Lazarus Bradfer - Tome 3 - Pascale Bordes - E-Book

Lazarus Bradfer - Tome 3 E-Book

Pascale Bordes

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Beschreibung


Lazarus n’a jamais abandonné l’espoir de retrouver ses parents, intimement convaincu qu’ils sont encore en vie. Mais tout bascule avec l’arrivée d’une étrange missive adressée à son grand-père. Celui-ci, visiblement troublé, se volatilise sans un mot d’explication. Alors que Lazarus s’interroge, des Êtres de la Nature se manifestent. Une mission lui est confiée. Déconcerté par la requête, il ne peut compter que sur le soutien d’Astrée, qui se révèle être une précieuse alliée. Le monde de l’invisible les met à nouveau à l’épreuve.

À PROPOS DE L'AUTRICE 

Pascale Bordes prend goût à la lecture dès sa plus tendre enfance. Passionnée d'intrigues et de fantasy, elle met de côté son métier d'éducatrice sportive pour se consacrer à l'écriture.

C'est dans ses souvenirs d'enfance qu'elle puise son inspiration, notamment dans l'univers fascinant de l'Égypte ancienne, qu'elle découvre lors d'une visite au musée du Louvre. C'est alors, avec une plume légère, qu'elle se lance dans la saga "Lazarus Bradfer".

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Seitenzahl: 350

Veröffentlichungsjahr: 2025

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Couverture

Page de titre

Pascale BORDES

 

 

 

 

Lazarus Bradfer

Le miroir des cinq combattants

 

 

 

 

 

Roman

 

 

 

 

 

Copyright

 

De la même auteure

 

Lazarus Bradfer T1, la prophétie des 4 lunes, 2022

Lazarus Bradfer T2, le septième singulier, 2022

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Cet ouvrage a été composé par les éditions La Grande Vague

et imprimé en France.

Graphisme : ©Leandra Design Sandra

ISBN broché : 978-2-38460-118-9

Dépôt légal : Mai 2025

 

Les Éditions La Grande Vague

3 Allée des Coteaux, 64340 Boucau

Site : www.editions-lagrandevague.fr

 

 

PROLOGUE

 

 

Précédemment

Lazarus est parvenu à délivrer à temps les Sept Singuliers, dont son frère Laslo faisait partie. La Prophétie des 4 Lunes a pu ainsi être évitée. Les Atrabiles ont été anéantis et figés pour l’éternité dans la Salle du Néant des Âmes.

Malgré les lourds secrets familiaux qui lui ont été révélés et les discussions qu’il a pu avoir avec son grand-père sur le sujet, Lazarus reste persuadé que ses parents sont toujours en vie. Après la découverte d’un autre Poste à Galène Doré dans le coffre-fort de Lazare, il n’a qu’une idée en tête, reprendre contact avec le fantôme Hildebert pour retrouver leur trace. Une nuit, alors que Lazare et Laslo dorment à poings fermés, il s’enferme dans le bureau et s’empare de l’extraordinaire radio. Ses nombreuses tentatives restent infructueuses. Son énergie est-elle compatible avec cet appareil ? Épuisé, il ne peut lutter contre la fatigue et finit par s’endormir. C’est alors qu’il entend la voix de sa mère, et se réveille en sursaut.

 

Maintenant

Soudain, un bruit sec, tel un coup de fouet, claqua dans la pièce éclairée de bougies. Les petites flammes vacillèrent. La décompression avait été si soudaine qu’elle l’avait pris de court. Pendant un instant, il n’eut pas conscience de ce qu’il venait de se produire, puis, un sentiment de liberté s’était répandu dans tout son être comme une traînée de poudre. Il avait attendu si longtemps. Enfin, il allait pouvoir exprimer tout ce qu’il avait contenu dans cet endroit si exigu durant ces nombreuses décennies, et redevenir celui qu’il avait été jadis.

Le ronflement d’une rame de métro quelque part alentour fit vibrer le sol. Une activité était en cours, mais laquelle ? Ce son lui était inconnu. Il n’en avait que faire. Après tout, à cet instant, son avenir reprenait le chemin qui lui avait été tracé. Son enfermement avait duré une éternité. De toute évidence, quelque chose s’était produit pour déclencher sa libération. Si c’était ce à quoi il pensait, ce n’était qu’un juste retour des choses. À partir de maintenant, il n’avait plus un instant à perdre.

 

 

 

 

 

 

1

MYSTÉRIEUX COURRIER

 

 

Au 14 rue de la Mare, la nuit était déjà bien avancée. Lazare et Laslo dormaient à poings fermés à l’étage. La maison était silencieuse. Au rez-de-chaussée, la situation avait pris une tournure imprévue. Alors qu’il tentait de communiquer avec Hildebert, Lazarus avait entendu autre chose. Dans le bureau de son grand-père, il fixait le Poste à Galène Doré, pétrifié. La voix qui venait de résonner générait en lui une telle excitation ! Son bonheur était intense. Comme s’il voulait arrêter le temps, il retint son souffle. Avoir un signe de ses parents était ce qu’il avait espéré le plus au monde. Malgré l’émotion qui le submergeait, il devait rester calme, et surtout rassembler ses idées. Une once de doute persistait toutefois dans sa tête. Avait-il rêvé ? Et si tout ça n’était pas vrai ? Son imagination lui jouait-elle des tours ? Il ne voulait surtout pas être déçu. Alors qu’il se posait mille questions, la voix résonna à nouveau.

— Lazarus, mon chéri ! Est-ce que tu m’entends ?

Cette fois-ci, le doute n’était plus permis. Il se redressa sur sa chaise et s’empressa de répondre.

— Maman, je suis là ! Je t’entends !
— Lazarus, je t’en supplie, si tu es là, réponds-moi !
— Je t’entends maman ! Pourquoi ne m’entends-tu pas ?
— Lazarus, n’aie pas peur ! C’est bien moi, c’est maman ! S’il te plaît, dis-moi quelque chose ! se désolait-elle.

 

Il était bouleversé. Toutes ses tentatives pour établir une communication avec sa mère restaient vaines. Il l’entendait, mais elle ne l’entendait pas en retour. Sa frustration était telle que la joie ressentie quelques instants auparavant se muait en une douleur immense. Ses poings étaient si serrés que ses doigts en devenaient blancs. Les yeux noyés de larmes, il fixait intensément le Poste, dans l’espoir de l’entendre à nouveau. L’inquiétude envahit soudain ses pensées. Le Poste à Galène Doré lui avait permis de communiquer avec des fantômes. S’il avait entendu sa mère, cela signifiait-il qu’elle n’était plus de ce monde ? Et son père, pourquoi ne s’était-il pas manifesté ? Alors qu’il commençait à perdre espoir, il repensa soudain au petit rouleau de tissuque Goba lui avait fait choisir quand il lui avait ramené la cloche tibétaine.

« Il ne faut jamais oublier la bonté d’une mère, du soleil et des épis. Si on a perdu l’espoir, on a tout perdu ».

Il prit une grande inspiration. Il devait forcément y avoir une explication. Sa grand-tante Rosalia lui répétait souvent :

« Écoute ton cœur ». Son cœur lui disait que ses parents étaient toujours en vie. Il attrapa un crayon et nota sans attendre la fréquence sur laquelle se trouvait le curseur : 188.50, puis attendit encore un peu, au cas où. Ne percevant aucune autre activité, il se résolut à mettre fin à la séance, réalisant par la même occasion qu’Hildebert ne s’était pas manifesté non plus. De toute évidence, ce dernier devait être occupé ailleurs. Lazarus remit tout en place dans le coffre-fort et remonta à l’étage sans faire de bruit. Ce qu’il venait de vivre était quand même extraordinaire. Il fut sur le point d’aller réveiller son grand-père et Laslo pour tout leur raconter, mais se ravisa. De toute façon, il valait mieux que Lazare n’apprenne pas qu’il avait pu utiliser son Poste.

Quant à Laslo, il était encore trop fragile pour être confronté à une telle réalité. D’ailleurs, d’ici quelques jours, ce dernier devait partir rejoindre Rosalia et Claudio Sédrob à la campagne. Inutile de le perturber davantage. Il valait mieux le laisser en paix. Le jour était encore loin de se lever. Lazarus retourna dans sa chambre s’allonger sur son lit d’appoint. Les pensées se bousculèrent dans sa tête. La voix de sa mère ne le quittait plus. C’était si étrange. Cela faisait si longtemps qu’il ne l’avait pas entendue. Des souvenirs heureux lui revinrent en mémoire. Même au beau milieu de la nuit, il aurait tant aimé les partager avec son frère. Ses yeux le brûlaient de fatigue, mais il mit un bon moment avant de pouvoir se rendormir. Son sommeil fut profond et agité.

Les deux nuits qui suivirent, il tenta de renouveler sa troublante expérience. Tous ses essais restèrent infructueux. Son acharnement n’était sans doute pas bénéfique. Une pause était nécessaire. Le matin suivant, il fut tiré d’un mauvais rêve par le sifflement de la cafetière italienne qui chauffait sur la gazinière. Il était à peine sept heures. Laslo dormait encore. Comme il savait qu’il ne se rendormirait plus, il se leva et sortit de la chambre sur la pointe des pieds, afin de ne pas réveiller son frère.

Une mèche de cheveux avait pris un mauvais pli pendant la nuit et rebiquait comme s’il avait porté un bigoudi. Pour remédier à l’anomalie, il passa par la salle de bain afin de mouiller sa mèche rebelle. Une fois tout rentré dans l’ordre, il se dirigea vers la cuisine où Lazare finissait son petit déjeuner.

— Déjà debout Lazarus ?
— Oui, je ne dormais plus.
— Tu as une tête fatiguée. C’est le départ de Laslo qui te tracasse ?
— Non, non, ça va. Je comprends que ce soit nécessaire pour lui, même si je préférerais qu’il reste avec nous. Je suis conscient que la tranquillité de la campagne lui permettra d’aller mieux, répondit-il en bâillant.
— En effet, il va lui falloir du temps après tout ce qu’il a vécu. Cette décision n’a pas été prise à la légère, tu le sais. Nous en avons longuement discuté avec ton frère, il est d’accord. Ta grand-tante et Claudio Sédrob vont prendre soin de lui le temps qu’il faudra, je leur faisconfiance. Et puis, nous irons le voir très souvent. Dès qu’il se sentira mieux, il reviendra vivre avec nous. Allez, assieds-toi, je vais te préparer des œufs brouillés et des pancakes.

 

Lazarus s’installa et posa son menton sur ses mains, en attendant. Il aurait voulu aborder le sujet concernant sa fameuse expérience nocturne, mais, évaluant encore une fois les conséquences, il renonça.En suivant des yeux une grosse mouche noire qui survolait la table, il remarqua un papier posé à côté du journal. La feuille était parcourue d’une belle écriture à l’encre bleue qui attisa sa curiosité. Il était trop loin pour la lire. Intrigué, il fit mine de vouloir attraper le journal, espérant ainsi déchiffrer la missive. Il n’eut pas le temps de voir grand-chose finalement. Son grand-père s’empressa de la récupérer pour la fourrer dans sa poche, en même temps qu’il posait l’assiette d’œufs brouillés devant lui.

— Goûte-moi ça ! Ce sont les meilleurs œufs brouillés de la capitale !
— Merci, grand-père.

Lazare jeta un œil sur l’horloge de la cuisine et vérifia l’heure à sa montre, l’air préoccupé. Son attitude interpella Lazarus. Se rendant compte que son petit-fils le dévisageait, celui-ci fit mine de remettre sa montre à l’heure.

— Quelque chose ne va pas, grand-père ?
— Non, non, tout va bien mon chéri. C’est juste que cette satanée horloge retarde toujours. J’ai pourtant changé les piles il n’y a pas si longtemps ! Nous ne devons pas être en retard pour conduire Laslo chez Rosalia et Claudio. Tu sais à quel point ta grand-tante est ponctuelle !

Lazare retourna près de l’évier pour faire le peu de vaisselle qui s’y trouvait, comme s’il voulait se donner une contenance. Lazarus l’observait. Après avoir savonné trois fois la même assiette et regardé le même nombre de fois l’horloge, ce dernier poussa un long soupir. Laslo arriva sur ces entrefaites en lançant un bonjour général. Il lorgna tout de suite l’assiette de son petit frère.

— Hummm, ça sent tellement bon !

Il avait oublié le goût des choses pendant toutes ces années passées auprès du Grand Sînastre. Tout ce qu’il mangeait lui paraissait si incroyable. Lazare se remit en mouvement à son arrivée et lui prépara la même chose. Il paraissait de plus en plus nerveux.

— Mangez les garçons, nous partirons dès que vous aurez terminé. Rosalia nous attend pour la fin de matinée.

Laslo engouffra un pancake, tandis que Lazarus terminait ses œufs brouillés sans quitter des yeux son grand-père.

Une fois leur petit déjeuner avalé, ils se préparèrent pour le départ. Laslo tremblait un peu en rangeant ses affaires dans son sac. Il avait vécu en guenilles pendant si longtemps qu’il avait perdu toute notion d’avoir autant de vêtements. Chaque journée passée en famille lui procurait de nouvelles sensations. Tout lui donnait le tournis.

— J’ai quelque chose pour toi Laslo, dit Lazarus en lui tendant une grande photo sur laquelle ils étaient tous les deux avec leur grand-père.

Laslo la regarda un long moment le sourire aux lèvres et les yeux humides. Ce cadeau le touchait beaucoup.

— Merci Lazarus !

Profitant de l’élan d’affection entre les deux frères, Lazare descendit rapidement l’escalier et s’enferma dans son bureau. Puis, quelques minutes plus tard, les garçons entendirent un petit tintement, comme si le combiné du téléphone venait d’être raccroché. Lazarus descendit pour s’assurer que tout allait bien et qu’il n’y avait pas de contretemps pour le départ. Son grand-père venait peut-être simplement de confirmer l’heure d’arrivée à Rosalia. Il se retrouva nez à nez avec lui quand il sortit brusquement de la pièce.

— Ah ! s’exclama-t-il, surpris. Vous êtes prêts ? Alors on y va !
— Tu téléphonais à tante Rosalia ? lui demanda Lazarus, prêchant le faux pour savoir le vrai.
— Euh, oui. Je viens de la prévenir que nous allions partir, répondit-il, sans vraiment le convaincre.

Les sacs de Laslo en main, ils sortirent de la maison pour se rendre au garage. La boulangère du quartier était sur son pas de porte. En les voyant passer, elle leur lança un bonjour.

— Ça y est ? C’est le départ ?
— Oui, l’air et le calme de la campagne lui feront le plus grand bien, répondit Lazare.
— Allez, mon grand, reprends des forces et reviens-nous vite ! ajouta celle-ci en s’adressant à Laslo qui lui rendit un sourire timide.

Dans le garage, la Diane bleu turquoise était camouflée sous sa bâche. Laslo afficha une certaine appréhension. Il n’avait aucun souvenir de ce que l’on pouvait ressentir en voiture et annonça d’emblée qu’il préférait monter à l’arrière.

— Ne t’inquiète pas, ça va aller, le rassura Lazarus.

Quand l’auto démarra, il se détendit un peu, regrettant presque son choix. Finalement, on voyait mieux le paysage à l’avant.

 

Vers la fin de l’après-midi, Lazarus et son grand-père étaient de retour rue de la Mare. Lazare n’avait pas été très bavard durant le trajet. À chaque fois que Lazarus avait entamé la conversation, c’était comme si son grand-père ne l’entendait pas. Il lui répondait toujours dans le vague. Semblant en prendre conscience, celui-ci changea d’attitude. Après le dîner, ils s’installèrent dans le jardin près du bananier, sur deux vieilles chaises pliantes en bois, et discutèrent un bon moment en observant les étoiles. Lazarus aurait aimé que la soirée s’étire davantage, mais un coup de froid inattendu les força à rentrer.

— C’est bizarre cette température ! frissonna-t-il.
— En effet, c’est bizarre. Il n’y a vraiment plus de saison.

 

Le lendemain matin, Lazare sortit de très bonne heure, prétextant avoir une course importante à faire. Avant de s’en aller, il précisa que ce n’était pas à côté et qu’il en aurait au moins pour la matinée. Il avait à nouveau l’air préoccupé. Dès qu’il quitta la maison, Lazarus se précipita à la fenêtre pour voir de quel côté il partait. À son grand étonnement, il ne le vit pas passer. La porte d’entrée avait pourtant bien claqué. Il descendit jeter un œil dans l’atelier, personne non plus. Même constat côté jardin. Où était-il passé ? Il repensa alors au papier posé la veille sur la table de la cuisine. Qu’est-ce qui pouvait autant tourmenter son grand-père ?

La sonnette de la porte d’entrée retentit tout à coup, le faisant sursauter. Avant qu’il n’ait le temps de faire un pas, elle retentit à nouveau avec plus d’insistance. Astrée attendait devant la porte, les bras croisés, montrant des signes d’impatience.

— Ah, c’est toi ! dit-il, presque soulagé.
— Bonjour Lazarus, lança-t-elle en forçant le passage.
— Bonj… hé !!! Qu’est-ce qui te prend ? Pourquoi es-tu si pressée ?
— Je suis venue voir si ton grand-père était là !
— Non, il vient juste de sortir.
— C’est bien ce qu’il me semblait !
— Qu’est-ce qu’il y a ?
— Je ne sais pas encore, mais je suis presque certaine qu’il se trame quelque chose. Tu n’as pas trouvé qu’il était bizarre ces derniers temps ?
— C’est vrai qu’il était soucieux, mais…
— Il n’aurait pas reçu un courrier un peu particulier par hasard ? enchaîna-t-elle.

Songeur, Lazarus fronça les sourcils.

— Hier matin, j’ai aperçu un papier avec une belle écriture à l’encre bleue, si c’est de ce genre de courrier dont tu parles. J’ai même eu l’impression qu’il ne voulait pas que je sache de quoi il s’agissait. Dès qu’il a vu que je m’y intéressais, il s’est dépêché de le mettre dans sa poche.
— Je m’en doutais ! Même chose pour Léonide ! Après l’avoir lu, elle était vraiment contrariée. L’encre bleue est utilisée pour les missives importantes. Je lui ai demandé si tout allait bien, mais, bien sûr, elle m’a répondu que oui. Tu parles ! Quand elle a cet air-là, ce n’est pas bon signe ! Je ne l’avais pas vue aussi soucieuse depuis l’affaire des Singuliers. Elle a prétexté avoir une course à faire, elle aussi. Mon œil ! s’exclama Astrée en faisant le geste.
— Tu penses qu’ils seraient partis ensemble ?
— C’est même certain.
— De quoi peut-il s’agir d’après toi ?
— Je n’en sais rien, mais ce doit être très important en tout cas.
— J’ai essayé de voir dans quelle direction partait grand-père, mais je ne l’ai vu passer nulle part. À moins que… la Flaque d’Illusions près des rails !!!
— Si c’est le cas, c’est encore plus grave que je ne le pensais ! Depuis la libération des Singuliers, plus personne ne les a traversées. Léonide a horreur de ça et ne les utilise qu’en cas d’extrême urgence. C’est préoccupant !

Astrée remarqua que Lazarus n’avait pas l’air non plus dans son assiette.

— Désolée de te perturber avec tout ça. J’imagine que le départ de Laslo ne doit pas être facile pour toi.

Il hésita un instant avant de répondre. Évidemment, il aurait aimé que son frère reste avec lui, mais ce qui le perturbait le plus était d’avoir entendu sa mère.

— Je dois te parler de quelque chose.
— Ça concerne ton grand-père et Léonide ?
— Non, pas exactement. Enfin, je ne crois pas, répondit-il en la regardant droit dans les yeux.
— Parle, Lazarus, tu sais que tu peux me faire confiance.
— C’est à propos du Poste à Galène Doré.
— Je t’écoute, l’encouragea-t-elle.
— Gus Arbuthnot m’avait expliqué qu’il n’en existait que trois exemplaires au monde. Comme tu le sais, le mien a malheureusement grillé après ma dernière séance avec le Sylphe. Mais, il y a quelques jours, j’ai trouvé un des autres Postes.
— Ça alors ! Où l’as-tu trouvé ?
— Dans le coffre-fort de grand-père.
— Mais bien sûr ! Pourquoi je n’y ai jamais pensé !
— Ça faisait déjà un moment que je soupçonnais sa présence dans ce coffre.
— À vrai dire, jamais je n’avais entendu parler de ces Postes avant de te connaître. À l’époque où Lazare avait été choisi par les Orbes, j’étais beaucoup moins impliquée que maintenant. Il y a certainement encore beaucoup de choses que j’ignore. Tu sais que tu ne pourras pas l’utiliser de toute façon. Les Postes à Galène Doré ne sont connectés qu’à une seule personne.
— Justement… c’est de ça que je voudrais te parler.
— Ne me dis pas que…

Il marqua un silence.

— J’ai réussi à m’en servir.
— Ça alors ! C’est assez incroyable ! Mais… pourquoi as-tu fait ça ?
— Je voulais reprendre contact avec Hildebert.
— Lazarus ! Tu ne peux pas déranger Hildebert comme bon te semble. Ce n’est pas comme ça que ça marche ! Ce fantôme a autre chose à faire tu sais, réagit-elle aussitôt.

Se frottant le menton, il hésitait à poursuivre.

— J’avais une bonne raison de le faire, je t’assure.
— Tu as pu communiquer avec lui ?
— Enfin… il y a bien eu une communication, mais… pas avec Hildebert.
— Avec qui alors ??? J’espère que tu n’as pas attiré une de ces entités qui ont de mauvaises intentions ! Tu sais que ce genre de communication n’est pas à prendre à la légère. Il ne faut pas faire n’importe quoi. J’espère au moins que tu avais allumé ta bougie ?
— Oui, bien sûr. Dans un premier temps, j’ai pensé que le Poste ne fonctionnait pas avec moi, parce que je n’obtenais rien. J’ai insisté une bonne partie de la nuit, et puis je me suis endormi sur le bureau.
— Et après ?
— Il s’est passé quelque chose. Au début, j’ai pensé que je rêvais. C’était tellement inattendu. Et là, je l’ai à nouveau entendue…
— Mais qui, enfin ? s’agaça Astrée.
— Ma mère !
— QUOI ??? TU AS ENTENDU TA MÈRE ? Mais… comment est-ce possible ?
— C’était bien elle, je t’assure. Je l’ai entendue comme je t’entends. Le problème, c’est qu’elle, elle ne m’entendait pas. C’était vraiment étrange.
— Je ne voudrais pas te décevoir, Lazarus, mais es-tu certain que ce n’était pas un rêve ?
— Non, je t’assure que je ne rêvais pas ! J’étais parfaitement réveillé. C’était bien réel !
— Ok, je te crois. Tu sais qu’en principe… ces appareils permettent de communiquer avec… des fantômes… alors… si tu as entendu ta mère… c’est peut-être que…
— J’y ai pensé, figure-toi, mais je suis persuadé du contraire, s’énerva-t-il. Mes parents sont toujours en vie !
— Excuse-moi, lui répondit Astrée. Tu as sans doute raison. Nos sentiments sont souvent guidés par nos certitudes. Je te promets que s’il y a la moindre chance de les retrouver, tu pourras compter sur moi.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

2

UN REGARD VIDE

 

 

Lazarus et Astrée restèrent un moment à réfléchir. La missive reçue par Lazare et Léonide pouvait-elle avoir un lien avec ses parents ? Ils refoulèrent très vite cette idée. Si ça avait été le cas, pourquoi n’en auraient-ils pas parlé ?

— Découvrons d’abord ce qu’il se passe ici, proposa Astrée.
— Ralph et Ulysse sont peut-être au courant de quelque chose ?
— À moins qu’ils ne soient avec eux !
— Nous n’avons de toute façon aucune piste. Allons déjà vérifier s’ils sont sur le marché aujourd’hui, suggéra Lazarus.
— Tu as raison. Commençons par là. Au moins nous serons fixés !

En sortant de la maison côté atelier, ils firent un petit détour par la Flaque d’Illusions près des rails. Un homme se tenait à quatre pattes juste à côté. Visiblement, il avait l’air effrayé. La bouche grande ouverte et les yeux exorbités, il l’observait. Astrée et Lazarus échangèrent un regard. En dehors de leur petit groupe, personne ne connaissait l’existence de ces passages.

L’homme les entendit arriver et se retourna, l’air ahuri. Il fit une tentative pour se relever, mais n’y parvint pas. Ils comprirent très vite pourquoi en voyant les cadavres de bouteilles de vin éparpillées un peu plus loin.

— STOOOP les gosses !!! Faut pas… faut pas… rester i…ici ! C’est dange…reux !

Il était complètement ivre et arrivait à peine à articuler.

— Eh ben… moi j’vous dis… que y… y a des trucs bizarres ! Là… vous vo…voyez hein… eh ben là… y a des gens… qu’ont plon… plon… qu’ont plongé ! Plouf ! Ils ont… disp… disparu… d’un coup ! Je dis... n’impor… n’importe quoi… moi…

Le malheureux fit une nouvelle tentative pour se remettre sur ses deux pieds, mais aussitôt debout, il tituba et s’étala de tout son long sur les gravillons, déchirant son pantalon au niveau des genoux.

Ils se précipitèrent pour l’aider à se relever. L’homme était lourd et sentait la vinasse à plein nez.

— Plus jamais… vous m’en…tendez. Plus jamais… je boirai une goutte… de… d’alcool, dit-il en regardant méchamment les bouteilles.

Il lança un coup de pied dans le vide dans leur direction en ricanant bêtement. Une fois stabilisé, il finit par s’éloigner en zigzaguant, et pesta de plus belle contre une canette de bière qui se trouvait sur son passage. Une dizaine de corbeaux posés sur le rebord d’un muret s’envolèrent au moment où il l’écrabouilla d’un coup sec. L’attitude du poivrot leur confirmait en tout cas que Lazare et Léonide étaient bien passés par là.

— Au moins, on est sûrs d’une chose ! dit Lazarus en suivant machinalement des yeux les volatiles noirs.
— Oui, ils ont bien emprunté la Flaque ! Celle-là vient du Castel de la vieille Écluse, précisa-t-elle.
— Je l’ai utilisée une fois avec Ralph et César. Ils sont sûrement allés là-bas.
— Ça ne veut rien dire. Les Flaques d’Illusions ne fonctionnent pas toujours dans les deux sens, lui expliqua Astrée. Il y en a pour lesquelles il est possible de faire des allers-retours et d’autres qui permettent uniquement des allers. C’est une question de sécurité. Je crois que ça concerne justement cette Flaque.
— Tu veux dire que même si elle provient du Castel de la Vieille Écluse, elle repart ailleurs ?
— C’est ça !
— Où pourrait-elle mener ?
— Je ne suis certaine de rien.

Astrée connaissait la plupart des Flaques d’Illusions, malheureusement, celle-ci faisait exception. Plutôt que de tenter un passage hasardeux, ils restèrent sur l’idée d’aller vérifier la présence de Ralph et Ulysse sur le marché de Barbès. Ils s’élancèrent vers la passerelle et passèrent devant la boutique de Léonide. Au même moment, deux dames, bras dessus bras dessous, regardaient à l’intérieur, les mains en visière. Astrée s’avança, pensant qu’elles avaient besoin d’un renseignement.

— Bonjour, mesdames, la boutique est fermée. Je peux vous aider ?

Les deux femmes la dévisagèrent. Elles parurent hésiter à répondre, comme si les sons ne voulaient pas sortir de leur bouche. Leurs yeux étaient sans expression, semblables à ceux d’un poisson mort sur l’étal d’un poissonnier. Elles fixèrent Lazarus et firent un pas vers lui, bras tendus. Interloquée, Astrée s’interposa. Mais, les dames firent de même avec elle. Tout en reculant pour les éviter, elle réitéra sa question avec plus d’insistance. Aucune réaction. Elles tournèrent les talons et s’éloignèrent, l’air hagard. Ils les observèrent un instant.

— Pourquoi ont-elles fait ça ?
— Elles auraient quand même pu me répondre ! s’offusqua Astrée.
— Certaines personnes ont vraiment des attitudes bizarres !

Malgré l’incident, ils reprirent leur chemin, et rejoignirent la bouche de métro. Sur le quai, il y avait beaucoup de monde. Ils durent jouer des coudes pour avancer. En attendant la rame, Lazarus fut intrigué par un léger mouvement de foule un peu plus loin. Comme si on laissait passer quelqu’un d’important. Sur la pointe des pieds, il tenta de voir qui ça pouvait être, mais il n’y avait personne. Il se fit la réflexion que les attitudes des gens aujourd’hui étaient déconcertantes. À moins qu’un rat n’en fût la cause, ça arrivait fréquemment. Il n’était même pas rare de voir ces gros rongeurs traverse les voies.

La rame arriva enfin. Ils s’engouffrèrent dans la première voiture qui s’ouvrit devant eux. À peine la machine venait-elle de démarrer, qu’il y eut un très gros coup de frein. Tous les passagers se retinrent comme ils purent aux montants. Habitués aux aléas de ce moyen de transport, personne ne broncha. Soudain, toutesles lumières s’éteignirent les unes après les autres en grésillant, provoquant quelques manifestations d’angoisse. L’instant d’après, toutes les voitures se retrouvèrent dans le noir. Les lumières de secours s’allumèrent spontanément. Leur couleur verte sans éclat donnait aux passagers des airs de spectres.

— Que se passe-t-il ? s’inquiéta Astrée.

Avant que Lazarus n’émette la moindre hypothèse, la lumière revint d’un seul coup et le véhicule redémarra.

— Rien de grave, ne t’en fais pas. Apparemment, c’était juste un problème technique.

À la station Barbès-Rochechouart, ils quittèrent le quai et empruntèrent les escaliers. Ils traversèrent ensuite le boulevard pour se rendre sur le marché où Ralph tenait habituellement son stand de matériel de randonnée. À cette heure de la matinée, l’animation battait son plein. Ils eurent le plus grand mal à avancer sans se perdre de vue. En arrivant à l’angle de la rue où Ralph avait habituellement son étal, un marchand de primeurs avait pris place.

— Zut ! Il n’est pas là ! s’exclama Lazarus.
— Ça ne veut rien dire, il est peut-être sur un autre emplacement.
— Vous cherchez qui ? les interpella le marchand en les entendant parler.
— Bonjour, monsieur, nous cherchons Ralph.
— Ah, oui, je l’connais ! On m’a attribué cette place ce matin. Il doit être ailleurs. Faites le tour du marché, ou allez directement demander au placier, il vous renseignera.

Ils le remercièrent et déambulèrent entre les étalages en tout genre sans trouver trace ni de Ralph ni d’Ulysse. Ils finirent par apercevoir le placier qui mettait à jour son listing.

— Excusez-moi, monsieur, avez-vous vu Ralph ce matin ?
— Oui, je l’ai vu, mais il n’est pas resté. C’est d’ailleurs surprenant de sa part. Au moment où je lui attribuais sa place, son neveu, je crois, lui a remis une lettre ou quelque chose comme ça. Ils ont aussitôt tout remballé et sont partis en courant. Un problème urgent, sans aucun doute !
— Il ne vous a rien dit ?
— Non, et puis de toute façon ça ne me regarde pas, jeune homme.
— Merci, monsieur, intervint Astrée en entraînant Lazarus à l’écart. Tu as entendu ! Ils ont aussi reçu cette fameuse lettre !

De plus en plus de monde circulait autour d’eux. Lazarus remarqua soudain le même mouvement de foule que précédemment sur le quai du métro. Les gens semblaient laisser le passage à quelqu’un.

— Tu as remarqué, ils s’écartent mais il n’y a rien.
— Oui, c’est étrange. J’ai vu la même chose tout à l’heure quand nous attendions le métro, répondit Astrée.

Un cri aigu s’échappa de la foule, tel un feu d’artifice. Une dame hurlait de terreur.

— HIII, UN RAT !!! MON DIEU, UN RAT !!! AU SECOURS !

Astrée grimaça à la seule évocation de l’animal en s’agrippant à Lazarus.

— Voilà la raison ! C’est juste un rat, dit-il pour l’apaiser.
— Tu sais bien que je n’aime pas trop ces bestioles ! Pendant un instant, j’ai vraiment cru qu’il se passait un truc pas normal.

Tout en l’écoutant, Lazarus reconnut les deux dames qu’ils avaient croisées devant la boutique de Léonide. Elles étaient en train d’acheter du fromage, deux marchands plus loin.

— Regarde ! Les dames de tout à l’heure !
— Ça alors, quelle coïncidence ! Elles ont fait le même trajet que nous.

Elles avaient perdu cet air de poisson mort et plaisantaient avec le fromager devant un présentoir de produits tous aussi appétissants les uns que les autres. Ils les regardèrent quelques instants et se décidèrent à quitter le marché. Dès qu’ils furent éloignés de la zone animée, un autre attroupement attira leur attention. Intrigués, ils s’approchèrent. Un joueur de cartes à la sauvette faisait l’attraction en lançant des paris auxquels répondaient les plus naïfs. Ils se faufilèrent entre tous les curieux et restèrent stupéfaits face à l’habileté et à la rapidité de l’homme dans le maniement des cartes. La promesse d’un billet de cinquante euros à celui qui réussirait à trouver la bonne carte engendrait de nombreux paris. Les parieurs ne lâchaient pas le jeu des yeux, espérant remporter la mise. Comme par hasard, personne ne réussissait l’exploit.

Astrée décida qu’il était temps d’y aller et incita Lazarus à la suivre. Quand celui-ci fut sur le point de faire demi-tour, un flot de protestations s’éleva parmi le groupe de joueurs. Quelqu’un avait sans doute remporté le billet. Mais ce n’était pas le cas. L’homme aux cartes avait le bras suspendu en l’air. Comme si le temps s’était brusquement arrêté. Cet arrêt sur image avait quelque chose de déroutant. L’individu avait lui aussi ce regard dénué de toute expression. Tout à coup, il reprit vie et posa lentement ses cartes sur la table en relevant la tête pour fixer Lazarus. Sa présence au milieu des badauds l’avait apparemment interpellé, comme quelqu’un qui vient de trouver la partie manquante d’un puzzle.

— HÉ, TOI !!!

Surpris, ce dernier jeta un œil autour de lui pour savoir à qui l’individu s’adressait.

— TOI !!! répéta celui-ci, en le pointant du doigt.
— Moi ??? s’étonna Lazarus.
— OUI, TOI !

Alertée par cette soudaine interpellation, Astrée revint sur ses pas.

— Qu’est-ce qu’il te veut ?
— Je n’en sais rien, répondit-il, un peu mal à l’aise.

Il s’avança prudemment jusqu’à la table du maître du jeu, sans le quitter des yeux. L’individu soutenait son regard de façon étrange. Tous les gens s’écartèrent pour le laisser passer, le dévisageant comme une bête curieuse. Sur ses gardes, Lazarus préféra garder une certaine distance.

— Approche, voyons ! dit l’autre d’une voix inquiétante.

À l’affût de ce qui allait suivre, les curieux s’impatientaient. Certains pensèrent qu’il était complice et commençaient déjà à imaginer de nouveaux paris avec une mise plus élevée. Le gain allait probablement doubler !

— Allez, approche plus près, n’aie pas peur ! J’ai quelque chose à te dire…

Lazarus était mal à l’aise. Prudent, il fit juste un pas. Astrée ne sentait pas l’affaire, et se tenait prête à intervenir au cas où. L’homme ne lui inspirait pas confiance. Son regard vide était vraiment dérangeant. Ce dernier avança son buste, le bras tendu en avant. Au moment où sa main allait toucher Lazarus, plusieurs coups de sifflet retentirent. Tout le monde se bouscula. Des policiers arrivaient en courant pour verbaliser et disperser les joueurs. En moins de deux, la place de jeu se vida. L’homme aux cartes avait également déguerpi, abandonnant tout son attirail. Les cartes s’envolèrent en s’éparpillant sur le bitume, comme on sème du blé dans un champ.

Astrée tira Lazarus par le bras.

— Tout va bien ? lui demanda-t-elle.
— J’ai des picotements partout, répondit-il en se frottant les membres.
— On aurait dit qu’il t’avait hypnotisé.
— C’était si étrange. Il avait l’air de me connaître.
— Je n’aime pas ça !
— CIRCULEZ !!! leur hurla un des policiers.

Sans attendre, ils filèrent vers le métro. Sur le quai, Astrée reconnut le fauteur de trouble. Il était nerveux et paraissait très contrarié.

— Regarde, Lazarus, dit-elle en indiquant l’homme d’un coup de menton.
— Je veux savoir ce qu’il me voulait ! dit-il aussitôt en s’élançant dans sa direction.
— Non, atten…

Elle n’eut pas le temps de le retenir. Lazarus était parti sur les chapeaux de roues.

Arrivé au niveau du lanceur de paris, il constata que son regard n’avait plus rien d’anormal.

— Monsieur ! Pourq…
— Fiche-moi la paix, toi !
— Mais, je voudrais savoir ce que vous me vouliez tout à l’heure ?
— Qu’est-ce que tu m’racontes ? Quoi tout à l’heure ?
— Vous m’avez demandé d’approcher et vous aviez soi-disant quelque chose à me dire !
— Je ne t’ai rien demandé du tout ! Je ne t’ai jamais vu de ma vie !
— Mais…
— Laisse-moi tranquille, tu veux ! On m’a piqué mon matériel et je suis déjà suffisamment énervé comme ça !
— Votre matériel ? Mais c’est la police qui l’a pris.
— Quelle police ? C’est n’importe quoi ! Tu commences à m’agacer toi !
— Je vous assure que c’est la vérité.
— Fiche-moi le camp ! J’ai pas la tête à plaisanter !

La rame arriva. L’homme le planta là pour se diriger un wagon plus loin.

— Il faut monter ! lui ordonna Astrée en le rejoignant. Décidément, que se passe-t-il ce matin ?

Ils gardèrent un œil sur l’individu qu’ils apercevaient depuis la lucarne tout au bout de leur wagon. Celui-ci quitta la rame deux stations plus loin. Ils le suivirent du regard jusqu’à ce qu’il disparaisse de leur champ de vision. La montée d’une dizaine de nouveaux passagers les obligea à reculer jusqu’à la cloison. Astrée gémit de douleur lorsqu’un gros bonhomme lui écrasa le pied. Elle fut d’autant plus en colère qu’il ne s’excusa pas.

— Vraiment, je déteste le métro ! S’il y a bien une chose que je regrette de ma vie d’avant, c’est que je pouvais circuler comme je voulais dans les souterrains en traversant les murs.

Lazarus s’amusa de sa remarque, mais déchanta très vite lorsqu’il reçut un coup dans les côtes venant d’une dame qui perdait l’équilibre.

À l’arrêt suivant, peu de gens descendirent. Un nouveau flux se déversa à l’intérieur.

Arrivés enfin à destination, ils furent soulagés de quitter le métro. Ils marchèrent d’un bon pas jusqu’à la passerelle, espérant que, peut-être, Léonide serait de retour. La boutique était toujours fermée.

— Si elle n’est pas rentrée, j’imagine que grand-père n’est pas là non plus ! dit Lazarus.
— C’est même certain, lui assura Astrée.

Effectivement, chez Lazare, il n’y avait personne. Sur le mur du jardin, de nombreux corbeaux avaient trouvé refuge et lissaient leurs plumes.

— J’aimerais vraiment savoir ce qu’il se passe, s’énerva Astrée en posant un œil attentif sur les volatiles.

 

 

 

 

 

3

L’ESPRIT D’ABÔ

 

 

Ralph et Ulysse émergèrent de la Flaque d’Illusions qu’ils avaient empruntée, frontales allumées. L’endroit était particulièrement sombre, comme ils s’y attendaient. Deux petites lumières se détachèrent à une vingtaine de mètres d’eux. Ils comprirent que Lazare et Léonide étaient déjà sur place en les entendant parler.

— Lazare ! s’écria Ralph en agitant la main.
— Ah vous voilà ! Nous venons juste d’arriver !
— César n’est pas avec vous ?
— Non, mais il ne devrait pas tarder, lui répondit Léonide.
— Comme vous pouvez vous en douter, Clovis est encore trop faible, il ne viendra pas, leur annonça Ralph.
— Le pauvre va mettre du temps à se rétablir, se désola Lazare.
— Zem ne sera pas là non plus. De toute façon il est injoignable depuis qu’il est parti au Tibet.
— La mort de son frère l’a tellement bouleversé, dit Léonide, attristée. C’est bien normal qu’il ait voulu prendre le large. La méditation et les grands espaces lui permettront de se ressourcer.
— Dans la famille de Goba, il sera entre de bonnes mains, leur assura Lazare.
— C’est peut-être mieux qu’il n’ait pas eu connaissance de la missive, dit Ralph en se raclant la gorge.

Ils furent interrompus par l’arrivée de César qui les rejoignit, essoufflé.

— Désolé de vous avoir fait attendre ! Impossible d’utiliser la Flaque d’Illusions sans attirer l’attention. Vous avez une idée de ce qui se passe ?
— Nous n’en savons pas plus que toi pour le moment. Cette convocation est pour le moins inhabituelle. Maintenant que nous sommes tous là, il n’y a plus qu’à avancer jusqu’au point de rencontre.
— Faites attention où vous mettez les pieds. C’est un peu délabré par ici, annonça Lazare.

 

Ils se trouvaient à l’intérieur d’une station de métro condamnée pour vétusté. Elle était interdite au public depuis des années et les entrées avaient toutes été murées pour éviter les intrusions. Les seuls accès possibles restaient pour eux certaines Flaques d’Illusions. Sans crier gare, un bruit strident déchira le silence du quai abandonné. Une rame de métro s’annonçait en provenance de l’ancien tunnel de circulation.

À peine quelques secondes plus tard, deux petits phares ronds apparurent en éclairant les rails. La machine déboula dans un boucan d’enfer et stoppa à peu près à leur niveau. Elle était de couleur jaune et rouge, tout droit sortie des années cinquante. Sa carrosserie était grignotée par la rouille, comme l’aurait fait une souris sur un morceau de gruyère. L’unique wagon était vide. Seul un homme en habit de bure se tenait dans la cabine de pilotage. Les portes s’ouvrirent en grand en grinçant. Le conducteur les invita à monter à bord. Les portes firent quelques embardées avant de se refermer.

— Bienvenue, mes amis. Je suis le Père Philippe !

Après quelques échanges de courtoisie, chacun prit place sur les banquettes rafistolées, un peu tendu.

— Je vous conseille de bien vous tenir ! Ma machine est un peu capricieuse ces derniers temps !

Après deux essais infructueux, la rame démarra enfin et s’enfonça dans le noir du tunnel. Le trajet leur parut insolite. Les rails semblaient suivre une voie identique à celle d’une mine d’or. Descentes, montées, virage à droite, virage à gauche.

Au bout de quinze minutes d’un parcours sinueux, le conducteur fit son possible pour ralentir sans trop de secousses, puis arrêta sa machine. Le lieu, même s’il possédait un quai, n’avait rien à voir avec une station de métro ordinaire. Cela ressemblait plutôt à un souterrain dérobé sous un vieux château.

Le sol était tapissé de pavés irréguliers, dont certains manquaient par endroits. Quand ils furent tous descendus sur ce quai improbable, les portes s’agitèrent de nouveau avant de se refermer.

— Je viendrai vous récupérer tout à l’heure, leur lança le moine depuis sa cabine.

La rame redémarra, et s’éloigna.

— Bon, maintenant il ne reste plus qu’à trouver l’entrée, dit Lazare.
— D’après les indications, nous ne devrions pas en être loin, ajouta César.
— Le trompe-l’œil ne va pas être facile à voir, il fait si noir, s’inquiéta Léonide.
— Commençons par trouver le symbole, lança Ralph en démarrant son inspection avec sa lampe.

Léonide plissait les yeux pour affûter sa vision. Avançant mains en avant, elle trébucha sur un pavé qui dépassait et poussa un cri étouffé en perdant l’équilibre. Rapide comme l’éclair, Ulysse la rattrapa par le bras.

— Reste avec nous, Léonide !
— Merci, mon grand. J’ai bien cru que j’allais m’étaler.
— C’est vrai qu’ça date un peu ici, grogna Ralph, en projetant sa lumière au sol.

Sous l’éclat de sa lampe, il repéra le symbole dela jarre.

— La voilà !
— Alors, les marches ne doivent plus être loin, dit Lazare en éclairant le mur.
— En principe, le trompe-l’œil est juste à côté, précisa César.
— LÀ ! s’écria Ulysse.

Vues de face, trois marches en pierre se confondaient avec le bâti du mur.

— Nous y voilà ! À toi d’jouer Lazare ! l’invita Ralph.

Lazare gravit les marches et cogna plusieurs fois contre la paroi avec une pierre pour annoncer, en morse, leur arrivée. Tout un pan de mur se mit à tourner, laissant aussitôt échapper un nuage de poussière. Un homme assez petit au visage contrarié vint les accueillir.

— Mes amis, je vous attendais avec impatience. Je suis le Père Guillaume. Par ici, je vous prie. Soyez les bienvenus dans la Chapelle Inversée. Votre présence est un réel soulagement. Je ne doutais pas un seul instant que vous répondriez à notre appel. Désolé de ne pas avoir été plus explicite dans ma lettre, mais la confidentialité de l’affaire qui nous concerne est de la plus haute importance.

Le Père Guillaume les précéda pour passer le long d’un petit promenoir en pierre de taille où leurs pas résonnèrent. La particularité de l’édifice était invraisemblable. Personne n’aurait pu imaginer qu’une chapelle existait à quelques mètres sous terre. Ils débouchèrent dans une grande pièce, sans doute les parties communes. Un homme en bleu de travail finissait de remettre en place une ampoule électrique.

— Je vous présente Raoul, notre homme à tout faire. Sans lui, nous serions perdus ! Il y a toujours quelque chose à réparer ici où là !

L’homme un peu bourru les salua de la tête.