitrine qui me met mal à l’aise. Cette sensation produit un nouveau tracé sur l’écran. Rakbar le remarque et dessine aussitôt un sourire sur ses lèvres.
— Lui, tu le reconnais ?
Je hoche la tête.
— Parle à haute voix, que je t’entende !
— Oui.
— Qui est-ce ?
— C’est le serveur de l’échoppe où j’ai été arrêté.
— Que faisais-tu dans son arrière-boutique ?
— Il voulait me cacher.
— Pourquoi voulait-il te cacher ?
J’hésite à lui répondre, mais je n’ai aucune raison de faire planer le doute. Cela se retournerait contre moi.
— Il m’a dit que je fais partie de la race des Sattas.
Rakbar fronce les sourcils.
— Tu penses que tu es un Satta ?
Je secoue la tête.
— Non, je ne le pense pas. Mais il m’a dit que la plupart des Narhs ignorent qu’ils le sont. De fait, dans le doute, je l’ai suivi. Mais j’ai eu tort. Je n’aurais pas dû l’écouter.
— Tu dis ça parce que tu t’es fait prendre, soupire le kapten.
Puis il fait un geste de tête à l’intention des deux milistaires pour qu’ils dégagent le Sankar de sa vue. J’ignore ce qu’il adviendra du serveur, mais je suppose que dans l’état où il se trouve, il n’est pas près de reprendre son activité. J’éprouve un vague sentiment de compassion pour cet être, malgré notre différence raciale évidente.
