La Saloparde et autres histoires - Brigitte Prados - E-Book

La Saloparde et autres histoires E-Book

Brigitte Prados

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Beschreibung

La Saloparde rôde dans les coins et recoins, meurtrissant nos vies éphémères... Dans ce recueil de Nouvelles et textes entremêlés, l'auteur aborde sur un ton doux-amer les épreuves qui nous traversent, marquent notre être... séparation, divorce, accident, maladie, attentat, décès... et qui font battre le coeur très fort des âmes restantes. Des traumatismes, on ne sort pas indemne. Ou on est mort.

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Seitenzahl: 101

Veröffentlichungsjahr: 2020

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« Sois sage, ô ma douleur, et tiens-toi plus tranquille ! »1

« Comme la douleur aime l’homme et le prouve ! »2

« Écrire, c’est transformer la douleur, l’émotion, les faits, les expériences en quelque chose d’universel. »3

1 Vers extrait du sonnet « Recueillement » issu de la section « Spleen et idéal » du recueil des « Fleurs du Mal » de Charles Baudelaire, poète français (1821-1867).

2 Citation tirée De toutes les paroisses (1913) d’Anne Barratin, philanthrope et femme de lettres française (1832-1915).

3 Michèle Lesbre, écrivaine française, née en 1939.

Sommaire

Préambule

La Saloparde

La bulle a des angles pointus

La photo

Humeur de bière

Mon Ailleurs

Un coup de maître

Aliéné

Douceurs dominicales

Rendez-nous notre rêve

Chacun place son horizon

Amor amor amor

L’amour rend aveugle

Que du bonheur !

La clef de l’histoire

Nourriture quotidienne

Cher et cruel Gesner

Ma vie décrochée

En route

Le manche à balai

Hommages

Question de vie ou de mo

R

t

Mon p’tit grain de folie

Préambule

La vie s’assoit et te regarde

Anges et démons peuvent ricaner

Tu ne sais pas où va le monde

Air pollué

Villes bitumées

Terre dévastée

Mers déchaînées

Violences multipliées

Tu as des choses à dire

Cris reproches gifles

Mépris moqueries

Privations déceptions

Égarements abandons

Avant qu’elles ne te vampirisent

Laisse-les sortir de toi

Conflit de neurones

Nœud de pensées

Lance ton aboiement

Par-dessus les toits

Plaque-le sur les feuilles vierges

En français en provençal

Peu importe Mistral veille

Fier du chemin parcouru

Dans le vent léger du soir taquin

Ignore les mal embouchés

Les mauvais coucheurs

Les échauffés les agités

Les effrontés les enragés

Les impatients les malveillants

Les haineux les venimeux

Un nid de serpents

Cette ignorance crasse

Sois fidèle aux blessés pas aux blessures

Dans leur déchirante prière

Intéresse-toi aux cabossés

Parais disparais à volonté

Enjambées aériennes exaltées

Accours sèche les larmes

Des pleurs étouffés des sanglots ravalés

Dans la rue un matelas un baluchon

Un air de misère et d’abandon

Serre les mains baise les fronts

Donne une pièce un pain un regard un bonjour

Porte bonheur avec tes dents écartées

Enlace les tailles étreins pelotonne

Fusionne épanche materne

Capte l’énergie solidarise

Chuchote de petits bonheurs

Déguise le moche en beau

Porte des lunettes roses

Construis des passerelles

Au coin de la rue un espoir

Apprivoise-le partage-le

Légers picotements délicieux

Réjouis-toi de mille puérilités

De tous ces petits riens

Noircis de mots tes feuilles

Ces promenades enchantées

Ces sentinelles protectrices

Ils sont de bons génies

Qui soignent font grandir

La mine te démange ? Vas-y

Laisse une trace

Gribouille griffonne crayonne

Entre pleinement dans l’écriture

Même si pas vendeur pas glamour

Tu t’en moques lâche prise

Transforme l’insupportable en supportable

Les uns derrière les autres

Les mots arrivent en foule en bonds capricieux

Égratigne griffe écorche balafre abîme

Ils seront un cadeau de vraies pépites

Qui ensemenceront d’espérance tes territoires intérieurs

Ton univers se dilatera s’ouvrira s’illuminera

Dans l’amour de la vie

Des avenirs radieux dans la nuit

Où la lune fera du gringue au ciel

Cœurs connectés par un filament

Vis le présent en pleine conscience

Le soleil se pointera à nouveau

Prends ton temps, trouve le bon rythme

Épluche-le, coupe-le en tranches

Ne sois pas trop gourmande non plus

Distribue-les

Ainsi va la vie

Ou ce qu’il reste à tirer

Avant le tombé de rideau.

À mon chat, mon p’tit grain de folie…

1

La Saloparde

Son emploi en CDI ne lui accorde aucun répit, mais elle ne confierait son poste à personne. Comme une exaltée, elle se déhanche, se démène, se déchaîne. Elle met du cœur à l’ouvrage. Rien ne calme sa fringale. On essaye de lui échapper, de ne pas la provoquer. Mais elle court vite. Turbine. Depuis des millénaires elle effectue le tour de la terre, plusieurs fois par jour. Multiplie les rencontres. Volontaire, rigoureuse, déterminée. Travaille sans relâche, organisant son emploi du temps comme bon lui semble. Ni essoufflement, ni allergie, ni arthrose, ni déambulateur. Ossature immarcescible drapée dans une pelure maculée ornée de pretintailles sinistres, trogne anguleuse, poigne tranchante comme une hache. Des passages fulgurants, fracassants, foudroyants, impardonnables. Elle a conquis le monde, son univers. Elle est son propre boss et, dans sa spécialité, pense être une héroïne. Ça doit l’aider à supporter sa médiocrité. Elle contemple la planète avec insolence, dans le mutisme le plus cynique. L’effet de surprise lui tenant à cœur, elle s’exécute n’importe où, on ne lui échappe en aucun lieu : magasin, bistrot, voiture, bus, aéroport, gare, station de sports d’hiver, bord de mer. Fouille les dossiers médicaux, intervient dans les hôpitaux, appréhende, mortifie jeunes et vieux. Dotée d’une adaptabilité hors norme, elle s’invite à tous les festins et les destins avec ses humeurs peccantes. S’insinue dans les recoins, s’incrustant entre les réunions et les solitudes, pour réaliser ses sinistres actions. Son fichu sens du devoir ne la quitte jamais, elle provoque des bouleversements dans les vies personnelles et professionnelles. Omnipotente, omniprésente, omnisciente. Elle concurrence Dieu. Mais lutine avec le diable aux relents moribonds, toujours connecté sur les réseaux funèbres. On les dit mariés, indissociables. Avec zèle, elle alimente ses fours scabreux. Il lui en est fort reconnaissant, le bougre. Nombreux sont les condamnés qui rôtissent ici, au point de faire sauter les chaudières. Après des journées de dur labeur, il la convie même à quelques joyeusetés barbecuesques, pour décompresser, précise-t-il. Ils façonnent une ambiance incandescente en diffusant un vieil enregistrement d’Allumer le feu… Et faire danser les diables et les dieux. Sortent l’argenterie de grands-mères disparues, dînent aux chandelles, entrechoquent leurs verres dans l’air fermenté de rodomontades et d’invectives pestilentielles. Beuveries, pitreries et momeries composent leurs nuitées de gesticulations macabres. Ils se chicanent des débris d’os, hargneux comme des loups affamés. Préméditent petits et grands malheurs, s’enorgueillissent de leurs futurs exploits dans des piaulements sarcastiques. Ils n’ont jamais connu la précarité et ne pointeront jamais au chômage. Chacun œuvrant dans son domaine de compétences. Elle se vante d’avoir gonflé le nombre de ses proies, depuis une douzaine d’années. Aujourd’hui, elle utilise les nouvelles technologies et les réseaux sociaux. Elle est devenue accroc à Facebook. Elle s’y est inscrite, s’attribuant une fausse identité. Elle simule la personne douce, esseulée, en demande de contacts. Consulte les profils, bavant de plaisir, le regard émerillonné. Suit les potins des uns des autres, s’infiltre dans les discussions intimistes, exerçant une influence pernicieuse. Elle s’est ainsi construit une tribu d’amis virtuels. Elle peut poker, chatter, partager en un clic. Elle géolocalise ses victimes, repérant les plus fragiles, puis met en place de faux partenariats pour mener à bien son recrutement. Son business est florissant.

Un soir d’hiver elle a pris froid. Fallait l’entendre gémir devant son écran. À trop épier les internautes, avec son regard perçant et aigre de vieille hyène, elle a oublié de fermer les fenêtres et d’enfiler son gilet tartignole. Dieu la punit. Température et courbatures, elle a toussé toute la nuit, un feu ardent lui dévorant la poitrine. Bonté divine, on a cru la perdre, la goutte au nez et les yeux chassieux ! Elle ne se supporte pas fébrile car elle a besoin de toute son énergie pour les Autres, ces terriens qu’elle déteste tant. Alors, elle a fait venir le docteur Vautour, cahin-caha, son serviteur dévoué, un ancien archiatre. Un clopinard de la mistoufle bourru aux manières rustres. Un vieux barbu aux habits fripés, râpés, rapiécés. Le cou enroulé dans une épaisse écharpe boulochée qui empeste les effluves de graillon, ce brindezingue a sautillé à travers champs, la trousse de secours brinquebalante. On le voyait tituber, chantonnant, prêt à s’effondrer au moindre obstacle. Il a évité de justesse une bouse de vache, et ça l’a fait rire. Ce frappadingue de poétereau a profité de l’air campagnard pour respirer quelques pistils colorés et s’enivrer de corolles parfumées. Sous la pancarte SERVICES OUVERTS 24 HEURES SUR 24/365 JOURS PAR AN, il a tapé la porte à coups redoublés avec un bâton. Un couloir lugubre étouffant aux vapeurs méphitiques, bordé de canopes, l’a saisi. Il a enjambé les immondices qui jonchaient le sol : couenne, bave, ossements, dents, boyaux, poils, cheveux. Cette vision lui a fiché les chocottes, à ce vieux briscard, mais il n’a rien laissé paraître. Il a marmonné dans sa barbe crépue et cradingue. Posé sa mallette sur la table branlante et sorti son stéthoscope véreux en pestant de multiples fois. Ventrebleu ! La chevelure filasse, l’égrotante avait une sale tête recouverte de croûtes de léproserie, repoussantes. Enveloppée dans une étoffe pourprée, bien tape-à-l’œil. Au point d’aveugler le soignant cinq minutes durant. Une couleur pareille, ça vous collerait un volatile au plafond. Mais il n’a pas eu le temps de s’attarder sur ces pensées puériles. Deux pandiculations, trois génuflexions lui ont suffi pour reprendre du poil de la bête. Hop, en guise de bonjour, une courbette de la part du lourdaud mal fagoté. Faut dire que sa patiente n’est pas très engageante. Il n’a jamais osé élever la voix contre cette tortionnaire. Les lâches s’inclinent toujours devant la tyrannie. Alors il en fait des tonnes pour que la teigneuse se montre coopérative. Cela vaut bien la peine qu’il dérouille ses genoux cagneux. Il a ausculté la souffreteuse en arquant un sourcil mauvais. A ouvert de grands yeux en tripotant une poche qui pendouillait de sa veste rafistolée.

— Dites 33.

— 33.

— Encore.

— Qu’est-ce qui cloche chez vous ?

— Pardon ?

— Vous êtes sourd ?

Le patelin a fusillé du regard sa malade, et a clabaudé d’une voix pressante :

— Répétez, vous dis-je. Laissez-moi faire mon job.

— 33.

— Mmm, poumons noirs comme vos idées. Bien… Rhabillez-vous.

— Alors ?

— Je suis bien marri, c’est une bronchite, dit le corniaud de toubib avec un petit air replet et bien satisfait, tout héros qu’il ne sera jamais. Je vous prescris un arrêt de travail, le temps de vous remettre d’aplomb.

— Surtout pas ! Mon activité me maintient en forme. Je bosse, moi, doc. De toute façon, je suis irremplaçable !

— Dans ce cas, tournez-vous. Je vous saupoudre de sel de Guérande et vous enroule pour la nuit d’une bande trempée dans la résine. Vous ajouterez une rondelle de citron bio et ce nouvel électuaire dans votre infusion du soir, ensuite vous vous allongerez quelques heures dans votre sarcophage, et nous verrons demain, dit-il fixant l’alignement de bocaux face à lui.

Il ne connaît pas vraiment le nom des herbes qu’elle fait flotter dans l’eau bouillante ; quelle boisson roborative elle ingurgite quotidiennement. « Pourrait-elle seulement se tromper de bocal ? Si elle clamse, ça résoudrait le problème », bougonne le suppôt toujours en zieutant l’étagère vermoulue remplie de substances détonantes. Un liquide noirâtre Trompe La Mort garantit le paradis sur terre. La Mort Subite, plus opaque, expédie au cimetière illico presto quiconque y trempe les lèvres. Quant à La Délirium, ah La Délirium, elle se boit par petites lampées parce qu’elle ne présente pas d’autre risque que de précipiter son buveur dans un coma éthylique.

La dolente a proposé un verre à ce soiffard de docteur, pour le remercier. Il a bu d’un trait le cercueil tendu, sacré sifflard. Puis le zozo noir corbeau est reparti en zigzaguant avec ses balbutiements d’apothicaire. Il n’est jamais repassé. Ni le lendemain ni les jours suivants. On l’a retrouvé zigouillé au pied d’un cyprès du cimetière, un jour de blizzard. Dans son habit noir, on l’aurait pris pour un corbillat tombé du nid, l’air ahuri.

Quant à la Camarde parée d’amulettes, momifiée dans ses bandelettes, mieux conservée que jamais, elle est prête à ouvrager.

Personne en ce moment précis ne sait où elle besogne.

Mais on l’entend, l’air chafouin :

— Vous prendrez bien une tasse d’…

« Éternité » - le mot est inscrit sur l’étiquette du bocal - représentée par une plante proche parente de la belladone, la jusquiame et la douce-amère.

Increvable, toujours au boulot, La Saloparde.

2

La bulle a des angles pointus