La route du bonheur - Yvonne Sarcey - E-Book

La route du bonheur E-Book

Yvonne Sarcey

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Beschreibung

"Ma chère cousine, je vous offre ce livre, dont le titre, du moins, est joli... Trouverez-vous les chapitres qui le composent à votre goût ? C'est ce que j'ignore ; mais j'y ai versé le meilleur de mon cœur et c'est par là, peut-être, qu'ils vous toucheront. Je n'ai pas de prétention aux belles-lettres, cousine, et seulement celle d'aimer la jeunesse d'un amour plein d'enchantement, de la vouloir heureuse, de tâcher de lui être utile et de m'y employer de mon mieux. L'éclosion de cette merveille délicate, frêle, légère, impulsive, qu'est une âme d'enfant, et son épanouissement vers la vingtième année, sont des spectacles miraculeux auxquels une femme — une maman surtout — ne peut rester insensible ; et c'est parce que je sens profondément la grâce de ces âmes en fleur, qui, souvent, s'ignorent, et dont le parfum est doux à respirer, que je me suis penchée tendrement vers elles. Gagner leur confiance et leur amitié ; montrer à ces jeunes filles qui, demain, seront des femmes, de quelle pâte parfois un peu difficile à pétrir, est fait le bonheur, c'est tout le but que je me suis proposé... Mon livre ne se meut pas dans le romanesque, et je m'en excuse ; il n'est sans doute pas brillant et je m'en console ; mais, ce dont je suis sûre, c'est que les femmes qui le liront verront ensuite plus clair dans leur conscience et marcheront d'un pas plus joyeux sur cette route périlleuse et charmante au bout de laquelle elles atteignent le bonheur."

À PROPOS DE L'AUTEURE

Madeleine-Yvonne Sarcey (1869-1950) est une femme de lettres et philanthrope française, fondatrice de l'université des Annales et mère de Pierre Brisson. Durant la Première Guerre mondiale, avec le chirurgien aux armées Raoul-Pierre Baudet, elle fonde l'œuvre des « Maisons claires », refuges destinés à abriter les enfants victimes du conflit et d'« empêcher les enfants prédisposés à la tuberculose de vivre dans le voisinage des contagieux ou dans de mauvaises conditions d’hygiène » ; elle sera reconnue d'utilité publique en 1917. Elle est nommée commandeur de la Légion d'honneur le 21 mars 1934. Elle est enterrée avec son père et son mari au cimetière de Montmartre (division 2).

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Seitenzahl: 351

Veröffentlichungsjahr: 2021

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Yvonne Sarcey

La route du bonheur

 

 

PRÉFACE

Ma chère cousine, je vous offre ce livre, dont le titre, du moins, est joli... Trouverez-vous les chapitres qui le composent à votre goût ? C'est ce que j'ignore ; mais j'y ai versé le meilleur de mon cœur et c'est par là, peut-être, qu'ils vous toucheront. Je n'ai pas de prétention aux belles-lettres, cousine, et seulement celle d'aimer la jeunesse d'un amour plein d'enchantement, de la vouloir heureuse, de tâcher de lui être utile et de m'y employer de mon mieux. L'éclosion de cette merveille délicate, frêle, légère, impulsive, qu'est une âme d'enfant, et son épanouissement vers la vingtième année, sont des spectacles miraculeux auxquels une femme — une maman surtout — ne peut rester insensible ; et c'est parce que je sens profondément la grâce de ces âmes en fleur, qui, souvent, s'ignorent, et dont le parfum est doux à respirer, que je me suis penchée tendrement vers elles. Gagner leur confiance et leur amitié ; montrer à ces jeunes filles qui, demain, seront des femmes, de quelle pâte parfois un peu difficile à pétrir, est fait le bonheur, c'est tout le but que je me suis proposé... Mon livre ne se meut pas dans le romanesque, et je m'en excuse ; il n'est sans doute pas brillant et je m'en console ; mais, ce dont je suis sûre, c'est que les femmes qui le liront verront ensuite plus clair dans leur conscience et marcheront d'un pas plus joyeux sur cette route périlleuse et charmante au bout de laquelle elles atteignent le bonheur.

Et d'abord, cousine, avez-vous remarqué combien le bonheur est chose mystérieuse, imprécise, fuyante ? On croit le saisir, et,

déjà, il a pris une forme nouvelle ; le bonheur qu'on espérait hier, avec une ardeur passionnée, et qu'on tient aujourd'hui, n'est presque plus du bonheur ; il semble que, par je ne sais quelle fatalité secrète, il perde sa force dès qu'on le touche, et c'est sans doute la raison pour laquelle tant de gens heureux ne connaissent pas leur bonheur. Ils courent comme des fous à sa recherche, alors qu'il est blotti à leurs pieds et, s'ils voient clairement celui qui n'est pas leur lot, mais le bien du voisin, chez eux leurs yeux sont aveugles.

Ne trouvez-vous pas étrange, cousine, que les plus sensés d'entre nous éprouvent ce sentiment d'ingratitude envers tout bonheur acquis, et cette soif inextinguible d'en conquérir de nouveaux ? Parmi les souhaits que vous formuliez dans votre jeunesse, sans oser croire que la fortune les exaucerait, combien se sont réalisés dont vous avez oublié jusqu'aux désirs qu'ils éveillaient en vous ? Je me souviens parfois, avec un sourire de pitié, des rêves de mon enfance, si modestes, si candides, si ingénus, et qui, dans ce temps, me semblaient orgueilleux et beaux ! Je rêvais... Que ne rêve-t-on pas à seize ans, quand on doit gagner sa vie et qu'on veut mériter tous les bonheurs ? C'est l'âge où l'on ramasse avec allégresse des miettes de plaisir, en les prenant pour des joies immenses. C'est l'âge où l'on reste toute une nuit éveillée parce que votre première élève fut contente de sa première leçon et que vous découvrez un paradis peuplé de petites virtuoses et des horizons d'indépendance et de fortune. C'est l'âge où vous pleuriez d'amour en songeant :

— M aimera-t-il jamais comme je l'aime et me le dira-t-il un jour ?...

C'est l'âge, enfin, exquis et puéril, où l'on compte comme une faveur la promenade avec des amies dans un mauvais fiacre, où l'on croit que le comble de la fortune est de vivre avec dix mille francs par an.

Or, cousine, ces rentes royales qui représentèrent le summum de vos ambitions tant que vous ne les eûtes pas, dès qu'elles vous appartiennent, ne sont plus qu 'un pauvre jouet cassé. Elles n'ont plus la valeur que leur prêtait votre espérance, mais seulement celle que leur donne la comparaison, et, à mesure que vous avancez dans la richesse, vos besoins, augmentés en d'étranges proportions, vous laissent plus pauvre qu'au temps de votre véritable médiocrité. Il en va souvent ainsi du bonheur. Perché trop haut, par la vanité des hommes, l'ascension en est chaque jour plus vertigineuse, et la cime en devient inaccessible.

Ah ! cousine, savoir se contenter d'un bonheur loyal, honnête, fait de tendresse, de travail, de raison et de poésie ; le reconnaître au passage, l'aimer dévotement, le cultiver comme une plante rare, le laisser croître sans hâte, l'embellir chaque jour davantage, n'est-ce point un art miraculeux ?... Et, cependant, on ne l'inculque guère aux jeunes filles. On se contente de les laisser pousser dans une atmosphère de gâteries, de flatteries, de sévérités inattendues, de veuleries subites, de conversations malsaines,

tout à fait néfastes à la santé de leur âme. On leur raconte qu'elles sont au monde pour s'amuser, et elles le croient ; que Dieu les marqua pour être l'objet de l'adoration des hommes, de l'admiration des femmes, et elles en demeurent persuadées. On leur enseigne qu'il faut cogner a droite, pousser à gauche, pour s'arroger la meilleure place et cela ne suscite dans leur esprit aucun doute ; enfin, on leur répète, sans se lasser, que la fortune est la base la plus solide, la plus honorable du mariage et du bonheur. Et lorsqu'on les a démoralisées jusqu'aux larmes, jusqu'aux moelles, jusqu'au sang, on s'étonne qu'elles ne sachent pas construire des foyers heureux, ni donner le bonheur, ni le retenir entre leurs mains maladroites, ni même le distinguer, et qu'elles désertent une route qu'elles ne connaissent pas et qui leur fait peur..., la route un peu montante, un peu caillouteuse, mais si lumineuse et belle du bonheur.

...Cousine, en repasssant quelquefois le cours de votre vie, vous êtes-vous demandé quelles furent les minutes divines pendant lesquelles vous avez connu les suprêmes félicités du bonheur, celles qui ne s'effacent jamais de la mémoire, et dont le souvenir suffit à éblouir une existence.

Si vous l'avez fait, vous avez pu constater avec surprise que ce ne sont ni les coups triomphants de la fortune, ni les événements remarquables que la destinée mit sous vos pas qui vous secouèrent du grand frisson, Ceux-là s'oublient vite pour les raisons que je vous ai dites, Ce sont, le plus souvent, de très petites choses, des riens que le sentiment seul rendit précieux et dont le cœur se souvient : un mot banal prononcé par la voix que vous attendiez avec un accent d'adoration qui vous remua le fond de l'âme ; l'encouragement d'un ami cher dans un jour de détresse morale ; quelquefois moins encore ; une lettre, un regard, un geste affectueux ; le premier sourire de l 'enfant qu 'on crut perdu et qui jeta ses petits bras décharnés autour de votre cou en disant : « Maman, ma petite maman ! »

comme s'il devinait que votre amour lui eût rendu la vie ; un anniversaire que vos chéris fêtèrent avec des vers délicieusement naïfs et gauches, et tendres, un jour que leur bourse était à sec.

Tenez, cousine, il me revient un souvenir de bonheur que je vais vous dire, car vous en fûtes l'objet.

J'écrivais, dans les Annales, une de ces lettres que vous avez coutume de lire et qu'à cette époque je signais du pseudonyme tout court de « Cousine Yvonne ». Après en avoir pris connaissance avec votre indulgence habituelle, vous me dépêchâtes un petit billet disant à peu près ceci :

«  Ne seriez-vous pas, par hasard, la fille de l'Oncle ? Dans votre manière de penser et d écrire, je retrouve un peu du bon sens et le tour d'esprit de notre cher Francisque Sarcey, que nous avons tant aimé. »

Ce jour-là, cousine, votre lettre trembla dans ma main, et je ressentis une de ces joies profondes qui vous soulèvent d émotion et vous mettent des larmes de joie dans les yeux.

Un autre jour, une de vos cousines m'envoya une confidence, presque une confession, tragique, terrible, désespérée, et elle ajoutait... Mais non ! je dois me taire, sans quoi je manquerais de modestie... Cependant, souvent, bien souvent, quand je perds confiance ou courage, je songe à cette inconnue à qui, sans le savoir, je redonnai le goût de vivre, et je me dis :

— Qu importe que ma prose soit bonne ou mauvaise, si elle suffit à remettre une créature faible, désemparée ou inconsciente, sur la route du bonheur, qui est aussi celle du devoir et de la bonté ! N'apporterait-elle de réconfort qu'à une seule de ces créatures, ma tâche ne serait point vaine et vaudrait encore d'être accomplie.

C' est pour cette inconnue que j'écris et pourquoi très simplement, cousine, je vous offre ce livre.

YVONNE SARCEY.

I - LA JEUNE FILLE

I - La Jeunesse qui s'ennuie

Ma chère cousine, concevez-vous qu'il existe sur terre des femmes, des jeunes filles, munies de leurs deux yeux, d'un cervelet, d'une paire de bras et de jambes, d'une bouche et de deux oreilles, et qui s'ennuient !

Elles parviennent à s'ennuyer ! Elles accomplissent ce prodige de passer comme des aveugles, des sourdes, des muettes, des infirmes, devant le plus magnifique et le plus divertissant des spectacles : la vie.

Autour d'elles, on aime, on travaille, on souffre, on est heureux, et elles s'ennuient !

Les chefs-d'œuvre éclosent, les fleurs s'épanouissent, le monde s'anime, la nature s'emplit d'allégresse, la science s'enorgueillit de trouvailles, les hommes s'agitent dans un océan de passions, l'orage gronde ou le ciel s'apaise, des enfants entr'ouvrent au soleil leur petite âme émerveillée, et ces maladroites s'ennuient !

N'est-ce point miraculeux ?

Alors qu'on voudrait pouvoir vivre quatre vies à la fois, pour les emplir toutes et les trouver trop courtes encore ; alors que chaque jour s'écoule, laissant le regret de n'avoir point lu le livre qu'on aime, de n'avoir pas serré dans ses bras les amis qui vous sont chers, de n'avoir pas vu le tableau, l'exposition, le pays, la merveille, enfin, qui liante votre imagination et dont vous voudriez rassasier votre cœur ardent, des créatures, saines d'esprit et de corps, s'ennuient !

Elles circulent au travers de l'émouvante, dramatique et joyeuse comédie humaine sans y rien comprendre, pareilles à ces voyageurs qui demeurent solitaires en tous pays, n'arrivant à saisir ni son idiome, ni sa gaieté, ni ses tristesses. On enseigne tant de choses vaines aux jeunes filles, et on ne leur apprend pas à adorer ce pourquoi elles sont faites  : la vie ! — la vie dans toutes ses manifestations de joie et de douleurs, de rires et de larmes, de travail et de plaisir. On les guinde dans des attitudes, on les paralyse dans un moule de bienséance, on les emprisonne dans de stériles conventions, on leur applique des œillères solides tout autour de la tête, on s'évertue à tuer chez elles les mouvements spontanés de leur âme, le rire qui s'échappe de leur bouche, la passion de leurs intrépides jugements... On rabote à l'alignement tous ces adorables symptômes de vie et de jeunesse, sans se douter qu'on commet une manière de crime, qu'on mûrit et dessèche pour l'Ennui des cœurs sans doute pleins de sève et de flamme !

Avez-vous, parfois, rencontré dans un salon, une salle de spectacle, de réunion quelconque, la jeune personne qui, partout, s'ennuie, justement parce qu'on ne l'a pas accoutumée à ne s'intéresser à rien qui en valût la peine ?

Près d'elle, la conversation meurt, faute d'aliment ; le rire ne trouve pas d'écho, l'amitié se fige, l'air devient glacé, les contacts électriques sont interrompus. Entend-elle un artiste, c'est à peine si elle l'applaudit ; écoute-t-elle des vers ou de la musique, ils ne la touchent pas. Sa sensibilité ne s'émeut jamais, sa pitié pas davantage, le pittoresque des gens et des choses lui échappe, l'intérêt passionnant du travail sous toutes ses formes, de l'art sous tous ses aspects et des idées qui soulèvent notre bouillante machine ronde : tout, jusqu'à la grâce des enfants, la laisse indifférente.

Elle s'ennuie à périr ; mais elle vous ennuie bien davantage.

Est-ce de sa faute ? Pas tout à fait... On ne l'a pas élevée dans l'amour de la vie, on ne lui a pas délivré les secrets ; et, comme les distractions factices dont on lui a donné le goût ne suffisent pas à remplir une existence, elle s'ennuie éperdument, et s'ennuie d'autant plus qu'un instinct mystérieux l'avertit qu'elle fait fausse route.

Jamais il ne devrait être permis à un être pourvu de quelque sens commun de prononcer ce blasphème : « Je m'ennuie », car seules s'ennuient les désœuvrées qui n'ont pas de but et ne savent mettre dans leur vie ni l'amitié, ni le dévouement, ni la chaleur, ni le travail, qui l'animent et lui donnent un sens.

L'admirable femme qui m'éleva, et dont je vénère pieusement la mémoire., avait coutume de répéter ce conseil qui renferme tout un programme :

— Paye de ta personne.

Quand la timidité de l'enfance paralysait les faibles moyens dont la nature m'avait pourvue, elle disait :

— Une petite fille qui a du cœur n'est pas timide ; elle songe d'abord au plaisir des autres, et cela lui donne le courage d'être aimable, de causer, de « payer de sa personne ».

Combien de fois l'ai-je entendu, ce bout de phrase qui, encore aujourd'hui, tinte par le souvenir dans mes oreilles et me sert de guide !

Si, par hasard, devant elle, on faisait cette remarque qu'un voisin de table vous avait mal diverti, sans se troubler, elle répliquait :

— Tu n'avais qu'à l'amuser.

Avait-on le malheur de constater que le salon de Mme X... était mortellement froid :

— Que ne l'as-tu réchauffé ! disait-elle avec une logique imperturbable.

Avouait-on s'être ennuyé chez quelque amie : — N'étais-tu donc pas là ? répondait-elle malicieusement,

Partout et constamment, il fallait « payer de sa personne ». Elle exigeait que l'on jouât ou chantât tant bien que mal son « morceau » pour complaire aux vieilles dames, ou rompre la monotonie d'une soirée ; elle n'admettait point que l'on ne s'occupât pas des petits enfants, « de ces pauvres chéris qui, peut-être, ne s'amusent pas », et il fallait s'ingénier à les divertir ; elle demandait la lecture à haute voix pour les grand-mères aux yeux fatigués, et une foule de commissions utiles pour les amis. Il fallait que l'on dépensât de la bonté active pour les malheureux et qu'on donnât ses soins ou le réconfort d' une visite aux malades ou aux reclus. Elle n'était point satisfaite si on ne lui contait en détail, et de son mieux, les menus incidents du jour, si on n'égayait point de sa conversation chaque repas. Elle appelait cela : « Payer de sa personne, » ou bien, encore : « Faire les frais de son cœur. » Et c'était, pour cette femme charmante, le commencement et la fin de toute sagesse, et à peu près les seuls principes sur lesquels elle basait l'éducation. Et cela peut vous paraître puéril, cousine, au premier aspect ; mais, si vous réfléchissez un instant, vous comprendrez que cette philosophie simpliste n'était cependant point vaine.

Elle apprenait à tirer son plaisir de soi et non à l'attendre des autres ; elle forçait à répandre la chaleur de son âme, à projeter au dehors — et quelque peine que l'on en éprouvât — le meilleur de son esprit, à faire de la vie et à « donner », en un mot, plutôt qu'à recevoir ; et c'est là un des secrets les plus sûrs du bonheur, et le meilleur remède contre l'Ennui.

Remarquez bien les gens atteints de l'affreuse maladie de l'Ennui. Ils sont tous reconnaissables à ce signe particulier : qu'ils ne payent jamais de leur personne ; ils attendent qu'on les amuse et qu'on les aime, qu'on s occupe d eux éternellement : ils sont des foyers éteints d'où l'étincelle ne peut jaillir.

— On peut rêver quelque chose de plus terrible qu'un Enfer où l'on souffre, disait Victor Hugo : c'est un Enfer où l'on s'ennuierait.

Accoutumez vos jeunes amies à « payer de leur personne ». Ce sera toujours cela de pris sur l'Ennemi, — je veux dire sur l'Ennui.

II - La Chance

Ma chère cousine. Avez-vous lu, cette semaine, ce fait-divers que les journaux ont relaté, et qui nous apprit, en quelques lignes poignantes, le suicide d'une jeune fille de dix-neuf ans ?

A dix-neuf ans ! à l'âge radieux des rêves, il se trouva une petite âme assez désenchantée pour quitter tout ce que l'on aime sur cette terre : le soleil, la nature, l'amour, le travail, l'amitié.

Il arriva cette aventure inconcevable : qu'une volonté de dix-neuf ans, fébrile et frémissante, traduisit, en un geste de mort, la somme d'énergie qu'elle eût pu répandre sur une longue existence.

A dix-neuf ans, de plein gré, une jeune fille, d'un coup de revolver rapide, éteignit l'éclat de deux yeux, la chaleur d'un cœur, et le mouvement, et la peine, et la joie, et la souffrance, et le bonheur, et tout ce qui fait la beauté de la vie.

Devant la destinée pleine de mystérieux points d'interrogation, une fillette fut terrifiée, et, plutôt que d'entrer en lutte avec elle, elle préféra mourir comme cela, tout de suite, sans en savoir plus long.

A dix-neuf ans, une enfant désespéra. Pauvre petite !

Elle se nommait Fernande, et la raison de sa tragique résolution fut qu'elle venait d'échouer à un examen de chant au Conservatoire... Cela suffit pour qu'elle doutât d'elle-même à tout jamais... Elle se coucha dedans un lit bien blanc, et, crispant dans ses menottes un vilain joujou qui n'est pas fait pour les petites filles, elle tua sa beauté, elle tua ce qui fait que l'on adore les enfants... Elle tua la merveilleuse espérance.

Ah ! la lugubre histoire.

Est-il croyable qu'une imagination de dix-neuf ans soit desséchée au point de ne pas connaître la foi..., cette belle foi radieuse de la jeunesse qui bouscule les obstacles et s'envole vers le ciel ? A cet âge, cependant, tous les hommes semblent des princes Charmant et l'avenir luit dans le lointain comme un soleil ; c'est l'âge où l'on aime, où l'on croit, où l'on pleure ; c'est l'âge charmant où les chagrins n'ont pas de lendemains, où les larmes ont des sourires.

Il est possible de souffrir à dix-neuf ans ; mais quand, au premier détour du chemin, l'horizon brusquement peut s'éclairer, l'amour éclater comme un bourgeon d'avril ; quand, devant soi, l'inconnu se dresse, avec tout le bonheur qu'il promet, il est fou de déserter la vie.

Et l' on songe tristement que cette pauvre petite, qui s'en fut dans la tombe, manqua, sans doute, de tendresse ou de direction. Elle ne connut pas le sens si beau de la destinée ; on ne lui répéta point que « tout s'arrange dans la vie », pourvu qu'on le veuille avec ardeur.

Avez-vous remarqué que ce sont toujours les mêmes qui ont sujet de se plaindre de l'existence ou de s'en louer ?... C'est que les uns brûlent de cette flamme divine qu'on appelle le feu sacré. L'obstacle ne leur fait pas peur ; ils foncent dessus, et si, par hasard, ils se cassent un peu le nez, ils se le frottent et recommencent. Ils montent à l'assaut du mystérieux avenir comme les preux, jadis, enlevaient les citadelles. Ils vont, cognés, cognant, toujours droit au but. Les échecs stimulent leur énergie ; les entraves excitent leur imagination ; les périls divertissent leur courage. Et quand, meurtris, fatigués, heureux, ils ont vaincu, les autres, là-bas, — ceux qui attendent dans l'inaction qu'un bonheur problématique tombe du ciel, — les autres remarquent, avec dépit, que leurs voisins ont... de la chance.

Si les jeunes filles savaient de quelle pâte la « chance » est faite, elles deviendraient optimistes et vaillantes ! Elles observeraient que la «  chance » est presque un art qui consiste à tourner la mauvaise fortune, à tirer parti du malheur, à se retrouver quand même sur ses pieds, à rebondir toujours. Les gens auxquels la chance sourit comptent généralement pour rien peines et fatigues ; ils ignorent le découragement. Ils ne s'arrêtent pas à la contemplation douloureuse d'un passé qui ne reviendra plus ; ils songent à améliorer le présent, à préparer l'avenir.

Ils ressemblent à ces généraux habiles qui, esquivant traquenards, embûches et chausse-trapes, reçoivent bravement les horions et saisissent au vol la victoire.

La chance, cousine, c'est une manière de victoire perpétuelle sur la fatalité, sur les événements, sur les hommes, sur les choses.

Et si je plains de tout mon cœur ceux qui n'en ont pas, je ne puis m'empêcher de reconnaître qu'il y a souvent de leur faute. On n'apprend pas assez aux enfants à diriger leur chance, c'est-à-dire à aimer la vie, bêtement, simplement, telle qu'elle est. Ils la redoutent, ils ont peur de l'inconnu ; ils n'osent aller jusqu'au bout d'une pensée, ni prendre une résolution. Le moindre obstacle les épouvante ; ils craignent leur ombre, ils tremblent devant une responsabilité, ils ont la terreur du lendemain, un échec les rend fous, un chagrin les décourage à jamais, un examen raté les conduit au tombeau. Ils n'ont pas de chance, c'est-à-dire qu'ils n'ont pas la foi.

La chance, comme le soleil, ne manque jamais de tourner. Elle revient, cependant, infailliblement à ceux qui, pleins de résolution, attendent son retour.

Je me souviens d'une pauvre petite orpheline d'excellente famille, âgée de seize ans, qui, elle aussi, un jour, manqua un examen du Conservatoire ; elle n'avait plus un centime, plus de parents, plus d'amis, et seulement ses deux beaux yeux gris pour pleurer. Elle croyait à son talent sur le piano, qui était des plus médiocres.

— Que vais-je devenir ? disait-elle avec une angoisse qui eût remué des pierres.

Nous lui cherchâmes des leçons sans succès.

Un jour, ayant épuisé ses dernières ressources, ayant connu l'affreuse misère de l'aumône, elle dit :

— Je partirai en Angleterre, en Allemagne, aux colonies, n'importe où ; je ne veux plus être à la charge de personne.

Nous lui trouvâmes, après mille difficultés, une place au pair chez un pasteur anglais. Il s'agissait de faire le ménage, d'habiller, de laver, d'instruire cinq marmots ; il fallait être bonne d'enfants le matin, institutrice l'après-midi, femme de chambre le soir.

— Bah ! dit-elle, j'adore les petits ; pourvu qu'ils m'aiment, cela ira.

Elle partit dans son wagon de troisième, le sourire aux lèvres ; ses seize ans étaient braves. Et, tout de suite, elle se montra étonnante de bonne humeur, dans ses modestes attributions, s'offrant même à faire la cuisine, un jour que l'unique servante tomba malade. Le pasteur, — un brave homme, — après l'avoir gardée six mois, lui tint ce discours :

— Maintenant, chère enfant, je vous ai appris l'anglais ; vous me rendez trop de services pour que je veuille vous garder sans gages, et je ne saurais vous les donner parce que je suis trop pauvre ; mais je puis vous placer dans une maison digne de vos talents.

Il fit comme il dit. Il installa notre protégée chez une lady à Londres, où elle se rendit aimable, indispensable et se créa des relations utiles.

Aujourd'hui, Odette a dix-huit ans ; elle est professeur libre, possède des amis et gagne plus de trois mille francs par an.

Eut-elle de la chance ?

Peut-être. Elle eut, surtout, du courage et un heureux caractère. Ce sont les deux plus belles formes de la chance... Une autre eût peut-être refusé cette pitoyable place chez le pasteur chargé de famille et se fût entêtée dans un art pour lequel elle n'était pas faite. Une autre eût versé toutes les larmes de son corps en constatant la misère dans laquelle sa jeunesse était plongée. Une autre, par désespoir, se fût tuée, peut-être.

Odette partit en Angleterre en qualité de bonne d'enfants. Elle avait le ravissant optimisme des âmes vraiment courageuses.

Elle faisait sa chance.

Ah ! petites créatures de dix-neuf ans, malheureuses et douloureuses, qui me lisez, si jamais, un jour, une pensée lugubre traversait votre cervelle, n'imitez point l'exemple de l'enfant qui dort aujourd'hui de son dernier sommeil ; laissez là des joujoux qui ne sont pas faits pour les petites filles..., et tâchez de ressembler à Odette.

III - La Tenue des Jeunes Filles

Avez-vous remarqué combien le maintien des jeunes filles est souvent disgracieux ?... Il semble que leur corps leur soit un grand embarras et qu'elles ne sachent qu'en faire... Elles affectent des allures garçonnières ou des souplesses tortionnées, des déhanchements espagnols ou des lassitudes alanguies qui tiennent autant du désordre que du ridicule. Tantôt elles croisent leurs jambes à des hauteurs que le bon goût réprouve, et lancent le pied demeuré libre dans un mouvement de balancier insupportable ; tantôt elles s'affalent au fond d'un fauteuil, le buste tire-bouchonné, la tête pendante comme si le poids de la vie les écrasait.

Donnent-elles une poignée de main, elles ont l'air de penser à autre chose et permettent à leurs yeux, à leur sourire, de s'égarer ailleurs, tandis que leurs doigts seuls accomplissent l'ennuyeuse formalité de politesse. Entrent-elles dans une voiture, elles l'escaladent comme on monte à l'assaut, puis, ayant repris leur souffle, elles se laissent tomber brusquement, d'un seul coup, —pouf ! — écrasant un pan de manteau laissé sur la banquette, ébranlant sur ses assises la pauvre vieille dame qui tient la place d'honneur.

Ces jeunes personnes peuvent être bien élevées dans le sens général du mot, — cela est entendu ; elles n'ont pas dans l'allure cette délicatesse de nuances — nos grand-mères disaient cette «  modestie » — qui révèle mieux qu'une jeune fille bien élevée. Il y a, dans le maintien d'une enfant de dix-huit ans, toujours un peu de son âme qui passe. La vivacité est un de ses charmes : ses mouvements ont donc raison d'être rapides et légers comme un souffle de printemps ; ils deviennent cependant odieux dès qu'ils ont un motif de gêne ou de déplaisir pour le prochain. La jeune fille que l'égoïsme — l'affreux égoïsme moderne — n'a pas atteinte, garde dans sa démarche, dans ses gestes, dans ses paroles, un peu de cette grâce pudique qui laisse passer la joie quand elle est profitable à tous, et retient les manifestations de celle qui peut incommoder les amis, ou même le passant.

L'autre jour, me trouvant dans l'express qui va de Mâcon à Grenoble, j'eus le spectacle d'une de ces jeunes snobinettes dont l'égoïsme inconscient, la vanité satisfaite, s'étalent avec un cynisme que chacun de leurs mouvements révèle.

Elle s'engouffra à Lyon, suivie de sa mère, et tout de suite j'eus la sensation que le compartiment était envahi. Les pieds ne frôlaient pas encore le tapis que déjà elle ordonnait d'une voix aiguë :

— Allons, voyons, dépêche-toi, maman ; passe-moi donc le sac vert..., et le jaune..., et les parapluies, et...

La dame, en même temps que les sacs, eût pu glisser le conseil de crier un peu moins fort, ne fût-ce que pour me soulager ; mais elle tendit docilement le sac vert, puis le jaune, puis les parapluies, puis le carton à chapeau, auxquels on appliquait quelques bourrades bruyantes.

— Vlan ! entreras-tu !

Ayant accompli à grand fracas cette action toute simple de ranger les bagages dans un filet, elle s'adjugea le meilleur coin, sans se soucier aucunement de sa mère ni s'inquiéter de la place qu'elle eût préférée... Elle enleva son panama planté sur un échafaudage d'un blond suspect et trop ondulé, et se mit aussitôt en devoir de réparer le désordre de sa coiffure. L'opération fut interrompue plusieurs fois par de sérieuses inspections dans une petite glace d'or suspendue à une longue chaîne. Après que le pli de ses cheveux fut définitivement retrouvé, elle les encapuchonna d'une gaze rose, poudra abondamment sa futile frimousse, examina l'effet dans son miroir et prit un temps de repos.

Hélas ! il ne fut pas long ! Au bout de cinq minutes, elle bâilla jusqu'à se décrocher la mâchoire, jusqu'à montrer le fond de sa gorge, jusqu'à faire périr d'ennui ses voisines...

Puis, ayant bâillé tout son soûl, elle s'avisa que la ligne droite était fatigante et s'abandonna dans une pose qu'elle jugea sans doute séduisante, car elle en vérifia le négligé dans son miroir d'or.

Un instant, elle considéra le bijou où tant de fois son visage s'était complu... Tout à coup, mue par une inspiration d'en haut, elle s'amusa à en taquiner le ressort. La glace s'ouvrait comme un porte-monnaie et se refermait dans un bruit sec et exaspérant de déclic... Cent fois, — que dis-je ! — deux cents fois, mille fois, elle s entêta dans sa manœuvre inutile, insipide, horripilante, à rendre fou un saint... Je jetai des regards de détresse du côté de la mère, espérant un mot de délivrance.

Elle dormait ; son réticule, glissé de ses genoux, gisait à terre ; la jeune personne se garda de le ramasser ; mais un instinct l'avertit sans doute des sentiments hostiles qui bouillaient en moi : elle fit trêve.

Je commençais à reprendre haleine, quand, pour la punition de mes péchés, ses doigts oisifs se mirent à arpenter fiévreusement la longue chaîne d'or qui traînait jusqu'à ses genoux. Ils s'activèrent à des arpèges diaboliques ; on eût dit une nuée d'insectes montant et descendant une gamme éperdue. Ils allaient, venaient, par saccades brèves, et subitement se crispaient tous à la fois sur la corde d'or et la faisaient tourner, virevolter en une ronde frénétique.

Dans l'espoir d'abréger ce nouveau supplice, je dis à mon insupportable voisine :

— Je crois, mademoiselle, que Madame votre mère a perdu son réticule.

— Non, madame, répondit-elle de sa voix pointue, il est tombé par terre...

Et elle ne broncha pas.

Toutefois, le charme était rompu, les doigts — ô bonheur ! — lâchèrent leur proie. Mon répit n'en fut pas moins court ; la main droite,

qui ne pouvait se résoudre à l'immobilité, entreprit sur les vitres une marche rythmée sur le chant de la locomotive, et que l'on eût notée à peu près ainsi :

Pendant un temps qui me parut interminable, il fallut subir l'énervant exercice, et, tandis que les doigts s'escrimaient bêtement et répétaient à satiété leur

les vers de Victor Hugo me remontaient à la mémoire :

Il fit le doigt de là femme,

Chef-d'œuvre auguste et charmant,

Ce doigt fait pour toucher l'âme,

Et montrer le firmament.

— Quelle âme, pensais-je, retiendront jamais ces doigts agités de la danse de Saint-Guy, qui trépident sans cause et ne se posent jamais ? Quels chagrins sauront-ils apaiser, quelles peines sauront-ils endormir, quelles caresses donneront-ils, quelles douceurs pourront-ils répandre ? Ils se démènent comme des petits démons turbulents et vains, et, pour conclure, sont des doigts égoïstes, qui trouvent dans les nerfs et jamais dans le cœur le secret de leur mouvement perpétuel.

Cette frêle et chaste main Qui se pose comme un rêve Sur le front du genre humain,

dont parle le poète, n'est certes point bâtie sur ce modèle.

Elle sait bercer, elle sait caresser, elle sait surtout se recueillir. Ses mouvements sont tendres et bons, utiles et joyeux. Cette main-là fait le bien, agit et ne s'use pas stérilement. Si j'étais homme, et que j'eusse à demander une main, je la voudrais aux gestes discrets, aux abandons charmants, aux frémissements spirituels ; je me garderais, comme du feu, de la main oiseuse et électrique de ma voisine. Est-ce que des doigts frappés d'épilepsie peuvent saisir le bonheur et le garder comme un trésor mystérieux ?

Un arrêt du train ayant rompu le rythme de la chanson, ma voisine laissa enfin tomber sa main ; elle se retire-bouchonna dans un autre sens, décroisa et recroisa ses jambes, balança son pied, et se mit, de la langue, à taquiner une dent creuse. La dent et la langue, en se rencontrant, se choquaient en un claquement crispant ; ce jeu dura encore une éternité, puis, comme la jeune personne cessa d'y trouver du plaisir, elle se leva et se planta debout devant la portière centrale. Nous eûmes, dans la demi-obscurité qu'elle nous infligea, l'énorme soulagement de n'avoir plus que son dos à contempler. Cela nous conduisit jusqu'à Grenoble, où je descendis, la tête en feu, les nerfs retournés.

Et je me disais :

— Voilà une jeune fille qui n'a prononcé qu'une vingtaine de paroles, et cependant, par son attitude, je sais, à n'en point douter, qu'elle est frivole, vaine, égoïste, coquette. Elle n'a pas eu une attention pour sa mère, pas un égard pour sa voisine et, malgré la distinction de ses vêtements, la recherche élégante de sa mise, chacun de ses mouvements a trahi la sécheresse de sa petite âme de poupée, la pauvreté de son imagination, et le détraquement de sa cervelle.

Puisque le maintien est si éloquent, pourquoi les mères ne veillent-elles pas davantage à celui de leurs filles ? Voilà, cousine, ce que je me suis demandé en voyageant de Lyon à Grenoble.

IV - « Je n'ai pas le temps ! »

Je ne vous étonnerai pas, cousine, en vous disant que souvent les jeunes filles et jeunes femmes règlent leur vie en dépit du sens commun ou, plutôt, ne la règlent pas du tout. Elles vont au petit bonheur, à travers les événements et les jours, sans ordre ni méthode, comme ces écureuils qui tournent en cage et reviennent très essoufflés à leur point de départ.

Elles s'agitent dans le vide, se démènent dans le vague, usent leurs nerfs en inutilités fébriles..., et, outre qu'avec ce système le meilleur de leur temps se trouve gâché, je ne serais pas surprise que cette absence d'organisation et de but à atteindre ne fût la raison secrète de tant de déséquilibres moraux.

— Ce sont toujours les mêmes qui, à la guerre, se font tuer ! s'écriait, en manière de boutade, je ne sais plus quel général.

On pourrait affirmer également que ce sont toujours les mêmes jeunes filles qui n'ont le temps de rien. Elles poussent des soupirs à fendre l'âme, assurant qu'il ne leur reste pas une minute pour respirer ; et, cependant, les heures s'envolent sans laisser la moindre trace dans leur cœur ni dans leur cervelle.

— Je n'ai pas le temps ! répètent-elles à tout propos, d'un air las ou énervé comme si elles pliaient sous le faix de trop nombreuses occupations.

Et le mécontentement obscur dans lequel elles sont d'elles-mêmes, la fatigue d'efforts vains, le poids de journées mal remplies qui les accable, les prédisposent à la neurasthénie.

Si j'étais médecin et que l'une de ces pauvres malades vînt me consulter, j'ausculterais probablement ses poumons, je compterais les battements de son cœur et vérifierais les ballonnements de son estomac, parce que ces gestes fatidiques symbolisent le métier, mais je crois surtout que je lui poserais cette question indiscrète :

— Mademoiselle, veuillez me dire l'emploi d'une ou de plusieurs de vos journées.

Et si la fillette me regardait avec des yeux stupéfaits, sans comprendre le sens de mon interrogation, je poursuivrais :

— Vous levez-vous à des heures régulières ? Prenez-vous grand soin de Madame votre mère ?... de la tenue de la maison ?...

 » Réservez-vous une part raisonnable aux plaisirs du monde, sans cependant qu'ils vous accaparent, gardez-vous au travail une part supérieure ?...

 » Usez-vous du sport comme délassement, et non d'une façon exclusive et burlesque comme ces toquées qui ne savent point quitter leur automobile, leurs patins ou leur bicyclette ?...

 » Mettez-vous un frein à la « folle du logis » et la maintenez dans les voies permises ? Dressez-vous votre imagination à considérer les choses et les gens sous leur aspect favorable, et tendez-vous votre volonté à mesurer les obligations qui vous sont échues de bas en haut et non de haut en bas ?...

 » Consacrez-vous, chaque jour, un long moment à la lecture, et, parfois, vous inquiétez-vous de la santé de votre cœur, en pénétrant sagement dans votre « réfléchissoir » ?...

 » Distribuez-vous, en toute justice, la somme d'amour et de tendresse qui revient à chacun : aux humbles et aux forts, aux petits et aux grands ; et n'oubliez-vous point de cultiver la fleur précieuse de l'amitié, qui guérit de l'égoïsme et de tous les maux ?...

 » Pour tout dire, maintenez-vous dans un accord harmonieux le Devoir et le Plaisir, les traitant avec une aménité souriante qui les confonde dans votre esprit ? Et surtout, mademoiselle, êtes-vous gaie et optimiste ? Je ne parle pas de cet optimisme puéril qui n'admet pas le malheur et s'y cogne malgré tout ; mais de cet autre optimisme courageux et fort, teinté d'espérance, qui s'arrête avec bonheur aux carrefours ensoleillés, y puisant la chaleur nécessaire à braver la tourmente. »

Ayant écouté attentivement les réponses de ma malade, je découvrirais, à ce qu'il me semble, la fissure par laquelle pénétra l'ennemie.

Les femmes ou les jeunes filles qui souffrent des nerfs sont celles pour lesquelles n'existe plus cet équilibre parfait, dont la nature, dans son rythme et ses harmonies, nous offre le divin exemple.

De même que l'ombre succède à la lumière et la fraîcheur nocturne aux chaleurs du jour, il faut, dans une vie bien réglée, du travail et du repos, des amusements et de la peine et un peu de cet ordre éternel qui règne sur cette bonne terre et la rend généreusement féconde. La régularité des saisons, les manifestations immuables qui les accompagnent, sont pour nous un avertissement précieux ; chaque chose a son temps et son heure, chaque vie doit semer le grain et récolter la moisson, ou, alors, la machine se détraque, et c'est pourquoi tant de femmes nerveuses souffrent et font souffrir les autres.

Observez les neurasthéniques qui vous entourent, cousine, et vous constaterez que, toujours, par quelque endroit, l'équilibre se trouve rompu.

Cette jeune femme, qui fait cinq cent vingt-cinq visites dans son hiver, et ne peut rester chez elle un soir, — dont les enfants sont tarabustés par les domestiques, tandis que la cuisinière fait danser l'anse du panier, — peut-elle, au bout de quelques années de ce régime, n'avoir point ses nerfs à vif et la conscience en déroute ?...

Et cette autre qui, le matin, lit des romans au lit, se lève quand elle y pense, flânoche le temps de sa toilette, donne ses ordres — et quels ordres ! — cinq minutes avant les repas (lorsque, d'aventure, elle se décide à ne pas les oublier) et laisse aller sa maison à vau-l'eau, n'est-elle point, forcément, d'humeur détestable et prête à toutes les nervosités d'un cœur mal content de soi ?...

Et combien de jeunes filles ressemblent à ces femmes ! — à moins qu'elles ne pèchent par excès contraire, en dépassant la mesure du travail, comme d'autres outrent la part du plaisir.

Je connais une ravissante écolière de dix-huit ans, dont l'aspect, cependant, est triste et fiévreux — chose invraisemblable à un âge où la grâce rend belles toutes les créatures. Cette jeune personne prépare des examens, et est proprement insupportable. Elle pleure lorsqu'il s agit de passer un moment chez ses amies, refuse de parti pris toutes les distractions qui épanouissent une âme d'adolescente ; on croirait que les destinées futures de la France sont au fond de ses bouquins, et c'est d'un air tragique qu'elle s'écrie :

— Je n'ai pas le temps.

Elle n'a, d'ailleurs, le temps de rien : ni d'écrire à ses meilleures amies, ni d'aider sa mère dans ces petits soins délicats du ménage, qui semblent l'apanage des jeunes filles, ni de détendre ses nerfs par la lecture d'un livre agréable, ou de les apaiser par une heure de musique, ni de rire, ni de danser, ni d'aimer !... Hors de son programme du B. A. P., il n' est point de salut. Et la conclusion de tant d'efforts fut qu'elle échoua à ses examens. Elle y arriva la mine sombre, la tête meurtrie, l'humeur endolorie, souffrant déjà mille maux, qui se traduiront, n'en doutez pas, dans quelques mois, par une neurasthénie aiguë.

Le travail ou le plaisir, pris en excès, mènent aux mêmes fins. Tous deux ont ce privilège charmant de se servir l'un l'autre de régulateur, et de n'atteindre tout leur prix qu'en s'appuyant réciproquement.

Pour le repos de notre conscience, il me semblerait utile que nous tracions de la vie que nous devons mener une sorte de programme rationnel, casant en bon ordre nos obligations, nos devoirs, nos délassements ; sans qu'aucune attribution empiétât sur le domaine de la voisine, nous classerions avec soin les cases de notre esprit et les trésors dont notre volonté dispose et, du coup, nous supprimerions de notre répertoire cette phrase creuse et inexpressive, qui est l'excuse obligée de la paresse et du désordre :

— Je n'ai pas le temps !

Il y a temps pour tout dans une vie bien organisée. On ne saurait croire le nombre de choses, d'occupations et de plaisirs qu'on peut faire tenir dans une existence réglée avec intelligence, esprit de suite, pondération et bonne humeur.

Un jour, cousine, je pris une excellente leçon auprès d'une de mes amies, — mère de famille très occupée, — professeur sans fortune et d'une égalité d'humeur stupéfiante. J'admirais ses ongles merveilleusement polis.

— Comment avez-vous le temps, surmenée comme vous l'êtes, de soigner ainsi vos mains ? lui demandai-je.

— C'est bien simple, répondit-elle en riant, je ne sais réfléchir que lorsque mes « pattes » machinalement travaillent ; et, comme j'ai besoin d'au moins cinq minutes de méditation, chaque soir, pour tasser ma journée du lendemain, et repenser à celle qui finit, je saisis ma lime et mon polissoir, et me voilà partie... Je combine, je rumine, je me gronde, je repasse mes bévues, je case mes visites, mes leçons ; je prépare mes menus, je dresse le programme de la bonne et des enfants, et, quand mes ongles sont à point, je vois clair dans ma journée du lendemain. Et le contentement que j'en éprouve fait mon réveil gai.

Les petites causes ont, quelquefois, de grands effets, cousine !

V - La Volonté

L'homme ne sait pas ce qu'il veut il veut ce qu'il ne veut pas, il ne veut pas ce qu'il veut, il voudrait vouloir.

J DE MAISTRE.

Qu'est-ce, au juste, la volonté ? Un grand philosophe a écrit, quelque part, qu'elle était la substance de l'univers, et un autre, Kant, je crois, n'a point voulu la fixer d'un mot et l'appelait, avec une imprécision mystérieuse, «la chose en soi ». J'aime ce terme à la fois vague et puissant comme la volonté elle-même, qui est insaisissable et, cependant, lutte souvent victorieusement contre la fatalité.

Or, vous qui avez connu, aimé, l'Oncle indulgent et sage qui fut votre ami, vous ignorez peut-être que son talent fut, en quelque sorte, une conquête sur la nature. Il le disputa bribe par bribe, avec une ténacité et un succès qui resteront comme le symbole de la volonté dans ses effets, lorsque l'homme sait ce qu'il veut.

Le petit Francisque n'avait point douze ans, que déjà, dans sa caboche, il avait casé cette idée, qui ne devait plus en sortir : c'est qu'à force de travail, on peut conquérir le talent.

C'était, dans ce temps-là, un brave collégien d'humeur égale et gaie, qui ne se croyait point une victime du sort, encore qu'il n'eût point de raisons à s'en réjouir particulièrement ; ses parents étaient assez pauvres, ce qui ne troublait pas, mais stimulait l'ardeur qu'il avait d'arriver. Chaque semaine, là-bas, à Dourdan, il envoyait, à sa maman, un Journal, écho fidèle de sa vie : qu'il jugeât ses maîtres, ses camarades ou lui-même, il le faisait toujours avec la même impartialité probe et candide, reconnaissant en toute humilité ses faiblesses, admirant, sans l'ombre de jalousie chez tel de ses camarades, E. About par exemple, les qualités qui lui manquaient, et bûchant, peinant, afin de les acquérir d'un cœur qui ne se décourageait jamais.

— Sarcey (disait de lui un de ses maîtres), est un vrai modèle du perfectionnement par le travail. Depuis le mois d'octobre, il n'a pas fait un pas en arrière ; il a toujours acquis, jamais perdu.

Et Gréard, qui fut son condisciple et son ami, rappelle, en paroles émues, cette appréciation dans son éloquente préface.