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Un nuage de poussière envahit la Terre, forçant les populations à se réfugier sous des dômes où l’individualisme règne en maître. Tandis que quelques immunisés tentent de survivre au cœur du chaos, l’espoir renaît: un village reculé détiendrait la clef du mystère. Lorsqu’une jeune biologiste découvre par hasard une plante aux propriétés énigmatiques, probable source de la catastrophe écologique, elle décide d’approfondir ses recherches sur la mosvana.
À PROPOS DE L'AUTRICE
KIM Cho-yeop est une jeune auteure née en 1993. Après un diplôme de chimie, elle entreprend l’écriture de récits de science-fiction. En 2017, elle est récompensée pour sa première nouvelle, “Si nous ne pouvons voyager à la vitesse de la lumière” (à paraître chez Decrescenzo éditeurs).
Ses romans puisent leur créativité dans ses vastes connaissances scientifiques, afin de créer des univers futuristes vraisemblables et menaçants, au sein desquels évoluent des personnages féminins inspirants. "La serre du bout du monde" est son premier roman traduit en français.
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Seitenzahl: 443
Veröffentlichungsjahr: 2024
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KIM Cho-yeop
La serre
du bout du monde
Roman
Traduit du coréen par
SON Mihae et Jean-Pierre ZUBIATE
Ouvrage publié sous la direction de
Julien PAOLUCCI
Ouvrage traduit et publié avec le concours del’Institut coréen pour la traduction littéraire (LTI Korea)
Titre original : 지구끝의온실
[Jigu kkeut-ui onsil]
© Kim Cho-yeop, 2021
Tous droits réservés
Édition originale publiée en Corée
par Giant Books
© Édition française publiéeavec l’accord de Blossom Creative
© Decrescenzo éditeurs, ٢٠٢٣pour la traduction française.
Crédits photographiques : 307 Studio
ISBN : 978-2-36727-127-9
Nos livres, nos auteurs :www.decrescenzo-editeurs.com
La couverture deLa Serre du bout du monde
a été adaptée par Orlane Pourroy
avec l’accord de Giant Books
Prologue
La vieille aéromobile s’arrêta en bringuebalant au bas du chemin de terre. Des marches en bois cassées, un vieux balisage et des balustrades en mille morceaux. Un parc national dans le passé. L’homme avait complètement disparu et l’endroit était jonché de cailloux et de pierres éparses. Au bord du chemin, les hévéas dressaient leurs branches noircies, avec leurs troncs d’une blancheur macabre recouverts de sève séchée. Les feuilles grisâtres pendaient des palmiers morts.
Naomi maugréa sans réfléchir :
« Avec la Dauphine, on serait montées là-haut sans problème. »
Puis elle jeta un œil vers Amara, légèrement gênée. Il leur avait fallu laisser l’aéromobile, le plus coûteux de leurs biens, pour obtenir des informations sur la localisation exacte du parc. Naomi en était encore médusée. Jamais elle n’aurait imaginé que quelqu’un exigerait l’aéromobile en contrepartie de coordonnées géographiques et elle avait eu envie de dissuader Amara : pour cette fois, on aurait très bien pu se débrouiller sans, et puis c’étaient des renseignements qu’on pouvait obtenir ailleurs. Elle l’aurait fait si elle n’avait pas vu l’air épuisé de sa sœur. Mais en la regardant, elle s’était dit qu’il n’y aurait peut-être pas de prochaine fois. Les jours d’Amara étaient comptés. C’était la seule raison pour laquelle elle avait cédé l’aéromobile pour un plan misérable.
Tout en mesurant des yeux le chemin qu’on voyait s’enfoncer dans la forêt, Amara dit :
« De toute façon, on n’aurait pas pu passer. La voie est trop étroite et on aurait dû l’abandonner en cours de route. À moins d’abattre tous ces grands arbres...
— …Ou de planer au-dessus... », rétorqua Naomi en regardant en l’air.
Des arbres immenses emplissaient sa vue. Elle n’en avait jamais vu d’aussi grands, même à Irgachefe où elle avait vécu jusqu’à ses six ans. Au moins, l’aéromobile pouvait voler, et on aurait pu passer par-dessus.
« Mais tu le sais aussi bien que moi, répliqua encore Amara en remuant la tête, il faut savoir piloter dans les airs. Nous n’avons jamais fait voler la Dauphine aussi haut. Et quand bien même, ç’aurait été difficile. Pense à tous les drones offensifs que nous avons rencontrés, aux engins que ces putains de Villes sous Dôme n’ont pas arrêté de nous balancer. Ils nous ont fait gagner un peu d’argent, d’accord. Mais là-haut avec la Dauphine, on n’aurait eu aucune chance. Bienheureuses si on ne s’était pas écrasées. »
Naomi grimaça, mais elle décida d’arrêter de parler de l’aéromobile. Amara en avait assez dit, et de toute façon, l’appareil n’était désormais plus en leur possession. Elle lui avait donné le surnom de Dauphine et la chérissait vraiment, mais elle ne pourrait jamais la revoir.
Naomi s’accroupit devant les escaliers de bois.
« Le sol est sec. On dirait qu’il n’a pas plu depuis longtemps. »
La Poussière ayant proliféré pendant des années, le climat s’était dégradé. On ne pouvait prévoir ni le vent ni les nuages. Et la sécheresse sévit au sud de la péninsule malaise pendant plusieurs mois à cause de la concentration intensive de la Poussière. À en juger par le sol complètement desséché, cette forêt qui avait été une forêt tropicale à l’origine était désertique à présent.
« C’est peut-être mieux pour les hommes. J’ai entendu dire que dans la jungle, les pluies emportent tous les nutriments présents dans le sol, et c’est pour ça qu’à part celles qui ont gagné leur place de haute lutte depuis longtemps, les nouvelles plantes ont du mal à prendre racine. Ça pourrait être ça, l’aubaine : une forêt sans pluie ni végétation. Comme s’il n’y avait rien pour faire concurrence aux gens. »
Amara semblait plus fébrile que d’habitude. Elle n’arrêtait pas de parler, comme si elle cherchait à se convaincre elle-même.
Assise à croupetons, Naomi lui demanda :
« Es-tu sûre que l’endroit existe ?
— Mais tu l’as vu aussi bien que moi. Ce n’est pas quelque chose que l’on peut inventer. »
Naomi comprit. Il existait une photo. Leurs interlocuteurs du groupe immun qui leur avaient vendu les coordonnées géographiques la leur avaient montrée comme preuve : une clairière en plein milieu de la forêt, avec des plantes qui semblaient vivantes, et des humains. L’image était floue, comme un zoom réalisé à partir d’une vue aérienne très éloignée, mais cela avait suffi à capturer le cœur d’Amara. Naomi aurait voulu dire qu’il n’y avait rien de plus facile que de manipuler une photo, qu’il suffisait d’assombrir un cliché d’avant la Chute de la Poussière pour faire croire qu’elle avait été prise après. Mais elle se tut. Amara était trop inquiète.
De fait, une étrange rumeur circulait parmi les groupes immuns qu’on avait expulsés : celle d’un refuge dans la forêt, à environ deux heures de route au nord-ouest de la région de Kepong et de Kuala Lumpur. Ce refuge, disait-on, n’était ni caché sous terre ni recouvert d’un dôme. Il était là comme un village d’avant la Poussière, exposé au vent et à la pluie, et les gens y vivaient normalement comme avant.
Amara avait eu vent de cette rumeur, et à chaque fois qu’elle avait rencontré des groupes immuns, elle avait cherché à savoir où se trouvait le refuge. Mais Naomi était sceptique sur son existence. Quand on y pensait, l’histoire ne tenait pas debout. Comment un refuge à nu aurait-il existé sur un continent plein de Poussière ? Elle pouvait bien sûr comprendre que sa sœur aînée le cherche. Elles étaient différentes. Contrairement à elle, hors des dômes, Amara était sensible à cet air.
Naomi se leva, et elle épousseta les ourlets de son pantalon.
« Eh bien, allons-y. »
La forêt balayée par la Poussière était recouverte d’un silence de mort. Sans même parler d’animaux sauvages, on ne voyait pas le moindre insecte sur le sol. Les pieds s’enfonçaient dans des amas de feuilles mortes. Naomi marchait les yeux rivés à terre pour ne pas trébucher sur les énormes racines d’arbre découvertes. Les deux sœurs marchaient depuis une bonne heure et elles ne voyaient toujours pas la moindre ouverture. Plus elles s’enfonçaient, plus les arbres cachaient le ciel. Tout devenait de plus en plus sombre.
Soudainement, Amara arrêta Naomi par le bras.
« Attends ! »
Une masse énorme barrait le chemin à quelques pas. Naomi crut à un cadavre. Elle prit une profonde inspiration, puis :
« C’est... un orang-outan », dit-elle.
De la taille d’un homme adulte, la bête gisait là, morte. Elle était intacte. Sa décomposition s’était peut-être arrêtée à cause de la Poussière. Naomi avait vu des chercheurs de l’Institut de recherche de Langkawi laisser traîner pendant des mois des carcasses d’animaux dans des caisses. Certains se décomposaient très vite, d’autres non, comme si on les avait empaillés. Naomi avait déjà étendu sa main vers la carcasse du singe, quand Amara la retint.
« N’y touche pas ! On ne sait jamais, tu pourrais contracter un virus ! »
Mais Naomi s’osbtina et finit par toucher la bête. Le pelage était froid sous ses doigts, la peau raide. Il n’y avait presque aucun signe de putréfaction sur la partie visible, mais la partie en contact avec le sol était pourrie. Comme si des micro-organismes ou des vers avaient survécu à la Poussière et vivaient sous la terre.
« Fais un peu attention. Ton immunité ne te protégera pas de toute cette saleté. »
Naomi haussa les épaules et s’essuya les mains. Puis elle fit un pas en arrière pour mieux voir le cadavre et le sol sur lequel il reposait. Alors, une autre chose étrange lui apparut. Une partie de la cuisse du singe était recouverte de feuilles grandes comme la paume de la main, qui semblaient avoir poussé après sa mort. Naomi marmonna :
« Il est vivant ?
— Quoi, le singe ? Tu vois bien...
— Non, je te parle du feuillage. »
Le visage d’Amara se referma à cette question. Naomi se rapprocha des feuilles. De prime abord, il était difficile de dire si elles étaient vivantes ou non. À cause de la Poussière, en effet, beaucoup de plantes mortes ne se décomposaient pas. Elle tenta alors d’arracher une des feuilles de la tige rampante. Sa peau se mit à picoter.
Et soudain, cette sensation étrange :
« Le sol est humide ici. Ce n’est pas pareil que quand nous sommes entrées dans la forêt. »
Il y avait de l’humidité dans l’air. Ce n’était pas comme ça quelques instants auparavant. Surprise, Naomi se tourna vers Amara.
« Ça va ? »
Le brouillard commençait à gagner la forêt. Amara aussi s’en rendit compte. Elle jeta des regards angoissés autour d’elle.
« Serait-ce un nuage de Poussière ? Mais il y a tellement d’arbres, pourquoi tout d’un coup... »
À ces mots qu’elle murmura, une même angoisse gagna Naomi.
« Ce n’est pas grave. Le vent souffle très haut et la Poussière peut s’en aller dans tous les sens. Si tu sens quelque chose d’étrange, dis-le-moi vite. »
Contrairement à Naomi, qui n’arrivait pas bien à détecter la présence de la Poussière, Amara était sensible à la moindre augmentation de concentration. Le nuage rouge qui venait de se former en était un signe. Des chercheurs de Langkawi eux-mêmes en avaient parlé comme d’un « indicateur ». La question était de savoir pourquoi ce nuage était soudain apparu. Y avait-il vraiment quelque chose de spécial dans cette forêt ?
Elles reprirent leur marche sans savoir si elles étaient sur la bonne voie. Leurs interlocuteurs immuns de Melba ne leur avaient indiqué que l’entrée de la forêt. Puis ils leur avaient dit de pousser sans s’arrêter jusqu’au fond. Mais elles n’étaient même pas sûres de l’existence de cet « ailleurs ». Et si on les avait dupées ?
Le nuage qui s’épaississait les empêchait de voir à deux pas devant elles. Çà et là, elles rencontrèrent plusieurs dépouilles de grands animaux qui obstruaient le chemin. Elles devaient les enjamber. Leurs pieds se prenaient dans les racines des arbres et s’enfonçaient dans la boue. Il y avait des insectes morts à côté de grandes rafflésies.
Puis d’autres traces bizarres continuèrent à apparaître : des graines blanches, des spores répandues dans l’air, de répugnantes lianes volubiles recouvrant les arbres morts. Au coucher du soleil, des couleurs étranges avaient encore ajouté aux diaprures de la jungle. Peut-être était-ce une illusion, mais Naomi eut la sensation qu’une lumière éblouissante émanait des plantes qui entouraient les arbres.
La carte ne fut pas d’une grande aide. Elle l’aurait sûrement été en aéromobile, mais maintenant qu’elles avançaient à pied, le simple choix d’une direction était difficile. Sans parler de trouver un refuge, ressortir de la forêt pouvait s’avérer un problème. Parce qu’elle avait simplement pensé à la trouver coûte que coûte, mais pas à ce qu’elle allait faire une fois dedans, tant la hantait la peur qu’Amara pouvait mourir. Elles en étaient donc là, et Naomi se trouva lamentable de s’être enfoncée en ces lieux sans préparation. Elle se dit qu’il était peut-être encore temps de s’en retourner.
« Amara, il faut revenir en arrière, dit-elle en tirant sa sœur par la manche. Il n’y a pas de refuge. Ces gars nous ont baladées n’importe où. Pour qu’on meure perdues dans la forêt. Ils l’ont fait exprès !
— Naomi, je suis sûre qu’il existe !
— Dans cette forêt morte ? Tu crois vraiment ? Mais même si quelque chose de ce genre existe, ce n’est pas ici. S’il te plaît, retournons-nous-en ! »
Le soir commençait à venir. Une fois le soleil couché, il leur faudrait veiller toute la nuit au beau milieu de la forêt, et sans parler d’installer un campement, elles n’avaient qu’une bouteille d’eau et quelques maigres morceaux de nourriture. Même s’il n’y avait pas d’animaux, elles ne pouvaient pas savoir si elles pourraient résister au froid dans un endroit pareil. Pourquoi s’étaient-elles si imprudemment engagées ? Pourquoi s’être fiées aux coordonnées que leurs interlocuteurs leur avaient données alors qu’il était notoire que les groupes immuns se trompaient très souvent les uns les autres ?... Naomi regrettait toutes les décisions qu’elle avait prises jusqu’alors. Lorsqu’elle leva la tête en soupirant, elle vit le nuage virer au rouge.
« Il faut se sauver, Amara ! »
C’était la seule chose qu’elle savait. On ne pouvait pas survivre dans cette Poussière, dans ce nuage rouge. Certains suffoquaient et s’effondraient immédiatement, d’autres supportaient une heure ou une journée. Mais dans tous les cas, cette Poussière signifiait la mort.
« Naomi.
— Si on ne sort pas de la forêt immédiatement...
— Calme-toi, Naomi. Je vais bien. Assieds-toi là. »
Amara fit asseoir Naomi sur un rocher et se pencha vers elle. Son visage traduisait l’épuisement. Ses yeux étaient injectés de sang. Elle craignait qu’Amara ne s’effondre à tout moment en vomissant du sang et qu’elle meure.
« Je ne peux pas revenir en arrière maintenant. Toi aussi, tu le sais, n’est-ce pas ? Même si on parvenait à ressortir, le brouillard viendrait nous retrouver n’importe où. Je ne peux pas passer ma vie à fuir. Toi, tu le peux, Naomi, mais pas moi. Laisse-moi vérifier pour la dernière fois. »
L’espoir qu’il existe un lieu où se réfugier, cette infime possibilité de salut avait conduit Amara jusqu’ici. Naomi le savait. Elle savait qu’il y avait deux raisons à ce que sa sœur aînée, qui ne faisait pas partie d’un groupe immun, soit toujours en vie : l’aide qu’elle lui avait apportée et l’espoir obsessionnel qu’elle avait nourri d’un refuge. Regardant sa sœur droit dans les yeux, Amara marmonna. Elle était désolée. Naomi avait envie de pleurer. Elle évita son regard. Amara toussa et dit en se couvrant la bouche de la main :
« On va rester un peu ici. On se remettra en route quand le vent soufflera et que le brouillard se sera dissipé. »
Dans cette jungle épaisse jonchée d’arbres morts, il n’y avait pas la moindre brèche où le vent aurait pu s’engouffrer. Mais Naomi savait qu’elle ne pouvait plus convaincre Amara désormais. Elle déplia une toile en caoutchouc étanche et en recouvrit Amara. Puis elle attendit que le brouillard rouge disparaisse.
Quand elle rouvrit les yeux, il faisait noir. Quelque chose avait changé tout autour. Elle sentait l’air frais du soir la pénétrer ; le clair de lune rayonnait à travers les arbres. Tout le brouillard s’était dissipé.
Amara, elle, était toujours adossée à l’arbre à côté du rocher. Elle avait les yeux fermés. Naomi vérifia son teint à la clarté de la lune et la secoua pour la réveiller.
« Regarde là-bas, Amara. Il y a quelque chose. »
Surgi du cœur de l’obscurité, le halo lointain d’une douce lumière circonvenait les hauteurs de la forêt. Il n’était pas facile de comprendre de quoi il s’agissait. C’était si mystérieux que Naomi pensa à une hallucination. Était-ce vraiment ce dont avaient parlé les autres groupes immuns ? Y avait-il un refuge ? Au milieu d’une pareille forêt ?
« Naomi ! C’est là-bas ! Ça doit être le refuge !
— Calme-toi, Amara, répondit Naomi toujours dubitative. On va attendre. Si c’est le cas, on n’a pas besoin de se précipiter. On va rester ici jusqu’à l’aube pour dormir un peu, puis on ira. »
Mais Amara s’entêta.
« Non, c’est maintenant qu’il faut qu’on y aille. Dès qu’il fera jour, on ne verra plus cette lumière et on va de nouveau se perdre. »
Naomi hésita, mais elle finit par la suivre. Amara avait raison. Cette lumière, visible seulement dans l’obscurité, était le seul guide fiable que l’on pouvait avoir dans cette forêt. Elles reprirent leur marche. Quand la nuit fut complètement tombée, le froid devint glacial et elles tremblèrent de tous leurs membres. Naomi eut beau rajuster le col de son vieux pardessus, cela ne servit à rien.
« Attends, arrête-toi », dit Amara.
Naomi fit encore quelques pas avant de stopper net. On entendait des bruissements tout autour.
Un instant après, Naomi haleta et ravala un cri. Des ombres apparurent à travers les arbres touffus. Ou plutôt non : des humains. Ils étaient couverts de cagoules noires, mais ils ne portaient ni vêtements de protection ni casques ; il était évident qu’ils appartenaient à un groupe d’immuns.
« Alors, il y avait bien un refuge... »
Naomi entendit Amara bredouiller comme un soupir. Les nouveaux-venus qu’elles avaient aperçus entre des arbres venaient de les entourer en pointant leurs armes. Elles se mirent dos à dos en levant les mains au-dessus de la tête. Amara prit la parole d’une voix piteuse.
« Nous sommes d’une population immune ! Tout comme vous. Nous sommes venues ici en suivant des indications qu’on nous avait données. Des habitants que nous avons rencontrés à Melba nous ont dit que votre refuge était par là. Nous savons tout faire. Nous pouvons l’une et l’autre manier des aéromobiles ou des machines, même un travail manuel ou pénible, tout nous va. Alors, si vous nous acceptez... »
Une grande femme agita la main en l’air comme pour l’interrompre. Puis elle lui fit signe de se taire. Amara obtempéra. Naomi avait peur.
Qui étaient-ils ? Faisaient-ils vraiment partie d’une catégorie de population immune ?
Ils n’avaient pas encore dit un mot. Ils n’avaient pas non plus baissé leurs armes. La gorge sèche, Naomi ravala sa salive et ramena ses mains sur ses oreilles. Les prenaient-ils pour des intruses ? Elles n’étaient même pas armées…
Un instant plus tard, une douleur violente atteignit son cou. Elle sentit ruisseler un liquide sur sa nuque. Tout devint rouge devant ses yeux. Ses jambes perdirent leur force, ses genoux fléchirent et tombèrent à terre, puis elle s’effondra. Elle comprenait un peu tard.
Fichu refuge. Nous avons marché vers un piège. Ils nous ont trompées. Depuis le début, il n’y en a jamais eu.
« Non, Amara, non ! »
Naomi poussa un hurlement d’horreur. Elle se sentait plaquée au sol et on lui serrait les bras derrière le dos. Puis un tissu rêche enveloppa son corps.
« Sauve-toi ! », cria-t-elle en se tortillant. Mais elle ne put résister à la force du poignet qui l’accablait.
« Naomi ! », hurla Amara à côté.
Sa vue s’assombrit aussitôt. Elle sentit s’approcher la mort.
Chapitre 1
La mosvana
Ce matin-là, le Centre de recherche sur les écosystèmes de la Poussière était en pleine effervescence à cause de framboises. Aussitôt après l’heure animée de l’embauche, Subin était apparue traînant un chariot chargé d’une énorme boîte, qu’elle avait bientôt ouverte avec des cris d’héroïne de retour de guerre : « Mes chères amies, les framboises d’il y a cent ans viennent enfin d’arriver ! » Elle parlait des framboises d’avant la Reconstruction telles qu’on était parvenu à les reproduire dans le cadre du projet de restauration des anciennes variétés. Des explications suivirent : on les avait cultivées en petite quantité en laboratoire avant de leur faire passer avec succès le stade de la culture intensive, et voilà que la première récolte était apportée pour dégustation.
A-yeong rejoignit le groupe des chercheuses qui se précipitaient vers le chariot. La grande boîte était remplie de framboises qu’aucune d’elles n’avait jamais eu l’occasion de manger. A-yeong en avait souvent vu sur des photos d’archives, mais elle n’en avait jamais goûté la saveur ; tout au plus l’avait-elle devinée en mangeant de la confiture de framboises vraisemblablement produite à l’étranger ; et il en allait sûrement de même de ses collègues. Toutes regardaient donc ces fruits à l’aspect étonnant avec un regard chargé d’attente, envoûtées par l’arôme subtil qui s’en dégageait et stimulait leurs papilles.
Subin remplit une corbeille de framboises, puis elle les lava dans l’évier à côté de la table et posa la corbeille sur la commode mobile. Les préparatifs terminés, fière de cette réussite, elle invita ses collègues à s’approcher pour les goûter.
« Si on mangeait ? »
Toutes les mains se tendirent avec vigueur pour saisir les framboises à pleines poignées. A-yeong en mit une dans sa bouche. La texture moelleuse qui s’écrasait doucement n’était pas désagréable. Cependant, contrairement à son arôme sucré, la framboise avait un goût fade et légèrement astringent, et elle sentit dans le fruit une sorte de petite graine, de texture râpeuse. Les autres chercheuses qui avaient commencé à mâchonner faisaient de drôles de mines. Inclinant la tête, quelques-unes revenaient à la corbeille. Le silence se prolongeait, et l’on n’entendit bientôt plus qu’une vague rumeur de mastication. Alors, Subin, qui n’avait pas encore touché aux fruits, demanda d’un ton où affleurait une certaine tension :
« Eh bien ?... Elles ne sont pas bonnes ?
— C’est normal que la framboise ait un goût âpre ? » demanda, gênée, la cheffe d’équipe Bak So-yeong.
Personne ne répondit. Toutes dirigèrent leurs regards vers Subin. Mais au bout d’un moment, les bouches se délièrent.
« Mais peut-être que tous les fruits d’autrefois étaient insipides ? La tomate de la dernière fois n’était pas très bonne non plus.
— Les hommes du XXIe siècle n’avaient apparemment pas les mêmes goûts que nous. Celui-là aussi, ils ont dû le trouver bon, à l’époque.
— Ce n’est pas possible. Tu méprises les hommes du XXIe siècle, maintenant ? C’est pourtant évident : ce sont les types du Ministère de l’Agriculture et des Forêts qui ont fait des cultures minables. Des nuls. Rien à dire.
— Je suis d’accord. Il faudra leur demander s’ils ont travaillé dans les règles de l’art.
— Subin avait fait des essais et proposé des prototypes avant de les leur envoyer.
— Mais pourquoi y a-t-il autant de petites graines ? Il faut les mâcher ? Ou les cracher ?
— En tout cas, c’est différent de ce que j’imaginais. Il y a quelque chose qui ne va pas...
— C’est plutôt que ça allait tant qu’on imaginait. Il faut l’accepter. C’est ça, la saveur originale de la framboise. C’est ça, le vrai goût. »
Tandis qu’on continuait à débattre du vrai goût des framboises, Subin en reprit quelques-unes. Puis elle regarda de nouveau la boîte sans cacher sa déception. L’une après l’autre, les collègues retournèrent alors à leur place, chacune lui adressant quelques mots de consolation. Certaines emportaient même une barquette avec elles. De son côté, A-yeong lui tapota l’épaule et dit :
« Moi, je les trouve bonnes. Un peu fades, mais ça me va. Tu sais, les fruits de nos jours sont trop sucrés, faits pour exciter les papilles.
— Mais ça n’a pas à être fade, il faut que ce soit sucré... »
Subin était au bord des larmes. A-yeong était désolée. Elle leva les épaules d’impuissance et, par crainte d’ajouter à sa déception si elle ajoutait un mot, elle s’éloigna. À côté, Yunjae les regardait du coin de l’œil et gloussait d’un air moqueur. Il fallut attendre encore quelques instants pour que l’équipe des écosystèmes végétaux du Centre de recherche revienne à l’ambiance bourdonnante qui précédait usuellement la date limite de dépôt des rapports.
C’est que la directrice générale du Centre Gang Yi-hyeon menait un ambitieux projet de restauration en collaboration avec le Ministère de l’Agriculture et des Forêts. L’objectif était d’apporter son concours à la future industrie alimentaire de Corée en faisant revivre des variétés disparues pendant l’ère de la Poussière. Au début, tout le monde avait regardé ce projet d’un œil critique, étant donné que la plupart des variétés sélectionnées avaient déjà été restaurées avec des semences venues de l’étranger.
Puis un hybride d’orange et de mandarine, le jeju geumhyang, restauré la première année, était devenu très populaire sur le marché et avait largement soutenu les finances du Centre et sa réputation. Pendant un temps, cette situation avait logiquement entraîné une importante mobilisation de chercheurs ; cependant, le projet de restauration d’anciennes variétés avait été éphémère, comme de nombreux autres. On avait alors décidé que le projet serait porté par la plus jeune des chercheuses, en l’occurrence Subin, qui le conduisait seule tant bien que mal. Son succès fut un pur hasard et il ne prouva qu’une chose : ni la directrice ni les chercheuses n’étaient douées pour capter des fonds.
« À partir de cette semaine, il nous faudra déposer les rapports. Dès que vous l’aurez terminée, vous passerez votre partie à Yunjae, et vous n’oublierez pas de partager vos fichiers avec toute l’équipe. Ce sera difficile, j’en suis consciente, mais efforçons-nous de finir à temps. Au fait, n’oubliez pas d’adresser une demande pour le déplacement en Éthiopie. »
Après avoir écouté les instructions de la cheffe d’équipe Bak, A-yeong s’assit devant l’écran holographique. Il lui fallait renseigner toute la partie relative aux modifications systémiques de la végétation naturelle dans le sud de la péninsule coréenne. Le programme de traitement des données rédigeait automatiquement un premier jet, mais elle devait remanier le texte pour qu’il soit lisible, et il fallait y passer toute la nuit. Les algorithmes n’étaient pas en effet forcément de l’avis des autorités chargées d’évaluer les performances de recherche, et ils avaient tendance à apposer la marque « important » sur des plantes insignifiantes, qui n’auraient simplement intéressé que des botanistes. L’évaluation complète des ressources biologiques devait donc être effectuée par A-yeong. La jeune recrue, pas encore au fait de la marche à suivre, s’était fait houspiller lors de sa première présentation pour avoir approuvé les avis automatiques.
Yunjae eut vite fait de finir la partie dont elle devait s’occuper. Un café à la main, elle passait à côté d’A-yeong, quand celle-ci l’appela.
« Yunjae, tu peux regarder ça un moment, s’il te plaît ?
— Qu’est-ce que c’est ?
— C’est à propos de cette fleur. Qu’est-ce que tu dirais que je la range parmi les variétés ornementales ? »
Yunjae fronça les sourcils en regardant l’écran holographique.
« Les membres du comité ont aussi des yeux. Il ne faut pas dire n’importe quoi.
— Mais elle est assez bien à mes yeux. De simples fleurs de ce genre sont parfois à la mode, non ?
— Non. Ça ne va pas. Vraiment pas.
— Bon... »
A-yeong passa à une autre page, le cœur brisé par le jugement impitoyable de Yunjae. Pour elle, toutes les variétés sans exception étaient précieuses pour la recherche, et elle ne comprenait pas pourquoi il fallait dépenser des sommes folles pour régénérer ou préserver une plante quand on en délaissait d’autres. Les raisons les plus plausibles sur lesquelles elle pouvait mettre l’accent pour justifier ses commentaires étaient les qualités nutritionnelles, ornementales ou thérapeutiques propres à chaque plante, mais elle ne pouvait pas toutes les assortir d’une telle légende. Il lui semblait que la plupart des gens pensaient qu’il était sans importance que les plantes n’existent plus sur Terre, à l’exception de quelques variétés comestibles particulièrement savoureuses, d’autres jolies à voir ou encore utilisables en médecine.
« J’aimerais vraiment la restaurer parce qu’elle a un aspect unique. C’est son système racinaire : je n’ai jamais rien vu de pareil. Le problème, c’est que je n’ai pas de commentaire approprié à mettre. Je ne peux tout de même pas écrire : la racine a une forme originale.
— Dans ce cas, utilise le mot « biodiversité ». La biodiversité nous sauvera. Dans la première zone qu’on a pu reconstruire après la fin de l’ère de la Poussière, la biodiversité était d’ailleurs bien préservée, il faut au moins dire ce genre de choses. Et faire peur aussi, en prévenant que la Chute de la Poussière peut de nouveau arriver.
— Mais personne n’aura peur, même si j’écris ça. Il y a des rapports chaque année sur les résidus de Poussière au fond des océans et personne ne s’y intéresse. Les gens croient qu’il suffit de les traiter au désassembleur.
— C’est aussi ce qu’ils ont dû croire autrefois. C’est désolant. »
Sur quoi Yunjae s’éloigna avec un mouvement d’épaules, comme si elle détournait son regard de la maison qui brûle.
A-yeong déjeuna à la hâte d’un sandwich, puis elle travailla toute l’après-midi en picorant des framboises fraîches. Elle y resta jusqu’à ce que le premier jet de sa rédaction soit terminé. Elle était lasse, comme on l’est d’une tâche, même commencée par plaisir, quand on la vérifie des dizaines de fois. Les yeux rougis, A-yeong relut le rapport une dernière fois avant de le mettre en partage pour toute l’équipe.
Elle se rendit alors auprès de Yunjae et de la cheffe d’équipe Bak pour leur indiquer que son rapport était prêt, mais personne n’était là.
« Elles doivent être dans la salle de réunion, dit Subin depuis son bureau à côté. Le Service forestier nous a rendu visite. »
A-yeong allait revenir à sa place pour avancer divers travaux en les attendant lorsqu’elle vit le même article flotter sur leurs deux écrans holographiques.
Haewol, province de Gangwon : croissance anormale de mauvaises herbes sur la friche... Plaintes en masse dans les villages voisins
Alors, c’était ça, la réunion avec le Service forestier ? A-yeong s’étonna.
On était ici dans unCentre de recherche sur les écosystèmes de la Poussière. On ne s’occupait pas des mauvaises herbes. À moins qu’elles aient proliféré à l’ère de la Poussière ou après la reconstruction ? Il se pouvait aussi qu’ils soient venus chercher conseil auprès de Yunjae ou de la cheffe d’équipe Bak dans l’idée que des spécialistes comme elles trouveraient comment résoudre les problèmes posés par les herbacées envahissantes. On avait bien déjà fait appel à des privés pour combattre des fléaux du genre de l’apparition de parasites ou de la propagation de maladies cryptogamiques sur les arbres.
Le lendemain matin, A-yeong trouva deux boîtes de bioplastiques posées sur son bureau. La première, assez grande, contenait un sac de papier brun d’où dépassaient des racines encore terreuses. L’autre contenait une poignée de terre. Sur l’étiquette on avait écrit ce qui devait être son nom scientifique, la date et le lieu où on les avait ramassées. Un volant adhésif était également collé dessus. A-yeong lut :
2 mars 2129, dans les environs de l’aire d’élimination B02 des déchets de Haewol, Service forestier.
Hedera trifidus
Veuillez analyser les COV, la terre, la sève des feuilles et des tiges, svp.
« Dis-moi, ce qui est sur mon bureau, ce n’est pas l’échantillon de Yunjae ?
— Désolée, on est toutes débordées. Tu veux bien t’en occuper, s’il te plaît ? »
C’est la cheffe d’équipe Bak qui avait répondu. Yunjae, qui se tenait devant l’écran d’à côté, continua en imitant la directrice Gang alors absente : « Oh, vous savez, il n’y a que vous qui avez fini comme il faut le premier jet. » L’aberration d’une structure où le plus habile a encore plus de travail !
A-yeong soupira mais elle ne pouvait pas refuser.
« C’est le Service forestier d’hier, n’est-ce pas, qui demande les analyses ?
— Exact. Tu as dû le voir aux actualités, c’est cette herbacée qui a tant fait jaser ces derniers jours. Hedera trifidus, communément appelée mosvana. C’est elle qui a fait faire ses débuts à la radio à la directrice Gang, dans une grande station !
— Ah bon... Je n’étais pas au courant. Je n’écoute pas les informations en ce moment. Ce que je vis toute seule suffit. »
Yunjae la regarda comme une étrangère. A-yeong fit un léger mouvement d’épaules avant de poursuivre.
« J’ai juste vu le titre aux infos en passant. J’irai regarder.
— Le Service forestier a fait quelques analyses, ajouta alors Yunjae d’un air narquois, mais ils ont trouvé trop de choses étranges et ils veulent faire une contre-expertise pour vérifier si l’incompréhension est de leur fait. Ce n’est pas qu’ils veulent nous surcharger ou un truc du genre. C’est juste une demande d’aide, littéralement. Ils disent que ce serait bien qu’on le fasse cette semaine.
— Cette semaine ? Mais il ne reste que deux jours !
— Il paraît que les plaintes affluent. Certains disent que les mauvaises herbes tuent les gens. Il y aurait carrément des émeutes. »
A-yeong plissa les yeux et fixa le bloc de terre dans la boîte transparente. Peut-être était-ce une plante ordinaire. Il n’était pas rare que certaines envahissent les champs en peu de temps. Et puis, celles qui restaient étaient les plus résistantes ; elles avaient survécu à la destruction avant de finir par dominer le monde. Alors les mauvaises herbes étranges qui poussaient dans des friches… elles ne méritaient pas qu’on s’intéresse à elles.
A-yeong déchira l’autocollant. Elle était sur le point d’ouvrir la boîte lorsque la voix de Yunjae l’arrêta.
« Attention ! Sois prudente ! Il ne faut pas la toucher à mains nues. »
La main contractée s’immobilisa sur la boîte.
« Quand ça touche la peau, ça pique et ça démange terriblement. Je l’ai appris à mes dépens à la réunion, hier. Mets des gants et ne retrousse pas tes manches. »
Yunjae releva légèrement l’une des siennes et montra son poignet à A-yeong. Il était rouge et enflé.
« Je ne l’ai même pas touchée, à peine frôlée, et voilà ce que ça a donné. »
C’était un peu ennuyeux, mais A-yeong suivit le conseil et enfila les gants docilement.
Le spécimen qu’elle souleva soigneusement du bout de ses doigts gantés était une rampante ordinaire, pourvue de tiges brunes fines et longues, sans rien de particulier. Elle ressemblait au lierre d’ornement qu’on avait cultivé avant la Chute de la Poussière, mais ses feuilles fourchues étaient plus incurvées, et la tige présentait de petites épines. Quant à la taille des feuilles, elle allait de la largeur de la main au double. Et contrairement à ce que promettait le nom savant, elles pouvaient ou non se diviser en trois. Si en outre elle ne ressemblait pas aux plantes indigènes que l’on voit communément en Corée, elle n’avait pas non plus l’aspect d’une plante monstrueuse – sauf à se souvenir que la nature monstrueuse d’une plante n’est pas donnée à voir par son aspect extérieur.
« C’est une espèce exotique, n’est-ce pas ? Je ne pense pas en avoir jamais vu en Corée, demanda A-yeong.
— C’est ce que tout le monde croit, mais nous ne le saurons qu’après avoir mené notre propre enquête. En tout cas, c’est mon avis. Nos recherches nous ont déjà menées à une note prouvant qu’elle s’était multipliée plusieurs fois en Corée, même après la Reconstruction. On ne sait juste pas quand elle s’est implantée. »
A-yeong tenta de se connecter au réseau interne du Centre pour planifier l’utilisation du matériel d’analyse, mais un message indiqua que le serveur était en maintenance et qu’elle ne pourrait y accéder qu’après trente minutes. C’était le moment d’en apprendre un peu plus sur la mosvana. Elle remplit son mug de six glaçons, de deux shots d’expresso et d’un peu d’eau froide, son remède pour restaurer l’âme, puis elle se mit à regarder les actualités de la veille dont Yunjae lui avait parlé.
La journaliste interviewait une chercheuse en blouse blanche devant son écran de données ; c’était la directrice Gang Yi-hyeon. Sa blouse brillait si exagérément qu’elle semblait n’être portée que pour l’occasion.
Dans l’interview, il était question d’une herbacée rampante qui avait colonisé jusqu’aux fermes et villages et qui causait de gros dégâts aux projets de restauration de Haewol. A-yeong écoutait négligemment, mais soudain elle mit sur pause. Il lui semblait avoir entendu l’expression « espèce prospère à la fin de l’ère de la Poussière ». Elle revint au moment où la directrice parlait de la mosvana. Elle donnait des explications en pointant, sur l’écran, les caractéristiques du terrain à Haewol.
— Cette mosvana appartient à une espèce qui fut particulièrement prospère vers la fin de l’ère. Elle a exercé un monopole de l’ère de la Poussière à la période qui l’a immédiatement suivie, mais après la Reconstruction, son habitat a fortement diminué, de sorte qu’on n’en trouvait plus en Corée jusqu’à récemment. Puis on en a signalé la croissance anormale dans la ville de Haewol. Selon la population locale, un ou deux cas de prolifération annuelle avaient été constatés dans cette zone depuis trois ans environ.
— À votre avis, quelle peut avoir été la cause de ce phénomène ?
— Très probablement une mutation naturelle. La mosvana est une espèce très variable qui s’adapte à l’environnement. Cependant, nous enquêtons également sur la probabilité qu’il s’agisse de bioterrorisme ou de plantations illégales.
« Tu en penses quoi ? C’est étrange, non ? »
A-yeong mit sur pause et regarda Yunjae.
« Je ne crois pas au bioterrorisme. Une herbacée pour une action terroriste ? Ça ressemble plutôt à un complot. Tu ne crois pas ?
— À voir. C’est vrai que c’est ton truc, hein, les théories du complot ? »
Yunjae plaisantait, mais A-yeong se sentit touchée au vif.
« Je vérifierai dès que le calendrier sera fixé pour l’utilisation des équipements. Si je ne réussis pas à réserver, il se peut que je ne puisse pas faire l’analyse cette semaine. On est toutes pressées de faire des expériences supplémentaires à inclure dans les rapports. »
Elle reprit la vidéo ; les bulletins d’information concernant la mystérieuse plante rampante continuèrent, puis l’écran changea. On y voyait le site de Haewol et l’on disait qu’il était impossible de continuer les fouilles à cause de cette plante envahissante. Le panorama filmé était assez surprenant. La mosvana recouvrait presque la colline. Outre les essences indigènes, les rochers en étaient recouverts.
« La prolifération est vraiment anormale. C’est très bizarre, dit A-yeong.
— Tu as raison. C’est une plante étrange et dangereuse comme tu les aimes. »
A-yeong tourna la tête et regarda la boîte. De l’extérieur, c’était une herbacée ordinaire.
« Alors je vous sollicite sincèrement, Madame la Chercheuse », dit Yunjae avec emphase en tapotant son épaule avant de regagner sa place.
Toute l’après-midi, A-yeong prépara ses échantillons de mosvana : elle sépara tiges, feuilles et racines, pour leur faire subir un traitement chimique, elle les disposa en fonction des types d’analyse à faire et les échantillonna rigoureusement pour que l’on puisse les mettre dans la machine. À voir le planning d’utilisation des équipements, il lui apparut qu’elle ne pourrait pas la réserver si elle voulait le faire pendant ses heures de travail ; elle décida donc d’attendre la nuit. La cheffe d’équipe Bak So-yeong prit un air désolé en lui remettant le permis d’utilisation du laboratoire de nuit.
Une fois que les chercheuses eurent quitté leur poste l’une après l’autre, A-yeong se rendit au laboratoire avec les échantillons. La règle voulait qu’en dehors des horaires habituels, on garde à côté de soi un robot du service de sécurité. A-yeong était dubitative en frôlant le sien. Avec sa forme cylindrique, elle se demandait s’il la garderait d’un éventuel accident. Elle attendit devant l’écran de la machine que se terminent les analyses programmées l’après-midi par ses collègues ; puis elle commença les siennes. Il était déjà vingt-deux heures.
« Et maintenant, voyons ce qu’il sort de terrible ! »
Elle se parla à elle-même comme quelqu’un qui va faire la découverte du siècle, mais en réalité, pour analyser sa vingtaine d’échantillons, il fallait laisser les appareils allumés toute la nuit et attendre jusqu’au lendemain matin pour avoir les premiers résultats. Quand elle eut fini de tout installer, il était presque une heure du matin. A-yeong bâilla et regarda attentivement les chiffres qui s’affichaient sur l’écran. Elle pensa qu’il valait mieux rentrer pour dormir. Elle saisit son sac et sortit.
Elle avait pris l’habitude de se connecter à Stranger Tales dans son lit avant de dormir. C’était son passe-temps secret, mais depuis qu’elle s’était fait surprendre par Yunjae, c’était devenu un sujet de moquerie. Un monde d’histoires de fantômes ou de complots ! A-yeong avait toujours été attirée par les phénomènes irrationnels. Elle ne voyait pas le temps passer lorsqu’elle lisait des histoires publiées sur Stranger Tales. A-yeong y avait même rapporté un incident étrange qu’elle avait vécu enfant.
Bien sûr, ce n’était qu’un passe-temps, et en tant que scientifique, A-yeong savait où passait la frontière. Elle savait que ces histoires de fantômes ne méritent pas qu’on se penche sérieusement dessus, que ce sont pour l’essentiel des fables jouant de l’équivoque pour expliquer l’inexplicable avec une touche d’effroi et l’ombre du mystère. Elle n’y voyait pas pour autant quelque chose qui relève d’une démarche créatrice. Après s’y être plongé, on se sentait vaguement inquiet et mal à l’aise, et cela suffisait à créer un état de dépendance qui entraînait à lire d’autres histoires de fantômes. A-yeong avait lu sur le site Stranger Tales nombre de récits sur toutes sortes d’étranges créatures de la Poussière, mais le monde académique n’était jamais allé vérifier la réalité de leur existence.
« Il n’y aurait pourtant rien de mal à le faire », se dit-elle.
A-yeong entra le mot « haewol » dans la fenêtre de recherche. Contre toute attente, des informations apparurent. Rien cependant sur les herbacées qui étaient au cœur de son affaire. Seulement des anecdotes dérisoires : la découverte d’un robot mobile dans un tas de ferraille du site de restauration de Haewol ; l’apparition d’un robot qui ressemblait vraiment à un humain et sa soudaine disparition.
Il ne pouvait pas sortir grand-chose d’un endroit pareil. A-yeong décida donc de reposer sa tablette sur la table de chevet. Une dernière fois, elle tapa néanmoins le mot « mosvana » dans la fenêtre. Ce qui allait apparaître n’avait aucune importance. Elle n’avait pas l’intention de vérifier sérieusement, mais la curiosité finit pourtant par l’emporter. Elle considéra la liste des posts, et fronça les sourcils.
[Une plante diabolique dans mon jardin. Peut-être le signe de la fin du monde ?]
Le titre était accrocheur, mais après avoir lu le texte, on ne pouvait pas dire qu’il était formidable. La mosvana était soudain apparue dans le jardin de l’auteur sans cause perceptible, et ça pouvait être de mauvais augure. Du point de vue d’A-yeong en tout cas, c’était le degré zéro de tous les posts publiés sur Stranger Tales.
Elle lança sur l’écran à côté de son lit les dernières données officielles sur la mosvana qu’elle avait reçues le jour même et lut. Hedera tripidus. Communément connue sous le nom anglais de mosvana. C’était une araliacée rampante à feuilles persistantes du genre du lierre, plus précisément apparentée au lierre ornemental. En raison de la disparition de nombreuses données sur les végétaux d’avant l’ère de la Poussière, il n’y avait rien sur son origine. Tout juste savait-on qu’elle était envahissante, suffisamment pour contrarier les autres espèces, et que si elle poussait au sol, elle se propageait principalement le long des murs et des arbres. Toxique, on voyait aussi qu’elle provoquait des dermatites ou des allergies ; presque toutes les parties de la plante étaient dangereuses pour l’humain, tout particulièrement les feuilles et les fruits, dont la toxicité était très élevée.
« Elle est tout de même plus commune que je ne l’imaginais », se dit-elle.
Quoiqu’elle soit vulgairement appelée « plante du diable », elle provoquait surtout une sorte de malaise. En y regardant de plus près, il semblait qu’on l’ait appelée ainsi dans certains pays en raison de son apparence plutôt que de sa nocivité. Elle avait été l’une des espèces dominantes les plus prospères dans la seconde moitié de l’ère de la Poussière et dans la période pauvre qui avait immédiatement suivi la Reconstruction. À cette époque, ses ramifications devaient avoir colonisé le monde. Et peut-être lui avait-on associé les souvenirs malheureux du passé ou le désespoir d’une époque inconnue.
La plupart de ces informations dataient des premiers moments de Stranger Tales, ou bien il s’agissait de fragments d’articles de journaux vieux de plusieurs décennies. Après la Reconstruction, la mosvana s’était répandue au point d’apparaître sur tous les continents ; cependant, à mesure que la diversité de l’écosystème était revenue, elle n’avait pu soutenir la concurrence d’autres plantes ; si bien que désormais, on ne trouvait plus que quelques spécimens dans des zones où elle avait pu s’installer durablement. Il était donc naturel, quand on la rencontrait, de se demander : « Mais pourquoi est-elle soudainement apparue là ? » En vérité, étant donné sa formidable vitalité, il était possible que des graines restées longtemps en dormance dans le sol aient germé dans des endroits où la mosvana avait déjà poussé.
D’autres théories fantaisistes existaient. Par exemple celle selon laquelle la mosvana était à l’origine de la destruction ou en rappelait une autre. Mais si intéressantes à lire fussent-elles, il ne fallait pas les prendre au sérieux. Elles permettaient seulement de constater que la mosvana était perçue comme nuisible, même à l’étranger. Comme telle, sa prolifération anormale n’avait rien de surprenant ou de choquant. À priori, c’était un phénomène courant qui avait cours en maints endroits du monde.
Avait-elle trop lu de ces conjectures étranges ? Cette nuit-là, A-yeong fit un rêve curieux.
Sur une colline couverte de mosvana à feuilles rouges, quelqu’un était assis sur une chaise. A-yeong voulait rejoindre cette personne, mais la vague végétale qui effleurait sa cheville irritait sa peau et elle ne trouvait pas le moindre espace pour avancer en l’évitant. Elle cria en direction du sommet. Comment êtes-vous monté là-haut ? La personne assise sur la chaise tourna lentement la tête. A-yeong se dit que ce visage était familier. Mais elle ne parvint pas à savoir qui c’était. On s’est déjà vu ? demanda-t-elle de nouveau. La personne répondit...
A-yeong se réveilla sans entendre la réponse. Qu’est-ce que c’était que ce rêve ? Elle se demanda si son inconscient lui faisait signe. Vaguement hébétée, elle resta quelques minutes perdue dans ses pensées, avant de se dire que ce n’était qu’un rêve bizarre. Tout d’abord, les feuilles de la mosvana n’étaient pas rouges. Manifestement, son image s’était superposée à celle du lierre rouge qu’elle avait longtemps regardée en photo la veille. Il y avait aussi le visage de cette personne inconnue. Qu’avait-elle dit ? Elle lui était familière dans le rêve, mais qui pouvait-elle être ?
A-yeong regarda l’heure et sauta du lit. Il fallait partir au travail.
« Il n’y avait rien de spécial. C’était la même chose que ce que l’on a dans notre base de données. »
Elle prit son poste une heure plus tôt que d’habitude pour faire de nouvelles analyses, mais les composants élémentaires de la mosvana n’étaient pas très différents de ceux que répertoriait la base de données officielle. Elle détecta des allergènes et des substances allélopathiques qui interféraient avec la croissance d’autres plantes. Rien de neuf. La découverte ne faisait que vérifier que cette plante soulevait bien des interrogations.
« J’ai également fait une comparaison simplifiée des gènes, et il y a certaines choses qui me préoccupent, même s’il est encore difficile pour l’instant de tirer des conclusions. Je pense revérifier. »
Yunjae déclara qu’elle avait commencé le séquençage intégral du génome pour constituer une base de données à envoyer au Service forestier. Elle n’en attendait rien de particulier, mais il fallait un peu de temps avant d’obtenir les résultats. L’équipe décida donc qu’A-yeong testerait simplement des produits pharmaceutiques de prévention avant d’envoyer le tout au Service forestier.
La responsable du Service qui avait reçu l’analyse l’appela au téléphone.
« Je vous remercie de votre aide. Je vous avais demandé de vérifier, au cas où nos analyses seraient fausses. Fort heureusement, je dois le dire, nos résultats ne sont pas très différents. Nous pouvons maintenant nous pencher dessus. »
Elle pensa alors que l’affaire était réglée, même si elle était un peu désolée pour le personnel en charge de la prévention phytosanitaire, qui devait encore trimer.
Mais deux jours plus tard, A-yeong consultait Stranger Tales allongée sur son lit après sa journée quand elle reçut un appel de Yunjae.
« On nous demande de venir voir, apparemment il y a quelque chose. J’ai bien précisé qu’on ne pouvait plus être très utiles, mais elles insistent. Elles disent que c’est bizarre. »
Yunjae ajouta que Haewol n’était pas de ces coins où l’on peut se rendre à l’improviste, car c’était assez loin. Mais la collègue qui l’avait appelée avait l’air bouleversée. Elle n’avait pas pu refuser.
« Nous irons prélever nous-mêmes des échantillons. Ce n’est pas pareil quand on voit directement les choses. »
A-yeong fourra dans son sac à dos des ustensiles pour la collecte, des enveloppes, un insectifuge, un cahier, de quoi écrire, ainsi qu’un manteau léger et divers autres objets, avant de s’étendre pour réfléchir contre sa tête de lit. Que diable s’était-il passé ? Ce n’était donc pas une simple prolifération anormale de mauvaises herbes ? Insinuerait-on quelque chose de plus sérieux... ? Sa tête lui parut polluée par toutes les futilités qu’elle avait lues. Elle resta plongée dans toutes sortes de pensées et ne ferma les yeux qu’à l’aube.
Le lendemain matin, elle rencontra Yunjae dans un bureau de location de véhicules qui faisait face au complexe de centres de recherche.
« Je loue une aéromobile ?
— On ne peut pas voler jusqu’à Haewol. C’est une zone surveillée. Même pour un drone, il faut demander une permission à l’avance. Pour cette fois, on ira par la route. As-tu quelque chose de prévu ce soir ? »
A-yeong secoua la tête. En prenant la route, elles mettraient plus de temps que par les airs et rentreraient tard dans la nuit. Mais A-yeong faisait de l’acrophobie. Elle avait l’impression qu’à chaque fois que l’aéromobile traversait les airs, sa vie se raccourcissait de quelques années. Ce n’était donc pas plus mal.
Le problème, c’est que beaucoup de routes jusqu’à Haewol n’étaient pas entretenues. Il fallait reprendre la conduite manuelle dans certains secteurs. Il fut décidé qu’A-yeong prendrait le volant à l’aller et Yunjae au retour. A-yeong posa sa main sur le dispositif de reconnaissance biométrique. Il la reconnut comme conductrice. Elles quittèrent le complexe et Yunjae mit de la musique. Dès que la route le permit, A-yeong passa à la conduite semi-automatique.
« Au fait, interrogea Yunjae, tu ne comptes pas participer au symposium éthiopien ? Je n’ai pas reçu ta demande.
— Si, si ! répondit-elle, surprise. J’ai même intégré le labo pour ça. Mais la mosvana m’a pris de court. Je comptais faire la demande et j’ai carrément oublié. »
Devant la réaction d’A-yeong, Yunjae se mit à ricaner. On aurait dit qu’on annonçait un malheur. C’est vrai que le symposium qui allait se tenir à Addis-Abeba en Éthiopie un mois plus tard devait commémorer le 60e anniversaire de la Reconstruction, et A-yeong attendait l’événement depuis qu’elle avait intégré le Centre de recherche.
Tandis que l’aéromobile continuait à avancer, la conversation porta bientôt sur la préparation du voyage en Éthiopie. Puis elles évoquèrent la date de clôture du dépôt des rapports réguliers qui n’était plus très éloignée. À l’approche de Haewol toutefois, les pensées d’A-yeong revinrent confusément au problème immédiat, la mosvana.
« Au fait, la responsable a dit quelque chose d’étrange au téléphone, dit Yunjae.
— Quoi ?
— Il y aurait un fantôme dans Haewol.
— Qu’est-ce que c’est que cette blague ?
— Plusieurs employés qui viennent travailler la nuit à cause de la prolifération ont dit avoir vu quelque chose comme un feu follet pas loin du centre de la zone de restauration. Ça pourrait être des esprits. Il y en a souvent à la campagne, tu sais ?
— C’est quoi, ça ? Tu ne vas pas croire à ces sornettes, non ?
— C’est quand même un endroit un peu particulier ici.
— On peut le dire, évidemment. Haewol est une ville-fantôme.
— Eh bien, justement... Moi, en tout cas, ça me fait peur. Une plante étrange, un fantôme qui surgit... Il y a de quoi flipper ! »
Yunjae affectait de s’agiter un peu trop. Elle coupa la musique et alluma la radio. Après avoir passé différentes stations qui diffusaient de la musique d’un autre temps, elle s’arrêta sur une station d’information. Sans vraiment écouter, A-yeong réfléchit à ce que Yunjae venait de dire. Un feu follet, maintenant. Une substance psychotrope émanerait-elle de la mosvana ? Le document n’en faisait pas état. Et si Yunjae avait évoqué la chose, elle ne semblait quand même pas la prendre très au sérieux. De son côté, pourtant, A-yeong commençait à s’en inquiéter.
Haewol était l’une des villes en ruine qui gardait le plus de traces du passé. Elle avait en effet été, jadis, la plus grande zone de production de robots de Corée. Puis, aprèsla Chute de la Poussière, la géographie lui avait valu d’être choisie pour devenir la première Ville sous Dôme : le relief uniforme de la plaine qui l’environnait facilitant la construction d’un dôme sous lequel s’abriter. Mais les machines de construction s’étaient trompées dans leurs calculs et l’avaient transformée en un champ de ruines. Elle avait alors fini par devenir un cimetière de robots avant que, beaucoup plus tard, après la Reconstruction, des excavateurs ne s’empressent en toute illégalité de la faire ressortir de terre et de la transformer en une énorme station de traitement de déchets. Et voilà que depuis quelques années, s’implantaient çà et là, à l’écart du centre, des restaurants et des établissements d’hébergement pour les ouvriers du bâtiment qui travaillaient à la restauration du site.
A-yeong y était déjà venue pendant ses études, pour suivre un cours de science appliquée. À l’époque, la professeure avait demandé de scruter les alentours pour imaginer la cruauté de l’ère de la Poussière. Elle se souvenait à présent d’une horrible odeur d’œufs pourris et d’un tas de ferraille de la hauteur d’une colline. Elle s’était demandé d’où pouvait venir l’odeur de cadavres en décomposition alors que la ville avait été détruite des décennies auparavant. Il s’était avéré que des animaux sauvages, venus trouver refuge ici, n’étaient plus parvenus à ressortir et avaient fini, après quelques années, par se prendre les pattes dans la ferraille avant de mourir. Une ville fantôme dévastée avec de la ferraille contaminée et des cadavres entassés, qui entraînait toute vie vers la mort : tel était le paysage de Haewol dont A-yeong se souvenait, lorsqu’apparut une responsable du Service Forestier.
Celle-ci vint à leur rencontre et commença aussitôt à se plaindre :
« Pour l’instant, on déploie toute la main d’œuvre qu’on peut, mais je ne comprends pas pourquoi ça se répand tant. Il nous est déjà arrivé de subir l’invasion d’insectes nuisibles, mais c’est la première fois qu’on travaille jour et nuit à cause de mauvaises herbes. Pour l’instant, on a pu mobiliser les gens parce que c’était urgent. Mais on ne peut pas continuer comme ça... On a désespérément besoin d’aide. »
Et de fait, à l’approche du nouveau site, le spectacle devenait aberrant. Des champs aux collines, tout était recouvert de plantes rampantes. Quelques minutes encore, et l’on atteignait une zone dont une large banderole interdisait l’entrée. C’était là que commençait le projet de restauration de Haewol.
Le véhicule s’arrêta, et A-yeong resta sans voix. L’employée assise à côté d’elle dit :
« Tout commence ici. Comme vous pouvez le constater, la situation est grave. »
Après la banderole, une végétation incontrôlée courait en rampant dans tous les sens et offusquait complètement la montagne de ferraille. Non seulement il n’y avait pas un centimètre carré de terrain nu, mais rien de ce qui se passait par-dessous n’était visible. On aurait cru une ville rendue corps et âme à la nature. Assurément, ce n’était pas la Haewol dont A-yeong se souvenait.
