Couverture
Titre
Copyright
Du même auteur,
collection Bilingues L & M n°13 :
Le Pain éternel •Вечный хлеб
suivi de
La Lumière invisible •Невидимый свет
Monsieur le Rire •Мистер Cмех
Cap à l’ouest ! •Держи на запад !
Couverture : Jean-Marc Eldin
Illustration originale de Sophie Dutertre
Composition et mise en pages : Jean-Marc Eldin
© Langues & Mondes – L’Asiathèque,
11 cité Véron, 75018 Paris, 2006
Maux de tête
S’il est une tradition bien française, c’est l’abondante traduction d’écrivains étrangers. On trouve ici, dans les librairies, un prodigieux échantillonnage de ce que l’on publie dans le monde entier, du prix Nobel japonais au roman expérimental mexicain.
Ce qui n’est pas le cas pour la science-fiction.
Car, en examinant les catalogues des collections de ces cinquante dernières années, on s’aperçoit que nos éditeurs sont fort timides en la matière pour un Lem, un Evangelisti, un Eschbach, combien trouve-t-on d’écrivains dont les œuvres en d’autres langues que la nôtre n’ont pas été traduites ? des milliers ! À part les Anglo-Saxons bien entendu dont la prolifération repose sur une fausse évidence : ce sont eux qui ont inventé ce genre littéraire. Même si cela était, voilà qui n’est pas toujours un gage de qualité.
Quant à la production soviétique (ou russe aujourd’hui), à part celle des frères Strougatski, de très rares Efremov, de distingués Siniavski, qui a la chance de la connaître ? Et pourtant, la science-fiction accompagne la littérature soviétique depuis le jour de sa naissance. Là où il y a utopie, il y a presque toujours un élément de SF. Et, quoi qu’on dise ou pense aujourd’hui du marxisme-léninisme et de ce qu’il en est advenu, cette révolution partait bien d’un projet utopique. D’où, sous la plume des écrivains soviétiques, une production de science-fiction impressionnante depuis la révolution d’octobre jusqu’à la chute du mur de Berlin. Tout le monde sait que Jules Verne fut considéré en URSS comme un modèle du fantastique scientifique —naoutchnaïa fantastika,la NF —, il connut des tirages par millions d’exemplaires et suscita un nombre considérable de vocations. À cela s’ajoutent les œuvres de SF politique, dont Zamiatine fut le précurseur, avecNous autres paru en 1921. En percevant le processus de glissement de l’utopie prolétarienne ultrarévolutionnaire vers une utopie bureaucratique d’État totalitaire, il anticipa sur Huxley et Orwell.
Qu’en reste-t-il sur nos étagères ? Un Livre d’or compilé par Leonid Heller et un essai qu’il lui consacra,De la science-fiction soviétique, par-delà le dogme, un univers, que je considère comme une excellente analyse du genre en lui-même.Les Meilleures Histoires de science-fiction soviétique, une anthologie de Jacques Bergier parue en 1972, quelques publications des éditions moscovites en français, et des tentatives éphémères, comme la collection du Fleuve Noir URSS-USA qui périclita bien vite faute de lecteurs.
C’est pourquoi la parution d’un second livre d’Alexandre Beliaev,la Tête du professeur Dowell(1926), aprèsle Pain éternel et quelques nouvelles de premier plan, ne peut être que la bienvenue.
Né en 1884, sa carrière d’écrivain débuta en 1925 et se termina en 1942 à Pouchkine (l’ancienne Tsarskoïe Selo) où il avait choisi de s’installer quelques années avant la guerre en raison de sa riche tradition littéraire.
Beliaev fut le premier écrivain russe à se consacrer entièrement à la science-fiction. Une centaine de nouvelles, une quarantaine de romans lui valurent la réputation de « Jules Verne russe ». Dénomination qui me semble peu adéquate quant au fond. Car, si Beliaev possède une vaste érudition et témoigne d’une réelle connaissance scientifique pour l’époque, ni ses thèmes, ni son écriture, ni son humour souvent noir n’évoquent l’auteur deVingt Mille Lieues sous les mers. Chez Verne, la découverte scientifique devient le prétexte d’une aventure à l’échelle mondiale. Chez Beliaev, c’est l’idée, la situation de SF qui « subjectivent » le récit. Dans sa première période, ce sont leurs répercussions sur l’être humain qui le fascine. En témoigne par exemple la très belle nouvelle qui fait partie duPain éternel, « la Lumière invisible », où un aveugle à qui il est proposé de percevoir les ondes électromagnétiques finit par préférer cette solution à la vraie vue pour ne plus assister à l’abomination du système social capitaliste.
La Tête du professeur Dowells’inscrit dans cette même veine. La situation de départ est simple : Le PrKern parvient à faire survivre artificiellement en laboratoire la tête léguée à la science du savant dont il fut le collègue et l’assistant. Ceci afin de poursuivre ses travaux, publier des articles médicaux et en tirer les bénéfices. Plutôt qu’un classique savant fou, Kern est un chirurgien cynique et inspiré capable de toutes les vilenies, futur exploiteur avéré. Tandis que Dowell est un génie sentimental pour lequel ne compte que le bien-être de l’humanité.
Afin d’asseoir et de structurer son récit, Beliaev utilise quelques hypothèses empruntées aux connaissances du temps sur la manière dont cette tête est maintenue en survie. Bien qu’elles témoignent d’un réel souci de vérisme scientifique, elles ont un peu vieilli et l’auteur n’insiste pas sur les problèmes liés à la greffe et aux phénomènes de rejet immunitaire, même s’il évoque dans le détail les difficultés techniques que le mode opératoire impose de surmonter. Car le vrai sujet du roman, décliné sur tous les tons à travers l’esprit de tous les personnages qui vont traverser l’histoire, c’est celui du rapport de l’esprit au corps. La métaphysique, l’angoisse, la coquetterie, la séduction, l’amour, la crapulerie vont être soumis tour à tour aux jeux de la spéculation autour de ce thème central. L’âme même y est évoquée comme témoin à charge contre l’absence du corps, ce nécessaire complément de la pensée. Sans main, impossible de se gratter la joue pour réfléchir. Comment goûter totalement au plaisir d’une cigarette si la fumée ne vient pas flatter les poumons ?
La vie vaut-elle d’être vécue quand on devient incapable d’assumer ses désirs, de marcher, de danser, d’agiter les mains, de ne rien faire ? Car même ne rien faire est un plaisir quand on possède un corps alors que l’inaction devient douleur lorsqu’elle n’est pas consentie. Et, quand le toucher n’existe plus, les autres sens semblent orphelins. Donc, pour ne pas sombrer dans la dépression, le cerveau de Dowell travaille pour son bourreau, le Pr Kern. Car une tête seule ne peut se suicider. Il lui faudrait trouver des alliés et obtenir leur consentement.
L’intrigue s’organise d’abord autour des conséquences de cette situation. Elle puise au plus profond de l’expérience personnelle de Beliaev, puisque lui-même fut paralysé de la moitié inférieure de son corps pendant plusieurs années. Mais l’homme qui entreprit en même temps de développer son savoir scientifique et proclama haut et fort son désir de « créer la science-fiction soviétique » est boosté par une réelle imagination. Aussi invente-t-il de multiples variations sur le thème du rapt frankensteinien, du collage corporel et multiplie-t-il les péripéties à la manière d’un Gaston Leroux en mode mineur.La Tête du professeur Dowellest d’abord un roman d’aventure scientifique tels qu’on les écrivait dans les années vingt où les effets du mystère servent de moteur à l’action.
L’énigme qu’il faut donc tenter d’éclaircir, c’est en quoi ce texte est d’inspiration russe. Et surtout, poussant plus loin l’interrogation, est-ce en fait un roman typiquement soviétique ? Car les personnages sont habités par des mœurs surannées, ne font aucune profession de foi sur la société, la politique, ignorent le bolchévisme. De plus, tous ont des noms européens, l’action se déroule à Paris, au cabaret du Chat noir, ou sur la Côte d’Azur.
Alors, en quoi Beliaev aborderait-il dans son roman une sphère d’imagination différente, plus réaliste que la littérature de mœurs, revendiquée par la SF à ses débuts, en URSS ? En créant par exemple une œuvre capable de définir où se situe le Paradis. Ici et tout de suite comme voudrait l’imposer l’esprit révolutionnaire soviétique, grâce aux progrès de la science. Or ses personnages positifs demeurent dans l’esprit de la tradition et du savoir-vivre comme l’héroïne, Marie Laurane. Ce qui donne l’occasion à Beliaev d’écrire l’un des meilleurs dialogues du livre, lorsque le Machiavel d’un camp de rééducation démontre au cours d’une leçon de matérialisme dialectique, à la fois percutante et pleine de dérision, que la politesse, la bonne éducation, les convenances, la justice peuvent être transformées sans peine en instruments du mensonge et de la rétorsion. Bref, que toutes les valeurs de la bourgeoisie sont en réalité des techniques d’oppression du peuple.
Propos — contredits par l’action — qui en font une claire anticipation des premiers procès de Moscou qui débuteront quatre années plus tard.
C’est pourquoi je pressens que ce premier roman augurait aussi pour Beliaev l’ère de la lucidité.
L’absence du corps de Dowell ne symboliserait-il pas l’absence du corps de l’humanité ? L’idéal du prolétariat amputé ? La fracture douloureuse entre la théorie communiste et son exploitation par l’État ? Il me semble plausible à la lecture de ce roman que l’auteur, en se frottant aux réalités du régime, dont les combats internes sonnent déjà la fin des idées les plus généreuses, ait usé son sens de l’utopie, sans renier son attachement au fantastique scientifique.
Beliaev subira peu de temps après les contrecoups de la répression idéologique qui s’abattra sur l’Union soviétique, changera d’écriture et produira des œuvres de SF modérées, plus en phase avec les normes du réalisme socialiste.
Mais, si l’on peut tenter de lire en filigrane les préoccupations de l’écrivain,la Tête du professeur Dowellest d’abord un roman distrayant, alerte et riche en rebondissements. Bien qu’il ne soit pas un extraordinaire styliste, Beliaev se montre soucieux de créer une littérature différente. Sa vision à la fois lyrique et grinçante ne « sonne » pas exactement comme la SF qu’on écrivait ailleurs. À la fois conjectural et philosophique, son roman met l’accent sur les liens du corps à l’esprit, du geste à la parole, de l’idée à sa réalisation. Un questionnement qui ne perd pas de sa modernité, même si les voies originales et spéculatives qu’il emprunte le rattachent à l’époque héroïque.La Tête du professeur Dowellest bien plus qu’un témoignage historique sur la naissance de la science-fiction en Union soviétique. Par sa richesse d’invention, c’est une œuvre qui conserve tout son capital d’enchantement.
PHILIPPE CURVAL
Exergue
« C’est avec plaisir que j’ai lu, monsieur Beliaev, vos romans merveilleux « la Tête du professeur Dowell » et « l’Homme amphibie ». Oh ! Ils se distinguent très avantageusement des livres occidentaux. Je leur envie même un peu leur succès. »
Herbert G. Wells,
Introduction
Alexandre Romanovitch Beliaev naquit le 4 mars 1884 à Smolensk (Russie).
C’était un enfant doué, gai et vif, qui ne tenait pas en place, malgré tous les efforts d’éducation de son père, le prêtre Roman Beliaev. Depuis sa plus tendre enfance il était attiré par la musique et il apprit tout seul à jouer du violon et du piano. Son autre passion était la photographie. Il s’était spécialisé dans les photos « d’horreur ». Une des photos restées dans la mémoire de sa famille s’appelait « Tête d’homme sur un plateau, dans les teintes bleues ».
Le jeune Alexandre était captivé par les romans de Jules Verne. Plus tard, il écrira : « Jules Verne était et reste toujours un vulgarisateur scientifique génial et inégalé. Ses mérites dans ce genre sont immenses… » Mais à ce moment, encore enfant, il faisait des voyages « autour du monde » sans sortir de sa chambre. Avec son frère, il voyageait « au centre de la Terre ». Ils rapprochaient des tables, des chaises, des lits, les couvraient de couvertures et, avec une lampe à pétrole, ils « s’enfonçaient dans les entrailles de la Terre». Les chaises et les tables disparaissaient, laissant place à des cavernes et à des précipices, à des rochers et à des chutes d’eau, tels qu’on pouvait les voir sur les gravures des éditions Hetzel. Et le cœur des garçons se serrait d’une douce angoisse…
Alexandre inventait des machines. Vers l’âge de 16 ans il mit au point une lanterne de projection stéréoscopique. Vingt ans plus tard, la même lanterne apparut aux États-Unis. Il inventait aussi des histoires, et surtout il rêvait. L’un de ses rêves, un rêve fou, irréalisable, était de se déplacer dans les airs. Et pas en montgolfière, ni en avion il voulait voler comme un oiseau. Qui avait décrété qu’un homme ne peut pas voler ? Tout son être se révoltait contre cette affirmation péremptoire. Il construisait des ailes en paille, attachait des balais à ses bras ou s’accrochait à un parapluie ou à un parachute fait d’un drap, montait sur le toit et… se jetait dans le vide. Il en payait le prix de bosses et de bleus multiples, mais au moins un bref instant il était seul devant le ciel, planant dans l’air, le vent sifflant dans ses oreilles. Ce sont ces sensations intenses qui ont fait naître Ariel — l’homme volant — l’incarnation vivante de ce rêve de liberté que Beliaev garda jusqu’à la fin de ses jours. Plus tard, il construisit des planeurs, apprit à piloter un aéroplane, une des premières créations de l’ingénieur Gakkel. Au cours de ses voyages à l’étranger, il pilota un hydravion.
Répondant à la volonté de son père, Alexandre entreprit des études dans un séminaire religieux, études qu’il termina en 1901. Il refusa toutefois de poursuivre dans cette voie et entra au lycée Démidovski à Yaroslavl afin de devenir juriste. Son père étant mort peu après, Alexandre dut travailler pour aider sa famille en même temps qu’il menait ses études. Il donna des cours, peignit des décors de théâtre, joua du violon dans un orchestre de cirque.
À sa sortie du lycée Démidovski, Alexandre Beliaev resta travailler à Smolensk en tant que conseiller juridique et eut bientôt la réputation d’un bon spécialiste. Il se fit une clientèle, ses possibilités financières s’améliorèrent et il put louer un appartement confortable, se constituer une collection de peintures ainsi qu’une grande bibliothèque. Au terme d’une affaire heureusement conclue, il partait souvent en voyage, en France ou en Italie, notamment à Venise.
En 1905, pendant les émeutes de Moscou, il édifia des barricades, se mêla de politique et dû subir plusieurs perquisitions.
Presque quinze ans de sa vie furent consacrés au théâtre. À lui seul il pouvait être dramaturge, metteur en scène ou acteur. Ses qualités de comédien et de mime, son apparence physique, sa culture et sa connaissance de la langue, ses capacités oratoires et musicales, sa personnalité brillante l’avaient déjà fait remarquer du temps du séminaire. Son imagination n’avait pas de limites. Beliaev savait enrichir le thème de départ de ses productions d’une multitude d’idées de mise en scène, le colorer de mille couleurs, le remplir de musique et de chant. Le théâtre de la famille Beliaev était très connu à Smolensk. Il donnait des spectacles en ville, ainsi que dans la banlieue.
En 1911-1912, Beliaev commença à travailler pour des journaux de province, en tant que critique musical et théâtral. À l’âge de 35 ans, il fut atteint d’une pleurésie. Le traitement, insuffisant, conduisit à la paralysie des jambes et à la tuberculose de la colonne vertébrale. La maladie dura de 1916 à 1922. En 1923, à peine rétabli, il commença à travailler au Département de la Recherche scientifique et, en même temps, écrivit ses premières nouvelles de science-fiction. Il collabora également à divers journaux ou magazines, dont « le Trappeur international » (Всемирный следопыт), « la Lutte des mondes » (Борьба миров), « Le savoir est la force » (Знание – сила), « la Nature et les Hommes » (Природа и люди).
En 1925 parurent ses romans :Голова профессора Доуэляla Tête du professeur Dowell,un des premiers romans traduits en anglais,Последний человек из Атлантиды« le Dernier Homme de l’Atlantide » — sa propre version de la vie et de la mort de la mythique civilisation disparue — etТри портрета« Trois Portraits ».
« Une fois, écrit-il dans « À propos de mes œuvres », la maladie me tint cloué au lit pendant trois ans et demi. Elle s’accompagna d’une paralysie de la moitié inférieure du corps. Et malgré le fait que j’avais toujours l’usage de mes bras, ma vie à cette période se réduisit à la vie d’une “tête sans corps”, puisque mon corps, je ne le sentais plus. C’est là que j’ai réfléchi et perçu tout ce que peut subir une “tête sans corps”. »
En 1926, furent publiés plusieurs romans, notammentОстров погибших кораблей« l’Île des navires échoués », dont l’action se passe dans le triangle des Bermudes,Человек, который не спит« L’homme qui ne dort jamais »,Идеофон« Idéophone » etВластелин мира« le Maître de l’Univers ».
Le cycle des « Œuvres du professeur Wagner » fut entrepris. Il s’agissait là d’un personnage hors du commun. « Wagner s’était fixé une tâche : assimiler une quantité de savoir plus grande que ce que peut retenir un cerveau humain. Et le professeur réussit grâce au fait que, sans avoir besoin de sommeil ou de repos, il pouvait travailler vingt-quatre heures sur vingt-quatre. En plus, au cours de longs entraînements, il acquit la capacité de faire fonctionner les deux hémisphères de son cerveau en même temps et indépendamment l’un de l’autre. Ses yeux, eux aussi, bougeaient indépendamment l’un de l’autre et, de cette manière, Wagner pouvait observer en même temps deux événements. Et il les notait au même instant de ses deux mains… » (extrait de « L’homme qui ne dort jamais »).
En 1927 parurentОхота на Большую Медведицу« la Chasse à la Grande Ourse » etНад бездной« Au-dessus de l’abîme », ainsi qu’une traduction de la nouvelle de Jules VerneEn l’an 2889(В 2889 году), accompagnée de commentaires.
« Il faut chercher, écrivait Beliaev dans « Créons le fantastique scientifique soviétique » (Создадим советскую научную фантастику), à intéresser le lecteur de science-fiction au point que, passionné par un problème scientifique bien défini, il se mette à étudier la littérature concernant ce problème et, peut-être, entreprenne de développer son savoir scientifique et technique. De ce point de vue, la meilleure œuvre de science-fiction est celle qui jette dans le monde une nouvelle idée féconde et contribue à l’apparition d’un nouveau créateur, d’un nouveau scientifique. »
En 1928 parurentВечный хлебle Pain éternel— le rêve d’une humanité où plus personne ne souffrirait de la faim,Мертвая голова« la Tête de mort », récit de la vie fantastique d’un entomologiste,Сезам, откройся !« Sésame, ouvre-toi ! », quarante ans avant Asimov, ce que pourrait être un monde peuplé de robots domestiques, etЧеловек-амфибия« l’Homme amphibie » — un de ses plus grands succès.
« Premier poisson parmi les hommes et premier homme parmi les poissons, Ichtiandre ne pouvait que se sentir profondément seul. Mais, si d’autres hommes, après lui, pénétraient l’océan, la vie changerait. Alors, les hommes aurait vaincu cet élément puissant — l’eau. Un désert d’eau occupe les sept dixièmes de la surface de la Terre. Et ce désert, avec ses réserves inépuisables de nourriture et de matériaux, pourrait accueillir des millions et des milliards d’hommes. Des milliards d’hommes pourraient se trouver une place dans l’océan, sans presse ni cohue… » (extrait de « l’Homme amphibie »)
SuivirentЧеловек, потерявший лицо« L’homme qui avait perdu son visage » (1929),Продавец воздуха« le Vendeur d’air » (1929),Держи на запад !Cap à l’ouest !(1929),Легко-ли быть раком ?« Est-il facile d’être un cancer ? » (1929),Зеленая симфония« la Symphonie verte » (1930),Верхом на ветре« En chevauchant le vent » (1929),Подводные земледельцы« les Agriculteurs sous-marins » (1930),Создадим Мурманский зоопарк« Créons le zoo de Mourmansk » (1932),Голубой уголь« le Charbon bleu » (1932),Прыжок в ничто« le Saut dans le vide » (1933),Слепой полет« le Vol aveugle » (1935),Звезда КЭЦ« l’Étoile KETs » (1936),Мистер CмехMonsieur Le Rire(1937),Невидимый светla Lumière invisible(1938),Лаборатория Дубльвэ« Laboratoire Double V » (1938),Аргонавты вселенной« les Argonautes de l’Univers » (1939),Ариэль« Ariel » (1941),Созидатели и разрушители« les Créateurs et les Destructeurs » (1941).
Les destins, les aventures et les voyages de ses personnages semblaient remplacer la vie de l’homme malade à la mobilité réduite. Les héros des romans de Beliaev firent le tour de tous les continents. Malgré sa maladie, Alexandre Beliaev continuait à rencontrer beaucoup de monde — des pionniers (mouvement de jeunesse soviétique), dont il dirigea la section de théâtre et qu’il aida à mettre en scènela Tête du professeur Dowell,de nombreux amis et admirateurs, ainsi que d’éminents hommes de science et de littérature de l’époque.
À Pouchkine, petite ville au sud de Léningrad où il emménagea avec sa famille en 1938, était apparue une sorte de « société littéraire », réunissant Alexeï Tolstoï (autre célèbre écrivain de science-fiction de l’époque), Youri Tynyanov, Vyatcheslav Chichkov. Tous collaboraient au journal local « le Mot du bolchevik ». Dès ses premiers jours à Pouchkine, Beliaev commença à y publier des nouvelles, des feuilletons et des croquis. Son dernier article fut publié le 26 juin 1941, quatre jours après le début de l’entrée des nazis en URSS.
Pendant ses dernières années, la santé de l’écrivain ne cessa de se détériorer. En 1940, il subit une opération aux reins à cette époque, ce type d’opération était très compliqué. Beliaev suivit l’intervention dans un miroir accroché devant lui à sa demande. La maladie lui ôtant ses forces, Beliaev et sa famille ne purent être évacués lorsque Pouchkine fut envahie par les troupes allemandes et, le 6 janvier 1942, Alexandre Beliaev mourut dans Pouchkine occupée.
ASELLE AMANALIÉVA-LARVET
Références
Б. Ляпунов «Александр Беляев» – М. «Сов. писатель»,1967.
(B. Lyapounov,Alexandre Beliaev– Moscou, éditions « Sovetski Pissatel », 1967.)
А. Бритиков «Русский советский научно-фантастический роман» – Л. «Наука»,1970.
(A. Britikov,le Roman de fantastique scientifique russe soviétique– Léningrad, éditions « Naouka », 1970.)
А. Беляев «Жюль-Верн» – Большевистское слово,1940,24марта.
(A. Beliaev,Jules Verne– in « Le Mot du Bolchevik » du 24 mars 1940.)
А. Беляев «Человек, который не спит» –1926.
(A. Beliaev,L’homme qui ne dort jamais – 1926.)
А. Беляев «О моих работах»–1939.
(A. Beliaev,A propos de mes œuvres –1939.)
А. Беляев «Создадим советскую научную фантастику» – Литературный Ленинград,1934,14августа.
(A. Beliaev,Créons le fantastique scientifique soviétique– in « Litératournii Léningrad » du 14 août 1934.)
А. Беляев «Человек-амфибия» –1928.
(A. Beliaev,L’homme amphibie – 1928.)
К. Гаврильчик «Фантаст Александр Беляев умер в фашистском тылу», интервью с дочерью писателя, Светланой Александровной Беляевой, «Экспресс-газета online» от21ноября2002 г.
(K. Gavriltchik,Écrivain de romans de fantastique scientifique, Alexandre Beliaev est mort dans l’arrière-front des fascistes, interview de la fille de l’écrivain, Svetlana Alexandrovna Beliaeva, in « Express-gazeta online », 21 novembre 2002.)
С. А. Беляева «Звезда мерцает за окном», Фантастика-84 : Сборник научно-фантастических повестей, рассказов и очерков — М. : Мол. гвардия, 1984.
(S. A. BeliaevaL’étoile brille derrière les vitres,
« Fantastika – 84 : recueil de nouvelles et d’essais de fantastique scientifique – Moscou, éditions « Molodaia Gvardia », 1984.)
Dédicace
Première rencontre
« Asseyez-vous, je vous prie. »
Marie Laurane se laissa tomber dans le profond fauteuil de cuir.
Pendant que le Pr Kern ouvrait l’enveloppe et lisait la lettre, elle observa le bureau d’un coup d’œil rapide.
Quelle pièce austère ! Mais bien conçue pour le travail : rien n’en détourne l’attention. La lampe à abat-jour opaque n’éclaire que le grand bureau enseveli sous les livres, les manuscrits, les épreuves. L’œil discerne à peine les meubles solides en chêne foncé. Sombre papier peint, sombres draperies. Dans la demi-obscurité, seul scintille l’or des reliures estampées de la lourde bibliothèque. Le balancier d’une pendule murale ancienne oscille rythmiquement et harmonieusement.
Dirigeant son regard vers Kern, Laurane ne put s’empêcher de sourire : le professeur lui-même correspondait tout à fait au style de son cabinet. Sa silhouette lourde, massive, comme taillée à la hache, semblait faire partie du mobilier. Ses grosses lunettes aux montures en écaille de tortue ressemblaient à deux cadrans de montre. Ses yeux, d’un gris cendré, tels des balanciers, parcouraient les lignes de la lettre. Le nez à l’arête rectangulaire, la coupe droite des yeux et de la bouche, le menton carré, saillant donnaient à son visage l’allure stylisée d’un masque réalisé par un sculpteur cubiste.
« Un masque comme celui-là ferait bien au-dessus d’une cheminée », pensa Laurane.
« Mon collègue Sabatier m’a déjà parlé de vous. Oui, j’ai besoin d’une assistante. Vous êtes médecin ? Parfait. Quarante francs par jour. Règlement hebdomadaire. Petit déjeuner, déjeuner. Mais j’impose une condition… »
Le professeur tambourina sur la table d’un doigt sec, puis posa une question inattendue :
« Savez-vous vous taire ? Toutes les femmes sont bavardes. Vous êtes une femme — c’est un mauvais point. Vous êtes belle — c’est encore pire.
— Mais quel rapport…
— Le plus direct. Une femme belle est doublement femme. Cela veut dire qu’elle possède tous les défauts féminins multipliés par deux. Vous pouvez avoir un mari, un ami, un fiancé. Et alors, au diable les secrets !
— Mais…
— Il n’y a pas de « mais » ! Vous devrez être muette comme une carpe. Vous devrez taire tout ce que vous verrez et entendrez ici. Acceptez-vous cette condition ? Je dois vous prévenir : son non-respect entraînerait des conséquences très désagréables pour vous. Extrêmement désagréables.
Laurane était déconcertée et intriguée.
— Je suis d’accord, si, dans tout cela, il n’y a pas de…
— Crime, vous voulez dire ? Vous pouvez être tout à fait tranquille. Et vous ne porterez aucune responsabilité… Vos nerfs sont-ils solides ?
— Je suis en bonne santé…
Le Pr Kern hocha la tête.
— Pas d’alcooliques, de neurasthéniques, d’épileptiques ou de déments dans votre famille ?
— Non. »
Kern hocha de nouveau la tête.
Son doigt sec et pointu écrasa le bouton de la sonnerie.
La porte s’ouvrit sans bruit.
Dans la pénombre de la pièce, comme sur une plaque photographique, Marie Laurane vit se révéler d’abord seulement le blanc des yeux, puis les aplats luisants du visage d’un Noir. Ses cheveux et son costume noirs se confondaient avec les draperies sombres de la porte.
« John ! Veuillez montrer le laboratoire à Mlle Laurane. »
Le Noir inclina la tête, invitant la jeune fille à le suivre, et ouvrit une seconde porte.
Laurane entra dans une pièce totalement obscure.
L’interrupteur claqua et une lumière crue, issue de quatre demi-sphères mates, inonda la salle. Involontairement, Laurane ferma les yeux. Après la pénombre du sombre bureau, la blancheur des murs l’aveugla… Le verre des armoires pleines d’instruments chirurgicaux scintillait. L’acier et l’aluminium d’appareils qui lui étaient inconnus brillaient d’une lueur froide. La lumière posait ses taches jaunes et chaudes sur des éléments de cuivre poli. Tuyaux, serpentins, cylindres de verre, cornues… Verre, caoutchouc, métal…
Au milieu de la pièce, une grande table de dissection. Juste à côté, une boîte de verre contenant un cœur humain qui battait. Des tuyaux reliaient le cœur à des ballons de verre.
Laurane détourna la tête et vit tout à coup quelque chose qui la fit tressaillir comme sous l’effet d’une décharge électrique.
Une tête était en train de la regarder, une tête sans corps.
Elle était fixée à une plaque de verre carrée. Quatre pieds métalliques, hauts et brillants, soutenaient la plaque. Des tuyaux, sortant des artères et des veines coupées, passaient par des orifices pratiqués dans le verre et, assemblés deux à deux, étaient reliés à des ballons. Un tuyau plus gros sortait de la gorge et communiquait avec un grand cylindre. Comme les ballons, ce dernier était muni de robinets, de manomètres, de thermomètres et d’autres appareils inconnus de Laurane.
La tête regardait Laurane avec attention et angoisse, en battant des paupières. Il n’y avait pas à en douter : séparée de son corps, la tête vivait une vie indépendante et consciente.
Bien qu’elle fut fortement impressionnée, Laurane ne put pas ne pas remarquer que cette tête ressemblait d’une manière surprenante à celle du Pr Dowell, chirurgien et scientifique réputé, décédé peu de temps auparavant, célèbre pour ses expériences sur la vivification d’organes extraits de cadavres encore frais. Laurane avait assisté de nombreuses fois à ses brillantes conférences publiques et elle se rappelait bien ce front haut, ce profil caractéristique, ces épais cheveux châtain ondulés et grisonnants, ces yeux bleus… Oui, c’était la tête du Pr Dowell. Seulement, les lèvres et le nez s’étaient affinés, les tempes et les joues s’étaient creusées, les yeux étaient davantage enfoncés dans leurs orbites et la peau blanche avait pris la teinte jaune foncée d’une momie. Mais, dans ses yeux, il y avait la vie, il y avait la raison.
Comme fascinée, Laurane n’arrivait pas à détacher son regard de ces yeux bleus.
La tête bougea les lèvres, sans émettre de son.
C’en fut trop pour les nerfs de Laurane. Elle était proche de l’évanouissement. Le Noir la soutint et la fit sortir du laboratoire.
« C’est horrible, c’est horrible… », répéta-t-elle, se laissant tomber dans le fauteuil.
Le Pr Kern se taisait et tambourinait sur la table avec ses doigts.
« Dites-moi, est-ce la tête… ?
— Du Pr Dowell ? Oui, c’est bien elle. La tête de mon défunt et respectable collègue, que j’ai ramenée à la vie. Malheureusement, je n’ai pu ranimer que sa tête. Tout ne réussit pas du premier coup. Ce pauvre Dowell souffrait d’une maladie encore incurable. Mourant, il a légué son corps à la recherche, celle que nous effectuions ensemble. “Toute ma vie a été consacrée à la science. Que ma mort le soit aussi. Je préfère que mon corps soit fouillé par un confrère plutôt que par un ver.” Tel est le testament qu’a laissé le Pr Dowell. Et j’ai hérité de son corps. J’ai réussi à ranimer non seulement son cœur, mais aussi sa raison — son « âme », comme dirait le commun des mortels. Qu’y a-t-il d’horrible ? Jusqu’ici les hommes trouvaient la mort horrible. Et la résurrection d’un mort, n’est-ce pas le rêve millénaire de l’humanité ?
— Je préférerais la mort à une telle résurrection.
Le Pr Kern fit un geste vague de la main.
— Oui, elle n’est pas exempte d’inconvénients pour le ressuscité. Le pauvre Dowell serait gêné de se montrer en public dans cette apparence… incomplète. C’est pour cela que nous entourons de secret cette expérience. Je dit « nous » parce que tel est le désir de Dowell lui-même. D’ailleurs, l’expérience n’est pas encore terminée.
— Et comment Dowell, je veux dire sa tête, a-t-il exprimé ce désir ? La tête peut-elle parler ?
Un instant, le professeur parut troublé.
— Non… la tête du Pr Dowell ne parle pas. Mais elle entend, elle comprend tout et peut répondre par des mimiques du visage… »
Et, pour changer de sujet, le Pr Kern demanda :
« Alors, acceptez-vous ma proposition ? Parfait. Je vous attends demain à neuf heures. Mais n’oubliez pas : silence, silence et silence. »
Le secret du robinet interdit
La vie de Marie Laurane n’avait pas été facile. Elle n’avait que dix-sept ans lorsque son père mourut. La responsabilité de sa mère malade s’abattit sur ses épaules. Les maigres économies mises de côté par son père ne durèrent pas longtemps et Marie dut entretenir la famille tout en continuant ses études. Pendant plusieurs années, elle travailla comme correctrice de nuit dans un journal.
Ayant obtenu son diplôme de médecin, elle chercha en vain du travail. Elle n’eut qu’une proposition pour se rendre en Nouvelle-Guinée dans de dangereuses régions où la fièvre jaune faisait des ravages.
Marie ne voulait ni emmener là-bas sa mère malade, ni se séparer d’elle.
La proposition du Pr Kern représentait le salut pour elle.
Malgré l’étrangeté du travail, elle accepta presque sans hésiter.
Laurane ne savait pas que, avant de l’embaucher, le Pr Kern s’était soigneusement renseigné sur elle.
Cela faisait maintenant deux semaines qu’elle travaillait chez Kern. Ses responsabilités n’étaient pas trop lourdes.
Pendant la journée, elle devait surveiller les appareils qui maintenaient la tête en vie. La nuit, elle était remplacée par John.
Le Pr Kern lui expliqua comment manier les robinets des ballons. Montrant le grand cylindre d’où un gros tuyau partait vers la gorge, Kern lui interdit formellement d’en ouvrir le robinet.
« Si on l’ouvre, la tête mourra immédiatement. Un jour, je vous expliquerai tout le système d’alimentation de la tête et la destination de ce cylindre. Pour l’instant, il vous suffit de savoir utiliser les appareils. »
Cependant Kern ne se pressait pas de fournir les explications promises.
Un petit thermomètre était profondément enfoncé dans une narine. À certaines heures précises, il fallait le sortir et noter la température. Les ballons, eux aussi, étaient munis de thermomètres et de manomètres. Laurane surveillait la température des liquides et la pression dans les ballons. Bien réglés, les appareils ne causaient pas de souci ils fonctionnaient avec la précision d’un mécanisme d’horlogerie.
Un appareil d’une sensibilité particulière était fixé contre la tempe il mesurait le pouls et traçait automatiquement une courbe sur une bande. Celle-ci était remplacée toutes les vingt-quatre heures.
Le contenu des ballons était remis à niveau en l’absence de Laurane, avant son arrivée.
Peu à peu, Marie s’habitua à la tête et noua même des relations amicales avec elle.
Le matin, quand elle entrait au laboratoire, les joues rosies par la marche et par l’air frais, la tête lui souriait faiblement et ses paupières tremblaient en signe de salutation.
La tête ne pouvait pas parler. Mais un langage conventionnel, bien que très limité, s’établit rapidement entre elle et Laurane. La tête baissait les paupières pour direouiet les relevait pour direnon. Les lèvres qui bougeaient silencieusement aidaient un peu aussi.
« Comment vous sentez-vous aujourd’hui ? », demandait Laurane.
La tête souriait d’une « ombre de sourire » et baissait les paupières : « Bien, je vous remercie. »
« Comment avez-vous passé la nuit ? »
Même mimique.