Erhalten Sie Zugang zu diesem und mehr als 300000 Büchern ab EUR 5,99 monatlich.
Ce roman historique et ses personnages se situent dans une habitation fictive du Nord de la Martinique. En 1665, l'ile représente une terre de fortune facile pour Antoine cadet de famille venu de Nantes. Elle sera une terre de souffrance pour Naomi, captive arrachée à sa famille. Au fil des générations et de leur descendance, du peuplement des iles à la Révolution, l'Histoire et les destins se mêlent et s'entrechoquent. Quel sera le prix à payer pour conquérir la liberté?
Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:
Seitenzahl: 252
Veröffentlichungsjahr: 2019
Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:
Du même auteur :
Lettre à un chevalier, 2017
La Montagne Noire, 2019
A Patrick,
A Gilles
Le temps ne fait rien à l’affaire. On peut rétrécir à son gré la distance des siècles. Marguerite Yourcenar
LES ILES DU VENT
PASSAGE DU MILIEU
ESCLAVAGE
CHATIMENTS
ALLIANCES
AFFRANCHIS
BORDEAUX, 1820
AU PIED DU VOLCAN
LA ROXELANE
BORDEAUX, 1820
ZENITH
BORDEAUX, 1820
REVOLUTION
LIBERTE
EPILOGUE
Annexe
Appuyé au bastingage du navire, Antoine de Bourdeuil aspire l’air du large à pleins poumons en regardant s’éloigner le port de Nantes. Les voiles du vaisseau se tendent à mesure qu’il quitte l’estuaire de la Loire.
Sur le quai de minuscules silhouettes courent en agitant les mains. Des « Au revoir ! » fusent ici et là. Quelques « Dieu vous garde ! » sont encore audibles. Antoine tend le bras vers Héloïse, sa sœur venue l’accompagner. Elle court en retenant sa coiffe qui finit par s’envoler. Elle n’essaie pas de la rattraper. Ses longs cheveux bruns brusquement libérés, s’emmêlent dans le vent et balaient son visage baigné de larmes. « Antoine ! ».
La gorge serrée devant le chagrin de sa sœur, mais le cœur battant furieusement, Antoine ne peut résister à la folle excitation qui s’empare de lui.
Partir est la seule solution. Partir et faire fortune. Il caresse cet espoir insensé. C’est l’alternative pour échapper à une vie de pauvreté et d’expédients. Son frère Arnaud a hérité du petit domaine familial. Il n’y a pas de place pour deux. Sa sœur Héloïse sera bientôt mariée à un riche fermier et lui, a refusé d’entrer dans les ordres malgré les suppliques de sa mère. Il aura bientôt dix-sept ans et rêve d’un autre destin. Partir et revenir couvert d’or. Le capitaine lui a assuré que les îles des Caraïbes regorgeaient de richesses et qu’il suffisait de tendre la main pour s’en emparer. Une des relations de son père, devenue en quelques temps l’un des plus riches armateurs de Nantes l’a recommandé au sieur Louis Lafosse, colon installé en Martinique depuis plusieurs années. Il a été engagé par ce colon et travaillera sur sa propriété, avant de bénéficier lui aussi de terres riches et fécondes.
Depuis des années, les îles se peuplent de cadets de famille en quête de fortune et d’engagés pour trois ans, surnommés les « trente-six mois ». Comme Antoine, ils sont originaires des milieux ruraux du nord-ouest de la France et parfois de Bordeaux.
Colbert vient de créer la Compagnie des Indes Occidentales. Les commis délégués pour la gérer s’enrichissent d’une manière éhontée. Antoine ne sait pas qu’il n’y a presque plus de bonnes terres en Martinique. Tous les colons qui l’ont précédé se sont bien servis et les plus riches parcelles sont déjà prises. Pour l’heure, il sourit de sa bonne aubaine. L’avenir lui appartient.
Quelques jours de traversée plus tard, Antoine essaie de surmonter sa faim et son mal de mer. C’est son premier grand voyage. Les vivres sont presque avariés, la morue salée et les haricots secs lui soulèvent le cœur. L’équipage, goguenard, se moque des passagers qui n’ont pas le pied marin. Le voyage est long et difficile.
Et puis, après des semaines de traversée, l’île de la Martinique apparaît dans toute sa splendeur. La côte sous le vent. La rade de Saint-Pierre où s’abrite une multitude de vaisseaux. Le fort majestueux et ses canons tournés vers le large. La Montagne Pelée, le volcan au-dessus de la ville, couronne sans végétation au sommet. Le ciel d’un bleu éclatant. La végétation d’un vert si sombre qu’il en paraît presque noir. Des fleurs inconnues dont les couleurs explosent. Le soleil écrasant. L’humidité enveloppante et les vêtements qui collent à la peau. Mais les alizées rafraichissants et leurs parfums épicés. Antoine est soulagé de mettre pied à terre. Il respire l’air chaud chargé d’effluves. Le débarcadère grouille de colons venus accueillir le navire et prendre possession de la cargaison importée de France. Des files de marins, torse nu et en simple pantalon, font rouler des tonneaux vers les entrepôts du quai.
Dans la foule, un homme au visage rougi et buriné de soleil se présente à lui. C’est Louis Lafosse chez qui Antoine s’est engagé. Après avoir rejoint la carriole à l’écart de l’affluence des quais, ils se mettent en route vers l’habitation.
Dans sa sucrerie, Lafosse cultive la canne et en revend le sucre à prix d’or aux négociants de France. Il a diversifié les cultures en réservant des parcelles à l’indigo, au café et au coton. Il donnera un lopin de terre aux engagés une fois qu’ils auront fini leurs trois ans chez lui. Il en emploie plusieurs qui ont choisi ce moyen d’acquérir des terres. Pour l’instant, il affecte Antoine à la surveillance des ateliers et à la manœuvre du moulin. Chaque atelier est composé d’une dizaine d’hommes, travaillant chaque matin les arpents de terre qui leur sont dévolus. Antoine doit alimenter le moulin avec les cannes qu’ils ont coupées et amenées à la sucrerie. Cela ne semble pas bien difficile à première vue.
Le premier jour, Antoine manque s’évanouir dans la fournaise de l’équipage des chaudières. Elles doivent être constamment alimentées en combustible. Rondes et noires, en fonte lourde et posées sur des socles de pierre, elles sont énormes et semblent vouloir engloutir ceux qui s’en approchent. Antoine songe que les feux de l’enfer dont parle le père Anselme doivent ressembler à cela. Le soleil ne leur laisse aucun répit. Il faut cuire le jus de la canne et le passer de chaudière en chaudière jusqu’à ce que le sirop soit assez épais pour être mis dans la purgerie où il deviendra sucre. C’est épuisant, la chaleur est infernale. Deux jeunes hommes, Régis et Guillaume, sont de sa région. Bien qu’ils soient d’extraction paysanne, Antoine est trop heureux d’avoir quelqu’un à qui parler. Son statut de surveillant l’a d’emblée mis à l’écart. Il ne s’en formalise pas et ne répond pas aux brimades.
La nuit, il peut à peine se reposer, car la cuisson des sirops ne doit pas être interrompue et d’autres équipes se relaient pour continuer l’œuvre de la journée. Le vacarme est incessant. Il dort au plus quatre heures, que déjà le jour se lève et qu’il doit retourner à la tâche. La nourriture donnée est très maigre. Des galettes de cassave1 et cinq livres de viande salée par semaine forment l’ordinaire. Bientôt, il lui prend des coliques et des maux d’estomac qu’il essaie de surmonter. Mais il serre les dents et ne désespère pas. Il doit tenir jusqu’à la fin de son temps. Alors il recevra sa concession et lui aussi aura des équipes pour travailler à sa place.
Mon cher enfant,
Entendrez-vous ma voix par-delà les mers ? Je regrette que vous ayez pris la décision de vous éloigner de votre pays et de la terre de vos aïeux. Que peut-il y avoir de bon pour vous aux Iles ? Tous ici ne parlent que de féroces sauvages et de barbares qui peuplent ces contrées inhospitalières. Quel est ce pays où l’on doit peiner sous de tels climats ? Ce n’est pas une vie digne d’un de Bourdeuil.
Mon fils, vous pourriez revenir et vous établir honnêtement comme curé de la paroisse voisine et envisager une place d’évêque dans quelques années. Le père Anselme qui a ses entrées près de l’archevêché pourrait vous introduire et vous recommander par ses bons soins. Vous pouvez encore changer d’avis et revenir près de nous.
Je vous en conjure Antoine, pour l’amour de Dieu, laissez ces chimères et revenez.
Héloïse votre sœur demande après vous. Nous l’avons mariée l’été dernier et elle semble heureuse de cet arrangement. Guillemin est un bon garçon et sa ferme est prospère. Sa terre a bien donné et ses récoltes ont été bonnes, il a pu vendre à prix honorable tous ses produits. Notre vie est douce et vous pourriez si vous le souhaitez profiter de nos plaisirs simples. Mais vous avez toujours rêvé d’un autre destin, sans pouvoir vous satisfaire du sort que notre Seigneur vous a assigné.
Je prie pour votre salut tous les jours que Dieu fait.
Prenez bien soin de vous, mon fils.
Votre mère
Antoine garde la lettre de sa mère serrée un moment entre les mains, avant de la ranger sous son galetas. Les regrets l’envahissent. Mais il ne renoncera pas, il a signé. Et embarquer est devenu trop hasardeux. La guerre entre la France et l’Angleterre fait rage. La puissante Royal Navy affirme sa suprématie sur tous les océans. De Saint-Pierre, les navires marchands doivent prendre la mer en convois et être escortés par des vaisseaux de guerre.
Mes chers parents,
Je ne sais si cette lettre vous parviendra, mais je l’écris quand bien même cela devait être la dernière. La vie à l’habitation devient de plus en plus difficile. Nous sommes sans arrêt sur le qui-vive et nous dormons avec nos fusils car nous craignons d’être attaqués par ces diables d’Anglais.
Nos navires marchands doivent prendre la mer en convois et être escortés par des vaisseaux de guerre. Malgré cela, certains de nos bateaux n’arrivent jamais et nous manquons de tout.
Les Anglais croisent continuellement dans la rade de Saint-Pierre et dans la baie de Fort-Royal et n’ont plus peur des représailles. Nos propres navires ont bien de la peine à se mettre au mouillage, pris qu’ils sont sous le feu des canons.
Le gouverneur Clodoré a organisé notre défense lors de la dernière bataille et nous avons pu repousser les vaisseaux ennemis pour cette fois. Ils se sont emparés de l’archipel des Saintes et ont gagné l’île de la Guadeloupe qu’ils ont voulu attaquer aussi. Par Dieu, un cyclone a précipité leurs navires sur les rochers et presque tous les marins anglais ont péri. Mais nous pensons qu’ils reviendront à la charge et qu’ils s’enhardiront à débarquer à quelque endroit de l’île.
Je ne sais point si je pourrai vous donner d’autres nouvelles, mais sachez que vous êtes présents dans mes pensées. Je vous embrasse ainsi que ma chère Héloïse.
Votre fils Antoine
La Montagne Pelée se distingue à peine dans le petit matin. Des lambeaux de brume sont accrochés aux flancs du volcan. Il fait un peu frais. Le soleil n’est pas encore levé.
Dans la rade de Saint-Pierre, des dizaines et des dizaines de navires marchands sortent du brouillard. Ils sont chargés de l’or blanc des planteurs. Les milliers de tonneaux de sucre, embarqués la veille et entreposés dans les cales. Durant la matinée, les capitaines donneront les ordres pour appareiller. Les équipages descendus à terre, prendront la mer pour trois semaines, avant de gagner les ports de Bretagne et d’Aquitaine. Il ne reste plus qu’à embarquer les barriques d’eau douce et les derniers vivres.
Les sentinelles françaises ensommeillées dans les échauguettes du fort, découvrent brusquement des vaisseaux de guerre battant pavillon anglais. Ils se sont faufilés au plus près du mouillage. Ils convoitent les navires français et leurs cargaisons. D’innombrables chaloupes chargées de tuniques rouges vont accoster. Dans chacune d’elles, une vingtaine de soldats britanniques bien armés souque fermement vers le rivage.
Rien n’avait laissé présager de l’attaque. Les gardes hurlent l’alerte. Les britanniques ont déjà débarqué sur la plage et courent vers les bâtiments, tout en basculant leur fusil de l’épaule. La plage fourmille de silhouettes rouges. La défense française est désorganisée. Les soldats s’agitent en désordre.
On prévient le commandant du fort, le gouverneur de Clodoré. Il quitte son logement pour courir vers la batterie qui défend la rade. Il fait charger les canons et ordonne la mise à feu. Un tonnerre de poudre âcre empuantit l’atmosphère.
Les premiers boulets mal ajustés tombent trop près des bâtiments et ne soulèvent que des gerbes de sable. Les Anglais de plus en plus nombreux continuent de courir à découvert. De Clodoré fait régler les angles des tirs. Les artilleurs se hâtent de recharger les gueules noires des canons. « Feu ! »
Cette fois les boulets font mouche. Des hurlements jaillissent des corps soulevés du sol.
« Feu ! » hurle encore le gouverneur.
De son vaisseau, Willoughby l’amiral anglais scrute la plage avec sa longue-vue. Un mouvement hors du fort attire son attention. Une longue file de silhouettes court vers la redoute. Il fait tirer dans cette direction.
Ce sont les colons. Tous servent dans la milice de quartier. Alertés par la canonnade, inquiets pour leurs biens, ils s’élancent vers le fort. La charge bien ajustée surprend. Des corps s’écroulent.
Antoine connait le maniement des armes depuis l’enfance, mais n’a jamais combattu. Les boulets sifflent à ses oreilles. Emporté par l’excitation, il s’élance avec la troupe vers les murailles. Jaffré, le commandant de la milice, vient prendre les ordres du gouverneur. Devant ces renforts, de Clodoré ordonne une sortie des soldats sur la plage. Les colons les couvrent. Tous savent se battre. Ce sont d’anciens flibustiers ou gens de course11, devenus « habitants » et rentrés dans le rang.
Antoine, les engagés et Lafosse se retrouvent sur le chemin de ronde. Accroupis non loin des canons, ils arment les fusils, se préparent à mettre en joue. Antoine est saisi d’une fièvre et d’une hargne impérieuses. Il lui semble que tous peuvent entendre les battements désordonnés de son cœur. Une sueur glacée coule dans son dos, trempe sa chemise. Il essuie son front d’un revers du coude. Il est prêt à défendre chèrement la terre qui lui est promise. Il affermit ses mains sur le fusil.
Sur la plage, les deux camps vont s’affronter. Le capitaine anglais lève son épée. Avec un cri sauvage, il donne le signal de l’assaut. Les Français s’élancent dans une même furie. Une immense clameur s’élève. Les Anglais achèvent leur course rapide et se mettent en formation de combat. Ils s’agenouillent, mettent un pied à terre et tirent.
La première salve est meurtrière, les Français s’écroulent. L’air s’embrume de fumée. La rade résonne du fracas des armes. Le commandant de la milice galvanise ses hommes, avant de porter la main à sa tête. Sans former les rangs, la deuxième vague de Français se rue sur les Anglais qui rechargent leurs fusils à toute vitesse. Disciplinés, ils n’ont pas le temps de tirer une deuxième fois. Les Français fondent sur eux, épées au clair. Les corps-à-corps sont violents. Le fer enfonce les chairs et les membres. Sur les hauteurs du fort, Antoine vise et tire avec une énergie décuplée par l’angoisse. Sonné par le tonnerre des canons, il sent à peine son épaule douloureuse par le recul de l’arme. Le brouillard de fumée empêche de voir nettement la bataille.
Peu à peu, le cliquetis des lames est moins vif et les coups de pistolets s’éteignent. La plage offre une vision cauchemardesque de corps blessés ou agonisants, britanniques pour la plupart. Les Français encore debout se cherchent du regard avec soulagement. Le reste de l’armée anglaise a battu en retraite sur les chaloupes. Mais dans la rade, touchés par les canons, des vaisseaux de la Compagnie des Indes sont en train de couler avec leur précieuse cargaison. Ils contenaient plus d’un million de livres de sucre. La perte est incommensurable.
L’un des soldats, blessé d’une balafre au visage, essuie son épée sur le sable rouge du sang versé. « Nous les avons repoussés… pour l’instant. » Antoine réalise qu’il est hors de danger. Il se tourne vers ses compagnons. Son sourire de victoire fait place à une grimace d’horreur. Lafosse est adossé au muret, ses mains essayant de compresser son côté droit ensanglanté.
Le soleil se lève sur le carnage des corps sans vie.
Antoine, Régis et Guillaume, transportent Lafosse à l’habitation. La remontée est pénible. Ils prennent toutes les précautions pour préserver le blessé qui gémit de douleur. Arrivés à la grand’case2, Guillaume court chercher le prêtre, pendant qu’Antoine et Régis installent Lafosse sur son couchage. Ils savent tous les trois qu’un sort pire les attend si leurs contrats passent à un autre habitant ou à la Compagnie royale. Ils seront donnés à n’importe quel autre colon moins accommodant que Lafosse, qui n’est pas si mauvais bougre. Le père Mathieu arrive essoufflé, escorté de Guillaume.
La peau de Lafosse est devenue transparente, ses yeux se sont voilés. Il respire avec difficulté mais a la force de se redresser à la vue du prêtre.
— Je vais mourir, je n’ai pas d’héritier…, je ne veux pas que mes terres aillent à la Compagnie Royale. Vous trois, engagés sur mes terres, vous devez avoir le lot qui vous revient. Vous tiendrez l’habitation à frais communs. Je vous délivre de vos contrats…
— Mais sieur Lafosse, ce n’est pas possible ! proteste le prêtre
Antoine et ses compagnons se figent. C’est une heureuse surprise pour eux, mais elle ne pourra pas se réaliser, si l’Eglise s’y oppose.
— Si !.... ça l’est ! Je vous demande de faire le nécessaire auprès de l’officier de la Milice. Vous devez tout régler afin que je parte l’âme en paix. Père Mathieu vous êtes le garant de mes dernières volontés. Promettez-moi ! … promettez-moi ! presse Lafosse.
— Je vous le promets, consent le prêtre.
— C’est bien…
Louis Lafosse laisse aller sa tête contre les oreillers. Une toux sèche lui coupe le souffle. Il s’éteint le regard brumeux en essayant de parler encore. Antoine passe la main sur son visage et lui ferme doucement les yeux.
1 Les lettres de course données par le roi autorisent les marins dits « corsaires », à arraisonner les navires ennemis pour le compte de la Couronne et à garder un pourcentage du butin.
2 Terme qui désigne la maison du maître, l’habitation étant l’unité économique.
Mon cher enfant,
J’ai une heureuse nouvelle à vous apprendre. Héloïse a donné naissance à un garçon vigoureux et en bonne santé. Elle l’a prénommé Gauthier. Son époux en est content, car sa descendance est assurée. Mais votre sœur souffre de langueurs et met du temps à se remettre. Le médecin dit que c’est chose normale et qu’elle reprendra toutes ses forces bientôt. Arnaud a dû faire face au mauvais temps qui a endommagé les terres et certains fermiers n’ont pas pu payer à temps. Mais votre frère administre fort bien le domaine et avait prévu des subsides en cas de mauvaises récoltes. Votre père souffre toujours de ses rhumatismes qui le rendent grincheux. Et moi je continue de prier le ciel pour que vous entendiez mes appels.
Quelle est votre vie ? Mangez- vous bien à votre faim ? Ne faites pas d’action qui vous fasse déchoir de votre rang. Songez que vous êtes de sang noble même si nous n’avons plus le lustre de nos ancêtres. Vous nous l’avez assez répété.
J’attends de vos nouvelles avec une grande impatience. Les bateaux et les coursiers sont d’une lenteur insupportable. Votre père a lu avec beaucoup d’intérêt votre dernière missive. Il voit là une issue favorable qui pourra changer le cours de votre vie et se réjouit pour vous.
Il pense qu’il vous suffira de bien conduire vos affaires et reconnaît là l’esprit aventureux et plein de noblesse des Bourdeuil. Votre éloignement dit-il sera finalement profitable. Votre sort va-t-il s’améliorer enfin ?
Mon cœur saigne à la seule pensée de tous les dangers que vous courez. Ces guerres incessantes entre nations ne peuvent qu’apporter la ruine et le malheur sur notre terre de France, mais plus encore s’il était possible dans ces colonies où vous êtes à la merci de nos ennemis.
Antoine, vous êtes mon dernier fils, vous avez survécu aux fièvres qui emportent les nourrissons et je me réjouissais jour après jour du bonheur de vous voir grandir et vivre près de moi. Je vous en conjure, prenez soin de vous. Ne vous exposez pas inutilement, prenez garde de rester en vie. Seigneur, quand vous reverrai-je ?
Mes prières vous accompagnent,
Votre mère
Certaines nuits, dans des rêves trop brefs, Antoine retrouve les parfums de son enfance. Sa sœur Héloïse pansait ses écorchures et consolait ses chagrins. Les poursuites et disputes avec Arnaud dans le verger du domaine familial, leurs chevauchées dans la campagne nantaise, ivres de vie, de vitesse et de vent. Il entend leurs rires, leurs cris de joie et revoit les sourires de bonté de sa mère qui les appelait sur le perron.
Avant le lever du jour, il s’éveille sur son galetas, en sueur et dévoré de piqures d’insectes. Sa nostalgie s’évanouit aux lueurs matinales pour laisser place aux gestes rudes du labeur. Il œuvre jusqu’à une heure avancée de la nuit. Abruti de fatigue, le corps douloureux et la tête vide, il endure les souffrances.
Il doit résister aux offres d’achat de colons plus aisés et expérimentés. Mais Régis et Guillaume sont tentés d’accepter. Les coulées fertiles de l’habitation sont convoitées. Il suit obstinément son chemin malgré les réticences des deux autres jeunes gens. Tous ses efforts tendent vers ce but. Un retour en arrière est impossible.
Suivant l’exemple des autres colons, Antoine exhorte ses compagnons à convertir presque totalement les cultures de leurs terres. Les diverses épices et le café, le pétun, le cacao et l’indigo, qui faisaient les délices et les beaux jours des capitales européennes, laissent la place à l’or des îles, le sucre. La production de la Martinique connaît une véritable explosion.
Mes chers parents,
Rien ne s’est passé comme prévu. Nous avons bien reçu nos lopins et nos titres, mais nous avons connu des dissensions.
Mes compagnons comme moi-même n’avions pas suffisamment d’argent pour engager d’autres gens. Nous étions obligés de travailler les uns pour les autres et nous nous sommes beaucoup épuisés à la tâche. Aussi, Régis et Guillaume, les deux autres gars de Nantes m’ont revendu leur lot et sont partis pour Saint-Domingue, où dit-on les habitations sont si grandes que l’on peut se louer facilement et travailler pour un habitant très riche.
Après avoir vu le père Mathieu, j’ai pu m’engager à racheter leur part avec les premiers profits du sucre. Me voici donc à la tête de la plus grande partie de l’habitation Lafosse. Je dois faire fructifier la terre et ne pas laisser pourrir la canne. Aussi je travaille du matin jusqu’à une heure avancée de la nuit. Mais je vais bien et je n’ai pas encore eu ce coup de chaleur qui vous terrasse en quelques heures, ni les fièvres de Saint-Christophe.
Il se dit que l’on pourrait bientôt faire venir en grande quantité une autre main-d’œuvre bon marché, comme le font les Espagnols. Mais ce ne sont pas des hommes comme nous, a dit le père Mathieu. Colbert songe à développer le commerce maintenant que nous ne sommes plus en guerre contre les Anglais depuis la paix de Bréda et il nous donnera certainement les moyens de développer nos habitations.
Mère, je vous garde dans mes pensées ainsi que ma chère Héloïse et mon neveu que j’espère bien connaître un jour. Votre fils Antoine.
Les cristaux blancs provoquent folie et dépendance dans tous les salons et toutes les maisons bourgeoises respectables. Tempérant le goût amer du café, le sucre est devenu indispensable en Europe. L’île se couvre de champs de canne. Les colons peuvent s’enrichir rapidement au gré des fluctuations du prix. Mais ils sont totalement tributaires des guerres entre nations.
Antoine sait que sa situation n’est pas encore bien établie. Sur le port, il guette régulièrement les capitaines qui apportent les nouvelles de la patrie. Un matin, il apprend que le roi Louis XIV qui veut évincer les Provinces-Unies de de la zone commerciale des Petites Antilles, vient de déclarer la guerre à cette nation. Pourtant c’étaient les alliés d’hier. Antoine ne comprend pas cette politique qui n’augure rien de bon pour le commerce des colons. Ils vendaient leur sucre aux Hollandais jusqu’à présent.
Qu’adviendra-t-il maintenant ?
La réponse ne tarde pas à venir. Après des combats sur mer et sur terre, la compagnie des Indes occidentales qui gérait la Guadeloupe et la Martinique fait faillite, ruinée par la guerre. Les îles vont être rattachées au domaine Royal. Ce n’est pas de bon augure, comme l’a d’abord cru Antoine, car Colbert a durci l’Exclusif.
Mes chers parents,
Le découragement me prend quelquefois, mais je me relève bien vite et retourne à la tâche.
Colbert ne souhaite pas nous aider davantage. Il se dit qu’il répète à qui veut l’entendre que les colonies doivent servir au royaume et non l’inverse et qu’elles ne doivent pas se développer plus que de raison. Comment faire ? Nous sommes tenus par l’Exclusif de commercer uniquement avec la métropole et les prix dépassent tout entendement. Songez que même la toile dont nous nous vêtons vient de France, nos ustensiles, nos outils, jusqu’à la majeure partie de notre nourriture, viande salée, huile et vin. Nous ne pouvons même pas commercer avec les marchands des autres nations qui pourtant font des prix plus avantageux.
Les intermédiaires, ces commissionnaires cupides nous prennent plus de profits que nécessaire et nous maintiennent dans la gêne. Le roi interdit les transferts d’or et d’argent dans les îles et seul le sucre peut servir de monnaie d’échange. Quand bien même nous voudrions acheter de menus produits nous ne pourrions pas. Il nous est interdit de commercer avec les Hollandais, les Anglais ou les Espagnols, même quand nous ne sommes pas en guerre contre eux. Alliés hier, ennemis demain, nous ne savons jamais assez tôt quels vont être les retournements de la politique de notre Roi.
Colbert vient aussi de faire appliquer une autre loi destinée à peupler la colonie de gré ou de force. Ne voilà-t-il pas que les célibataires de plus de 20 ans vont être condamnés à une amende.
Mais où trouver une épouse avec qui fonder une famille ? Les orphelines qui nous sont envoyées, quand ce ne sont pas des gourgandines, sont de constitution fragile, ne connaissent pas les rigueurs de notre climat, pas plus que celles de l’habitation où elles auront à vivre. Elles se languissent de retourner au plus vite vers la France, comme si cela était possible. A bien y réfléchir, je vais choisir de payer l’amende et établir ma position plus confortablement avant de songer à prendre femme.
Vous êtes présents dans toutes mes pensées,
Votre fils Antoine
Accroupie à même le sol, enfermée avec d’autres jeunes femmes, Naomi aperçoit un coin de ciel par l’étroite lucarne de la prison. Ses yeux sont gonflés d’avoir tant pleuré. Ses poignets et son cou entaillés sont douloureux. Le bruit des vagues de l’océan lui parvient. C’est un grondement houleux qu’elle n’a jamais entendu. L’odeur salée des embruns est revigorante. Elle inspire avec avidité.
Naomi allait chercher de l’eau non loin de son village, quand elle a été enlevée, dans les savanes de la vallée du Ferlo. Des hommes, wolofs3 comme elle, ont surgi des hautes herbes et l’ont trainée à l’écart. Elle a reconnu la langue quand ils lui ont intimé l’ordre de se taire. Ils étaient accompagnés d’hommes d’une surprenante couleur rosée. Des hommes qui n’auraient pas supporté le soleil, comme les albinos. Mais ceux-là portent des vêtures bizarres qui leur couvrent tout le corps, malgré la chaleur.
Elle a eu beau appeler à l’aide et se débattre, personne n’a entendu ses cris et les hommes l’ont assommée. Elle s’est réveillée pendant qu’ils lui mettaient un licol rigide et entravaient ses pieds et ses mains de chaines. Le licol la lie à une autre femme. Horrifiée elle tente encore de se débattre, mais un coup de crosse dans les reins la fait hurler et tomber à genoux. Les échardes du licol lui déchirent les chairs. Sa voisine entraînée dans sa chute, émet un grognement. Prostrées, les deux femmes se relèvent.
Naomi roule des yeux affolés autour d’elle. Ils sont des dizaines, hommes et femmes, attachés dans ce sinistre équipage. Tous portant des marques de coups et de fouets. Elle ne reconnaît pas les scarifications qui ornent certains visages. Elle tente de demander à celle qui la suit, ce qu’il va advenir d’eux et où on les emmène ainsi. Mais la femme lui fait signe qu’elle ne comprend pas. Les hommes blancs ont une singulière odeur rance, ils tiennent des fusils et portent des chapeaux, qu’ils ne quitteront pas de toute la marche épuisante. Ils se mettent en route vers une destination inconnue. Naomi a soif, bientôt la faim la tenaille, les fers entaillent sa peau, les chaînes sont lourdes, mais la file qui se déroule dans la savane ne ralentit pas. Les hommes blancs s’arrêtent enfin à la tombée de la nuit. L’un d’eux sort une gourde de sa sacoche et de la viande séchée, qu’il partage avec les autres. Mais aucun n’a un regard pour les captifs. Enfin un des geôliers fait signe de s’asseoir. Suivant l’exemple des hommes devant eux, Naomi et sa compagne d’infortune se baissent et s’agenouillent en prenant soin d’accorder leurs mouvements. Elles essaient de se coucher. La position est insupportable, le licol empêchant le contact avec la terre. Le sang qui a séché sur les plaies se remet à couler. Les deux jeunes femmes se redressent et restent assises en ramenant leurs genoux devant elles. Leur repos est entrecoupé de cauchemars. La file de prisonniers reprend sa marche dès les premières lueurs du jour. Le soleil bientôt ardent, brûle les crânes, assèche les gorges. Mais la marche continue impitoyable, jour après jour. Le soir du dixième jour, ils arrivent sur le rivage de l’océan, près « du fleuve dont on ne voit pas la fin ». Naomi en a entendu parler dans les veillées, mais n’a jamais vu tant d’eau. Dans son village, seuls les hommes peuvent voyager au-delà des limites des terres de la tribu.
Les geôliers les font embarquer sur des chaloupes jusqu’à l’île de Gorée dont on aperçoit quelques lumières. Ils sont entassés dans la maison aux esclaves. Des hommes et femmes, enlevés à leurs familles au cours de rapines des blancs ou faits prisonniers par d’autres tribus, sont déjà là depuis de nombreux jours. Naomi est au désespoir. Elle comprend qu’elle ne pourra pas s’échapper. Comment les siens pourraient-ils la retrouver maintenant ? Sa mère doit être folle d’inquiétude depuis le temps qu’elle n’est pas rentrée. Elle implore Dundaari4
