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La Vita nuova ou la Vie nouvelle est la première oeuvre sûrement authentique de Dante Alighieri. Elle fut écrite entre 1293 et 1295. Cette oeuvre est un prosimètre, c'est-à-dire un texte dans lequel alternent vers et prose.
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Seitenzahl: 194
Veröffentlichungsjahr: 2019
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1
Alighieri Dante
2
À M. CHARLES DEJOB
MAÎTRE DE CONFÉRENCES À LA FACULTÉ DES LETTRES,
FONDATEUR DE LA SOCIÉTÉ D’ÉTUDES ITALIENNES
Hommage de grande estime et de vive affection.
MAX. DURAND FARDEL.
Octobre 1897.
3
La Vita nuova est un roman d’amour, hymne de l’amour glorieux,
lamento de l’amour brisé. C’est aussi un roman psychologique, qui
diffère de ceux qu’affectionne notre littérature contemporaine par
l’élévation et la pureté des sentiments exprimés et le silence gardé
sur les sensations éprouvées.
C’est encore un livre de mémoire où le poète retrace, presque jour
par jour, les impressions nouvelles et naïves d’une âme que le contact
du monde n’avait encore qu’à peine effleurée.
Si la Divine Comédie n’est que bien imparfaitement connue en
France, et si, à la plupart de ceuxlà mêmes qui la lisent dans sa
langue, elle n’est à proprement parler familière que dans une partie
de sa vaste conception, on peut dire que la Vita nuova est inconnue
chez nous. Nous sommes bien habitués à unir le doux nom de
Béatrice au grand nom de Dante, mais c’est tout.
La Bibliothèque nationale ne possède que deux traductions de la
Vita nuova. L’une et l’autre se trouvent enfouies et sont demeurées
très ignorées, dans une traduction de la Divine Comédie : l’une de
Delescluze, annexée à une traduction de la Comédie de Brizeux
(1891), dépourvue de notes ou commentaires, l’autre de Séb. Rhéal,
1
celleci très incomplète.
La Vita nuova n’est pas, comme la Divine Comédie, une création
1 La Vita nuova est beaucoup plus familière aux Anglais. Entre 1862 et 1895 on
n’en compte pas moins de quatre traductions littérales. En outre, deux éditions
italiennes, avec introductions et notes en anglais, ont été publiées récemment à
Londres par M. Whitehead et par M. Perini.
4
fantastique et sibylline, sortie tout entière d’une des imaginations les
plus extraordinaires qui se soient imposées à là postérité.
C’est une histoire vraie dont la forme romanesque ne fait
qu’ajouter à la puissance de vie qui l’anime.
C’est l’histoire, enfantine d’abord, puis romanesque, puis
pathétique, de doux amants du treizième siècle. Elle nous permet de
plonger nos regards dans une époque curieuse, mal connue, époque
de transition entre le crépuscule mourant du Moyen Âge et l’aurore
naissante de la Renaissance.
2
Si, dans la traduction que j’ai publiée de la Divine Comédie j’ai
cru, à tort ou à raison, pouvoir changer la forme du récit tout en
gardant l’intégrité du texte conservé, et en éliminer seulement des
formes scolastiques et des détails topographiques et historiques qui
ne pouvaient que la rendre difficile et confuse au lecteur français, et
n’étaient propres à toucher que les compatriotes du poète, la
traduction que je viens offrir de la Vita nuova est absolument
littérale.
Cette publication m’a été conseillée, comme mes autres études sur
la Divine Comédie et sur la personne de Dante, par le désir de
vulgariser dans notre pays l’œuvre du grand Italien, dont le nom a
conquis l’immortalité, tandis que les produits de son génie sont à
peine connus chez nous, en dehors d’un cercle bien restreint de
lecteurs et d’admirateurs.
La Vita nuova est une œuvre pleine de charme, et suggestive au
plus haut point. C’est une œuvre humaine, dont l’intérêt ne se limite
pas aux personnages qu’elle met en scène et à l’époque où ils se
meuvent.
Restent le coloris du style et l’harmonie des vers, dont le
traducteur a cherché à s’inspirer, mais qu’il ne lui était pas possible
de s’approprier.
Voici cependant ce que dit Dante luimême à ce propos : « Les
écrits poétiques ne sauraient se prêter à la transportation dans une
autre langue. Néanmoins, s’il est impossible au traducteur de donner
un équivalent littéral au langage allégorique et aux expressions
2 La Divine Comédie, traduction libre, 1897. Plon et Nourrit.
5
mystérieuses de ses vers, et d’en reproduire les beautés, on peut au
moins en pénétrer le sens littéral et suivre le poète dans la succession
3
de ses sentiments et de ses pensées. »
MAX DURANDFARDEL.
1897.
3 Dante, Il Convito, trait. ii.
6
Toute l’histoire de Dante tient entre trois dates précises. Il naquit à
Florence en 1265. Il fut élevé au Priorat, la plus haute magistrature
de son pays, en 1300. Il mourut à Ravenne en 1321, âgé de 56 ans.
Après avoir pris part, pendant un temps bien court, au
gouvernement de la République florentine, il fut soudain précipité du
pouvoir par le jeu mortel des factions et, victime d’accusations
infâmes, condamné en 1301 à la confiscation de sa modeste fortune,
à l’exil, et au bûcher s’il reparaissait dans sa patrie.
Son existence pendant ces longues années d’exil est demeurée fort
obscure. On sait qu’il erra d’hospitalités en hospitalités, de châteaux
en châteaux, de couvens en couvens, « montant les escaliers des
autres et mangeant le pain d’autrui ». On suit sa trace à Vérone, à
Padoue, à Sienne, à Bologne, à Crémone, près de tels ou tels
personnages, de ces tyrans qui se partageaient les provinces, les
villes, les châteaux, découpant chacun à leur tour cette malheureuse
Italie dont le sort lui arrachait de si éloquentes objurgations. On le
suit encore à Paris, où son séjour a été sans aucun doute contesté à
7
tort.
4
Devenu Gibelin après son exil , il s’était uni d’abord à quelques
efforts pour rouvrir leur patrie à ses compagnons d’exil. C’est ainsi
qu’il aurait pris part en 1304 à une tentative armée des Gibelins
exilés contre la Florence Guelfe, et que plus tard il aurait voulu
entraîner contre Florence l’empereur Henri VII, Arrigo, descendu en
Italie pour y rétablir l’autorité de l’Empire. Mais il ne tarda pas à se
séparer d’un parti qui ne lui offrait que des sujets de dégoût ou des
témoignages d’impuissance.
Son existence se manifestait alors de temps à autre par des lettres,
dont un bien petit nombre sont parvenues jusqu’à nous, par des
protestations hautaines, par quelques interventions diplomatiques,
par des proclamations empreintes du plus ardent patriotisme envers
cette Italie qui existait encore à peine, mais dont les tronçons épars
semblaient se réunir dans son cœur par une secrète divination.
Pendant ce temps, les premiers fragmens de son grand poème
commençaient à se répandre dans la foule.
La vie qu’il menait alors se révèle à nous aujourd’hui par les
œuvres que lui dictaient ce qu’on peut appeler ses idées fixes, c’est
àdire la constitution monarchique de la Société civile sous le sceptre
de l’Empire, à côté de la Société théocratique sous le pallium de la
Papauté, l’ennoblissement de la langue vulgaire de son pays, le
redressement d’une société confuse et dépravée, enfin la
contemplation de la mort, à laquelle nous devons la Divine Comédie.
De la première partie de sa vie, il ne nous reste à peu près aucune
trace qu’ait pu marquer l’attention ou le souvenir de ses
contemporains. Il ne nous reste que la Vita nuova qu’il nous a laissée
et que l’on pense avoir été composée en 1291 ou 1292, peutêtre plus
tard, mais certainement avant 1300.
On ne peut y ajouter que quelques poésies légères, et les études
5
opiniâtres dont Il Convito nous fait la confidence. Cellesci doivent
avoir rempli surtout le temps écoulé entre la mort de Béatrice et son
4 Les Guelfes représentaient les franchises communales, et les Gibelins les
privilèges féodaux (Ozanam).
5 Il Convito, tratt. ii, chap. XIII.
8
accession au pouvoir.
C’est encore à cette époque de sa vie qu’appartient son mariage. Il
s’est toujours tu sur la place que cette union avait pu tenir dans son
cœur ou prendre à la direction de sa vie. Et le nom de Gemma Donati
ne se rattache plus au nom glorieux de Dante que par la progéniture
qu’elle lui a donnée.
J’ai pensé qu’il était à propos de rappeler les traits principaux de
l’existence du Poète de la Vita nuova. Ce n’est pas ici le lieu de
s’étendre sur ce sujet. Quant à ses différentes œuvres comme de
Vulgari eloquio ou de Monarchia, il paraît assez difficile de leur
assigner une date, relativement en particulier à la Vita nuova, qui doit
seule nous occuper ici. Pour ce qui est de Il Convito, c’est une œuvre
de longue haleine que M. Whitehead pense avoir été commencée
6
avant son priorat (1300), et continuée plus tard dans les jours d’exil.
D’après ce que son auteur annonçait, on doit croire qu’il n’a pas été
terminé.
Je voudrais seulement essayer de reconstituer un peu la
personnalité du Poète durant la période qui correspond à sa passion
pour Béatrice et celle qui a suivi la mort de la Donna gentile. Nous
ne possédons sur ce sujet qu’un bien petit nombre de notions.
Cependant il me semble possible de s’en faire quelque idée qui ne
soit pas trop éloignée de la réalité.
La famille de Dante, dont il se plaît a faire remonter l’origine à
des temps très lointains, ne paraît avoir eu à Florence qu’une
situation très modeste.
Il perdit son père à l’âge de dix ans. Les Alighieri étaient sans
6 WHITEHEAD. Édition italienne de la Vita nuova, London, 1893.
9
doute dans l’aisance. Dante possédait luimême, lors de son priorat,
plusieurs propriétés, tant à Florence que dans les environs, dont nous
ne connaissons pas l’importance, et dont la confiscation accompagna
sa condamnation à l’exil. Et l’on pourrait dire, si cette expression
était de mise ici, qu’il appartenait à une bourgeoisie aisée.
Quant à la personne de son père, on n’en connaît rien. Et ce
silence absolu dans les souvenirs conservés de cette époque, comme
dans l’œuvre de son fils, donne à penser qu’il ne tenait pas une
grande place dans le monde de Florence. il n’est fait mention de lui
que dans le commentaire de Boccace, à propos de l’invitation qui lui
fut adressée par le Signor Folco Portinari, et à laquelle il amena son
7
fils Dante, encore enfant.
Dante avait perdu sa mère (Bella) de bonne heure, et son père
s’était remarié. Mous ne savons pas la part que sa bellemère
(matrigna) a pu prendre aux premières années de sa vie, et à son
éducation. Quoi qu’il en soit, celleci paraît avoir été très soignée, et
l’on ne peut s’empêcher de remarquer que tout, dans ses habitudes
d’extrême politesse, dans la délicatesse et le raffinement de son
langage, semblerait porter l’empreinte d’une éducation féminine.
Boccace affirme qu’il montra une aptitude précoce aux études
théologiques et philosophiques. C’était là du reste le champ où
s’exerçait à peu près exclusivement la scolastique d’alors. Dante
8
nous apprend luimême que ce ne fut qu’après la mort de Béatrice,
par conséquent entre vingtcinq et trente ans, qu’il se mit à suivre les
écoles des religieux et des philosophes, s’en étant sans doute tenu
jusquelà à des études élémentaires, et que, « grâce à ce qu’il savait
de grammaire et à sa propre intelligence, il se mit en état au bout de
trente mois d’étude de venir chercher des consolations dans les écrits
de Boece et de Tullius » (c’est ainsi qu’il appelle toujours Cicéron).
Il ne paraît guère avoir su le grec, qui du reste n’était encore que peu
répandu à cette époque. Mais il acquit de bonne heure des notions de
tout.
Il était familier avec la cosmographie et avec l’astrologie
7 Commentaire du ch. II.
8 Il Convito, tratt. ii, ch. XIII.
10
(astronomie) de ce tempslà.
Il avait beaucoup de goût pour les arts, la musique surtout, et il
avait étudié le dessin auprès de son ami Giotto et de Cimabue. Quant
à la poésie, bien « qu’il se fût de bonne heure exercé à rimer », c’est
à son amour pour Béatrice, morte en 1290, qu’il rapporte luimême le
développement de ses instincts poétiques.
On paraît assez incertain au sujet de la part qu’a pu prendre à son
éducation Brunetto Latini, dont il parle dans la Comédie avec des
9
expressions d’une reconnaissance attendrie.
Brunetto Latini était né à Florence en 1210 ; il y est mort en 1284.
Il était en 1263 à Paris, et il a fait un long séjour en France. Il ne
rentra à Florence qu’en 1266, avec les autres exilés Guelfes. Ce n’est
donc qu’après l’âge de dixneuf ans que Dante a pu s’entretenir avec
lui, car il ne s’est agi peutêtre que d’un commerce plutôt intellectuel
et aflectueux que d’un enseignement proprement dit.
On ne peut pas prendre à la lettre les témoignages excessifs que
nous trouvons dans la Vita nuova de la passion de Dante pour
Béatrice. Il ne faudrait pas nous le représenter, comme on pourrait
être tenté de le faire, passant son temps à courir les rues à la
recherche de cette beauté dont son cœur ne pouvait se détacher. Ce
10
serait, dit M. Del Lungo, en faire un Dante ridicule.
S’il a pu concevoir dès son enfance une passion qui ne devait
jamais s’éteindre (en dépit d’éclipses passagères), on doit croire que,
dans cette âme extraordinaire, la pensée et l’imagination n’ont pas dû
montrer une moindre précocité.
Le désordre où vivait la société d’alors, les révolutions incessantes
que subissait le gouvernement de son pays, le spectacle humiliant et
scandaleux qu’offrait le gouvernement de l’Église, depuis le trône de
saint Pierre jusqu’aux dernières ramifications du monde
ecclésiastique, ont dû faire éclore de bonne heure, dans cette tête
puissante et dans ce cœur d’une merveilleuse sensibilité, bien des
rêves étranges et des conceptions extraordinaires, s’agiter bien des
doutes cuisans, peutêtre même se former déjà des fantasmagories
9 La Divine Comédie, ch. XV de l’Enfer.
10 DEL LUNGO, Beatrice nella vita e nella poesia.
11
délirantes.
Dante menait pendant cette première jeunesse une vie assez
11
retirée , et ne paraît pas avoir précisément vécu dans le monde,
comme nous entendons ce mot, où peutêtre sa situation personnelle
ne l’appelait pas, et dont son propre caractère pouvait l’éloigner.
Cependant il avait des amis parmi les jeunes gens de son âge, et il
paraît les avoir choisis parmi les jeunes littérateurs les plus
distingués, les rimeurs, comme on les appelait alors, et il était lui
même un rimeur.
Du reste, il ne nous éclaire pas luimême sur son genre de vie et
ses habitudes. On peut remarquer que, soit dans les récits en prose de
la Vita nuova, soit dans les vers qu’ils encadrent, il ne s’écarte pas un
instant de ce qui touche à Béatrice, qu’il s’agisse d’incidens
quelconques ou de sa propre pensée.
Les mœurs étaient sans doute très relâchées à Florence. Boccace
nous dit que c’est un sujet d’étonnément (una piccola maraviglia)
qu’alors qu’on fuyait tout plaisir honnête, et qu’on ne songeait qu’à
se procurer des plaisirs conformes alla propria lascivia, Dante ait pu
12
aimer autrement. Du reste, le poète a exprimé luimême
l’étonnement que pourrait causer l’empire que « tant de jeunesse
13
avait pu exercer sur ses passions et ses impulsions ».
Cependant, si la pureté de sa passion pour Béatrice n’a subi
aucune tache, il ne paraît pas que l’on puisse en dire autant pour ce
qui concerne d’autres périodes de son existence.
La virulente admonestation qu’il se fait adresser par l’Ombre de
14
Béatrice au sommet du Purgatoire est une confession touchante des
écarts dont il témoigne un repentir si poignant.
À quelle époque peuton faire remonter ces allusions à certains
incidens dont on a cru retrouver quelques indices dans l’œuvre du
Poète, et qu’a rassemblés la légende ? dironsnous la malignité ?
Ce n’est sans doute pas dans les années qui ont suivi la mort de
11 LUMINI, Giornale Dantesco.
12 Commentaire de Boccace.
13 Voir au ch. II de la Vita nuova.
14 Le Purgatoire de la Divine Comédie, chant XXXI.
12
Béatrice. Ce n’est pas alors que nous les savons remplies par les
études auxquelles il se livrait avec un tel entraînement, et par les
préoccupations de la vie politique où il entrait, que nous pouvons lui
15
attribuer avec quelque vraisemblance des habitudes de dissipation.
Lorsque la Béatrice du Purgatoire lui reprochait, sous le voile de
l’allégorie, de s’être abandonné aux vanités du plaisir, alors qu’il
16
n’avait plus l’excuse de la jeunesse et de l’inexpérience , Dante nous
laisse clairement deviner que c’est au temps de sa maturité, c’està
dire de sa vie errante d’exilé, que doivent être rapportés ses faiblesses
et ses remords.
Il est encore un point que je voudrais toucher.
On s’est plu à voir dans la Divine Comédie une construction
architecturale (Giuliani) dont le plan aurait été arrêté par le Poète de
temps en quelque sorte immémorial, et dont la conception
remonterait aux époques mêmes de sa jeunesse ; et l’on s’appuie sur
maint passage de la Vita nuova dont l’interprétation est en effet assez
problématique.
Je ne crois pas qu’il en soit ainsi.
La Vita nuova est une œuvre qui déborde de jeunesse et
d’illusion ; c’est au bord de clairs ruisseaux ou dans des milieux
mondains que la scène se déroule, et les douleurs les plus poignantes
y revêtent une douceur infinie ; et, si le cœur se révolte, ce n’est que
contre la nature et ses décrets impitoyables, et l’âme du Poète ne
semble atteinte que par les blessures que ceuxci lui ont infligées.
La Divine Comédie est l’œuvre d’un âgé mûri, et qui a traversé les
expériences les plus terribles et les épreuves les plus cruelles de la
vie. Elle est l’expression des amertumes, des rancunes, des
indignations que laissent les déceptions, les iniquités, et les trahisons.
15 Ozanam croit que le séjour de Dante à Paris doit être reporté entre 1294 et
1299, c’estàdire entre la mort de Béatrice et l’accession du poète au Priorat,
et que c’est à cette époque qu’eurent lieu les désordres dont il s’accuse lui
même (Œuvres complètes, t. VI, p. 416). Ceci me paraît difficilement
acceptable (Voir l’Épilogue).
16 « Un petit oiseau, encore sans expérience, peut s’exposer deux ou trois fois aux
coups du chasseur. Mais pour ceux qui ont déjà fatigué leurs ailes, c’est en
vain qu’on tend les rets et qu’on lance la flèche » (chant XXXI du Purgatoire).
13
Elle est le cri d’un cœur torturé par la méchanceté des hommes.
Je ne pense donc pas que le poète de la Vita nuova, quand il la
composa, ait eu une intuition prévise de la Divine Comédie.
Quant aux passages auxquels je viens de faire allusion, et sur
lesquels j’aurai à revenir dans mes Commentaires, il faut croire qu’ils
y auront été introduits par de tardives interpolations.
Si l’on veut comprendre la construction et, si je puis ainsi dire,
l’économie littéraire de la Vita nuova, il est nécessaire de jeter un
coup d’œil sur l’état de la littérature au Moyen Âge.
Pendant la longue période à laquelle on a donné ce nom, tandis
que les moines, penchés sur les manuscrits héroïques de l’antiquité,
préparaient à la Renaissance un héritage qu’ils lui conservaient
pieusement, et tandis qu’une jeunesse avide de savoir se pressait de
toutes parts vers les écoles célèbres d’alors, — pour s’y battre à
coups des syllogismes sur le dos de la scolastique, — deux langues
se formaient, la langue Italienne et la langue Française. Après avoir
secoué le joug du latin, elles s’essayaient dans des idiomes, informes
d’abord, puis devenus peu à peu capables de vivre de leur vie propre.
Dans les régions qui devaient être un jour le cœur de la France, les
contes, les fabliaux, les mystères, s’inspiraient d’une verve libre,
ironique, frondeuse, familière, souvent grossière, où Boccace a puisé
ce qui lui a été depuis repris si largement. Les chansons de geste
venaient y mêler leurs accens héroïques, et une poésie dite courtoise,
mêlée de fables païennes et de légendes chrétiennes, était promenée
dans les nobles résidences par les trouvères et les troubadours. Mais
en général la langue d’Oïl ne dépassait guère l’idylle et la pastorale,
et elle s’élevait rarement jusqu’aux régions éthérées où se plaisaient
14
17
les langues du midi.
Dans les pays du soleil, en Provence et en Italie, c’était des vers et
des vers d’amour, où les rimeurs d’alors, comme tant de nos rimeurs
modernes n’entretenaient guère leurs lecteurs, ou leurs auditeurs, que
de leurs propres extases ou de leurs désespérances. Ces productions
légères, que l’imprimerie ne pouvait encore conserver, se gardaient,
se communiquaient dans l’intimité, étaient adressées aux gens lettrés,
aux femmes, et s’échangeaient en manière de correspondances, se
transmettant de mains en mains, comme ailleurs les produits d’une
verve moins personnelle se laissaient colporter par les jongleurs et les
ménestrels.
C’est ainsi que Dante luimême, et les Guido, et toute la phalange
des rimeurs de la langue du Si ou de la langue de l’Occo, jusqu’à
Pétrarque enfin, préludaient aux accens plus virils de la Divine
Comédie et de la Jérusalem délivrée.
Dante, dont l’œuvre devait devancer l’époque où il vivait,
appartenait encore à celleci par les sujets de ses premiers essais
lyriques. Il aimait, comme tant de ses contemporains, à reproduire en
rimes les événemens qui avaient frappé son attention, comme les
émotions de son cœur et les rêves de son imagination.
La passion qui occupa la fin de son enfance et son adolescence, et
à l’histoire de laquelle est consacrée la Vita nuova, fournit à ses
instincts poétiques, comme il te déclare luimême, une matière
féconde. Et, « comme il s’était déjà de bonne heure essayé aux
choses rimées », tous les incidens de sa vie amoureuse, et les drames
qui pouvaient s’y rattacher, comme en peuvent rencontrer les
existences les plus simples et les plus modestes, et ce que suscitaient
en lui les mouvemens de son âme, ou bien les choses du dehors,
devinrent les sujets des canzoni, des sonnets, des ballades, qui
forment la trame de la Vita nuova.
17 Ce tableau, bien superficiel, ne se rapporte qu’à ce qu’on pourrait appeler la
littérature courante. Il y avait déjà, dans la France d’alors, une haute littérature,
celle de l’Épopée, une de nos gloires nationales, de la Satire, et ces grandes
Chroniques où, Joinville et Villehardouin annonçaient les Mémoires dont nous
sommes encombrés aujourd’hui.
15
Quelque temps après que la mort de la femme qu’il avait aimée
fut venue tarir la source de ses expansions lyriques, il les recueillit, et
il les reproduisit « dans ce petit livre, sinon textuellement, du moins
suivant la signification qu’elles avaient. »
Mais d’abord il en fit un choix, il les retoucha, il y introduisit sans
doute plus d’une interpolation, et il les relia par une prose qui nous
aide à reconstruire cette douce et tendre histoire, mélancolique aurore
des jours orageux que la destinée lui préparait.
Ce que j’ai appelé plus haut l’économie littéraire de la Vita nuova
est tout à fait particulier.
Celleci nous rappelle ces monumens composites où l’on retrouve
le style et l’époque des constructions qui se sont superposées. Les
élémens dont elle se compose peuvent être ramenés à trois ordres
différens :
1° Une prose qui nous expose le récit. Son développement
comprend la succession d’événemens, d’impressions et de sentimens
dont l’évolution constitue la charpente même de l’œuvre ;
2° Des vers, sous forme de canzoni, de sonnets, de ballades se
rapportant aux momens successifs que suit l’action du poème ;
3° Des explications, divisions et subdivisions à l’infini, lesquelles,
conformément aux règles de la scolastique, se rapportent à la
structure et à la signification de chacune de ces poésies.
Le tout est contenu dans quarantetrois chapitres.
Mais cette exposition n’est pas précisément conforme à l’ordre
chronologique de la composition.
Il n’est pas douteux que la première émanation de la Vita nuova
appartient aux petits poèmes dans lesquels l’auteur nous initie aux
sentimens intimes dont l’expression rimée est la trame véritable de
16
son œuvre. Chacun d’eux est le tableau, achevé dans sa concision,
d’un état d’âme sollicité par les circonstances extérieures ou par sa
propre inspiration.
Si l’on veut bien se reporter à ce qui a été exposé plus haut au
sujet des habitudes littéraires de cette époque, on pourra suivre la
genèse de chacune de ces poésies, où l’auteur reproduisait à mesure,
sous la forme que lui dictaient et son époque et son génie, ses
impressions et ses pensées du moment.
Ceci comprend un intervalle de 16 années, si l’on veut compter
depuis la première (1274) où naquit l’amour de Dante pour Béatrice
jusqu’à la mort de celleci (1290) ; mais en réalité le roman ne
déroule ses péripéties que pendant une durée de trois ou quatre
années.
C’est après la mort de Béatrice que le Poète a rassemblé les
expressions de ses expansions poétiques, et leur a donné un corps en
composant, avec ses souvenirs, la prose qui sert à les relier. Pour des
raisons que nous ne connaissons pas, il a laissé en dehors un certain
nombre de pièces rimées qui avaient été certainement composées aux
mêmes époques, et se rapportaient aux mêmes sujets et aux mêmes
idées que les pièces conservées « dans ce petit livre ».
Dans la plupart des éditions italiennes de la Vita nuova, le texte du
poème est suivi d’un appendice comprenant : altre rime spettanti alla
Vita nuova. Toutes ces poésies (rime), sonnets, canzoni, etc., ne
tiennent pas une place égale dans le poème. J’ai reproduit dans les
Commentaires celles qui m’ont paru se rattacher plus directement à
tels ou tels chapitres, c’estàdire aux circonstances qui y sont
relatées.
C’est donc aux premières années qui ont suivi la mort de Béatrice
qu’il faut rapporter ce travail de reconstruction. On s’accorde
généralement à le placer vers les années 1291 et 1292, ainsi que la
composition de la prose, qui enveloppe la poésie comme la chair
d’un fruit en enveloppe le noyau.
Il est probable qu’il a retouché les produits de ses inspirations
journalières, et on ne saurait douter, qu’il n’y ait introduit après coup
plus d’une interpolation, car il y a plusieurs passages de la Vita
17
nuova dont l’interprétation ne paraît possible que moyennant une
telle supposition.
Cette prose nous aide à établir la filiation des circonstances qui
ont sollicité ou inspiré les pièces poétiques.
Elle n’est souvent que comme la préparation de cellesci, et le
même récit peut se reproduire ainsi sous deux formes successives.
Quelquefois aussi cette double expression d’événemens ou
d’impressions identiques se présente sons des formes un peu
différentes. C’est comme un motif musical que le compositeur répète
dans un ton différent ou avec des développemens nouveaux.
Cette traduction est absolument littérale. On reconnaîtra aisément
que le traducteur a sacrifié plus d’une fois les exigences du style
moderne au scrupule de s’écarter le moins possible d’un style encore
médiéval, mais alors nouveau, dolce stil nuovo, qui est un des
charmes de cette œuvre. Il s’est contenté de conserver la coupe des
morceaux rimes. C’est tout ce qu’il pouvait faire, toute tentative de
reproduire en vers une œuvre poétique ne pouvant que compromettre
la fidélité de la traduction, en raison des nécessités et des procédés
d’une prosodie tout autre que celle du modèle. Et la pensée du Poète
est toujours si nette et si concise qu’il n’a été que très rarement
nécessaire d’intervertir l’ordre de leur alignement.
La seule modification que je me sois permise dans la construction
générale de l’œuvre a été de renvoyer aux Commentaires les analyses
scolastiques qui accompagnent chacun des poèmes. Il m’a semblé
que cette dichotomie glaciale n’était pas à sa place parmi ces lignes
de grâce et d’émotion. Mais on la retrouvera fidèlement reproduite
dans les commentaires se rapportante chacun des chapitres.
Le présent travail n’est pas une œuvre d’érudition. Il a été fait sur
18
le texte de Fraticelli et sur celui de Giuliani. Les textes qu’ont pu
suivre ces savans éditeurs de la Vita nuova avaient dû subir avant eux
bien des vicissitudes. Je ne sais si tous les efforts de l’érudition
italienne parviendront à les rétablir dans leur pureté primitive : il y a
longtemps qu’on y travaille. Un récent fascicule publié par la Società
18
Dantesca Italiana nous fournit un grand nombre d’exemples des
variantes infinies qu’ont pu y introduire les erreurs, les inattentions,
les fantaisies de nombreuses générations de copistes.
Il m’a paru que ces variantes et ces corrections portaient surtout
sur des lettres ou des syllabes, rarement sur des mots entiers, sans
parler de la ponctuation qui a dû être bien souvent défectueuse. Mais
il ne m’a pas semblé que les intentions de l’auteur aient eu beaucoup
à en souffrir. Et ce qui doit nous intéresser ici, c’est uniquement ses
sentimens, sa pensée, son imagination.
Il n’est peutêtre pas un des incidens de la vie de Dante ou un des
passages de sa production poétique qui n’ait été l’objet de
disquisitions contradictoires portant sur la valeur des textes transmis
à la postérité (les manuscrits originaux ayant rapidement disparu), ou
sur les dates ou sur la succession des événemens auxquels ils font
allusion. Comme tout est extraordinaire dans la vie comme dans
l’œuvre du Poète, on n’a pu parvenir à déterminer, avec quelque
précision, même l’époque approximative où ces œuvres ont été
conçues, achevées, ou se sont succédé.
Et encore, l’énormité et la diversité de l’œuvre prise dans son
ensemble, comment la concilier avec une existence aussi
profondément mouvementée ? Il est même une époque qui semblait
devoir être fermée à son activité littéraire.
Après la tributazione qui a suivi la mort de Béatrice (1290), nous
voyons son existence remplie par le travail et l’étude : il consacre des
années, trente mois (Il Convito), à l’étude du latin, que jusqu’alors il
ne possédait qu’imparfaitement et où il devait trouver ses auteurs de
prédilection, à l’assiduité aux leçons des philosophes et des
19
théologiens. Puis son entrée officielle dans la vie publique , puis son
18 Bollettino della Società Dantesca Italiana, Firenze, décembre 1896.
19 Il se fit admettre en 1295 dans le sixième des sept arti maggiori, celui des
19
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Priorat , sa durée courte mais effective, puis les premières années de
son exil et l’agitation politique à laquelle il s’associe… Voilà, si l’on
considère la vie qu’il pouvait mener, bien des sujets de stupéfaction,
on pourrait dire d’une sorte de vertige.
N’ayant pas qualité pour intervenir dans les débats dont ces sujets
ont été, dont ils sont encore tous les jours, l’occasion, j’ai dû m’en
tenir à la tradition, plus ou moins légendaire, que j’ai pu demander
aux sources les plus autorisées, et à la représentation, aussi fidèle
qu’il m’a été possible, du texte, sinon officiel, du moins accepté de la
Vita nuova.
Les Commentaires dont j’ai accompagné la traduction du texte
concernent les interprétations de la partie symbolique et
philosophique du poème, et ont en même temps pour objet de
ramener à l’esprit du lecteur la propre personnalité du Poète et le
tableau de son époque et de son milieu, et les images qui ont dû
frapper ses yeux.
J’ai demandé à quelquesuns des historiens de l’œuvre de
l’Alighieri, à Carducci, à del Lungo, aux récentes et compendieuses
21
publications de Leynardi et de Scherillo , à de nombreux articles du
Giornale Dantesco, etc., des renseignemens sur les faits
contemporains du poème ; j’ai interrogé leurs propres opinions et
leurs sentimens. Mais je m’en suis rapporté surtout à ce dont m’avait
pénétré une longne communion avec la personne et avec l’œuvre du
Poète de la Divine Comédie.
Mais, en vérité, étaitil indispensable d’aller plus loin et de
remonter plus haut ? La littérature Dantesque d’aujourd’hui s’est
naturellement approprié toutes celles qui l’ont précédée, et elle les
résume.
Et je ne crois pas qu’il soit nécessaire, pour comprendre le Poète
médecins et des apothicaires (medici e speziali). C’était une condition exigée
pour l’entrée dans la vie publique.
20 1306.
21 Professeur LUIGI LEYNARDI, la Psicologia dell’urte nella Divina
Commedia, Torino, 1894. — MICHELE SCHERILLO, alcuni capitoli della
biografia di Dante, Torino, 1896.
20
de la Vita nuova, de repasser par toutes les étapes qu’a parcourues
l’esprit humain à l’enquête du grand Symboliste. C’est dans lui
même qu’il faut venir chercher les sources de sa sensibilité, les
origines de ses raisonnemens, le sens de ses symboles.
Si l’on veut comprendre et sentir ce que la Vita nuova renferme de
beautés subtiles et de charmes suggestifs, on y arrivera plus sûrement
par un commerce intime avec cette grande personnalité qu’en
interrogeant les autres.
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