La Ricarde - Fred Bocquet - E-Book

La Ricarde E-Book

Fred Bocquet

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Beschreibung

Quand un antihéros doit se mettre sur la pointe des pieds pour vivre à hauteur d’espoir...

Bernard Gautier (sans h), vendeur de chaussures de son état, n’est pas vraiment taillé pour la promiscuité, les apéritifs en société et la fréquentation des autres en général. Mais le gain inopiné d’une caravane le mène à la Ricarde, camping autogéré où séjournent principalement d’anciens fonctionnaires de l’Éducation Nationale. Entre montées d’hormones et petits désagréments de la vie en communauté, BG tentera de trouver ses marques et de se faire un (sur)nom. Mais peut-on vraiment s’intégrer quand on s’appelle Bernard Gautier?

La Ricarde, c’est à la fois la caricature drolatique et la description clinique d’un petit monde à l’humour souvent truculent.

EXTRAIT

– Encore un peu à droite. On pousse, encore, encore, encore… Top !
La roue s’est calée dans le trou, comme un arpion dans une charentaise.
– Simone, va me chercher le Niveau. Dans ma boîte à outils.
Il a dit Niveau avec un N majuscule. Le Niveau, c’est l’arme absolue. Il est au campeur ce qu’Excalibur est à Arthur ou la couperose à Roger au comptoir : plus qu’un emblème, une légitimation.
Simone part sans un mot, elle doit savoir où est la boîte à outils, sans doute sous le châssis, près de la pelle américaine repliable qu’elle a déjà dû apporter tout à l’heure pour que Bébert entame la terre rougeâtre et poussiéreuse de ma parcelle en pente douce, afin d’approfondir la cavité laissée par mes prédécesseurs – du travail d’amateur.
Ils sont quatre bonshommes en short tergal avec braguette zippée, torse nu autour de ma caravane, Dédé, Bébert, Nico et un dont j’ai oublié le nom, sans compter ceux qui regardent à quelques mètres de distance, les mains sur les hanches, ou depuis leur installation, planqués derrière L’Équipe. À cette virile assemblée s’ajoutent deux ou trois épouses en robe de coton éponge à bouclettes dans des tons layette, dont Simone qui revient avec l’outil.
– Ouvre voir la porte, Bernard.
Bien qu’encore désarçonné par le tutoiement, je m’exécute d’un diligent tour de clé.

A PROPOS DE L’AUTEUR

Après Monsieur Quincampoix (2006), Fred Bocquet nous revient avec son amour des mots tarabiscotés et ses phrases bien torchées. Elle s’attaque à la beauferie, à la médiocrité, au manque de solidarité humaine et aux principes trop bien ancrés. Mais en arrière-fond, ce sont les blessures d’enfance, la difficulté d’être et le manque d’amour qui s’attachent au pas de ses héros. Avec tendresse, mais sans pitié pour les personnages qu’elle croque, elle s’en donne à cœur joie dans son style où l’on retrouve un petit peu d’Audiard et de Jean‑Paul Dubois, une certaine cruauté féminine en plus.

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Veröffentlichungsjahr: 2015

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À mon père, bien sûr.

Chapitre 1

– Encore un peu à droite. On pousse, encore, encore, encore… Top !

La roue s’est calée dans le trou, comme un arpion dans une charentaise.

– Simone, va me chercher le Niveau. Dans ma boîte à outils.

Il a dit Niveau avec un N majuscule. Le Niveau, c’est l’arme absolue. Il est au campeur ce qu’Excalibur est à Arthur ou la couperose à Roger au comptoir : plus qu’un emblème, une légitimation.

Simone part sans un mot, elle doit savoir où est la boîte à outils, sans doute sous le châssis, près de la pelle américaine repliable qu’elle a déjà dû apporter tout à l’heure pour que Bébert entame la terre rougeâtre et poussiéreuse de ma parcelle en pente douce, afin d’approfondir la cavité laissée par mes prédécesseurs – du travail d’amateur.

Ils sont quatre bonshommes en short tergal avec braguette zippée, torse nu autour de ma caravane, Dédé, Bébert, Nico et un dont j’ai oublié le nom, sans compter ceux qui regardent à quelques mètres de distance, les mains sur les hanches, ou depuis leur installation, planqués derrière L’Équipe. À cette virile assemblée s’ajoutent deux ou trois épouses en robe de coton éponge à bouclettes dans des tons layette, dont Simone qui revient avec l’outil.

– Ouvre voir la porte, Bernard.

Bien qu’encore désarçonné par le tutoiement, je m’exécute d’un diligent tour de clé.

Cérémonieusement, Bébert pose l’Objet sacré sur le pas de la porte. Les hommes s’approchent. La bulle est au milieu. Murmure admiratif de l’assemblée.

– Quel talent, ce Bébert !

Bébert affiche l’œil modeste des grands vaniteux, et tout le monde se congratule. Je participe à la liesse, remerciant avec chaleur ces inconnus tout juste rencontrés à l’entrée du camp ; c’était il y a une heure à peine, quand je me suis présenté pour donner ma carte de membre et me renseigner sur les disponibilités du terrain.

J’avais prudemment bringuebalé mon habitacle sur l’autoroute A7, évitant la nationale pourtant plus directe mais serpentant vicieusement vers des cols étroits, parce que j’étais encore novice dans la traction. Je craignais d’avoir à me parquer comme on redoute un mélanome, et j’avais été soulagé en arrivant enfin au camp, où une entrée bien dégagée m’avait permis de me garer sans me couvrir de ridicule. Je m’étais étiré au soleil, longuement, un peu flageolant, heureux comme Hannibal ayant franchi les Alpes, et m’étais dirigé vers la réception où m’observaient dans un silence circonspect quelques adhérents de corvée d’accueil – le terrain où j’allais séjourner est privé et autogéré, ce qui suppose que les campeurs en assurent eux-mêmes l’entretien, administrent les arrivées et les départs, et veillent à l’application stricte d’un règlement épais comme un pastis.

« Bienvenue à la Ricarde ! » m’a finalement lancé l’un d’eux, un grand encore chevelu et très mince qui se démarquait par ces deux attributs de ses collègues, l’un arborant une couronne de cheveux blancs un peu en friche, l’autre une coupe rase qui lui donnait un petit air de Louis de Funès, ce qui m’avait semblé de bon augure.

– Z’êtes nouveau, on ne vous a jamais vu par ici… a remarqué de Funès.

– C’est la première fois que je viens – et que je campe, d’ailleurs.

– Ça se voit, elle rutile, cette Altea !

Ils s’étaient levés de leurs pliants à rayures disposés devant la cabane, abandonnant un journal chiffonné par des lectures assidues, et s’approchèrent de la caravane. Je leur emboîtai le pas, et remarquai qu’ils portaient tous les mêmes nu-pieds, des sandales à scratch tout terrain avec tige en croûte de cuir et en nubuck synthétique – il faut dire que je suis dans la chaussure. Seule l’usure et la taille différaient, mais de très peu.

– Elle est toute neuve, je viens de la gagner à la tombola de Plein Vent…

Le papi me regarde plus attentivement, et, passant au tutoiement, comme si ma notoriété soudaine m’avait placé dans le camp des habitués :

– Ah oui, je te remets, j’ai vu ta photo dans le trimestriel ! Alors c’est toi qui as gagné ce petit bijou… Enchanté, moi c’est Bébert.

Et il m’avait tendu une paluche bronzée qui avait happé ma main, blanche et moite après six heures de route. Je m’étais présenté à mon tour, Bernard Gautier sans H, et j’avais un instant regretté de ne pas avoir de surnom prêt à l’emploi, Bébert étant manifestement déjà attribué et Nanard un peu ballot.

– Elle est belle, dis donc, et légère avec ça, combien ça pèse à vide ?

– 890 kg.

Sifflement admiratif du public.

– T’es un boleux, toi !

Et Bébert avait pieusement fait le tour du monument avant d’arrêter son regard sur la voiture comme si, soudain, un détail le chiffonnait.

– T’es venu tout seul ?

– Oui.

– Ah. Divorcé ?

– Veuf.

Je ne sais pas pourquoi j’avais dit ça, ça m’était venu tout seul. Ma femme s’est barrée depuis trois ans et ça ne m’a jamais posé de problème particulier, mais aujourd’hui, sur cette place ombragée où mon attelage attend d’être déplacé, au milieu de ces avenants sexagénaires, le mot divorce détonne. Ici, dès ce parking, on sent déjà le penchant pour la tradition, l’habitude ancienne et choyée, la ténacité ; je constaterai par la suite que les caravanes ont toutes une bonne dizaine d’années – la doyenne date de juillet 66, une Star aux rideaux orange qui en est à son quarante-cinquième été à la Ricarde ; ici, on fait durer, et il me semble qu’un divorce n’aurait pas sa place dans le décor. D’ailleurs, mon récent veuvage avait immédiatement provoqué une unanime compassion.

– Ah, premières vacances sans elle, hein…

J’avais acquiescé en silence.

– Tom a connu ça il y a deux ans, Jeannette est partie en trois mois, les ovaires ; eh bien on s’est serré les coudes, Tom mange souvent avec les uns ou les autres, certains midis chez nous, le soir chez Chtimi ou chez Dédé. On va bien s’occuper de toi, tu verras !

Et Bébert avait posé sur mon épaule, qui ne recevait plus aux soirs de tendresse la chevelure de la supposée défunte, sa grosse pogne de bricoleur.

– On verra plus tard pour la paperasse, on va d’abord te trouver une belle place ; ça va pas être facile, le camp est presque plein ; tu aurais vu la semaine dernière, quasi vide parce qu’on attendait les résultats du bac… Depuis ça s’est rempli. Mais les Godivaud ont dû partir ce matin, à l’abrupt, leur petit-fils a fait une appendicite aggravée ; une belle place, la 112, fais-moi confiance.

Je lui faisais confiance, et rendis intérieurement grâce à la quasi-péritonite.

J’ai laissé ma carte d’adhérent à l’accueil, et nous sommes allés, à pied, voir la 112.

La route principale et en sens unique fait le tour du terrain et dessert les installations par des chemins plus étroits ; elle descend roidement vers un premier bâtiment blanc abritant des sanitaires, douches, bacs à vaisselle, en fait le bloc II (c’est écrit dessus en grosses lettres rouges ; le bloc I est plus en hauteur, il a peut-être gagné son titre à l’ancienneté). Le camp était calme, sans doute parce que les familles faisaient la sieste ou étaient à la plage, et qu’il ne restait que les plus âgés, qui ne descendent à la mer que tôt le matin. Les emplacements étaient occupés depuis quelque temps déjà, les auvents bien tendus, les tapis de sol solidement arrimés et balayés, les étendages calés dans un angle et ployant sous les vêtements pourtant légers ; tout évoquait la routine, presque le rituel, la tanière creusée et améliorée peu à peu, le superflu d’un laurier rose en pot côtoyant la nécessaire lampe-tempête. De grands pins déployaient une ombre bienfaisante sur les parcelles et offraient un concert de stridulations de cigales, de roucoulements de tourterelles turques et de cris querelleurs de geais hystériques.

En chemin, Bébert m’avait présenté ses acolytes :

– Lui là-bas, le p’tit gros à lunettes, c’est Tom.

Tom avait levé la main vers son auréole blanche en guise de salut et rentré sa bedaine, ma foi conséquente, qui faisait s’incurver comme un sourire l’élastique de son short adidas.

– Celui-là, le coquet qui a des abdos, c’est Nico, un poète.

– Heureux qui comme Ulysse a fait un « bon » voyage…

– Oui bon ça va Nico ! et il me dit plus bas : il la ressort à chaque fois que quelqu’un arrive… mais il en a quand même des vachardes, et il ne te lâche pas tant que tu n’as pas trouvé d’où il les tient… Heureusement, si c’est un alexandrin un peu tragique, on peut parier sur Phèdre ; si c’est guilleret, c’est sans doute L’École des femmes ; et quand le nombre de pieds est incertain, ça vient probablement de chez Hugo, surtout si ça parle de petits oiseaux.

À la hauteur du deuxième bloc, il avait hélé de loin Simone, son épouse, qui avait replié son crochet pour nous rejoindre, puis avait éveillé sans égard un bonhomme chenu endormi sur un transat, la bouche entrouverte sur des ronflements ténus mais indubitables.

– Oh, Dédé, tu viens donner la main ?

Dédé avait sursauté comme pris en faute, laissant choir le San-Antonio qui palpitait sur son estomac au rythme lent de ses respirations.

– Hein quoi ? Il m’avait regardé un instant comme si son rêve tournait mal, puis s’était relevé du fauteuil avec effort mais enthousiasme. Un nouveau ?

– Yes, Sir.

– J’arrive !

– On se retrouve à la 112 dans un quart d’heure.

Je me demandais si tous les campeurs ici connaissaient par cœur le numéro des places, ou si j’étais par chance tombé sur des spécialistes.

– Tu viens d’où ?

– D’Annecy. Enfin, à côté.

– Et t’as mis combien de temps pour descendre ?

– Six heures – je mentais un peu pour faire bonne impression, je sentais confusément que l’estime qu’on me porterait par la suite avait quelque chose à voir avec mes talents de conducteur.

– Six heures ? Ben dis donc, t’as lambiné ! Le chemin des écoliers ! Moi c’est quatre, montre en main, à partir de Grenoble, hein Simone ?

Et il s’était retourné vers sa femme, qui s’était contentée de hocher vaguement la tête, sans doute parce qu’elle avait subi tout le voyage accrochée à la poignée de l’Espace, prête à sauter avant l’impact.

La route remontait ensuite vers des terrasses surplombant le bloc III, au-dessus duquel la 112 semblait n’attendre que moi. Plutôt spacieuse, et nantie de deux pins parasols, elle avait pour seul désavantage d’offrir une prise au mistral qui pouvait parfois, de l’avis général, se montrer tyrannique. Une corde à linge tirée entre les deux arbres et que, dans l’affolement du départ vers le diverticule enflammé, on n’avait pas pris le temps de décrocher, appelait mon drap de bain, et dans le calme tiède de cet après-midi serein, la parcelle me plut d’emblée.

– Adjugé ! avais-je clamé à la satisfaction du public.

Et nous étions remontés chercher la caravane.

J’ai rempli la fiche d’usage, signé le chèque de caution pour le badge permettant d’actionner la barrière qui défend l’entrée du camp et ne s’ouvre que de huit heures à vingt-trois heures, pour la tranquillité des estivants comme le précise le règlement.

– Fais gaffe au badge, m’a prévenu Nico, il faut le tenir par le bout en plastique sinon tu prends le jus.

Les deux copains sont montés dans ma C4. On a laissé Tom à la cabane pour accueillir d’éventuels arrivants, et parce qu’il a une hernie discale et ne nous servirait pas à grand-chose pour pousser, a précisé Bébert en ouvrant d’office la portière avant ; j’ai baissé le son des Quatre saisons que j’avais écoutées en boucle, mais n’ai pas eu le temps d’ôter le paquet de chips sur lequel Bébert s’est assis dans un craquement huileux qu’il a feint de ne pas remarquer. Effectivement, j’ai eu beau agiter le badge dans tous les sens devant la borne électronique, la barrière restait baissée ; et je sentais le regard des campeurs qui, depuis la parcelle 9 toute proche, devaient souvent s’amuser de ces vaines gesticulations, avant de parvenir à faire lever le cerbère tout en prenant une respectable décharge.

– Je t’avais pourtant averti, a dit Nico. C’est pas bien méchant mais quand même, y’en a quelques-uns ici qui ont des pacemakers, et là ça peut faire du dégât.

Et nous avons roulé au pas, comme le préconisent les panneaux, jusqu’à mon emplacement pour installer la roulotte.

Nous sommes maintenant tous autour de l’habitacle bien calé, Bébert a descendu les vérins d’une poigne de bûcheron – il était cependant professeur des écoles ; autrefois on disait instit mais c’est aujourd’hui désuet, voire un rien méprisant ; il regarde son œuvre avec complaisance, puis sa montre avec inquiétude, et s’exclame d’une voix qui fait taire les cigales :

– Ouh la, ça va être quinze heures, faut se donner du souci ! et ajoute pour le béotien que je suis : quinze heures. L’heure des boules.

Tout le monde se met rapidement en route vers sa parcelle. Je me sens tout à coup un peu perdu, presque ostracisé ; perclus de fatigue et de doutes : le stress accumulé pendant le voyage, le klaxon furibond de quelques pressés qui n’aimaient pas me voir doubler un semi-remorque – manœuvre dont je m’acquittai avec une lenteur qui contrastait furieusement avec mon rythme cardiaque –, le mauvais café du restoroute, et cette arrivée en terre inconnue où je m’étais senti d’abord entouré, puis subitement abandonné ; mais Bébert, avant de regagner la 95, me lance :

– Après les boules on t’aide à monter l’auvent. Tu peux déjà installer le tapis de sol, et ensuite tu devrais aller te rafraîchir un peu à la mer, ça chauffe, un homme qui tracte.

Et il se retourne encore pour ajouter :

– Et à dix-neuf heures, apéro chez moi, parce que t’as pas encore de glaçons ; tu paieras ton coup demain.

La fatigue et les doutes s’envolent ; certes je n’ai pas de tapis de sol et aucune idée de l’endroit où je peux acquérir ce genre d’article ; l’électricité n’est pas encore branchée, mais la mer, l’anisette, et des copains m’attendent ; je sens que je vais me plaire à la Ricarde.

Chapitre 2

L’Altea constituait le premier prix d’un concours organisé par l’ACU, une filiale de la Compagnie d’assurance réservée aux fonctionnaires de l’Éducation nationale – ma mère était assistante maternelle et mon père concierge dans une école primaire. Lorsque j’avais renvoyé le bulletin de participation découpé dans le magazine trimestriel Plein Vent édité par l’ACU, ç’avait été sans trop y croire, l’espérance n’étant pas chez moi une aptitude, sans doute parce que je n’ai jamais rien remporté, même au bingo où j’accompagnais parfois ma mère, quand elle eut pris sa retraite, et découvert l’euphorie suscitée par le gain d’un lapin vivant ou d’une ménagère en inox. Je suis un garçon plutôt réaliste, qui ne tire pas de plans sur la comète et encore moins d’hypothétique caravane. Même le deuxième prix, une année de camp gratuite, me paraissait hors de portée, et d’ailleurs je n’y voyais guère d’intérêt parce que je n’avais pas de matériel pour camper ; le troisième prix cependant était tentant, cinq ans d’adhésion offerts, d’autant que je persistais à payer inutilement l’abonnement annuel qui offrait l’accès aux campings acquis par l’ACU, perpétuant ainsi la tradition familiale : mes parents avaient cotisé toute leur vie, davantage par solidarité que par intérêt, puisque nous n’avions planté la tente qu’un seul été près de Loctudy ; il avait plu avec opiniâtreté durant quasiment tout le séjour, malgré quelques rayons de soleil qui filtraient parfois comme un fragment de mica à travers les nuages poisseux que le vent ne semblait jamais pouvoir balayer.

Contre toute attente, j’ai remporté la caravane.

La lettre que j’ai reçue m’enjoignait à me présenter le 15 mars pour recevoir mon Adria Altea 342 Ph+, avec apéritif et petite cérémonie officielle. Je me suis donc acheté un costume, coupe italienne cintrée à deux boutons et col pointe fin, parce qu’il y aurait certainement la presse et peut-être même le Président de la Compagnie d’assurance.

Le Président n’était pas là, ayant délégué un sous-chef entouré d’une poignée de cadres et du concessionnaire local d’Adria, auquel j’ai demandé ce que signifiait le plus, et si ça voulait dire que l’autre était moins. Le concessionnaire a eu l’air un peu vexé, il m’a dit que la gamme entière était parfaite, mais que la plus en effet avait quelques options supplémentaires, des jantes alliage, un lampadaire panoramique, et deux ou trois autres gadgets qui n’enlevaient rien à la qualité de la Ph sans plus, mais dont néanmoins je pouvais me féliciter, ce que je fis avec beaucoup de bonne volonté surtout qu’il me confia le prix en euros.

Après un discours assez bref, portant principalement sur la longévité de l’Association, l’engagement sans faille de ses membres, le dynamisme de sa direction, le sous-chef m’a officiellement remis la clé de la caravane. Il avait un peu de mal à la lâcher, je tendais la main, debout à côté de lui, mais il s’est mis à digresser sur l’évolution des camps, le confort optimisé, l’esprit de camaraderie qui perdurait cependant, cette fraternité un peu gauchisante mais bon enfant qui anime l’Acugiste. Je ne savais pas trop quoi faire de ma main alors je l’ai discrètement remisée dans ma poche au moment même où il lâchait finalement la clé qui naturellement est tombée dans le gravier. Nous nous sommes un peu cogné la tête en nous baissant dans le même mouvement, rien de grave, nous avons ri de conserve en nous frottant le front, avant de nous diriger vers le buffet que le sous-chef présentait d’un ample geste du bras, un peu théâtral, comme s’il avait lui-même tartiné les toasts de pâté de foie et payé de sa poche les modestes agapes. Les bouchons ont sauté au moment où le photographe appuyait sur le déclencheur et à cause du bruit je devais avoir les yeux fermés sur le cliché qui paraîtrait dans le magazine ; on a bu nos verres de crémant en échangeant quelques banalités, la secrétaire n’arrêtait pas de papillonner autour de nous pour remplir les coupes en plastique et proposer des timbales de flûtes feuilletées. Au bout d’un moment, le sous-chef et moi ne savions plus trop quoi nous dire, alors je me suis éloigné pendant qu’il entamait une discussion avec le concessionnaire sur la courbe des ventes des Alteas.

Je me suis assis sur une des chaises en plexi, j’étais un peu sonné à cause du lobe frontal du sous-chef ou du mousseux parce que je n’ai pas l’habitude de boire beaucoup, juste un verre de vin à table le soir. Sur les graviers, des cordonniers – ces espèces d’insectes rouges et noirs en forme de masque africain, avec leur dessin tribal sur le dos – s’affairaient en masse. Je les ai observés longuement, il y en avait de partout, parfois seuls, le plus souvent accouplés, cul à cul, je me demandais lequel des deux copulants tirait l’autre, en tout cas c’était toujours le même qui avançait résolument et entraînait son partenaire ; on aurait pu croire que, de temps en temps, l’autre avait envie d’aller ailleurs, mais non, j’ai bien regardé et c’est toujours le même qui mène le bal, le mâle ou la femelle je ne saurais dire et ça m’intriguait un peu. On pourrait penser que le mâle est plus costaud et que c’est lui le chef, mais quelque chose me laissait croire que c’est la femelle qui continuait à vaquer tandis que le mâle, impuissant si je peux dire, suivait à reculons. Je ne sais pas ce qui me faisait penser ça. Peut-être que les femmes sont moins concentrées, elles ont toujours quelque chose en tête pendant le coït, tandis que le garçon est prêt à se laisser mener même en marche arrière pourvu qu’il aille au bout de son affaire. C’est peut-être ça. À un moment j’ai cligné des yeux, en fixant un point, un caillou sur le sol, et j’ai pu visualiser tout ce mouvement, comme si la terre elle-même avançait dans tous les sens, anarchique, vagabonde, instable, et là le sous-chef m’a rejoint et m’a tapé sur l’épaule en me demandant : « Alors, Monsieur Gautier, vous êtes content ? » et j’ai cessé de fixer mon caillou pour lui répondre : « Ô combien, Monsieur Lebœuf, merci encore pour tout ça » en embrassant d’un geste les tables où les coupes en plastique à demi vidées et les assiettes débordantes de coques de pistaches égrainées comme une litanie indiquaient que la fête touchait à sa fin.

Puis j’ai de nouveau observé les punaises qui vaquaient, et le sous-chef a suivi mon regard.

– Qu’est-ce que vous regardez ?

– Les insectes, là. C’est fascinant. Lequel tire l’autre, à votre avis ?

Il n’a pas eu l’air de bien comprendre, s’est épongé le front, son regard était un peu embué derrière les lunettes. Il a suivi un instant des yeux les couples en marche, a semblé réfléchir puis m’a demandé : « À propos d’attelage, vous avez fait le nécessaire, j’imagine ? »

Je n’ai pas compris tout de suite. Puis j’ai blêmi. Tout a semblé s’immobiliser autour de moi. L’attelage pour la caravane. J’avais oublié. « Euh… je… je crains d’avoir… omis ce détail ». Le sous-chef m’a fixé avec un ahurissement rare. Avant de me demander en bégayant un peu de confirmer que je n’avais pas équipé ma voiture dans le but de tracter fièrement la princesse des roulottes, ce que j’ai donc admis une nouvelle fois en rougissant. Nous étions de nouveau silencieux, coincés comme ces paires de bestioles, ne sachant plus quelle direction prendre.

Je suis revenu quelques jours plus tard, après avoir fait installer une boule à l’arrière de mon véhicule. Il n’y avait naturellement plus personne, sauf le vendeur, qui m’a donné les papiers et m’a aidé à fixer la flèche sur le crochet. Il m’a aussi donné quelques conseils pour la traction, les deux points clés étant d’une part de ne jamais oublier qu’on a une caravane accrochée au derrière, surtout au moment d’effectuer un créneau pour acheter le journal, d’autre part de toujours rester maître à bord, c’est moi le patron et la roulotte ne doit jamais prendre le contrôle au risque de partir en lacets et de m’envoyer dans le ravin ; je repensais aux cordonniers, toujours le même qui tire l’autre sinon c’est l’anarchie, l’accident bête. Je suis parti, cette fois sans flonflon ni confettis, mais je tractais avec fierté et prudence une caravane consentante, et j’étais content.

Chapitre 3

En principe, je pars en voyage organisé en car, toujours l’été. C’est donc en juin que j’ai visité plusieurs pays, la Turquie, la Grèce, l’Italie, enfin je ne sais pas si le mot visiter s’applique à ces séjours d’une semaine tout inclus, même le quart de rouge au déjeuner et au dîner, et les crêpes à dix-sept heures, qui répandent une odeur de beurre sucré autour de la piscine et des gouttes de sueur sur le visage du cuisinier tandis qu’il réalise les pâtisseries en terrasse et en plein cagnard, encerclé d’une nuée de gamins affamés qui se précipitent hors de l’eau et, encore dégoulinants de chlore, surveillent chaque mouvement de la louche puis de la raclette en jouant des coudes pour obtenir la gourmandise. J’ai connu des chambres qui, au lieu de la vue sur mer (selon disponibilité), avançaient un timide balcon sur le parking où bourdonnait une génératrice, et regardaient comme à regret l’artère principale de la ville, pâlie le jour par un soleil sans pitié, et la nuit noire d’une foule qui se mouvait entre des néons clignotants d’une taverne à l’autre, sur fond de karaoké.

Le côté sympa de ces voyages en groupe, c’est qu’on se fait des amis, surtout en basse saison parce qu’il y a plus de personnes seules ; bien sûr, on se perd de vue très vite, même si on promet toujours de se revoir et pourquoi pas de refaire un voyage ensemble parce qu’on a bien rigolé ; j’envoie des cartes postales à Noël – je relève systématiquement l’adresse des participants avec lesquels j’ai partagé la table du dîner et quelques moments privilégiés, un spectacle en grec ancien dans les arènes antiques ou la découverte des fonds sous-marins dans un bateau à coque vitrée. Parfois, je reçois une carte en retour, parfois non, puis on s’oublie, et je cesse d’écrire aux anciennes connaissances ; et je raye leur nom du petit carnet où je note scrupuleusement, dans la marge destinée aux numéros de téléphone, la date et le lieu de notre rencontre.

Je choisis les voyages en car non seulement parce qu’ils sont meilleur marché et permettent de voir du pays (sauf bien sûr lorsqu’ils s’effectuent de nuit) mais aussi parce je n’aime pas l’avion. Je l’ai pris une fois avec ma femme qui voulait me présenter sa mère à Kiev. J’avais déjà détesté l’aéroport, tous ces gens qui se quittaient, se disant au revoir comme s’il s’agissait d’un adieu, ce qui dans certains cas était peut-être vrai, cette foule inquiète qui respirait la tristesse davantage que l’excitation du départ ; la queue aux guichets des douanes où l’on ouvrait votre passeport avec ennui et vous scrutait comme pour lire sur votre visage des intentions kamikazes, si bien que même une visite à votre belle-mère vous paraissait un complot ourdi contre l’Occident ; les tapis roulants qui entraînaient comme vers un incinérateur vos effets personnels, y compris la ceinture de votre pantalon qui déprimait sur vos chaussettes exhibées (vos talonnettes contiennent du métal et vous risquiez de biper au portique alors on vous avait fait ôter vos mocassins) ; et vous bipiez quand même, ce qui vous donnait droit à une fouille sommaire que vous subissiez en maintenant votre falzar des deux bras arqués pour dégager l’aisselle susceptible d’accueillir un missile ; le même air d’abattement profond et de désamour absolu sur le visage du fonctionnaire qui retenait en otage votre baise-en-ville sous les rayons X, où se profilait malencontreusement, parmi les squelettes de votre portefeuille et de votre caran d’ache, le couteau suisse dont vous ne vous séparez jamais dans votre grande innocence parce qu’il offre le double avantage du tire-bouchon et du cure-dent ; vous devez naturellement remettre le précieux objet au cerbère que l’incident sort un instant de sa neurasthénie, bien heureux cependant de la promesse qu’il voyagerait séparément et vous serait restitué à l’arrivée. J’avais également ressenti une appréhension diffuse dans ces couloirs trop vastes qui conduisaient au terminal, dont le nom sonnait comme un glas, et parcourus de chenilles métalliques longeant des affiches publicitaires pour des montres inabordables, même aux boutiques tax free, à une vitesse permettant la lecture des marques autant que le maintien de l’équilibre. Ma sourde inquiétude s’était renforcée tout au long de l’attente interminable dans la coupole où s’alignaient des sièges en nombre insuffisant et où un kiosque proposait à prix d’or des sandwichs fatigués et des tartes industrielles, pour culminer lors de l’entrée par un tunnel aux soufflets défraîchis dans l’habitacle étroit du Boeing suranné qui émettait un sourd ronflement de vieux chien malade. On s’était installés à nos places, ma femme était tout excitée parce qu’on avait de la chance, nous étions situés près de l’issue de secours et disposions de davantage de place pour nos jambes ; détail sans doute appréciable, mais je suis de taille moyenne et me réjouissais moyennement de voler durant une heure jusqu’à l’escale de Francfort près d’un panneau rouge me rappelant que l’accident est envisageable malgré les statistiques. L’avion semblait avoir déjà beaucoup vécu, comme les hôtesses de l’air ; le skaï était déchiré par endroits, la tablette pour le plateau-repas branlante comme un parkinson et les lumières avaient du mal à se stabiliser. Les consignes de sécurité, prodiguées avec enthousiasme par une hôtesse que la chose semblait plonger dans le ravissement vu le sourire béat qu’elle affichait en mimant les positions de survie ou anticipant une possible dépressurisation de l’habitacle, finirent de m’achever, et je me demandai fugacement à quoi pourraient bien me servir le gilet de sauvetage situé en principe sous mon siège si nous nous écrasions dans les Alpes, ou un masque à oxygène par une température de moins cinquante degrés Celsius au cas où, pour des raisons mystérieuses mais qu’on ne pouvait exclure totalement, une vitre éclaterait. Pendant toute la durée du vol, j’ai gardé les ongles enfoncés dans les accoudoirs, le regard fixé sur le siège qui me précédait. Je n’ai pas touché au plateau où une dînette en plastique compartimentait des aliments qui paraissaient avoir été moulés en même temps que les récipients, ni aux revues du vide-poches, tandis que ma femme feuilletait avec insouciance des magazines de fille acquis au Relay en quantité excessive. J’ai cependant bu une mignonnette de vin rouge, trop joli nom pour l’infâme picrate dont l’acidité a aussitôt attaqué mon estomac déjà mis à mal par les sursauts de l’appareil et desséché ma bouche comme une Bintje oubliée sous l’évier ; chaque turbulence me mettait au supplice et entamait davantage les accoudoirs, me faisant émettre des gémissements brefs heureusement couverts par les « Oulah ! » joyeux de mon épouse – il faut dire qu’elle aurait voulu être hôtesse de l’air, mais il lui manquait deux centimètres et une troisième langue. Lors d’une chute brutale de plusieurs pieds, le commandant qui nous avait accueillis à bord de son cercueil volant d’une voix nonchalante à l’accent indéfinissable a ouvert le micro pour nous assurer qu’il y avait bel et bien quelqu’un aux commandes et qu’il avait la situation bien en main, ce qui dans ma terreur me fit me représenter l’officier, un verre de sherry lové dans sa paume et une hôtesse sur ses genoux tandis que nous tombions sans espoir en entonnant « Plus près de toi, Seigneur ».

Lorsque finalement l’avion toucha le tarmac de Francfort avec une maîtrise inattendue si j’en juge par les applaudissements nourris qui ont accueilli l’exploit, j’avais donc l’impression euphorique d’être un rescapé, et je refusai catégoriquement de gagner la porte 18 pour la correspondance à destination de Kiev. Natalya continua seule le voyage, et je rentrai en train, tant pis pour la belle-mère et pour mon couteau suisse, mais tout s’est bien terminé puisque ma femme a pu le récupérer à l’arrivée.

Chapitre 4

Vivre dans une caravane ne devrait pas me poser de problème : j’ai l’habitude d’un monde étroit. Après le décès de mon père, j’ai habité quelque temps avec maman, elle occupait le rez-de-chaussée de la maison, moi le premier étage, et quand elle est partie brutalement à cause d’un truc dans le cerveau qui a lâché, une veine qui a explosé comme un big-bang, l’expansion de l’hématome puis le néant, j’ai vendu le pavillon trop vaste avec tout ce qu’il contenait. Je n’ai conservé qu’un ou deux meubles pour le trois-pièces que j’avais acheté dans une résidence nouvelle se flattant d’offrir aux copropriétaires un terrain de tennis et une piscine que je n’utilise presque jamais parce que ça me fait bizarre de croiser les Jacquemaud en maillot de bain et que je n’aime pas le tennis. J’ai également gardé, au début, quelques bibelots, sa boîte à couture, sa travailleuse, son fauteuil à bascule, de la vaisselle et des vases ébréchés ; et un jour j’ai appelé les gars d’Emmaüs parce que je n’avais pas l’utilité de ces objets morts et que je n’avais pas envie d’avoir des souvenirs. Pour la travailleuse en loupe de noyer, l’un des types a un peu hésité avant de me dire que c’était un bel objet, qui avait une certaine valeur, et que je ferais sans doute mieux de la revendre à un antiquaire, j’en tirerais un bon prix ; mais je lui ai répondu que l’argent ne