La véritable affaire de Bruxelles - Maurice Martin - E-Book

La véritable affaire de Bruxelles E-Book

Maurice Martin

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Beschreibung

Que s’est-il réellement passé à Bruxelles le 10 juillet 1873 entre Rimbaud et Verlaine ? Pourquoi ce fait divers célèbre a-t-il eu des répercussions criminelles près de cent cinquante ans plus tard ?
Un flic désabusé de l’anticorruption et un antiquaire excentrique vont se trouver précipités dans un mystère dont ils ne discernent pas la finalité.
À Bruxelles, Paris et Rome, ils déchiffrent des bribes de réponse à l’énigme, dans les chambres secrètes et les réserves des bibliothèques, alors que d’autres acteurs sont à leur poursuite, disposés à tuer pour ravir l’objet précieux, témoin du passé.
Et si l’Histoire n’était qu’une histoire ? Et si la vérité avait toujours été falsifiée ?

Entre le thriller et le roman d’aventures, La véritable affaire de Bruxelles est un page turner rondement mené. Écrit par un ex-commissaire bruxellois à la plume affûtée, le récit transporte le lecteur entre deux époques et trois pays, distillant au fil des pages suspense, action et mystère.

À PROPOS DE L'AUTEUR

Commissaire retraité de la police fédérale, Maurice Martin a commencé sa carrière dans la police communale et l’a terminée dans le service anticorruption. Féru d’écriture, il gagne un prix à l’occasion d’un concours de nouvelles policières organisé par la RTBF. Et puis, un jour, bien plus tard, il est allé au marché aux Puces…

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Seitenzahl: 397

Veröffentlichungsjahr: 2020

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Édition : Juliette Favre

Mise en page : Graphic Hainaut

Photographie page 368 : Michel Wal, Wikipédia

Couverture : Steve Vittorio, Shutterstock – Karine Dorcéan

 

ISBN : 978-2-931008-40-9

 

Dépôt légal : D/2020/10.213/9

 

Tous droits strictement réservés. Toute reproduction d’un extrait quelconque de ce livre par quelque procédé que ce soit, et notamment par photocopie, microfilm ou support numérique ou digital, sans l’accord préalable et écrit de l’éditeur, est strictement interdite.

 

Si tous les autres acceptaient le mensonge imposé par le Parti – si tous les rapports racontaient la même chose –, le mensonge passait dans l’histoire et devenait vérité.

George Orwell, 1984.

1

Bruxelles, le 10 juillet 1873.

 

 

Le tripot de la rue des Chandeliers était rempli. Il faisait lourd en cette soirée d’été dans le quartier des Marolles. Au comptoir, les dés roulaient dans les bacs et les joueurs éméchés voguaient sur leur tabouret tandis que la fumée de leur pipe peinait à s’évacuer par la porte ouverte.

— Tavernier, deux absinthes !

La serveuse amena les boissons à une table du fond où deux hommes étaient en pleine conversation. Les quinquets à pétrole diffusaient une lumière opaline en même temps qu’une fumée âcre qui ne semblait pas importuner les clients.

— Dis-moi, Paul, on y arrivera, crois-tu ?

— Je n’en sais trop rien. On a cherché tellement longtemps. Tu sais, mon ami, on ne trouvera peut-être jamais.

— Quoi ? Tu n’es plus curieux, tu ne veux plus rêver ? Abandonnerais-tu notre destin ?

— La poésie m’a déjà tout donné. Il me reste encore toi.

— Je t’ai dit. Je veux être voyant. La fortune sourit aux audacieux et je serai parmi ceux-là. Je suis sûr que nous approchons de quelque chose d’extraordinaire.

— C’est sans doute une légende, une chimère que nous n’atteindrons pas.

— Mais tu n’en sais rien, au fond.

— Non, vraiment rien.

Deux nouveaux verres de fée verte suivirent. Cérémonieusement, les hommes préparèrent leur boisson.

— Paul, si tu abandonnes, donne-la-moi. Je pourrai continuer.

— Non, tu n’en es pas capable. Personne ne pourra plus le faire. Cette histoire est trop vieille, trop lointaine, trop diffuse. C’est fini. Nous ne sommes pas de taille.

— La vérité c’est que tu n’y crois plus. Tu deviens un bourgeois. Tu n’as plus d’ambition.

— Oui, je deviens vieux. Comme toi, j’y ai cru, mais maintenant je suis fatigué de tout cela. Il n’y a pas de solution. Je crois que notre affaire s’arrête ici.

 

Quelques heures plus tard, une rixe éclata dans l’établissement. Une personne fut touchée par un tir d’arme à feu. La maréchaussée, appelée sur place, arrêta deux hommes d’origine française qui furent amenés avec leurs effets au commissariat de la rue du Marché au Charbon.

Inhabituellement pour ce type de fait, le soir même, un très haut magistrat descendit sur les lieux et se rendit ensuite au poste de police.

Quelque temps après, le cabaret de la rue des Chandeliers ferma ses portes.

2

Bruxelles, même quartier, le 4 novembre 2012.

 

 

Gladys jeta un bref coup d’œil à son compagnon et s’adressa à nouveau au marchand.

— Bon, on va faire le tour et quand on aura fini, on repassera et vous nous direz ce que votre patron aura décidé pour le meuble. De toute manière, on n’ira pas au-dessus de cinquante euros.

— Deux minutes s’il vous plaît, attendez, je vais l’appeler sur son portable.

 

C’était un jour qui faisait hésiter Bruxelles entre brume et pluie. Il faisait froid, humide. Martin de Landsheer, qui passait une période un peu difficile, avait téléphoné à son amie Gladys, et ils s’étaient retrouvés au marché aux Puces, occupés à négocier une armoire commode du xixe siècle. À cinquante euros, ils venaient de diviser le prix demandé par trois, et l’homme de main devait obtenir l’aval de son patron, qui prenait sans doute l’apéro dans un des nombreux bistrots du quartier.

Ils lui avaient cassé complètement son boniment, au vendeur. Juste en ouvrant les portes du meuble et en vérifiant la stabilité. « Et il manque du placage par-ci et la clef ne va pas sur toutes les portes et il faut le décaper complètement et une étagère intérieure est absente… » C’était une routine qu’ils avaient mise au point avec le temps. Il ne s’agissait pas d’abuser le commerçant, mais d’obtenir le juste prix d’un objet convoité, et ce sans palabres interminables. Après quelques refus, les marchands, de semaine en semaine, alors qu’ils ne parvenaient pas à écouler leurs meubles trop chers ou abîmés, savaient que leurs interlocuteurs en connaissaient le prix. Et par la suite, ils ne discutaient plus, ou très peu. Le reste était une question de chance.

Mais en réalité, ce jour-là, le critère de décision le plus important était le temps : treize heures, moment où les Puces allaient se terminer.

Ils en étaient là dans leurs pensées quand le verdict tomba.

— C’est d’accord.

Martin s’empressa de glisser un billet de cinquante euros au vendeur. À cette minute, ils ne savaient pas qu’ils venaient de conclure l’achat le plus stupéfiant de leur vie.

Ils terminèrent la visite du marché à leur aise. Graduellement, un soleil anémié commençait à filtrer à travers la bruine. Deux appliques Art déco et une boîte à bijoux en palissandre vinrent s’ajouter à leur moisson.

Ils aimaient bien cette atmosphère du dimanche midi aux Puces, ce mélange d’eurocrates à la recherche de sensations locales et de professionnels de la brocante de bazar.

Représentants de la classe moyenne en voie de disparition, ils arrondissaient leurs fins de mois en achetant des meubles et en les revendant après les avoir restaurés.

Martin comprit, en portant la commode jusqu’à la Trafic, que, vu son poids, elle était montée sur chêne. Finalement, cela commençait à ressembler à un bon dimanche.

Quelques heures de travail et ils pourraient peut-être en retirer trois cent cinquante ou quatre cents euros.

 

Dans la campagne brabançonne, à Céroux-Mousty, Gladys possédait une jolie fermette. C’est là qu’ils venaient de ramener leur butin. Ils étaient tous deux pressés d’expertiser leur trouvaille et de voir ce qu’elle pouvait devenir après restauration. Les meubles, c’est comme les gens, il faut gratter un peu leur vernis pour savoir ce qu’ils valent. Et on est souvent déçu.

Première bonne nouvelle, la clef fermait parfaitement les portes. L’étagère manquante fut retrouvée coincée contre le haut du compartiment droit. Ils retirèrent d’un des tiroirs une série d’étiquettes vierges qui viendraient à point pour des étiquetages futurs. En enlevant un ancien papier peint qui tapissait le tiroir du bas, Martin sentit comme une poix qui lui collait à la main. Il dégagea complètement le casier de ses supports et se rendit compte que le fond était enduit d’une substance noirâtre et gluante, faisant penser à de la confiture pourrie ou à de la mélasse. Une sorte de latte en bois était comme amalgamée à cette matière. Une fois le nettoyage effectué, il put examiner sa dernière découverte plus attentivement.

Il s’agissait d’une sorte de canne d’environ quatre-vingt-dix centimètres de longueur, de section carrée, se terminant par un manche concave, comme on en rencontre sur les rouleaux à pâtisserie. Sur deux de ses côtés opposés, elle était parsemée de lignes de différentes largeurs, espacées de manière non récurrente, placées en diagonale. Celles-ci étaient réalisées à l’aide de filaments de bois, certains de teinte foncée et d’autres de couleur plus claire, apposés en marqueterie. Le troisième côté de la canne était partagé en sections contenant chacune un chiffre romain. Sur le quatrième, deux signes étaient gravés, dont l’un ressemblait à un blason. Enfin, on y distinguait une inscription à l’encre noire, presque effacée, dont on pouvait encore deviner deux lettres, « IN ».

— Regarde-moi un peu ce bidule, demanda Martin à Gladys. Tu as déjà vu un objet semblable ? À quoi ça pourrait servir ? C’est peut-être recherché par des collectionneurs ?

— Je me demande s’il ne s’agit pas d’une canne de maquignon. J’ai entendu parler de ce type d’outil, qui servait à mesurer l’encolure des chevaux. Montre-moi ça d’un peu plus près… Superbe. Quel habile travail de marqueterie. En quelle essence les lignes sont-elles faites, selon toi ?

— De l’acajou, risqua-t-il.

— Non, du Coromandel, appelé aussi « ébène de macassar ». C’est un bois précieux qui vient notamment d’Inde. Tu as vu ce minuscule manque de placage dans cette barre ? Ça te dit quoi ?

— Que tu pourras toujours le remplacer facilement.

— Oui, évidemment, mais il n’y a pas que cela. As-tu remarqué la profondeur du trou ? Au moins trois millimètres. Ça signifie que cet objet a été fabriqué au plus tard au milieu du xixe siècle. Et peut-être bien avant.

— Ah ?

— Oui, avant le xixe siècle, les artisans ne disposaient pas encore de machines capables de couper le bois en tranches très fines. Alors les placages étaient sciés à la main et restaient très épais. Ils étaient ensuite disposés sur le support. C’est une des méthodes qui permettent de dater les meubles. Tu sais quoi, Martin ? C’est typiquement un objet de curiosité. Il faudrait savoir ce que c’est. Et je connais peut-être un moyen. On va aller au Sablon. Il y a là un vieil antiquaire, spécialiste des cannes. Un passionné. Lui, il saura ce que c’est et pourra en estimer la valeur.

3

Ambroise Dutilleul vaquait à ses occupations. À l’excentricité des habitudes du quartier du Sablon, il préférait la quiétude de sa boutique nichée au fond de l’impasse des Mauvais Garçons. À vrai dire, il avait le vague à l’âme, le vieil Ambroise. Depuis quelque temps, les affaires périclitaient. La mode n’était plus aux antiquités. Au début des années 1960, il avait connu sa meilleure période. Il avait gagné beaucoup d’argent. Il avait voyagé et aimé de belles maîtresses, roulé dans de splendides voitures. Mais à présent, tout cela n’était plus que souvenirs. Il se sentait vieux et déphasé, comme un survivant dans un monde de barbares.

Sur la façade de sa boutique se trouvait apposée une plaque en cuivre gravé : « A. Dutilleul. Antiquaire. Fournisseur de la Cour. »

Pour obtenir cette reconnaissance, il avait, non sans mérite, cherché les plus beaux objets qui pouvaient intéresser le gotha. À travers l’Europe, l’Asie, les Amériques.

Il disait souvent : « Achète un objet d’une valeur inestimable, tu le vendras à un prix inestimable. »

Quand il passait devant son trumeau xviiie, le miroir lui renvoyait sa triste image. Celle de son devenir limité. Un visage morose, des cheveux à la Einstein et son costume d’hiver en velours côtelé bleu masquant un corps chétif.

 

Alors qu’il était occupé à restaurer une canne-épée, on sonna à la boutique.

Il avisa deux visiteurs à l’extérieur. Une jolie femme élancée, blonde, la quarantaine, habillée avec goût. Elle accompagnait un gars genre brocanteur, à veste de cuir noir trois quarts. Il pressa le bouton de l’ouvre-porte électrique.

— Bonjour, vous vous souvenez peut-être de moi, dit la femme. Voici quelques mois j’ai passé trois heures dans votre boutique. Vous vous intéressez toujours aux cannes ?

— C’est désormais le seul intérêt qu’il me reste, chère madame. Oui je me souviens de vous, on peut difficilement vous oublier.

La femme parut un peu gênée de comprendre le fond de la pensée du vieil antiquaire.

— Je suis venue avec un ami brocanteur. Il a trouvé un objet qui pourrait vous intéresser. Une canne. On vous montre.

Avec précaution, le chineur la sortit de son emballage.

Quand l’instrument se présenta sur le comptoir, un ange passa.

— Ne s’agirait-il pas d’une canne de maquignon ? proposa la femme.

Ambroise ajusta ses lunettes sur son nez osseux et retourna l’objet dans tous les sens. Il prenait son temps. Ses gestes étaient presque religieux. On sentait comme de l’émotion chez ce vieux. Du recueillement. La manie des collectionneurs est parfois difficile à comprendre.

— Absolument. Vous avez bien retenu mes explications, à ce que je vois. L’objet m’intéresse. Vous êtes vendeur, monsieur ? Je vous en offre trois cents euros.

Le client se renfrogna.

— Pourquoi un outil de maquignon ? À quoi servaient les lignes sur ce côté ?

— Cela sert à mesurer. Effectivement, cela peut paraître étrange pour un novice. Mais c’est bien ces traits qui entrent en ligne de compte. Ce n’est pas un système métrique traditionnel. Comment vous expliquer ? Chaque profession a sa tradition, son histoire. Je ne peux pas interpréter ces lignes plus avant. Mais je sais que cela servait à mesurer, c’est tout. Je fais un parallèle. Vous avez peut-être déjà vu les officiants en bourse se parler avec des signes de la main. Cela leur permet d’échanger des informations dans un brouhaha intégral. Dans ce cas, c’est un peu la même chose. Cet objet a été forgé par l’habitude des siècles et les nécessités d’une profession. On a affaire à une sorte de secret de corporation.

— Maintenant, je comprends mieux… Avez-vous déjà acheté des objets de ce type ?

— Bien sûr, trois ou quatre.

— Vous pourriez me montrer une de ces cannes de maquignon ?

— Non, hélas, je les ai revendues.

Le commerçant paraissait dépité. Il regardait par terre et semblait réfléchir profondément. Il se reprit un peu.

— Et pour quatre cents euros, vous me la céderiez ?

Décidément, cette histoire devenait intéressante, pensa Martin. En vitrine, il y avait des dizaines de cannes dont le prix allait de vingt-cinq à cinq cents euros, et cet antiquaire voulait acheter la leur à quatre cents euros. Pour la revendre à quel prix ? Ils achetaient des meubles à cinquante euros pour les revendre à trois cents. Ce type avait sûrement proposé un bon prix pour les appâter, mais pas trop élevé, de peur de les voir fuir.

Gladys mit un coup de genou dans la jambe de Martin. Non, il ne voulait plus la vendre.

— C’est un bel accessoire, je préfère le garder, conclut-il.

— Comme vous voulez. Mais vous loupez une bonne affaire. Vous n’en obtiendrez jamais plus ailleurs. Si vous le permettez, comme je suis collectionneur, j’aimerais prendre une photo de la canne.

Son amie enchaîna.

— Bien sûr, et si vous trouvez un amateur qui en offre plus, vous pouvez toujours me contacter. Je vous laisse ma carte.

Le vieux se retira à l’arrière et revint rapidement avec un appareil photo et un linge blanc. Il disposa la canne sur le tissu et prit quatre photos, retournant l’objet sur le côté à chaque fois.

Martin remballa son trophée et ils quittèrent les lieux sous le regard désabusé du commerçant.

Une fois dehors, il interpella Gladys.

— Pourquoi voulais-tu me forcer à vendre cette canne ?

— À quatre cents euros, on était dans le bon, non ?

— Mais tu m’énerves à la fin. Tu n’as pas compris ou quoi ?

— Compris quoi ?

— Tu te vantes d’être un peu voyante, mais ce qui te crève les yeux tu ne le vois pas. C’est quand même simple. Cette canne n’a rien à voir avec les maquignons.

— Ah et pourquoi, monsieur l’inspecteur ?

— Réfléchis dans ta petite tête de reptile. Ce Dutilleul est un collectionneur notoire de ce type d’objet. Donc, il doit au moins en posséder un. Surtout s’il avoue qu’il en a déjà acheté quelques-uns. Alors s’il en détient un, pourquoi ne le montre-t-il pas ou pourquoi ne propose-t-il pas de le présenter ultérieurement ?

— Ben j’en sais rien.

— Eh bien parce que celui qu’il détient ne ressemble pas du tout au nôtre. CQFD.

— Oh Martin, mon loup, dis donc, parfois t’es malin tu sais.

— Arrête, maintenant tu me gonfles carrément. Dépose-moi chez moi, j’ai du boulot en retard, fit-il sans ménagement.

*

À peine avait-il refermé la porte derrière ses visiteurs qu’Ambroise s’affaira. Il ferma le volet la condamnant, après avoir apposé une pancarte en vitrine : « Fermé pour cause de maladie. » À quatre-vingt-deux ans, il pouvait bien se permettre cette coquetterie.

Il descendit dans la cave où se trouvait son bureau. Un parfum d’encens planait dans la pièce.

Avec fébrilité, il alluma son ordinateur. Il n’aimait pas trop ce modernisme, mais il avait dû s’adapter. Il raccorda son appareil photo à la prise USB de la machine. Après quelques tâtonnements, il parvint à importer les photos sur le PC.

Les quatre clichés étaient à peu près réussis. L’un de ceux-ci l’intéressait davantage. Il l’imprima.

Dans son portefeuille, il récupéra la loupe compte-fils qui l’accompagnait depuis quarante ans et la passa au-dessus de l’image. Il avait appris avec les années à s’attarder sur tous les détails. Il recommença l’opération à plusieurs reprises et éplucha chaque centimètre carré de la vue.

Une moue de déception gagna son visage.

Il examina sans enthousiasme les autres clichés. Son excitation ne revint pas.

Alors, dans le tiroir de son vieux bureau à caissons, il récupéra un carnet. Il composa minutieusement un numéro en Italie. Il n’avait plus l’habitude d’appeler à l’étranger.

Au bout de la ligne, on décrocha. La conversation continua en italien.

— Allô, bonjour, serait-il possible s’il vous plaît de parler à Monseigneur ?

— Non, excusez-moi, Monseigneur est en audience. Voulez-vous lui laisser un message ?

— Oui. Dites-lui qu’il me rappelle à Bruxelles. C’est très important. Mon nom est Ambroise Dutilleul. Vous n’oublierez pas, n’est-ce pas ? Il connaît mon numéro.

— Pas de problème, ne vous inquiétez pas.

Trente ans qu’il attendait un résultat. Il venait de se produire partiellement. Des espoirs déçus, il n’avait connu que cela. On lui avait dit de se spécialiser dans les cannes, lui qui n’aimait que la peinture. On l’avait mollement financé. C’était trop frustrant. Une envie d’abandon le gagna.

Le téléphone sonna.

— Allô ?

— Monsieur Ambroise Dutilleul ?

— Oui.

— Je vous passe Monseigneur.

— Ambroise ? Vous avez des raisons importantes pour me déranger en réunion ?

— Bonjour, Monseigneur. Oui, tout à fait. J’ai vu la canne…

— En êtes-vous sûr ?

— Oui, tout à fait certain. Elle correspond aux descriptions.

La voix au bout du fil se fit haletante.

— Vous l’avez achetée ?

— Non, je n’en ai pas eu l’occasion, mais j’ai pu en prendre des photos.

— De chaque côté ?

— Oui, je les ai tous.

— Le mot, vous avez pu lire le mot ?

— Non c’est quasiment illisible. Il est presque complètement effacé.

— Y a-t-il un moyen de la récupérer ?

— Je ne sais pas trop. C’est un couple qui est venu. L’homme était intransigeant. J’ai fait deux propositions raisonnables qu’il a déclinées.

Il y eut un silence du côté de la Méditerranée. Celui-ci rendit la menace encore plus perceptible.

— Écoutez, Ambroise. Vous savez tout ce que vous nous devez, n’est-ce pas ? Vous ne voudriez pas payer l’addition en une fois, je suppose ?

— Non, Monseigneur, évidemment, répondit l’antiquaire d’une voix chevrotante.

— Alors, débrouillez-vous. Vous n’avez pas droit à l’erreur. Capito ?

Le vieux n’eut pas le temps de répondre. Son interlocuteur avait mis fin à la conversation.

Ambroise était mal. Il se sentait comme un petit garçon qui n’avait pas fait ses devoirs et qui devait se présenter le lendemain devant la maîtresse. Mais il devait trouver une solution.

Sans délai.

C’est alors qu’il se souvint de la carte de visite de la femme blonde.

*

Dans la voiture, sur le chemin du retour, chacun réfléchissait.

— En attendant, on n’est pas plus avancés, fit-elle. Ce marchand était le seul qui pouvait nous renseigner sur l’objet.

— Ben oui, j’ai un peu déconné en fait. J’aurais dû être moins cassant.

— Martin, tu connais mon avis là-dessus, persifla- t-elle.

La conversation n’eut pas le temps de dégénérer.

— Ton portable sonne…

— Je ne connais pas ce numéro. Bon on va voir… C’est le type des cannes ! Attends… Bon d’accord, monsieur, on arrive. À tout de suite. Il dit qu’il a contacté un client. Il est disposé à offrir huit cent cinquante euros.

— Oh, là, cela devient intéressant. On y retourne. Je veux en savoir plus.

 

Les deux vendeurs venaient d’arriver à nouveau à la boutique de l’impasse des Mauvais Garçons. Ils descendirent de la voiture et se hâtèrent pour regagner le commerce.

La porte donnant sur la devanture semblait ouverte.

— Bon, qu’est-ce qu’on fait ? dit Gladys.

— On entre.

— Mince alors, regarde-moi tout ce bazar, fit Martin.

Dans la boutique, des objets étaient éparpillés partout. Des étagères entières étaient renversées sur le sol. On distinguait de la lumière qui provenait de la cave. Le couple descendit prudemment les marches de briques glissantes. Après avoir parcouru un corridor voûté sur quelques mètres, ils débouchèrent dans une pièce. C’était une ancienne cave à charbon transformée en bureau. Un vieil ordinateur était allumé sur une table gigogne, adossée à un canapé chesterfield. Par terre, devant celui-ci, se tordait le corps d’Ambroise Dutilleul. Sur sa menue poitrine, on distinguait une tache de sang au niveau du plexus.

Gladys et son compagnon s’approchèrent du vieil antiquaire.

Ambroise avait les yeux vitreux et transpirait abondamment. Il suffoquait. Il attrapa Martin par un pan de son écharpe.

— Laissez-moi, intima-t-il. Je suis perdu.

Alors que Martin s’apprêtait à lui ouvrir le col pour l’aider à mieux respirer, il enchaîna.

— Écoutez, vous avez trouvé un objet inestimable, mais dangereux pour celui qui le détient. Je l’avais cherché toute ma vie. Maintenant, soyez-en sûrs, ils ne vous oublieront plus jamais.

Tandis que l’antiquaire tentait de reprendre son souffle dans un gargouillis de spasmes convulsifs, Martin glissa la question inévitable.

— Qui, « ils » ?

Comme une réponse négative, une lueur d’effroi éclaira le visage du mourant.

— La canne… dit-il au bord de son dernier souffle.

— Oui, la canne, enchaîna Martin. Pourquoi ?

Gladys intervint.

— Il faut appeler des secours. Arrête de le torturer avec tes questions.

— Il est cuit, répondit Martin presque imperceptiblement. Tu ne sens pas cette odeur d’amande ? De l’acide prussique. Il se trouvait probablement dans le système de la canne-épée.

Ambroise avait déjà les yeux révulsés. De sa gorge sortirent péniblement ses derniers mots.

— Maudits… qu’ils restent maudits… à tout jamais.

— Gladys, il vient de mourir. Il faut foutre le camp d’ici en catimini. De toute façon, on ne peut plus rien faire pour lui. Cela nous évitera de répondre à plein de questions indiscrètes sur la raison de notre présence ici.

— T’en es sûr ? On ne devrait pas témoigner, tu crois ?

— Écoute, tu nous vois expliquer qu’on bricole en noir presque tous les week-ends ? Et puis la canne, c’est elle qui a suscité le meurtre, les policiers vont la saisir. Fais-moi confiance, je vais arranger le coup par la suite, O.K. ?

— Bon, si tu le dis…

Martin attrapa le téléphone de sa main encore gantée et composa le 101, tout en laissant le combiné décroché.

— Maintenant, allons-y, dit-il. J’ai composé un appel sans réponse à police secours. Dans cinq minutes, ils vont débarquer ici.

Gladys et lui sortirent prestement de la boutique. Personne ne se trouvait dans les environs. Ils regagnèrent leur voiture garée trois cents mètres plus loin, tout en s’efforçant de déambuler d’un pas nonchalant.

4

— Vous savez qui est Luc Lemmens, commissaire de Landsheer ?

Le divisionnaire écumait. Il avait la cravate desserrée, les cheveux en bataille et la chemise pendante derrière son pantalon gris en état terminal de lustration.

— Oui, il apparaît dans un de mes dossiers. Il a été inculpé il y a deux jours pour faux et usage de faux.

Le visage du chef de service devint rubicond et turgescent. Son faire valoir et poisson-pilote, l’inspectrice Julie Demeure, se tenait coite à la droite du calife avec un petit sourire aux lèvres. Cruelle lolita.

— Vous vous foutez de ma gueule ? Il s’agit du chef de l’inspection générale des services. Qu’est-ce que vous lui avez dit ?

— Eh bien, j’ai discuté du dossier avec lui et puis j’ai mis cela sur procès-verbal, monsieur. Cela s’appelle une audition, dans notre jargon.

— Landsheer, arrêtez s’il vous plaît. Vous me mettez à bout. Je n’en peux plus. Ce n’est pas uniquement pour une audition que le cabinet de madame la ministre m’a demandé des explications trois fois ce matin. On m’a dit que vous lui aviez tenu une maxime de votre cru.

L’interpellé sembla réfléchir et répondit, affable :

— Ah oui, un truc de Pierre Dac si je me souviens bien.

— Quel truc, Landsheer ? dit-il avec appréhension.

— « Parti de rien pour arriver nulle part, je n’ai de merci à dire à personne. »

— Non ! C’est pas vrai. Vous vous rendez compte ?! Dire cela au numéro deux de la police fédérale ! Vous êtes foutu, vieux.

— Je ne crois pas, non.

— Ah bon ? Et comment ?

— Je lui ai fait remarquer qu’il pouvait m’infliger un rapport pour cela, et il m’a répondu, magnanime, que ce ne serait pas nécessaire.

Le divisionnaire se radoucit. Devint mielleux même.

— Et moi, comment vais-je me justifier vis-à-vis de ma ministre ? Je suis dans les ennuis avec vos conneries. Je ne vois hélas qu’un moyen, mon ami. Je vais devoir rédiger moi-même un rapport disciplinaire à votre charge. Croyez bien que j’en suis désolé. Ne m’en veuillez pas, cela me fait de la peine, mais j’y suis obligé, termina-t-il en parfait faux jeton.

Martin de Landsheer se leva et prit congé de son chef de service, claquant presque la porte, après avoir ajouté, tout en sourire :

— Surtout n’oubliez pas mon petit « de », chef.

— Martin, foutez-moi le camp tout de suite ! Sale con va ! entendit dire le proscrit derrière le capitonnage de la porte prestement refermée.

Il va de soi qu’aucun rapport ne vint, ni du divisionnaire, ni de Lemmens, ni d’ailleurs.

La presse s’était déjà fait l’écho de l’inculpation du numéro deux de la police fédérale.

Ce n’était plus la peine alors de se mouiller pour défendre quelqu’un qui n’était désormais plus qu’un ex-ami.

Et cela, Martin le savait. À un certain niveau de l’administration, tous les fonctionnaires devenaient prudents. Un peu lâches aussi. Certains l’étaient même à tous les niveaux. Et, paradoxalement, à la police surtout.

Pour les titiller un peu, il aimait revendiquer son petit « de », bien qu’ayant toujours précisé qu’il n’avait rien à voir avec la noblesse. Mais cela leur rappelait infailliblement leur condition : celle de larbins du capitalisme, comme il disait.

Le patron, comme certains l’appelaient, avec une sorte de fausse déférence corporatiste, n’était sans doute pas foncièrement mauvais. Mais, pour gravir les échelons, il avait dû se montrer servile. Il avait dès lors choisi de se complaire dans une dignité réglementaire et sécurisante.

Il était trop tard pour lui de dire une bonne fois pour toutes que cela ne devait pas fonctionner de cette manière. Et c’était son grand drame.

*

Une fois les esprits apaisés, après avoir participé à diverses réunions dites « managériales » et s’être fait à nouveau remarquer par son discours politiquement incorrect, Martin s’enferma dans son bureau et se pencha sur son ordinateur le reste de l’après-midi.

À propos du décès d’Ambroise, selon le Bulletin de recherche et d’information diffusé via intranet à toutes les polices du royaume, l’enquête s’orientait vers une affaire de meurtre pour faciliter le vol.

Il se rendit ensuite sur internet et commença par y rechercher une illustration d’une canne de maquignon. Ce fut chose aisée. Plusieurs sources évoquaient cet objet. Mais, comme il s’en doutait, cela ne correspondait nullement à la canne qu’il avait trouvée dans le meuble. Il s’agissait en réalité d’un bâton beaucoup plus long qui renfermait en son sein une toise permettant de mesurer à l’aide d’une graduation. Cela confirmait qu’Ambroise avait menti. Et donc aussi qu’il voulait garder le secret sur l’objet qu’ils lui avaient présenté. Mais, dans ce cas, qu’est-ce que cela pouvait bien être ?

Il chercha sur une multitude de sites, utilisant différents mots clés. Rien n’y fit.

Il ne trouva rien qui faisait penser à ce qu’il détenait depuis le dernier week-end.

Cela devenait énervant. Mais captivant aussi. Beaucoup plus intéressant que de coincer des notables qui, de toute façon, ne seraient pas punis.

Alors qu’il allait abandonner, il tomba sur un site intéressant. Un site français. Celui-ci promouvait « Le Centre de recherche sur la canne et le bâton ». Il examina toutes les illustrations disponibles, mais aucune ne ressemblait, même de loin, à ce qui était tombé entre ses mains.

Il se décida à envoyer un e-mail à l’organisme en question : « Bonjour, je vous écris pour vous demandé quelque chose sur un objet que j’ai hérité… »

Le mail continuait par une description succincte de la canne, toujours ponctué de fautes d’orthographe et de syntaxe savamment dosées. Il n’y avait plus qu’à attendre une éventuelle réponse de ces gens. Le mystère restait entier. Ambroise Dutilleul était mort et n’avait rien lâché qui pouvait permettre de lever un coin du voile. Lui seul aurait pu fournir une piste et c’était sans doute cela qui avait causé sa mort.

En réfléchissant à la question, Martin entrevit un espoir.

5

Gladys s’approcha du vendeur.

— Bonjour. Vous vous souvenez de moi ? Je vous ai acheté une commode, il y a une quinzaine de jours. Vous voyez ?

— Bien sûr. Vous l’avez très durement négociée, mais bon, c’est le jeu.

Elle fit mine d’afficher un sourire embarrassé et poursuivit.

— J’ai constaté qu’il me manquait une pièce importante dans le meuble. Pourriez-vous demander à votre patron s’il ne l’aurait pas en sa possession ?

— Cela m’étonnerait, mais comme vous êtes charmante, je l’appelle.

L’intermédiaire passa un appel de son portable.

— Il va venir. Deux minutes s’il vous plaît.

Martin observait la scène à une dizaine de mètres de distance, affairé devant un parterre de porcelaines auxquelles il ne connaissait rien. Bientôt arriva sur les lieux un gros homme à lunettes à verres fumés, favoris et ventre proéminent. Merde, se dit-il, c’est Sanglier. L’individu était connu dans le milieu de la brocante comme étant un escroc patenté doublé d’un obsédé sexuel notoire.

Quand Gladys le vit arriver, elle ne se laissa pas démonter. Elle le reconnut immédiatement et pensa à tous ses détours pour l’éviter sur les marchés.

— Ah, bonjour, André, dit-elle. C’est à toi le stand ?

— Oh ! mais qui vois-je ? répondit-il. Cela fait longtemps, chou. Tu me boudais ?

— Mais non, mais non, ma mère était malade et j’ai dû m’occuper d’elle. Dis-moi, j’ai acheté chez toi, il y a une quinzaine de jours, une commode xixe bombée. Tu vois laquelle ?

— Peut-être, esquiva André. Que puis-je pour toi ?

Déjà la main droite d’André s’approchait du fessier bien galbé de Gladys. Plus loin, Martin fulminait. Tomber sur ce gros salaud, quelle poisse !

Gladys virevolta habilement pour éviter le contact malsain et continua.

— J’ai un client qui recherche ce type de meuble. Il est prêt à payer très cher. Tu l’as trouvé où ?

La question était inconvenante. Tout le monde protégeait ses sources d’approvisionnement. Elle continua.

— Je sais que c’est confidentiel, mais j’ai le client, et toi, la source. Alors on fait comment ?

Le gros était un peu éberlué par la tournure de la conversation.

— Il est prêt à cracher combien ? dit-il avec classe.

— Oh, dans les quinze cents euros environ. Si on fait moitié-moitié, tu es dans le bon.

— Tu te fous de moi là, chou ?

— Pas du tout, tu sais comme moi qu’il y a des originaux.

— Bon, écoute, si j’en trouve un dans le genre, je te sonne. Donne-moi ton numéro.

— Pas du tout, on se donne rendez-vous et on va voir ensemble à l’endroit où tu l’as trouvé. Si tu veux, on ira prendre un café après, ajouta-t-elle malicieusement.

— Bon, d’accord, rendez-vous mercredi à midi ici, O.K. ?

— Je serai là, André. Merci.

 

Gladys rejoignit discrètement Martin devant le magasin à l’enseigne du Siffleur, deux rues en contrebas.

— T’as vu à qui j’ai eu affaire ?

— Un vrai séducteur effectivement.

— J’ai envie de tout abandonner. Cela m’énerve et m’angoisse. Il m’a donné rendez-vous mercredi pour aller voir son client. La galère quoi.

— Si tu veux, on en reste là, pas de problème. Mais c’est dommage, j’aurais voulu en savoir plus.

— T’as pas envie d’arrêter tes bêtises ?

— Quelles bêtises ?

— Tu le sais, couillon !

Là, cela se présentait mal. Martin comprit qu’elle faisait allusion à leur histoire. Non résolue.

Ils s’étaient rencontrés une quinzaine d’années plus tôt à la braderie de Lille et avaient été intimes pendant quelque temps. Mais Martin pensait qu’il n’était pas homme à se fixer et il avait rompu. Tout en restant proche de Gladys. Il savait qu’elle l’aimait, mais il appréciait trop sa liberté. D’un autre côté, il ne pouvait se passer longtemps d’elle non plus.

— Ne reviens pas avec tout ça, dit-il.

— Bon, alors tant pis. Pour la dernière fois, tant pis, renchérit-elle.

— C’est con alors.

— Oui, comme tu dis. Adieu, fit-elle en lui glissant un baiser dans le cou.

6

Le mercredi en question, Martin était à nouveau posté non loin de Gladys, occupé à s’intéresser à des tableaux, cette fois. Ceux-ci étaient disposés à même le sol, au milieu d’un amas de caisses provenant sans doute d’un grossiste en verrerie. Il guettait de loin l’arrivée de Sanglier.

Gladys attendait un peu plus loin devant le stand de son admirateur. À midi pile, l’individu fit son apparition. Après une courte conversation, l’homme et la femme se dirigèrent vers le bas de la place.

Martin suivit le couple à distance. Ils descendirent en direction de la Grand-Place pour ensuite prendre le boulevard Anspach. Ils arrivèrent finalement place Sainte-Catherine et bifurquèrent dans une rue adjacente, la rue du Rouleau.

Martin comprit qu’ils se rendaient à la salle de vente du Béguinage, située dans cette rue. Ce n’était pas prévu. Effectivement, ils y entrèrent. Peut-être que Sanglier voulait montrer à ses collègues brocanteurs, qui se pressaient déjà sur place pour la vente du mercredi, qu’il avait une relation avec une jolie femme. C’était bien dans le genre du type. Mais il fallait attendre.

*

La salle de vente du Béguinage était une institution pour les brocanteurs de la place du Jeu de Balle. Aboutissaient là tous les fonds de succession qui n’avaient pas trouvé preneur chez les antiquaires ou dans les galeries de vente plus prestigieuses. Parfois, certains objets passaient entre les mailles du filet des experts, et tous le savaient.

Le lieu ressemblait à une arène moderne. Une fois franchie une double porte de garage, se trouvaient placées sur la gauche l’estrade du commissaire-priseur et la table où l’huissier de justice officiait. Un peu plus vers l’arrière, une sorte de volière grillagée abritait le bureau du patron. Sur la droite, une cinquantaine de chaises étaient disposées en cinq ou six rangées. Du même côté, on accédait par un escalier de fer à une mezzanine où il y avait la place également pour une vingtaine d’amateurs.

Martin parvint à trouver discrètement une chaise au balcon, en retrait. Sanglier et Gladys s’étaient assis au premier rang, bien en vue, en contrebas. La vente venait de commencer. On y proposait tout le fonds de commerce de la brocante : des meubles, des tableaux, des lots de bandes dessinées, de l’électroménager, le tout étant adjugé à des prix ridicules.

Après une heure, une petite centaine de lots s’étaient vendus. L’huissier de justice en était à son troisième verre de beaujolais nouveau. Le commissaire-priseur à sa deuxième trappiste.

Pendant la pause, Gladys reçut un SMS : « Alors c’est quoi ce bintz ? »

« Patience, je travaille cet abruti… », répondit-elle.

Il s’écoula encore trois quarts d’heure avant que la vibration d’un nouveau message anime le portable de Martin.

« Lot 369, il y a 3 semaines, vois. »

Il comprit que c’était à lui de jouer. Gladys était empêtrée avec Sanglier et allait avoir besoin de tout son tact pour s’en débarrasser. Il attendit patiemment la fin de la vente jusqu’à dix-huit heures trente et, après le départ de son amie et de son boulet, gagna le bureau de l’huissier.

— Bonjour, Maître, dit-il affablement. Je suis intéressé par une de vos ventes récentes où s’est négocié un lot appartenant à quelqu’un de ma famille. Je crains qu’il n’y ait eu une sorte de captation d’héritage. Pourriez-vous m’aider en me confiant le nom du vendeur ? Cela me rendrait grandement service. C’était lors de la vente d’il y a trois semaines.

L’huissier toisa son interlocuteur. Il était relativement éméché.

— Pas du tout, monsieur, secret professionnel, fit-il, laconique.

La riposte ne se fit pas attendre, non sans que Martin ait rapidement fait voir sa carte de police à son interlocuteur. Il n’aimait pas utiliser ce type d’argument, mais, pour la bonne cause, cela n’affectait pas son concept de la déontologie.

— Cher Maître, il me semble avoir aperçu l’un ou l’autre homme de paille dans cette salle. Ne l’aviez-vous pas remarqué ? Et puis aussi quelques enchères dans le vent. Je vous cite les numéros des lots ou le numéro de l’article du Code pénal ? Vous avez le choix.

L’huissier était devenu blafard et se mit à trembler. Pour essayer de se calmer, il avala d’un coup son verre de beaujolais et s’en resservit un autre, qu’il engloutit à nouveau.

Ayant quelque peu rattrapé les pédales, il leva les yeux vers son persécuteur.

— Venez avec moi, fit-il. Dans ma mallette, je crois détenir le procès-verbal de cette vente.

L’huissier entraîna Martin vers le bureau grillagé. Il fouilla nerveusement dans sa serviette et en ressortit une chemise contenant divers documents qu’il compulsa.

— Monsieur l’inspecteur, vous n’allez pas ruiner ma carrière, n’est-ce pas ?

L’inspecteur comprit que le pauvre homme n’avait pas bien lu sa carte et s’en réjouit.

— Soyez sans crainte, Maître, je suis ici pour une affaire privée. Mais faites quand même attention à l’avenir. Dites-moi, qui était le vendeur du lot 369 ?

— Attendez, je vérifie. Voilà. Le nom est Baudouin Vandenbergen. Son adresse est au 48 de la rue de Livourne. Je ne le connais pas, vous pensez bien.

— J’en suis persuadé, fit Martin avec conviction. Je vous laisse. Merci de votre coopération.

Il quitta prestement les lieux. La marche dans l’obscurité tombante lui faisait du bien. Il espérait que Gladys avait facilement échappé aux ardeurs de Sanglier. Une fois de plus, elle lui avait fait confiance. Cela le flattait et l’inquiétait tout à la fois. Il récupéra sa voiture et regagna son appartement. Cette histoire était plus fascinante qu’une enquête. Mais elle n’était peut-être aussi qu’un rêve. Sans doute l’entretenaient-ils l’un l’autre pour rester ensemble, pensa-t-il, avant de s’endormir devant la télévision.

7

Baudouin Vandenbergen

Membre de la Chambre belgedes Experts en œuvres d’art

Expert près les Tribunaux.

 

La plaque en cuivre gravé ne déparait pas sur la façade de cette belle demeure d’époque Art nouveau. Martin n’aimait pas se rendre chez quelqu’un sans s’être fait inviter. En particulier dans le cadre de sa vie privée. Mais il n’avait trouvé aucun numéro de téléphone dans l’annuaire officiel et il était pressé d’en savoir plus. Aussi, accompagné de Gladys, il avait décidé de se rendre directement à l’adresse donnée par l’huissier. Dans le cadre de son travail, Martin avait rencontré pas mal d’experts. Cependant, aucun en œuvres d’arts. C’est donc avec un peu d’appréhension et beaucoup de curiosité qu’il enfonça le bouton de la sonnette.

Il se passa un certain temps avant qu’une voix ne réponde au parlophone.

— Oui ?

— Bonjour, monsieur, vous êtes Baudouin Vandenbergen ?

— Oui, que me vaut votre visite ?

— Mon nom est Martin de Landsheer. J’aimerais vous entretenir d’une affaire importante, monsieur.

— Je ne vous connais pas, monsieur. Écrivez-moi un courrier et puis j’aviserai.

Cela s’annonçait mal. Il fallait immédiatement trouver une solution pour rassurer l’expert.

— Je suis commissaire de police, monsieur, vous n’avez rien à craindre.

— Commissaire dans quelle salle ? s’entendit-il répondre.

Gladys ne put réfréner un fou rire. C’est l’expert Tournesol, susurra-t-elle à l’oreille de son compagnon.

— Non, pas commissaire-priseur, commissaire de police, fit-il en haussant la voix.

— Ah ? Aurais-je fait quelque chose de grave ? À mon souvenir, non.

Décidément pas moyen de s’en sortir, pensa Martin.

Il risqua un argument.

— J’ai quelque chose à vous demander suite au décès de monsieur Ambroise Dutilleul. Je pense que vous le connaissiez.

Il se passa quelques secondes et la porte s’ouvrit, toujours retenue par une chaîne. Le sieur Vandenbergen glissa un œil dans l’entrebâillement. Les visiteurs lui semblant convenables, il ouvrit la porte complètement.

Devant eux se trouvait un personnage extraordinaire. Un homme d’une bonne soixantaine d’années vêtu d’une chemise à jabot et d’un pantalon en satin gris clair. Il avait des cheveux blancs repris à l’arrière en une longue queue de cheval tressée. Son regard perçant et malicieux scrutait ses visiteurs.

— Désolé, madame et monsieur, mais il y a tellement d’importuns que je dois me méfier. Donnez-vous la peine d’entrer, s’il vous plaît.

Les deux curieux ne se firent pas prier. Une fois montée une petite volée d’escaliers en marbre blanc, on accédait au salon à l’arrière d’un vestibule. Martin remarqua sur le mur de gauche un tableau d’un personnage en pied, au-dessus duquel une sorte de profession de foi indiquait que leur hôte était chrétien orthodoxe.

— Je vous en prie, asseyez-vous, proposa l’expert. En quoi puis-je vous aider ?

— Je précise qu’il s’agit d’une affaire privée, monsieur. Je ne suis pas chargé de l’enquête relative au décès de monsieur Dutilleul. Cependant, juste avant sa mort, je me trouvais dans son magasin pour l’entretenir au sujet d’un objet. Et cet objet, nous l’avons acquis, mon amie et moi, à l’occasion d’une vente dont vous étiez le commanditaire. Nous pensons que cet achat a un rapport avec le meurtre de monsieur Dutilleul.

— Où avez-vous acheté cette chose ?

— À la salle de vente du Béguinage.

— Hélas, je ne saurais vous aider, monsieur. Je ne vends que très rarement en salle. On y est soumis aux diktats des évaluateurs. Et ceux-ci sont régulièrement incompétents. Par ailleurs, la salle du Béguinage, ce n’est vraiment pas avec ces gens que je travaillerais. Désolé.

Martin se dit que sa quête allait s’arrêter là. Pourtant, quelque chose ne le convainquait pas. Et, en matière de questions éludées, il avait vingt-cinq ans d’expérience. Alors, avec emphase, il continua.

— Monsieur Vandenbergen, j’ai vu de mes yeux votre nom sur le procès-verbal de l’huissier qui réglait la vente. Aurait-il été inscrit là par hasard ? Dans ce cas, je me propose d’ouvrir un dossier pour faux et usage de faux par officier public. Cela ne saurait que vous préserver de problèmes ultérieurs. Qu’en pensez-vous ?

L’effet de la réplique fut dévastateur. À tel point que Martin eut pitié de son interlocuteur. Celui-ci entra dans une quinte de toux épouvantable. Il n’arrivait pas à se reprendre. Gladys lui tapait dans le dos en le rassurant gentiment. Mais rien n’y faisait.

— Monsieur, monsieur, s’il vous plaît, pas de panique. Du calme. Tenez, j’ai trouvé un vieux whisky dans votre bar, dit Gladys qui avait rapidement inventorié le salon. Prenez-le, cela vous aidera.

L’intuition de Martin lui dicta la suite de son propos. Il regretta de hausser un peu la voix, mais c’était la seule solution.

— Monsieur Baudouin Vandenbergen, sachez que le fait de vendre des objets au noir ne m’intéresse pas. D’autant qu’on peut considérer que vous vendez votre patrimoine, et tout le monde s’en fout. À commencer par le ministère des Finances, qui a d’autres préoccupations. Je ne suis pas là pour vous chercher noise. D’accord ?

— Mais alors ? put enfin dire le vieux.

— Nous voudrions simplement savoir d’où venaient les objets que vous avez mis en vente et c’est tout. À titre privé, cela va de soi.

— Vous vous intéressez aux antiquités ?

— Oui, tout à fait. Et puis aux mystères aussi parfois.

— Aux mystères ? répéta l’antiquaire avec un regain d’intérêt.

Dans ses yeux, il y avait comme un éclat. Il ajouta :

— Mais c’est toute ma vie cela, monsieur. Décrypter les origines des choses et suivre leur parcours dans le temps. Vous m’avez l’air de la même race que moi. N’est-ce pas ?

Le diable, c’était le diable cet homme. En une fraction de seconde, il avait compris ma mécanique, se dit Martin. Maintenant il avait le dessus. C’est lui qui tenait les rênes et il le savait.

— Dites-moi ce que vous cherchez et je vous dirai d’où cela vient, continua-t-il.

La question posée était un peu paradoxale et elle résumait assez bien la situation. Il fallait lâcher du lest.

— Dans un meuble de votre lot, on a trouvé un objet mystérieux. Une sorte de canne.

Martin fit une description rapide de la trouvaille et attendit.

— Je comprends maintenant l’intervention d’Ambroise Dutilleul, répondit Baudouin Vandenbergen. Je ne le connaissais que fort peu, mais c’était un confrère respecté dans sa spécialité. Votre histoire m’intéresse, ajouta-t-il. Vous savez, à mon âge, c’est un peu un retour à ma jeunesse : l’époque où je fréquentais assidûment toutes les brocantes et la plupart des salles de ventes. Savez-vous que je pourrais vous aider ?

Le vieil homme avait les larmes aux yeux.

Martin comprit qu’accepter cette aide était obligatoire. Il n’était pas de taille à gérer cette affaire tout seul avec Gladys. Il leur manquait de sérieuses connaissances pour interpréter ce qu’il ressentait comme un mystère cabalistique. Cette histoire les dépassait considérablement. Peut-être avaient-ils devant eux un allié inespéré. Il sentait qu’ils devaient lui faire confiance.

— Bon d’accord. Comment fait-on dans ce cas ? finit-il par dire.

— Écoutez, jeunes gens, je reconnais que je me suis débarrassé de certains surplus de mes achats à la salle du Béguinage. Par ailleurs, je suis un mystique. Toute ma vie a été dédiée à la recherche de la vérité. Ce que vous me proposez est inespéré. Si vous acceptez, je vous invite à m’accompagner à l’endroit où j’ai négocié ce lot.

— On vous fait confiance, alors ?

— J’espère que vous n’en doutez pas tous les deux. Vous ne serez pas déçus. C’est ma dernière croisade.

Le pacte était scellé.

Gladys et Martin terminèrent la soirée chez cet homme mystérieux et original. Ils purent goûter à son hospitalité pleine d’enseignements. Et c’est avec regret qu’ils le quittèrent une fois la nuit bien avancée.

8

— Dites-moi, Monsieur le Commissaire, ne pensez-vous pas qu’il puisse s’arrêter et que nous restions bloqués ? Vous savez, je suis un peu claustrophobe, s’inquiéta l’expert.

— J’ai le même problème et cela me met mal à l’aise, renchérit Gladys.

Ils avaient emprunté le métro tous les trois pour se rendre aux alentours de la Grand-Place. Baudouin Vandenbergen leur avait donné rendez-vous chez lui, pour les mener à l’endroit d’où provenait le lot d’objets anciens qu’il avait acheté. Ils avaient décidé de gagner le centre-ville à l’aide des transports en commun, vu la difficulté de trouver une place de stationnement dans « l’îlot sacré ».

Il avait fallu lutter pied à pied pour convaincre leur comparse d’utiliser ce mode de déplacement. Pour affronter ce qu’il redoutait, Baudouin Vandenbergen avait revêtu une tenue appropriée : une longue veste de cuir noir recouvrait en partie un pantalon du même matériau, le tout prolongé par des bottes d’équitation. Une chapka, achetée jadis à la Maison de Russie, ornait somptueusement son occiput.

— S’il vous plaît, monsieur, arrêtez de me donner du « Monsieur le Commissaire », insista Martin. On fait partie d’une équipe maintenant, non ?

— Et si je vous appelais Martin, cela suffirait, pensez-vous ? Quant à vous, vous pouvez m’appeler « Maître », ajouta-t-il avec modestie et conviction.

— C’est comme vous voudrez, acquiesça le policier avec difficulté.

Arrivé gare Centrale, le trio quitta la rame de métro. Ils descendirent vers la Grand-Place tant bien que mal. En effet, leur cavalier s’arrêtait devant chaque vitrine d’antiquaire pour détailler la devanture du commerce. Les critiques fusaient à propos des descriptions des objets présentés. À plusieurs reprises, il avait fallu le retenir d’entrer dans les boutiques pour qu’il y expose son point de vue péremptoire. Le moment n’était pas à cela.