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Laïos peut-il échapper à la prophétie de Tirésias ?
Tirésias, le devin, est formel : Œdipe, le fils de Laïos et Jocaste, « par des chemins complexes, massacrera son père, engrossera sa mère ». Le roi de Thèbes exige alors que son fils soit abandonné dans les bois pour y mourir. Malgré cette précaution, le devin lui répète, tous les jours, les termes de la prophétie. Pire encore : quoi que dise le monarque, cet insupportable aveugle se met à ricaner.
C’est après que l’on a tenté de l’assassiner que Laïos croit enfin comprendre ce présage : en livrant son fils à la mort, il a trompé le Sort et est devenu immortel. Il laisse alors libre cours à sa débauche et à son despotisme.
Mais le Destin est en marche : Œdipe, recueilli par un couple de paysans d’Arcadie, s’interroge sur ses vrais parents depuis sa dispute avec un camarade de classe. Il part questionner l’oracle d’Apollon, à Delphes et déclenche ainsi la série d’événements qui conduira à la réalisation de la funeste prophétie.
Pendant ce temps, Tirésias se promène en bas résille, le chœur houspille tous ceux qui parlent d’Apollon et Jocaste chante du Disney.
Retrouvez de célèbres personnages mythologiques comme vous ne les avez jamais vus dans une reprise jubilatoire du mythe d'Œdipe.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Simon Lecomte est agrégé de grammaire, professeur de Français et de Latin au collège Arsène Bonneaud à Nexon. Il a écrit un mémoire de recherches en lettres classiques sur le personnage du devin Tirésias dans les textes antiques. Il aime l’Antiquité, le théâtre, la mythologie et les blagues nulles.
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Seitenzahl: 165
Veröffentlichungsjahr: 2021
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Simon Lecomte
Laïos roi
Théâtre
ISBN : 979-10-388-0201-8
Collection : ENtr’Actes
ISSN : 2109-8697
Dépôt légal : octobre 2021
© couverture Ex Æquo
©2020Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle, réservés pour tous pays Toute modification interdite
Ce livre évoque les thèmes du viol (hors scène)
ŒDIPE
Fils de Laïos et de Jocaste
LAÏOS
Père d’Œdipe, roi de Thèbes, mari de Jocaste
JOCASTE
Mère d’Œdipe, reine de Thèbes, femme de Laïos.
TIRÉSIAS
Devin
CRÉON
Frère de Jocaste
MÉROPE
Mère adoptive d’Œdipe, femme de Polybe
POLYBE
Père adoptif d’Œdipe, mari de Merope, berger
LA SPHINGE
Monstre
Le rideau est encore baissé. Les choristes entrent sur scène en deux groupes, l’un arrivant par la gauche et l’autre par la droite.
PREMIER DEMI-CHŒUR
Évohé ! Évohé !
SECOND DEMI-CHŒUR
À boire ! À boire !
PREMIER CHOREUTE
Iô, Iô, bacchantes !
SECOND DEMI-CHŒUR
C’est nous.
PREMIER DEMI-CHŒUR
C’est nous aussi.
SECOND CHOREUTE
Que veux-tu ?
PREMIER CHOREUTE
Souviens-toi : c’est ici, à Thèbes, que Dionysos déploya sa sublime folie. Elle embrasa les esprits comme s’embrasent les bibliothèques égyptiennes. Personne n’était à l’abri de l’allégresse effrénée. Seul le roi Penthée combattait encore le dieu. Il opposait aux joies de la célébration un cœur sombre où régnait une féroce discipline. Mais la lutte était inégale : il fut démembré des mains de sa propre mère et, comme Orphée avant lui, changé en reliques sacrées.
SECOND CHOREUTE
Je me rappelle tout cela. Qu’est-ce à dire ?
PREMIER CHOREUTE
(Plus large.)
Je propose que nous levions nos vers à la gloire de ce dieu fabuleux.
SECOND DEMI-CHŒUR
Bien d’accord !
PREMIER CHOREUTE
Ainsi, public, si tu pensais voir la célébration des vers policés d’Apollon…
SECOND DEMI-CHŒUR
Si tu es lâche, couard, frileux, et étriqué…
PREMIER CHOREUTE
…nous t’invitons à quitter la place.
SECOND DEMI-CHŒUR
…nous te chassons d’ici à coups de thyrses sanglants !
PREMIER CHOREUTE
Nous ne célébrons pas ce vieillard sénile et impotent.
SECOND DEMI-CHŒUR
Notre métrique asymétrique est en Ducassyllabe ! C’est pour mieux se mettre en iambes.
PREMIER CHOREUTE
Apollon est le dieu des arts classiques, rigoureux, glacés et frigides.
SECOND DEMI-CHŒUR
(Bruyant.)
Bouh !
PREMIER CHOREUTE
Mais Bacchus, au contraire, est celui des arts inspirés !
SECOND DEMI-CHŒUR
Envolés !
PREMIER DEMI-CHŒUR
Emphatiques !
SECOND DEMI-CHŒUR
Romantiques !
PREMIER DEMI-CHŒUR
Fantastiques !
SECOND DEMI-CHŒUR
Hyperboliques !
PREMIER DEMI-CHŒUR
Prodigieux !
SECOND DEMI-CHŒUR
Merveilleux !
PREMIER CHOREUTE
Bien dit ! Mais silence, à présent. Il est temps de commencer.
SECOND CHOREUTE
Nous n’attendons pas les trois coups ?
PREMIER CHOREUTE
Ils ne viendront que plus tard.
SECOND CHOREUTE
Ne prendras-tu pas un dernier vers ?
PREMIER CHOREUTE
Comment est-il ?
SECOND CHOREUTE
Enivrant.
PREMIER CHOREUTE
En ce cas, j’en prendrai deux.
SECOND CHOREUTE
Seulement ?
PREMIER CHOREUTE
Pour l’instant. Car quand des flots de paroles s’écoulent en torrents impétueux, rien ne pourrait m’empêcher de m’en gorger à satiété. Mais silence, à présent, les acteurs sont sur scène.
SECOND CHOREUTE
Quelle scène ? Quels acteurs ?
PREMIER CHOREUTE
Chut, te dis-je !
Une chambre royale. La pièce exsude la sombre clarté d’une gloire décadente. Un immense lit, sur la gauche, prend pratiquement la moitié de la scène. Les draps sont tachés de sang. Sur le lit, Jocaste est en train d’accoucher. Elle souffre. À son côté se tiennent le médecin, qui la conseille d’une voix monocorde, et Laïos, qui lui tient la main pour la rassurer. Derrière eux, un peu plus loin, se trouve la cour qui assiste à l’événement. Les membres de la Cour chuchotent vivement. Enfin, on distingue dans le coin tout au fond à droite Tirésias, sarcastique.
JOCASTE
(Gémissant.)
Ah… Ah… Mais qu’il sorte, par Hadès, qu’il sorte !
LAÏOS
Ne t’en fais pas, Jocaste, ton calvaire est presque fini.
TIRÉSIAS
(Ricanant.)
Hin, hin !
LAÏOS
Tu verras, cet enfant sera une bénédiction.
TIRÉSIAS
(Ricanant.)
Hin, hin !
LAÏOS
Il auréolera ton nom d’une gloire éternelle.
TIRÉSIAS
(Ricanant.)
Hin, hin !
LAÏOS
Grâce à lui, on se souviendra de toi dans deux mille ans et plus.
TIRÉSIAS
(Ricanant.)
Hin, hin !
JOCASTE
(Hurlant.)
Mais faites donc taire ce satané rieur !
LE MÉDECIN
(Monocorde.)
Tout doux, tout doux.
LAÏOS
Il est vrai que ce grincement de dents est insupportable. Qui donc se moque ainsi ?
TIRÉSIAS
Moi.
LAÏOS
Je me doute bien de cela. Mais qui est ce «moi» qui parle ?
TIRÉSIAS
Un homme.
LAÏOS
Tes évidences m’insupportent.
TIRÉSIAS
Cela, pourtant, n’allait pas de soi.
LAÏOS
Avance, chien !
TIRÉSIAS
Non pas chien, mais cynique.
LAÏOS
Fantôme insolent, dévoile-moi ta trogne !
TIRÉSIAS
Pour que tu me voies mieux que je ne vois moi-même ?
LAÏOS
Ah ! Ça y est, je te distingue parmi les ombres et reconnais ton visage : tu n’es autre que Tirésias le fol.
TIRÉSIAS
Au cours des années on me donna bien des noms. Le fol n’est pas, entre tous, le plus outrageant.
LAÏOS
Et si je te nommais la folle ?
TIRÉSIAS
(Rêveur.)
Ce sobriquet aussi maintes fois j’y eus droit.
LAÏOS
Et pourrait-on savoir, vieillard de malheur, ce qui te faisait rire ainsi ?
TIRÉSIAS
(Haussant les épaules.)
L’ironie tragique.
JOCASTE
(Hurlant.)
Mais par tous les dieux que porte le ciel, quel est donc cet agaçant personnage ?
LAÏOS
Ce n’est rien, ma chère, ce n’est que la nounou.
TIRÉSIAS
(Emporté.)
Nounou ? Ah, par l’Enfer ! J’enrage de voir mon nom bafoué par d’ignobles incultes. Maudit soit l’esprit des hommes qui se complaît criminellement à plonger dans le Lethé et à rendre brumeux des personnages si éclatants. Je jure sur le Styx de vous dire toute la vérité sur mes actes mémorables. Écoute donc l’exploit qui fut le mien: un jour, Zeus, une fois n’est pas coutume, avait condescendu à besogner sa femme. Ils passèrent trois jours et trois nuits à goûter les délices sucrés de l’amour. Au terme de leurs ébats, épuisés et joyeux, Zeus laissa échapper qu’à son sens les femmes ressentaient plus de plaisir à la chose, ce à quoi sa divine mégère rétorqua qu’il n’en était rien et qu’au contraire c’était l’homme qui y éprouvait la plus vive félicité. Ils disputèrent, se fâchèrent et Zeus, tonnant, était prêt à rouer sa femme de coups pour lui faire entendre raison. Mais elle, plus fine, lui fit remarquer que pour démêler leurs propos il fallait forcément le truchement d’un arbitre. Ce à quoi Zeus répondit par ces paroles ailées : « C’est bien vrai que cela, mais qui donc pourrait arbitrer notre démêlé ? Il n’y eut jamais personne qui fut capable de goûter ces deux formes de délices au cours d’une seule vie. » Ce à quoi Héra la bovine répondit que le cas était rare, mais pas inexistant. Elle connaissait bien une personne qui eût expérimenté ces deux extases et cette personne n’était autre que moi-même. J’avais, en effet, connu cette étrange aventure que je m’en vais vous conter. Je cheminais sur les routes de campagne quand je vis sur mon chemin deux serpents enlacés. Leurs ignobles et grotesques circonvolutions me nouèrent les boyaux : j’en éprouvais bien du dégoût, décidai de les séparer à l’aide de mon bâton de marche. J’étais loin de supposer que ce serait là cause d’une transformation pour le moins étonnante. Je devins femme, ne me demandez pas pourquoi, je n’ai jamais compris. Cet état dura dix bonnes années au cours desquelles j’expérimentai de nouvelles formes de jouissances. Aux dix ans révolus, je trouvai de nouveau sur ma route deux serpents enlacés tout comme les premiers. Je me dis que si, en séparant les précédents, j’étais devenu autre, peut-être qu’en séparant ces deux-ci je reprendrais ma forme originelle. L’état de femme n’était pas déplaisant en lui-même, mais, en Grèce, où fleurissent les impitoyables gynécées, il fait meilleur porter le membre viril : je les séparai donc. Voilà pourquoi Héra avait vu en moi le seul capable d’arbitrer la divine controverse. Ils se présentèrent donc à ma vue et me firent part de leur haute dialectique, me demandant de la juger en mon âme et conscience. J’avais appris avec quelle colère les dieux jaloux frappent non les menteurs, mais ceux qui leur déplaisent : la vérité n’était pas mon guide, mais bien plutôt la prudence. J’estimai Zeus plus dangereux et le caressai par ces mots « La femme, évidemment, reçoit du plaisir en plus grande part dans l’acte d’amour : elle jouit de neuf portions et l’homme goutte seulement la dixième. » Zeus, fier comme le coq, son divin familier, bomba le torse avec complaisance. Héra, tout au contraire, déchaîna sa fureur. En un instant, ses yeux devinrent fous, roulant à toute allure dans ses divines orbites. Ses cheveux détachés flottèrent autour de sa tête comme la crinière léonine des terribles Erynnies. Elle se jeta sur moi, toutes griffes dehors, et, prise d’une fureur sans égale, m’arracha violemment les yeux. Ah, Suprême malheur ! Injustice implacable ! Je n’ai pas mérité pareille affliction (Il marque la diérèse), je n’ai pas engrossé la femme dont je naquis! Et pourtant ma réponse m’apporta ces douleurs. Mais Zeus, compatissant, contrebalança mon malheur par un don tout divin. Ce qu’un dieu a fait, un autre ne peut le défaire, mais il peut compenser un mal par un bien. J’étais aveugle, mais aussi voyant : la trame du temps était par moi connue. Je voyais le dessin que formaient tous ces fils que sans fin agençaient les trois sœurs nommées Parques. Avant moi, aucun homme n’avait eu un tel don. Seul un dieu, Apollon...
LE CHŒUR
(Huant.)
Bouh !
TIRÉSIAS
Silence, vilains, on se tait quand je parle. Ce dieu, seul, jouissait de ce pouvoir. Hermès, tout bébé, éructait des prophéties, mais l’archer courroucé lui interdit de recommencer de sorte qu’il était seul prophète parmi les dieux. Zeus, par ce don, me faisait son égal, prestige qui n’est pas mince. Ce qu’il est dans les palais d’azur, je le suis parmi les hommes. (Encore plus large.) Et c’est pourquoi le monde devrait se souvenir de ma glorieuse renommée. Je suis Tirésias, qui défie les contraires : homme et femme, mortel et dieu, qui vois tout du passé au futur en passant par l’instant fugitif qui si tôt disparaît. Je suis l’allégorie de la connaissance ultime, à tel point que même mort, je recevrai la venue du plus sage des héros qui descendra au Tartare pour m’y mander conseil.
LAÏOS
(Haussant les épaules.)
Jamais entendu parler de tout cela avant.
TIRÉSIAS
(Méprisant)
Votre manque de culture me consterne.
JOCASTE
Peu nous importe tout cela, et qui que tu sois, nourrice orgueilleuse, réponds plutôt à notre question : quelle obscure plaisanterie te fait ainsi mépriser la naissance de mon fils ?
TIRÉSIAS
Un malheur acharné dont il sera le biais.
LAÏOS
C’est rageant ce défaut de vous autres devins de ne parler jamais que par phrases sibyllines.
TIRÉSIAS
Vous me voulez plus clair ? Ainsi je le serai : « Votre fils à tous deux, par des chemins complexes, massacrera son père, engrossera sa mère ». Voilà.
Les protagonistes se taisent, pendant un temps. Jocaste et Laïos affichent un air à la fois surpris et affolé. Les membres de la cour chuchotent vivement entre eux, provoquant un bourdonnement sourd. Tirésias, tranquille, affiche un sourire railleur.
JOCASTE
Que dis-tu ? Quel malheur ? Mon fils ferait cela ?
TIRÉSIAS
Il le fait, il l’a fait, et plus tard le fera.
LAÏOS
Tes mots puent le mensonge : n’est-ce pas une farce ?
TIRÉSIAS
(Rêveur.)
Oui. Une farce. Un drame peut-être, ou alors une satire. Quelque comédie, tragédie, mystère. Les possibilités, ma foi, sont vraiment infinies. L’histoire est toujours la même, mais la narration varie : c’est ce qui en fait le charme.
LAÏOS
Assez de poésie !
TIRÉSIAS
Assez ? Non, jamais.
JOCASTE
(En pleurs.)
Mais pourquoi, oh ! pourquoi les dieux nous infligeraient-ils un tel châtiment ?
TIRÉSIAS
Demande à ton mari, de lui viennent tes maux.
JOCASTE
(À Laïos.)
Plaît-il ?
LAÏOS
Je ne sais pas, ma mie, de quoi il veut parler.
TIRÉSIAS
(En colère)
Tu ne sais ? Ma foi, quelques coups de bâtons te rendraient-ils la mémoire ? Mais je vais te le dire, puisque tu l’ignores, et tant pis si ta femme découvre tes méfaits. Il y a quelque temps de cela, Pelops t’accueillit en sa demeure. Les lois divines exigent que les hôtes se portent une attention mutuelle. Mais toi, scélérat, criminel effroyable, cancrelat répugnant, tu étais pris d’un désir ardent et coupable à l’endroit de son fils. Tout aurait pu être bénin, mais tu ne sus réprimer tes pulsions assassines : tu violas l’enfant quand le père était absent.
LE CHŒUR
Hideuse forfaiture ! Horreur indicible !
TIRÉSIAS
L’enfant, souillé par ce geste impur, préféra se donner la mort que d’en affronter la honte.
LE CHŒUR
Ah ! Redoublement de mal ! Méchef pitoyable !
JOCASTE
(D’une voix faible.)
Est-ce vrai, mon Laïos, ce qu’ils disent de toi ? Mais tes yeux fuient les miens, tu gardes le silence. Je lis sur ta figure une honte muette. Ne dis rien, j’ai compris. Tes traits avouent ton crime, mieux que toutes tes paroles : ils ne mentent pas, eux, au moins. Ah ! Malheureuse que je suis. En ce jour funeste, je découvre à la fois la prédiction des dieux qui incriminent mon fils, et la nature véritable d’un époux monstrueux. Pauvre femme que je suis. Colère, et honte, tristesse et dure rage vous vous partagez aujourd’hui le mérite de mes larmes.
LE CHŒUR
Pauvre femme en effet, que nous te plaignons fort !
LAÏOS
(Sec.)
Suffit, je ne veux plus entendre toutes ces élégies. Et ce vilain drôle, ce rieur agaçant, je m’en vais le faire taire. Garde : donne-moi une hache, que je fende sur l’heure cette tête chenue.
Un garde boiteux s’approche, tenant une hache qu’il donne à Laïos.
TIRÉSIAS
(Ricanant.)
Me prends-tu donc pour Zeus ? Penses-tu qu’une déesse au large bouclier sortira de mon crâne pour te soustraire à ton sort ?
LAÏOS
(Grommelant.)
Il a raison, je commets cette erreur de tuer le messager alors que c’est le message qui m’inquiète. Il vaut mieux chercher à conjurer le présage. (Au médecin) Du nerf, artisan ! Fais sortir de ce con la victime expiatoire.
JOCASTE
Comment ? Tu n’es pas sérieux ? Serais-tu prêt à tuer l’enfant qui vient de naître ?
LAÏOS
Pour nous préserver tous deux, moi d’une mort et lui d’un crime : oui, je le ferai et sans l’ombre d’un doute.
JOCASTE
Ah ! Souffrance sans pareille ! Maternité abolie ! Quel matin funeste que celui que voici ! Les maux, en avalanche, se suivent tous de près. Je n’ai plus assez de larmes pour noyer mon chagrin. Quoi, malheureux, tu voudrais assassiner la chair de ma chair, le fruit de mes entrailles ? Mais ignores-tu donc quel lien tout-puissant lie une mère à son fils ? Le cordon ombilical tu peux le couper, ta force barbare y suffit. Mais ce lien intangible est plus fort que ta rage. Sans même l’avoir vu, je l’aime de tout mon être. C’est une chose étrange qu’une telle affection. Et toi, manant, tu voudrais l’affronter ? Penses-tu que les dieux laisseraient faire cela ? S’ils veulent t’assassiner, ils sauront, dans leur sagesse, trouver un autre biais. Je me ris de ta présomption à vouloir les duper. Connaîtrais-tu quelqu’un qui y soit jamais arrivé ? Las, petit être, tu n’es qu’un moins que rien, une chiure de mouche au bord de leur tapis. Ils peuvent tout, tu ne peux rien. Préserve du moins la vie d’un enfant innocent.
LAÏOS
Tu voudrais que je meure ? Que, non content de cela, je marche vers la Mort d’une mine radieuse ? As-tu perdu l’esprit ? Est-il rien de plus risible, de plus absurde que la mort ? Tout ce temps à construire un si dur édifice, travail de fourmi qui pose, l’un après l’autre, le grain sur le grain. Tout cela serait détruit en l’espace d’un instant ? D’un claquement de doigts ? Les hommes doivent-ils obéir à un tel décret ? Est-ce que ça a un sens ? Tout ne serait qu’un rêve ? Mais quel rêve de fous ! S’il me faut périr, soit, je l’admets amèrement, mais il est en mon pouvoir d’en retarder l’échéance et je le ferai. Du reste, tu n’es qu’une femme, je n’ai pas à t’écouter. (Au médecin.) Bourreau, fais ton office.
JOCASTE
Tout humain doit mourir...
LAÏOS
Mais cherche à l’éviter.
JOCASTE
Il te faut fuir aussi un forfait outrageant.
LAÏOS
Plutôt vivre assassin que mourir vertueux.
JOCASTE
Que dis-tu ? Quelle horreur ! Qui peut faire un tel choix ?
LAÏOS
Celui que tu choisis comme maître et époux.
JOCASTE
C’est qu’alors je pensais qu’il serait toute ma joie.
LAÏOS
C’est pour te donner joie que je sauve ma vie.
JOCASTE
Ta vie, oui, tu la sauves, mais enfin à quel prix !
LAÏOS
Je ne fais que punir un cruel assassin.
JOCASTE
Assassin il ne l’est pas encore aujourd’hui !
LAÏOS
Un arrêt est tombé qui l’a incriminé.
JOCASTE
Ce n’est que prédiction que l’on peut éviter.
LAÏOS
Et c’est pour l’éviter que je le veux tuer.
JOCASTE
Je voulais, moi, parler d’un procédé plus doux.
LAÏOS
Et qui est ?
JOCASTE
L’éduquer pour éviter le mal.
LAÏOS
Désolé de n’avoir pas foi en un tel biais.
JOCASTE
(Sèche.)
Il n’y a nul pardon pour les infanticides.
LAÏOS
(Péremptoire.)
Il suffit, maintenant, plus un mot sur cela ! J’ai pris ma décision : il mourra, je le veux.
LA COUR
(La larme à l’œil.)
Quel forfait ! Quelle horreur ! Quelle affreuse agonie !
TIRÉSIAS
Agôn ! Agôn !
LAÏOS
Plus un mot, serviteurs, votre roi a parlé !
JOCASTE
(De plus en plus ample.)
Alors que tes entrailles se transforment en serpents ; qu’ils te dévorent cœur ! Que tes yeux te soient arrachés par quelque harpie ! Que ton sexe se dessèche, noircisse, pourrisse, meure et se détache ! Que ta chair se couvre des bubons noirs de la peste ! Que des flots d’un sang âcre te saisissent à la gorge ! Que ta chair se consume ! Que tes os éclatent ! Que tes ongles se craquent ! Que tes nerfs se brisent ! Que ta cervelle se désagrège ! Que ton poumon s’embrase ! Que ton foie se rétracte ! Que ta vessie explose ! Que ton estomac s’éventre et qu’une bile amère noie tout cela dans un infâme court-bouillon ! Puisse le sol se fendre sous tes pas, que tu plonges dans les tourments des Enfers ! Que le chien tricéphale t’arrache les membres ! Qu’enchaîné par le fer à un piton rocheux, ton foie soit dévoré par un aigle vengeur ! Que tu doives à jamais pousser par-devant toi un rocher blessant, qui retomberait toujours ! Que tu sois pris par la tourmente d’un féroce ouragan et que tu sois projeté de falaise en falaise ! Que celui, enfin, qui se tient tout en bas figé dans la glace te prenne comme victime à l’égal des autres, qu’il te croque, qu’il te mange et que tu ressuscites pour qu’il puisse à nouveau te hacher sous ses dents! (Silence)
LAÏOS
(Méprisant.)
Tu as fini ?
JOCASTE
Pas encore, je voulais te le dire en anglais.
LAÏOS
Un autre jour peut-être, pour le moment, j’ai à faire.
