La Scénariste - Aurélie Romiguière - E-Book

La Scénariste E-Book

Aurélie Romiguière

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Beschreibung

"J'ai trente-six ans, 1981 euros en poche et je pars. J'ai trente-six ans, 1981 euros en poche et je ne veux plus jamais revenir ici. Mon dernier objectif sur cette terre, ce sont elles, ces cent trente feuilles, empreintes de la dernière chose vraiment vivante en moi : mon imagination." Elle, c'est Lili, une femme mariée, au grand sourire... Mais les apparences sont trompeuses. Elle, c'est Lili Fontaine, femme battue et manipulée. Elle quitte sa maison, sa vie, avec pour seul bagage un rêve...en plein cauchemar.

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Seitenzahl: 558

Veröffentlichungsjahr: 2022

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À mes trois mamies, Pour tout ce que vous n’avez jamais osé dire, ce que vous n’avez jamais osé faire et face à cette inhibition qui vous a même empêchées de l’écrire. À vos rêves endormis…

À mes enfants, Pour que vous gardiez toujours votre sourire innocent et ce grain de folie qu’est l’imagination.

À mon mari, Pour ton soutien, ton amour, et parce que tu supportes ce grain de folie qu’est mon imagination !

TABLE DES MATIÈRES

LEXIQUE

AVANT-PROPOS

LILI FONTAINE

1. Ext. Jour - Guichet de banque - Jour 1

2. Ext. Jour - Sur la route

3. Ext. Nuit - Aire d’autoroute près de Belfort

4. Int. Nuit - Flash-back - Rêve

5. Int. Jour - Cafétéria aire d’autoroute - Jour 2 - 1

er

avril

6. Ext. Jour - Sur la route dans ma 4L

7. Ext. Jour - Großer Tiergarten

8. Int. Tombée de la nuit - Chambre d’hôtel

9. Int. Nuit - Salle de bains

10. Int. Lever du soleil - Jour 3

11. Ext. Jour - Le tour de Berlin

12. Int. Fin de journée - Dans un café

13. Ext. Nuit - Dehors devant l’hôtel

14. Ext. Jour - Devant les studios Babelsberg - Jour 4

15. Int. Jour - Studio Babelsberg - Accueil

16. Ext. Jour - En rentrant à l’hôtel - Envie de shopping

17. Int. Jour - Flash-back dans ma vie d’avant

18. Ext. Jour - Retour dans la boutique berlinoise

19. Int. Nuit - Chambre d’hôtel

20. Int. Jour - Studios Babelsberg, Salle d’attente - Jour 5

21. Int. Jour - Bureau de Ralph Altmann

22. Ext. Fin d’après-midi - Devant les studios Babelsberg

MARK HEINRISCH

23. Int. Fin d’après-midi - Bureau de Ralph Altmann

24. Int. Nuit - Bureau de Ralph Altmann

25. Int. Nuit - Discothèque

26. Int. Nuit - Enfin chez moi

LILI FONTAINE

27. Int. Jour - Chambre d’hôtel - jour 6

28. Int. Nuit - Dans ma maison - Flash-back

MARK HEINRISCH

29. Int. Jour - Bureau du « sergent » Altmann

LILI FONTAINE

30. Int. Jour - Accueil des studios Babelsberg

MARK HEINRISCH

31. Int. Jour - Bureau de Ralph Altmann

32. Int. Jour - Devant la porte du bureau de Ralph Altmann

33. Int. Jour - Couloir des studios

34. Int. Jour - Pause-café !

35. Int. Jour - Retour dans le couloir

36. Ext. Jour - Devant les studios Babelsberg

MARK HEINRISCH

37. Int. Jour - Bureau de Ralph Altmann

LILI FONTAINE

38. Int. Nuit - Chambre d’hôtel - Jours 7-8

39. Ext. Nuit - Quelque part dans les rues de Berlin

40. Int. Jour - Chambre d’hôtel, lendemain de cuite - Jour 9

41. Ext. Nuit - Devant le Café français

42. Int. Nuit - Café français

43. Int. Jour - Chambre d’hôtel - Jour 10

44. Aparté - Fabien, mon mari

45. Int. Tombée de la nuit - Salle de bains - Moi aujourd’hui

46. Ext. Nuit - Devant mon hôtel

47. Int. Nuit - Salle de réception - Studios Babelsberg

48. Ext. Nuit - Jardin des studios

49. Int. Jour - Chambre d’hôtel - Jour 11

50. Ext. Jour - Terrasse de l’hôtel

51. Ext. Jour - Dans un parc

52. Int. Jour - Chambre d’hôtel

53. Int. Nuit - Chambre d’hôtel

54. Ext. Nuit - Dans les rues de Berlin

55. Int. Nuit - Dans un pub de Berlin

56. Ext. Nuit - Devant l’hôtel

57. Ext. Jour - Dans la plus jolie des voitures - Jours 12-13

58. Ext. Jour - Ma maison

59. Int. Nuit - Notre nid douillet ou ce qu’il en reste

60. Int. Jour - Chambre d’ami

61. Ext. Jour - « Notre havre de paix »

62. Int. Nuit - Notre chambre conjugale

63. Ext.-Int. Jour-Nuit - Le temps passe vite

64. Ext. Jour - Mariage et fête en perspective

65. Int. Jour - Huit minutes interminables

66. Int. Jour - La maison du bonheur

67. Int. Jour - Chaque jour subit sa peine

68. Ext. Jour - Retour à la case berlin

69. Int. Jour - Bureau d’Érick Bern, producteur

70. Int. Jour - Ascenseur : on monte et on descend

MARK HEINRISCH

71. Int. Jour - L’heure de vérité

LILI FONTAINE

72. Int. Nuit - Un bon restaurant et au lit

73. Int. Soir - Chez moi – Quatre ans en arrière

74. Int. Nuit - Dans les toilettes du restaurant

75. Int. Nuit - 2

e

round - Ne parlons plus du passé

76. Ext. Nuit - Balcon de mon hôtel

77. Int. Jour - Un nouveau jour se lève

78. Ext. Jour - Dans un parc - Début août

79. Int. Nuit - Vivement ce soir qu’on se repose

80. Int. Jour - Chambre d’hôtel

81. Ext. Jour - Courses et currywurst

82. Int. Ext. Jour - De mon hôtel à la maison de Mark

83. Ext. Jour - L’antre de l’acteur

84. Int. Jour - Dans une étuve

85. Int. Jour - Retour dans le salon

MARK HEINRISCH

86. Int. Jour - En plein désarroi

87. Ext. Tombée de la nuit - Sur ma terrasse

88. Int. Nuit - Une fille dans ma chambre

LILI FONTAINE

89. Int. Nuit - Chez moi - Cauchemar en plein rêve

90. Int. Lever du jour - Chambre de Mark - Un rêve en plein…

91. Int. jour - Cuisine de Mark

92. Int. Jour - Rue de Berlin

93. Nulle part et partout à la fois

94. Int. Jour - Lieu du tournage - Maquillage

95. Int. Jour - Devant une baie vitrée

96. Int. Nuit - Chambre d’hôtel

97. Int. Nuit - Dernière soirée à Berlin

98. Ext. Nuit - Terrasse des studios Babelsberg

MARK HEINRISCH

99. Int. Nuit - Au bar des studios

100. Ext. Nuit - Parking des studios

LILI FONTAINE

101. Ext. Nuit - Au beau milieu d’un rêve

102. Int. Nuit - Magique

MARK HEINRISCH

103. Int. Jour - Confidences

LILI FONTAINE

104. Int. Jour - Retour à zéro

105. Int. Jour - Notre chambre

106. Int. Jour - Cuisine

107. Int. Nuit - Hôtel-restaurant du Parc

108. Int. Nuit - Ma maison

109. Int. Jour - Rendez-vous chez la psy

110. Ext. Jour - Sur le chemin de la maison

111. Int. Jour - Hall d’entrée

112. Int. Jour - Troisième et dernière chance

113. Int. Nuit - Soirée des anciens élèves

114. Ext. Nuit - Devant la salle des fêtes

115. Int. Nuit - Dans le garage

116. Ext. Nuit - Ma dernière course

117. Int. Jour - Une lueur d’espoir

118. La nuit la plus profonde

119. Plus rien n’a d’importance

MARK HEINRISCH

120. Int. Jour - Bureau de Ralph Altmann

121. Ext. Jour - Dans le jardin de Lili

122. Int. Jour - Bureau de Ralph Altmann

123. Int. Jour - Mark sens dessus dessous

LILI FONTAINE

124. Int. Jour - Chez « Madame je-sais-tout »

125. (Je ne veux plus de chapitre)

MARK HEINRISCH

126. Int. Tombée de la nuit - Seul à Paris

LILI FONTAINE

127. Ext. Au même moment, tombée de la nuit - Dans les bois

128. Ext. Nuit - Paris face à moi-même

129. Int. Nuit - Hôtel parisien

ÉPILOGUE

REMERCIEMENTS

N° SPÉCIAUX CONTRE LES VIOLENCES PHYSIQUES ET PSYCHOLOGIQUES

LEXIQUE

SCÉNARIO

Étymologie : 1764 ; aussi « mise en scène », xixe ; de l’italien scenario « décor », de scena « scène », du latin scena.→ Scène. Pluriel : Des scénarios.

Description de l'action d'un film, comprenant généralement des indications techniques (→ Découpage) et les dialogues.

© 2021 Dictionnaires Le Robert - Le Grand Robert de la langue française

EXT.

Abréviation utilisée par convention dans la présentation des scénarios pour préciser que la scène se passe en extérieur.

INT.

Abréviation utilisée par convention dans la présentation des scénarios pour préciser que la scène se passe en intérieur.

AVANT-PROPOS

Ne jugez plus au premier regard.

N’interprétez plus les paroles des autres.

Écoutez, simplement, et aidez si besoin.

Vous avez le droit d’imaginer votre vie, mais imaginer et juger ce que pensent et vivent les autres n’a pas de sens.

Et quant aux rêves, ah ! les rêves… Ne trahissez plus vos rêves, c’est votre essence même.

Ma philosophie du sourire…

Aucun synonyme ou presque pour ce nom qui caractérise mon héroïne et mon état d’esprit. Qu’il soit l’expression d’un sentiment favorable, d’une ironie, d’un doute, l’expression d’une politesse, d’un malaise, d’une agressivité, d’une joie intérieure, d’une déchirure, d’une faveur ou d’un coup heureux du sort, le mot sourire est irremplaçable. Peu importe la circonstance qu’il accompagne : garder le sourire est pour moi une évidence dans chaque circonstance de la vie !

Sourire, même dans l’adversité.

LILI FONTAINE

1EXT. JOUR - GUICHET DE BANQUE - JOUR 1

J’ai les mains gelées, pourtant je n’ai jamais eu aussi chaud de ma vie. Mon corps me fait mal, ma tête va exploser, mais je ne suis pas morte. Je n’ose pas regarder devant moi.

Mince, j’ai oublié mes gants. C’est ce détail qui me fait lever la tête. Je marche de plus en plus vite, jetant des coups d’œil furtifs autour de moi. Je voudrais être seule dans cette rue que je connais si bien.

Pourvu que je ne croise personne ! Je ne veux pas dire bonjour.

Mes doigts sont glacés et raides, je regrette ces fichus gants que m’a tricotés ma mère : pourquoi n’y ai-je pas pensé ? Et puis je m’en fous, j’ai froid aux mains, et alors ? Je les serre pour me faire encore plus mal, c’est peut-être à cela que l’on reconnaît que l’on est bien vivante : la douleur…

Je laisse derrière moi tant de choses auxquelles je tiens. Je voudrais déjà être loin.

Enfin j’arrive devant le guichet de retrait de ma banque. La personne devant moi ne semble pas très pressée. Elle est toute petite et ses gestes sont lents. Lents comme sont les gestes d’une vieille personne. Qu’elle fasse vite ! Je veux partir ! Prendre mon argent et m’éloigner au plus vite de ma vie, avant que mon courage ne me quitte.

J’ai la gorge serrée, mon visage doit être blanc comme un linge. Je ne sens plus circuler mon sang.

La vieille dame se retourne enfin et je ne peux m’empêcher de lui adresser un sourire de sympathie. Comment puis-je encore sourire ? Pourquoi est-ce que je lui souris ? Je ne la connais même pas.

Mon corps est pris de sueurs froides. J’avance à mon tour face au distributeur de billets. Je sors mes mains frêles des poches de mon blouson.

À cet instant, je m'apprête à faire une chose des plus banales, et pourtant je suis prise de remords, mes doigts n’en finissent plus de trembler, mais de peur maintenant.

Instinctivement, je regarde autour de moi et prie pour que personne ne me regarde. De quoi pourrait-on se douter ? Je retire de l’argent, et alors ?

Je tape mon code et demande cinq cents euros ; je n’ai de toute manière pas la possibilité de prendre plus… Tout cela est si soudain. Je prends la liasse de billets et la jette en vrac dans mon sac à main, à côté des quelques économies que je me suis permis de faire, au cas où.

Un dernier coup d’œil autour de moi et, d’un pas rapide, je traverse la rue en sens inverse pour rejoindre ma voiture.

Ne regarde pas les gens, marche la tête basse, ne souris pas.

Oh non ! pas elle… Mme Gaillard, mon ancienne institutrice. À chaque fois que je la croise, j’en ai pour une heure… J’exagère peut-être un peu. Qu’est-ce que je fais ? Non, je ne peux pas lui parler maintenant… Lui parler et lui dire quoi ? Que tout va bien, faire comme si de rien n’était ? Prendre des nouvelles de son fils qui est de mon âge ?… Je sais très bien faire comme si tout allait bien… Mais aujourd’hui, je n’en ai pas le courage… Tant pis, quitte à paraître mal élevée – ça changera un peu –, je traverse la rue plus vite que prévu. Je n’emprunte même pas le passage piétons. J’envoie mon plus beau sourire et un bonjour à la volée à ma vieille amie, et je cours en lui faisant signe avec mon doigt sur ma montre pour lui faire comprendre que je suis pressée. Elle est gentille et me lance :

— Bonjour ma petite Lili, toujours en train de courir ! Passe me voir un de ces jours…

Et je lui dis oui de la tête, toujours avec mon grand sourire qui ne demande qu’une chose… pleurer. Non, je ne passerai pas, je ne passerai plus, plus jamais.

Parfois, je ne me supporte plus. Pourquoi sourire alors que je suis si triste ? Et si je ne souris pas, c’est ma culpabilité qui me met une gifle. Mon empathie me fait plus de mal que de bien et je sais que beaucoup trop de gens en ont profité. « Trop gentille », voilà ce que mes amis me disent souvent, mais le trop n’en fait pas, je trouve, une qualité. « Trop conne », oui, certainement davantage… Et voilà que je m’autoflagelle ! Quoi de mieux dans ma situation !

Ma 4L blanche est là, je suis rassurée de la voir. La portière grince quand je l’ouvre. Impossible de passer inaperçue ! Je me précipite et referme dès que je suis assise.

Je lance mon sac sur le siège passager et calcule mécaniquement dans ma tête la somme qui s’y trouve : 500 € + 1 481 € cela fait 1 981 €. C’est étrange : c’est aussi mon année de naissance.

Mes mains incertaines attachent la ceinture puis se posent sur le volant pour ne plus bouger.

Il faut que je souffle, je suis à bout de nerfs, mais bien sûr cela ne se voit pas, il ne faut pas que cela se voie. J’ai la tête qui tourne, j’ai besoin de fermer les yeux un instant… Merde, j’ai peur, je panique, j’ai du mal à respirer ! Calme-toi… Mais je n’ai pas le temps.

J’entame la difficile ouverture de mes paupières supérieures… et je démarre.

J’ai trente-six ans, 1 981 € en poche et je pars.

De ma main, je touche pour me réconforter les cent trente pages reliées qui vont faire ce voyage vers l’inconnu à mes côtés.

Je sors de la place de parking, et je roule. Tout me porte à mes souvenirs. Je passe devant mon ancienne école, puis c’est au tour de l’épicerie où j’ai grandi et travaillé, l’église où je me suis mariée, le cimetière où reposent mes parents. J’arrive enfin devant le panneau annonçant la sortie de ma petite ville bien-aimée. Mes yeux larmoyants me trahissent et me demandent de les regarder dans le rétroviseur. Ne pleurez pas, pas maintenant. Quelqu’un pourrait vous voir. Alors, je les regarde. Qu’ils sont tristes ! Mes cheveux noirs et mes cernes creusés me donnent un teint cadavérique. Je me hais.

J’ai trente-six ans, 1 981 € en poche et je ne veux plus jamais revenir ici. Mon dernier objectif sur cette terre, ce sont elles, ces cent trente feuilles, empreintes de la dernière chose vraiment vivante en moi : mon imagination. J’aurais pu en rester là, mais, je ne sais pas pourquoi, je veux qu’elles, elles puissent prendre vie.

2 EXT. JOUR - SUR LA ROUTE

Ma 4L ne va pas bien vite, mais je suis confiante. Je la bichonne depuis seize ans déjà. J’adore les 4L, et ce petit bijou m’a été offert par mon père. Il ne l’a payée que quatre cents francs à l’époque et a mis trois ans pour la réparer minutieusement. Il tenait un commerce de proximité dans une petite ville tout en rond, au fin fond du Cantal, entre Lot et Aveyron. Ma ville. Tout en rond, héritage de son passé médiéval. Un endroit paisible, où les terrasses de café bondées entourent et protègent la belle église Saint-Césaire. Où les habitants, fiers de leur ville, crient haut et fort leurs racines. Où la nature, riche et belle, vous enveloppe sous la protection de son arbre sacré. Un grand village ou une petite ville, qu’importe : en quittant Maurs-la-Jolie, on se promet toujours d’y revenir. Et pourtant…

Enfant, j’adorais imaginer les remparts, aujourd’hui disparus, de cette ville fortifiée. J’ai commencé des dizaines et des dizaines d’histoires de princes et de princesses, mais ne les ai jamais finies. Des chevaux dévalant la grand-route, des flèches lancées sur les murs, des baisers volés au coin des rues. Mes créations de petite fille allaient bon train, mais je n’écrivais pas encore assez vite pour suivre le rythme de mon imagination. J’ai noirci beaucoup de feuilles, et tous mes romans de débutante ont fini dans le grenier de mes parents… Aujourd’hui, leur maison est devenue la mienne et toutes ces histoires sont toujours cachées dans ce même grenier. Mais à quoi bon ressortir toutes ces vieilles chimères ? Tout cela n’arrive que dans les contes de fées. La vie est tellement plus dure.

Mon père est mort il y a sept ans et ma mère l’a suivi huit mois après. Ils s’aimaient tant ! Ils ont travaillé toute leur vie ensemble, dans cette petite épicerie du Tour de ville. Ils me manquent profondément et j’aurais tant besoin d’eux aujourd’hui.

Je conduis depuis deux heures déjà, sans vraiment regarder la route. « À bientôt dans le Cantal. » Cela me fend le cœur… Y reviendrai-je un jour ? Il y a trop de souvenirs sur les trottoirs de ces villes, dans les coins des rues. Trop de fêtes de villages où jadis mon cœur battait. Trop de festins dans les restaurants que je longe. La route serpente entre les monts d’Auvergne et la neige à leur sommet me calme. Je me replonge dans ces pensées qui me font dériver sur ma vie cantalienne, celle que je dois considérer « d’avant ».

Sur l’autoroute, les kilomètres défilent. Pourvu que la 4L tienne le choc ! Je fais glisser la fenêtre, pour l’ouvrir ou la fermer, selon le besoin. En comparaison, les vitres électriques sont un véritable luxe, mais elles n’ont aucun charme ! Avec le grondement du moteur qui s’essouffle, je n’entends même plus la radio, cela me fait sourire. Un sourire sans réelle gaieté, mais qui a le mérite d’être là. Ce sourire, je le tiens de ma maman, une femme réservée mais sûre d’elle. Je n’ai hérité que de cette retenue, alors que j’aurais tant voulu avoir sa force de caractère.

Ma vue se brouille : la fatigue certainement. J’ai oublié que j’avais des lunettes, celles qui me donnent l’air d’une romancière. En tâtonnant, je les sors de mon sac puis les ajuste sur mon nez pour reposer ma vue. Ma main droite essuie le contour de mes yeux pour faire dévaler les larmes encore présentes. Je bâille et la nausée me prend, je suis épuisée. Le trèfle à quatre feuilles qui se balance au-dessous du rétroviseur me redonne quelques forces et j’ose espérer qu’il me portera chance. Je pense que je ne prends pas du tout la mesure de ce que je viens de faire.

Plus de sept heures de conduite sans m’arrêter, ce n’est pas sérieux. C'est même suicidaire. Je me concentre sur la route, les panneaux d’autoroute se suivent, mais ne se ressemblent pas. Soudain, prise d’un doute, je décide de m’arrêter un peu sur la prochaine aire : je dois manger, me reposer, refaire le plein d’essence… et savoir où je vais !

3 EXT. NUIT - AIRE D’AUTOROUTE PRES DE BELFORT

J’éteins le moteur. Le silence soulage immédiatement mes oreilles. Tous les autres bruits sont loin.

Silence…

Je m’entends respirer. Je suis encore en vie. Je me frotte le visage pour me réveiller.

L’envie d’écrire se fait sentir. Un besoin plus pressant que celui de me dégourdir les jambes. Écrire…

J’attrape mon carnet déjà bien rempli et libère ma tête du stress de cette journée. Ma main se laisse guider en toute confiance : Où aller pour ne plus jamais le revoir ? Fallait-il attendre d’en arriver là pour assumer mon rêve ? Fallait-il autant souffrir avant de réagir ? Prendre la fuite, vite…

À demi soulagée, je respire profondément. Je tourne la tête vers la fenêtre et observe, en bâillant, le choix qui s’offre à moi : des toilettes, un espace café et même une boutique ouverte la nuit. Maintenant, j’ai faim. Quand je sors de la voiture, j’ai l’impression d’arriver sur une autre planète : mes yeux sont bouffis et rouges, j’ai mal partout, un autre bâillement m’arrache la mâchoire, je tangue sur mes jambes. Je m’étire au maximum, au risque de me casser quelque chose… Je suis tout engourdie. Je vois passer le reflet d’un zombie sur la vitre éclairée de la boutique. J’ai une tête affreuse mais, bizarrement, je m’en moque. Personne ne me connaît ici, enfin j’espère… Tout à coup, je panique. Mais je me reprends et entre. Hmm, ils vendent aussi des en-cas.

Vingt minutes, peut-être trente, pour boire deux cafés en regardant bêtement les cartes postales et les souvenirs en tout genre. Après être allée me rafraîchir aux toilettes, je sors enfin avec une carte routière allemande, un dictionnaire bilingue de poche, un paquet de chips, un sandwich dont je dévore les premières bouchées et un morceau de tarte aux fraises que je mangerai plus tard.

La nuit finit de tomber et la beauté du ciel me saisit ; je regarde les étoiles, j’étire le cou en arrière, à droite, à gauche, à nouveau je respire profondément. Le klaxon d’une voiture arrivant à toute vitesse me fait sursauter. Par instinct, je prends mes jambes à mon cou et rejoins ma 4L.

Une fois à l’abri, je sens mon cœur battre à cent à l’heure. Je regarde en direction de cette voiture de malheur : ce sont seulement quatre jeunes euphoriques qui en sortent. Soulagée, je reprends une bouchée de mon sandwich, sans grande envie. Ces sandwichs sous vide sont vraiment écœurants. Pain de mie, rosette et cornichons. Je le savais d’avance : je prends toujours le même et suis toujours déçue. Rien à voir avec le vrai saucisson de ma grand-mère ! De toute manière, j’aurais du mal à avaler quoi que ce soit. J’abandonne le reste de mon repas sur le siège passager : qui sait, peut-être aurais-je plus d’appétit tout à l’heure ?

J’ouvre la carte de France puis celle d’Allemagne et commence à regarder le tracé. Je suis découragée : je n’ai même pas fait la moitié du trajet ! Je me trouve à une soixantaine de kilomètres de la frontière, il va falloir que je prenne la direction de Nuremberg, Leipzig et Berlin… Encore environ neuf heures de route, d’après le GPS de mon portable !

Berlin… quelle folie ! Jamais je n’aurais cru y aller. Personne ne m’y attend. Berlin, pour la seule raison que c’est la ville où se passe l’histoire relatée dans les cent trente pages qui font le trajet avec moi. Si mes informations sont mauvaises, je ne retrouverai jamais celui pour qui je les ai écrites. Si je le trouve, ai-je seulement une chance sur cent qu’il veuille bien les lire ? De toute façon, je n’ai plus rien à perdre. Ma vie, sans ce scénario, se serait arrêtée là : alors, je suis en sursis.

Je regarde rapidement mon nouveau dictionnaire. Guten Tag : bonjour ; Tschüß : salut ; Im Stehen schlafen : dormir debout… Je suis épuisée, ma tête s’enfonce dans l’appui-tête, mon regard se pose sur des milliers d’étoiles et je m’endors paisiblement.

4 INT. NUIT - FLASH-BACK - REVE

C’est étrange comme parfois les rêves peuvent à ce point sembler réels.

Je suis dans les bois, je suis bien, l’air est doux et apaisant. J’entends un cri d’enfant. Un cri joyeux. À l’affût, je m’avance vers cette partie de cache-cache. Je me laisse guider par les éclats de voix. Une petite fille brune avec deux couettes surgit parmi les fougères et court vers ses parents. Ce sont mes parents. Ils ont l’air si heureux, si libres. Je ne suis que spectatrice, mais j’aimerais les toucher.

Soudain, j’ai mal dans la poitrine, tout devient noir. Il y a des ombres partout autour de moi. Je ne sais pas trop où je suis, mais je sens une main douce me caresser le visage, une main familière. Je me retourne tant bien que mal, une force me poussant en même temps à faire le contraire. Je lutte pour pouvoir recevoir un peu de quiétude. Cette main, si douce il y a un instant, devient brutale, m’attrapant le bras avec violence. Je ne vois rien et j’ai mal. Tout à coup, j’étouffe. Et puis ce n’est plus alors de la douleur que je ressens, mais de l’amour. Fabien. Je le vois, il est là, face à moi. Ses hypnotiques yeux bleus me dévorent d’affection. Il me prend tendrement dans ses bras et me fait tournoyer… et me lâche ! Je tombe sous son regard sans qu’aucun regret ne s’y lise. Il frappe du poing sur la table. Des milliers de feuilles s’éparpillent. C’est mon scénario ; il le déchire et me jette les morceaux à la figure.

Non, pas ça ! Pas mon scénario ! Je halète, je titube, je tente de sauver et de ramasser les feuilles disséminées autour de moi. Je pleure. Je réussis à me relever et prends le risque de m’enfuir. Mais mes jambes sont comme paralysées : impossible de bouger ! Je frappe cette vitre imaginaire qui me bloque le passage, mon cœur me fait mal et j’ai les mains en sang. Je hurle, personne ne m’entend.

Je me réveille en sursaut, me cognant contre la vitre. Je reprends ma respiration comme si je revenais d’un plongeon dans une mer sans fond. J’ouvre les yeux. Je regarde mes mains intactes qui tremblent encore, je frotte mon bras gauche, tout endormi : sans doute a-t-il manqué de sang pendant mon repos. Je suis trempée de sueur.

Je suis en vie. Je laisse échapper un long soupir : ce n’était qu’un cauchemar. Le soleil se lève à peine. Mon regard, vide, croise son reflet dans le rétroviseur ; ma tête retombe lourdement contre le siège. Je me frictionne le visage pour tenter de sortir de ma torpeur. Il faut que je prenne l’air.

5 INT. JOUR - CAFETERIA AIRE D’AUTOROUTE - JOUR 2 - 1ERAVRIL

Un café bien chaud ! Rien ne pouvait me faire autant de bien après cette nuit affreuse et glaciale. Ma 4L n’est pas des plus confortables pour dormir et mon dos me fait atrocement mal. Il est 6 h 38 et la cafétéria est déjà pleine de monde. Des regards sans âme se croisent et se scrutent, dans ce lieu où personne, ou presque, ne semble se connaître. Les uns sourient, d’autres sont plongés dans leurs pensées ou dans les journaux du matin. Je ne suis donc pas l’unique fille étrange, assise là, une expression vide sur le visage, sans personne à qui parler. Une inconnue parmi tant d’autres. Un rapide brin de toilette, il est déjà 6 h 57, il faut que je reparte… Pourtant, personne ne m’attend…

La tête haute et mon poing serré sur ma poitrine, je reprends courage et quitte les lieux. Le temps est couvert ; c’est dommage, mais ce gris est si bien assorti à mon humeur que j’en suis presque ravie.

6 EXT. JOUR - SUR LA ROUTE DANS MA 4L

La route défile encore et encore, et cette maudite radio ne capte rien. Je quitte tout de même la France sur un air de folklore que j’imagine alsacien. Le son de la trompette me casse les oreilles. Je crois bien que c’est ce qui me permet d’échapper aux contrôles de police. Qui voudrait arrêter une pauvre fille écoutant du folklore alsacien dans une 4L aux vitres grandes ouvertes ?… L’idée que je touche au but me donne des sueurs froides. J’ai très chaud mais ne m’arrête pas : il faut que je continue ma route.

Je suis en Allemagne depuis deux heures déjà, et je bifurque enfin vers Nuremberg : 633 kilomètres me séparent encore de Berlin ! Cette route me terrorise : les gens roulent tellement vite ! Pourvu que ma vie ne s’arrête pas maintenant, non, ce n’est pas encore le moment ! Si j’avais été sûre que l’on ne puisse pas suivre ma trace, j’aurais pris l’avion. L’idée que Fabien me retrouve me traverse l’esprit et je suis prise de doutes.

Après une halte pour me reposer et manger un peu, je reprends mon chemin en m’encourageant : Plus que 190 kilomètres ! Je les compte jusqu’au dernier sans avoir la moindre idée de ce que je vais faire en arrivant là-bas. J’essaie de ne pas trop y penser, surtout pour ne pas culpabiliser. Je suis allée trop loin pour reculer. Toutes les voitures me doublent, mais ma fidèle amie est au maximum de ses capacités. Au bout d’un certain temps, finalement, je m’y fais !

7 EXT. JOUR - GROßER TIERGARTEN1

Mon GPS m’annonce enfin une bonne nouvelle : « Vous êtes arrivée à destination. » Je m’arrête au cœur de Tiergarten après avoir contourné la majestueuse colonne de la Victoire. La nature dans toute sa splendeur, volumineuse, riche, calme et bienfaisante. Un havre de paix qu’il me tarde d’arpenter. Ce pays me plaît déjà, mais cette beauté n’arrive pas à me faire oublier ce que j’ai quitté, ni pourquoi. Après plus de 1 500 kilomètres avalés en deux jours, je sors de ma voiture et procède à une douloureuse élongation de chacun de mes muscles. Je suis ankylosée et mes yeux me piquent au contact direct de la lumière. Le chant des oiseaux et un discret clapotis me tirent un sourire béat. Je fais quelques pas le long d’un sentier et me retrouve au bord d’un petit lac où nagent deux cygnes.

Toute cette verdure flamboyante m’aspire et m’empêche de rebrousser chemin. Le calme au milieu d’une si grande ville ! Moi qui les vénère, je suis entourée d’arbres. L’un d’eux m’attire plus particulièrement. Je me moque du regard des gens, je ne connais personne : de mes bras, j’enlace ce géant et le serre très fort. Quel soulagement ! Je ressens un déploiement d’énergie en moi, des milliers de picotements à la fois intenses et doux. Mes doigts sont ancrés dans l’écorce et rien ne peut plus me séparer de mon arbre.

Me suis-je endormie, ou bien ai-je simplement fait un beau rêve l’espace de ces dix minutes ? Hélas, je reviens à la réalité. Je desserre mon étreinte en faisant doucement glisser mes doigts le long du tronc – c’est sans doute un hêtre – et je m’assieds entre deux grosses racines. Je lève les yeux vers l’immensité de ce colosse, vers ses longues branches couvertes de toutes jeunes feuilles à peine écloses. Hier matin, j’étais encore chez moi, dans le froid du mois de mars, et ici, à Berlin, en ce 1er avril, il ferait presque chaud ; le printemps est là et j’ai très envie de pleurer. Un rayon de soleil vient caresser ma peau, je respire un grand coup en fermant les yeux. Quand je les rouvre, le soleil a disparu derrière un nuage ; je sombre dans un flot de larmes. Qu’est-ce qui m’a pris de partir si vite ? Je ne dois pas rester là, il faut que je trouve où dormir ce soir !

De retour sur le cuir tassé de ma berline, je lance une recherche d’hôtels sur mon GPS. À cet instant précis, mon portable vibre, mais je suis incapable de répondre… C’est Fabien. Mon mari. Que faire ? Lâcher le téléphone ? Raccrocher ? La détresse m’empêche de réagir. C’est à cause de lui que je suis là. Je ne peux pas répondre. Quatre vibrations plus tard, je vois enfin son nom disparaître et je m’aperçois que c’est son douzième appel en absence depuis 13 heures. Quatre-vingt-quatre appels au cours de ces dernières vingt-quatre heures ! Mon Dieu ! Qu’est-ce que j’ai fait ? Je suis complètement folle et désespérée. Je me sens si mal ! Plus qu’avant, c’est sûr ! Je suis totalement perdue.

La boule au ventre, je démarre et écoute les instructions de mon GPS : lui seul peut me dire où aller.

8 INT. TOMBEE DE LA NUIT - CHAMBRE D’HOTEL

J’ai réussi à trouver un hôtel et à communiquer tant bien que mal avec la dame de l’accueil. Alors c’est ici, mon nouveau chez moi, avec mon unique valise – trois gilets en vrac, deux pantalons, quatre tee-shirts, mon tailleur noir, quelques sous-vêtements, ma trousse de toilette, mon ordinateur portable… et mon scénario. Ma vie se résume donc à cela. Ma chambre est petite, mais ça me suffira. Épuisée, je laisse tomber à mes pieds tout ce que j’avais dans les mains, il faut que je m’allonge. Les bras écartés, je m’effondre sur le ventre. Mes épaules se détendent enfin. J’ai la nausée et me retourne. Une larme, puis deux, puis je ne les compte plus ; l’impression de protection que me donne cette chambre d’hôtel m’offre l’occasion d’exprimer enfin mes sentiments. Je suis si mal dans ma peau ; j’ai honte et me cache le visage, bien qu’il n’y ait personne pour me voir. Rapidement, mes mains se retrouvent trempées de larmes ; j’attrape un mouchoir, m’essuie les yeux puis le nez. Les mains contre mon corps, je fixe le plafond en retenant mes larmes. Des spasmes me déchirent la poitrine et ma tête oscille d’un côté et de l’autre sans savoir pourquoi.

Si, elle sait pourquoi ! Pour enfin oser dire : « Non, plus jamais ! NON, ce n’est plus possible ! » Je cherche ma respiration, je me retourne, me cramponne à cet oreiller… J’explose enfin !

Moi, c’est Lili, une grande rêveuse à la triste vie. Cela fait douze ans que je suis mariée à Fabien. Je l’ai aimé, je l’aime, je ne sais plus… Mais ma vie lui appartient, mon cœur, mon corps, mon esprit !

Une douche me ferait du bien ; ma tête se raisonne et m’invite à réagir, tandis que mes larmes révèlent l’odeur de mon corps comme les premières gouttes de pluie le font pour la terre : mon tee-shirt bleu est devenu une seconde peau et je sens aussi mauvais que lui. Depuis deux jours, lui qui n’a rien demandé subit les affres de ma vie. J’arrive à me lever tant bien que mal, mes courbatures sont de plus en plus prégnantes. Celles du trajet comme les plus anciennes. Je me déshabille enfin et, par malheur, mon regard croise dans le miroir le bleu de ma peau, le rouge d’une plaie non soignée et, dans mes yeux, le noir du mépris.

9 INT. NUIT - SALLE DE BAINS

L’eau me brûle, mais cela fait tellement de bien que je pourrais mourir ici, à cet instant, la tête sous la pomme de douche. Les mains sous la nuque, je tente de me détendre pour penser à autre chose. Plus facile à dire qu’à faire !

Mon seul plaisir est d’imaginer que la vie peut aussi être belle… Je me rends compte que cela fait déjà cinq ans que j’écris secrètement ce scénario, en espérant qu’un jour il soit porté à l’écran, avec mon acteur préféré. Cinq ans de lutte contre lui, contre moi-même pour tenir bon. Pourquoi ? Une rémission à ma peine, un espoir de bonheur, peut-être le scénario d’une vie que j’aurais souhaité vivre. Rêve impossible et idiot, non ? C’est pourtant la seule chose qui m’a fait tenir.

Il faut que je m’asseye pour ne pas tomber. Ma main doit retenir mon front : ma tête est trop lourde et l’eau accentue cette sensation de sombrer.

Avant-hier, ma morne vie a basculé, mon cerveau a retrouvé sa lucidité. Au lieu de sauter d’un pont, j’ai laissé mes dernières forces me guider vers une issue de secours. J’ai pris mon scénario et me suis échappée de chez moi, de ma maison, de ma vie. Et à présent je suis là, déboussolée, sans aucune adresse, sans aucun repère… Sans rien d’autre que ce rêve.

Il faut que je dorme…

1 Grand parc du centre de Berlin

10 INT. LEVER DU SOLEIL - JOUR 3

En tenue décontractée, assise sur mon lit, je me concentre pour maîtriser mes émotions. Je m’attache les cheveux et sors mon ordinateur, celui qui m’a permis de rédiger ce scénario. Et je me mets à parler toute seule, tout en pianotant sur le clavier.

— Mark Heinrisch… Non… Où trouver Mark Heinrisch… Entrée ! Quoi ? Vingt-six pages ?!

Pfff… Qu’est-ce que tu croyais, ma pauvre ?

Et voilà, premier échec, je suis découragée, je n’y arriverai jamais.

Par dépit, je regarde les photos de cet homme inconnu qui m’est pourtant si familier. Il est beau, vraiment très beau avec sa petite cicatrice sur le nez. Des cheveux châtains, un corps svelte et musclé juste ce qu’il faut. Et son regard… vert…

Réveille-toi, Lili, tu savais que ce serait compliqué !

J’ai beau m’en convaincre, ces dernières quarante-huit heures sont malheureusement le fruit d’un coup de tête ; pas une seule seconde je n’ai réfléchi aux conséquences désastreuses que tout cela pourrait avoir. En même temps, ç’aurait été pire si j’étais restée là-bas, chez moi, avec lui. La réalité est plus belle dans mon scénario, et surtout plus facile.

La tête entre les mains, j’expire profondément. Je me tire les cheveux pour me faire du mal et, certainement, pour me sortir les idées noires du crâne. Mais je me relève, battante.

Non ! Je n’ai pas fait tout cela pour rien ! Je suis seule, sans personne pour me dire ce que je dois faire, personne à qui obéir, personne ! Je peux crier si je le veux, hurler s’il le faut pour évacuer toute cette haine. Il faut que je le dise, il faut que j’arrive à le croire, mais je susurre seulement :

On ne m’interdira pas de crier.

Alors je crie… Mais seul un cri étouffé parvient à s’échapper de ma bouche. J’éteins mon ordinateur, prends mon manteau et quitte la chambre. Malgré mes angoisses, ma fatigue et ma mauvaise mine, je me secoue et me surprends moi-même.

11 EXT. JOUR - LE TOUR DE BERLIN

Je suis dans la rue : et maintenant ? Où pourrais-je rencontrer Mark Heinrisch ?

Je recherche le plan des bus de Berlin sur mon portable. Je pars à droite et monte dans un bus au hasard : peu importe, je cherche l’inconnu. Mais cela serait évidemment trop simple ! Premier arrêt, je marche un peu, mais les pistes que me donne mon téléphone ne me mènent nulle part ; cela semble tellement logique que je me demande pourquoi j’insiste. Je prends un autre bus, j’en descends. J’entre dans un bâtiment, j’en sors. Tout ce que je fais est inutile. J’erre longtemps dans les rues, je n’arrive pas à communiquer avec les gens. À quoi bon ? Je me suis bel et bien trompée. Mais qu’est-ce que je fais là ?…

La journée passe vite, j’ai faim et soif. Je sillonne la ville dans tous les sens sans rien voir de Berlin. Pendant des heures, rien ne m'importe que le nom inscrit sur les boîtes aux lettres ou sur les pancartes au-devant des portes. Trouver des indices pour avancer…

Il est maintenant 17 h 30, je m’appuie contre un mur et regarde passer les voitures, comme une vieille clocharde désœuvrée. Je décide de me rapprocher de mon hôtel, en espérant le retrouver. Je monte dans un dernier bus. Je sors, je m’arrête. Devant moi se trouve une brasserie : elle tombe à pic. Je n’en peux plus.

12 INT. FIN DE JOURNEE - DANS UN CAFE

Je rentre seule dans un café, chose que je n’ai jamais faite. Il n’y a pas beaucoup de monde, cela me rassure. D’habitude, Fabien est à mes côtés. Avec sa grande assurance, il m’a toujours fait croire que je n’en avais pas assez pour sortir seule. Pourquoi change-t-on autant dans une vie ? Pourquoi ne peut-on pas vivre, tout simplement, en conservant sa vraie nature ? Pourquoi s’enferme-t-on dans une vie noire, tout en étant conscient, au fond, de tout ce qui arrivera ?… Pourquoi ?

De retour à la réalité, je m’assieds au bar : encore une première ! Un serveur ne tarde pas à arriver. Tant mieux, je ne supporte pas de ne rien avoir entre les mains. Il s’approche et, sans que je sache pourquoi, un sourire sans doute complètement débile apparaît sur mon visage ! Pourtant, on peut difficilement imaginer plus désespérée que moi en ce moment. Enfin si, sûrement, il y a toujours pire… Il répond à mon sourire tout en s’adressant à moi.

— Hi. Was darf ich Ihnen bringen2 ?

Do you repeat please3 ?… Arrêt sur image ! Je sens mon sourire virer sur la gauche… Je le regarde quelques secondes, c’est interminable ; lui attend forcément une réponse ou un bonjour. Les quelques mots d’allemand que j’ai appris à l’école ne vont pas me revenir assez vite. Bonsoir, oui, ça va me revenir, bonjour, bonjour… Tschüß, non, hallo… ! Je ne suis pas très sûre de moi, tant pis, je me lance…

— Tschüß ! Do you speak French4 ?

Tant qu’à faire, mélangeons tout, je ne suis plus à cela près !

— Yes, a little5. Que puis-je vous servir, mademoiselle ?

Ouf ! Cette fois mon sourire vire à la béatitude !! Comme je suis reconnaissante à ce jeune homme d’être plus doué que moi en langues !

— Une bière blonde et… un sandwich, s’il vous plaît !

Mes émotions m’ont donné chaud, je quitte mon manteau. Je me sens un peu bête, perchée sur ce siège. Un prospectus traîne sur le comptoir, cela tombe bien… En allemand forcément ! Le serveur, rapide, revient déjà avec mon verre : je le bénis, tout en étant morte de trouille et de honte à l’idée de ce que je vais lui demander. La bière a l’air délicieuse mais, politesse et mission obligent, elle attendra un peu.

— Merci ! Dites-moi… Je suis à la recherche de l’acteur Mark Heinrisch. Vous sauriez où je peux le rencontrer ?

Vu son air ahuri, c’est sûr, il va se moquer de moi… Ne pas se laisser impressionner !

— Mark Heinrisch ?

— Oui, Mark Heinrisch… J’ai un projet de film à lui remettre…

Ça, j’aurai pu m’abstenir de le dire.

— … et c’est urgent !

Urgent, pfff… Et puis quoi encore !

— Ah, vraiment ? Vous êtes une de ses fans ? Et vous croyez au coup de foudre, je parie ?

Oh non ! Pourquoi fallait-il qu’il éclate de rire ? Si seulement je pouvais me cacher sous le bar… Ma tristesse me revient, ce n’est pas le moment ! Je sais que j’ai l’air vraiment naïve et idiote, mais c’est une question de survie… Je me surprends à me parler à moi-même, ce n’est pas bon signe, et je trouve presque drôle mon style ironique : je touche le fond ! Je dois me croire dans mon film… à peu de chose près. Il ne faut pas que je m’énerve !

— Non, c’est purement professionnel ! Je suis française, je viens de débarquer à Berlin pour mon boulot. La langue allemande est un lointain souvenir et je ne suis franchement pas forte en orientation… Vous comprenez, j’ai juste besoin d’une petite aide…

C’est sûr, il doit me prendre pour une idiote ! Et d’ailleurs il tourne les talons et me laisse en plan !

— Au fait, le sandwich, ce n’est pas très allemand comme plat ! Une barquette de frites, ça vous ira ?

Prise de court, je lève le pouce en guise d’accord. Boire ma bière et vite, y puiser un peu de courage… Il revient déjà.

— Tenez !

Il pose la barquette sur le comptoir. Comme il me plaint – cela se voit à ses yeux – j’ai droit à une tranche de jambon et… à un bout de papier. Un bout de papier ? ! Circonspecte, je lis à haute voix le nom qui est écrit dessus :

— Babelsberg ?

Je ne suis pas sûre de bien prononcer.

— C’est le nom d’un studio de cinéma où beaucoup d’agents artistiques ont leur bureau. J’imagine que M. Heinrisch ne vous a pas donné son adresse, alors, allez-y tenter votre chance. Mais faites attention, c’est un sacré séducteur ! Ça fera sept euros, pour la bière… et le reste !

Le clin d’œil qu’il me lance me met au comble de la gêne. Est-ce qu’il plaisante ? Je souris quand même et parviens à prononcer un Danke sorti du plus profond de ma mémoire. Mon serveur s’en va, me laissant seule avec ce petit mot plein de promesses et ma bière. Je trinque.

Mais ne rêve pas trop vite.

13 EXT. NUIT - DEHORS DEVANT L’HOTEL

L’air frais me fait du bien. Je mange debout, tant pis, je ne supportais plus le regard moqueur de ce serveur. Ces frites sont les meilleures que j’aie mangées de toute ma vie. Elles ont un goût de liberté… Et j’avais surtout très faim. Est-ce du bonheur que je ressens, à ce moment précis ? Je ne saurais le dire. De l’excitation, oui. Ce mot dans ma poche... J’ai encore envie de crier, mais je ne veux pas me faire remarquer. Passer pour une folle, j’ai déjà donné !

Oh non ! ça vibre ! Tout sentiment de bonheur s’efface vite, toujours trop vite. Mais ce n’est peut-être pas Fabien, après tout. Mince ! Avec mes mains sales, je vais tout souiller. Et qui cela pourrait-il être d’autre ? Sophie ? Ma meilleure amie n’est même pas au courant de tout ce qui s’est passé. Ça vibre encore…

— Oh ! c’est bon, c’est bon !

Je suis à bout de patience...

Fabien. Le chaos m’envahit, je ne sais plus ce qu’il faut que je fasse. Évidemment, il doit s’inquiéter. Mais quelle folie m’a prise ? Je me sens coupable. Il est arrivé à me rendre coupable ! Je tremble, mon pouls résonne dans ma tête. Oui, j’ai peur, très peur de lui. Vingt et un appels en absence…

Je n’ai rien à me reprocher, absolument rien ! Mais je n’arrive pas à m’en convaincre. Je jette mon portable au fond de mon sac et mords brutalement dans une poignée de frites que je mâche à peine. Ma gorge est trop serrée, ça ne passe pas ; mon pouls s’accélère, je panique. Je me retourne, je suis seule dans la rue, un flot de larmes inonde mes paupières. J’avale de force ce que j’ai dans la bouche, le regard dans le vide. Encore un repas de gâché… Je jette tout dans la première poubelle que je trouve et rentre vite dans l’hôtel. Il faut que je dorme.

14 EXT. JOUR - DEVANT LES STUDIOS BABELSBERG - JOUR 4

J’y vais ? Je n’y vais pas ? La question me tourmente encore tandis que je suis en chemin… Ça y est, j’y suis ! Et maintenant ? Encore une chose que je fais tête baissée… Ce n’est pas faute d’y avoir pensé toute la nuit ! Entre les appels de Fabien et l’idée d’aller présenter mon scénario dans un studio de cinéma… Non, mais… un studio de cinéma ! C’est complètement absurde… Mon courage m’abandonne. Je suis nulle : voilà ce que je pense ! Personne ne voudra me recevoir, ils vont me virer directement et je n’aurai plus qu’à me jeter sous un train. Je vais au casse-pipe ! Mais au fond, de quoi ai-je peur ? D’avoir honte, d’être humiliée ? Qu’est-ce que j’ai à perdre ? Ma dignité, oui, ma dignité…

Me voici donc devant les studios de cinéma Babelsberg, c’est immense. Il y a un guichet d’entrée pour y accéder : des gens tout à fait normaux entrent, pourquoi pas moi ? Je me lance et sors mon petit mémo avec quelques phrases passe-partout. Un homme en uniforme se met en travers de mon chemin ; il n’a pas l’air méchant, il est même plutôt sympathique.

— Guten tag6 !

— Guten tag !

Je lui annonce que je ne parle pas allemand, lui me fait comprendre que je dois montrer patte blanche. Il fait venir une dame, elle aussi en uniforme, qui me fouille sans qu’il n’y ait là rien de gênant. Ils me laissent finalement passer : je n’ai même pas besoin de leur dire où je vais, ils s’en moquent. C’est peut-être portes ouvertes aujourd’hui ! Qui sait… J’avance donc ; l’effervescence qui règne en ces lieux me laisse admirative, je me prends à rêver… Si je pouvais tout simplement apercevoir Mark Heinrisch, là, comme ça, dans la foule, j’éviterais bien des ennuis et cela paraîtrait tellement plus naturel ! Monsieur Heinrisch ! Bonjour, quelle surprise, je vous cherchais justement pour vous remettre mon scénario !! Je suis minable ! Je serais capable de le laisser passer à un mètre de moi sans pouvoir lui décrocher un mot.

Plantée au milieu de l’allée, je pivote sur moi-même, je scrute et cherche ce qui pourrait ressembler à des bureaux ou un accueil. Je m’avance vers une porte vitrée qui m’inspire confiance ; il y a bien un écriteau, mais je n’arrive pas à le déchiffrer. Si je ne me calme pas, mon scénario va finir tout chiffonné ! Je vois mon reflet : j’ai l’air toute timide et très stricte avec mon tailleur noir. Mon rouge à lèvres rouge est de trop. Avec un mouchoir, je m’essuie discrètement les lèvres. Je n’aurais pas dû me faire un chignon, c’est ringard ! À travers la vitre, je distingue une autre silhouette : une personne se dirige vers moi pour sortir. Elle me fait au passage un sourire chaleureux et me tient la porte : je prends ça comme un signe et, sans trop réfléchir, j’entre.

15 INT. JOUR - STUDIO BABELSBERG - ACCUEIL

Formidable, je suis à l’accueil ! Je m’approche de la jeune femme de la réception, en tâchant d’avoir l’air professionnel. Je me plante devant elle et me mets à parler anglais ; les mots sortent tout seuls !

— Please, I would like to see Mr Mark Heinrisch’s agent7 !

Elle n’a pas l’air surprise et me répond en anglais : finalement, je vais peut-être bien m’en sortir.

— Mr Ralph Altmann doesn’t see anyone without an appointment ! Who’s asking8 ?

Je suis un peu désarçonnée par son air hautain. J’ai au moins le nom de l’agent de Mark Heinrisch : Ralph Altmann, il ne faut pas que je l’oublie.

— Lili Fontaine. I’m a french scriptwriter. When can I meet Mr Altmann9 ?

Son œil suspicieux m’énerve : si elle savait comme j’ai la trouille ! Je me sens déjà assez bête comme ça... Je lui jette mon regard le plus persuasif et en rajoute un peu.

— It’s really important and urgent10 !

Ouf ! Elle regarde son ordinateur, peut-être va-t-elle me trouver un créneau… Mais elle s’agace, se lève et se dirige vers ses collègues. Je vais me faire virer ! Non, ce sont ses collègues qui la virent, elle, la pauvre ! Elle revient toute penaude et les joues pourpres, puis pianote sur le clavier de l’ordinateur. Elle se mordille un ongle, me regarde avec inquiétude. Faisant glisser sa chaise en arrière, elle attrape un agenda entre deux bureaux et le feuillette. Elle relève enfin la tête : son sourire de façade ne cache pas son hésitation. Elle doit être nouvelle.

— Well, you’re in luck ! Tomorrow at 2 p.m. You’ll have twenty minutes to persuade him11 !

Ai-je bien compris ? Elle a dit demain à 14 heures : si ça, ce n’est pas de la chance ! Enfin une bonne nouvelle !

— Perfect ! Thanks12 !

Un rendez-vous demain avec Ralph Altmann ! J’ai un rendez-vous demain avec l’agent de Mark Heinrisch… Je vais défaillir ! C’est bien réel, et c’est complètement fou.

Je sors de l’accueil en trombe, en serrant fort le scénario contre ma poitrine. Dans l’allée, je me mets à courir à petites foulées, un immense sourire sur les lèvres. Peut-être aurais-je dû lui laisser mon scénario pour que Ralph Altmann le lise ? Non, il faut que je lui en parle d’abord et qu’il sache ce que cela représente pour moi. Je ne suis pas une pro et je n’ai aucune idée de ce qui m’attend demain. Les usages et bonnes manières du cinéma, je n’y connais rien. Ai-je seulement le droit de débarquer ainsi ? Je n’en sais rien. Mais j’ai un rendez-vous !

Le regard que me jette le vigile m’oblige à ralentir ma course. Quand je sors de l’enceinte des studios, une forte secousse me soulève la poitrine. Certes, il y a la peur face à cette situation inhabituelle… mais je viens de franchir une étape, je viens de réussir quelque chose par moi-même ! Ce n’est qu’une petite chose, mais elle prend une telle importance, après tout ce qui s’est passé ! Il va falloir que j’y pense, d’ailleurs, à tout ce qui s’est passé, car la douleur va finir par m’envahir tout entière… Mais pas maintenant, non ! À cet instant précis, une larme d’émotion glisse sur ma joue. Peut-on imaginer ce que cela représente pour moi ? J’ai versé tant de larmes que celle-ci, toute joyeuse, est enivrante. En écrivant ce scénario, j’ai vécu des moments de paix intérieure, ce qui arrivait rarement dans mon quotidien. J’ai toujours cru qu’un jour, grâce à lui, tout irait mieux... Je me suis livrée à lui, sans pour autant lui avouer mes malheurs. J’ai embelli la réalité, sans penser qu’un bonheur pouvait m’arriver. Alors, cette larme, je la bois en espérant qu’elle reste en moi, que jamais cette sensation salvatrice ne s’efface. Ce sont ces petites victoires qui font avancer. Je suis fière de moi.

16 EXT. JOUR - EN RENTRANT A L’HOTEL - ENVIE DE SHOPPING

J’ai beaucoup à faire avant le rendez-vous de demain, mais une magnifique vitrine attire mon attention : prendre soin de moi devient alors une priorité. Disons que je ne peux me rendre à ce rendez-vous dans mes vieilles guenilles… Cela fait des années que je n’ai pas eu le plaisir de faire les boutiques seule. M’acheter ce que je veux : quel luxe ! Les prix ont l’air abordables, je devrais pouvoir… Vais-je oser faire quelques folies ? La vendeuse s’aperçoit très vite de mon envie mêlée de crainte et me prend sous son aile. Elle n’est pas plus douée en langues que moi, la pauvre, mais dans un mélange d’anglais, de français et d’allemand, nous nous comprenons à merveille. J’essaie des vêtements pendant qu’elle m’en apporte d’autres. Vêtue d’un joli chemisier décolleté et d’une jupe, je sors de la cabine et me regarde dans la glace. Ce chemisier… La ressemblance est saisissante et me coupe le souffle. Ce soir-là… Mes yeux se remplissent de frayeur ; je recule d’un pas, ce n’est pas un rêve… Mais Fabien n’est pas là. Il n’y a que la vendeuse, qui me regarde bizarrement. Je rentre immédiatement dans la cabine, je tire le rideau pour me retrouver seule et m’assieds sur le siège. Je tremble.

2 Salut. Que puis-je vous servir ?

3 Pouvez-vous répéter, s’il vous plaît ?

4 Ciao ! Parlez-vous français ?

5 Oui, un peu.

6 Bonjour !

7 S’il vous plaît, je voudrais voir l’agent de M. Mark Heinrisch.

8 M. Ralph Altmann ne reçoit personne sans rendez-vous. Qui le demande ?

9 Je suis une scénariste française. Quand puis-je rencontrer M. Altmann ?

10 C'est vraiment important et urgent !

11 Eh bien, vous avez de la chance ! Demain à 14 heures. Vous aurez vingt minutes pour le persuader !

12 Parfait ! Merci !

17 INT. JOUR - FLASH-BACK DANS MA VIE D’AVANT

Fabien passe sa main à travers le rideau et l’entrouvre. Ses yeux bleus se posent sur moi tandis que je le fais reculer pour pouvoir sortir de la cabine d’essayage. Portant un chemisier décolleté et une jupe plutôt sexy, je pivote en me dandinant vers le miroir. Je me trouve belle. Fabien se rapproche de moi, le regard suspect. Très sensuellement, tout en me fixant, il boutonne mon col puis me fait tourner face à la glace ; il attrape un pantalon et le met devant mes jambes. Je vois à son sourire espiègle qu’il a une idée derrière la tête. Il entreprend de m’embrasser dans le cou, tout en sachant que je n’apprécie pas ces marques d’attention en public. Tandis qu’il remonte jusqu’au creux de mon oreille, j’observe la scène dans le reflet du miroir. Fabien saisit alors de la lingerie provocante restée dans la cabine et la fait se balancer devant mes yeux. Mon regard planté dans le sien, je lui souris : après tout, il n’y a là rien de méchant, et c’est plutôt flatteur de la part de son gentil mari. Il sait que je ne dirai ni ne ferai rien contre lui, même si ces démonstrations me gênent. Il pose un soutien-gorge sur ma poitrine et plaque ses mains dessus en maintenant une certaine pression.

— Il me tarde de te voir ce soir avec ce soutien-gorge.

Il me lèche discrètement le lobe de l’oreille.

— En revanche, cette jupe, je t’interdis de la porter sans moi.

Il vient se placer devant moi, prend tendrement mon visage entre ses mains et m’embrasse langoureusement.

— C’est bien entendu ?

— Oui, c’est très clair.

— Je t’aime, tu le sais, ça ?

En passant derrière moi, il me donne d’un air coquin une petite tape sur les fesses. Quand il s’adresse à la vendeuse pour qu’elle emballe le soutien-gorge, c’est un regard pervers qui jaillit de ses yeux. Je lui souris toujours, mais je vois son petit manège : après avoir enlacé sa femme et rendu la vendeuse jalouse, il va, de sa voix sensuelle, finir de l’envoûter avec son numéro.

— Elle ne l’a pas essayé, mais je pense que, s’il vous va à vous, il lui ira à elle.

La jeune femme porte un tee-shirt transparent qui laisse apparaître le fameux soutien-gorge. Elle n’ose regarder Fabien en face, mais on sent la gêne traverser tout son corps.

— Très bien, monsieur.

Me savoir jalouse amuse mon mari : je me dis que c’est sans doute sa façon à lui d’être sûr de mes sentiments.

18 EXT. JOUR - RETOUR DANS LA BOUTIQUE BERLINOISE

Mais ce temps-là est révolu, il faut que j’arrête d’y penser ! Je me force à aller de l’avant.

J’essaie, je valide, j’achète. Je ne repars pas avec tout le magasin, mais j’ai des tenues pour chaque occasion : un tailleur tendance, une jolie robe noire (on ne sait jamais !), jeans et tee-shirts pour une allure décontractée. Bref je ressors de cette boutique gonflée à bloc. La vendeuse m’a aidée à enlever toutes les étiquettes : je me rends donc directement dans une laverie que j’avais repérée.

19 INT. NUIT - CHAMBRE D’HOTEL

Cela fait quatre jours que je suis partie. Déjà.

Je suis tranquille, assise en tailleur sur mon lit. Mes nouveaux vêtements finissent de sécher, étendus du mieux que j’ai pu dans la chambre. J’ai demandé un fer à repasser à l’hôtel : je ne pouvais pas mieux tomber, tous les employés sont très serviables. C’est un détail, mais il n’était pas envisageable de me rendre à mon rendez-vous avec des vêtements froissés.

Durant tout l’après-midi, j’ai bien travaillé : j’ai relu mon scénario pendant que la machine tournait, préparé le synopsis, la lettre d’intention et le pitch, au cas où. Heureusement qu’internet est là pour donner de bons conseils : mon scénario à lui seul n’aurait pas suffi. Je semblerai peut-être un peu plus professionnelle ainsi. J’ai aussi rédigé ma présentation en allemand, mais là, je ne suis pas sereine… Tout cela m’a permis de m’occuper l’esprit et de ne surtout pas penser à Fabien. Mon portable n’a pas cessé de vibrer. Je ne peux pas continuer à ignorer ce problème, cela me hante ; je devrais écouter les messages et peut-être l’appeler. Une chose après l’autre : je vais commencer par les messages et, ensuite, il faudra que je réfléchisse à ce que je peux lui dire. Il est hors de question que je lui parle de Berlin. Il ne sait même pas que j’ai écrit un scénario. Enfin si, je le lui ai dit une fois, mais il ne m’a pas crue et m’a jeté à la figure que je rêvais trop. Je n’ai pas insisté, de peur qu’il me demande de le lui montrer. C’était impossible ! Ce scénario, c’est mon bébé, mon moi intérieur, mon moi libre, mon moi serein. Il est en totale contradiction avec ma vie mais, en même temps, c’est le livre ouvert sur mes pensées les plus intimes. Fabien n’aurait pas voulu comprendre.

Je respire profondément, mais ne parviens pas à me calmer : je tremble. Je m’enfonce dans le néant, ma tête se paralyse complètement, j’ai l’impression d’être sourde. Machinalement, je me frictionne le bras pour me réveiller quand une violente douleur m’arrache un cri. J’avais presque oublié mon bras tout bleu et meurtri. Ce mal me ranime et me rappelle qu’il fallait vraiment partir. Je prends une grande inspiration, compose le numéro de la messagerie et mets le haut-parleur. Le portable est devant moi sur le lit, je le pousse un peu plus loin et le fixe.

— Bonjour, vous avez seize nouveaux messages. Nouveau message reçu le 31 mars à 10 h 03…

— Lili, t’es où ? Réponds, merde !

— Pour réécouter le message tapez 1, pour…

Taper 3 pour supprimer le message est une évidence.