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Après une longue errance, nos auteurs et artistes se sont confrontés aux créatures de leur imaginaire pour notre plus grand plaisir. Avec le premier numéro, nous avons connu un beau succès, ce qui nous a invité à continuer. Cette fois encore, une centaine de participants ont répondu au rendez-vous avec des textes et des illustrations inspirés et inspirants. Une nouvelle fois, nous répondrons à notre promesse de diversité et de qualité. Les créatures mettront en abîme le concept d'humanité, vous transporteront dans des caves sombres et poisseuses ou vous montreront les merveilles du monde. Vous aurez peur, vous serez esbaudis, vous rirez au fil des pages et, parfois, vous poserez la revue pour réfléchir à ce que vous venez de lire car vous serez frappés en plein coeur par ces mots choisis. Belle lecture, sémillant visiteur des autres mondes.
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Seitenzahl: 231
Veröffentlichungsjahr: 2020
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Couverture : Drakon – Marie Capriata
Après une longue errance, nos auteurs et artistes se sont confrontés aux créatures de leur imaginaire pour notre plus grand plaisir.
Avec le premier numéro, nous avons connu un beau succès, ce qui nous a invités à continuer. Cette fois encore, une centaine de participants ont répondu au rendez-vous avec des textes et des illustrations inspirés et inspirants.
Une nouvelle fois, nous répondrons à notre promesse de diversité et de qualité. Les créatures mettront en abîme le concept d’humanité, vous transporteront dans caves sombres et poisseuses ou vous montreront les merveilles du monde. Vous aurez peur, vous serez esbaudis, vous rirez au fil des pages et, parfois, vous poserez la revue pour réfléchir à ce que vous venez de lire car vous serez frappés en plein cœur par ces mots choisis.
Belle lecture, sémillant visiteur des autres mondes.
Le Faune – Arts et Littératures d’Outre-Mondes
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Propos préliminaires
Orante Sans Tête – Abdelkader Benamer
Des Fantômes dans la Cité – Ange Beuque
Orages – Marc Legrand
Voraz Conjura – Adrien Ramos
Les Fourmis – Joan Sénéchal
Minéralisation des Sentiments – Anthony
L’Arpenteur – Patrick Fontaine
Les Planches – Aude Berlioz
Des Fleurs et des Mots – Nicolas Parisi
Le Pays des Monstres – Petit Caillou
Le Pays des Monstres – Cedric Bessaies
Au Crépuscule l’Abaton – Thomas Pinaire
Eclat de Monstres – Kimon
La Revanche de l’Horloger – Cédric Teixeira
La Bête – Sylvain Namur
Abaddon – Nathan Colot
Eaux Troubles – Amélie Sapin
La plus grosse Carpe – Claire Garand
Papy Carotte - Lam
Poursuite – Marie D.
Rencontre Cosmique – Thierry Fauquembergue
Death – Alaïlou
Ne pas brûler en vain – Patrick Ugen
Dragoon – Francis Leysen
Le Knodal – Laufeust
The Mother - Samiki
Science sans Conscience… - Lancelot Sablon
Troll Souriant – Léonard Bertos
Biographies
Ange Beuque
— Attentat au grand meeting. Attentat...
Sariah se figea, saisie d'effroi. Elle remontait le boulevard tout en affûtant mentalement ses arguments lorsque ce sinistre avertissement l'avait arrachée à ses pensées. Ces propos lui étaient-ils destinés ?
La jeune femme fit volte-face. La silhouette s'évanouissait déjà dans une ruelle adjacente. Elle ne tenta pas de la suivre, foudroyée par la révélation de la nature de son mystérieux messager.
Un fantôme. Elle savait la chose parfaitement impossible, pourtant elle était prête à le jurer : l'avertissement émanait bel et bien d'un être pourvu d'un halo.
Après quelques secondes d'incrédulité, elle se ressaisit et pressa le pas en direction du lieu du débat – non sans jeter aux Persistants qui la croisaient un regard suspicieux. C'est à dessein qu'elle avait refusé la commodité de son module pour effectuer le trajet, car la marche lui permettait généralement de mettre de l'ordre dans ses idées.
Pour cette fois, c'était raté : c'est encore fébrile qu'elle pénétra dans le modèle aménagé en coulisses. Son équipe de campagne l'y attendait et lui sauta dessus dès son arrivée pour procéder au maquillage, aux derniers ajustements techniques et à la répétition de quelques éléments de langage.
Devait-elle évoquer l'incident ? Emportée par le tourbillon des préparatifs, Sariah n'en eut pas vraiment l'occasion. Déjà, son équipe quittait les lieux en lui souhaitant bonne chance.
Aussitôt, les miroirs et patères disparurent dans les murs. Une paroi latérale se rétracta, permettant au module qu'occupait la jeune femme de s'arrimer à celui de son rival, créant un espace de débat hermétique, presque intimiste. Tous les capteurs, caméras et dispositifs enregistreurs entrèrent en action afin de retransmettre les échanges.
Les deux candidats en lice se dressaient face-à-face tels des gladiateurs. D'un côté, Sariah, l'outsider venue de la société civile qui rappela son combat de longue date pour la transparence et la reprise de contrôle de chaque citoyen sur ses données. De l'autre, monsieur Valentine, le maire sortant qui défendait ardemment son bilan.
En ces villes modernes, dont le poids démographique, économique et technologique était écrasant, le maire était doté de prérogatives étendues qui l'assimilaient presque à un seigneur auquel les territoires voisins étaient inféodés. La joute s'engagea sur les thèmes attendus, les deux candidats déroulant leur programme en termes de sécurité, d'emploi, de loisirs... À intervalles réguliers, des questions posées par les électeurs s'affichaient sur leurs interfaces, permettant d'approfondir certains sujets.
Logiquement, monsieur Valentine mettait en avant son expérience et tentait de prendre sa challengeuse en défaut, mais Sariah était parfaitement préparée. Elle ne se laissait pas désarçonner et rendait coup pour coup, sans pour autant prendre l'initiative. Car en dépit de ses efforts pour se concentrer, l'avertissement du fantôme continuait à la travailler.
Pourtant, elle avait suffisamment étudié la question des Persistants pour mesurer l'absurdité de ce qu'elle avait vécu. La conscience du présent qui animait les fantômes était totalement artificielle. S'ils pouvaient s'exprimer, c'était par le biais de puces vocales disséminées dans les rues. La plupart de leurs interactions étaient pré-programmées. Et s'il leur arrivait de réagir à une odeur trop forte ou de se plaindre du froid, ils ne le devaient qu'aux nombreux capteurs météorologiques auxquels leur logiciel était relié.
Les Persistants n'étaient rien de plus qu'un hologramme figé, dont le comportement était strictement délimité par une base de données que rien ne venait plus enrichir. Il était inconcevable que l'un d'eux ait pris connaissance d'un projet d'attentat et décide de l'en avertir.
Percevant peut-être son trouble, le maire entreprit de la déstabiliser en faisant référence à son passé de militante radicale, dont le champ d'action avait régulièrement flirté avec la légalité – et dont certains membres avaient depuis intégré son équipe de campagne.
La jeune femme savait le terrain miné. Les retours d'opinion en temps réel sur son interface traduisaient un fléchissement. Il fallait changer de sujet au plus vite.
— Nos concitoyens ont le sentiment d'étouffer, attaqua-t-elle pour reprendre la main. Nous vivons une croissance exceptionnelle, et vos réponses ne sont pas à la hauteur des enjeux.
— Vous savez aussi bien que moi que nous faisons face à un afflux démographique unique par son intensité, riposta sèchement son adversaire. C'est pourquoi je me suis attelé à repenser la ville en profondeur.
Les notifications de ses conseillers lui intimant d'être plus frontale se multipliaient. Elle embraya.
— Nombre de ces mesures ont été prises au mépris du droit à la vie privée de nos concitoyens ! Ni celui des vivants, ni celui des défunts, d'ailleurs... Nous avons le devoir de questionner les immenses problèmes éthiques que pose le programme Persistance que vous avez mis en place avec tant de légèreté.
Comme attendu, monsieur Valentine déroula son argumentaire habituel, retraçant avec pédagogie le fonctionnement et les enjeux du programme. Lorsqu'un citoyen mourait, sous réserve qu’il n'ait pas manifesté par écrit une opposition formelle à ce procédé, toutes les archives le concernant étaient exhumées et centralisées. Qu'elles proviennent des nombreux systèmes de vidéo-surveillance, des capteurs qui jalonnaient la ville, des multiples systèmes d'identification ou des informations renseignées sur les réseaux sociaux, ces données étaient compulsées, recoupées et traitées par un logiciel spécial.
La gestuelle, l'apparence et la personnalité du défunt étaient retranscrites d'une manière aussi fidèle que possible et transférées dans le gigantesque data center de la ville. Puis ce profil était répercuté aléatoirement vers les innombrables micro-projecteurs qui jalonnaient la ville et les modules, générant un hologramme en proportion réelle qui se mettait à déambuler dans la cité comme du temps de son vivant.
Généralement, l'illusion était si troublante que même un proche s'y serait laissé prendre, s'il ne leur était infligé un halo translucide afin de les distinguer.
Officiellement, on leur donnait de nom de "Persistants" – mais il n'avait guère fallu attendre pour qu'ils soient affublés du sobriquet de "fantômes".
— Comment sont définies les priorités comportementales ? Comment est décidée leur apparence, le moment de leur vie qui est retranscrit ? l'interrogea Sariah en feu roulant, dans l'espoir d'enrayer son exposé trop bien huilé.
— Le logiciel est entièrement régi par de savants algorithmes.
— Mais ceux-ci ont eux-mêmes été créés par un programmeur humain. Sur quels critères ? Sur ce sujet comme sur tant d'autre, la transparence n'est pas votre fort...
— Vous semblez bien soucieuse, ironisa Valentine. Ne serait-ce pas votre propre postérité, pour le jour – que j'espère lointain – où vous intégrerez le programme, qui vous inquiète tant ? Avez-vous peur que des secrets soient révélés ?
La jeune femme encaissa sans broncher. S'agissait-il d'une menace voilée ? Elle réfléchit à toute vitesse à la riposte appropriée.
L'étrange avertissement proféré par le fantôme pouvait servir son argumentaire, en démontrant que la situation n'était pas autant sous contrôle que son rival l'affirmait. Elle fixa Valentine droit dans les yeux et débuta son récit.
— Je ne crois pas que vous mesuriez les implications d'un tel programme, asséna-t-elle froidement. À ce sujet, il me semble important de rapporter une scène très dérangeante qui...
Elle s'interrompit brutalement, terrassée par le doute. Son adversaire arborait une expression goguenarde. Et s'il lui avait tendu un piège ? Après tout, le maire avait accès au data center où étaient stockés tous les profils. Avait-il pu corrompre les données d'un Persistant, de façon à la faire passer pour une folle ?
Hésitante, Sariah bredouilla et s'empêtra dans de vaseuses justifications. Son concurrent ne manqua pas l'occasion de tourner son manque d'assurance en dérision.
Lorsque le temps dévolu expira, les modules se désolidarisèrent l'un de l'autre et s'arrimèrent aux annexes occupées par leurs équipes de campagne respectives. Les cabines furent aussitôt reconfigurées en mode confidentiel de façon à procéder au débriefing à l'abri des dispositifs enregistreurs.
— Pas la peine de tourner autour du pot, fulmina Sariah. C'est un fiasco.
— Les premiers retours ne sont pas bons, admit son second. Valentine a déroulé sa partition. Pourtant, tu aurais pu le mettre en difficulté...
— Je sais. C'est ma faute. Je n'étais pas complètement concentrée.
Elle leur devait une explication – ne serait-ce que pour justifier son échec. D'une voix maîtrisée, elle leur narra ce qui lui était arrivé sur le chemin.
— C'est impossible, trancha l'un de ses assistants. Ça doit être une coïncidence, une phrase pré-formatée qui ne t'était pas destinée.
— Sacrée coïncidence, dans ce cas, qu'il fasse allusion à un meeting à trois jours de celui que je dois tenir !
— Alors quoi ? s'interrogea à voix haute son second. Une intimidation orchestrée par Valentine ?
— Je me pose la question.
— Moi, je l'ai toujours dit, ces monstruosités... vitupéra une technicienne.
— Ce ne sont pas des monstres, trancha Sariah. Ils ne sont que ce que nous en avons fait. Des coquilles vides...
Hors de question de lâcher la bride sur le sujet. Elle savait pertinemment que le terrain était miné, et que la dynamique qui l'avait portée au coude-à-coude avec le maire sortant demeurait fragile. Au sein même de son équipe de campagne, la question des persistants cristallisait de nombreuses divergences : certains militaient pour leur abrogation pure et simple, d'autres défendaient une simple limitation du dispositif, d'autres encore souhaitaient le réinitialiser pour une réforme en profondeur... Sariah était contrainte à d'habiles contorsions rhétoriques pour surfer sur ces mécontentements potentiellement incompatibles.
— Ce Persistant, tu crois que tu pourrais le reconnaître ? hasarda son second.
— Je ne sais pas. C'était si rapide... Quand bien même, comment pourrions-nous le retrouver ? C'était un fantôme parfaitement anonyme. Rien ne le distinguait de ses dizaines de milliers de semblables qui sillonnent les rues.
— Alors quoi, on annule le meeting ?
Sariah écarta sans ménagement la suggestion. L'échéance était trop importante. Elle avait besoin d'un coup d'éclat juste avant le scrutin pour donner l'impulsion décisive qui ferait, peut-être, basculer le verdict. Elle avait insisté pour pouvoir se connecter physiquement à ses électeurs plutôt que se contenter de conférences hologrammiques. C'est pourquoi elle avait incité tous ceux qui le désiraient à la rejoindre en une large place circulaire avec leur module, de façon à constituer les gradins les plus élevés possibles.
— Nous devons tirer cette affaire au clair, affirma-t-elle. Formulons une demande d'accès aux caméras présentes sur le boulevard : nous pourrions revoir la scène et tenter d'identifier le spectre.
— Si le maire est à l'origine de la manœuvre, il ne donnera pas suite à notre requête, objecta l'un de ses assistants réputé pour ses talents de hacker. Pourquoi ne pas tenter de les récupérer par un autre moyen ?
— Je ne veux rien savoir, brisa Sariah d'une voix ferme. Je ne peux risquer de me compromettre dans une manœuvre illégale.
Message à double sens que son équipe comprit parfaitement. Elle ne les dissuadait pas de recourir à des méthodes « alternatives », elle exigeait simplement d'être tenue à l'écart de façon à ne pas pouvoir être compromise – à l'image du protocole Submersion.
Exténuée, Sariah mit fin au débriefing et prit congé. Son module se sépara de ses annexes et regagna son indépendance lorsque la cloison littérale retrouva sa position. La jeune femme entra les coordonnées d'un quartier en bord de fleuve qu'elle affectionnait particulièrement.
Pendant que le module glissait avec fluidité sur la chaussée magnétique, Sariah activa le mode privé qui fit apparaître comme par magie un lavabo et un lit qui, jusqu'alors, étaient escamotés dans les parois. Elle se glissa entre les draps avant même d'avoir atteint sa destination.
Mais le sommeil se refusa à elle. La jeune femme ressassait sa rencontre avec le Persistant. Au bout d'une heure à se retourner en tous sens, elle profita que le module était parvenu à destination pour prendre l'air.
En ouvrant la porte, elle déboucha sur un balcon rétractable d'où elle pouvait admirer les rives du fleuve en contrebas. Cela signifiait que l'emplacement qu'elle avait demandé était déjà occupé. Rien de rédhibitoire : dans un tel cas de figure, le module grimpait le long de ses semblables à l'aide d'un système d'arrimage, l'optimisation de la verticalité urbaine comptant parmi ses principaux atouts. Les modules pouvaient théoriquement s'imbriquer à l'infini jusqu'à recréer d'authentiques immeubles, ce qui n'était pas sans titiller la fibre créatrice des citoyens biberonnés aux jeux de construction et des artistes post-modernes prompts à défier les lois de la pesanteur.
Sariah déploya l'échelle escamotable. Elle avait besoin de parler à Alek. Elle intégra le flux des promeneurs noctambules et des persistants, programmés pour être moins nombreux qu'en journée, et se dirigea d'un bon pas en direction du pont Garomor.
Si le bien-fondé moral, éthique et philosophique du programme Persistance était l'objet d'âpres controverses, elle était forcée d'admettre que les fantômes faisaient désormais partie du paysage de la cité. Et s'il s'agissait de "simples" hologrammes intangibles, dénués de toute présence physique, il était d'usage de composer avec eux comme s'il s'agissait d'êtres de chair et de sang. Sur le trottoir, on leur cédait le passage, on évitait de leur passer au travers – les plus superstitieux affirmaient que cela condamnait à subir une mort similaire à la leur.
Ainsi cohabitaient les vivants et les persistants, ces derniers arpentant les boulevards qu'ils affectionnaient avant leur trépas, s'accoudant au comptoir des débits de boisson, retournant les sourires, effectuant quelques commentaires rudimentaires sur le temps qu'il faisait. Leur voix et leurs intonations étaient celles qu'on leur avait toujours connu. Leur visage arborait une palette d'expressions allant du dégoût à l'enthousiasme selon leur environnement proche, et il était possible d'engager une courte discussion avec eux pour les forcer à débiter toute leur existence, jusqu'aux conditions de leur trépas.
Mais ils n'apprenaient pas. Tels de mauvais personnages vidéoludiques non jouables, ils pouvaient servir dix fois la même réplique à la même personne, sans progression ni interaction véritable. Il avait été envisagé de les doter d'une fonctionnalité de deep learning, afin de leur permettre d'évoluer au gré des contacts – mais la motion avait été retoquée, car on craignait que ces ajustements posthumes ne dénaturent leur image.
Parvenue à hauteur du pont, Sariah le dépassa une première fois, revint sur ses pas, déambula longuement à proximité de ses piles au pied desquels discutait une bande de jeunes désœuvrés. Pourtant, elle avait remarqué qu'Alek fréquentait très souvent cet endroit, y compris en pleine nuit, conformément à son passé d'insomniaque.
Elle fit les cent pas pendant de longues minutes, effectua un tour du pâté de maison avant de revenir, comme si la manœuvre pouvait déclencher l'apparition tant espérée – sans succès.
Elle ne verrait pas son compagnon ce soir-là.
— Tu me manques, tu sais, soupira-t-elle.
Seul le silence lui répondit. C'était bête, mais elle ne pouvait pas s'empêcher de lui en vouloir. Comme si apparaître ou non était le fruit d'une quelconque volonté de sa part... Évidemment, tout était réglé par algorithme. Sans cela, le nombre de Persistants ne cesserait de croître jusqu'à prendre toute la place. Valentine avait été plus malin : il s'assurait qu'ils n'étaient jamais trop nombreux simultanément dans les rangs, afin de ne pas effaroucher les vivants...
Toujours ce satané algorithme opaque, pesta Sariah en regagnant son module la mort dans l'âme.
— Ça, c'est de l'or en barre ! Branle-bas de combat ! Mobilisation maximale sur les réseaux !
La journée commençait sous d'excellents auspices. Sariah achevait son petit-déjeuner lorsque son équipe l'avait informée qu'un leakmajeur concernant son rival était sur le point de déferler sur les fils d'actualité.
En effet, la fuite de certains documents confidentiels avaient révélé que Valentine possédait, par le biais de sociétés écrans, de solides intérêts dans la production des modules. Ceux-là même pour la promotion et le développement desquels il avait tant fait...
Les modules étaient apparus en réponse à la crise du logement, nés du paradoxe suivant : en dépit d'un nombre d'habitats insuffisant, la majorité des surfaces restait vide la plupart du temps – les bureaux la nuit, les foyers la journée.
Les modules offraient en réponse leur polyvalence, basculant en quelques instants d'une chambre à un bureau de travail tout équipé, voire à un débit de boisson ou une salle de classe selon les options. Toutes leurs parois étaient amovibles, leur permettant de se combiner pour créer au choix de vastes pièces ou des locaux confinés.
Les logements "traditionnels" avaient décliné jusqu'à devenir minoritaires, et ceux qui restaient avaient dû subir de coûteux aménagements pour pouvoir accueillir les modules. Ceux-ci pouvaient se déplacer dans la ville entière en toute autonomie, permettant aux employés de précieux gains de productivité.
Sauf que leur conception sophistiquée rendait leur production extrêmement coûteuse. De généreuses subventions publiques avaient favorisé leur généralisation...
En relation constante avec son équipe, Sariah ne ménagea pas ses efforts pour capitaliser sur ce leak, pointant un conflit d'intérêt scandaleux. Valentine tenta de se défendre en accusant implicitement son adversaire d'être à l'origine du piratage et en criant aux fake news.
Nullement décontenancée, la jeune femme ne se priva pas de rappeler que la démocratisation des modules avait contribué à brouiller les frontières entre vie publique et vie privée, sans réellement résoudre le problème de la ségrégation spatiale. En réalité, si les quartiers étaient devenus évolutifs, une nouvelle ligne de fracture opposait désormais la cité et les campagnes environnantes, dont les domiciles statiques faisaient office de boulets rédhibitoires.
En parallèle, refusant de se laisser gouverner par la peur, elle lança une nouvelle salve d'invitations à son grand meeting, espérant déclencher une marée modulaire et populaire.
Il fallut une bonne journée à Valentine pour digérer ce coup dur. Fragilisé sur la question des modules, il axa son bilan sur la défense des Persistants, son autre mesure emblématique. Un spot inonda les espaces publicitaires, composé d'une succession de témoignages de citoyens exposant tout le bien qu'ils pensaient du programme.
… après des décennies à reléguer le cimetière hors de nos villes, nos aïeux ont retrouvé leur juste place parmi nous...
… mémorial à ciel ouvert qui nous renvoie à notre finitude et à notre opportunité unique de vivre vraiment...
Sariah ne pouvait pas le nier : Valentine avait visé juste. Après la mort d'Alek d'un cancer foudroyant, elle-même avait trouvé un certain réconfort dans sa persistance, le traquant à travers toute la ville pour quelques instants passés auprès de son hologramme
… par leur proximité apaisante, par leur présence bienveillante, ils remettent nos petits tracas en perspectives...
… faisons partie d'un tout indissociable...
D'ailleurs, initialement, elle militait surtout pour une plus grande transparence dans leur gestion et dans les conditions de recueil des données aboutissant à ces synthèses post-mortem. Qu'on le veuille ou non, les Persistants faisaient désormais partie du paysage. Les citoyens s'y étaient attachés, car leur présence touchait au cœur, à l'irrationalité et au sacré.
… nous convoquent au spectacle permanent de l'intérêt collectif, et nous détournent de nos petites mesquineries individualistes...
… sont à la fois un regard sans jugement sur nos actions, et un appel à la vertu. Une invitation à être digne d'eux...
Valentine avait été habile en comprenant que le principal problème de la surpopulation n'était pas technique mais citoyen : comment éviter que la ville s'effondre sous le poids d'un vivre-ensemble devenu impossible ? Le pari était globalement remporté. Au point qu'il était désormais mal vu, voire suspect, de refuser d'intégrer le programme, comme si revendiquer le droit à l'oubli constituait un aveu de culpabilité.
… dissuade de mal se comporter. Car nos actes sont enregistrés. Et si nous perdurons dans l'éternité, autant que ce soit sous un jour favorable...
Le maire jouait implicitement sur la peur qu'un changement de gouvernance signe la fin brutale du programme.
Sariah dut encaisser un nouveau revers lorsque la municipalité rejeta sa demande d'accès au système de vidéo-surveillance du boulevard. Elle ne pouvait donc rien prouver de la tentative d'intimidation dont elle avait fait l'objet.
Mais Sariah n'avait pas dit son dernier mot. Son rival avait fait le choix de mettre les Persistants en avant ? Qu'à cela ne tienne : elle se connecta à son assistant hacker par un canal sécurisé et ordonna la mise en œuvre du protocole Submersion. Puis elle s'arrangea pour répondre à des obligations publiques de façon à ne pouvoir être associée à ce qui allait suivre.
Dès l'aube, les rues étaient envahies de fantômes. Si leur présence n'avait plus rien d'inhabituel, leur concentration était sans précédent : ils étaient si nombreux qu'il ne restait plus un seul espace libre pour circuler, que ce soit sur les trottoirs ou sur la chaussée. Dans la cité tout entière, ils constituaient un tissu si dense qu'il fallait forcément leur passer au travers pour se déplacer.
Aucune ruelle, aucun boulevard, aucune jetée, aucune place n'étaient épargnés. Les modules paramétrés en « public » – magasins, lieux de culte, espaces de co-working - étaient pris d'assaut. Rendus anxieux par cet afflux sans précédent, de nombreux citoyens activèrent précipitamment le mode privé, expulsant les persistants – et aggravant d'autant la saturation des rues.
Certes, les fantômes ne présentaient aucun danger, arboraient leur traditionnelle palette d'expressions inoffensives et tentaient de vaquer à leurs pérégrinations habituelles – même s'ils se gênaient les uns les autres, se rentrant mutuellement dedans jusqu'à constituer un brouillard indissociable. Mais le malaise était palpable.
La municipalité ne tarda pas à admettre l'origine de la situation : le serveur chargé de réguler leur présence avait été neutralisé par un virus malveillant. Si les données personnelles des citoyens étaient préservées, le verrou numérique avait sauté, générant les hologrammes de tous les profils en même temps.
Valentine ne tarda pas à jeter la suspicion sur l'équipe de Sariah, mais il ne pouvait rien prouver. La jeune femme « démentit formellement » et condamna cette action illégale – sans totalement parvenir à occulter un rictus satisfait.
Habilement, elle s'abstint de renchérir et laissa le grand public tirer les conséquences de ce marasme. D'autant que Sariah poursuivait un but secondaire, qu'elle avait tu à ses équipes en soutenant la conception du protocole Submersion. Elle se déconnecta sous un prétexte quelconque et retourna en maraude du côté du pont Garomor.
Certes, le repérage de « son » fantôme dans cette masse était particulièrement délicat. Pourtant, armée de la certitude qu'il se trouvait nécessairement quelque part, elle écuma les quais pendant plus d'une heure.
Le comportement des Persistants trahissait quelques anomalies. À deux reprises au moins, il lui sembla que de parfaits inconnus se mettaient à la fixer en bougeant les lèvres comme pour parler, sauf qu'aucun son n'en sortait. Sans doute ce type de bug était-il un effet secondaire de leur libération en simultanée.
Pourtant, en concentrant son attention sur leur bouche, il lui sembla pouvoir former le mot « attentat » ou « attention ».
— Tu deviens vraiment paranoïaque, se rabroua-t-elle.
La vue d'Alek, dont elle repéra la silhouette longiligne et le pardessus beige avec lequel elle l'avait vu tant de fois, récompensa son opiniâtreté. Elle se posta suffisamment près de lui pour activer ses maigres capacités d'interaction. Elle voulut plonger ses yeux au plus profond de ses prunelles mais ne rencontra qu'un regard qui la toisait sans émotion. Faisant abstraction des nombreux fantômes qui les frôlaient, elle se lança.
— Je t'aime, tu sais. Je t'aime encore et je t'aime chaque jour. Au début, j'éprouvais beaucoup de colère. Elle s'est apaisée, parce que je l'ai transformée en énergie. Je me suis lancée à corps perdu dans cette aventure politique, et regarde-moi : partie de rien, je suis désormais au coude-à-coude avec le favori.
Elle avait envie de croire qu'il restait en face d'elle parce qu'il comprenait, mais elle savait au fond qu'il s'agissait d'une fonctionnalité basique qui leur avait été implémenté pour susciter l'illusion de l'attention.
— Je ne t'oublierai jamais, bien sûr, poursuivit-elle en un souffle. Je n'ai rien contre toi, contre... vous, les Persistants. Mais je dois m'en détacher. Je dois te laisser derrière. Parce que tu fais partie du bilan de Valentine, je dois te combattre. Un nouvel avenir s'ouvre, pour moi et pour la cité, et je dois faire ce deuil pour avancer – pour exister, pour m'engager pleinement dans cette nouvelle aventure politique, cette vie sans toi que je suis forcé de m'inventer. Et surtout, toi à qui je parle, toi auprès de qui j'ai passé tant de temps depuis sa mort, quoi que tu sois... je dois accepter que tu ne sois qu'une coquille habillée de souvenirs.
Elle crut qu'il n'allait pas répondre. Qu'il allait rester planté là, les yeux dans le vague, sans réagir. Finalement, il entrouvrit les lèvres, et une voix digitale s'éleva, répercutée par un micro à proximité.
— Pense à acheter du dégrippant composite.
Sariah esquissa un sourire triste. C'était tellement absurde... Mais à quoi s'attendait-elle ? Évidemment qu'il n'avait rien compris à ses propos. Il réagissait en automate, réfugié dans une routine mécanique, incapable d'inférence. Elle fit volte-face et s'en éloigna sans un regard.
La submersion perdura jusqu'au soir, lorsque les agents municipaux parvinrent à corriger le bug et à reprendre le contrôle du serveur. Des milliers d'hologrammes se volatilisèrent, et la fréquentation des rues retrouva un taux acceptable.
Mais le mal était fait. Les éditorialistes avaient passé toute la journée à s'interroger sur la vulnérabilité des serveurs et, partant, des nombreuses données personnelles accumulées par la mairie. Des sujets que Sariah ne se priva pas d'exploiter en ces derniers jours de campagne.
Le soir du meeting était arrivé. Dès la veille, des modules avaient commencé à affluer de lointaines banlieues pour se masser autour de la gigantesque place. En dépit d'un temps qui avait tourné à l'orage, ils avaient continué à converger toute la journée, s'arrimant les uns aux autres jusqu'à constituer des gradins dont le sommet pouvait concurrencer les gratte-ciels.
La jeune femme avait passé toute la journée à se préparer avec son équipe. À l'heure convenue, elle s'isola dans son module et programma l'ascension qui lui permettrait d'être vue par le plus grand nombre.
Pendant que la cabine s'élevait lentement sous une pluie battante, elle fit le vide en elle, consciente que son destin électoral était sur le point de se jouer.
Pourtant, elle ne se sentait pas aussi sereine qu'espérée. Malgré elle, malgré ses tentatives de rationalisation, l'avertissement sinistre du Persistant revenait la hanter. Toutes les précautions avaient été prises pour assurer sa sécurité. Le scanner n'avait repéré aucune arme ni aucun explosif.
