La route ardente - Mathilde Alanic - E-Book

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Mathilde Alanic

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Beschreibung

- Tiens ! ceci vous est adressé Mademoiselle Le Goël. Heureusement, je ne l'ai pas ouvert ! Du courrier qu'on venait de lui remettre, Mlle Ernestine Virot enlevait une enveloppe qu'elle passait ostensiblement à la jeune comptable, sa voisine de pupitre. L'intonation caustique, le geste affecté avertirent tout le bureau. Une lettre envoyée à la manufacture ! Quelle affaire secrète ? Une déclaration, peut-être ? Les plumes s'arrêtèrent de gratter. Les têtes se dressèrent, narquoises. Annie Le Goël, penchée sur son registre, jeta un coup d'oeil indifférent vers le pli et, haussant légèrement l'épaule : - Ce ne doit pas être quelque chose de bien important ! fit-elle avec un calme qui déconcerta les observateurs. Et elle continua l'addition interrompue. Chacun reprit sa besogne, désintéressé de l'incident. Cependant un carillon se déclenchait dans les oreilles d'Annie et l'assourdissait. Elle n'osait regarder le carré blanc étalé sur sa table. Que contenait ce message tant attendu ? La jeune fille réprimait sa curiosité ardente afin de ne pas donner prise, par quelque agitation, aux commentaires acides de la jalouse Ernestine, Quelle sottise aussi d'avoir donné son adresse à la fabrique ! Désirant cacher sa tentative, pour s'épargner les railleries de sa tante, au cas probable d'un insuccès, craignant de se servir de la poste restante, - moyen dangereux à employer en province, - la pauvre Annie avait compté sur la complaisance du brave Arsène, le garçon de bureau, seul prévenu. Mais pouvait-on prévoir qu'une grippe malencontreuse éloignerait le bonhomme justement le jour où parvenait la réponse du Foyer ?

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Seitenzahl: 204

Veröffentlichungsjahr: 2019

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La route ardente

Pages de titreIIIIIIIVExtrait du Carnet d’Annie.Page de copyright

Mathilde Alanic

La route ardente

I

– Tiens ! ceci vous est adressé Mademoiselle Le Goël. Heureusement, je ne l’ai pas ouvert !

Du courrier qu’on venait de lui remettre, Mlle Ernestine Virot enlevait une enveloppe qu’elle passait ostensiblement à la jeune comptable, sa voisine de pupitre. L’intonation caustique, le geste affecté avertirent tout le bureau. Une lettre envoyée à la manufacture ! Quelle affaire secrète ? Une déclaration, peut-être ?

Les plumes s’arrêtèrent de gratter. Les têtes se dressèrent, narquoises.

Annie Le Goël, penchée sur son registre, jeta un coup d’œil indifférent vers le pli et, haussant légèrement l’épaule :

– Ce ne doit pas être quelque chose de bien important ! fit-elle avec un calme qui déconcerta les observateurs. Et elle continua l’addition interrompue.

Chacun reprit sa besogne, désintéressé de l’incident.

Cependant un carillon se déclenchait dans les oreilles d’Annie et l’assourdissait. Elle n’osait regarder le carré blanc étalé sur sa table. Que contenait ce message tant attendu ?

La jeune fille réprimait sa curiosité ardente afin de ne pas donner prise, par quelque agitation, aux commentaires acides de la jalouse Ernestine, Quelle sottise aussi d’avoir donné son adresse à la fabrique ! Désirant cacher sa tentative, pour s’épargner les railleries de sa tante, au cas probable d’un insuccès, craignant de se servir de la poste restante, – moyen dangereux à employer en province, – la pauvre Annie avait compté sur la complaisance du brave Arsène, le garçon de bureau, seul prévenu. Mais pouvait-on prévoir qu’une grippe malencontreuse éloignerait le bonhomme justement le jour où parvenait la réponse du Foyer ?

L’impatience crispait les nerfs de la jeune fille tandis qu’elle continuait de réviser les factures. Et sa fièvre s’augmentait du sentir peser sur elle la surveillance sournoise de Mlle Virot. Enfin la cloche annonça la sortie.

Annie, avec les autres employées, se dirigea vers le vestiaire. La jaquette enfilée, la toque posée à la diable sur son abondante chevelure blonde, Mlle Le Goël se précipita au dehors et, s’écartant de la houle humaine qui remplissait déjà la rue, elle gagna un quinconce proche de la rivière. Là elle tira enfin la lettre de sa poche et déchira l’enveloppe d’un doigt tremblant.

Les lignes papillotèrent devant ses yeux éblouis. Elle vacilla, foudroyée de joie.

« Mademoiselle, lui écrivait le secrétaire de la Revue, nous avons l’agréable mission de vous apprendre que votre à-propos, intitulé La Revanche d’Armande, vient d’obtenir à l’unanimité le premier prix du concours ouvert par le Foyer. Cet acte sera donc joué, l’hiver prochain, pour l’anniversaire de Molière, au Second Théâtre Populaire.

M. Patrice Conan, votre éminent compatriote, qui a bien voulu assister aux opérations décisives du concours, vous conseille d’abandonner votre pseudonyme de Stellina pour signer de votre nom véritable. Veuillez nous aviser de votre décision par télégramme, afin que nous publiions les résultats dans notre prochain numéro.

« La somme de trois mille fanes, attribuée au premier prix, sera dès la fin de ce mois à votre disposition.

« Recevez, Mademoiselle, nos très sincères compliments, avec des vœux pour un bel avenir littéraire. »

Annie dut s’asseoir sur un banc. Le bonheur l’ébranlait plus qu’une catastrophe. Un tourbillon d’espoir l’étourdit.

Trois mille francs ! Ce chiffre lui représentait une fortune, les appointements de deux années comme employée. Trois mille francs, pour une piécette en vers libres, griffonnés à la dérobée dans le coin de grenier où elle se réfugiait pour écrire ! Trois mille francs ! Et plus encore, des vœux pour un bel avenir !

Éblouissante perspective ! Être soi, pleinement, fièrement ! Acquérir la liberté par un travail qui plaît ! S’affranchir, elle et sa mère, d’une tutelle pesante et hargneuse ! Et puis... donner enfin l’essor aux espoirs dissimulés, unir sa vie à celle de l’ami de jeunesse qui l’avait plainte et comprise, et qui partageait ses goûts d’art !

Était-il possible que le malheur de sa destinée fût enfin conjuré ? Après une enfance rude et triste, une jeunesse comprimée, cette délivrance soudaine...

Annie joignit instinctivement les mains. Mais elle ne savait plus prier. Sa joie, au lieu de monter en action de grâces vers le ciel, pénétrait son âme d’un attendrissement. Le monde lui apparaissait meilleur. Elle s’efforçait à l’indulgence envers ceux qui lui avaient fait du mal, – même envers cette tante Clélie qui restait sa terreur, à vingt-trois ans comme au premier jour où, petite enfant, blottie dans les jupes maternelles, elle apercevait la femme, rigide et majestueuse, trônant au fond d’une sombre pièce, à laquelle sa mère venait demander asile.

L’effroi qui glaçait Annie devant l’austère figure aux lèvres serrées, au front de marbre, se traduisit par ce cri éperdu :

« Maman ! maman ! allons nous en ! Je veux retourner chez nous, avec papa ! »

– Le roi dit : nous voulons ! rétorqua simplement Mme Clélie Le Goël. Et comme tu n’as plus de chez toi, et qu’il en est à peu près comme si tu n’avais plus de papa, tu feras mieux de te taire !

Certes, elle fut amère l’hospitalité qui débutait par un tel accueil. La petite Annie subit des révoltes si violentes qu’il lui semblait que son cœur allait éclater. Elle fut l’enfant malheureuse qui ne joue pas son content, qui ne reçoit pas sa part de soleil et de caresses. Et quand elle grandit, elle pleura des larmes de honte et de désespoir en s’entendant reprocher son pain. Aussi dès l’âge de quatorze uns travaillait-elle au raccommodage de dentelles et de fines broderies, entre sa mère et Clélie, pour fournir sa quote-part au maigre budget de la maison. Elle ne s’instruisit que par raccrocs, prenant sur ses heures de sommeil pour étudier, et se levant dès la pointe du jour afin de dévorer les livres que lui prêtait un obligeant voisin, le vénérable M. Conan, ancien chirurgien aux armées, oncle de l’écrivain maintenant célèbre.

Mais les connaissances ainsi acquises, supérieures en beaucoup de points aux programmes, comportaient trop de lacunes pour qu’Annie pût obtenir les titres lui permettant l’accès de l’enseignement. Elle dut se contenter du brevet élémentaire qui facilita du moins son entrée dans les bureaux de la grande manufacture Soufflet.

Que n’avait-elle pu s’émanciper davantage, s’éloigner de la triste demeure où sa jeunesse étouffait ! Mais un devoir sacré et pénible la retenait. Tendre et scrupuleuse, elle ne se croyait pas le droit de repousser les pauvres mains qui se cramponnaient à elle.

Marceline Le Goël, affaiblie, névrosée, subjuguée par son aînée Clélie, qu’elle admirait et redoutait, suppliait sa fille de ne pas l’abandonner. Puis une nécessité navrante s’imposa. Il fallut, pour quelque temps, conduire la malheureuse femme à l’asile de Saint-Méen où elle recevrait des soins spéciaux. Les obligations urgentes redoublèrent. Annie se courba sous le fardeau d’une dette qu’elle reconnaissait insolvable.

Aujourd’hui, examinant ce passé brusquement rappelé par le contraste du bonheur inopiné, la jeune fille atténuait les torts de Clélie. Cette femme, dure à elle-même comme aux autres, atrabilaire et morose, méritait pourtant l’estime. Enfermée dans une situation inférieure à son éducation, humiliée par la faillite de son mari, cousin du père d’Annie, Mme Augustin Le Goël s’était obligée aux plus strictes économies, à toutes les privations, pour désintéresser peu à peu les créanciers. Elle n’avait pu de bon gré accepter la charge de soutenir une femme et une enfant délaissées.

Toute la rancune et l’indignation de la jeune fille se tournèrent alors vers le père coupable. Dans le fond nébuleux de sa mémoire, elle le revit, grand et fort, qui l’enlevait en jouant sur son épaule. Elle entendit la voix de sa mère sonner avec gaieté. Mais une femme aux cheveux roux se montrait un jour sur la porte ensoleillée. Et bientôt Alain Le Goël disparaissait du foyer.

C’est pour cela qu’il était mort loin des siens et que Marceline, depuis lors, végétait dans une quasi-démence. « Oui, ce fut la cause de tout ! » se redisait Annie, l’amertume des souvenirs se mêlant déjà à son allégresse.

Mais ces réflexions sur le passé l’amenaient à plus d’équité envers la tante Clélie. Elle la plaignit même. Eh ! bien, la vieille femme aigrie, fatiguée apprendrait à mieux connaître l’enfant qu’elle avait traitée avec rigueur. Du, bonheur qui survenait elle aurait sa part, sa nature fermée se détendrait dans une émotion bienfaisante.

Des tilleuls et des ormes aux feuilles nouvellement déplissées, des voix d’oiseaux jaillissaient. La brise était saturée d’odeurs de primevères et de giroflées. Quel étonnement de sentir son âme en harmonie avec la joie des choses !

Le désir généreux de communiquer au plus vite un peu de cette joie à autrui la souleva. Ce fut presque en courant qu’elle gagna le faubourg et la maison, dont une enseigne à demi effacée barrait l’étroite façade : Au bon lin de Bretagne.

Dans le magasin, l’oncle Augustin dépliait une pièce de toile devant un client. Annie traversa la salle à manger contiguë, la cuisine. Au seuil de la courette, Clélie, agenouillée, plongeait ses mains dans une terrine et savonnait des dentelles avec précaution.

La jeune fille, à ce moment, songea au temps où, bondissant de plaisir, elle accourait montrer à sa famille la croix obtenue à l’école. Personne n’y faisait attention, pas plus qu’aux volumes rouges et dorés et aux lauriers rapportés des distributions de prix. En serait-il de même aujourd’hui ?

Elle chassa l’ironique réminiscence.

– Tante, lisez cette lettre, je vous en prie.

– J’ai les mains mouillées, tu le vois bien. Lis tout haut.

– C’est une si bonne nouvelle ! J’aurais préféré que vous en prissiez connaissance vous-même.

– Je n’ai pas mes conserves. Lis. Cela sera tout pareil, va !

Déjà refroidie, Annie bredouilla :

– Vous savez tante qu’autrefois les messieurs Conan me reconnaissaient de l’imagination, de la facilité à composer. En cachette, j’ai travaillé... Puis je me suis hasardée... J’ai adressé quelque chose au concours d’une revue et j’ai remporté le premier prix... Trois mille francs !

– Trois mille francs !

Les vieilles mains ridées s’interrompirent, une seconde, de frotter ; puis, vidant l’eau savonneuse dans le canal, Clélie marmonna entre les dents :

– Peste ! Tu vas te croire quelque chose !

La jeune fille recula, comme frappée d’un coup en pleine poitrine. Clélie ajoutait, en repoussant la terrine sous le robinet :

– Cela t’aidera pour replacer ta mère à Saint-Méen. Je crois que nous y serons obligés. Tu peux monter près d’elle, elle a fait une vie insensée toute l’après-midi.

Annie, sans répondre, monta l’escalier, tâtonnant, un nuage devant les yeux. Dans la chambre haute, la malade se traînait de meuble en meuble, avec des plaintes enfantines.

– Que tu arrives tard ! Tu m’abandonnes, comme tout le monde. Tout le monde m’a abandonnée. Jamais femme n’a tant pleuré !

Pendant longtemps, Annie dut subir ces lamentations désordonnées. Enfin la neurasthénique finit par s’abattre dans un fauteuil. Ses yeux bleus, noyés de larmes, se fermèrent ; sa tête argentée, délicatement jolie, se renversa sur le coussin... Et devant la pauvre femme endormie, la victorieuse lauréate, dont le nom s’imprimerait sous peu de jours dans les journaux de Paris sentit avec accablement l’inanité de sa fragile gloire et la persistance de sa misère.

*

Un sursaut d’énergie la fit se redresser. L’enveloppe, jetée sur la table, venait de frapper son regard. Pourquoi se laisser abattre, alors que la chance tournait ? Sa chère malade, soustraite à l’ascendant de Clélie, reprendrait l’équilibre moral, dans une atmosphère paisible. Pour l’arracher à cette maison enténébrée et hostile, il fallait lutter, travailler, agir. Et cela, sans retard.

D’abord, envoyer le télégramme réclamé avant la fermeture de la poste. Un conseil de M. Conan ne pouvait qu’être bon et sage ; Annie le suivrait, et autoriserait la revue à publier son nom. De là, elle courrait vite chez Mme Barral, la mère de celui qu’elle considérait, à part elle, comme le futur compagnon de son avenir.

La vieille voisine qui aidait parfois au ménage consentant à veiller sa mère eu son absence, la jeune fille courut jusqu’à la poste. La dépêche lancée, elle se dirigea vers le logis de Mme Barral.

On était au samedi soir. Sylvain devait arriver de Vitré vers cette heure. Chaque semaine, le jeune homme, délégué depuis six mois à une succursale de la manufacture, revenait à Rennes pour le dimanche. Que dirait-il de la nouvelle merveilleuse ? Annie, d’avance, jouissait de la surprise et de l’émotion de son ami.

Mme Barral était compatriote des deux sœurs Desrousseaux, Clélie et Marceline. Les cahots de l’existence l’avaient poussée, elle aussi, des Cévennes à la capitale bretonne. Devenue veuve, elle vint habiter le faubourg Saint-Hélier, et voisina avec ses anciennes compagnes de couvent. Clélie n’eut pas le courage de repousser une personne qui flattait son orgueil par l’évocation d’un passé plus brillant. La veuve, son ouvrage à la main, s’introduisait à la veillée et profitait de la lampe.

Cette habitude se prolongea jusqu’à ce que Sylvain quittât le régiment. Le jeune homme, d’ailleurs, conquit ses entrées au Lin de Bretagne. Il sut trouver grâce devant Clélie. Mêlé au mouvement intellectuel de la ville, il apportait à l’oncle Augustin des journaux, des revues, dont bénéficiait Annie. Employé lui-même à la fabrique Soufflet il rejoignait parfois fraternellement la jeune fille sur le chemin du retour.

Ils causaient littérature. Sylvain collaborait à quelques publications locales. Il confessait son dégoût du commerce. Ah ! s’il lui était possible de suivre ses aspirations ! Annie, timidement, avoua ses essais poétiques. Barral se montra critique sévère. Cependant, à quelque temps de là, Mlle Le Goël eut le saisissement de trouver dans une feuille théâtrale un de ses sonnets, composé à quatorze ans, en l’honneur d’une petite compagne d’école, et intitulé : Amitié.

Le sang lui sauta aux joues.

– C’est une trahison ! Faire imprimer cette ineptie ! Et encore la décorer de cette signature étincelante : Stellina ! comme pour en faire ressortir la platitude.

Sylvain sourit, amusé des reproches.

– Je suis d’accord avec vous. La prosodie est défectueuse ! Mais votre définition de l’amitié m’a plu :

Mon nom dit à la fois : Amour, Force et Pitié !

Je partage avec toi la joie ou la souffrance...

Et tout particulièrement j’ai goûté ce mauvais vers :

Pour étancher tes pleurs, auprès de toi je reste !

Je vous vois tout à fait dans ce rôle !

– Un mouchoir à la main ?

– Ne plaisantez pas. Votre amitié m’a été douce... plus que vous ne le supposez ! Ma mère ne me comprend pas... Notre camaraderie m’a aidé à supporter le déchirement d’une grande déception sentimentale, Peut-être pourrons-nous, quelque jour, quand certaines difficultés matérielles seront aplanies, « partager joie et souffrance ». Voulez-vous dire avec moi : « Attendons ! Espérons ! »

Elle ne put répondre. Mais son trouble parlait éloquemment. Une sympathie sincère et loyale lui paraissait un gage de félicité plus certain que la passion versatile et exigeante. Instruite de bonne heure des dangers de l’amour par l’aventure de son père, la jeune fille se méfiait du funeste et ensorcelant mirage qui mène aux abîmes. Sylvain lui avait épargné les mièvres et sots marivaudages, les œillades que lui attiraient sa fraîche carnation, ses cheveux d’or clair, sa taille dégagée, et qui la révoltaient comme des insultes. Réservé, il ne lui en prouvait que mieux son estime et le sérieux de son affection.

Mlle Virot, à ce moment, passait près des jeunes gens et détournait la tête avec une discrétion exagérée. L’explication ne se poursuivit pas davantage. Mais l’accord, silencieusement, s’était conclu.

Maintenant le rêve pudique et délicat pourrait donc s’épanouir ! Quelle douceur de vivre à deux en une perpétuelle communion intellectuelle. Car le succès d’Annie entraînerait celui de Sylvain. Il trouverait pour ses articles ou ses contes des débouchés plus larges, plus lucratifs. Les tristesses du passé s’évanouiraient. Le jeune homme développerait les talents dont il sentait en lui la présence et le tourment.

Pressée d’annoncer toutes ces promesses de joie, Annie grimpa d’un élan l’escalier en tournevis menant chez Mme Barral. Dès que la veuve parut, au gai coup de sonnette, la jeune fille se jeta dans ses bras :

– Ah ! chère Madame, il faut que je vous embrasse ! Une chance extravagante m’arrive. Sylvain est là ?

– Non ! répondit Mme Barral qui recevait l’accolade sans effusions, d’un air un peu contraint. Mon fils ne vient pas à Rennes demain. C’est moi qui vais le rejoindre.

– Ah ! fit Mlle Le Goël désappointée.

– Oui, on m’invite à déjeuner. Une promenade en auto ! Des relations agréables que Sylvain a nouées là-bas. Mais je lui apprendrai ce dont il est question, si vous voulez bien me le confier.

Annie, décontenancée, promenait son regard distrait autour de la petite pièce au parquet miroitant, encombrée d’un mobilier Louis XIII, dont les chaises, roides et hautaines, s’adossaient aux murs, un rond de sparterie à leurs pieds. Et une certaine relation s’établit en son esprit entre cet ordre conventionnel et glacial et la dame polie et guindée. Tout désir d’expansion s’arrêta.

Mais Mme Barral insistait. Il était difficile de se dérober. Et presque à contrecœur la jeune fille compléta la confidence entamée.

Elle vit les yeux de la veuve s’arrondir d’étonnement.

– Le premier prix ?... À vous !

L’exclamation trahissait plus d’ébahissement que de plaisir. Mme Barral eût-elle dit d’un autre accent. C’est un scandale ?

Peut-être la tension de ses nerfs rendait-elle Annie plus sensible à ces nuances, et sa susceptibilité s’exagérait-elle ? Elle fit un pas vers la porte, souhaitant de fuir au plus vite, dans la crainte de pleurer sottement. La veuve pressentit sans doute les impressions de la jeune fille. Elle reprit d’un ton plus affable :

– C’est tellement inattendu ! Je puis à peine en croire mes oreilles. Mais je suis contente pour vous, réellement. C’est une chance, en effet !

Elle ajouta, en tournant le ruban de son tablier de soie noire :

– À propos, connaissez-vous les noms des autres lauréats ?

– Je ne sais que ce qui me concerne, dit brièvement Annie.

Le Goël.

L’aiguillon d’un soupçon subit la traversait ; Sylvain aurait-il pris part au concours ? Ce fait expliquerait l’attitude équivoque de Mme Barral et sa curiosité, et sa visible gêne. La jeune fille, de plus en plus mal à l’aise, étendit la main vers le loquet :

– Que je ne vous attarde pas davantage, chère Madame. Et bonne journée demain !

Elle descendit, la tête basse et le cœur lourd, les degrés escaladés avec tant de vivacité. L’ivresse de la réussite se dissipait. Elle rentrait dans la réalité, terne et morne si souvent. Des inquiétudes indécises se rapprochaient, prenaient corps. Depuis quelque temps, Mme Barral venait moins souvent au Bon Lin de Bretagne. Mère prudente, elle devait désirer pour son fils une alliance avantageuse. Peut-être entrevoyait-elle un peu tardivement quelque danger dans la camaraderie de Sylvain avec Annie Le Goël. Qu’était celle-ci ? Une modeste employée, sur laquelle pesaient des fatalités humiliantes, qu’on pouvait appréhender comme des atavismes menaçants.

Ainsi songeait-elle tristement, sous l’étreinte du doute, en suivant le faubourg populeux. Des marmots s’ébattaient et piaillaient de tous côtés. Des fillettes, les mains unies, sautaient sur les pavés, en chantant à pleine voix :

Entrez dans la danse,

Voyez comme on danse.

Ce vieil air, Annie l’entendait toujours avec mélancolie, car il lui rappelait ses nostalgies d’enfant, son chagrin jaloux quand, retenue derrière les vitres, elle apercevait le tournoiement fantasque, accéléré au refrain :

Sautez ! Dansez ! Embrassez qui vous voudrez.

Oh ! se mêler à ces jeux ? Bondir, s’égosiller, rire plus haut que les autres ! Et elle devait demeurer immobile sur sa petite chaise, achever la tâche de tricot, qui paraissait interminable, sous l’œil aigu de la tante Clélie...

Mais elle passait devant un grand porche au-dessus duquel se balançaient les thyrses blancs et roses de hauts marronniers. Une glycine suspendait ses festons mauves à la muraille moussue. Une émotion douce dilata le cœur resserré. Annie ralentit le pas, le regard attaché dévotement au large marteau de fer qui ornait la porte.

Un jour, le battant s’était ouvert devant elle. Fillette de huit ans, tenant par la main l’oncle Augustin, elle avait pénétré dans le vaste enclos. Le vieux docteur Conan, remarquant la pâleur de l’enfant anémiée, avait invité sa petite voisine à prendre l’air dans son jardin.

De ce jour, la vie s’élargit. La pauvre Annie connut d’autres horizons que l’étal sanglant de la boucherie qui faisait face à la boutique de toiles. Les fleurs, les bêtes innocentes, les beaux livres se révélèrent. Sa mémoire, son imagination s’enrichirent, grâce à la sollicitude d’un vieillard intelligent et bon. Le succès d’aujourd’hui, c’était dans cette maison vénérée qu’il s’était préparé !

Sur le seuil du Lin de Bretagne, l’oncle Augustin prenait le frais, appuyé au chambranle, la tête levée vers le ciel, contemplant sans doute le croissant pâle qui allongeait ses pointes au-dessus des toits. La jeune fille s’arrêta près de lui.

– Ah ! fit-elle, pleine de sa pensée, si M. Conan vivait encore, de quel cœur j’irais le remercier !

À la mine perplexe du vieil homme, elle comprit qu’il ignorait l’événement du jour, Clélie n’avait pas daigné l’en instruire. Mis au courant, l’oncle Augustin balança lentement sa tête chauve.

– M. Conan serait heureux, en effet, Annie. Ton succès lui donne raison. Il nous conseillait de te laisser instruire, disant que tu annonçais une nature d’écrivain. Je n’osais pas te soutenir, par crainte des risques... Ton père aussi se crut poète, et se jugeait incompris.

Après une pause, il poursuivit à demi-voix ;

– Je pensais à Alain, tout à l’heure. Quels que soient ses torts, je l’ai aimé. Quand je ne serai plus là, personne ne pourra plus t’en parler. Je ne l’excuse pas, mais il est mort repentant, désolé et seul. Pense à lui sans aigreur. Une faute est un malheur qui se retourne contre le coupable. Rappelle-toi cela !

La simplicité avec laquelle elles étaient proférées rendait plus émouvantes ces paroles hésitantes, coupées de silences. Annie, profondément remuée, n’eut pas le loisir de répondre. La voix rêche de la tante Clélie s’élevait à l’intérieur :

– Dînera-t-on ce soir, décidément ? Allons, à table !

Et l’oncle Augustin, docile, se mit en devoir de fermer les volets, en jetant un dernier regard vers la lune qui se dorait lentement dans le ciel.

*

Le résultat du concours publié, l’information des journaux parisiens passa aux organes de la région : « Nous apprenons avec plaisir le succès d’une jeune fille de notre ville, Mlle Annie Le Goël, qui vient de remporter le premier prix de la Revue le Foyer, pour un acte intitulé – La Revanche d’Armande, où elle essaie spirituellement de justifier les aspirations intellectuelles de la femme. »

Cet entrefilet, – beaucoup moins passionnant que le récit d’un crime, – excita pourtant quelque curiosité.

– Annie Le Goël ? Qui est-ce ? Où perche-t-elle ?

– Faubourg Saint-Hélier ! La boutique de toiles. Des gens bizarres, insociables. La mère a été ou est encore folle...

– Ah ! Mais le génie est une névrose c’est prouvé !

Annie, sur son passage, percevait le murmure des bavardages et supposait les commentaires. Les regards des passants plongeaient dans la maison, inquisiteurs. Toute la famille souffrit de cette curiosité, comme d’une exposition au pilori, se sentant nettement désignée aux commérages, à la malignité basse et vulgaire.

La vie devint intolérable autour de Clélie, énervée. Annie, aux abois, s’efforçait au mutisme. Les choses n’étaient pas plus faciles à la manufacture. Mlle Virot redoublait sourdement ses persécutions, attisant la jalousie des collègues, la méfiance des chefs. M. Fleuron, l’un des directeurs, ayant relevé une erreur de soixante-quinze centimes dans les comptes, émit la crainte que la poésie ne portât préjudice au calcul exact.

Et Sylvain demeurait silencieux, invisible.

Cependant un jour Mlle Virot vanta avec emphase un article du Causeur breton comme un chef-d’œuvre de bon sens et de fine raillerie, Annie, appelée au téléphone à cet instant, trouva, à sa rentrée, tout le bureau en gaieté. Les ricanements s’étouffèrent sur son passage. Intriguée, elle acheta le journal au premier kiosque et prit avidement connaissance de la chronique en question, signée : Clitandre.

Comme elle le pressentait, l’ironique badinage était dirigé contre elle et son œuvre. Clitandre bafouait les prétentions de l’Armande moliéresque, vaniteuse, d’« ambition choquante »... qui se rendait « savante afin d’être savante »... et « voulait écrire et devenir auteur »... « Hommes, mes frères ! ajoutait-il doctement, si vous êtes soucieux de votre bien-être et de votre sécurité, gardez-vous de ces pimbêches aux bas bleus, et confiez plutôt le soin de votre bonheur à quelque charmante petite fée, vraiment femme, ne se servant de la plume que pour eu faire une aigrette de chapeau. »

Annie reçut le coup de griffe en plein cœur. Au ton acerbe du persiflage elle croyait reconnaître la manière de Sylvain.

Elle fut tentée de suivre l’impulsion de sa nature franche et de demander des éclaircissements à celui qu’elle suspectait. Un scrupule de dignité la retint. À quoi bon d’ailleurs ? Si l’amitié était éteinte, rien ne la raviverait. Et le silence prolongé du jeune homme justifiait toutes les conjectures...

Mais l’espérance plonge des racines si profondes dans l’âme qu’Annie, en continuant de discuter avec elle-même, se refusait à admettre ce qui lui paraissait évident tout à l’heure. N’était-ce pas faire une injure gratuite à Sylvain que de lui attribuer un ressentiment si bas pour un désappointement où l’amour-propre seul était en jeu ?

Et quand même il serait vraiment l’auteur de cette critique, son mécontentement ne pouvait-il s’expliquer par des mobiles plus justifiables ? L’instinct ombrageux de l’homme lui fait toujours chercher la suprématie et lui inspire le désir de confiner la femme dans l’ombre des gynécées. Tout en se prétendant exempt de ces antiques préjugés, Barral, à son insu, partageait l’orgueil héréditaire de son sexe. Et il lui déplaisait de voir exposer, au grand jour de la publicité, la jeune fille de son choix. Annie, elle-même, n’en éprouvait-elle pas la confusion d’une pudeur blessée ?

Ainsi, cette idée s’affermissant, la jeune fille en arrivait à interpréter les sarcasmes de Clitandre comme la boutade d’un accès d’humeur. Elle n’attendit pas moins avec une cuisante impatience la rencontre différée.

Ce fut encore au bureau que la vérité vint l’atteindre. Mlle Virot, légèrement en retard cette après-midi-là, s’excusa avec enjouement d’avoir oublié l’heure en compagnie d’une sienne amie qui habitait Vitré. Celle-ci lui avait fait part d’un bruit de mariage intéressant la maison Soufflet. La fille du principal marchand de nouveautés de la petite ville se fiançait, disait-on, à un jeune homme de Rennes, bien connu à la manufacture – un garçon très brun, de type arabe, aussi distingué comme intelligence que comme physique, et patati, et patata. Devinait-on ?

– Sylvain Barral, parbleu ! fit quelqu’un.

Annie, les oreilles bruissantes, le couteau fiché en pleine poitrine, poursuivait sa besogne sans broncher. Pendant quatre heures, elle se roidit pour se rendre impénétrable aux regards épiants. Et cette tension épuisante, elle dut, hélas ! la maintenir au dehors, même à la maison du Lin de Bretagne.

On avait allié, dans le quartier, les noms de Sylvain et d’Annie. La nouvelle du mariage en expectative, se colportant dans le faubourg, soulevait une rumeur d’étonnement. Clélie, à sa façon brutale, écorcha la plaie vive :

– J’eusse parié que le jeune Barral songeait à toi ! Mais les femmes de notre famille n’ont pas de chance en amour.

Sans relever l’amère apostrophe, Annie, qui arrivait du bureau, monta à la chambre qu’elle partageait avec sa mère. Marceline, assise devant la toilette, souriait à son image et piquait une rose artificielle dans ses cheveux blancs en fredonnant un air de valse.

La jeune fille se détourna, les mains sur les yeux, souhaitant ne plus voir, ne plus penser.

*

Le lendemain, heureusement, elle reçut une secousse salutaire : le courrier apportait une lettre de M. Patrice Conan.