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« Mère, est-ce qu’on va devenir des chiens errants ? », ainsi s’adresse cet enfant, déporté avec sa mère, comme 172 000 autres Coréens, dans les zones dépeuplées d’Asie centrale. En 1937, Staline décide le transfert des Coréens de l’Extrême-Orient russe par trains entiers pour les distinguer des ennemis japonais. Trains de l’exode, nostalgie du pays d’accueil, nostalgie du pays natal, La terre qui erre est l’histoire vraie de ces Coréens entassés dans des wagons à bestiaux, déportés depuis Vladivostok sur une terre qu’ils n’ont pas choisie. La terre qui erre, récit de voyage malgré lui, rappelle d’autres épisodes tragiques de l’histoire mondiale.
À PROPOS DE L'AUTRICE
KIM Soom s’attache dans son œuvre à mettre en rapport des personnages saisis dans les événements historiques de leur époque. Son style poétique s’accorde à sonder la vie de personnages, notamment les plus fragiles, dans les relations qu’ils entretiennent les uns avec les autres. Après avoir remporté le Prix du Jeune Talent et de nombreux autres Prix
KIM Soom a décroché le prestigieux prix Yi Sang.
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Seitenzahl: 363
Veröffentlichungsjahr: 2023
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KIM Soom
la terre qui erre
Roman
Traduit du coréen par
CHOE Ae-young et Anna BELLEMIN-NOËL
Ouvrage publié sous la direction de
Julien PAOLUCCI
Ouvrage traduit et publié avec le concours de la fondation DAESAN
Titre original :떠도는땅[tteodoneunttang]KIM SoomÉdition originale publiée en Corée en 2020
par EunHaeng NaMu Publishing Co., Ltd., Seoul© Kim Soom c/o HAN Agency Co., KoreaTous droits réservésÉdition française publiée
avec l’accord de Kim Soom c/o HAN Agency Co., Korea© Decrescenzo éditeurs, 2023pour la traduction française
ISBN : 978-2-36727-124-8
Nos livres, nos auteurs :www.decrescenzo-editeurs.com
La couverture de
La terre qui erre
a été réalisée par Thomas GILLANT
Avertissement
Le roman qui suit met en scène des personnages coréens évoluant dans un contexte russe, à l’époque soviétique.
Afin de faire ressortir la « coréanité » de ce texte traduit en français, nous avons décidé de garder autant que possible les éléments linguistiques et socioculturels propres à la civilisation coréenne.
Dans cet esprit, nous avons conservé un certain nombre de mots coréens typiques, dont la signification est donnée dans le glossaire en fin d’ouvrage. Il s’agit pour l’essentiel d’un vocabulaire relatif à la nourriture, à l’habillement, à l’habitat, mais également au système de mesures (distances, volumes, etc.). Pour ce dernier cas, nous avons indiqué en notes de bas de page l’équivalence dans le système occidental.
Les expressions idiomatiques, dictons et autres proverbes ont été traduits le plus littéralement possible chaque fois que la compréhension nous a semblé rester accessible pour les lecteurs et les lectrices francophones.
Nous avons transcrit phonétiquement toutes les onomatopées, dont la littérature coréenne est particulièrement riche, la langue coréenne permettant de les créer et de les moduler à l’infini.
En revanche, afin de ne pas compliquer inutilement la lecture, nous avons pris le parti de retrancher systématiquement un an à l’âge des personnages chaque fois qu’il est mentionné. En effet, la manière de calculer l’âge est, aujourd’hui encore, différente en Corée : la période de gestation étant prise en compte, les Coréens ont déjà un an à la naissance.
Par ailleurs, les personnages étant nombreux dans ce récit, que l’on pourrait qualifier de « choral », et leurs noms étant parfois difficiles à distinguer les uns des autres, nous avons établi une liste des principaux personnages, qui indique en outre les liens de parenté, le cas échéant.
Une carte retraçant le trajet des trains qui ont transféré les Coréens de Vladivostok vers l’Asie centrale est disponible également, en fin d’ouvrage, pour faciliter le repérage géographique. Précisons qu’elle a une valeur seulement indicative, et non scientifique.
Nous espérons que ce travail et ces choix permettront une lecture agréable.
Les traductrices
Liste des principaux personnages
Sauf indication contraire, les personnages sont tous coréens.
Ceux dont le nom apparaît en gras sont présents dans le wagon, à bord du train.
Anatoli : adolescent, fils de Deul-suk
Anna : jeune femme, mère de Michka, ex-épouse du Russe Anton
Anton : Russe, frère d’Ida, ex-époux d’Anna, père de Michka, habitant de Moscou
Arina : adolescente, fille de Baek-sun et Il-cheon, petite-fille de Hwang
Baek-sun : femme, épouse d’Il-cheon, belle-fille de Hwang, mère d’Arina
Deul-suk : femme, dont l’époux a disparu, élevant seule son fils Anatoli
Geum-shil : jeune femme enceinte, épouse de Geun-seok, belle-fille de So-deok, fille de Gil Dong-su
Geun-seok : époux de Geum-shil, fils de So-deok
Gil Dong-su : père de Geum-shil
Gwon Ok-hui : épouse de Yi Go-eok, belle-sœur d’In-seol
Heo U-jae : homme d’âge mûr, époux d’O-sun
Hwang : homme âgé, père d’Il-cheon, beau-père de Baek-sun, grand-père d’Arina
Ida : Russe, ancienne collègue et amie d’Anna, sœur d’Anton, tante de Michka, habitante de Moscou
Il-cheon : homme, fils de Hwang, époux de Baek-sun, père d’Arina
In-seol : homme célibataire, frère cadet de Yi Go-eok, beau-frère de Gwon Ok-hui
Kang Chi-su : époux d’Olga, père de Melor
Michka : jeune garçon, fils d’Anna et de son ex-époux russe Anton, neveu d’Ida
Olga : amie de Geum-shil, épouse de Kang Chi-su,mère de Melor
O-sun : femme d’âge mûr, épouse de Heo U-jae
Pung-do : homme célibataire
Seo Gye-suk : père de Yosep
So-deok : femme âgée, belle-mère de Geum-shil, mère de Geun-seok
Tania : jeune femme, épouse de Yosep, mère du bébé
Yi Go-eok: frère aîné d’In-seol, époux de Gwon Ok-hui
Yi I-se : père d’In-seol et de Yi Go-eok
Yosep : jeune homme, époux de Tania, père du bébé
Et enfin : le couple à la pendule, resté anonyme
Les noms de fleuves et de rivières ainsi que les noms de lieux où étaient situés les villages coréens sont les transcriptions françaises des noms russes d’aujourd’hui.
L’histoire de la pêcherie du Kamtchatka racontée par le vieux Hwang a été inspirée par un épisode de Mangmyeongja-ui sugi (Mémoires d’un exilé), de Yi In-seop.
J’ai vagabondé, tant et si bien que je ne savais plus si c’était moi qui errais ou bien si c’était la terre.
PREMIÈRE PARTIE
1
« Mes petits, j’espère que vous aurez la chance d’avoir de quoi vous nourrir et de manger à votre faim tout au long de votre vie... »
« Il paraît qu’on a reçu six cents rations de tabac, c’est beaucoup »... « J’ai froid »... « Le poêle est éteint »... « Il paraît qu’elle est morte de sa belle mort, et qu’en plus elle a rendu son dernier souffle dans le lit même où elle avait accouché pas moins de sept fois »... « Il faut qu’on économise l’huile de la lampe »... « Le corps est destiné à suivre le cœur »... « Chéri, remonte le ressort de la pendule, s’il te plaît ! »
Grattements répétés d’une allumette, cliquetis assourdissants de bols et de casseroles en fer-blanc dans le vide, déchiquetage et mastication d’une croûte de pain aussi dure que la carapace d’un crabe, ronflements insouciants, plainte d’une voix chétive, grincement d’une planche de bois qui s’arque...
Et puis, d’un coin du wagon noir comme un tas de charbon surgit la voix d’un petit garçon qui semble fiévreux:
« Mère, est-ce qu’on va devenir des chiens errants ? »
Des planches de bois recouvrent les quatre parois du wagon. Une petite ouverture en hauteur est obturée par une plaque de tôle que l’on a carrément clouée dessus. Et sur le sol, on a étalé des herbes sèches comme dans une écurie. C’est un wagon destiné au transport du bétail, des chevaux ou des chèvres, mais pas des humains. Tels des oiseaux dans un nid trop petit, les gens se tiennent blottis sur une natte de paille ou une couette en lambeaux, des ballots à côté de leur tête, derrière leurs fesses ou à leurs pieds.
« Des chiens errants, je te demande ! »
La voix provient du haut du wagon. Des planches ont été installées, formant des sortes d’étagères le long des parois des deux côtés, afin de charger le train également en hauteur. Au moindre mouvement là-haut, les planches grincent comme un vieux coq malade.
« Michka, s’il te plaît, parle moins fort ! »
La voix de la femme qui chuchote, déjà enrouée et desséchée, s’éraille.
« Je te demande si on va devenir des chiens errants.
— Mais qu’est-ce que tu veux dire par là ?
— Ils nous emmènent là-bas pour nous abandonner.
— Qui t’a dit ça ?
— C’est Andreï.
— C’est qui, Andreï ?
— C’est un copain à moi. Ils ont voulu nous coincer sur la place de la Révolution pour nous tuer à coups de fusil, tang !tang !, mais ils ont finalement décidé de nous emmener très loin pour nous abandonner, parce qu’ils auraient regretté de gaspiller des balles. C’est ce qu’a dit Andreï.
— Ah bon !
— Lui, il est pas monté dans le train. Sa mère a les yeux verts comme une rainette. »
Les enfants dont la mère est russe n’ont pas été obligés de monter dans le train. Mais ceux dont le père est russe, eux, ont tous été embarqués.
« Michka, arrête de parler maintenant, et dors !
— Mais je viens de me réveiller.
— L’aube est encore loin, dors encore !
— Je te demande si on va devenir des chiens errants, oui ou non ?
— Michka, combien de fois je t’ai répété qu’il n’y a que les oiseaux des champs qui jacassent comme ça ?
— Alors j’aurais mieux fait de naître moineau !
— Michka, pour devenir un bon Soviétique, tu ne dois parler que quand c’est nécessaire.
— C’est pour ça que tu ne sais pas dire autre chose que “oui” et “non” ?
— Michka !
— C’est ce que disait ma tante. D’après elle, tu ne sais pas dire autre chose que “oui” et “non”. Quand tu étais petite fille, tu gazouillais sans cesse, mais depuis que tu t’es mariée avec un prolétaire, ta voix, qui était si douce et si mélodieuse, a rouillé, et tu as fini par devenir grincheuse. “Oui”, tu l’as dit deux fois, et “non”, quatre fois.
— Ta tante est une incorrigible bavarde. Elle avait l’habitude de jacasser à tous vents, au point que tous nos voisins savaient même combien de cuillères on avait chez nous.
— C’est bien pour ça que je lui ai dit que tu savais dire d’autres mots.
— Ah oui ? Et c’est quoi, ces autres mots ?
— Du fil, des aiguilles, cinq œufs, cent grammes de sucre, un pain de savon, une assiette en parfait état... Moi, je t’ai entendue murmurer contre la vitre du tram.
— C’est vrai. Parce qu’il me manque toujours du fil et des aiguilles, la provision d’œufs s’épuise, et un de ces jours, l’assiette à soupe fêlée va se casser en deux...
— Du fil, des aiguilles, cinq œufs, cent grammes de sucre, un pain de savon, une assiette en parfait état... »
La voix du garçon s’éteint progressivement.
Je me demande si cette femme est montée dans le train, elle aussi ? Geum-shil, accablée par l’incertitude totale de leur avenir, contemple depuis un moment l’obscurité où une étincelle d’allumette, tel un éclair venant d’éclater, lui rappelle la Russe qu’elle avait remarquée dans la gare de Pervaya Rechka1. Elle avait la chevelure attachée avec un mouchoir jaune poussin et d’une main ferme tenait par le bras un Coréen plus menu qu’elle. Lorsqu’un membre de l’escorte soviétique, un gros aux cheveux grisonnants, s’était approché d’elle, elle s’était écriée, la bouche grande ouverte à s’en décrocher la mâchoire : « Je veux partir avec mon mari ! » Il avait contemplé son visage un petit moment, d’un air troublé, puis avait levé les bras comme pour se rendre : « Heureusement que tu n’es pas ma fille ! »
Odeur d’urine, d’herbe séchée redevenue humide et pourrissante, odeurs corporelles fétides, odeur de vieille couette en coton, de vêtements imprégnés de sueur et de crasse, odeur de vodka, de feuilles de tabac qui brûlent, de hareng en saumure... un mélange de toutes ces odeurs flotte dans le wagon.
Une miette d’herbe sèche qui voletait dans l’air vient se coller contre sa langue. En essayant de l’enlever, elle se la griffe : c’est qu’elle a les ongles qui poussent en pointe, et sa langue est desséchée.
Le train qui filait en faisant tourner furieusement ses roues métalliques remue maintenant de toute sa masse comme une grosse dent gâtée jusqu’à la racine. Les mains engourdies, déployées telles des ailes sur son ventre arrondi, Geum-shil devine intuitivement qu’elle va accoucher sur la terre où s’arrêtera finalement ce train qui se précipite vers on ne sait où. Elle a le vague pressentiment que cette terre sera glacée et stérile.
Un vent d’une méchante humeur griffe sans cesse le toit du wagon. On dirait qu’on est en train de passer non loin d’une rivière. Dans le souffle d’air qui s’introduit en force par les fentes entre les planches, elle reconnaît clairement l’odeur typique de l’eau qui remonte d’une rivière sombre et profonde.
« Allons, espérons qu’on atteindra le bonheur pendant qu’on est en vie ! »
« Un caillou est tout d’un coup tombé du ciel alors que j’étais en train de marcher dans les champs : c’était un oiseau mort. J’ai dit : “Les oiseaux aussi, ils retournent à la terre une fois qu’ils sont morts !” »
« J’avais un peu de terre, alors je l’ai semée. »
« On est plus que deux maintenant que le fils est parti dans les mines de l’Oural, un pays très lointain qui nous est totalement inconnu, et que les deux filles sont chacune dans leur belle-famille depuis leur mariage... Chéri, remonte la pendule, s’il te plaît ! »
« Où est-ce qu’on peut bien être ?
— On est dans un train qui file.
— Je veux dire : dans quel pays ?
— Aussi loin qu’on ait pu filer, on doit toujours être en Russie. C’est un pays immense. »
La porte coulissante à roulement à billes s’énerve telle la chèvre attachée à un tronc d’arbre qui se cabre. Le froid montant du sol qui ballotte transperce les fesses sans cesse secouées et tous les misérables organes internes, traversant successivement la couche d’herbe sèche, la natte, puis les différentes épaisseurs de vêtements. Geum-shil, qui, prise de frissons, tremble depuis un moment comme une poule couverte de givre, remonte jusqu’au sommet de sa tête l’écharpe en laine qu’elle avait autour des épaules et cherche à écouter les battements du cœur du bébé dans son ventre. Le cœur s’est formé assez tôt. Elle entend ce qui ressemble au faible bruit d’un tambour de la taille d’un marron, résonnant entre les grincements des roues métalliques sur les rails. C’est le dimanche des Rameaux que le bébé s’est installé dans son corps. On est début octobre, ça fait donc presque sept mois. Les nausées, intenses au point qu’elle ne pouvait avaler une goutte d’eau, se sont dissipées comme par enchantement. Ce n’est pas sa première grossesse, mais on pourrait prendre ce bébé pour son premier.
Il y a deux ans, en plein hiver, alors que la baie de l’Amour était glacée comme un miroir, son premier bébé s’en est allé, lui laissant un sentiment d’absurdité et de vide, après être resté à peine deux mois dans son corps. Accroupie au milieu de la rue de Khabarovsk, elle a senti s’écouler un caillot de sang semblable à une tomate écrasée. Pour agripper son bas-ventre qui lui semblait s’échapper tout entier de son corps, elle a dû lâcher son panier de bambou, qui contenait trois crabes et un morceau de lard d’environ deux cents grammes. Au loin, dans la rue de Sukhanov, des pigeons s’envolaient depuis la flèche du théâtre Pouchkine, comme une guirlande de fleurs. Un Chinois vêtu d’un pantalon de coton noir matelassé traversait le carrefour à pas lents, en tirant sa charrette à excréments. À l’un des angles du carrefour, au bout de la rue de Khabarovsk, où se situait le quartier coréen Shinhanchon2, des Chinois s’étaient regroupés pour vivre entre eux. Ils circulaient dans toute la ville de Vladivostok en tirant leurs charrettes en tôle destinées à vidanger les latrines. Quelques jeunes Russes, empestant le tabac, se sont moqués en passant devant elle : « Regardez cette fille coréenne, là ! Elle est en train de pisser dans la rue comme une chienne ! » Un camion était à peine apparu au carrefour qu’ils ont couru tels des poulains débridés pour sauter à l’arrière. Le véhicule, crachant une fumée âcre, roulait à toute vitesse en direction de la rue d’Okean, où était situé l’Institut d’éducation Goryeo3. Elle a essuyé le sang qui coulait le long de ses jambes avec son fichu blanc. Lançant un regard noir vers le ciel qui ressemblait à un blanc d’œuf retiré du feu à mi-cuisson, elle a remonté la pente de la rue de Khabarovsk en traînant la jambe gauche. La rue partageait en deux, à la manière d’une raie dans les cheveux, le quartier coréen qui s’étendait sur le flanc de la colline, d’où l’on pouvait embrasser d’un regard toute la baie de l’Amour. Alors que, d’habitude, elle faisait le chemin sans aucune difficulté, fatiguée par la montée avant même d’avoir atteint le club Staline4, elle s’est laissée tomber mollement sur les fesses au beau milieu de la rue.
Par l’espace entre la petite fenêtre et la plaque de tôle qui l’obture pénètre une lumière aussi pâle que la mine d’un tuberculeux. De la lumière s’infiltre également par les fentes entre les planches. Buée, miettes d’herbe sèche, petits bouts de fil, particules de cendre flottent dans la lumière. Ceux qui dormaient les membres repliés en une position indécise se réveillent. Soupirs profonds, toux sèche, bruits d’étirement, bruit de l’urine giclant dans le vase de nuit en céramique, bruits de pet...
Le train siffle longuement. Le panneau de la porte coulissante, fait de planches de bois mal ajustées, s’agite ; on dirait qu’il est sur le point de s’arracher et de s’envoler.
« Père, grand frère s’est précipité dehors, et alors un loup a hurlé dans la pinède... Moi, j’ai chanté la chanson de la puce en regardant la lune qui s’était levée sur la forêt. “Il était une fois un roi. Puce, puce, puce, il chérissait la puce comme si c’était un prince. Ha ha ha ha, he he he he, puce, puce, puce. Le roi a fait venir son tailleur. ‘Imbécile ! Fais-moi un long manteau en velours pour ma puce !’ Puce, puce, puce.” »
À mesure que l’intérieur du train s’éclaire, les visages retrouvent leur contour et émergent dans la lumière. Les mines jaunâtres comme du levain ou blêmes au teint terreux trahissent la colère, le désespoir, la tristesse, ou l’angoisse. Dans le wagon de trois pyeong*et demi5, il y a en tout vingt-sept personnes, qui maintiennent d’invisibles barrières autour d’elles, à l’intérieur desquelles elles sont regroupées par familles. Celle de Geum-shil est composée de seulement deux personnes, sa belle-mère So-deok et elle-même. Le ventre déjà arrondi par la grossesse, et occupée aussi à veiller sur sa belle-mère dont les mouvements sont ralentis, Geum-shil a pu juste à temps s’installer près de la porte.
« J’ai entendu dire que l’escorte soviétique nous emmène à Tchita6 pour tous nous fusiller.
— Qui a dit ça ?
— Celle qui vend les harengs en saumure au marché aux poissons.
— Est-ce que c’est par hasard la Juive avec une fossette au menton ?
— Oui, c’est bien elle. Il paraît qu’elle sait exactement où le hareng a été pêché, rien qu’au reflet de sa peau.
— Je crois que son mari est au goulag. Il vendait des harengs en saumure à Moscou. À partir du moment où Staline a remplacé Lénine, le gouvernement a infligé une énorme hausse des impôts, et comme il ne pouvait pas payer, on lui a confisqué tous ses biens et on l’a chassé de son appartement. Elle m’a suppliée de ne jamais dire à personne ce qu’elle m’avait raconté : “C’est un secret. Promets-moi de ne jamais le dire à personne !”
— Madame, vous avez dit Tchita ? C’est où, ça ?
— Je connais une femme qui a habité dans cette ville. Elle disait : “Quand je vivais à Tchita, je cultivais des choux.”
— On y cultive des choux ? Alors c’est sans doute une terre où on peut vivre.
— Effectivement. »
Geum-shil aussi a entendu la rumeur disant que l’escorte soviétique fusillerait les Coréens une fois qu’ils seraient arrivés à Tchita.
« Ah ! Les coqs !
— Pardon ?
— Je savais que le type chez qui je travaillais comme femme de ménage était proche d’un secrétaire du commissariat du peuple aux Affaires intérieures, alors je lui ai demandé de se renseigner pour moi.
— À quel sujet ?
— Sur les intentions du gouvernement soviétique au sujet des Coréens. Le lendemain, il m’a fait venir discrètement à son bureau et m’a parlé.
— Et qu’est-ce qu’il vous a dit ?
— Il m’a dit : “Vous, les Coréens, qui faites partie des peuples de l’Union des républiques socialistes soviétiques, vous ne perdrez pas un seul coq.”
— Vous y croyez, vous ?
— Est-ce que j’ai le choix ?
— Donc vous le croyez ? »
Tania, qui s’était endormie en tenant dans ses bras son bébé enveloppé dans une couverture gris souris, se réveille en sursaut. Son visage, boursouflé au point que ses traits semblent écrasés, reflète son angoisse. Son abondante chevelure noire enroulée n’importe comment retombe sur ses épaules couvertes d’une écharpe tricotée en laine verte.
« Chéri... Khabarovsk, c’est encore loin ?
— Tania, on a déjà passé cette ville. »
Yosep7 a répondu tendrement, sur un ton de léger reproche. Des poils ont repoussé sur son menton, qui était bien net quand le train est parti, le colorant d’une teinte noirâtre, comme des taches de cendre. Pour reprendre ses esprits, il se frotte le visage et arrange de ses doigts ses cheveux ondulés.
Au moment de quitter la gare, certains disaient encore que la destination finale était Khabarovsk. Le train s’est effectivement arrêté dans cette gare, mais au bout de trois jours, il s’est remis à rouler. Pendant qu’il était stationné dans la gare, les gens ont été approvisionnés en bûches pour les poêles en fonte et ont pu vider les bidons en tôle pleins d’urine et d’excréments. Ils ont acheté à grignoter aux femmes russes qui circulaient dans la gare avec des raviolis frits dans des paniers, et ils ont aussi bu de l’eau chauffée dans un grand chaudron offerte par la gare, mais la plupart du temps ils ont dû rester enfermés dans les wagons sans avoir le droit d’en descendre. Le train s’est arrêté deux autres fois au milieu de la toundra. Et chaque fois, les femmes ont sauté dehors à la hâte aussitôt que la porte coulissante s’est ouverte. Prenant place çà et là sur les traverses toutes noires ou dans la plaine, telles des poules cherchant le bon endroit pour pondre, accroupies les fesses à l’air, regardant le ciel de travers avec un sentiment d’injustice, elles ont évacué l’urine qu’elles avaient péniblement retenue. Puis elles se sont précipitées vers leur wagon en secouant leur jupe éclaboussée de gouttelettes pour sortir une couette ou des vêtements, et elles en ont secoué les puces et les poux. Quant aux hommes, ils ont soulagé leur vessie debout, alignés comme des poteaux. Malgré l’ambiance brutale générée par les membres de l’escorte, qui sifflaient et les couvraient d’injures pour empêcher toute évasion, ils ont mis le feu à des branches ramassées aux alentours des rails et fait cuire du riz et de la soupe avec des pommes de terre ou des radis coupés en morceaux. Il leur est même arrivé de regrimper précipitamment dans leur wagon avec les casseroles enveloppées dans un pan de leur vêtement, alors que le riz et la soupe avaient à peine commencé à cuire.
« Chéri, de l’eau s’il te plaît ! »
Yosep se lève, les miettes d’herbe sèche accrochées aux pans de sa cape de laine bleu marine volettent en tous sens. Il se dirige vers le bidon en tôle avec une casserole en fer-blanc. Il est plutôt petit pour un homme, mais avec ses épaules larges et carrées, il a l’air solide.
La main sur le couvercle du bidon, il porte son regard sur le poêle en fonte, où il ne reste plus qu’un tas de cendres. Le bidon peint en bleu est corrodé et cabossé. Rempli d’eau à la gare de Khabarovsk, il n’est plus qu’à moitié plein.
« À la gare de Khabarovsk, j’ai vu deux types de l’escorte faire descendre un Coréen d’unautre train. Il criait : “Je suis soviétique !”
— Moi aussi, je les ai vus. Ils l’ont emmené où, alors ?
— Mais chéri, qu’est-ce que tu cherches ? »
Yosep casse la fine couche de glace à la surface du bidon en donnant des petits coups avec la casserole. Dans le wagon, il y a deux bidons, l’un contenant l’eau à boire, et l’autre, l’urine et les excréments. La couche de glace s’est fendue, et à travers les cassures surgissent des gouttes d’eau ainsi que le feraient des bulles. À la surface, des poussières, des cheveux et des miettes d’herbe sèche flottent et salissent cette unique source d’eau potable. Yosep enfonce la casserole inclinée dans l’eau et regarde cette dernière s’y déverser en murmurant : « Va... dans le pays que je te montrerai », des paroles que son père presbytérien, Seo Gye-suk, répétait constamment, à s’en user la bouche. Il disait que lui aussi était venu en Russie après avoir entendu la voix du Ciel, à l’instar d’Abraham dans la Bible. Il souhaitait ériger une église sur la terre de Russie, mais contrairement à Abraham, il était mort de tuberculose, imprégné de la nostalgie de son village natal. Ayant eu Yosep à l’âge tardif de cinquante-quatre ans, celui-ci avait donc six ans à ce moment-là.
« Quand les hommes se divisent, la terre aussi se divise... » C’est seulement après s’être dit à voix basse cette phrase qui lui est soudainement revenue à l’esprit qu’il retourne vers Tania avec la casserole en fer-blanc remplie d’eau.
« Tania, voilà de l’eau. »
Yosep approche la casserole de la bouche de sa femme.
« Aah ! La gorge me brûle tellement j’ai soif. »
Elle se plaint d’abord d’une voix innocente, avant d’avaler l’eau qu’elle fait couler dans sa bouche par de petits mouvements de ses lèvres gercées. Sans doute l’eau mêlée de fragments de glace semblables à des écailles de carpe l’a-t-elle réveillée ; elle lui fait ouvrir grand ses yeux maintenant tout brillants.
« Chéri, j’ai failli accoucher de notre bébé dans le train. Si ça avait été le cas, son cordon ombilical aurait été coupé sur le tas d’herbe sèche. »
Tout agitée, elle hausse la voix aussitôt qu’elle a croisé le regard de Geum-shil.
« Oh là là ! J’ai d’abord cru que dans notre quartier aussi, la guerre avait éclaté ! Parce que je voyais une fumée noire s’élever et j’entendais des gens hurler dans le quartier de l’autre côté de la rivière. Mais à l’aube, le nôtre était calme comme une nature morte, une troupe de partisans à cheval l’a traversé au grand galop, mais aucune maison n’a été brûlée. Quand j’ai compris que ce n’était pas la guerre, de soulagement, j’ai posé ma main sur mon cœur. C’est que la guerre rend veuves des femmes alors que celles-ci n’y sont pour rien. » Deul-suk s’exprime avec un sourire modeste, un léger chuintement s’échappe par les deux incisives qui lui manquent.
« Mais il n’y a que la guerre qui en fait des veuves ? – O-sun intervient tout en regardant dans le sac à provisions en toile de lin. – Le choléra, le typhus, les maladies des poumons, la famine... »
Assis l’air désorienté, laissant voir sur la natte ses pieds enveloppés de chaussettes russes jaunâtres, Pung-do jette un œil en coin vers le sac d’O-sun et en a l’eau à la bouche. Son visage, aux traits taillés à la serpe, grêlé, et comme incrusté de pat*, a la peau luisante de graisse. Ses gros yeux vifs lui donnent un air à la fois candide et sournois.
La faible odeur de hareng en saumure est devenue plus forte, le sac en contient très certainement. O-sun étale un mouchoir de calicot bien propre sur sa jupe de coton matelassée et pose dessus, côte à côte, deux morceaux de saucisse et deux boules de pain sortis du sac. Après avoir fermement attaché le sac avec un cordon, elle le pousse derrière ses fesses comme pour le dissimuler et donne une portion de chaque aliment à son mari, Heo U-jae. Avec son écharpe en laine couleur de haricot mungo vaguement enroulée autour du cou, il donne l’impression d’être à la fois délicat et timide. Il approche le morceau de saucisse de sa bouche – on aperçoit à son menton une touffe de poils qui fait penser à la queue d’une petite pie. En regardant son mari manger, O-sun dénoue l’écharpe et la lui serre plus étroitement autour du cou. Depuis le départ du train, elle s’occupe de lui avec beaucoup de prévenance.
« En partant de chez nous, mon mari m’a dit d’un ton ferme : “Ne te retourne jamais ! Non, jamais, même si Kamdung-i hurle à nous fendre le cœur !”
— Kamdung-i ?
— C’est le chien que nous avons élevé depuis qu’il est tout petit. On nous a dit qu’il était interdit d’emmener les animaux, alors je lui ai donné un bol de riz dans une soupe d’algues. Il avait un tel appétit que, le museau enfoncé dans sa gamelle, il ne faisait que se concentrer sur sa nourriture pendant que nous, on l’abandonnait pour partir au loin. Alors j’ai dit : “Un chien sera toujours un chien !” Arrivés aux abords des champs, mon mari m’a avertie : “Tania, il faut traverser ces champs le cœur résolu à franchir les flammes de l’enfer !” »
Tania parle vite, d’une voix aiguë, si bien qu’on dirait qu’elle chante.
« Mon mari a montré du doigt le sésame sauvage qui avait poussé plus haut que les autres plantes, en disant : “Tania, imagine que ces tiges-là s’enflamment et se transforment en colonnes de feu !” Mais il n’y avait pas là que du sésame sauvage: des carottes, des campanules, des cacahuètes, des citrouilles, des choux, des radis... L’épouse de Loth s’est retournée, mais moi, non ! »
Sans doute est-elle contente d’avoir fait preuve de courage ; la fierté miroite sur son visage.
« C’est qui, Loth ? »
Deul-suk se redresse de sa position couchée, son ballot aussi gros qu’un veau contre son épais fessier, et s’assied. Avec ses bonnes joues, elle a un air grognon, mais ses yeux enfoncés renvoient une lueur chaleureuse.
« C’était un habitant de Sodome.
— Sodome ? C’est où, ça, en Russie ?
— C’est une terre qui apparaît dans la sainte Bible. Elle ne se trouve pas en Russie, bien sûr que non ! Même si la Russie est très vaste, toutes les terres du monde n’appartiennent pas à ce pays. L’épouse de Loth a fait la bêtise de se retourner et s’est retrouvée transformée en statue de sel, mais moi je n’ai pas fait ça. »
Geum-shil écoute sans mot dire ce que Tania raconte la voix tout essoufflée, mais elle conteste intérieurement. Shinhanchon n’est pas comme Sodome, qui baignait dans le péché. Mon père, mes sœurs et mes voisins n’ont quand même pas manqué de générosité dans leur vie au point de s’attirer la haine des Russes.
« Ah, je dois donner le sein au bébé... »
Tania soulève son écharpe tricotée avec dextérité, défait d’une main le nœud des rubans de devant de son jeogori* en coton matelassé pour en écarter les pans et attire le visage du bébé vers son sein.
Il ne fait que piailler de temps à autre avec sa petite voix, alors qu’auparavant il se répandait en pleurs convulsifs à toute heure et réveillait les gens du wagon – on dirait qu’il est épuisé.
« Si seulement on n’était pas en plein transfert, il serait en train de téter le sein de sa mère dans une pièce parfaitement bien chauffée par le ondol*...
— Mais qu’est-ce qu’il a bien pu faire de mal, ce nouveau-né tout juste sorti du ventre de sa mère ? »
À ces mots prononcés par les différentes femmes, Tania a soudain le cœur envahi de pitié pour son bébé, et les larmes lui montent aux yeux. Elle s’efforce de le faire téter en essuyant ses larmes du dos de sa main. O-sun la regarde d’un œil envieux ; elle a un peu plus de cinquante ans, et son front étroit et plissé lui donne un air sévère.
« J’ai fait six enfants, mais ils sont tous partis avant même de faire leurs premiers pas... Deux sont morts juste après leur naissance... J’ai aussi perdu trois maris... Alors qu’est-ce que je pourrais dire de plus ? »
O-sun exhale un soupir venant du plus profond de ses tripes, puis elle porte à sa bouche le morceau de saucisse qu’elle tenait à la main et commence à le mâchonner. Ayant appris qu’elle devait migrer avant d’avoir reçu l’avis officiel, elle a préparé des stocks de nourriture. Son frère cadet, qui travaillait à la bibliothèque Goryeo du club Staline, lui a subitement rendu visite. Il lui a dit de préparer des réserves alimentaires d’urgence, de quoi tenir un mois, parce qu’ils allaient bientôt être déplacés, de gré ou de force. Et il l’a avertie d’un ton ferme qu’il ne faudrait absolument pas révéler ce qu’elle avait entendu, et que si jamais elle le faisait, ils se feraient fusiller tous les deux à l’insu même des souris et des moineaux. Tout en doutant de ce qu’elle venait d’apprendre, elle a essayé de se procurer de l’argent en vendant sa machine à coudre au marché aux puces, argent avec lequel elle a acheté du porc, des saucisses, des harengs en saumure, du pain, du sucre et des poissons fumés. Puis elle a salé le porc, elle a séché le pain au soleil après l’avoir découpé en morceaux de la taille d’une bouchée, ainsi que le riz après l’avoir lavé, pour pouvoir le faire cuire en ajoutant simplement de l’eau dans une casserole.
Les autres aussi se mettent à manger la nourriture qu’ils ont apportée dans un grand sac en tissu ou dans un ballot, à savoir essentiellement des saucisses sèches ou du porc, salé au point d’en devenir amer, des grattons de riz8 et du pain, séché au soleil et semblable à du biscuit sec.
« Si seulement on avait su qu’on serait dans le train aussi longtemps, on aurait au moins apporté des radis en saumure. »
Geum-shil aussi regarde dans son sac en cotonnade. Six morceaux de saucisse d’une centaine de grammes chacun, huit cents grammes de pain noir, dix pommes de terre crues flétries et couvertes de germes violets, deux cents grammes de sucre, cent grammes de sel, deux doe9*d’orge, un doe de riz, deux doe de grattons de riz, trois cents grammes de farine de blé. Elle met un morceau de pain noir dans la main de So-deok et elle-même mange des grattons de riz.
Il reste quelques pommes de terre dans chacun des sacs de nourriture, mais le poêle ayant refroidi, il est impossible de les faire cuire. Peu après le départ du train, pendant que des bûches flambaient dans le poêle, les gens étaient encore suffisamment à l’aise pour les cuire et les partager autour d’eux. Le poêle glacé et l’eau dans la casserole au-dessus toute glacée aussi, ils ont commencé à faire attention à la nourriture qu’il leur restait.
« Je regrette la bouillie d’avoine bien chaude. Pourtant j’ai horreur de ça, on en a mangé tellement souvent...
— Ma mère préparait la bouillie avec une poignée d’avoine et une botte d’herbes qu’elle avait arrachées dans les champs pour donner à manger à ses enfants. De l’ortie, de l’épinard sauvage, du pissenlit, de l’armoise, des herbes dont on ne connaît pas le nom... »
Pung-do écarte les pans de devant de son blouson molletonné et retire le sac qu’il gardait soigneusement à l’intérieur. Le sac est mou comme un lièvre mort, il en sort un morceau de saucisse. N’ayant plus de molaires, il le ronge avec ses incisives.
Geum-shil dirige son regard vers In-seol tout en croquant ses grattons de riz. Celui-ci, assis le dos appuyé contre le panneau de la porte et les jambes repliées contre la poitrine, fixe obstinément le vide. Sa moustache et son manteau aux boutons dorés gros comme des yeux de taureau attirent le regard de Geum-shil. Ses chaussures de cuir brun éculées sont toutes griffées. Il a l’air solitaire et brutal d’un ouvrier au travail rude, se déplaçant de chantier en chantier, sans famille, et son visage pourvu d’un nez à l’arête fine donne l’impression de quelqu’un d’exigeant et d’orgueilleux. Lorsque le train a démarré à la gare de Pervaya Rechka, il n’était pas encore dedans. C’est précisément au moment où le train était sur le point de quitter la gare de Khabarovsk qu’il a sauté précipitamment dans le wagon où Geum-shil se trouvait. Il a violemment secoué la tête en comprenant qu’il s’était trompé de wagon. Après avoir poussé un grand soupir, la tête entre les mains, il est allé s’asseoir à côté de Pung-do. Ce qui brille d’un éclat froid à l’un de ses doigts, c’est une bague sertie de diamants, qui donne une impression insolite de corps étranger. Le mari de Geum-shil, Geun-seok, en portait aussi au doigt une semblable à celle-ci. Elle avait été fabriquée, paraît-il, avec un diamant extrait d’une mine de l’Oural, et il l’avait achetée pour soixante roubles, ce qui n’était pas une mince somme.
Le vieux Hwang, qui a senti l’odeur fade du lait, se réveille en gémissant d’une voix étranglée. Il se laisse transporter par le train, couché sous une couette rapiécée avec divers morceaux de tissu qu’il a tirée jusqu’au menton, ne faisant apparaître que son visage, aussi ridé qu’une noix.
« Pauvre de moi, qui suis toujours vivant ! »
Un relent d’organes internes pourrissants remonte le long de son œsophage avant d’être éjecté par sa bouche tordue. Baek-sun, assise près de sa tête, s’enveloppe le nez dans un pan de son tablier gris en plissant le visage.
« Tu as fini par me faire monter dans ce train alors que je tenais à mourir le plus près possible de mon village natal ! »
Geum-shil l’avait aperçu aux alentours du bâtiment du consulat général du Japon donnant sur la rue d’Okean, à Shinhanchon. Il se faisait transporter sur une charrette, tel un arbre séparé de ses racines. Les habitants coréens de ce quartier, sortis tous en même temps, marchaient en procession dans la rue d’Okean en se bousculant. Un ballot sur la tête et un autre à la main, elle avait suivi la charrette. Lorsqu’ils étaient arrivés sur la place de la Révolution, au croisement des rues d’Okean et de Svetlan, la charrette s’était retrouvée engloutie dans le tourbillon de la foule, si bien qu’elle avait tournoyé sur elle-même. Aux temps forts de la révolution bolchevique, la place, décorée de drapeaux rouges, avait retenti des hurlements de Coréens que l’on chassait de leurs maisons.
Songeant au nouveau-né et au vieux Hwang, Geum-shil a soudain le sentiment qu’ils ne font qu’un seul et même être. Il lui semble que le début et la fin de cet être ont été entraînés ensemble dans ce train. Elle se dit même que lorsque le train arrivera à sa destination finale, le début pourrait avoir disparu et que seule la fin subsistera.
Assise l’air maussade, la tête penchée en avant avec sa chevelure blanche en chignon maintenue par une petite baguette en métal, So-deok ouvre subrepticement la bouche. Un souffle blanchâtre, semblable à l’eau qui vient de laver le riz, s’échappe d’entre ses dents d’un jaune noirâtre.
« Étant donné que j’ai dû abandonner ma maison, j’avais du mal à faire avancer mes pieds. Je me retournais après un pas, puis je me retournais encore après un autre pas...
— J’espère qu’ils n’ont pas déjà démoli ma maison...
— S’ils ne l’ont pas encore fait, ce sont les rats qui sont sans doute en train de la ronger.
— C’est bien ce que je redoutais, alors j’ai laissé trois chats en liberté chez moi !
— Moi, j’ai carrément démoli la mienne avant de partir.
— Le coffret en paulownia à charnière métallique, la petite coiffeuse au miroir, la machine à coudre, les dix paires de baguettes et les dix cuillères en laiton, la jarre de sauce de soja, la jarre de pâte de soja fermentée, la jarre de pâte de piment fermentée, la jarre de sel, le mortier de cuisine en pierre, le chaudron, les assiettes en laiton... J’ai à peine commencé à me servir de tout ça... Et toutes ces couettes qui remplissent l’armoire ! Et puis j’ai fait du kimchi* avec soixante choux pour passer l’hiver, sans me douter qu’on se ferait chasser du jour au lendemain comme des chiens galeux...
— Mmm, sans parler de ma chèvre !
— Une seule ? Moi, j’en ai abandonné carrément trois. Du coup, vous devez avoir moins de ressentiment que moi.
— Comment ça ?
— Parce que, madame, vous en avez abandonné une seule, alors que moi, trois.
— Mais la mienne avait si bien engraissé !
— Parce que vous croyez que les miennes étaient maigres comme des clous ?
— Donc, celui qui en a abandonné une seule ne peut pas avoir plus de ressentiment que celui qui en a abandonné trois ?
— Mais quel boucan ! On n’est quand même pas dans un bazar ici, non ? Est-ce qu’on pourrait au moins dormir un peu ?
— Vous n’avez qu’à dormir plutôt la nuit !
— On n’est pas justement la nuit, là ?
— Il paraît qu’il fait grand soleil ! »
Le train s’incline de côté et le frottement des roues sur les rails produit un bruit métallique aigu qui vrille longuement les oreilles. Des bols et des casseroles en fer-blanc accrochés à l’étagère et pendouillant dans le vide se poussent et se cognent avec fracas. Les mains du vieux Hwang s’échappent de la couette, ses doigts décharnés et crochus semblent être le reflet de sa ténacité.
« J’ai entendu dire qu’un prêtre russe aveugle s’est fait chasser de son église. “Ton intelligence est ta bêtise !” »
« Ta ruse sera ton propre piège ! »
Pung-do sort de la poche de son blouson molletonné une blague à tabac ornée d’une noix et une pipe grossièrement taillée, ainsi qu’un bout de papier jaunâtre. Il met un peu de tabac haché sur le bout de papier, qu’il roule habilement. La cigarette ainsi formée, il l’insère dans sa pipe. Enivré par le tabac puissant et nauséabond, il dirige son regard las vers In-seol.
« Vous voulez tirer une bouffée ? »
In-seol, qui était plongé dans ses pensées les sourcils froncés, fait non de la tête.
Essuyant un refus manifeste alors qu’il voulait pour une fois faire preuve de générosité, Pung-do a les lèvres qui se crispent nerveusement. Après avoir tiré dessus encore une fois, il éteint la demi-cigarette restante en pressant l’extrémité avec ses doigts mouillés de salive. Puis il l’enveloppe dans un bout de papier et la remet avec la pipe dans sa poche. Il veut l’économiser pour la finir plus tard. Du temps où, arrivant à Vladivostok tel un vagabond, il rôdait à travers le quartier du port à la recherche d’un travail de force, n’ayant plus d’argent pour se payer des cigarettes, il ramassait les mégots qui traînaient dans la rue. Quand il repense à cette époque-là de sa vie, une simple bouffée de cigarette lui semble déjà précieuse.
Un homme à la barbe touffue, un passe-montagne sur la tête, descend l’échelle, une bouilloire en fer-blanc vide à la main. Il donne un coup de pied au poêle en fonte en murmurant sur un ton contrarié :
« Il est complètement refroidi. On a l’impression de toucher le corps de sa bonne femme qui aurait cassé sa pipe ! »
Deul-suk esquisse un sourire un peu amer en l’entendant bougonner, et alors que son regard croise celui de Geum-shil, elle lui demande doucement :
« Est-ce que celui qui a abandonné trois chèvres devrait avoir plus de ressentiment que celui qui en a abandonné une seule ?
— Pardon ?
— Qu’ils en aient abandonné une seule ou bien trois, ils ont tous laissé derrière eux tout ce qu’ils possédaient, alors je trouve inutile et ridicule de chipoter sur la question de savoir qui a le plus de ressentiment... »
Deul-suk secoue la tête de gauche à droite. Geum-shil, ayant le sentiment de l’avoir déjà vue quelque part, s’efforce de se rappeler où elle a bien pu la croiser, et c’est seulement quand son amie Olga lui vient à l’esprit qu’elle finit par s’en souvenir. C’est celle qui habitait la ruelle qui bifurque de la rue de l’Amour, à Shinhanchon. L’hiver dernier, en rentrant de chez Olga, Geum-shil est tombée sur elle en train de flanquer par terre un ivrogne russe sur le sol gelé particulièrement dur. Alors que cette matrone coréenne se jetait sur lui au péril de sa vie, l’ivrogne a dévalé précipitamment la ruelle en pente – il roulait quasiment – en se répandant en injures grossières.
Deul-suk logeait dans sa pension des ouvriers sans attaches qui arrivaient à Vladivostok pour trouver du travail, et elle vendait également des plats et de l’alcool. Elle est ici avec son fils, Choe Anatoli. Celui-ci ouvre et referme ses poings à plusieurs reprises, sa tête à la chevelure noire et touffue penchée vers ses genoux.
« Anatoli, mon fils... »
Il relève vers le plafond sa mâchoire carrée au menton pointu et soupire bruyamment. Il est habillé à la manière des jeunes Russes, d’un manteau en peau de mouton de couleur brune et d’un pantalon à pattes d’éléphant, avec des chaussures en cuir de chèvre dont les bouts sont bombés, et il affiche obstinément un air cynique. Mais sa figure trahit avec une évidence indéniable ses origines coréennes. Ses yeux injectés de sang se dirigent vers Arina, dont le visage au contour ovale et aux traits délicats, mais dépourvu d’éclat rosé, a la pâleur d’une lune apparue en plein jour. Elle est assise, collée contre le dos de sa mère, Baek-sun, comme si elle voulait se cacher derrière elle, tandis qu’à côté d’elle, son père Il-cheon tripote sa pipe avec le regard vague de quelqu’un qui contemple au loin une montagne.
Deul-suk tend à Anatoli un pain qu’elle vient de sortir d’un sac de cotonnade tout en surveillant les réactions de son fils. C’est du pain noir séché au soleil. Lorsqu’on ajoute du levain dans la pâte au moment du pétrissage, le pain commence à se couvrir de moisissure au bout de trois jours à peine, alors pour en faire un aliment de dépannage, elle a séché son pain.
« Mange !
— J’ai pas envie. »
Ses lèvres plutôt minces frissonnent en éructant ces mots avec froideur.
« Tu as mal quelque part ? »
Anatoli enfonce carrément sa tête entre ses genoux. Le jour qui filtre entre les planches se pose sur le pain et sur les mains
