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Lazarus n’a jamais abandonné l’espoir de retrouver ses parents, intimement convaincu qu’ils sont encore en vie. Mais tout bascule avec l’arrivée d’une étrange missive adressée à son grand-père. Celui-ci, visiblement troublé, se volatilise sans un mot d’explication. Alors que Lazarus s’interroge, des Êtres de la Nature se manifestent. Une mission lui est confiée. Déconcerté par la requête, il ne peut compter que sur le soutien d’Astrée, qui se révèle être une précieuse alliée. Le monde de l’invisible les met à nouveau à l’épreuve.
À PROPOS DE L'AUTRICE
Pascale Bordes prend goût à la lecture dès sa plus tendre enfance. Passionnée d'intrigues et de fantasy, elle met de côté son métier d'éducatrice sportive pour se consacrer à l'écriture.
C'est dans ses souvenirs d'enfance qu'elle puise son inspiration, notamment dans l'univers fascinant de l'Égypte ancienne, qu'elle découvre lors d'une visite au musée du Louvre. C'est alors, avec une plume légère, qu'elle se lance dans la saga "Lazarus Bradfer".
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Seitenzahl: 350
Veröffentlichungsjahr: 2025
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Pascale BORDES
Lazarus Bradfer
Le miroir des cinq combattants
Roman
De la même auteure
Lazarus Bradfer T1, la prophétie des 4 lunes, 2022
Lazarus Bradfer T2, le septième singulier, 2022
Cet ouvrage a été composé par les éditions La Grande Vague
et imprimé en France.
Graphisme : ©Leandra Design Sandra
ISBN broché : 978-2-38460-118-9
Dépôt légal : Mai 2025
Les Éditions La Grande Vague
3 Allée des Coteaux, 64340 Boucau
Site : www.editions-lagrandevague.fr
Précédemment
Lazarus est parvenu à délivrer à temps les Sept Singuliers, dont son frère Laslo faisait partie. La Prophétie des 4 Lunes a pu ainsi être évitée. Les Atrabiles ont été anéantis et figés pour l’éternité dans la Salle du Néant des Âmes.
Malgré les lourds secrets familiaux qui lui ont été révélés et les discussions qu’il a pu avoir avec son grand-père sur le sujet, Lazarus reste persuadé que ses parents sont toujours en vie. Après la découverte d’un autre Poste à Galène Doré dans le coffre-fort de Lazare, il n’a qu’une idée en tête, reprendre contact avec le fantôme Hildebert pour retrouver leur trace. Une nuit, alors que Lazare et Laslo dorment à poings fermés, il s’enferme dans le bureau et s’empare de l’extraordinaire radio. Ses nombreuses tentatives restent infructueuses. Son énergie est-elle compatible avec cet appareil ? Épuisé, il ne peut lutter contre la fatigue et finit par s’endormir. C’est alors qu’il entend la voix de sa mère, et se réveille en sursaut.
Maintenant
Soudain, un bruit sec, tel un coup de fouet, claqua dans la pièce éclairée de bougies. Les petites flammes vacillèrent. La décompression avait été si soudaine qu’elle l’avait pris de court. Pendant un instant, il n’eut pas conscience de ce qu’il venait de se produire, puis, un sentiment de liberté s’était répandu dans tout son être comme une traînée de poudre. Il avait attendu si longtemps. Enfin, il allait pouvoir exprimer tout ce qu’il avait contenu dans cet endroit si exigu durant ces nombreuses décennies, et redevenir celui qu’il avait été jadis.
Le ronflement d’une rame de métro quelque part alentour fit vibrer le sol. Une activité était en cours, mais laquelle ? Ce son lui était inconnu. Il n’en avait que faire. Après tout, à cet instant, son avenir reprenait le chemin qui lui avait été tracé. Son enfermement avait duré une éternité. De toute évidence, quelque chose s’était produit pour déclencher sa libération. Si c’était ce à quoi il pensait, ce n’était qu’un juste retour des choses. À partir de maintenant, il n’avait plus un instant à perdre.
MYSTÉRIEUX COURRIER
Au 14 rue de la Mare, la nuit était déjà bien avancée. Lazare et Laslo dormaient à poings fermés à l’étage. La maison était silencieuse. Au rez-de-chaussée, la situation avait pris une tournure imprévue. Alors qu’il tentait de communiquer avec Hildebert, Lazarus avait entendu autre chose. Dans le bureau de son grand-père, il fixait le Poste à Galène Doré, pétrifié. La voix qui venait de résonner générait en lui une telle excitation ! Son bonheur était intense. Comme s’il voulait arrêter le temps, il retint son souffle. Avoir un signe de ses parents était ce qu’il avait espéré le plus au monde. Malgré l’émotion qui le submergeait, il devait rester calme, et surtout rassembler ses idées. Une once de doute persistait toutefois dans sa tête. Avait-il rêvé ? Et si tout ça n’était pas vrai ? Son imagination lui jouait-elle des tours ? Il ne voulait surtout pas être déçu. Alors qu’il se posait mille questions, la voix résonna à nouveau.
Cette fois-ci, le doute n’était plus permis. Il se redressa sur sa chaise et s’empressa de répondre.
Il était bouleversé. Toutes ses tentatives pour établir une communication avec sa mère restaient vaines. Il l’entendait, mais elle ne l’entendait pas en retour. Sa frustration était telle que la joie ressentie quelques instants auparavant se muait en une douleur immense. Ses poings étaient si serrés que ses doigts en devenaient blancs. Les yeux noyés de larmes, il fixait intensément le Poste, dans l’espoir de l’entendre à nouveau. L’inquiétude envahit soudain ses pensées. Le Poste à Galène Doré lui avait permis de communiquer avec des fantômes. S’il avait entendu sa mère, cela signifiait-il qu’elle n’était plus de ce monde ? Et son père, pourquoi ne s’était-il pas manifesté ? Alors qu’il commençait à perdre espoir, il repensa soudain au petit rouleau de tissuque Goba lui avait fait choisir quand il lui avait ramené la cloche tibétaine.
« Il ne faut jamais oublier la bonté d’une mère, du soleil et des épis. Si on a perdu l’espoir, on a tout perdu ».
Il prit une grande inspiration. Il devait forcément y avoir une explication. Sa grand-tante Rosalia lui répétait souvent :
« Écoute ton cœur ». Son cœur lui disait que ses parents étaient toujours en vie. Il attrapa un crayon et nota sans attendre la fréquence sur laquelle se trouvait le curseur : 188.50, puis attendit encore un peu, au cas où. Ne percevant aucune autre activité, il se résolut à mettre fin à la séance, réalisant par la même occasion qu’Hildebert ne s’était pas manifesté non plus. De toute évidence, ce dernier devait être occupé ailleurs. Lazarus remit tout en place dans le coffre-fort et remonta à l’étage sans faire de bruit. Ce qu’il venait de vivre était quand même extraordinaire. Il fut sur le point d’aller réveiller son grand-père et Laslo pour tout leur raconter, mais se ravisa. De toute façon, il valait mieux que Lazare n’apprenne pas qu’il avait pu utiliser son Poste.
Quant à Laslo, il était encore trop fragile pour être confronté à une telle réalité. D’ailleurs, d’ici quelques jours, ce dernier devait partir rejoindre Rosalia et Claudio Sédrob à la campagne. Inutile de le perturber davantage. Il valait mieux le laisser en paix. Le jour était encore loin de se lever. Lazarus retourna dans sa chambre s’allonger sur son lit d’appoint. Les pensées se bousculèrent dans sa tête. La voix de sa mère ne le quittait plus. C’était si étrange. Cela faisait si longtemps qu’il ne l’avait pas entendue. Des souvenirs heureux lui revinrent en mémoire. Même au beau milieu de la nuit, il aurait tant aimé les partager avec son frère. Ses yeux le brûlaient de fatigue, mais il mit un bon moment avant de pouvoir se rendormir. Son sommeil fut profond et agité.
Les deux nuits qui suivirent, il tenta de renouveler sa troublante expérience. Tous ses essais restèrent infructueux. Son acharnement n’était sans doute pas bénéfique. Une pause était nécessaire. Le matin suivant, il fut tiré d’un mauvais rêve par le sifflement de la cafetière italienne qui chauffait sur la gazinière. Il était à peine sept heures. Laslo dormait encore. Comme il savait qu’il ne se rendormirait plus, il se leva et sortit de la chambre sur la pointe des pieds, afin de ne pas réveiller son frère.
Une mèche de cheveux avait pris un mauvais pli pendant la nuit et rebiquait comme s’il avait porté un bigoudi. Pour remédier à l’anomalie, il passa par la salle de bain afin de mouiller sa mèche rebelle. Une fois tout rentré dans l’ordre, il se dirigea vers la cuisine où Lazare finissait son petit déjeuner.
Lazarus s’installa et posa son menton sur ses mains, en attendant. Il aurait voulu aborder le sujet concernant sa fameuse expérience nocturne, mais, évaluant encore une fois les conséquences, il renonça.En suivant des yeux une grosse mouche noire qui survolait la table, il remarqua un papier posé à côté du journal. La feuille était parcourue d’une belle écriture à l’encre bleue qui attisa sa curiosité. Il était trop loin pour la lire. Intrigué, il fit mine de vouloir attraper le journal, espérant ainsi déchiffrer la missive. Il n’eut pas le temps de voir grand-chose finalement. Son grand-père s’empressa de la récupérer pour la fourrer dans sa poche, en même temps qu’il posait l’assiette d’œufs brouillés devant lui.
Lazare jeta un œil sur l’horloge de la cuisine et vérifia l’heure à sa montre, l’air préoccupé. Son attitude interpella Lazarus. Se rendant compte que son petit-fils le dévisageait, celui-ci fit mine de remettre sa montre à l’heure.
Lazare retourna près de l’évier pour faire le peu de vaisselle qui s’y trouvait, comme s’il voulait se donner une contenance. Lazarus l’observait. Après avoir savonné trois fois la même assiette et regardé le même nombre de fois l’horloge, ce dernier poussa un long soupir. Laslo arriva sur ces entrefaites en lançant un bonjour général. Il lorgna tout de suite l’assiette de son petit frère.
Il avait oublié le goût des choses pendant toutes ces années passées auprès du Grand Sînastre. Tout ce qu’il mangeait lui paraissait si incroyable. Lazare se remit en mouvement à son arrivée et lui prépara la même chose. Il paraissait de plus en plus nerveux.
Laslo engouffra un pancake, tandis que Lazarus terminait ses œufs brouillés sans quitter des yeux son grand-père.
Une fois leur petit déjeuner avalé, ils se préparèrent pour le départ. Laslo tremblait un peu en rangeant ses affaires dans son sac. Il avait vécu en guenilles pendant si longtemps qu’il avait perdu toute notion d’avoir autant de vêtements. Chaque journée passée en famille lui procurait de nouvelles sensations. Tout lui donnait le tournis.
Laslo la regarda un long moment le sourire aux lèvres et les yeux humides. Ce cadeau le touchait beaucoup.
Profitant de l’élan d’affection entre les deux frères, Lazare descendit rapidement l’escalier et s’enferma dans son bureau. Puis, quelques minutes plus tard, les garçons entendirent un petit tintement, comme si le combiné du téléphone venait d’être raccroché. Lazarus descendit pour s’assurer que tout allait bien et qu’il n’y avait pas de contretemps pour le départ. Son grand-père venait peut-être simplement de confirmer l’heure d’arrivée à Rosalia. Il se retrouva nez à nez avec lui quand il sortit brusquement de la pièce.
Les sacs de Laslo en main, ils sortirent de la maison pour se rendre au garage. La boulangère du quartier était sur son pas de porte. En les voyant passer, elle leur lança un bonjour.
Dans le garage, la Diane bleu turquoise était camouflée sous sa bâche. Laslo afficha une certaine appréhension. Il n’avait aucun souvenir de ce que l’on pouvait ressentir en voiture et annonça d’emblée qu’il préférait monter à l’arrière.
Quand l’auto démarra, il se détendit un peu, regrettant presque son choix. Finalement, on voyait mieux le paysage à l’avant.
Vers la fin de l’après-midi, Lazarus et son grand-père étaient de retour rue de la Mare. Lazare n’avait pas été très bavard durant le trajet. À chaque fois que Lazarus avait entamé la conversation, c’était comme si son grand-père ne l’entendait pas. Il lui répondait toujours dans le vague. Semblant en prendre conscience, celui-ci changea d’attitude. Après le dîner, ils s’installèrent dans le jardin près du bananier, sur deux vieilles chaises pliantes en bois, et discutèrent un bon moment en observant les étoiles. Lazarus aurait aimé que la soirée s’étire davantage, mais un coup de froid inattendu les força à rentrer.
Le lendemain matin, Lazare sortit de très bonne heure, prétextant avoir une course importante à faire. Avant de s’en aller, il précisa que ce n’était pas à côté et qu’il en aurait au moins pour la matinée. Il avait à nouveau l’air préoccupé. Dès qu’il quitta la maison, Lazarus se précipita à la fenêtre pour voir de quel côté il partait. À son grand étonnement, il ne le vit pas passer. La porte d’entrée avait pourtant bien claqué. Il descendit jeter un œil dans l’atelier, personne non plus. Même constat côté jardin. Où était-il passé ? Il repensa alors au papier posé la veille sur la table de la cuisine. Qu’est-ce qui pouvait autant tourmenter son grand-père ?
La sonnette de la porte d’entrée retentit tout à coup, le faisant sursauter. Avant qu’il n’ait le temps de faire un pas, elle retentit à nouveau avec plus d’insistance. Astrée attendait devant la porte, les bras croisés, montrant des signes d’impatience.
Songeur, Lazarus fronça les sourcils.
Astrée remarqua que Lazarus n’avait pas l’air non plus dans son assiette.
Il hésita un instant avant de répondre. Évidemment, il aurait aimé que son frère reste avec lui, mais ce qui le perturbait le plus était d’avoir entendu sa mère.
Il marqua un silence.
Se frottant le menton, il hésitait à poursuivre.
UN REGARD VIDE
Lazarus et Astrée restèrent un moment à réfléchir. La missive reçue par Lazare et Léonide pouvait-elle avoir un lien avec ses parents ? Ils refoulèrent très vite cette idée. Si ça avait été le cas, pourquoi n’en auraient-ils pas parlé ?
En sortant de la maison côté atelier, ils firent un petit détour par la Flaque d’Illusions près des rails. Un homme se tenait à quatre pattes juste à côté. Visiblement, il avait l’air effrayé. La bouche grande ouverte et les yeux exorbités, il l’observait. Astrée et Lazarus échangèrent un regard. En dehors de leur petit groupe, personne ne connaissait l’existence de ces passages.
L’homme les entendit arriver et se retourna, l’air ahuri. Il fit une tentative pour se relever, mais n’y parvint pas. Ils comprirent très vite pourquoi en voyant les cadavres de bouteilles de vin éparpillées un peu plus loin.
Il était complètement ivre et arrivait à peine à articuler.
Le malheureux fit une nouvelle tentative pour se remettre sur ses deux pieds, mais aussitôt debout, il tituba et s’étala de tout son long sur les gravillons, déchirant son pantalon au niveau des genoux.
Ils se précipitèrent pour l’aider à se relever. L’homme était lourd et sentait la vinasse à plein nez.
Il lança un coup de pied dans le vide dans leur direction en ricanant bêtement. Une fois stabilisé, il finit par s’éloigner en zigzaguant, et pesta de plus belle contre une canette de bière qui se trouvait sur son passage. Une dizaine de corbeaux posés sur le rebord d’un muret s’envolèrent au moment où il l’écrabouilla d’un coup sec. L’attitude du poivrot leur confirmait en tout cas que Lazare et Léonide étaient bien passés par là.
Astrée connaissait la plupart des Flaques d’Illusions, malheureusement, celle-ci faisait exception. Plutôt que de tenter un passage hasardeux, ils restèrent sur l’idée d’aller vérifier la présence de Ralph et Ulysse sur le marché de Barbès. Ils s’élancèrent vers la passerelle et passèrent devant la boutique de Léonide. Au même moment, deux dames, bras dessus bras dessous, regardaient à l’intérieur, les mains en visière. Astrée s’avança, pensant qu’elles avaient besoin d’un renseignement.
Les deux femmes la dévisagèrent. Elles parurent hésiter à répondre, comme si les sons ne voulaient pas sortir de leur bouche. Leurs yeux étaient sans expression, semblables à ceux d’un poisson mort sur l’étal d’un poissonnier. Elles fixèrent Lazarus et firent un pas vers lui, bras tendus. Interloquée, Astrée s’interposa. Mais, les dames firent de même avec elle. Tout en reculant pour les éviter, elle réitéra sa question avec plus d’insistance. Aucune réaction. Elles tournèrent les talons et s’éloignèrent, l’air hagard. Ils les observèrent un instant.
Malgré l’incident, ils reprirent leur chemin, et rejoignirent la bouche de métro. Sur le quai, il y avait beaucoup de monde. Ils durent jouer des coudes pour avancer. En attendant la rame, Lazarus fut intrigué par un léger mouvement de foule un peu plus loin. Comme si on laissait passer quelqu’un d’important. Sur la pointe des pieds, il tenta de voir qui ça pouvait être, mais il n’y avait personne. Il se fit la réflexion que les attitudes des gens aujourd’hui étaient déconcertantes. À moins qu’un rat n’en fût la cause, ça arrivait fréquemment. Il n’était même pas rare de voir ces gros rongeurs traverse les voies.
La rame arriva enfin. Ils s’engouffrèrent dans la première voiture qui s’ouvrit devant eux. À peine la machine venait-elle de démarrer, qu’il y eut un très gros coup de frein. Tous les passagers se retinrent comme ils purent aux montants. Habitués aux aléas de ce moyen de transport, personne ne broncha. Soudain, toutesles lumières s’éteignirent les unes après les autres en grésillant, provoquant quelques manifestations d’angoisse. L’instant d’après, toutes les voitures se retrouvèrent dans le noir. Les lumières de secours s’allumèrent spontanément. Leur couleur verte sans éclat donnait aux passagers des airs de spectres.
Avant que Lazarus n’émette la moindre hypothèse, la lumière revint d’un seul coup et le véhicule redémarra.
À la station Barbès-Rochechouart, ils quittèrent le quai et empruntèrent les escaliers. Ils traversèrent ensuite le boulevard pour se rendre sur le marché où Ralph tenait habituellement son stand de matériel de randonnée. À cette heure de la matinée, l’animation battait son plein. Ils eurent le plus grand mal à avancer sans se perdre de vue. En arrivant à l’angle de la rue où Ralph avait habituellement son étal, un marchand de primeurs avait pris place.
Ils le remercièrent et déambulèrent entre les étalages en tout genre sans trouver trace ni de Ralph ni d’Ulysse. Ils finirent par apercevoir le placier qui mettait à jour son listing.
De plus en plus de monde circulait autour d’eux. Lazarus remarqua soudain le même mouvement de foule que précédemment sur le quai du métro. Les gens semblaient laisser le passage à quelqu’un.
Un cri aigu s’échappa de la foule, tel un feu d’artifice. Une dame hurlait de terreur.
Astrée grimaça à la seule évocation de l’animal en s’agrippant à Lazarus.
Tout en l’écoutant, Lazarus reconnut les deux dames qu’ils avaient croisées devant la boutique de Léonide. Elles étaient en train d’acheter du fromage, deux marchands plus loin.
Elles avaient perdu cet air de poisson mort et plaisantaient avec le fromager devant un présentoir de produits tous aussi appétissants les uns que les autres. Ils les regardèrent quelques instants et se décidèrent à quitter le marché. Dès qu’ils furent éloignés de la zone animée, un autre attroupement attira leur attention. Intrigués, ils s’approchèrent. Un joueur de cartes à la sauvette faisait l’attraction en lançant des paris auxquels répondaient les plus naïfs. Ils se faufilèrent entre tous les curieux et restèrent stupéfaits face à l’habileté et à la rapidité de l’homme dans le maniement des cartes. La promesse d’un billet de cinquante euros à celui qui réussirait à trouver la bonne carte engendrait de nombreux paris. Les parieurs ne lâchaient pas le jeu des yeux, espérant remporter la mise. Comme par hasard, personne ne réussissait l’exploit.
Astrée décida qu’il était temps d’y aller et incita Lazarus à la suivre. Quand celui-ci fut sur le point de faire demi-tour, un flot de protestations s’éleva parmi le groupe de joueurs. Quelqu’un avait sans doute remporté le billet. Mais ce n’était pas le cas. L’homme aux cartes avait le bras suspendu en l’air. Comme si le temps s’était brusquement arrêté. Cet arrêt sur image avait quelque chose de déroutant. L’individu avait lui aussi ce regard dénué de toute expression. Tout à coup, il reprit vie et posa lentement ses cartes sur la table en relevant la tête pour fixer Lazarus. Sa présence au milieu des badauds l’avait apparemment interpellé, comme quelqu’un qui vient de trouver la partie manquante d’un puzzle.
Surpris, ce dernier jeta un œil autour de lui pour savoir à qui l’individu s’adressait.
Alertée par cette soudaine interpellation, Astrée revint sur ses pas.
Il s’avança prudemment jusqu’à la table du maître du jeu, sans le quitter des yeux. L’individu soutenait son regard de façon étrange. Tous les gens s’écartèrent pour le laisser passer, le dévisageant comme une bête curieuse. Sur ses gardes, Lazarus préféra garder une certaine distance.
À l’affût de ce qui allait suivre, les curieux s’impatientaient. Certains pensèrent qu’il était complice et commençaient déjà à imaginer de nouveaux paris avec une mise plus élevée. Le gain allait probablement doubler !
Lazarus était mal à l’aise. Prudent, il fit juste un pas. Astrée ne sentait pas l’affaire, et se tenait prête à intervenir au cas où. L’homme ne lui inspirait pas confiance. Son regard vide était vraiment dérangeant. Ce dernier avança son buste, le bras tendu en avant. Au moment où sa main allait toucher Lazarus, plusieurs coups de sifflet retentirent. Tout le monde se bouscula. Des policiers arrivaient en courant pour verbaliser et disperser les joueurs. En moins de deux, la place de jeu se vida. L’homme aux cartes avait également déguerpi, abandonnant tout son attirail. Les cartes s’envolèrent en s’éparpillant sur le bitume, comme on sème du blé dans un champ.
Astrée tira Lazarus par le bras.
Sans attendre, ils filèrent vers le métro. Sur le quai, Astrée reconnut le fauteur de trouble. Il était nerveux et paraissait très contrarié.
Elle n’eut pas le temps de le retenir. Lazarus était parti sur les chapeaux de roues.
Arrivé au niveau du lanceur de paris, il constata que son regard n’avait plus rien d’anormal.
La rame arriva. L’homme le planta là pour se diriger un wagon plus loin.
Ils gardèrent un œil sur l’individu qu’ils apercevaient depuis la lucarne tout au bout de leur wagon. Celui-ci quitta la rame deux stations plus loin. Ils le suivirent du regard jusqu’à ce qu’il disparaisse de leur champ de vision. La montée d’une dizaine de nouveaux passagers les obligea à reculer jusqu’à la cloison. Astrée gémit de douleur lorsqu’un gros bonhomme lui écrasa le pied. Elle fut d’autant plus en colère qu’il ne s’excusa pas.
Lazarus s’amusa de sa remarque, mais déchanta très vite lorsqu’il reçut un coup dans les côtes venant d’une dame qui perdait l’équilibre.
À l’arrêt suivant, peu de gens descendirent. Un nouveau flux se déversa à l’intérieur.
Arrivés enfin à destination, ils furent soulagés de quitter le métro. Ils marchèrent d’un bon pas jusqu’à la passerelle, espérant que, peut-être, Léonide serait de retour. La boutique était toujours fermée.
Effectivement, chez Lazare, il n’y avait personne. Sur le mur du jardin, de nombreux corbeaux avaient trouvé refuge et lissaient leurs plumes.
L’ESPRIT D’ABÔ
Ralph et Ulysse émergèrent de la Flaque d’Illusions qu’ils avaient empruntée, frontales allumées. L’endroit était particulièrement sombre, comme ils s’y attendaient. Deux petites lumières se détachèrent à une vingtaine de mètres d’eux. Ils comprirent que Lazare et Léonide étaient déjà sur place en les entendant parler.
Ils furent interrompus par l’arrivée de César qui les rejoignit, essoufflé.
Ils se trouvaient à l’intérieur d’une station de métro condamnée pour vétusté. Elle était interdite au public depuis des années et les entrées avaient toutes été murées pour éviter les intrusions. Les seuls accès possibles restaient pour eux certaines Flaques d’Illusions. Sans crier gare, un bruit strident déchira le silence du quai abandonné. Une rame de métro s’annonçait en provenance de l’ancien tunnel de circulation.
À peine quelques secondes plus tard, deux petits phares ronds apparurent en éclairant les rails. La machine déboula dans un boucan d’enfer et stoppa à peu près à leur niveau. Elle était de couleur jaune et rouge, tout droit sortie des années cinquante. Sa carrosserie était grignotée par la rouille, comme l’aurait fait une souris sur un morceau de gruyère. L’unique wagon était vide. Seul un homme en habit de bure se tenait dans la cabine de pilotage. Les portes s’ouvrirent en grand en grinçant. Le conducteur les invita à monter à bord. Les portes firent quelques embardées avant de se refermer.
Après quelques échanges de courtoisie, chacun prit place sur les banquettes rafistolées, un peu tendu.
Après deux essais infructueux, la rame démarra enfin et s’enfonça dans le noir du tunnel. Le trajet leur parut insolite. Les rails semblaient suivre une voie identique à celle d’une mine d’or. Descentes, montées, virage à droite, virage à gauche.
Au bout de quinze minutes d’un parcours sinueux, le conducteur fit son possible pour ralentir sans trop de secousses, puis arrêta sa machine. Le lieu, même s’il possédait un quai, n’avait rien à voir avec une station de métro ordinaire. Cela ressemblait plutôt à un souterrain dérobé sous un vieux château.
Le sol était tapissé de pavés irréguliers, dont certains manquaient par endroits. Quand ils furent tous descendus sur ce quai improbable, les portes s’agitèrent de nouveau avant de se refermer.
La rame redémarra, et s’éloigna.
Léonide plissait les yeux pour affûter sa vision. Avançant mains en avant, elle trébucha sur un pavé qui dépassait et poussa un cri étouffé en perdant l’équilibre. Rapide comme l’éclair, Ulysse la rattrapa par le bras.
Sous l’éclat de sa lampe, il repéra le symbole dela jarre.
Vues de face, trois marches en pierre se confondaient avec le bâti du mur.
Lazare gravit les marches et cogna plusieurs fois contre la paroi avec une pierre pour annoncer, en morse, leur arrivée. Tout un pan de mur se mit à tourner, laissant aussitôt échapper un nuage de poussière. Un homme assez petit au visage contrarié vint les accueillir.
Le Père Guillaume les précéda pour passer le long d’un petit promenoir en pierre de taille où leurs pas résonnèrent. La particularité de l’édifice était invraisemblable. Personne n’aurait pu imaginer qu’une chapelle existait à quelques mètres sous terre. Ils débouchèrent dans une grande pièce, sans doute les parties communes. Un homme en bleu de travail finissait de remettre en place une ampoule électrique.
L’homme un peu bourru les salua de la tête.
