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Pour quelle raison une sénatrice, un ancien ministre fondateur d'un célèbre parc à thème historique, et un secrétaire d’Etat en charge de la Mission Patrimoine également présentateur vedette, sont-ils monstrueusement assassinés à quelques heures d'intervalle ?Quelle machination pousse un commando lourdement armé à partir en plein jour à l'assaut du ministère de la Culture puis à semer la terreur sur des Champs-Elysées bondés ?Quand se dévoile un mystère caché depuis près de cent cinquante ans par nos institutions, un jeune historien spécialiste du dix-neuvième siècle s’allie à une policière téméraire pour découvrir quelle vérité engendre autant de haines, et tenter d'empêcher la chute de la République.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Cadre financier originaire du Nord où se déroule une partie du roman, Nicolas Bouquillon signe avec « La Vérité engendre la Haine » son deuxième roman, un premier thriller aussi divertissant qu’exigeant.
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Seitenzahl: 312
Veröffentlichungsjahr: 2022
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Nicolas Bouquillon
La Vérité engendre la Haine
Thriller
ISBN : 979-10-388-0463-0
Collection : Rouge
ISSN : 2108-6273
Dépôt légal : novembre 2022
© couverture Ex Æquo
© 2022 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle, réservés pour tous pays Toute modification interdite
"Il y a une chose plus terrible que la calomnie,
Le Grand Maître s'avança dans la lumière.
Elle avait supplié, et insistait encore en pleurant. Elle ne dirait rien, personne ne saurait, elle avait donné tout ce qui était en sa possession. "J'ai une famille" se désespérait-elle, "Des gens que j'aime, je veux vivre pour eux". Mais il était trop tard. Sans doute regrettait-elle amèrement d'avoir découvert presque par hasard ces terribles secrets.
Dès son entrée elle avait reconnu ses ornements, et s'était adressée à lui avec déférence, les honneurs dus à son rang. L’emblème imposait le respect à tous autrefois, synonyme de puissance pendant quatre cents ans. Aujourd'hui plus personne ne le connaissait. Sauf quelques élus.
Mais elle mentait, il le savait. Elle serait punie comme les autres. Les vérités enfouies depuis des décennies le resteraient à tout prix.
Il avait le temps, Prévôt montait la garde dehors alors que le crépuscule tombait sur la campagne. Il était fiable.
Le Grand Maître pouvait ressentir une forme de pitié, mais sans faillir devant la sanction à appliquer. Devant les yeux de ses frères du grand office placés derrière lui, ses fidèles qui le suivaient partout et n'avaient pas montré une once d'hésitation devant les coups précédents, ses regards implorants, elle s'effondra, le dos contre le sol, mourante.
Alors, face à son corps maintenant allongé, il leva le bras bien haut une dernière fois.
Pharaon Tarlais rencontra pour la première fois la mort en ce matin de septembre. Il avait veillé le corps de son grand-père adoré, parti il y a plus d'un an, mannequin paisible allongé sur son lit comme endormi après une vie bien remplie, mais rien d'aussi terrible que le macabre spectacle offert aujourd'hui à son arrivée à la permanence.
Comme tous les matins depuis quatre mois, la nuit de sommeil avait joué les prolongations. Se tirer du lit tant bien que mal à huit heures, café-pain-confiture ingurgités les yeux encore embrumés, brin de toilette, vêtements légers pour profiter de l'été indien, marche à pied couvrant les cinq cents mètres qui séparaient le domicile de son père de celui de Sophie Dutertre, récemment élue sénatrice socialiste du Nord. À l'aune de ses confrères, Madame Dutertre, comme l'appelait Pharaon, faisait figure de jeunette, une des demoiselles de l'hémicycle. Cinquante-sept ans au compteur, dont trente passés dans l'éducation nationale. Elle habitait une grande bâtisse bourgeoise en briques rouges plantée au milieu de Bois-Grenier, où elle avait élevé ses trois enfants, tous partis depuis longtemps, et aimé son mari, décédé d'un cancer foudroyant cinq ans plus tôt. Militante active depuis toujours, maire du village pendant quinze ans, elle s'était alors jetée à corps perdu dans la politique. Dès son élection à la sénatoriale, elle avait confié les rênes de la ville à un fidèle et installé sa permanence dans son jardin. La cabane à outils en béton sur le côté du terrain, basse et exiguë, comme on en construisait encore au milieu du siècle dernier, se transforma ainsi en bureau où elle accueillait ses visiteurs.
Le portail en fer forgé, d’un vert un peu décati, s’ouvrait sans clef, de toute façon perdue depuis longtemps. Chacun était le bienvenu, quelles que soient ses convictions, tant que le débat restait courtois. Elle ne requérait même pas de bienveillance à son égard. Lorsque Pharaon avait posé sa candidature pour un stage il y a sept mois, elle l'avait mitraillé de questions sur son parcours, sans en glisser aucune sur son orientation politique. Il ne partageait pas ses opinions, mais au moins ses principes, et là était le principal, si ce n'est le plus important.
Il ferma la vieille porte derrière lui, en veillant à ne pas trop faire de bruit, pour accéder au jardin entourant la maison, ces quelques mètres de gazon devant le perron mais bien plus derrière le bâtiment. Pharaon marcha ensuite comme tous les jours sur les dalles en pierre menant jusqu'à la permanence, et y entra sans se demander si le local aurait porte close. Elle serait forcément là, déjà penchée sur la presse quotidienne, locale et nationale, ou son courrier, à boire le premier thé de la matinée, avant de les enchaîner jusqu'au soir. La petite salle était elle aussi toujours ouverte aux quatre vents. Il n'y avait de toute manière pas grand-chose à voler, rien qui ne soit matériellement précieux. Plutôt des souvenirs chéris évoqués par les photos sur le mur, et plusieurs magazines des deux ou trois semaines précédentes sur la bordure de la fenêtre. Pour le cas où elle aurait manqué quelque chose, mais c'était bien rare.
Le corps de Sophie Dutertre gisait par terre, sur le dos, le crâne grotesquement défoncé sur tout le côté gauche, un amas de sang mêlé à ce qui devait être de la cervelle et de l'os coulant sur le sol, la main droite sur le ventre, agrippant un fin morceau de tissu blanc, comme si elle s'apprêtait à nettoyer elle-même les taches. "Les" et pas "la", du liquide rouge sombre s'écoulait également des jambes et des avant-bras de celle qu'il n'appellerait plus jamais Madame avec respect. Scène atroce honteusement sublimée par la tenue coquette de la victime, petite robe d'été jaune maculée de carmin d'une dame éternellement jeune, laissant dénudée une grande partie du corps mutilé.
Pharaon sentit ses jambes se plier sous lui sans qu'il cherche à résister. Il poussa un hurlement de terreur qui retentit dans tout le quartier, sans conséquence aucune, personne ne pouvait entendre. Les maisons étaient espacées, la circulation du bruit difficile, le passage d'êtres humains hors de leur voiture assez rare. Luttant contre l'évanouissement, il laissa sortir une série de monosyllabes alors que les larmes coulaient sur ses joues. Cinq minutes plus tard, revenu dans le jardin, sous le choc, il trouvait enfin la force de se saisir de son portable pour appeler la police en composant le numéro de ses doigts tremblants. Il faisait toujours aussi beau, la journée promettait d'être magnifique. Le monde venait de basculer. Le jeune homme ne le savait pas encore.
Les forces de l'ordre mirent vingt minutes pour arriver, un délai relativement rapide pour l’endroit. Bois-Grenier était un petit bourg calme du Nord, entouré par la campagne, même s’il faisait officiellement partie de la métropole lilloise, et peu coutumier de ce type d'intervention. Il dépendait du commissariat de la ville voisine, Armentières, la cité de la toile, dernier arrêt avant la porte des Flandres.
Le village se résumait à grandes deux rues qui se croisent devant l'église, elle-même face au bistrot des habitués, non loin de la boulangerie et de la boucherie, le tout entouré par les champs. Voilà à peu près tout ce qu'il y avait à voir ici. Les ruelles attenantes paraissaient des nervures partant de ces axes principaux. À cinq kilomètres de là, Armentières commençait la longue enfilade de maisons en brique rouge de la métropole, menant sans discontinuer en une succession de bourgades plus ou moins grandes jusqu'au centre-ville de Lille.
Pendant tout ce temps, dont Pharaon n'avait eu aucune conscience, il était resté prostré sur les marches du perron du bâtiment d'habitation, le souffle court. Jetant parfois un regard apeuré vers la permanence, comme si un spectacle aussi écœurant pouvait être une illusion prête à disparaître. Un cauchemar précédant le réveil.
"Notre rencontre était prédestinée" lui avait dit Madame Dutertre dans un sourire lors de leur premier entretien, s'amusant vivement de leurs points communs, leur passion pour le dix-neuvième siècle, et de ses particularités, ses études secondaires au lycée Wallon à Valenciennes notamment. Doté d'une estime de lui flirtant avec le ras des pâquerettes, mal à l'aise avec son léger surpoids, le jeune homme de vingt-cinq ans, qui malgré son mètre quatre-vingt ressemblait encore à un enfant, fut flatté par la curiosité de la sénatrice. Il avait vite cerné Sophie Dutertre comme une politique apolitique, telle qu'on en fait dans le terroir, soucieuse avant tout de l'intérêt commun, donnant de son temps sans compter. Accessible à toute sollicitation. Comment pouvait-on faire subir un sort pareil à une femme comme elle ?
Deux agents de police débarquèrent et se répartirent le travail, l'un auprès de Pharaon, qui était l'image du choc comme le cri de Munch est celui de l'angoisse, l'autre dans la permanence. Ce dernier en ressortit en courant aussitôt après avoir poussé un hurlement, signe que la situation était exceptionnelle pour lui aussi.
Ils étaient donc trois à attendre sur le perron quand les renforts arrivèrent quarante minutes plus tard. D'abord sans prêter aucune attention à Pharaon, qui expérimentait sans le savoir sa plus longue période d'immobilité éveillée depuis sa naissance.
Les yeux fixés sur le sol, il ne remarqua pas la jeune femme à l'allure sportive en jean-baskets, t-shirt noir sous un blouson de cuir vieilli, allant et venant entre les équipes, et qui après avoir brièvement pris connaissance de la scène de crime, jetait désormais des coups d'œil insistants vers lui. L'un des deux policiers de la première équipe était resté avec Pharaon pendant tout ce temps, sans lui adresser la parole. Le visage du garçon était toujours tellement blanc qu'il ne semblait plus que l'ombre de l'ombre de lui-même, malgré les verres d'eau qui lui avaient été servis. La jeune femme finit par venir le questionner.
— Bonjour monsieur Tarlais, c'est vous qui avez découvert le corps ?
— Bonjour inspecteur, oui, répondit-il l'air hébété.
— On dit Lieutenant.
— Pardon Lieutenant.
L'allure de l'officier de police ramena momentanément Pharaon dans le pays des vivants. De taille moyenne, élancée, cheveux bruns longs aux reflets roux en queue de cheval, avec une myriade de taches de rousseur sur les pommettes, elle faisait toujours son effet sur ses interlocuteurs, même les prévenus.
— Vous avez marché dans la pièce ?
— Non, je n'en ai pas eu la force. Je suis resté à l'entrée après avoir ouvert la porte.
Elle gardait son calme et lui parlait de manière posée, rien ne laissait penser qu’elle put être très impressionnée par ce qu'elle venait de voir. Et pourtant elle l'était, mais elle veillait à ne surtout pas le montrer, songeant d'abord à la dignité de sa fonction. Dans de telles circonstances, le respect du rôle est une barrière entre la réalité et les conséquences désastreuses qu'elle pourrait avoir sur le mental. Y accorder un peu de votre attention la dévie en partie de l'horreur côtoyée.
— Alors vous n'avez touché à rien ?
— À rien.
Le simple fait de devoir répondre à des questions, processus codifié et nécessitant sa pleine soumission, semblable aux interrogations orales qui constituaient son quotidien à la fac, lui faisait reprendre progressivement quelques couleurs, passant du blanc cadavérique au blanchâtre-appendicite-aiguë.
— Vous savez qui a pu faire ça ?
— Aucune idée, souffla-t-il, comme si cette simple constatation lui était douloureuse.
Le mot était bien choisi et n'avait rien d'une approximation. Les sévices perpétrés sur le corps de ce qui était Sophie Dutertre constituaient un "ça" dans sa dimension inqualifiable, qui hanterait l'homme ayant découvert la scène jusqu'à la fin de ses jours. Il avait beau avoir vu des reportages de guerre, des films terrifiants, savoir que le monde était cruel, tout cela n'était que concept, rien ne préparait jamais à la confrontation avec l'indicible.
Le lieutenant n'avait pas le temps de se désoler pour l'état du garçon assis en face d'elle. Dans sa jeune carrière, elle avait déjà vu des scènes de crime, mais des comme celle-là, jamais. Il était hébété, sous le choc, c'était bien normal, et elle savait que cette situation faisait l'effet d'un sérum de vérité. Elle pouvait poser autant de questions qu'elle le souhaiterait, les enchaîner à grande vitesse, sans qu'il ne pense à se rebeller. L’officier était de toute manière une présence rassurante par sa fermeté, et parler aiderait son interlocuteur à ne pas s'effondrer. Elle se doutait que le jeune homme au coupable embonpoint naissant, cheveux blonds mal coiffés car sans doute incoiffables, ne devait pas être plus impressionnant dans des circonstances normales qu'il ne l'était maintenant.
— Vous travailliez depuis combien de temps avec Madame Dutertre ? dit-elle en sortant un calepin et un stylo.
— Quatre mois. Je suis stagiaire, pour un semestre.
Allons donc, pensa-t-elle. Un gamin qui vient faire la cour des riches et des puissants.
— Pistonné ?
— Même pas. Je suis étudiant en histoire. C'est mon stage de Master. La fin de mes études. Mon père habite dans le village depuis son divorce et Madame Dutertre est, était pardon, sénatrice après en avoir été maire. Avoir une expérience d'assistant parlementaire était un rêve pour moi.
Tu parles d'un idéal. Encore un plumitif qui se voit Président dans dix ans. Continue à faire connaissance avec lui avant d’entrer dans le vif du sujet.
— Alors vous vous êtes retrouvé comme ça en stage chez Madame Dutertre sans même la connaître ?
— Oui. Elle m'a reçu à ma demande. Elle était ravie de voir que j'avais dans mon cursus une licence d'histoire contemporaine avant mon Master d'histoire constitutionnelle. Et les mêmes centres d'intérêt qu'elle aussi, ce qui est rare de nos jours.
Quelle réussite flamboyante ! Un éternel étudiant. On doit avoir le même âge, ou peut-être est-il un peu plus jeune que moi. Pas de beaucoup.
— Donc vous arrivez il y a une heure environ. Le portail est ouvert. La permanence est ouverte. Et vous trouvez le corps dans cette position exacte. Allongé sur le dos, dit-elle lentement et distinctement, en insistant sur chaque mot, comme si Pharaon devait pleinement réaliser dès à présent que ce qu'il dirait revêtirait une importance extrême pour la suite des opérations.
— Exactement. Tout est toujours ouvert ici, le portail, la permanence, sauf la maison d'habitation bien sûr. Elle était allongée dans cette exacte position. Pour le reste, il n'y a rien à voler. Madame Dutertre n'avait pas vraiment des goûts de luxe. Elle aimait les jolies robes, mais pas forcément les plus chères. Personne ne s'en serait pris à elle.
— Apparemment vous avez tort sur ce point. Sophie Dutertre avait-elle des ennemis, des gens qui lui en veulent, des dossiers chauds sur lesquels elle travaille dans le cadre de ses fonctions qui auraient pu lui valoir des inimitiés ?
— Des adversaires bien sûr, mais aucun ennemi de ma connaissance. Elle était très appréciée ici en tant qu'ancienne maire du village. Les vocations sont rares pour endosser toutes ces responsabilités. La lutte n’est pas âpre pour ce type de mandat. Et pour ce qui est des dossiers chauds, en ce moment ce sont les mêmes que l'ensemble des parlementaires du pays. Elle représente le territoire dans le processus législatif, mais n'a pas de pouvoir décisionnel sur les opérations locales, quelle qu'elles soient.
— Combien de personnes travaillaient avec la victime ?
— Trois. Une secrétaire qui prend tous les appels de chez elle, à deux pas, un assistant parlementaire, professionnel, d'une trentaine d'années, à Paris, et moi-même ici. Nous sommes jeudi, Isabelle ne devrait pas tarder, pour prendre le courrier.
À peine eut-il prononcé son nom que la secrétaire apparut devant le portail. À voir les policiers en faction à côté de la permanence, et la police scientifique qui se préparait, elle laissa tomber son sac sur le sol, avant de s'effondrer. Le lieutenant se précipita vers elle pour la relever, avant de la confier aux soins d'un collègue et de retourner vers le principal, et seul, témoin de la scène de crime. Il était primordial que personne d'autre n'y accède.
— Pharaon, c'est original comme nom, on ne doit pas en trouver à tous les coins de rue. Vous êtes Égyptien ?
— Du tout, c'était un prénom assez utilisé au dix-neuvième siècle, comme le peintre Pharaon de Winter par exemple. Vous connaissez peut-être son triptyque sur la vie du Christ, qui a son intérêt. Par contre, renseignement pris, je suis le seul au vingt-et-unième siècle dans le pays.
— Très joli, dit-elle sans le penser, pour meubler la conversation avant de l’assaillir d'autres questions plus pertinentes.
— Vous savez qu'en Chine, "Comment vous appelez-vous ? " se dit "Quel est votre joli prénom ? ", ajouta-t-il.
Pharaon parlait comme un robot. Le souffle encore coupé par l'horreur, son esprit se raccrochait à ce qu'il pouvait pour tenter de s'évader de ce bout de jardin, quitte à invoquer mécaniquement des bribes de culture générale et commencer idiotement des conversations incongrues qui n'intéressaient personne et surtout pas l’officier de police qui le questionnait.
— Je suis le lieutenant Novacek, l’interrompit-elle en le prononçant Novatchek, sans relever la dernière remarque.
Elle n'avait pas envie de l'entendre raconter sa vie, même pour le réconforter après cette terrible perte.
— Et votre prénom ?
— Gloria.
— Gloria, comme…
— Comme Gloria Gaynor, trancha-t-elle.
— C'est joli aussi.
— Ma mère est fan, dit-elle sèchement. Vu le profil de la victime, on parlera beaucoup de cette affaire. Donnez-moi votre numéro de téléphone et votre adresse. Je risque d'en avoir besoin. Mais restez ici encore un moment, ajouta-t-elle en rangeant son calepin. Je reviens.
Gloria Novacek savait garder son calme, elle montrait toujours un sang-froid à toute épreuve, peu importe, et même surtout, sous la pression. Le lieutenant était pourtant conscient du caractère hors-norme de l'affaire qui se profilait. Une sénatrice, ce n'est pas vraiment une personnalité connue dans la région, d'ailleurs elle n’avait jamais entendu parler d’elle, mais outre les circonstances du décès particulièrement atroces, son rôle était suffisamment symbolique pour que son assassinat fasse les gros titres des journaux et des informations à la télévision dans les heures à venir.
Il fallait agir vite avant que les médias ne rappliquent, et cela ne tarderait pas. Heureusement pour son équipe, la zone était facilement sécurisable. Une seule entrée, un grand portail en fer, la police scientifique déjà sur les lieux. Les clefs de la maison se trouvaient sur le bord de fenêtre intérieure de la permanence, les spécialistes allaient pouvoir vérifier si on identifiait des empreintes dessus. Elle utiliserait le jeu d'Isabelle la secrétaire pour ouvrir le domicile et le fouiller tout de suite. Mais Gloria ne s'attendait pas à de grandes découvertes.
Malgré son jeune âge, le lieutenant Novacek ne s'en laissait pas compter et avait déjà la réputation d'une dure à cuire. Elle montrerait à ses supérieurs qu'on pouvait lui faire confiance, même sur des affaires de ce calibre. Elle s'était toujours montrée à la hauteur, savait se battre et continuerait dans cette voie. C'était sa façon de se comporter. Pas comme le gamin apeuré qu'elle venait d'interroger. Encore un privilégié bien au chaud dans sa fac qui n'avait jamais eu à se frotter à l’adversité. Alors qu'à elle, petite fille d'un mineur polonais par son père et d'un maçon algérien par sa mère, la vie ne lui avait pas fait de cadeau, et elle n'en attendait de personne. Ses parents avaient consenti à tous les sacrifices pour que leur unique enfant réussisse. Pas question de montrer de faiblesse. D'ailleurs, elle allait de ce pas retourner sur la scène de crime, voir comment travaillaient les techniciens sur place.
La pièce était relativement longue, mais étroite, signe de son passé de cabane à outils des années cinquante, et trois experts s'affairaient autour du corps. D'évidence, la rigor mortis avait déjà fait son effet. Elle fut surprise de trouver un mort tué de façon aussi atroce dans une position aussi digne, presque paisible, attendant les hommages des siens. Les longs cheveux blonds de la sénatrice filaient en toutes directions comme sur un oreiller. Elle avait dû être une très belle femme, coquette, comme elle l'était sur les photos sur le mur, ses grands yeux bleus fixant l'objectif et son petit sourire manifestant presque une gêne, avant de finir sa vie sur le sol froid de la permanence.
L'assassin s'était vraiment acharné sur elle, mais il était probable que seul le dernier coup, alors qu'elle reposait déjà dans cette position, ait causé la mort. Peut-être le meurtrier avait-il cherché à la faire parler. Détail qui n'en était pas un de nos jours, elle n'avait pas été égorgée, ce qui aurait pu orienter les recherches quasi exclusivement sur un attentat terroriste. Livres bien posés sur les étagères, bureau propre, rien ne semblait avoir été dérangé, seul le sang tâchait largement le sol et le mobilier en d'horribles projections. Mais il faudrait vérifier, il manquait peut-être quelque chose. Avec le jeune homme ou la secrétaire, dès qu'ils seraient en état, le corps une fois déplacé et la place nettoyée.
Gloria ressortit, n'ayant plus rien d'autre à faire en ce lieu à part gêner ses collègues. À y bien réfléchir, elle n'avait même jamais mis un pied à Bois-Grenier. Le type de village près duquel elle passait fréquemment, sans prendre l'embranchement qui y menait. Plus vraiment la métropole, pas encore la Flandre, un début de campagne isolé où les habitants avaient la chance de vivre pas trop loin de la ville sans en connaître les maux. Pas de quartier difficile, pas de bandes, peu de passage. Une vie tranquille. À part pour dormir, se reposer et aller à l'école primaire, l'activité doit être cherchée ailleurs, c'est la contrepartie à accepter en connaissance de cause pour s'installer ici. Pour venir, il faut le vouloir, posséder une voiture, ou être très patient et utiliser les transports en commun. Pour certains, ces conditions sont un bon critère de choix pour sélectionner son lieu de vie. Tout bien pesé, cela n'aurait pas déplu au lieutenant.
Elle entreprit la visite du jardin, tondu au millimètre, jolis parterres de fleurs, et mur du fond pas trop haut, continuité de la palissade faisant le tour de la propriété, donnant sur les champs à perte de vue. Point d'accès beaucoup plus aisé quand on a de mauvaises intentions que la porte de devant.
Pharaon était maintenant debout, Isabelle dans ses bras. Voir quelqu'un d'encore plus choqué que lui l'avait aidé à se recomposer. Il fallait être fort, rassurant, pour une personne qui connaissait Sophie Dutertre depuis bien longtemps. Une amie d'enfance, presque une sœur.
Il vit Gloria revenir du fond du jardin et lui faire un signe de la main. Elle ne voulait pas troubler leur moment, et l'attendait. Pharaon s'excusa auprès de sa collègue et alla rejoindre le lieutenant derrière la maison. Elle aussi, avec son aspect implacable et rigide, avait un côté paradoxalement rassurant. Comme si tout était écrit, scripté, qu'en dépit de l'horreur cette affaire était un phénomène maîtrisable, presque procédural, en tout cas répertorié, si l'on conservait la tête froide et était disposé à passer à autre chose ensuite.
— Qui travaillait ici hier soir, seulement vous deux ? demanda-t-elle, en ressortant son calepin de sa poche.
— Madame Dutertre et moi, effectivement. Je suis parti à dix-huit heures, elle restait souvent bien plus tard, jusqu'à en oublier de dîner. Nous partagions le même bureau, d'ailleurs je m'installais sur un coin de table, et parfois j'allais dans la maison quand elle avait des rendez-vous en présentiel.
— Et hier soir elle en avait après votre départ ?
— Pas à ma connaissance, elle ne m'a rien dit. Mais elle utilisait encore un agenda papier sur lequel elle recopiait les réunions inscrites par son assistante sur ordinateur. Elle était vraiment de la vieille école sur ce point, dit-il avec un léger sourire triste. Vous pourrez le trouver sur une des étagères. Ou demander à Isabelle, qui en savait plus que Madame Dutertre elle-même sur son planning.
— Je vais vérifier quand elle sera en état de répondre. Vous êtes rentrés directement chez vous ensuite ?
— Absolument. J'ai discuté un long moment avec ma mère au téléphone, qui voulait savoir si je me plaisais dans mon stage, et si le séjour longue durée chez mon père se passait bien, ajouta l’étudiant.
Le petit garçon est allé raconter sa journée à sa môman.
Interroger ce jeune homme était d'une simplicité déconcertante. Toute son éducation devait reposer sur sa servilité, pensait Gloria, le souci de répondre aux attentes. Le symbole de l'autorité devait être le professeur, et il en voyait encore partout. Elle reconnaissait en lui un enfant absolument inoffensif, mais procéderait tout de même à des vérifications. On ne sait jamais.
— Vous pensez que quelqu'un a pu lui faire ça hier soir ? se risqua Pharaon.
— C'est possible. Elle portait la même tenue ? interrogea-t-elle en repensant à cette figure endormie.
— Oui. Oui. Elle avait une robe d'été jaune. On en avait parlé d'ailleurs. Vu qu'il faisait frais, mais elle sortait ses habits légers dès qu'elle le pouvait. Elle adorait les couleurs vives.
— Et ce morceau de toile dans sa main. C'est quoi au juste ?
— Ah ça, il ne put s'empêcher de partir d'un rire nostalgique. De la dentelle de Calais. Offerte par une administrée reconnaissante après la cérémonie de mariage de sa fille. Elle posait son thé dessus pour ne pas tacher la table. Une bonne blague entre nous. Je ne manquais jamais de le lui faire remarquer.
— Pourquoi ? demanda Gloria, sincèrement interpellée.
— Utiliser de la dentelle de Calais, un travail d'une grande finesse, un art en soi, pour éviter de souiller une table Ikea, c'est un vrai gag.
— Sans doute. Rien ne vous a paru bizarre dans son comportement ces dernières semaines ?
— Rien. J'ai été interpellé par une remarque qu'elle a faite la semaine dernière, assez inhabituelle, mais c'est tout et c'est sans doute sans importance pour vous. J'y pensais souvent d'ailleurs. Je suis quelqu’un qui gamberge beaucoup.
Ça se voit.
— Quelle remarque ?
— Un matin de la semaine dernière je suis arrivé, et je l'ai vue la tête entre les mains. Elle semblait réfléchir intensément. Puis elle m'a entendu entrer dans la pièce et m'a dit en soupirant Veritas Odium Parit.
— Ce qui veut dire ?
— "La vérité engendre la haine" en latin. C'est une citation de Térence, un poète du deuxième siècle avant Jésus Christ. À y réfléchir, elle était moins gaie ses derniers temps, alors qu'elle revendiquait d'habitude un dynamisme à toute épreuve. Perpétuellement souriante. Nous jouions moins.
— Jouer ?
— À nous poser des questions historiques, façon Trivial Pursuit, à la volée, sur des événements, des faits célèbres, généralement sur notre période de prédilection, le dix-neuvième siècle. Et particulièrement la vie politique, qui est mon domaine d'expertise.
Ce gamin commençait légèrement à courir sur le haricot du lieutenant Novacek. En plus de son obséquiosité et de ses questions idiotes, il ramenait sa science alors qu'on ne lui avait rien demandé et que cela n'avait aucun intérêt. Le seul Terrence qu'elle connaissait était Terrence Hill, ne vivait pas au deuxième siècle avant Jésus Christ, et elle ne s'en portait pas plus mal.
— Votre maison est loin ?
— Non. À cinq cents mètres. Je loge chez mon père pendant la durée du stage comme je vous l'ai dit. Mais il est en déplacement en ce moment outre-Rhin.
— Vous êtes du coin effectivement.
— Mes parents sont d'Armentières, mais depuis le divorce ils ont déménagé, l'une à Valenciennes, l'autre ici.
— Armentières, pauvre mais fière.
— Vous savez que cette maxime vient de Louis XIV, qui recevant les édiles…
— Très bien, l’interrompit Novacek. J'ai votre numéro, votre adresse. Je vous rappelle. Retournez chez vous et reposez-vous, vous feriez bien d'avertir votre famille, avant qu'ils ne regardent les infos. Le choc va être immense.
— Compris.
— Et si vous avez besoin d'un soutien psychologique, contactez-moi sur ce numéro. Je vous mettrai en relation. Nous avons un dispositif d'accompagnement prévu, pour le cas où.
Novacek était heureuse de cesser la conversation. Ce gamin, qui avait pourtant presque le même âge qu'elle, était encore un de ces gosses de riches dont les études leur permettent surtout de briller dans les rendez-vous mondains. Les sciences abstraites, ce n'est pas que ce n'était pas trop son truc, elle ne pouvait même pas y penser étant jeune. Avec ses origines populaires, il lui fallait un boulot, un vrai, et ne pas perdre son temps à étudier le pourquoi du comment du système politique de je ne sais quoi. Et puis finalement si, ce n'était pas son truc. Du concret, de l'action, sauver ou périr, cela lui convenait mieux. Elle avait pris la résolution de devenir flic dès son plus jeune âge et s'y était tenue. Elle traçait sa route, et savait où elle allait. Pas comme ce gamin apparemment.
***
Au même moment, à deux cent cinquante kilomètres de là, Antoine Laventy, secrétaire d’État en charge de la Mission Patrimoine et animateur de télévision adoré des Français, venait de se réveiller et fixait le plafond de sa chambre, allongé sur son lit. Il se levait d'habitude de bonne heure, mais cette nuit avait été particulière. Secoué par les révélations communiquées quelques jours auparavant, il avait encore veillé jusqu'à des heures indues, pour en évaluer toutes les conséquences potentielles, et elles étaient immenses. Si la rencontre prévue en apportait confirmation, il serait obligé d'en référer directement au Premier ministre, et même au Président de la République. Les implications de la découverte étaient incommensurables.
Laventy se retourna et vit la tasse de café posée à son intention par sa compagne sur la table de nuit, juste à côté du collier de palmes vertes dont il se séparait chaque soir pour mieux le retrouver chaque matin. Joséphine était partie sans faire de bruit pour un rendez-vous professionnel et reviendrait ce midi. Sans doute avait-elle senti le trouble chez Antoine qui le hantait depuis quelques jours, mais elle n'avait pas osé lui en demander la source. Depuis qu'il était secrétaire d’État, les sollicitations et motifs de frustration étaient nombreux. Il valait mieux les laisser à la porte de la maison pour conserver son équilibre psychologique. Alors pour lui donner un peu de courage, elle lui avait préparé ce café, ne pensant pas qu'il se réveillerait bien plus tard.
Laventy se redressa, passa une main dans ses cheveux longs depuis l’adolescence pour les faire couler derrière sa nuque, cala son dos sur un gros oreiller, et but une gorgée de liquide froid, en ayant une pensée pour la femme de sa vie, avec laquelle il se sentait fort ingrat ses derniers temps, ses responsabilités publiques n'étant pas une sinécure. Puis il revint à ses préoccupations immédiates et se demanda encore une fois comment une telle manipulation avait pu rester secrète pendant cent cinquante ans. Et comment elle avait finalement été découverte. Dans quelques jours, ils se rencontreraient, confirmeraient, et conviendraient ensemble de la marche à suivre. Ensuite, le monde changerait peut-être. Dans un sens qui pour lui avait autrefois des allures de rêve impossible, mais qui aujourd'hui l'effrayait presque, tant la déstabilisation pouvait être profonde.
Tout à ses pensées, Antoine Laventy n'entendit pas le bruit de verre brisé au rez-de-chaussée. Il crut à un retour anticipé de Joséphine en écoutant les pas dans l'escalier. Il s'apprêtait à parler en voyant l'ombre approcher dans le soleil du matin pénétrant par la fenêtre de la chambre, mais reconnut immédiatement les ornements du Grand Maître lorsqu’il franchit la porte. Le secrétaire d’État n'eut pas besoin de plus de temps pour distinguer l'arme blanche portée à sa main droite, il n'en avait pas vu de telles depuis tant d'années, et encore, sur des gravures d’un époque qu'il n'avait pu vivre. Ce souvenir d'un âge lointain lui fit brutalement réaliser quel sort funeste allait être le sien. L'homme à l'impressionnante carrure s'approchait maintenant de lui. Il aurait dû parler plus tôt pour éviter un tel dénouement. Ne pas tant réfléchir aux causes et aux effets. Trop tard. En ayant une dernière pensée pour l'amour de sa vie, il espérait encore que sa fin soit rapide et point trop douloureuse. À tort.
***
Pharaon rentra chez son père, qui habitait seul une maison bourgeoise du même style que celle de Dutertre mais entièrement rénovée à l'intérieur, et était absent pour la semaine, comme souvent, en tant que directeur commercial d'une entreprise d'informatique régionale. Il occupa le reste de la matinée à passer des coups de téléphone assis à la table du salon.
D'abord à Isabelle, l'inconsolable collaboratrice de Sophie Dutertre depuis qu'elle était maire du village. Malgré les propositions réitérées de Pharaon, c'était à elle qu'incombait la responsabilité d'appeler l'assistant parlementaire à Paris, le parti, et surtout la famille. Elle en connaissait les membres comme si c'était la sienne. Isabelle était effondrée à l'idée que les enfants, même s'ils étaient déjà grands, après avoir perdu leur père, n'aient plus de maman. Devant autant de douleur, tout paraissait dérisoire à Pharaon, il appela donc assez mécaniquement son père en Allemagne. « Ça va. Je vais bien. Pas la peine de rentrer plus tôt de ton voyage. Je tiens le coup ».
Puis sa mère avocate, dans son bureau localisé au rez-de-chaussée de sa maison à Valenciennes. « Ça va. Je vais bien. Pas la peine je préfère rester chez papa. Embrasse mes sœurs. Je tiens le coup ».
Et enfin, le service des stages de son université. Ce qui lui valut un rappel express en retour du directeur des études. « Ça va. Je vais bien. Si l'opportunité m'en est donnée, je préférerais continuer ce stage avec le successeur de Madame Dutertre. Je tiens le coup ».
Peu après midi, il eut la surprise d'être contacté par le président de la fédération du Nord du parti socialiste. Il fut gêné de recevoir autant d'attention de sa part. Il n'avait pas souffert. Il souhaitait être le cadet de leurs soucis. Mais si c'était possible, il aimerait continuer à s'investir auprès du suppléant de la sénatrice. Après une nouvelle salve de condoléances imméritées, il remercia son interlocuteur, en s'en voulant presque de ne même pas être de gauche. Il ne le lui préciserait pas.
Il allait allumer la télévision quand il reçut un dernier coup de fil, celui de Bouboule Nhovski. Rien n'étant simple en ce bas monde, son nom se prononçait Niovski. Militant historique, actif comme si sa vie en dépendait, il avait été averti un peu plus tôt par Isabelle. Bouboule faisait à sa manière partie de la famille, il avait rencontré Pharaon plusieurs fois à la permanence, et l'avait tout de suite accueilli comme un frère. À lui aussi, il aurait de la peine de lui avouer qu'il était de droite. Si les militants recevaient une médaille pour chaque participation à une manifestation, Nhovski aurait le buste aussi décoré qu'un général soviétique. Il avait vaillamment traîné son mètre quatre-vingt-dix et ses cent trente kilos sous ses t-shirts de surfeur bigarrés d'innombrables fois de Nation à République, pour toutes les causes que l'on puisse humainement défendre. Avec un sens de l'honneur partagé il y a quelques années mais désormais suranné qui le poussait à ne tolérer aucun débordement ou dégradation, quitte à imposer l’ordre lui-même, avec quelques autres militants qui composaient sa garde rapprochée. Bouboule fut lui aussi d'une confondante gentillesse, assurant le jeune homme de son plein soutien pour toutes les années à venir, et lui proposant de défiler à ses côtés ce samedi pour la prochaine manifestation antigouvernementale, en mémoire de Sophie Dutertre (manifestation que la sénatrice aurait désapprouvée tant elle préférait la contestation choisie plutôt que permanente, et l'expression de désaccords fondamentaux plutôt que perpétuels, mais ce n'était pas le moment d'en rajouter sur ce point, elle-même ne l'aurait pas fait pour ne pas fâcher le colosse). Autant de camaraderie, de fraternité offerte, lui faisaient monter des sanglots. Rarement quelqu'un s'était-il comporté de manière aussi bienveillante avec lui. Il en serait presque allé manifester pour le remercier. Pharaon était plus gêné que jamais, il n'avait strictement rien fait, ne méritait rien et préféra botter en touche, d'un "à voir" et d'un "j'y penserai" s'il venait à Paris ce week-end. Chose qu'il ne prévoyait pas le moins du monde.
Pharaon raccrocha, et fut parcouru d'un frisson glacé. Peut-être l'assassin, tapi dans l'ombre, avait-il attendu son départ la veille au soir avant d'entrer dans le local et de faire souffrir le martyre à la sénatrice. Peut-être aurait-il dû prêter plus d'attention à quelque détail qui lui aurait permis d'anticiper le danger couru par Sophie Dutertre. Sonder ses inquiétudes, se montrer préoccupé de ses états d'âme. Il était si tête en l'air. La perspective le pétrifiait. Il repensa à la proposition faite par le lieutenant de police, mais n'avait pas besoin d'un soutien psychologique. Depuis deux ans il consultait un spécialiste pour évoquer avec lui ses anxiétés chroniques et passages dépressifs. Il avait trouvé un nouveau sujet à discuter qui alimentait ses peurs.
Ces quelques appels passés et reçus, Pharaon alluma la télévision, pour qu'apparaisse la maison de Sophie Dutertre sur toutes les chaînes d'information. Voir pour la première fois de sa vie un endroit qu'il fréquentait quotidiennement sur son écran dans de telles circonstances fut un choc immense. Il n'avait aucune envie de sortir, mais imaginait bien la file de camions-régie devant son lieu de travail habituel, ainsi que les journalistes côte à côte pour avoir le meilleur angle sur la maison du crime, et sembler seul devant elle. Pour les Greniésiens, les strass, les paillettes et les vedettes se voyaient plus souvent sur écran que dans la rue, en contrepartie la violence et le drame public ne s'invitaient que très rarement chez eux. Aujourd'hui, l'horreur hantait le village. Elle l'avait frappé au cœur.
Il zappa sur trois journaux télévisés. Tous en faisaient leur une, en plus des bandeaux de couleur rouge vif en bas de l'écran. Aucun ne donnait de détail mais ils insistaient conjointement sur les multiples coups assenés à la victime ayant entraîné une mort aussi atroce que lente, dans l'objectif évident d'infliger un maximum de souffrance avant d'en finir.
