La veine du Diable - Daniel Greffet - E-Book

La veine du Diable E-Book

Daniel Greffet

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Beschreibung

La famille Vernier est une famille sans histoire et heureuse. Robert, semble être un de ces hommes qui n'ont rien à reprocher à la vie. Et pourtant... Coralie, la femme de Robert, n'a jamais vraiment su ce qu'est d'avoir à affronter un terrible problème. Surtout lorsqu'il survient aussi brusquement. C'est pourtant ce qui lui arrive. Robert disparaît un beau matin et personne ne sait où il est. Coralie saura-t-elle faire face à ce drame ? Est-ce que l'aide de son fils, éperdu d'affection pour son père et doté d'une volonté farouche, sera suffisamment efficace pour l'aider ? Et cet Inspecteur, chargé de retrouver Robert et qui s'est pris d'une franche affection pour cette famille, pourra-t-il résoudre cette affaire ? Où est donc Robert ? Et une fois retrouvé, si tant est qu'on le retrouve, pourra-t-on le tirer du mauvais pas dans lequel il s'est fourré ? Autant de questions qui n'auront peut-être jamais de réponses. C'est que tout le monde n'a pas forcément la veine du Diable...

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Seitenzahl: 683

Veröffentlichungsjahr: 2020

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Table des matières

Chapitre 1

Chapitre 2

Chapitre 3

Chapitre 4

Chapitre 5

Chapitre 6

Chapitre 7

Chapitre 8

Chapitre 9

Chapitre 10

Chapitre 11

Chapitre 12

Chapitre 13

Chapitre 14

Chapitre 15

Chapitre 16

Chapitre 17

Chapitre 18

Chapitre 19

Chapitre 20

Chapitre 21

Chapitre 22

Chapitre 23

Chapitre 24

Chapitre 25

Chapitre 26

Chapitre 27

Chapitre 28

Chapitre 29

Chapitre 30

Chapitre 31

Chapitre 32

Chapitre 33

Épilogue

Chapitre 1

Une journée prévisible

Prévisible.

C’était bien là le mot qui convenait le mieux pour résumer ce qu’était devenue sa vie.

Elle n’était remplie que de moments inutiles et prévisibles.

Tout, dans sa vie, était prévu, joué d’avance. Il savait précisément ce qu’allait être sa journée. Il savait à quelle heure exacte il rentrerait chez lui ce soir. Il connaissait à l’avance la première phrase que prononcerait sa femme à son arrivée : “Alors mon chéri, tu as passé une bonne journée ? “. Elle n’écouterait même pas la réponse. Du reste, c’était toujours la même ! Il connaissait l’emploi du temps de son prochain week-end. Il savait, au centime près, combien il allait toucher à la fin du mois. Et qui plus est, il savait qu’il allait obtenir une augmentation fin mai ; pire il en connaissait le montant !

Robert avait quarante et un ans depuis déjà quelques mois. À cet âge-là, on est peut-être plus sensible à ce que l’on a fait de sa vie. Or, en ce lundi matin, Robert Vernier n’était pas vraiment satisfait du bilan de la sienne. Il était pourtant très apprécié de son entourage et de ses collègues. Sa compagnie était recherchée. Il était prisé pour son humour, son esprit de décision et sa vision de la vie ainsi que d’autres traits de son caractère. Malgré tout, il n’était pas heureux. Il manquait quelque chose dans sa vie. Et il savait bien quoi. Il lui manquait l’imprévisible ! Sa vie en était totalement dépourvue. À croire que l’imprévisible, c’était comme le Loto, ça n’arrivait qu’aux autres.

Attention ! Quand Robert réclamait de l’imprévisible, c’était uniquement dans le sens positif du terme. Pas l’imprévisible bout de papier sur la table de la salle à manger que vous laisse l’huissier après avoir fouillé partout chez vous pendant votre absence ! Pas plus, l’imprévisible coup de téléphone du professeur principal de votre fils de quinze ans vous demandant pourquoi celui-ci ne vient plus en classe depuis une semaine, alors, que ce matin encore, vous l’avez vu partir au lycée avec son cartable sur le dos ! Et encore moins l’imprévisible visite de deux gendarmes à l’air terriblement gêné, dont l’un, le plus gradé, se décidant enfin à s’exprimer, vous déclare : “Voilà, Monsieur, il faut que vous soyez très courageux, votre femme a eu un accident, un très grave accident, et...”. Non, cet imprévisible-là, il n’en voulait pas. Et, Dieu merci, il avait eu très peu l’occasion de le rencontrer.

Oh, il savait précisément à quel genre d’imprévisible il aurait aimé se heurter : Il aurait aimé être un explorateur, ou d’un pionnier, bref un aventurier dont chaque instant de la vie apporterait un nouveau problème à résoudre, une situation imprédictible. Chaque jour lui procurerait sa dose de découvertes. Découverte de nouveaux espaces, de nouvelles civilisations. Chaque journée aurait été une collection de victoires sur les éléments naturels d’une forêt impénétrable, d’une montagne infranchissable, d’un torrent endiablé traversé à bord d’un fragile canoë. Bref, une vie d’aventures, où chaque seconde apporterait son lot de sensations fortes.

Il aurait également adoré être à bord d’un magnifique paquebot de croisière, qu’un imprévisible naufrage aurait bligé, lui et sa famille uniquement, à s’échouer sur une île déserte ne figurant sur aucune carte marine ou océanographique. Oui, il aurait tant aimé faire montre de ses qualités d’aventurier.

Aventurier ! Il avait l’air fin l’aventurier dans son costume cravate, installé dans l’île déserte de son ambition professionnelle, face à une montagne infranchissable de papiers et de dossiers en souffrance, qu’entourait une forêt vierge et ô combien mystérieuse de dossiers classés inclassables, aux problèmes inextricables et à jamais irrésolus ! Encore heureux que le baromètre de son téléphone semblait au beau fixe. Habituellement, à cette heure-ci, s’abattait sur lui une pluie d’appels seulement comparable à cette averse qui avait donné à Noé l’idée de construire son bateau. Et il ne trouvait pas toujours un endroit pour s’en abriter.

Cherchant à se débarrasser de ces nostalgiques pensées, il décida de descendre de la cabane lui tenant lieu de bureau, pour atteindre le magasin de composants électroniques dont il avait la responsabilité. Vingt-sept personnes composaient l’effectif de ce magasin (sa tribu, comme il disait), au sein de la Société Bennhe & Fils.

Le magasin était un immense entrepôt, efficacement aménagé, jouxtant le bâtiment principal où se tenaient les bureaux de la société. Il s’y rendait plusieurs fois par jour.

Le bureau de Robert était juché sur une petite plate-forme, d’où son surnom de « La cabane », spécialement aménagée à cet effet. De là, il avait une vision totale de son territoire. Parfois, il aimait à regarder l’alignement quasi militaire des gondoles et autres rayonnages sur les étagères desquelles des rangées de casiers étaient alignés.

Par le passé, il avait souvent été félicité sur la façon stratégique dont il avait su agencer le magasin. Il faut dire que cela avait été une sacrée aventure que de partir d’un entrepôt entièrement vide, et d’en faire un magasin ultra-moderne, comprenant plusieurs milliers de références. Il avait également participé à l’informatisation de toutes les références et des adresses de chaque casier. Son don d’organisateur avait été, à ce moment-là, inouï et avait su lui attirer les bonnes grâces de la direction.

Il n’avait pas fait dix mètres dans le magasin que déjà un des employés le stoppa.

- Bonjour, Patron !

- Bonjour, Rachid !

- Dis Patron, j’attends toujours les pièces que la Sté Duval Électronique elle doit nous envoyer.

- Vous ne les avez toujours pas reçues ?

- Non, Patron, je te l’aurais dit sinon !

- Écoutez Rachid, vous savez à qui vous parlez ? Alors, cessez de me tutoyer. Quant à la Sté Duval, je vais leur téléphoner pour savoir ce qui se passe. Ah, pendant que j’y pense, dîtes à votre collègue Amadou Bidou que j’aimerais le voir dans mon bureau dans les dix minutes.

- D’accord, Patron. Je vais le réveiller et je te l’amène !

- Rachid, je vous ai dit que je ne voulais plus que vous me tutoyiez !

- C’est pas ma faute patron ! Chez nous, en Algérie, le “vous” ça n’existe pas. Alors forcément...

- Mais là, vous ne parlez pas algérien que je sache, vous parlez français, et le vouvoiement c’est courant en français, alors je ne vois pas où est le problème ?

- Comme tu voulez, Patron !

Rachid s’en alla chercher son collègue Amadou.

Le personnel de Robert était composé aux deux tiers d’immigrés. Toutes les ethnies étaient représentées. Et il en était assez fier. Il avait l’impression de faire un petit quelque chose pour le Tiers-Monde. Et puis, c’était la seule note d’exotisme à laquelle il avait droit. Le seul problème était que la discussion avait fréquemment un caractère limité et exaspérant.

Il entendit le téléphone sonner dans son bureau.

Il s’y précipita.

- Oui ? J’écoute !

- Salut, Robert, c’est Philippe. J’ai une information pour toi.

- Ah, c’est toi ! Je t’écoute.

Philippe était de loin son meilleur ami. Non pas parce qu’ils travaillaient tous les deux à la Sté Bennhe & Fils, mais une amitié franche et solide s’était nouée entre eux que rien n’aurait pu détruire.

- Si je t’appelle, c’est qu’il va t’arriver une drôle d’aventure.

- Rassure-toi, l’aventure j’adore ça !

- Comment ça ?

- Laisse, tu ne peux pas comprendre.

- Ah bon ! Donc, j’ai reçu un appel d’un fournisseur, la Sté Duval Électronique, ils ne pourront pas livrer tes pièces dans la matinée comme prévu, il parait qu’il y a des bouchons incroyables un peu partout. Remarque, c’était prévisible...

- Ça, je l’aurais parié !

- Qu’est-ce que tu aurais parié ?

- Que c’était prévisible.

- Ah bon, pourquoi ?

- Non laisse, tu ne peux pas comprendre !

- Dis donc toi, tu ne serais pas en train de me prendre pour un demeuré mental avec tes “tu ne peux pas comprendre” ?

- Ben, je ne savais trop comment te le dire, mais puisque tu en parles...

- C’est ça, fous-moi en boîte, dès le lundi matin ! Remarque ça me changera, si tu voyais l’ambiance qu’il y a ici ! Donc, c’était prévisible, te disais-je, avec la grève des trains, tout le monde prend sa voiture. Et bonjour les bouchons ! C’est à se demander où tout cela va nous mener !

- Eh oui ! On vit une époque incertaine. Quelle folle aventure, n’est-ce pas ?

- Oh là, là ! T’as ta voix des mauvais jours depuis quelque temps, toi ! Qu’est-ce qu’il t’arrive, tu as des problèmes en ce moment ?

Philippe pensait vraiment ce qu’il disait. Il connaissait bien Robert, il savait qu’il se passait de drôles de choses dans la tête de son ami, des choses terribles, dont il ne voulait pas parler.

- Non, pas du tout, qu’est-ce que tu vas imaginer ?

- Je ne sais pas, un ton las que tu as dans la voix ces derniers temps.

- Tu te fais des idées ! Bien je te laisse, j’ai Amadou qui est dans mon bureau et je dois lui parler.

- Pourquoi ? Il vient se plaindre que le bruit dans le magasin l’empêche de dormir ?

- Non, c’est moi qui l’ai fait venir. Bon je te laisse. À midi à la cantine.

Et il raccrocha.

C’est vrai qu’il était de mauvaise humeur depuis quelque jours, mais cela ne regardait personne. Pas même Philippe.

Il bâcla son entretien avec Amadou, au sujet d’erreurs trop fréquentes dans ses préparations de commandes, qu’il mettait beaucoup trop de temps à exécuter. Il le prévint que de ce fait, il allait recevoir un blâme et que s’il n’améliorait pas son travail il risquait le renvoi. Menace que Robert ne mettrait jamais à exécution, il était ainsi, souvent trop bon, comme le lui reprochait son ami Philippe.

Dans sa voiture qui le ramenait chez lui, à Trappes, dans les Yvelines, Robert était d’humeur passablement maussade. En effet, chaque soir, ses nerfs étaient mis à rude épreuve suite aux inévitables bouchons qui ne manquaient jamais. Or, ce soir-là, les embouteillages étaient plus denses que d’habitude.

Sa femme, Coralie, l’accueillit dès son entrée :

- Bonjour, mon chéri, tu as passé une bonne journée ?

- Oui, sans plus ! Elle s’est passée !

- Tu es rentré tard ce soir. C’est à cause des bouchons ?

- Absolument pas ! C’est juste qu’il y avait énormément de voitures qui voulaient prendre la même route au même moment. Ce qui fait qu’il n’y en avait aucune qui avançait. Note que plus loin ça s’est nettement amélioré puisque j’ai même réussi à doubler une Porsche. J’étais sur la file de gauche, celle qui roulait à 30 km/h, lui sur la file du milieu qui ne roulait guère qu’à 20 km/h !

- Tu me fais marcher, Robert ! C’est pas très gentil. Tu vas dire bonjour aux enfants ?

- Rassure-toi, je n’allais pas les oublier. As-tu remarqué que tous les soirs tu me poses la même question ?

- Ah bon ? Non, je n’ai pas remarqué.

- C’est à croire que si un soir je les oublie, ils risquent d’en mourir.

- Bon, bon, ça va ! Je ferai en sorte de ne plus te le demander. Comme ça, ça te va ?

- Je sens en moi comme une immense libération.

- Tu es bête, tiens ! Tu ne peux donc jamais rester sérieux plus d’une minute ?

Robert prit un air grave.

- Tu y tiens vraiment ?

Coralie regarda son mari dans les yeux, hésita un instant, puis sourit :

- Non, je n’y tiens pas vraiment !

Robert sourit à son tour

- C’est bien ce que je pensais. Bon, je monte dire bonjour aux enfants.

Il commença par son plus jeune fils, Benjamin. C’était un mignon petit bonhomme de six ans, mais déjà très déluré et espiègle.

- Bonjour Benjamin ! Qu’est-ce que tu fais ?

- Papa !

Le gamin, comme tous les soirs se précipita dans les bras de son père.

- Bonsoir Papa ! Tu sais Sophie, elle fait que m’embêter !

- Qui ça, ta sœur ?

- Ben oui, évidemment ! Elle dit que je sais pas lire !

- Mais c’est normal, tu apprends à lire, tu ne peux pas encore tout savoir !

- Mais c’est pas ça, Papa. Regarde sur mon livre.

Benjamin descendit des bras de son père et se dirigea vers son bureau sur lequel un livre était grand ouvert.

- Regarde, Papa, cette lettre-là, c’est quoi ?

L’enfant lui montra un énorme G majuscule écrit en haut de la page.

- Ben, c’est un G !

- Non, c’est pas un G, Papa !

- C’est pas un G ? Ben, qu’est-ce que c’est alors ?

- C’est pas un G ! C’est un Gueu ! C’est la maîtresse qui nous l’a dit.

Robert éclata de rire. Puis il lui expliqua que Sophie et la maîtresse avaient toutes les deux raison. Il lui fit comprendre la différence entre les deux sons.

- Alors quand je serai au CE1, je dirai plus Gueu, je dirai Gé ?

- Exactement !

- Et en CE2, je dirai comment ?

Robert ne put s’empêcher de sourire devant cette implacable logique enfantine.

- Écoute, Benjamin, fais exactement comme te dit ta maîtresse, et pour le reste on verra quand tu seras en CE2.

- Oui, mais c’est pas drôle si les lettres, elles changent tout le temps ! Il va falloir tout le temps recommencer à apprendre à lire alors !

- T’en fais pas, c’est pas si compliqué que ça ! Bon, je te laisse, je vais voir ton frère et ta sœur.

Il frappa à la porte de sa fille et entra.

- Bonsoir, Sophie, bien passée cette journée ?

- Bonsoir, Papa !

Sophie se jeta au cou de son père.

- Tu sais, j’ai eu dix-huit en maths, c’est la meilleure note de la classe ! Et j’ai eu un vingt sur vingt en musique. Ça me sert à rien, puisque je n’ai pas l’intention de devenir musicienne, mais ça augmente ma moyenne générale.

- Je suis vraiment fier de toi, Sophie.

Robert n’était pas étonné des bonnes notes de sa fille, elle en avait toujours eu. Sans être une surdouée, elle avait toujours été dans les premières de sa classe. Il faut avouer qu’elle adorait étudier. En outre, elle avait une mémoire exceptionnelle, ce qui se traduisait souvent par une grande rapidité à effectuer son travail et ses devoirs.

- Ah, pendant que j’y pense, Sophie, à l’avenir, évite d’ennuyer Benjamin sur ses devoirs de lecture. C’est bien assez compliqué comme ça d’apprendre à lire, si en plus tu l’embrouilles, on n’y arrivera jamais !

- Mais c’était juste pour le taquiner, Papa !

- Tu aurais pu au moins lui dire la vérité. Il finissait par douter de ce que lui apprenait sa maîtresse ! Un élève qui n’a pas confiance en son instructeur est irrémédiablement voué à l’échec.

- C’est d’accord, je ne recommencerai plus, Papa.

- J’y compte bien !

- Dis Papa, qu’est-ce que tu vas m’acheter pour mon anniversaire ?

- Pour ton anniversaire ?

- Ben oui ! Dans deux semaines je vais avoir treize ans !

- Déjà ! Dis, tu ne voudrais pas t’arrêter de grandir, ça passe si vite ! Au train où vont les choses, un soir je vais rentrer du travail, comme ce soir, et tu vas m’annoncer que tu te maries !

- Ça ne risque pas. Je me marierai jamais !

- Et pourquoi donc ?

- Parce que les garçons, c’est bien trop bête !

- Alors moi, je suis bien trop bête ?

- Non, toi c’est différent, Maman a épousé le seul homme qui n’était pas bête, alors forcément, maintenant il n’en reste plus un seul. C’est pour ça, que je ne veux pas me marier.

- Bien, ben écoute, on reprendra cette petite discussion dans quelques années.

- Tu m’as toujours pas dit ce que tu vas m’acheter pour mon anniversaire.

- Ah, toi, quand tu as une idée en tête ! Franchement, je n’en ai aucune idée. À mon avis, c’est ta mère qui va s’occuper de ton cadeau, et ça m’étonnerait qu’elle te dise ce que c’est avant le jour de ton anniversaire.

- Je le sais bien, c’est pourquoi c’est à toi que je pose la question. Tant pis ! Je devrais donc patienter jusque-là !

Elle soupira pour la forme, elle ne s’attendait pas vraiment à ce qu’on lui dise ce qu’elle aurait. Tous les ans c’était pareil, il n’y avait pas moyen de savoir ce qu’elle allait avoir comme cadeau.

- Bon, je vais aller voir ton frère maintenant. En attendant, toi, tu ranges ta chambre. C’est un vrai désordre ici !

- Tu sais Papa, j’ai eu une journée très difficile aujourd’hui, les profs n’ont pas cessé de nous donner des problèmes impossibles à résoudre aussi je n’ai pas trouvé le temps de le faire. Mais je vais m’y mettre maintenant.

- Bien, Mademoiselle, je compte sur vous !

Quand Robert pénétra dans la chambre de son fils David, ce dernier était assis à son bureau, la tête dans les mains, penché sur un livre.

Sur le bureau, de part et d’autre, étaient disposés deux cadres, contenant à droite la photo de Coralie et à gauche la photo de Robert. Chacun semblant regarder le jeune garçon.

- Bonsoir, David !

David sursauta, puis se retourna brusquement.

- Bonsoir Papa ! Je ne t’ai pas entendu rentrer, tu m’as fait peur !

- Tu es sur tes devoirs ?

- Non, non pas du tout ! Je suis en train de lire un roman passionnant sur la dilatation et la fusion des corps ferreux et les applications qui s’y rattachent. Passionnant !

- Oui, enfin bref, tu sèches sur ton devoir de physique quoi !

- Disons que c’est une approche peut-être plus objective de la situation dans laquelle je me trouve.

- Tu veux que je t’aide ?

- Ce n’est pas de refus.

Robert étudia sur quoi portait l’exercice. Ce fut malgré tout non sans mal qu’ils en vinrent à bout après une bonne demi-heure d’intense réflexion.

- J’avais plus de facilité à t’aider quand tu étais en troisième, fiston. Maintenant que tu es en seconde ça devient nettement plus corsé.

- De toute façon, dès qu’il y a des chiffres j’ai horreur de ça. En tout cas, merci pour le coup de main. J’étais mal parti.

- Dis voir, ça te dirait de faire du bateau ce week-end, s’il fait beau, bien sûr.

Les yeux de David brillèrent de plaisir. Il adorait les ballades avec son père. Du reste, il adorait son père tout court. Il n’aurait su expliquer pourquoi, ça avait toujours été comme ça, aussi loin qu’il puisse se le rappeler.

- Avec plaisir Papa. On va où ?

- Au lac des Settons, dans le Morvan. Je voudrais en profiter pour vérifier si tout marche bien sur le voilier avant que l’on ne parte en vacances cet été.

- On part quand ?

- Samedi matin à l’aube et on rentrera dimanche soir. C’est pourquoi il faudra que ton travail pour lundi soit entièrement terminé vendredi soir.

- Ça sera fait !

- Je te fais confiance, fiston ! En attendant termine tes devoirs.

- Pas de problèmes !

Robert quitta la chambre. Il était fier de son fils, grand blond aux yeux bleus, ce qui était curieux, puisque sa femme était brune et lui châtain. Son allure sportive lui valait une côte certaine auprès des filles de son école. Il n’était pas rare que Robert dût répondre au téléphone à des jeunes demoiselles demandant après son fils.

David quant à lui, était fou de joie. Il allait pouvoir manœuvrer le voilier. Il l’avait bien en main maintenant. Et surtout, il allait avoir de longues discussions avec son père, et ça, il adorait.

David avait l’impression que son père et lui vivaient sur la même longueur d’ondes. Ils n’avaient pas besoin de se parler pour se comprendre. Chacun comprenait et ressentait les émotions de l’autre sans qu’il leur soit utile de les exprimer ou de les manifester.

Il regrettait qu’il n’en soit pas de même avec sa mère. Avec elle, c’était exactement l’inverse : ils ne se comprenaient pas ! Cela avait créé de trop nombreuses barrières entre eux. Il lui semblait que sa mère ne faisait vraiment aucun effort pour le comprendre, ou alors, elle y avait renoncé. C’était devenu tel, qu’il avait l’impression de vivre chez elle, mais pas avec elle. Il sentait qu’elle l’aimait bien, mais l’incompréhension entre eux avait atteint un stade où leur relation restait très superficielle. De ce fait, elle devait être malheureuse que son fils ne se confie pas plus à elle. Mais à quoi servirait de lui expliquer des états d’âme qu’elle ne pourrait comprendre ?

Coralie entendit la pendule de la salle à manger sonner vingt et une heures.

Elle aimait particulièrement ce moment de la soirée. Les enfants étaient couchés, à moins que David ne continuât quelques devoirs dont rien que les énoncés semblaient, pour elle, être écrits en une langue étrangère.

En début de soirée, Robert avait allumé le feu dans la cheminée. Deux grosses bûches brûlaient rendant son intimité feutrée à la pièce. Le tuner de la chaîne hi-fi diffusait un programme de France Musique sur Franz Liszt. Coralie savait que son mari adorait tout particulièrement ce compositeur.

Étrangement, la musique s’échappant des enceintes, accentuait cette atmosphère de calme et de sérénité déjà instaurée par le feu crépitant de la cheminée.

Cette ambiance incitait à l’évasion. Justement, Coralie était, une fois de plus, penchée sur une montagne de prospectus de vacances. On était en mars et elle n’avait toujours pas décidé du lieu de leurs prochaines vacances d’été. Pour Coralie, cela en devenait angoissant, ils risquaient fort de ne plus rien trouver à louer ! Ils n’allaient tout de même pas passer leurs vacances dans les Yvelines, chez eux, ou pire encore, dans un camping, entourés de gens plus bruyants les uns que les autres ! Il devenait évident que la question de leur lieu de vacances était devenu hautement prioritaire.

- Tu ne m’as toujours pas dit, mon chéri, dans quelle région tu préférerais passer tes vacances, cette année ?

Robert s’extirpa brusquement de son journal qu’il ne lisait plus depuis déjà un moment, tant ses pensées l’avaient emporté loin.

- Hein ? Que dis-tu, ma chérie ?

- Je te faisais remarquer que tu ne m’as toujours pas dit où tu aimerais passer tes vacances cet été ?

- Ça fait cent fois que tu me poses cette question !

- Mais tu ne me réponds jamais !

C’était le grand désespoir de Coralie. Cet homme aux responsabilités évidentes dans son métier, cet organisateur né, était incapable de prendre une décision pour les vacances. À croire qu’il s’en moquait éperdument ! Mais il ne le devait pas, car la question devenait chaque jour plus inquiétante, elle devait écrire aux différents syndicats d’initiative, afin de retenir une location pas trop loin de la mer et du centre-ville.

- Tu ne te rends pas compte que plus on attend et plus on risque d’avoir une maison isolée, loin de tout ! Je te préviens, je ne le supporterai pas.

- Ne t’en fais pas, si on ne trouve rien, eh bien on passera nos vacances chez ma mère, en Haute Savoie. Elle ne demandera pas mieux et les enfants l’adorent.

- Ah, non ! Pas chez ta mère !

- Pourquoi, pas chez ma mère ?

- On y est déjà allé plusieurs fois cette année, et tu sais bien que pour les vacances d’été je préfère la mer. C’est pourquoi j’aimerais que tu me donnes ton avis, car c’est une décision que l’on doit prendre à deux. Et je suis certaine que tu n’y as même pas réfléchi.

- Détrompe-toi ma chérie, j’étais très précisément en train d’y penser quand tu m’as posé ta question.

- Et peut-on connaître le fruit de ta réflexion ?

- Mais parfaitement, car j’ai trouvé où on va aller.

- Alors, je t’écoute !

- J’ai choisi un endroit chaud, plein de verdure et proche de la mer, peut-être un peu sauvage mais très exotique.

- Je suis impatiente de connaître cet Eden.

- Hum, en Amazonie Occidentale.

- Tu te moques de moi ! C’est la forêt vierge là-bas, uniquement habitée par des aborigènes primitifs aux rites barbares et cruels. Et puis, c’est très humide aussi. Le peu de villes “habitables” sont envahies par des moustiques géants et affamés porteurs de maladies encore inconnues et mortelles. La moindre petite averse y dure au minimum trois mois. Il y a même des sauvages qui adorent capturer des touristes pour leur couper la tête afin de la réduire à un volume guère plus gros qu’une boule de pétanque. À se demander, s’ils ne jouent pas avec d’ailleurs. Les Jivaros, je crois. Et encore, on ne sait pas ce qu’ils font du reste des corps de leurs victimes. Peut-être qu’ils les mangent ?

Robert regardait sa femme, amusé.

- Tu sais que dans une agence de voyage tu ferais fureur, ma chérie !

- Il ne s’agit pas de cela ! Mais tu ne penses pas sérieusement nous faire passer trois semaines dans cet enfer, à moins que tu ne tiennes absolument à te débarrasser de nous. Mais servir de hors-d’œuvre à des sauvages primitifs, non, merci bien !

- Rassure-toi, je n’ai jamais pensé une seule seconde que tu accepterais d’aller là-bas.

- Parce que toi tout seul, tu irais ?

- Ben ...

- Je ne te comprends pas, il y a tant de jolis coins en France, la côte Aquitaine, la Provence, la Camargue et bien d’autres !

- Oui, tu as sûrement raison. Aussi je te propose la Camargue. Il y a deux ou trois grottes, au nord de Montpellier, que j’aimerais visiter.

Robert avait presque dit cela à regret.

- Voilà qui est déjà plus raisonnable. Alors c’est parti pour le Golfe du Lion.

Sur un fond de musique Lisztienne, chacun se replongea dans ses rêves. Robert était redevenu l’explorateur amazonien et Coralie l’estivante méditerranéenne. Robert traversait les rapides d’Amazonie à bord d’une frêle embarcation, tandis que Coralie visitait la côte à bord d’un petit bateau de croisière. Et tandis que Robert se frayait, solitaire, un passage dans la forêt vierge à coups de machette, Coralie, elle, se frayait un passage dans les rues commerçantes surpeuplées du Cap d’Agde.

Robert savait pertinemment à quoi pensait sa femme. Il y trouvait d’ailleurs une forme d’injustice. Il savait qu’il ne réaliserait jamais ses rêves, alors qu’il avait peu de chances d’échapper à ceux de Coralie.

Il voyait grand. Coralie, selon lui, avait une vue trop restreinte des loisirs, et de la vie en général. Il lui trouvait une ambition par trop limitée. Il trouvait même parfois son comportement puéril.

Il aimait sa femme, mais il devait bien reconnaître que son manque d’ambition et son esprit casanier avaient souvent été un frein à ses propres ambitions.

Il ne pouvait s’exprimer pleinement. D’ailleurs, il y avait renoncé depuis longtemps.

C’était là, le drame de sa vie.

Chapitre 2

Promenade en bateau

Le jour ne s’était pas encore entièrement levé, en ce samedi matin. Cela expliquait sans doute la fluidité de la circulation. Robert décida de garder ses feux de croisement allumés encore un moment. Il regarda dans son rétroviseur, le voilier semblait bien se comporter derrière la BMW, ce qui le rassura. Il n’aimait guère avoir quelque chose à tracter avec sa voiture. D’une part, il ne pouvait pas conduire comme il le voulait, il se traînait, comme il aimait à dire, d’autre part, cela comportait toujours quelques dangers difficiles à contrôler lorsqu’ils surviennent.

- Tu dors David ?

- Non, non. Je regarde le paysage !

- Hm ! C’est plutôt monotone, non ?

- Oui, plutôt !

- On n’en a plus pour très longtemps. Je vais sortir à Montigny et ensuite on prendra la D 980 jusqu’à Saulieu. Après, on ne sera plus qu’à une vingtaine de kilomètres du lac. J’espère que l’on ne rencontrera pas trop de camions, il est presque impossible de doubler par là-bas.

- Souhaitons-le !

Depuis un petit moment, Robert suivait une vieille Peugeot 206, sur la galerie de laquelle était fixé, tant bien que mal, un matelas que Robert surveillait avec inquiétude. En effet, l’objet, prisonnier du véhicule bien que très mal surveillé, semblait épris de liberté et donnait des signes troublants d’évasion. Malgré son chargement, le conducteur de la 206 roulait à une allure telle, que Robert ne pouvait le doubler.

- Papa, tu ne crois pas qu’il va perdre son matelas, ce type devant ?

- Je n’en sais rien. Je t’avoue que je ne suis pas très tranquille.

Cependant, tout sembla bien se passer. Cependant, Robert ralentit afin de laisser une certaine distance entre ce transporteur de matelas et lui. On n’était jamais trop prudent !

La distance était telle entre les deux véhicules, qu’une Opel Insignia, tractant une petite remorque, vint s’incruster entre eux deux, au grand soulagement de Robert.

À l’intérieur de la BMW, la discussion reprit.

- Tes études, ça marche comment en ce moment, fiston ?

- Moyen. Dis, on est en week-end, tu n’as pas d’autres sujets de conversation ?

- Si. Il y a longtemps que tu ne m’as pas lu une de tes poésies. Tu n’en écris plus ?

- Si, mais je ne les trouve pas extraordinaires, alors je préfère ne pas les montrer.

- Ton inspiration se croise les bras ? Calliope a-t-elle cessé de te charmer ?

- Non, ce sont mes études qui me prennent la tête, au détriment de mon inspiration.

- Comme je te comprends ! Et va donc expliquer à un prof de math que ses problèmes t’empêchent de taquiner la muse ! Mais j’espère que ... Robert ne finit pas sa phrase. Le matelas de la Peugeot venait de se libérer de ses liens, s’abattant sur le pare-brise de l’Opel Insignia.

Cette dernière, subitement aveuglée, se jeta sur la droite contre la glissière de protection.

Le conducteur de l’Opel voulut redresser en espérant se débarrasser de l’encombrant matelas, mais ne réussit qu’à mettre son véhicule avec sa remorque en travers de la voie et de la bande d’arrêt d’urgence.

Robert ne savait trop comment l’éviter. En conducteur chevronné, il donna un brusque coup d’accélérateur pour rétablir la trajectoire, braqua à gauche et évita de justesse la remorque de l’Opel. Une voiture arrivant rapidement sur la voie de gauche, dut freiner brutalement afin d’éviter le bateau de Robert. Ce dernier continua d’accélérer pour doubler la Peugeot. Cette dernière commençait tout juste à ralentir, s’apercevant seulement qu’elle venait de perdre son chargement !

Quelques centaines de mètres plus loin, Robert profita d’une aire de repos salutaire pour faire une halte et se remettre de ses émotions.

- Je crois qu’on l’a échappé belle, fiston !

- J’ai rien compris à ce qui s’est passé. Tout ce que j’ai vu c’est que tu as eu de sacrés réflexes !

- Je dois bien t’avouer que j’en suis le premier surpris, ça s’est passé si vite ! Bon, si on mangeait un des sandwichs que nous a préparé ta mère hier soir ?

- Good idea, my dear ! Les émotions ça creuse.

Ils mangèrent avec appétit, dissertant sur le danger mortel à laisser des psychopathes prendre le volant, puis repartirent trois quart d’heure plus tard.

La conversation continua bon train entre Robert et David. Ils arrivèrent à Saulieu en fin de matinée. Là, ils durent suivre une route sinueuse et étroite derrière un camion qui se refusait à vouloir s’arrêter. Ils en profitèrent pour admirer, par les glaces latérales, le paysage verdoyant et vallonné de la région. Quelques collines, dont certaines étaient couvertes d’une épaisse forêt, donnait à la région son côté si caractéristique. Dans les immenses pâturages, David s’amusa à observer quelques troupeaux de bovins paissant en toute tranquillité.

Ils arrivèrent en vue du lac des Settons vers 13 heures. Robert partit immédiatement en quête de l’hôtel dont il avait retenu une chambre.

Il le trouva, face au lac.

Une fois leurs valises déposées, ils décidèrent de mettre le voilier à l’eau, ainsi ils pourraient tranquillement déjeuner à bord.

Comme d’habitude, ce ne fut pas une mince affaire. Robert contrôlait le bateau à l’avant, agissant ainsi sur la direction et le frein de la remorque, tandis que David manœuvrait à l’arrière, comme il pouvait.

Ils se sortirent, néanmoins, très bien de la manœuvre, pour laquelle Robert finissait par avoir une certaine expérience. Le voilier mouillait paisiblement sur les eaux calmes du lac.

Bien que l’air fût plutôt frais, ils trouvèrent agréable ce repas en plein air. Coralie, comme d’habitude, leur avait préparé copieusement à manger pour les deux jours. Robert aurait préféré que sa femme soit avec eux, mais cette dernière appréciait peu les promenades en voilier. Il avait eu beau lui expliquer que les eaux du lac seraient beaucoup plus sereines que les vagues de l’océan, rien n’y fit, elle préférait rester chez elle pour ranger la maison. Depuis, cela était devenu une habitude, il lui disait simplement : “Ce week-end, je pars avec David faire du voilier, si la météo le permet.”

Le repas avait été agréable. Avant de larguer les amarres, ils restèrent un moment confortablement assis à l’arrière du voilier, sur les banquettes installées latéralement, leur permettant de se faire face, ce qui facilitait la discussion.

Robert affectionnait tout particulièrement ces moments où il était seul avec David. Il n’y avait plus de rapport père-fils, il n’y avait que deux copains, heureux d’être ensemble. Dans ces moments-là, il lui semblait que tous deux avaient le même âge. Il n’aurait su dire si c’était lui qui se sentait l’âme d’un gamin de quinze ans, ou bien si c’était son fils qui discutait à présent comme un adulte. Quoiqu’il en soit, cela lui importait peu. Leurs discussions étaient tantôt sérieuses, tantôt délirantes. Tous les sujets étaient abordés : l’école, les affaires, les filles, les responsabilités, les profs, les employés, les copains, les chefs, etc. Malgré tout, la tendance était plutôt à l’humour, parfois facétieux, parfois satirique. Leur terrain favori était sans conteste les jeux de mots ; c’était là un art où tous deux excellaient, l’esprit rivalisait avec l’imagination. Peut-être David se montrait-il plus à l’aise dans ce domaine que son père. De toute façon, cela ne comptait pas pour Robert. Il se laissait emporter par le charme de cet instant de bonheur qui se dégageait de ces moments privilégiés où il était seul avec son fils.

Quant à David, pour lui, c’était l’extase. Il savourait avec délectation ces moments trop rares où il avait son père pour lui seul. Ils étaient loin de tout problème scolaire ou professionnel, de tout souci personnel et de tout tracas familial. Il n’expliquait pas une telle admiration pour son père, cela le préoccupait du reste très peu. C’était ainsi, et rien n’y changerait quoique ce soit ! Pour l’instant, c’était la fête, et seulement cela comptait. Il se laissa porter par un nuage de lascivité, propre à ces moments de douceurs envoûtantes et voluptueuses. Même avec ses meilleurs copains, il ne vivait pas des moments aussi intenses.

Un jeune couple, dont la femme était visiblement enceinte, passa sur le quai. L’homme tenait amoureusement la jeune femme par les épaules. En passant devant le bateau, ils regardèrent Robert et David rire de bon cœur, comme deux grands enfants. Ils n’avaient pas entendu la plaisanterie que Robert venait de raconter, mais tant de complicité et d’amitié chez ces deux êtres, probablement père et fils, attirèrent sur leurs lèvres un sourire complice.

La jeune femme regardait Robert et David avec nostalgie.

- Eh bien, mon chéri, je te souhaite de t’entendre aussi bien avec ton fils plus tard !

Enfin, Robert décida de partir à la conquête de ce lac ridé par une légère brise.

Malgré un pâle soleil, un petit vent froid cinglait quelque peu le visage de Robert. Il ferma les yeux, bercé par le tangage du bateau. La fraîcheur renforça cette impression de grand large, aux vagues indomptables qui naissaient dans son esprit toujours assoiffé d’aventures.

Il s’était à nouveau échappé dans ses rêves d’exploration. Il imagina ce qu’aurait été sa vie, s’il avait pu être explorateur. Il regarda David. Et pourquoi pas avec son fils ? C’est vrai, il était toujours d’accord pour le suivre dans ses expéditions impossibles. David avait sûrement du sang d’aventurier qui coulait dans ses veines. Il était courageux et volontaire. Robert avait toujours admiré sa façon d’aborder ses études. Il avait des difficultés à y arriver, mais par un travail persévérant, il parvenait toujours à de brillants résultats.

Oui, ce serait fantastique de partir avec lui, au hasard de l’aventure sauvage et imprévisible, aux embûches innombrables mais jamais invaincues. Oui, à eux deux, ils sauraient surmonter n’importe quelle difficulté. Rien qu’à cette pensée, Robert sentait son cœur battre plus vite. La fièvre de l’aventure frappait ses tempes. Il fallait qu’il réalise ce rêve ! Ils parcourraient le monde entier, ils rencontreraient des tribus primitives, ils en apprendraient leurs coutumes.

À l’évocation de ces scènes d’aventure, l’esprit de Robert s’embrasait. Il vivait intensément ce qu’il imaginait. À chaque obstacle il trouvait une solution.

Alors, une pensée intrusive vint déchirer le voile fragile de ses projets, le pénétrant telle une flèche en plein cœur. Est-ce que David accepterait de le suivre, comme ça, aussi loin, dans une vie dont l’impondérable et le danger sont le lot de chaque journée ; où la moindre distraction peut coûter la vie. C’était quand même autre chose qu’une simple balade en bateau sur un lac artificiel !

- Tu sais, Papa, moi j’accepterais de te suivre n’importe où !

Robert s’extirpa brusquement de ses pensées. Il regarda, stupéfait, son fils qui le fixait droit dans les yeux.

Il n’arrivait pas à s’y faire. Ce n’était pourtant pas la première fois que David “lisait” ses pensées. Pourtant, chaque fois, il en ressentait comme un choc.

- Mais comment t’y prends-tu, pour savoir ce que je pense ?

- Je te l’ai déjà expliqué, Papa. Quand tu penses à quelque chose, avec beaucoup d’émotion, il y a comme un vide qui se fait en moi, et je “vois” ce que tu penses. Mieux même, je ressens ce que tu ressens ! Je n’y peux rien, c’est comme ça !

- Incroyable ! C’est incroyable ! Effectivement, je me souviens que l’année dernière, quand j’ai obtenu ma promotion à mon boulot, tu m’as ôté le plaisir de te l’annoncer. Quand je suis rentré le soir à la maison, tu le savais déjà, tu l’avais appris en même temps que moi ! Il faut bien reconnaître que j’étais fou de joie, j’en aurais dansé sur mon bureau, si mon éducation chez les Jésuites ne me l’avait interdit.

- Oui, je me le rappelle. Encore que je n’avais pas bien vu en quoi consistait cet événement. Mais je ressentais toute la joie que tu en éprouvais.

- Et tu avais vu tout cela, alors qu'on était séparés par plus de trente kilomètres ?

- Ben, oui ! Tu sais les kilomètres importent peu dans ces moments-là.

- Et il n’y a qu’avec moi que tu peux faire ça, personne d’autre ? Pas même avec un autre membre de la famille ?

- Si, une fois, avec Benjamin. Mais c’était très fugace. Sinon, effectivement, il n’y a qu’avec toi que cela m’arrive. Peut-être que les autres ne savent pas bien envoyer leurs ondes donc je ne peux pas les capter correctement. Enfin, plus sérieusement, je pense que je ne suis pas calé sur la même longueur d’onde qu’eux.

- C’est quand même dingue ce don de télépathie ! Moi, je trouve ça génial !

Ils discutèrent encore un moment, après quoi, Robert décida qu’il était temps de lever l’ancre pour profiter de la légère brise qui ridait les eaux calmes du lac des Settons.

Ils n’étaient pas trop de deux pour manœuvrer le bateau, qui, malgré son mat unique, demandait beaucoup de travail au départ. Une fois le voiler parti, ce n’était plus qu’un travail de contrôle routinier.

Ils décidèrent de faire le tour du lac afin d’en admirer le magnifique paysage qui le cernait.

Le voilier n’avait pas navigué depuis presque un an, Robert en vérifia donc minutieusement tous les mécanismes, ainsi que le bon état de tout ce qui équipait le bateau.

Après une longue promenade, ils durent, à regret, ramener le voilier sur la berge, la nuit n’allait pas tarder à tomber, et de plus, la température était particulièrement basse.

Robert s’aperçut de la déception de David à voir la journée qui, déjà, s’achevait. Il fallait absolument lui remonter le moral.

- Allez, fiston, la soirée ne fait que commencer. D’abord on va à Château-Chinon se faire un petit bowling bien au chaud, ensuite, repas de fruits de mer dans un restaurant sympa, et, si tu es d’accord, on va en boîte ! Ça te va ?

- Dis donc, tu tiens la forme, Papa !

- Eh, mes artères ont peut-être quarante et un ans, mais moi je n’en ai que vingt, et je tiens encore à m’amuser. Je suis certain que je danserai plus longtemps que toi, tu tiens le pari ?

- Pari tenu ! Si tu perds, je tiendrai la barre demain toute la journée, si tu gagnes, c’est toi qui la tiendras et je m’occuperai des autres manœuvres. OK ?

- OK !

L’enthousiasme de Robert était communicatif, et le léger voile de tristesse qui était venu embrumer le moral de David, se dissipa très vite pour ne plus revenir de la soirée.

Bien qu’ils furent en morte saison, il se dégageait des Settons une ambiance de fête. Était-ce dû au charme ensorceleur de la région ? Toujours est-il que les gens avaient tous l’air heureux et ravis.

Le repas au restaurant se déroula dans les rires et les plaisanteries. La bonne humeur de Robert était si communicative, que certaines personnes, assises près d’eux, riaient avec eux.

Au night-club, l’ambiance continua dans la même euphorie, Robert n’hésita pas à danser n’importe comment pour faire rire David, à la grande joie des gens autour d’eux.

La soirée se déroula comme l’avait programmée Robert. La seule chose qu’il n’avait pas prévue, c’était cette magnifique femme blonde sur la piste de danse, affichant superbement une quarantaine épanouie, qui n’arrêtait pas de le “coller” depuis un moment.

La femme avait vite compris que Robert était seul avec son fils. Et, à la façon dont ils s’amusaient tous les deux, elle en déduisit que Robert était un homme divorcé ayant la garde de son fils pour le week-end. Pour elle c’était une sacrée aubaine ! D’autant qu’à la façon dont les deux hommes étaient habillés, ils devaient être aisés.

Afin de se faire remarquer de Robert, la belle blonde s’autorisait tout ce qu’une bonne éducation lui permettait d’oser, sans dépasser les limites que la décence réprouverait.

Robert, que ce manège agaça très vite, s’éloigna à l’autre extrémité de la piste. Rien à faire, la blonde était du genre collant. Ses moindres gestes n’étaient que provocation et sensualité.

“Une vraie chatte en chaleur ! ” se dit Robert.

Cela devint d’autant plus gênant pour lui, que quelques personnes autour d’eux, s’étant aperçues du manège, ne se cachaient même pas pour en rire !

La scène amusa bougrement David. Cela ne fit que rajouter à la fierté qu’il éprouvait pour son père. Ceci dit, il fallait reconnaître que Robert avait la quarantaine rassurante et séduisante, ajouté à cela que c’était un sacré fêtard et l’on comprenait assez bien la réputation de grand séducteur qu’il s’était forgé au fil des années.

Heureusement pour lui, la belle blonde, comprenant que Robert ne céderait pas à ses charmes pourtant très tracteurs (il en transpirait, à force de résister !), n’insista pas. Elle avait même dû quitter le dancing de dépit, car il ne la revit pas de la soirée.

Le lendemain matin, le réveil fut difficile. Robert s’était fait réveiller par téléphone pour 8 heures. Il n’avait pas voulu se lever trop tard afin de profiter au maximum de la journée.

Ce fut, péniblement, vers huit heures et demie, qu’il se leva pour répondre au serveur qui frappait à la porte, venu leur apporter le petit déjeuner.

Le garçon déposa les deux plateaux sur l’unique table de la chambre et repartit aussi silencieusement qu’il était venu, après que Robert lui ait laissé un large pourboire.

Ne voulant pas réveiller brutalement son fils, le sachant bon dormeur, il en profita pour prendre son mobile et appeler Coralie. Il lui fit part de leur journée de la veille et combien chacun passait un agréable moment.

Une fois raccroché, c’est la mort dans l’âme qu’il se décida à réveiller son fils.

- Debout David ! Les petits déjeuners sont arrivés, et ils ont l’air terriblement appétissants !

- Hmm ! Laisse-moi dormir !

- Mais ça va être tout froid, fiston !

- Hmm ! Laisse-moi, j’ai sommeil !

Robert eut une idée.

- Tu as tort, j’aimerais embarquer très vite sur le voilier, j’ai hâte de tenir la barre, n’oublie pas que c’est moi qui ai gagné le pari cette nuit.

David s’assit brusquement sur son lit.

- Ah ça, c’est un peu fort ! Ça faisait une demi-heure que tu étais assis, que je dansais encore !

- Oui, c’est probablement le whisky qui m’a coupé les jambes, je n’ai plus l’habitude.

- Pas d’excuse, j’ai gagné le pari, je tiendrai donc la barre toute la journée !

- Bon, maintenant que tu es complètement réveillé, tu vas peut-être pouvoir enfin venir manger ton petit déjeuner ?

- Ah, d’accord ! Bonjour le piège ! Je te revaudrai ça ! Et pour commencer, attrape !

David lança son coussin au visage de son père. Ce qui se termina par une belle bagarre sur le lit de David. Robert devait bien reconnaître que son fils devenait chaque jour un peu plus fort. C’était un véritable athlète maintenant. Dire qu’il y a seulement quelques années, il devait faire exprès de perdre pour laisser gagner son fils. À présent, c’était tout juste s’il arrivait à le dominer.

Il parvint tout de même à l’immobiliser.

- Bon, je te préviens David, si dans un quart d’heure tu n’as pas terminé de déjeuner, c’est moi qui tiendrai la barre.

- Tu n’as pas le droit ! Un pari c’est un pari, j’ai gagné, donc je tiendrai la barre !

- Alors j’userai de mon droit suprême de chef de famille !

- Dictateur ! De toute façon si tu fais ça, une fois à bord, je fomente une mutinerie, j’organise une rébellion contre le pouvoir en place, et je te fais mettre aux fers !

- Alors sache, jeune moussaillon, que si tu réussis à me mettre aux fers, je saborde mon propre navire et on finira tous dans l’estomac des requins qui foisonnent dans ces mers qui n’ont de pacifiques que le nom.

- OK, devant de si funestes perspectives, et vu mon jeune âge, je préfère encore manger qu’être mangé !

Et ils partirent tous deux, d’un franc éclat de rire.

C’est ainsi qu’à peine une heure plus tard, ils se retrouvèrent à bord du voilier et reprirent leur visite touristique là où ils l’avaient laissée la veille. Dans le même temps, Robert s’empara de son mobile et appela sa femme afin de lui donner des nouvelles sur leur séjour ô combien réjouissant.

Robert et David avaient une passion commune pour les paysages grandioses et sauvages. Bien que le Morvan n’était pas ce qu’ils avaient vu de plus beau, ils se délectèrent du paysage qui les entourait.

Hélas, après un après-midi passé à naviguer au milieu du lac, il fallut bien songer à rentrer. Ce fut donc la mort dans l’âme qu’ils réinstallèrent le bateau sur sa remorque.

Le retour se déroula fort heureusement sans histoires. Par contre, ils ne purent échapper aux inévitables bouchons du dimanche soir.

Les embouteillages étaient le genre de tracasserie qui énervait passablement Robert. Il en oublia presque les bons moments du week-end ! Quel injuste châtiment pour avoir osé voler deux jours de bonheur à la grisaille de sa vie morne et monotone.

Ils arrivèrent à Trappes vers 21 heures. Coralie les attendait avec impatience.

- J’étais morte d’inquiétude quand “Ils” ont annoncé un terrible accident sur l’autoroute que tu prenais. Heureusement que tu m’as appelé en cours de route.

Robert la prit dans ses bras.

- Rassure-toi, pour rien au monde je ne voudrais que tu vives un tel malheur. Je t’assure que je conduis toujours de telle sorte, qu’il n’arrive rien.

- Oh, ce n’est pas ta conduite qui m’inquiète, mais celle des autres.

Pour toute réponse, il l’embrassa sur les lèvres.

Non, il ne voulait pas qu’un tel malheur la frappe. Et pourtant, il ne le savait pas encore, mais il allait s’ingénier, dans quelque temps, à faire en sorte que cela arrive...

Plus tard, vers 21h00

- Et il a deviné très précisément ce que je pensais. Incroyable, non ?

Le feu crépitait à nouveau dans la cheminée. Ce n’est pas qu’il faisait particulièrement froid ce soir-là chez les Vernier, mais Robert et Coralie appréciaient les soirées au coin du feu.

Coralie aimait beaucoup rester le soir à discuter avec son mari. Le plus souvent, au grand regret de Robert, les sujets abordés étaient sans grande valeur et peu profonds, mais cela lui importait peu. Ce qui comptait pour elle, c’était de se sentir bien chez soi avec son mari. Son sujet de prédilection était souvent les “prochaines vacances”. Mais ce soir-là, la conversation se dirigea vers un domaine qu’elle n’aimait guère aborder.

- Robert, tu sais très bien que ça m’a toujours fait peur ces “trucs” parapsychologiques. J’aurais vraiment préféré que cela arrive à quelqu’un d’autre qu’à David.

- Mais pourquoi t’en effrayer, ma chérie ? Je trouve ça plutôt fantastique. D’autant que c’est moi qui devrais m’en plaindre. Ce sont mes pensées à moi qu’il lit ! Et mon intimité, alors ?

- Oui, sans doute as-tu raison. C’est plus fort que moi. J’ai le sentiment d’héberger un martien. J’ai l’impression qu'un de ces jours il va finir par rentrer en soucoupe volante. Parfois, j’ai peur qu’il arrive à lire mes pensées à moi aussi, ou quelque chose comme ça. Ça me fait vraiment peur.

- Là, je trouve que tu exagères !

- Je t’assure que non. Rajoute à ça qu’il parle très peu avec moi et tu auras une idée de ce que je vis. Quand il m’adresse la parole, c’est pour me dire “oui”, “non” ou “peut-être” mais rarement pour me faire une phrase complète.

- Pourtant avec moi, il parle tout à fait normalement.

- Oh, je sais bien qu’il t’apprécie bien plus que moi.

- Comment peux-tu dire une chose pareille ? Je t’assure que tu te trompes complètement. Ce gosse ne demande qu’à t’aimer, seulement il ne sait pas comment te le montrer, et toi tu ne fais aucun effort pour le comprendre. Comme ça, vous êtes bien parti tous les deux. Tu sais, c’est toi l’adulte, c’est donc à toi de faire les premiers pas et de lui montrer que tu l’aimes, en communiquant avec lui, en cherchant à mieux le comprendre.

- Que veux-tu, c’est au-dessus de mes forces. Tu sais bien que j’aime les choses simples, or la psychologie est pour moi un domaine des plus obscurs. Benjamin et Sophie sont des enfants normaux et simples à comprendre, je peux les aider et les aimer. David, lui, est tellement renfermé, je n’arrive pas à communiquer avec lui comme tu dis.

- Et tu ne peux donc, ni l’aider, ni l’aimer, c’est ça que tu essaies de me dire !

- Tu exagères tout ! Bien sûr que si, je l’aime ! C’est tout de même mon fils aîné !

- Seulement tu ne peux pas l’aider ?

- En fait, c’est moi qui ai besoin d’aide ! Je n’y suis pour rien s'il est comme ça. Par contre c’est sa faute si je réagis ainsi vis-à-vis de lui.

- Mais nom de Dieu, tu es sa mère, non ? Alors ne demande pas à un gamin de quinze ans ce que sa propre mère, une adulte de trente-huit ans, n’est pas capable de faire !

Robert était hors de lui. Autant d’injustice et d’incompréhension de la part d’une mère, qui plus est, sa propre femme, était plus qu’il n’en pouvait supporter.

- Maintenant, réfléchis à ce que je viens de te dire. Moi je monte me coucher, j’en ai assez de cette discussion où tu ne vois que tes propres problèmes, mais jamais ceux de ton fils !

Coralie était effondrée. Encore un peu, à cause de David, son ménage risquait d’être en danger ! Elle était pourtant persuadée n’avoir rien fait pour mériter pareille scène.

Chapitre 3

Retour au travail

- Et encore ces foutus bouchons ! Tu pars en week-end le vendredi soir : bouchons ! Tu rentres le dimanche soir : bouchons ! Le lendemain tu vas au travail : bouchons ! Le soir : pareil ! Et tous les autres jours de la semaine : bouchons, bouchons, bouchons ! Ras-le-bol ! À croire que les responsables de tout ce bazar sont bouchés eux aussi ! Faut jamais avoir pris sa voiture, pour faire construire des autoroutes aussi étroites ! Je me demande à qui profite le crime ! Si tu veux mon avis, Philippe, c’est encore un coup de l’État ! Note que je les comprends : il prend pratiquement quatre cents pour cent de taxes sur l’essence, donc, son intérêt c’est de nous faire consommer un maximum de carburant afin de s’en mettre plein les poches. Or, quel est son seul moyen de nous y contraindre, hein ? Eh bien tout simplement en nous obligeant à rouler dans les embouteillages, pardi ! Et comment créer des embouteillages ? Eh bien oui, tu as deviné, en construisant des autoroutes trop étroites par rapport à la circulation actuelle ! Et comme tu es bien obligé d’aller travailler, qui plus est, à la même heure que tout le monde, tu n’as pas le choix ! Ce qui fait que tu es tellement stressé tout au long de la semaine, que le week-end tu n’as d’autre solution que de t’enfuir à la campagne pour décompresser (sinon tu risques l’infarctus !). Et vlan, tu te retrouves avec les mêmes conducteurs, coincés le vendredi soir ou le samedi matin sur l’autoroute ! Comme ça, tous les jours de la semaine, tu consommes dix fois plus d’essence que nécessaire, et l’État gagne dix fois plus d’argent. Donc, pour eux, ce serait désastreux si on construisait plus d’autoroutes, ou des autoroutes plus larges : premièrement, ils seraient obligés de débourser pour les construire, et deuxièmement, il se vendrait moins d’essence, donc moins de taxes ! Autant leur demander de se faire hara-kiri !

- Tu as mal dormi ? demanda Philippe.

Chaque matin, Robert faisait un léger détour pour prendre son ami Philippe chez lui. Ainsi, la route lui paraissait moins monotone.

La remarque de Philippe ramena Robert à la réalité.

- Alors moi, je me tue à te parler de problèmes graves pour t’empêcher qu’on te pique ton pognon, et tout ce que ça t’attire comme réflexion, c’est que j’ai peut-être mal dormi ! Et puis d’abord, qu’est-ce qui te fait dire ça ?

- Oh, rien ! Seulement cela fait déjà quelques années que l’on a droit aux mêmes embouteillages et c’est seulement maintenant que tu t’aperçois que c’est un gaspillage de carburant. Donc, te connaissant, je me dis que c’est un prétexte pour donner libre cours à ta mauvaise humeur probablement due à une mauvaise nuit.

- Tu as été détective dans une vie antérieure ou quoi ? Parfaitement, j’ai mal dormi. J’ai eu une discussion avec Coralie hier soir et cela m’a plus qu’énervé. Du coup j’ai eu un mal de chien à m’endormir !

- C’était à cause de David votre discussion ?

Robert regarda son ami, étonné.

- Tu sais, tu as vraiment un don de détective, toi !

- Oh, ce n’est pas très difficile. Huit fois sur dix, quand tu te disputes avec Cora, c’est au sujet de David.

Robert regarda par la fenêtre latérale, songeur.

- C’est pourtant vrai ! Mais que veux-tu, je ne supporte pas qu’elle ne le comprenne pas. C’est vrai qu’il est renfermé, ses profs s’en plaignent assez, mais c’est sa mère tout de même, c’est à elle de le comprendre ! Lui, il ne demande que ça, je t’assure.

La conversation continua sur David, jusqu’à ce qu’ils arrivent dans la Zone Industrielle “Les Bouleaux”. C’est là que se trouvait la société Bennhe & Fils dans laquelle travaillaient Robert et Philippe.

Pour Robert, “Les Bouleaux”, malgré son nom, était une Zone Industrielle grise et sinistre. Chaque matin, il se demandait comment on pouvait construire des sites de travail qui, de par leur austérité, donnaient à l’employé le plus enthousiaste, l’incroyable envie de repartir à toutes jambes en sens inverse.

Du reste, depuis quelques années, et principalement le lundi matin, sans pouvoir se l’expliquer, Robert avait régulièrement une boule d’angoisse à l’estomac en pénétrant dans la Zone.

Pour se dérider, il avait l’habitude de lancer à ses employés : “Allez les Hêtres, on va aux Bouleaux !”. Mais il y a déjà bien longtemps que ce jeu de mots ne faisait plus rire personne.

Robert monta à son bureau, referma la porte et s’assit dans son confortable fauteuil.

Il se pencha en avant, la tête dans les mains, et resta pensif un long moment. Cela lui arrivait parfois, peut-être même de plus en plus souvent. Il se demandait ce qu’il faisait là, ce qu’il avait fait de sa vie ?

Déjà douze ans qu’il travaillait chez Bennhe & Fils, numéro un en France de la distribution de composants électroniques. Il estimait qu’il y avait toujours fait honnêtement, un excellent travail. Cependant, c’est tout juste si sa hiérarchie s’en rendait compte. Pour agrémenter le tout, il trouvait ses fonctions, depuis quelque temps, terriblement routinières. Plusieurs petites choses l’agaçaient. Entre autres, cette pénible instabilité des magasiniers dont il avait la responsabilité. À peine un magasinier était-il formé, qu’il démissionnait pour vendre ses services au plus offrant, occasionnant de perpétuels changements dans son équipe. Robert en connaissait l’explication : les salaires n’étaient vraiment pas très élevés chez Bennhe & Fils, aussi, les magasiniers une fois formés, n’avaient aucun mal à trouver mieux ailleurs.

Autre point, l’entente n’était pas des meilleures parmi les magasiniers, ce n’était que jalousie et querelles. Ainsi, chaque fin de mois, ils avaient la sale habitude de se montrer leur feuille de salaire. Si par malheur, l’un d’entre eux avait obtenu une augmentation et pas les autres, c’était le tollé général !

Cette attitude avait fini par exaspérer la Direction qui décida, à la suite de trop nombreux conflits, de cesser purement et simplement les augmentations personnelles.

Sans compter les nombreuses réunions qu’il devait organiser avec ses magasiniers afin de rectifier des mauvaises habitudes ou un certain laisser-aller. Combien de fois leur avait-il dit qu’ils étaient payés pour travailler jusqu’à 18 heures et non pas jusqu’à 17h45. Combien de fois leur avait-il rappelé qu’on ne devait pas déposer des mégots ou des gobelets vides sur les rayonnages ! Et bien d’autres choses encore. De vrais gosses !

Sur le bureau, le téléphone se mit à sonner, tirant Robert de ses pensées maussades.

C’était juste une demande pour savoir si une référence était toujours en stock.

Il raccrocha et se remit au travail, essayant de ne penser à rien d’autre qu’à ses tâches quotidiennes. À midi, il retrouva, comme d’habitude, son ami Philippe au self-service de la société. Ils s’installèrent à une table vacante.

- Alors, Robert, tu t’es remis de tes embouteillages ? Tu vas mieux ?

- Pourquoi voudrais-tu que ça aille mieux ?

- Dis donc, tu n’as vraiment pas le moral en ce moment !

- Oh, ça va passer ! Je suis seulement en train de m’apercevoir que je n’aime pas mon travail, ou plus exactement, que je ne l’aime plus.

- Allons bon ! Remarque, je te comprends. Quand je vois tout ce que tu as fait dans ce magasin et le peu de reconnaissance que tu en as eu en retour, à part une promotion et quelques félicitations verbales qui remontent déjà à quelques années, c’est pas folichon.

- Tu sais, ici, la Direction ne voit jamais ce que tu as fait, seulement ce que tu n’as pas fait, ou ce qu’il reste à faire.

- Oui, je reconnais que c’est un peu décourageant de leur part. Si c’est ainsi qu’ils comptent dynamiser leur personnel...

Philippe aurait voulu améliorer le moral de Robert, mais il était intrigué de le voir dans cet état depuis déjà quelques semaines. Aussi, décida-t-il de le laisser parler pour mieux comprendre ce qui n’allait pas chez son ami.

Robert avait visiblement besoin de parler, Philippe n’eut qu’à le laisser s’exprimer.

- Parfois, je n’arrive pas à comprendre cette indifférence. De plus, la rareté de mes augmentations de salaire n’a d’égal que leur insignifiance.

- Je me demande si ce n’est pas voulu. Peut-être que ton ambition les inquiète.

- Mon ambition ? Voilà bien longtemps que je n’en ai plus !

- Il est vrai que depuis cette affaire de téléphone, les choses ne se sont pas améliorées pour toi !

L’affaire du téléphone ! Ça, il est vrai que Robert l’avait très mal digérée. Effectivement, depuis cette époque, il y avait de cela deux ans, il ne voyait plus la Bennhe & Fils du même œil, et pour cause !

En effet, à l’occasion de son dixième anniversaire dans la société, Robert s’était vu offrir, de la part de la Direction, l’installation d’un magnifique téléphone sans fil, en remplacement du vieux qui agonisait sur son bureau. Robert en avait été particulièrement touché.