9,99 €
Être né quelque part, c'est toujours un hasard. Pour le jeune Irving Fairbanks, naître à Boston était le fruit d'un hasard qui semblait avoir, en apparence, bien fait les choses. Une famille aimante, des amis, une belle fiancée, une situation confortable et une carrière toute tracée dans le commerce du thé. Rien ne semble devoir entacher son existence tranquille. Pourtant, la guerre du Viêtnam s'invite à table et assombrit ce parfait tableau. Au hasard des événements qui vont le mener sur des contrées asiatiques, son destin sera bien différent de ce qu'il avait prévu.
Das E-Book können Sie in Legimi-Apps oder einer beliebigen App lesen, die das folgende Format unterstützen:
Veröffentlichungsjahr: 2023
Minute Papillon, ArtBook, 226 pages, éditions MI•PA, 2019
Pourquoi fais-tu l’amour Brindille ?, roman, 252 pages, éditions Minute Papillons, 2007
On choisit pas ses parents, on choisit pas sa famille On choisit pas non plus les trottoirs de Manille De Paris ou d’Alger pour apprendre à marcher Être né quelque part Être né quelque part, pour celui qui est né C’est toujours un hasard (...)
Né quelque partMaxime Le Forestier
BORN IN THE USA. Oui, en effet, je suis né aux États-Unis d’Amérique, mais je n’ai pas choisi ma famille ni choisi d’apprendre à marcher sur les trottoirs de Boston. Être né quelque part, c’est toujours un hasard, et pour moi, Irving Fairbanks, dans les premiers temps de ma vie, ce hasard avait plutôt bien fait les choses. Il m’avait donné la chance. Une chance totale de faire mes premiers pas, comme le disait la chanson de Louis Armstrong, On the sunny side of the street, du côté de la rue ou l’on recevait les généreux rayons du soleil qui permettaient de pousser harmonieusement.
Pour me donner la main dans ces premiers pas et dans les suivants, j’ai été accompagné de mon père, Timothy Fairbanks, originaire d’Amérique, très attentionné et dont la formation de botaniste s’était trouvée en parfait équilibre avec sa passion pour la culture du thé. Il fit de cette passion, son métier.
J’ai également eu la chance de recevoir le solide soutien de ma mère, Yoko, tout aussi affectueuse ; née de parents planteurs de thé sur une petite île du Japon, devenue américaine d’adoption et de cœur lorsqu’elle épousa mon père.
Ce généreux hasard m’a donné la chance de vivre une enfance heureuse, équilibrée, confortable et remplie d’affection. Entouré de ma fratrie : un grand frère, Malcolm et deux sœurs, Emily et Suzan, aucune dissonance ne semblait devoir s’introduire dans le cours agréable de ma vie.
Et s’il est vrai que nul ne choisit le lieu de sa naissance, il en est de même pour la date. Et cette fois, le hasard a joué le rôle de petit caillou, venu un jour se loger malencontreusement dans la mécanique heureuse de la vie que je menais.
Il a eu, en effet, la mauvaise idée de me faire naître le 5 mai 1945. 5/5 pour le 5 mai. Ce sont les numéros d’un billet de loterie qui m’a été attribué. Un billet de loterie ? Oui, c’est bien d’une loterie dont je parle et à laquelle j’ai été contraint de participer un jour. Une loterie ? Oui, il n’y avait qu’un seul lot, mais un gros. Ces numéros qui s’affichèrent par hasard, un soir, sur le tube cathodique de mon téléviseur m’offrirent un merveilleux cadeau : un voyage pour une personne comme soldat à la guerre du Viêtnam.
CETTE ANNEE, J’AI 10 ANS et exceptionnellement papa ne sera pas seul pour effectuer son voyage annuel qui doit le mener à Londres sur Mincing Lane. C’est dans cette fameuse rue aux abords de la Tamise où se regroupent tous les grands traders britanniques sur le marché qu’il négociera l’achat d’importantes quantités de thé.
Il avait capitulé devant les insistantes implorations conjuguées de son épouse et de ses quatre enfants et décidé d’embarquer toute sa joyeuse smala dans un énorme paquebot pour lui faire découvrir l’Ancien Monde, celui dont étaient issus certains de nos ancêtres.
Nous aurions la chance d’effectuer cette croisière sur l’océan Atlantique dont nous ne connaissions qu’une rive. Nous étions impatients de découvrir cet autre monde. Back to the roots, retour vers nos racines.
Sans doute, une belle expérience nous attendait dans cette traversée lente. Une croisière au mépris de l’avion, plus rapide, certes, mais que père trouvait infiniment moins aventureux. Peut-être une parenthèse unique dans notre vie, nous disait-il.
C’est un immense transatlantique que nous découvrons le matin du départ, accosté sur le quai 88 du port de New York. Le paquebot nous attend, il a fière allure, dominant l’espace comme dans un vrai décor de cinéma. Ses hautes cheminées sont serties de l’étoile de la Compagnie qui relie le Nouveau Monde au Vieux Continent. Son nom se lit en lettres noires sur sa coque blanche, longue de 119 mètres.
Les quatre minots que nous sommes s’émerveillent de séjourner dans ce magnifique navire.
Il règne sur le quai une odeur de marée, mélangée aux effluves des cheminées qui crachent d’épaisses fumées noires. Le cri strident des goélands au-dessus de nos têtes se mêle au vacarme du quai.
Passagers et stewards s’agitent en tous sens comme des fourmis. Les grues me font penser à des girafes qui tournent leurs cous dans toutes les directions. Nous serons quatre mille à bord, équipage compris, Américains, Anglais et Allemands pour la plupart.
Embarquement immédiat. Mes parents escaladent la passerelle du bateau en tenant fermement leurs quatre enfants par la main. Nous sommes escortés par des stewards vêtus de tuniques rouges qui nous guident dans les dernières formalités de départ.
Nous avons rapidement pris possession de notre grande cabine en bois d’acajou. Des porteurs y ont déposé nos malles cantines ornées de magnifiques étiquettes aux couleurs de la White Star Line Company. Nos chambres bénéficient d’un large balcon qui s’ouvre sur la mer. La taille des placards donne le vertige, mais ceux-ci s’avèrent finalement nécessaires pour avaler toutes les tenues requises pour ce long voyage.
Départ à 8 h 30 précise pour un périple de plusieurs jours et plusieurs nuits. Il a été annoncé que nous devrions bénéficier d’un temps plutôt beau sur une bonne partie du trajet, mais aucune certitude sur celui-ci à l’approche de Southampton, notre port d’arrivée.
Maintenant que le départ est imminent, les passagers sont regroupés le long du bastingage qui fait face au quai. Les moteurs vrombissent, la passerelle remonte doucement. Des centaines de mains s’agitent pour dire au revoir à tous ceux qui restent à terre et ce sont des centaines d’autres qui leur répondent. Je suis fasciné par ce spectacle, par cette ambiance. Mes yeux écarquillés doivent traduire cette stupéfaction. Et enfin, le moment attendu avec tant d’impatience arrive. Le son puissant d’une cloche retentit, c’est le signal de départ, le bateau largue enfin les amarres. Le voilà libre de toute attache, prêt à fendre l’océan de son étrave.
Nous passons sous le pont du Verrazzano qui barre l’entrée de la rade de New York. Papa nous montre du doigt Ellis Island, en nous expliquant que nous faisons la route inverse de celle empruntée jadis par nos aïeux, les Fairbanks, lors de leur immigration. Il nous précise que leurs conditions de voyage étaient beaucoup moins confortables que celles dont nous avons le privilège de jouir aujourd’hui.
Un dernier salut à la statue de la Liberté éclairant le monde, et cap vers Albion et le port de Southampton.
LE BATEAU FILE désormais à sa vitesse de croisière et nous prenons le temps de visiter les nombreuses allées, les ponts lambrissés qui composent cette ville flottante.
En ce premier matin, nous sommes réveillés par le steward qui nous apporte une tasse de thé et des viennoiseries présentées sur un plateau d’argent.
Dans la partie feutrée de la première classe, l’atmosphère est mondaine, l’ambiance empreinte de solennité. Les riches hommes d’affaires et leurs femmes, apprêtées d’un monticule de bijoux et de chapeaux, rivalisent de marques de prestige. Il ne semble se mouvoir ici qu’une élite aux allures prétentieuses et condescendantes. Un club très fermé de privilégiés.
Les repas sont servis au grand restaurant doté d’une salle à manger d’apparat où maman veille à ce que ses quatre enfants passent à table tirés à quatre épingles ; les mains lavées et les cheveux bien peignés.
Avec Malcolm, nous sommes souvent vêtus de blazers bleu marine aux boutons dorés et de culottes courtes en flanelle grise. Mes sœurs portent des jupes plissées assorties à des chemisiers cols Claudine.
Le maître d’hôtel vérifie méticuleusement la disposition des nappes, des assiettes et des couverts comme s’il attendait l’arrivée de la reine d’Angleterre. On se salue avec discrétion de table en table.
Nous faisons la connaissance de la riche Lady Brampton, héritière d’un père qui a fait fortune dans les énergies fossiles. Sa dame de compagnie ne la lâche pas d’une semelle et obéit à chacune de ses demandes. Sir Blumingdale, en jaquette et gilet gris, se présente comme un riche banquier de la ville de Londres. Il arbore une élégance un peu raide à l’image de sa main, crispée dans sa poche, le coude au corps. Il échange des banalités avec un grand homme sec au costume bois de rose, gants couleur beurre frais et œillet à la boutonnière.
Après trois jours, il semble que nous ayons pris nos habitudes et terminons nos soirées par une promenade digestive sur le pont supérieur, après le dîner. L’océan prend des teintes argentées et de joyeux dauphins viennent parfois nous saluer en faisant des sauts autour du navire.
Durant les journées, le temps s’écoule paisiblement. Life is beautiful. Il souffle en permanence une brise marine légère et de nombreux passagers ont pris pour habitude de s’exposer au soleil, confortablement installés dans des transats en toile à rayures, disposés à l’abri du vent sous de grands parasols. D’autres préfèrent ponctuer leurs journées par les nombreuses activités proposées, comme la gymnastique collective, les jeux de société, les spectacles et les thés dansants. Nos parents ne ratent jamais ce moment, mais s’ils apprécient le thé, ils ne se révèlent pas du tout intéressés par la partie dansante.
Aussi pour nous, le five o’clock tea se prend assis confortablement dans de profonds fauteuils en cuir couleur chocolat. Le thé est servi dans des tasses en porcelaine finement ornées de l’emblème de la Compagnie et s’agrémentent de diverses pâtisseries typiquement britishs telles que les muffins, les scones et le shortbread with marmelade jam. Un orchestre distille dans l’atmosphère une légère musique d’ambiance aux tonalités jazzy et papa fume un cigare de La Havane. Les serveurs tournicotent comme des abeilles autour de notre table de manière policée et s’expriment avec un accent oxfordien presque surjoué. Ils proposent tour à tour, « Some more tea ? », « Some more cake with orange marmelade ? », en appuyant leurs propositions d’une légère révérence.
Croisant notre père sur le pont un matin, le capitaine Stevenson le convie à dîner à sa table avec nous. Mère s’interroge sur ce qui nous vaut un tel traitement de faveur et père nous explique qu’étant un passager régulier, il l’a déjà rencontré à de nombreuses reprises. Il nous raconte que le capitaine est le seul maître à bord après Dieu et cette phrase provoque en moi un immense respect. Il invite mes parents à boire du champagne servi dans des flûtes en cristal et nous dégustons quelques mignardises. Puis, nous passons à table et des maîtres d’hôtel aux mains gantées nous servent en entrée du foie gras, mets qui m’est totalement inconnu. Pour faire suite, le capitaine nous indique que nous allons rester dans la gastronomie française et des assiettes de magrets de canard sur un lit de champignons arrivent devant nos yeux : « Si c’est trop copieux pour vous les enfants, dit le capitaine, vous n’êtes pas obligés de finir vos assiettes. Gardez une petite place pour nos pâtisseries fines en dessert. ». Ce très respecté homme des mers au prestige rehaussé par un bel uniforme nous raconte que depuis son plus jeune âge, il rêve d’horizons lointains et a toujours eu le souhait de devenir capitaine au long cours. Ce vœu réalisé, il a depuis passé plus de temps dans sa vigie que sur la terre ferme.
La fratrie que nous sommes reste sage, médusée durant tout le repas. En guise de récompense, le capitaine Stevenson nous invite à visiter son poste de pilotage et nous nous en trouvons extrêmement chanceux.
NOUS NOUS AMUSONS AUX PALETS sur le pont. Je n’aime pas ce jeu que je trouve peu intéressant, je préfère les parties de cache-cache dans les coursives de cet imposant navire que nous parcourons jusqu’à nous y perdre.
Après ça, sur le chemin du retour à notre cabine, nos parents font la connaissance de quelques passagers dont un certain Vladimir Popovski, un Russe d’apparence très âgée, établi aujourd’hui aux États-Unis et qui justifie sa présence sur ce bateau par son aversion pour les voyages en aéroplane. Il se présente comme un violoniste qui aurait connu son heure de gloire dans sa jeunesse et qui se rend à présent à Londres, où il a été invité à donner un concert à l’Albert Hall.
Le vieux Popovski, ancien riche devenu pauvre, nous raconte, non sans humour qu’il est né avec une cuillère en argent dans la bouche, au sein d’une famille fortunée de Saint-Pétersbourg, mais qu’il ne lui reste de cette vie qu’une cuillère en bois pour se nourrir.
Il affirme avoir été applaudi sur les scènes les plus prestigieuses du monde et semble soucieux de s’accrocher à cette gloire passée. Il ne demeure de ses souliers faits sur mesure que des semelles à l’usure très avancée. Sa chemise confectionnée dans le meilleur coton en provenance d’Égypte laisse apparaître un col élimé malgré le raffinement de ses boutons de manchettes. Sa veste Harris Tweed provenant des quartiers huppés de Londres semble avoir été maintes fois reprisée. Je suis fasciné par sa montre à gousset, ce gros oignon doré finement guilloché qu’il laisse pendre au bout d’une chaînette et qu’il consulte de manière ostentatoire comme on met en avant les vestiges d’une opulence passée.
Popovski s’est tout de suite pris de sympathie pour mon père. Il est, comme lui, amateur de thé mais aussi de cigares qu’il parvient à grappiller aux autres passagers, prétextant avoir oublié les siens dans sa cabine. Père nous indique en souriant que M. Popovski souffre d’amnésie récurrente lorsqu’il s’agit de retrouver ses cigares. Il lui rapporte n’apprécier qu’un seul et unique thé — un thé russe — qu’il se procure à New York dans une petite épicerie de Little Odessa, quartier qu’il affectionne beaucoup, tenue par un Juif ashkénaze émigré, comme lui, de Saint-Pétersbourg. Il propose à mon père de goûter ce thé noir aux arômes de bergamote, de mandarine, d’orange douce et de citron. Il en possède plusieurs boîtes dans ses bagages. Elles contiennent de petits sachets en mousseline de coton fermés par une courte ficelle. Le maître d’hôtel apporte des tasses en porcelaine ainsi qu’une petite théière remplie d’eau frémissante. Popovski se met à tremper de façon exagérée un sachet dans sa tasse en imprimant de petits mouvements saccadés pour faire infuser les plantes. Lorsqu’il juge l’infusion à son goût, il dépose délicatement le sachet dans une petite coupelle. Ce rituel ne manque pas de nous amuser. Seule notre mère, Japonaise éduquée dans la pure tradition nippone dans laquelle la cérémonie du thé reste très codifiée, semble irritée par la pratique de M. Popovski. Ses manières lui paraissent peu conformes, voire vulgaires, à l’opposé des gestes précieux et délicats qu’elle avait appris au Japon.
Vladimir Popovski ne fait pas dans la dentelle et juge à la volée que le thé est parvenu à son point idéal d’infusion simplement à la couleur de l’eau. Son œil est un indicateur comme les Italiens utilisent leurs dentitions pour juger de la cuisson des pâtes al dente.
Il nous raconte que jadis, avant qu’il ne fuie les persécutions nazies, sa famille appartenait aux notables de Saint-Pétersbourg et avait coutume de déguster le thé de façon plus traditionnelle, présenté dans un joli samovar, servi avec du sucre, du miel ou de la confiture.
Je sirote un Coca-Cola et remarque que Popovski se met à me fixer avec attention.
« Quel âge as-tu, mon petit Irving ?
— J’ai 10 ans, monsieur Popovski.
— Je m’en doutais. Tu me fais beaucoup penser à mon fils lorsqu’il avait ton âge.
— Voyez-vous Timothy, dit-il en se retournant vers mon père, la Seconde Guerre mondiale n’a pas épargné ma famille. Nous avons fui la Russie pour nous réfugier avec ma femme, Katarina et mon fils, Igor, dans un modeste appartement parisien où nous vivions cachés. Je travaillais clandestinement dans une usine à bois, en banlieue et pour ne pas prendre le risque d’être vu, je dormais là-bas, parfois toute la semaine. En rentrant un matin, je retrouvai Katarina complètement figée. Elle me raconta, la voix encore tremblante, qu’un homme était venu la veille, tambourinant lourdement à la porte en hurlant d’ouvrir avec un fort accent allemand. La peur au ventre, elle s’exécuta et se heurta de plein fouet à un imposant SS en uniforme et manteau de cuir. L’homme lui intima l’ordre glaçant de lui dire où se trouvait son mari, ce à quoi elle répondit dans un sanglot qu’elle n’en savait rien. Il commença à s’approcher d’Igor, la menaçant de la kidnapper, elle et l’enfant, si elle ne lui disait pas tout de suite la vérité. Katarina se jeta sur mon fils et le plaqua contre sa poitrine. Elle se mit à implorer qu’il n’était pas juif, étant elle-même chrétienne orthodoxe. Le monstre au regard froid retira Igor de l’étreinte de sa mère pour le tourner fermement vers lui. Il déboutonna son pantalon qu’il fit glisser au sol et se saisit du sexe de mon fils pour l’examiner. Il n’était pas circoncis. Le soldat allemand recula d’un pas miltaire et sortit, promettant le doigt braqué sur elle de revenir bientôt chercher son mari. »
L’évocation de ce souvenir me glace le sang et à la fin du goûter, je me précipite aux toilettes pour m’assurer que mon prépuce est encore bien présent sur mon membre. Je me rends compte que le destin tient vraiment à peu de choses. Même quelques centimètres de peau peuvent changer une vie.
BIENTOT, LA CROISIERE TOUCHE A SA FIN. Il est temps de quitter le bateau, d’abandonner notre cabine, le restaurant, les salons de thé. Nous faisons nos valises pour le débarquement du lendemain qui se fera aux premières lueurs du matin.
Le jour se lève pour la dernière fois sur l’océan Atlantique et Southampton se trouve seulement à quelques encablures. Rapidement, le paysage se fait plus précis et la terre se dessine. Les voyageurs se regroupent sur les ponts supérieurs et s’accoudent au bastingage du navire pour observer l’arrivée tant attendue. Le grand port apparaît dans les brumes matinales.
Des goélands aux cris stridents nous accueillent comme à l’aller. Maman me tient par la main tandis qu’à un mètre devant nous, Malcom scrute l’entrée du bateau sur le quai à l’aide d’une paire de jumelles. Les lamaneurs sont en place et s’apprêtent à amarrer le navire pour l’immobiliser. L’action ne semble pas se dérouler comme prévu et l’équipage doit maintenant composer avec des bourrasques et une houle bien formée. Dans un élan incontrôlable, le paquebot vient heurter violemment la bordure du quai au niveau de son flanc et recule lourdement.
La surprise s’empare alors des passagers qui, pour beaucoup, perdent l’équilibre et se retrouvent précipités au sol. Ma mère se dessaisit brutalement de ma main et empoigne rapidement celle de Malcom, évitant ainsi qu’il ne soit balayé comme un fétu de paille en direction des flots. En parallèle, mon pauvre petit corps, abandonné par la main maternelle, perd pied et je chute au fond du puits aux chaînes. Le bateau, après quelques mouvements de balancier, récupère son équilibre. Les passagers, un peu sous le choc, se relèvent tous sans dommage et la stupeur fait place à un mélange d’hilarité nerveuse. Un marin anglais me tend la main et m’extirpe du compartiment avec un large sourire. Une effervescence plus normale reprend et nous gagnons la passerelle avant de poser enfin le pied sur le sol anglais. Une large voiture nous attend. Direction London.
De cet épisode inattendu, il ne resta pour moi qu’une petite bosse sur le front et une pointe de jalousie vis-à-vis de mon frère sauvé par ma mère au détriment de ma propre personne.
NOUS VOILA ARRIVES A LONDRES, nos têtes remplies de ces merveilleux moments passés à bord.
Papa avait raison, ce voyage restera dans nos mémoires.
C’est dans une vaste demeure au style victorien dans le cœur du quartier de Kensington que nous posons nos bagages. Notre père y a pris ses habitudes lorsqu’il débarque à Londres. Il ressent dans cette maison une atmosphère familiale qu’il ne retrouve pas dans les luxueux hôtels qu’il refuse maintenant de fréquenter. La propriétaire, miss Helen Cavendish, est presque devenue une amie. Elle nous accueille chaleureusement et se dit ravie de faire enfin la connaissance de la famille de M. Fairbanks.
Sur la table de la salle à manger trône une boîte contenant des sachets de thé et une théière noire. Une odeur composite de poitrine de porc grillée et de scrambled eggs imprègne les lieux. Le petit déjeuner pris, nous sortons prendre l’air et je découvre cette ville avec beaucoup de ravissement. Pendant que père se rend à Mincing Lane pour ses affaires, nous parcourons Londres dans un cab noir, le nez collé à la vitre et les yeux grands ouverts. Mon regard d’enfant américain s’étonne de tant de nouveautés : les bus rouges à deux étages qui roulent à gauche, les gardes de Buckingham Palace et leurs drôles de chapeaux à poils noirs, les citadins aux allures rigides dans leurs costumes sombres qui se pressent aux abords de la ville. Leur accent renvoie une tonalité bien plus précieuse que le nôtre alors que nous nous exprimons avec les mêmes mots.
Le premier dimanche, père annonce que nous allons rendre visite à une tante éloignée, une certaine Margaret Fairbanks qui, après avoir passé de nombreuses années en Inde, était revenue vivre à Londres pour y couler des jours heureux. Elle était la femme du major John Fairbanks qui appartenait à la haute société britannique. Ils avaient embarqué ensemble en destination de l’Inde où John avait été missionné pour contrôler la bonne production de thé dans la province d’Assam qui était, à l’époque, la zone la plus importante d’approvisionnement de l’Empire britannique.
Puis il reçut l’ordre de poser ses malles dans l’ouest du Tamil Nadu, dans la région des collines ou pousse le fameux thé de Nilgiri.
