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C'est à Jussy, dans un coin de la campagne genevoise, que se nichent les souvenirs de ce livre. Nous étions alors des enfants dans un village bien joli visité surtout les samedis par les gens de la ville afin d'y célébrer des mariages. Récits parfumés aux souvenirs d'enfance, ce sont des moments de vie que j'aime, des petits riens inutiles et des évènements à l'importance maintenant délavée. Ces années vertes et souriantes m'ont permis de glisser doucement dans la modernité́ en ayant connu un monde où les vaches étaient dans les étables, le raisin au pressoir et le lait dans les bidons. Ce morceau d'histoire familiale a été écrit comme un divertissement. Il est là pour partager des moments avec fantaisie et rendre hommage à cet être encombrant et merveilleux dont nous avons eu le bonheur d'être les petits-enfants.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Jacques Sallin est metteur en scène, dramaturge et écrivain ; il a également enseigné longtemps au Cycle d’orientation. Depuis 1980 et la création du théâtre Argot, il met sur pied des projets qui remportent un grand succès et même certains prix « Putain d’histoire d’amour », en 1991, a remporté le Prix René-Habib et le Prix Romand ; « Mémoire des plaisirs de bouche » lui a valu, en 2005, le Prix de la Société Suisse des Auteurs (SSA). L’aventure fut belle et dura 28 ans, jusqu’à « Tango Barbare, été 1944 ». Aujourd’hui à la tête de la compagnie La Mouette, on lui doit « Tram’Drames », « Où est Charlie » ou encore « Le Charroi de la Michée » qui a tourné pendant tout l’été 2022 dans les campagnes genevoises.
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Seitenzahl: 99
Veröffentlichungsjahr: 2022
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De la même plume
Roman
Tango Barbare,
Edition PubliBook, Hachette 2011
Pièces de théâtre
Qui est Charlie?,
Compagnie La Mouette, Genève, 2021
Tram’Drames, spectacle «circulant»,
adaptation du livre de Corinne Jaquet
Meurtres à Genève, (Slatkine), 2019
Tango Barbare,
Théâtre Argot, Onex 2008,
Edition PubliBook, Hachette 2011
Mémoires des Plaisirs de Bouche,
Théâtre de la Cité, Fribourg, 2005
Énigmes et Aventures,
Théâtre Argot, Genève, 2004
Le Maître de l’Œuvre,
Théâtre Argot, Genève, 2004
Eppur si Muove,
Théâtre Argot, Genève, 1998
Piano-Bar, Conversation à bord
du Titanic lors de son Naufrage,
Théâtre Argot, 1996
La Colombière,
Théâtre Argot, Genève, 1994
Putain d’Histoire d’Amour,
Théâtre Argot, Genève, 1991
Mat en Trois Coups,
Théâtre Argot, Genève, 1989
L’Assassin du Diable,
Théâtre Argot, Genève, 1988
Le Petit-Déjeuner 4 Saisons,
Théâtre Argot, Genève, 1986
Conception graphique de la couverture et mise en page:Marquis Interscript, Québec (Québec)
Relecture: Fabrice Glasbrenner (Genève, Suisse)
Les Éditions du Chien Jaune
©CoJPresse, 1255 Veyrier (Genève, Suisse)
Tous droits réservés pour tous pays.
Informations et contact:
www.lechienjaune.ch
www.corinnejaquet.ch
ISBN 978-2-9701487-6-0 pour la version imprimée.
Cet ouvrage existe en format numérique:
ISBN 978-2-9701487-7-7.
TABLE DES MATIÈRES
La mémoire
À l’enseigne des «non-vêtus»
Garibaldi contre Ben-Hur
Une ferme à Jussy
Le lait qui s’sauve
La Saint-Sigolin
La pendule de cuivre
Le «Made in USA»
Ivanhoé et Moshe Dayan
Les délices du jeudi
Et débarqua le formica
La «Collection Hiver»
La fin d’une époque
Les taillés aux greubons
La balade du soir
Travaux d’aiguille
Tout l’Univers en papier
La pluche de pomme
Le mystère de la pyramide
La «Pension»
La foi du charbonnier
D’abord, il y a les huiles sur toile. Cadres de bois à feuilles d’acanthe frappés de plaquettes de laiton.
Ils sont presque tous là, les anciens de la famille – enfin, ceux dont on se souvient encore – en portrait, en pied, de tous âges avec le dernier regard qu’ils nous ont porté.
En remontant l’escalier de la mémoire, des encadrements sans dorure cernent quelques portraits discrets de grands-parents du temps où les femmes portaient un léger voile sur les cheveux, des paysages de lieux aujourd’hui sans importance. L’étage offre plus simplement la sanguine d’un sommeil d’enfant, des «mines de plomb» saisissant les premiers pas d’un bambin, le fusain d’une main ouverte, un bébé au sein. Plus haut, plus loin, des visages inconnus s’évanouissent dans des cartables recouverts de papier marbré aux attaches de tissus défaites.
La mémoire des familles est ainsi construite, comme une exposition. L’accrochage ne suit pas la logique de la généalogie, ni celle des sentiments. Quand le tableau d’un ancien se présente, il est tout de suite déposé dans la grande salle, cerné par deux portraits d’importance. Dans ce manoir au rythme des repas, des fêtes de famille, des Noëls, des naissances, les portraits montent à l’étage, faisant place aux suivants, sans que personne ne le remarque vraiment.
Ces cadres de ma famille offrent un inventaire à la Prévert. Une reine des forains, un lieutenant-colonel de l’armée américaine, un chef d’orchestre, un héros garibaldien, un réalisateur d’Hollywood, un sculpteur, un musicien, des ingénieurs et puis tous ceux qui ne sont plus rien car on a tout oublié d’eux, jusqu’à leur nom. Il en sera de même pour nous dans des temps pas si lointains.
À l’étage (de la mémoire comme un manoir), entre le crayon d’un compagnon charpentier et l’huile d’une récente arrivée, il y a une dame aux cheveux gris devant une ferme aux volets verts. Une aquarelle de petit format: ma grand-mère paternelle, Florentine.
Que me reste-t-il d’elle?
Une suite de souvenirs dont l’ensemble ne fait pas un portrait fidèle, mais plutôt une esquisse que je sais déformée, car les souvenirs n’en font qu’à leur tête. Mais pas une seule semaine, pas un seul jour ne passe sans que je l’évoque avec ses citations qui pour la plupart étaient des injonctions:
«Allons déjà, pour aujourd’hui!» – «Pipi, les dents, au lit!» – «Tout ce qui mérite d’être fait doit être bien fait!» – «Si c’est pour saloper le boulot, tu pouvais garder tes mains dans les poches!»
Ces pages roses du Larousse de ma vie, ces moments d’enfance que j’ai partagés pendant plus de dix ans sous son toit, j’ai choisi de les écrire avant que le temps ne les altère encore un peu plus, avant que les personnages qui les composent ne deviennent ceux d’un roman.
Tableau impressionniste fait de touches de souvenirs fugitifs, de mobilité de la mémoire, il est loin de correspondre à l’exacte vérité. Le contour n’est plus très précis, les couches juxtaposées d’une coloration personnelle peuvent susciter quelques surprises parmi ceux qui possèdent un autre portrait d’elle.
Qu’importe! Tels qu’ils sont aujourd’hui, polis par l’usure du temps, ces moments intimes volés au quotidien donneront à son portrait une part du décor qui lui manque.
Ils sont nombreux ceux de ma famille à lui devoir énormément. Ses traits de caractère ont laissé des traces profondes dans les générations qui l’ont suivie, notamment sa puissance de travail, une valeur cardinale à son époque.
Cette branche de notre famille est d’origine très modeste. Que ceux d’entre nous qui aujourd’hui possèdent une place dans ce monde, qui jouissent de richesse et de joie, n’oublient pas qu’il y a quatre générations, des mains cherchaient dans les déchets des chiffons à revendre.
«Des pattiers!» comme elle disait de ses parents.
Elle s’appelait Florentine Lina Hermance. Vers la fin de sa vie, sa date et son lieu de naissance avaient fini par lui sortir de la mémoire. Ne restait alors que la mienne pour tout reconstituer. À partir de trois bribes d’information, nous avions toujours fêté l’anniversaire de ma grand-mère le 15 septembre. L’officier d’état civil de la ville d’Annemasse, en Haute-Savoie, ouvrait un beau matin devant moi le répertoire des déclarations de naissance, année 1900.
Sur ce grand livre donc, une écriture en «pleins et déliés» racontait la nativité de ma grand-mère, en présentant les personnages présents à la mairie ce jour-là.
Deux gardes municipaux, en ce 12 septembre 1900 à onze heures du matin, signaient au bas de l’acte 52 que sa naissance eut lieu la veille à cinq heures du matin au hameau de Malbrande, dans la maison Dussange. Alfred Bastin, maire d’Annemasse, refermait le livre de l’état civil après en avoir fait lecture à haute voix et après que le père de l’enfant âgé de vingt-neuf ans eut signé à son tour: Gustave Adolphe Baillod. Sa mère s’appelait Lina Wyler, issue d’une famille d’origine juive polonaise, elle avait vingt-cinq ans.
Je possédais alors une part de la vérité: Florentine était née le mardi 11 septembre 1900.
À présent, le hameau de Malbrande est un quartier de la ville d’Annemasse. En ce temps-là, celui des chevaux et des pompes à eau municipales, ce n’était que trois habitations rurales perdues dans les champs et les vergers. La maison Dussange appartenait à Albert Huissoud. C’était une ferme modeste qui bordait un chemin vicinal. Voilà l’entier des archives.
Née à l’enseigne des «non-vêtus», elle était fille de pattiers, de chiffonniers; ces collecteurs de vieux chiffons, de peaux de lapin et de mégots. Comme beaucoup à cette époque, ses parents n’étaient rien, n’avaient rien et n’ont rien laissé. Seule subsiste une photo de Lina Wyler en vieille dame tout de noir vêtue avec de la dentelle sur un chapeau.
Florentine fut rapidement délaissée comme ses frères et sœurs dont elle ne sut jamais l’ordre d’abandon, le nombre exact ni tous les prénoms. Beaucoup sont morts «poitrinaires», c’est-à-dire de tuberculose. Elle retrouva un rescapé vers ses septante ans par le plus grand des hasards. Je ne l’ai vu qu’une fois, furtivement…
Née Baillod, elle fut donc abandonnée seule dans un orphelinat à Couvet, village du Val-de-Travers en Suisse romande puisqu’elle en était originaire. La loi de cette époque chargeait les communes de pourvoir à l’indigence de ses «bourgeois», nom que l’on donne en Suisse à ceux originaires d’une commune. On peut se douter de l’accueil d’alors.
Cet abandon général de la fratrie laisserait à supposer que ses parents n’étaient plus de ce monde, or il n’en était rien. Ce fut une abdication générale stupéfiante sans explication connue. Florentine en gardera une rancune tenace envers sa mère, dernière survivante du couple qu’elle retrouvera à Lausanne, quand elle-même fut mère.
Les quelques souvenirs qui s’échappaient de son passé de jeunesse laissaient derrière elle des années d’une enfance sans espérance, affamée à manger des pelures de pomme de terre, à boire de l’huile de foie de morue au goulot. Celui qui n’a jamais fait cette expérience ne sait pas ce que c’est que d’en boire… même à la cuillère! Un goût amer et une odeur tenace de marché aux poissons.
Elle apprit à lire, à compter et à écrire avec une graphie légère à l’encre violette. Puis, en âge de servir, vers ses seize ans, elle fut bonne pour le «sévice»! Florentine fut placée dans des maisons bourgeoises où il était d’usage et selon son témoignage – dès le labeur du personnel terminé – que le maître de maison vienne toquer le soir à sa porte. Elle partageait alors le sort peu enviable des bonnes à tout faire où, on le comprend, le «à tout faire» était extensible.
Puis, vint le temps du mariage. Ses noms de famille furent multiples car, par trois fois, elle accompagna son mari en sa dernière demeure.
La première rencontre avec mon grand-père Pierre-Joseph Sallin eu lieu dans un train, quittant le Val-de-Travers pour se rendre à Lausanne – en son jeune temps, m’avait-elle confié, elle baissait son chapeau sur ses yeux de peur d’être enceinte au premier regard.
«Comme j’étais balaude!»
C’est sa version des choses. Cependant, si je mets en perspective sa naïveté avouée avec les contraintes ancillaires nocturnes… pas d’indiscrétion, je ne vais pas regarder l’histoire de ma grand-mère par le trou de la serrure.
Les témoignages de ses enfants à ce propos suffisent. Mon père Pierre et sa sœur Simone m’ont laissé comprendre qu’elle ne fut pas balaude très longtemps, et même qu’elle avait développé une certaine excitation joyeuse sur le sujet.
Après le décès de mon grand-père Pierre-Joseph Sallin, au début de la Seconde Guerre mondiale, et au milieu de sa vie, il y eut Paul Vidoudez, un personnage plaisant de la Vallée de Joux. Le Paul était pour Florentine un joyeux compagnon de vie, mais ne le fut pas longtemps. Marié un samedi avec des fleurs dans les bras, le samedi suivant il retournait à l’église avec des fleurs sur le ventre et Florentine de la peine sur le cœur. La mort lui avait fait une farce de mauvais goût.
Arriva enfin Jules Estoppey qui ferma la marche triomphale des maris décédés. Julot, cet homme affichait un caractère bougon dont le silence permanent m’inspira de la méfiance tout au long de mon enfance. Il est mort comme il a vécu, sans un mot. Quant aux autres hommes qui furent au bénéfice de son enthousiasme, ils décédèrent tous sans qu’elle n’en sache rien.
Pour cette génération, les souvenirs n’étaient que des vieilleries. Elles furent rares, les phrases qui me permirent de compléter le portrait mon grand-père Pierre-Joseph. Un homme qui portait la moustache comme Charlot, c’est-à-dire comme tous les hommes de son époque. Il était charpentier, compagnon du Tour de France, communiste convaincu, et décéda dans des circonstances violentes.
En 1936, fidèle à sa pensée politique, il eut la glorieuse et courageuse idée de laisser femme et enfants afin de partir combattre le fascisme en soutenant vaillamment la cause républicaine en Espagne, pays alors en pleine guerre civile.
Après la défaite, il revint au pays, accueilli avec les «félicitations» d’usage par une Florentine ulcérée qui se fichait totalement de Franco et des fachos. Si le fascisme avait fini par passer, mon grand-père quant à lui devait passer son chemin et quitter in petto
