La route du Lion - Léo Pastór - E-Book

La route du Lion E-Book

Léo Pastór

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Beschreibung

Deux orphelins, un troubadour, une pécheresse convertie, un chien redoutable, un âne... c'est une étrange compagnie que celle qui, sous la conduite d'un chef mystérieux, sillonne le Royaume de France et la Bretagne en l'année 1363. Quel homme est donc ce Lion qui manie l'épée comme un noble et connaît la Bible comme un prêtre ? Quel secret porte-t-il ? En pleine Guerre de Cent Ans, la découverte du Puy-en-Velay, du Mont-Saint-Michel, de Vézelay, d'Avignon, de la forêt de Brocéliande, leur permet de rencontrer sur leur route d'illustres personnages comme saint Roch ou Du Guesclin. Amitié, loyauté et courage triompheront-ils ?

Ce premier roman de Léo Pastór nous entraîne dans l'univers du Moyen Âge pour une aventure exaltante.

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Seitenzahl: 188

Veröffentlichungsjahr: 2020

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Couverture

Page de titre

« Tel un berger, il conduit son troupeau : son bras rassemble les agneaux, il les porte sur son cœur. » (Isaïe 40, 11)

À ceux qui nous précèdent

Carte

1DANS LE VOL D'UN RAPACE

Du haut d’un promontoire rocheux, deux voyageurs observaient une ville en contrebas, semblant hésiter à la rejoindre. Non loin d’eux, un petit âne de Jérusalem à l’attache paissait les quelques herbes rases de cette fin d’automne et un immense mâtin, un lévrier irlandais au collier clouté, couché sur le sol, haletait bruyamment.

Le plus jeune des pèlerins, qui s’était mis à plat ventre sur le bord de l’escarpement pour mieux voir, se leva d’un bond et rajusta énergiquement ses habits. Il devait avoir une quinzaine d’années. Il était élancé, avec des membres longs et fins sur lesquels couraient cependant des muscles nerveux. Des boucles dorées encadraient son visage parsemé de quelques poils blonds qu’il aurait aimé avoir plus nombreux. Son regard lumineux et son sourire qui creusait des fossettes dans ses joues lui donnaient un air presque enfantin.

Se tournant vers le second voyageur qui s’était assis sur le tronc renversé d’un hêtre, il l’apostropha :

– Maître, as-tu vu la buse qui est passée ?

La réponse était en fait évidente. Samuel savait bien que son compagnon avait remarqué le rapace : rien ne lui échappait, et c’était lui qui lui avait enseigné à observer et reconnaître les oiseaux. Seulement, il voulait rompre un silence qui, selon le garçon, durait depuis déjà trop longtemps. Son mentor l’avait bien compris, et c’est avec un sourire bienveillant qu’il lui répondit :

– J’ai vu son vol. Elle priait.

Samuel avait beau côtoyer son compagnon depuis quelque temps, ses réparties l’étonnaient toujours. Il savait désormais qu’une suite viendrait : il attendit.

– Tertullien enseigne que le vol des oiseaux, avec leurs ailes en forme de croix, a été créé pour servir à prophétiser de quelle manière l’homme serait sauvé, puis, plus tard, à lui rappeler le grand-œuvre de l’Amour. C’est ce que nous venons de voir. Du moins, c’est ce que j’ai vu.

Sur ces mots, comme si une voix impérieuse lui soufflait que ce fut le moment, il siffla le chien et se leva d’un coup pour partir. Samuel se précipita pour détacher l’âne et lui emboîta le pas sans discuter. Depuis que les deux compagnons marchaient ensemble, c’était ainsi, il suivait. L’aîné ne le recherchait pas, bien au contraire, mais il avait dû l’admettre et s’y accoutumer : on n’échappe pas si aisément à la dévotion d’un être. Il se contentait de citer régulièrement la phrase du Christ : « Un seul est votre Maître », et c’était tout. Au demeurant, il appréciait la compagnie du garçon, qui savait se taire la plupart du temps quand il le fallait, et qui aimait prier.

Lorsque, le premier vendredi du mois d’août, il avait fermé les yeux du vieil ermite breton, il n’avait pu abandonner Samuel qui vivait avec lui, et cet être qui avait un besoin éperdu d’offrir son admiration avait remplacé sans ingratitude son soleil pour un autre. Ils avaient enterré l’ancien qu’ils vénéraient tous deux et étaient partis sans se retourner.

Depuis lors, leur relation avait grandi, et Samuel changé. Quand il avait quitté l’ermitage, c’était un adolescent un peu pâle et fragile, pareil à un angelot de porcelaine, mais, en quelques mois, son corps et son âme avaient commencé à devenir ceux d’un homme, comme s’ils se charpentaient au contact de son compagnon. De grands désirs étaient nés dans son cœur, rêves de batailles, de bravoure et de combats.

2LE TROUBADOUR DU PUY

Moins d’une heure plus tard, ils franchissaient la grand-porte. En l’an de grâce 1362, le Puy-en-Velay était l’un des carrefours les plus importants de la France chrétienne. L’académie de Saint-Mayol, réputée pour ses cours de poésie en langue d’oc que l’on parlait dans le sud de la France, y accueillait des étudiants venus de toute l’Europe méridionale. Surtout, le Puy, dont la cathédrale érigée au Ve siècle était l’une des toutes premières du monde chrétien, se trouvait au départ d’un tronçon majeur du Chemin de Saint-Jacques-de-Compostelle. Avec le bon grain des pèlerins, la cité de la Vierge Noire offerte par saint Louis avait attiré l’ivraie des marchands du Temple : on y comptait nombre de commerçants véreux, de femmes de mauvaise vie et de routiers, mercenaires désœuvrés qui rançonnaient le pays. Samuel n’avait d’yeux que pour ces derniers et leurs armements.

La ville était bruyante, sale et tumultueuse, et néanmoins elle semblait comme hissée aux cieux par les âmes des pèlerins, nobles et gueux de tous pays, qui se pressaient au départ du Chemin.

Celui que Samuel avait appelé Maître paraissait aussi joyeux qu’un galant proche de rejoindre sa belle. Il sifflotait avec entrain. C’étaient des airs connus de lui seul, et bien malin, pensait Samuel, qui aurait pu les reproduire ! Son compagnon défiait même les oiseaux.

Tout à coup, les deux marcheurs se figèrent, interdits : le son d’un frestel, sorte de flûte de Pan, venait de répondre au siffleur, reprenant presque à la perfection la mélodie improvisée !

L’instrument encore aux lèvres, un jeune homme à la peau mate et aux cheveux de jais surgit de l’embrasure d’une des portes de la ruelle. Ses yeux bruns, vifs et légèrement bridés pétillaient d’une insolente malice. Harmonieux de corps et de visage, il était vêtu d’une tunique verte et grenat qui avait dû être chatoyante, mais qui n’était plus que ternie par la poussière.

Après l’échange de quelques amabilités musicales, on fit les présentations. Le flûtiste s’appelait Damien, il avait dix-sept ans. D’après ses propres dires, légèrement emphatiques, il « courait l’aventure à la recherche du Beau ». Fils de bourgeois, il avait tout quitté pour devenir troubadour.

– Nous montons au sanctuaire, dit le compagnon de Samuel. Te joindrais-tu à nous ?

– Oh que non ! Trop de marches pour un paresseux tel que moi ! rétorqua le flûtiste dans un éclat de rire.

– Alors accepte ce petit présent, et bonne route à toi ! Allons-y, Samuel.

Joignant le geste à la parole, il tira un rouleau de parchemin de sa besace et le tendit au troubadour lequel, curieux, le déroula aussitôt.

Tandis que les deux étranges pèlerins montaient vers la Vierge Noire, il lut le texte sans savoir de qui il était. Les mots, qui devaient remonter à plusieurs siècles avant son époque, le touchèrent étonnamment. Damien se sentit traversé par une force étrange. Une énergie inexplicable.

« Réveille-toi, ô homme, et reconnais la dignité de ta nature ! Use des créatures visibles, comme il faut en user, comme tu uses de la terre, de la mer, du ciel, de l’air, des sources et des fleuves. Tout ce qu’il y a en eux de beau et d’admirable, rapporte-le à la louange et à la gloire du Créateur. Expérimente par les sens de ton corps la lumière sensible, mais avec tout l’élan de ton esprit, embrasse cette Lumière “qui éclaire tout homme venant en ce monde”. »

Il n’était pas sûr de tout comprendre à ce texte, mais il se sentit touché, saisi au plus profond, par cet inconnu et son cadeau.

Alors brusquement, comme un fou, il s’élança pour le rejoindre.

***

Après quelques jours d’observation, Damien n’en revenait pas. S’il avait tout de suite ressenti une certaine complicité avec Samuel dont la bonne humeur quasi perpétuelle l’avait conquis, il n’avait toujours pas réussi à cerner celui qui lui avait donné le parchemin ni même compris pourquoi ce texte l’avait tant bouleversé.

L’homme qui se faisait appeler Baptiste semblait tissé de paradoxes, et bien qu’affable et même souvent drôle, il ne se montrait pas forcément toujours facile à vivre selon les critères de Damien. Quand il prenait la parole, il ne faisait pas bon l’interrompre et quand il se taisait, il supportait alors assez difficilement qu’on le dérange. En somme, un vrai bavard pour les choses qui en valaient la peine et un grand taciturne pour le reste.

Damien avait voulu savoir plus précisément qui il était, sans résultat. Il se demandait si ce nom de Baptiste était vraiment le sien, ou si son origine n’était pas plutôt à chercher dans le fait que l’homme possédait une épée remarquable dont la garde contenait une relique de saint Jean-Baptiste, le Précurseur du Christ.

Cette épée enflammait l’imagination de Damien. Plusieurs soirs, à la veillée, elle lui avait même paru vivante, lorsque le feu faisait danser les lettres gravées sur la lame et que le Christ en bronze accroché à la garde paraissait acquiescer à chaque mot du Baptiste tandis que le lion argenté, terminant la poignée de l’épée enveloppée de cuir, semblait ronronner ou rugir, selon l’humeur et le moment.

D’après Samuel, qui était intarissable dès que l’on évoquait les sujets d’armes et de chevalerie, impossible de savoir si cette épée avait déjà versé le sang. Il ignorait même si elle appartenait vraiment au Baptiste : seuls les chevaliers portaient habituellement de telles épées, et l’homme n’avait rien d’un noble en apparence. Cependant, avec ses épaules larges comme le joug d’un bœuf, on pouvait s’accorder à dire qu’il n’eût mieux pas valu le défier sans s’y mettre à plusieurs. L’aura qu’il dégageait tenait surtout à son regard, changeant selon les saisons. Le Baptiste semblait savoir lire dans les âmes. Qui avait senti l’intérêt, pour une bonne ou une mauvaise raison, de ce regard pénétrant, ne pouvait y rester indifférent.

Sa voix aussi était hors du commun. Fruit d’un torse de chêne, elle était aussi changeante que l’eau. C’était un torrent quand il parlait, une pluie d’orage quand il grondait, une eau claire ou caressante quand il chantait. Sa parole était son être, et il semblait que quelque chose d’invisible autour de lui le remerciait d’être ainsi.

Damien ne parvenait pas à lui donner un âge. Il avait l’apparence physique d’un homme de trente ans, mais une sorte de voile de sagesse recouvrait tout son être et sa parole, et, par moments, on lui en aurait donné sans sourciller au moins quinze de plus. On pouvait pressentir en lui un secret. De ce secret, Damien ignorait tout ; il supposait simplement qu’il n’était pas sans rapport avec cet anneau d’argent que le Baptiste touchait souvent les soirs de solitude, éventuel vestige d’un grand amour perdu.

En société, il se comportait comme un lion parmi des chats, avec son charme étrange fait du mélange d’une simplicité populaire sans bassesse et d’une forme de fierté sans arrogance. Son extérieur était d’ailleurs modeste, ce qui ne l’empêchait pas d’être soigné : il avait la négligence en horreur. Hors le mystère qui l’entourait et sa parole différente de toutes celles que Damien avait entendues jusque-là, il eût fait tout simplement un bon compagnon, facilement soupe-au-lait – il s’en excusait –, mais attentif aux êtres, sans cette hauteur inaccessible qu’ont la plupart des chefs.

Car c’était bien un chef, et le troubadour avait dû s’y résoudre pour suivre l’élan du Puy qui l’avait transporté. Or, obéir était l’une des choses les plus difficiles pour le jeune homme qui tenait jusque-là par-dessus tout à son indépendance et à sa manière de voir. Pourtant, même si sa susceptibilité avait déjà en quelques jours été régulièrement mise à mal, Damien, au fond, ne regrettait pas son choix. Il était trop fin pour voir que le contact d’un tel homme, bien loin de l’écraser, ne pouvait qu’augmenter ses possibilités les meilleures…

Une voix joviale le tira de sa réflexion. Plusieurs dizaines de coudées devant lui, sur le chemin, Samuel s’était retourné et le hélait.

– Damien, tu traînes ! Rejoins-nous, nous allons prier !

Secouant ses pensées, le jeune homme allongea le pas et rattrapa ses compagnons au moment où le Baptiste entamait le Rosaire.

3À LA FOIRE D'ISSOIRE

-Il n’y a plus rien à manger.

Dépité, Damien contemplait le fond de son écuelle.

– Tu as encore faim ? Quel appétit ! s’exclama le Baptiste. Mais tu n’as pas tort, on a connu mieux comme ordinaire. Malheureusement, quant à chasser, par ici, il ne faut pas y penser : c’est une forêt royale ! En revanche, nous approchons d’Issoire. Demain, nous irons aux provisions !

Le lendemain, les trois compagnons se rendirent comme convenu à la ville qui était en effervescence : c’était justement jour de foire. Trop importante pour tenir au sein de la cité, elle s’était répandue jusque sous les remparts. Samuel, Damien et le Baptiste se fondirent dans la masse bariolée des badauds. Il y avait beaucoup de vendeurs de vêtements, d’inégale facture, ainsi que des marchands de vaisselle : plats, brocs, écuelles et même quelques hanaps.

Soudain, Samuel s’écria :

– Oh ! Regardez !

À un carrefour, des musiciens, joueurs de rebecs, guiternes et chalemies, interprétaient des airs entraînants, tandis que des danseurs grotesques en tenue de bouffons exécutaient leurs pitreries en plein milieu.

– Regarde, Baptiste... regarde, Damien ! Il y a des bateleurs ! Vous avez vu ce contorsionniste ?

– Et ce jongleur, qu’il est doué ! s’exclama Damien. Dès que nous serons rentrés au camp, je m’entraîne : je peux y arriver, c’est sûr !

– Moi, ce qui m’impressionne le plus, c’est cette femme qui tourne sur les pointes avec un bâton en équilibre sur la tête ! reprit Samuel, enthousiaste.

Le Baptiste les arracha péniblement à ce spectacle. Ils parvinrent à des étals de nourriture. Il y avait quantité de légumes de saison, panais, choux, poireaux, céleris et fenouils, et aussi des fromages, des œufs, des poissons plus ou moins frais, et même quelques animaux vivants : moutons, chèvres, poules et canards. Les innombrables odeurs produisaient un parfum spécial, plutôt agréable, et Damien sentit son ventre gargouiller : le déjeuner était déjà bien loin.

– Alors, qu’achète-t-on ?

Le Baptiste, voulant saisir sa bourse de toile, porta la main à sa ceinture. Rien. Il haussa les sourcils :

– Allons bon, où ai-je donc mis ma bourse ?

Samuel s’écria :

– Oh, Maître ! On te l’a dérobée, regarde, il y a encore un bout du cordon !

Quelques instants plus tôt, ils avaient été pris dans un mouvement de foule et le Baptiste avait été bousculé. Ce devait être à ce moment-là qu’un rusé voleur avait, d’un habile coup de couteau, tranché le cordon de la bourse.

– Il sera déçu, il n’y avait pas grand-chose. Mais bon, nous voilà Gros-Jean comme devant.

La mine désappointée de Damien fit éclater de rire le chef :

– Allons, allons, nous trouverons bien une solution. En attendant, que c’est laid, le vol ! J’espère que vous n’avez jamais volé, garçons ?

Samuel secoua la tête en signe de dénégation. Damien, lui, baissait la sienne, un peu honteux.

– Oui, cela m’est arrivé. Mais ce n’était qu’un œuf… J’avais si faim !

– Il ne faut jamais voler, Damien. Que la chose soit petite ou grosse, peu importe. Ne dit-on pas, d’ailleurs : « Qui vole un œuf vole un bœuf » ? Gagner honnêtement ce que l’on mange, par le fruit de son travail, voilà qui rend fier de soi ! Même le Fils de Dieu a gagné son pain à la sueur de son front, à Nazareth. On en a d’autant plus de plaisir à manger, je t’assure. En tout cas, bravo, tu es franc. Rien de pire que cacher ses travers pour jouer au petit saint, ajouta le Baptiste dans une bourrade affectueuse au jeune homme.

Une voix s’éleva derrière eux :

– Vous vous êtes fait dérober votre bourse, Messire ? C’est chose fréquente par ici. J’ai ce qu’il vous faut pour que cela n’arrive plus, si vous voulez !

Ils se retournèrent. Celui qui venait de les interpeller ainsi était un petit homme replet. Sur son étal étaient exposées diverses pièces de cuir.

– Regardez, il s’agit de ce modèle de ceinture. Elle est très large, et comporte des petits compartiments internes pour mettre sa monnaie. C’est de fabrication italienne, dit-il fièrement.

– Ma foi, cela a l’air fort pratique en effet, répondit le Baptiste en examinant la ceinture. Il y a juste un petit problème… c’est que je n’ai plus rien pour vous l’acheter ! sourit-il.

– J’avais bien compris. Néanmoins, je peux peut-être, là encore, vous être d’un quelconque secours. Vous voyez cette agitation là-bas ? Aujourd’hui est organisé un concours d’adresse, avec une belle somme à gagner. Il y a plusieurs épreuves, notamment du tir à l’arc. J’ai remarqué le carquois accroché à votre baudet et me suis donc dit que cela pouvait vous intéresser.

– Eh bien, après tout, pourquoi pas ? C’est une bonne idée. Merci, l’homme. Mets-nous ta ceinture de côté : si jamais nous parvenons à gagner quelque chose, c’est promis, je reviendrai !

Le concours allait bientôt débuter. N’importe qui pouvait en effet participer. Malgré tout, il fallait bien sûr payer, le total des recettes des inscriptions constituant le prix. Il ne s’agissait que de quelques piécettes par individu. Damien sortit son frestel et se mit à jouer ; quelques instants plus tard, sa petite écuelle contenait la somme nécessaire.

Il y avait trois défis. Le premier, comme l’avait annoncé le marchand, concernait le tir à l’arc. Les deux autres étaient des épreuves de vitesse : il s’agissait, le plus rapidement possible, d’une part d’escalader un pan écroulé d’une des murailles et, d’autre part, de traverser une douve à la nage. On pouvait, soit faire individuellement toutes les épreuves à la suite, soit se présenter en équipe. Le vainqueur était celui qui totalisait le plus de points quand tout était fini.

– Je me verrais bien tenter l’escalade, proposa Damien. Comme tu l’as dit tout à l’heure, il faut gagner sa pitance !

– Je prends l’épreuve de nage ! renchérit Samuel, enthousiasmé par ce qui lui semblait être un défi chevaleresque. Ce serait bien le comble si un Breton ne l’emportait pas sur des Auvergnats !

– Et moi le tir, c’est entendu, conclut leur chef. Eh bien, cela va commencer, je crois.

Plus de cinquante tireurs s’étaient inscrits. L’épreuve comportait plusieurs volées de flèches. À chaque volée, on éliminait ceux qui n’avaient pas atteint la cible et on reculait celle-ci de dix pas. Bientôt, il ne resta plus que quatre tireurs, dont le Baptiste qui se révélait extrêmement habile. La cible était déjà à une distance considérable, et deux flèches se perdirent : on allait assister à un duel au sommet.

L’autre tireur était un homme d’armes aguerri. Fort arrogant au début, il avait peu à peu perdu de sa superbe en voyant la sûreté des tirs de son adversaire du jour.

La fin de l’épreuve avait attiré beaucoup de monde. Le juge de tir lança une piécette en l’air pour déterminer qui enverrait sa flèche le premier : le sort tomba sur l’homme d’armes.

Retenant son souffle, il banda lentement son arc et décocha sa flèche, qui alla se ficher, sous les acclamations du public, presque au centre de la cible. À cette distance, c’était quasiment impossible d’égaler un tel coup. Le soldat, tout sourire, provoqua le Baptiste :

– Allons, tu ferais bien d’abandonner. C’est mon jour, tu ne réussiras pas mieux que cela.

Son concurrent ne répondit rien.

– Tu vas voir, il va gagner ! souffla Samuel à l’oreille de Damien. Il abat des cailles en plein vol.

Le Baptiste leva son arc bandé vers le ciel et, le rabaissant, décocha sa flèche dans le mouvement. Le trait partit si vite et si fort que personne dans la foule ne le vit passer. Ce ne fut qu’une acclamation : la flèche avait frappé la cible en plein cœur.

Le vainqueur se retourna pour féliciter son dauphin, mais ce dernier s’éloignait déjà en grommelant des propos de mauvaise foi sur la chance de son adversaire.

Déjà, la foule se déplaçait pour le deuxième défi devant le pan de muraille écroulé, qu’il fallait gravir, puis redescendre. L’épreuve présentant un certain danger, seule une vingtaine de candidats s’était présentée.

Dès le départ, Damien se détacha du peloton. Il se révélait d’une extraordinaire souplesse, son pied était solide et sa technique sûre. Arrivé au sommet bien avant les autres, le jeune homme lâcha une main pour saluer ses amis. Il avait présumé de ses forces : il perdit l’équilibre et dégringola de plusieurs pieds, par bonheur sans se blesser. Néanmoins, il avait perdu toute son avance et sa confiance était entamée : il n’arriva en bas de la muraille qu’en troisième position. Au vu des résultats des autres équipes, les compagnons n’avaient plus le choix : Samuel devait remporter l’épreuve de nage.

Damien rejoignit ses partenaires avec sa mine des mauvais jours. Le Baptiste tenta de le réconforter :

– Tu avais vraiment très bien commencé. Cependant, tu vois, « il ne faut marchander la peau de l’ours devant que la bête soit morte » !

– Oh, tu commences à m’agacer avec tes proverbes ! Je n’ai pas eu la même chance que toi, voilà tout. Je te rappelle que c’est grâce à moi que nous pouvons participer à ce concours. Sachant que si tu n’avais pas eu la bêtise de te faire voler ta bourse…

Le Baptiste avait son tempérament et il allait se fâcher tout rouge ! Heureusement, la troisième épreuve commençait.

C’était a priori la plus facile, et donc la plus courue. Pas moins de cent candidats s’étaient placés sur le bord de la douve à traverser, attendant le signal du juge pour se jeter à l’eau. La distance étant courte, la qualité du plongeon se révélait donc déterminante.

Le juge lança un coup d’olifant. Les yeux rivés sur la douve, toute dispute oubliée, le Baptiste et Damien retinrent leur souffle un instant, puis se levèrent en criant.

Là-bas, sur la rive opposée, le jeune Breton levait les bras en signe de triomphe.

4LA GRÂCE DE LA ROCHE-BLANCHE

C’était Noël. La neige couvrait de son manteau paisible la petite ville de la Roche-Blanche qui n’avait jamais si bien porté son nom. Il semblait que la joie puisse encore une fois pénétrer les cœurs les plus meurtris, comme la bise s’invitant sous les portes des maisons les mieux closes.

Raphaël avait-il jamais su ce qu’était la joie de la Nativité ? En tout cas, ce jour-là ne voulait rien dire de tel pour lui. Noël, c’était la neige, oui, mais dans son acception la moins féérique, et c’était aussi la disette d’aumônes parce que les gens restaient chez eux.