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Les retrouvailles de trois amies d'enfance se transforment en commando meurtrier...
Mia, Rosine et Chloé se connaissent depuis l’école maternelle. A présent trentenaires, elles se retrouvent, à chaque changement de saison, pour une soirée riche en confidences. Cette année, elles font toutes trois l’expérience d’une relation déstabilisante, qu’elles se racontent au fil des rendez-vous. Mia craint pour l’équilibre de sa famille depuis l’arrivée surprise d’un premier enfant ignoré de son mari. Chloé vit une passion chaotique avec son patron libraire, marié à une femme dépressive, et Rosine, riche propriétaire, subit les caprices de son bel amant. Le rendez-vous de l’hiver a lieu dans un restaurant où les trois femmes font la connaissance de Célie, la serveuse. Cette rencontre cristallise leur révolte et leur désir de se venger des abuseurs. Elles se liguent en un commando meurtrier à bord d’un allié d’exception : le 4x4 de Rosine.
Découvrez les récits de vie de trois femmes qui, blessées par des relations déstabilisantes, se liguent pour assouvir leur désir de vengeance.
EXTRAIT
Les jours suivants toutefois, son empressement s’attiédit. Et son humeur devint fantasque. Quand Rosine se hasardait à demander des nouvelles du cousin, la réplique était cinglante :
– Tu crois qu’il n’a que ça à faire ? C’est facile, pour toi, de commander !
Elle eut de plus en plus souvent les larmes aux yeux. Il envenimait leurs meilleurs moments de petites phrases assassines, ″achète donc des chaussures plus élégantes que ces savates, tu peux te le permettre, non ? Et puis, si tu pouvais t’habiller un peu plus sexy, franchement…″ Des piques qu’elle mettait sur le compte de ses angoisses, l’acheteur du bar ne se décidait pas, et Stéphane devait encore compter sur elle pour aller de l’avant. Beaucoup profiteraient sans scrupules de cette chance, se disait-elle, mais lui, il est de ces hommes dont la fierté consiste à ne rien demander à personne, un destin contraire l’y force et il se venge sur moi quand son orgueil souffre trop. Elle s’expliquait ainsi chaque coup d’épingle, en espérant toujours que ce serait le dernier.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Mireille Maquoi est docteur en philosophie et lettres. Elle a travaillé au Fonds National de la Recherche Scientifique puis enseigné dans une école de futurs officiers à Bruxelles et à l’Atelier de français qu’elle avait créé à Namur. Elle se consacre actuellement à l’écriture. Elle a publié trois romans et deux récits de vie.
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Seitenzahl: 236
Veröffentlichungsjahr: 2018
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Table des matières
Résumé
Préface
Avant-propos
Le rendez-vous du printemps
Le rendez-vous de l’été
Le rendez-vous de l’automne
Le rendez-vous de l’hiver
Le rendez-vous de la Saint-Patrick
Mia, Rosine et Chloé se connaissent depuis l’école maternelle. A présent trentenaires, elles se retrouvent, à chaque changement de saison, pour une soirée riche en confidences.
Cette année, elles font toutes trois l’expérience d’une relation déstabilisante, qu’elles se racontent au fil des rendez-vous. Mia craint pour l’équilibre de sa famille depuis l’arrivée surprise d’un premier enfant ignoré de son mari. Chloé vit une passion chaotique avec son patron libraire, marié à une femme dépressive, et Rosine, riche propriétaire, subit les caprices de son bel amant.
Le rendez-vous de l’hiver a lieu dans un restaurant où les trois femmes font la connaissance de Célie, la serveuse. Cette rencontre cristallise leur révolte et leur désir de se venger des abuseurs. Elles se liguent en un commando meurtrier à bord d’un allié d’exception : le 4x4 de Rosine.
Mireille Maquoi est docteur en philosophie et lettres. Elle a travaillé au Fonds National de la Recherche Scientifique puis enseigné dans une école de futurs officiers à Bruxelles et à l’Atelier de françaisqu’elle avait créé à Namur. Elle se consacre actuellement à l’écriture. Elle a publié trois romans et deux récits de vie.
Mireille Maquoi
Le 4x4
Roman
ISBN : 978-2-37873-073-4
Collection Blanche : 2416-4259
Dépôt légal mai 2018
©Couverture Ex Aequo
© 2018 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle, réservés pour tous pays.
Toute modification interdite.
Ce roman, d’une belle écriture colorée, dessine habilement notre société moderne par le trait aiguisé des trois amies. Tous les travers humains s’égrènent dans les sillons de leurs palabres : l’angoisse de ne pas être aimé, le souci de paraître, l’obsession de l’argent, les choix superficiels, les jalousies stériles. Ces échanges de femmes inquiètes permettent à l’auteur de modeler l’amitié, de définir avec délicatesse le sentiment amoureux et surtout de nous tenir en haleine par le truchement de sentiments contradictoires jusqu’à l’épilogue qui offrira une dimension plus universelle au douloureux problème des femmes violentées.
Dans leur diversité, les héroïnes embrassent toutes les femmes, sensibles ou égoïstes, aimantes ou vengeresses, solitaires ou généreuses, rêveuses ou désabusées ; à travers leurs soucis, elles illustrent la Vie.
D’obscurs liens psychiques nous unissent à toutes les bestioles de la Création, du rat au lion en passant par le chien, le dauphin ou le perroquet. Biologistes, anthropologues, psychologues et autres experts, tous en conviennent, d’innombrables preuves existent de cette communication intuitive de l’animal avec l’homme, comme la transe soudaine et inexplicable de tous les canidés d’une région, dévastée quelques heures plus tard par un cataclysme où périssent des foules d’humains qui ont négligé ce signal d’alarme.
Si cette interaction semble aujourd’hui évidente, celle qui existe entre l’homme et la machine est en revanche méconnue. Plus rares et plus discrètes, ses manifestations passent la plupart du temps inaperçues, mais elles sont bel et bien perceptibles, surtout depuis que l’avènement des technologies de pointe transforme notre rapport aux objets. Relevons, par exemple, la subtile télépathie qui s’installe entre l’homme et le 4x4.
Ce véhicule témoigne d’une exceptionnelle empathie pour son conducteur. En une fraction de seconde, il capte les intentions de celui qui prend le volant et met à son service toutes les ressources de son intelligence, de sa fougue et de sa robustesse. Totale est son abnégation. Aveugle, son renoncement à ses propres instincts. Il se roule dans le sable ou la neige, se vautre dans la boue, cahote parmi les pierres et les nids de poule, traverse les rivières, escalade les raidillons et les dévale aussitôt dans le même élan vigoureux, puissant, obstiné. Rien ne l’arrête ni ne le désarme. À la moindre hésitation du conducteur, il est capable d’une réaction autonome immédiate, appropriée à la situation. Il attaque le danger de front pour en protéger son occupant.
Tel est le 4x4. Un monstre d’aluminium et d’acier, concentré et têtu. Dépourvu d’états d’âme. Pour le meilleur et pour le pire.
Cercenans, deux fleurs à la dernière édition du label Villes et villages fleuris. Une église trapue, flanquée d’un gros clocher à l’impériale, rassemble autour d’elle son troupeau de pierre, des bicoques fraîchement restaurées, dont cette ancienne ferme comtoise qui se tient un peu à l’écart des autres habitations.
Si l’on jette un œil par l’une des fenêtres à croisillons, on voit passer et repasser un bolide de petite femme, comme dans un film qu’on visionne en accéléré. C’est Mia, l’épouse du vétérinaire. Le samedi matin, toutes les instances de la maison se conjuguent pour lui tomber dessus, mais elle est vaillante. C’est une optimiste foncière aussi, elle se joue de toutes les contrariétés.
Elle court de chambre en chambre, partout c’est le foutoir, monte au grenier, le brocanteur du coin guigne le berceau de tante Yvonne, faut le descendre, qui d’autre le ferait, débarque dans la cuisine où règne le tohu-bohu des petits-déjeuners tardifs, ″m’man, y m’a pas laissé de croissants″, puis à la cave, où donc ai-je rangé la confiture de sureau, file au jardin où le doberman du voisin terrorise les poules, resurgit dans la buanderie et enfourne son cinquième tas de vêtements boueux dans la machine à laver, des garçons qui jouent au foot et courent la campagne en VTT, c’est pas triste. Et à propos d’enfourner, penser à la tarte aux pommes du goûter, qu’elle ait le temps de refroidir. Dix heures douze. Déjà ! Vite, rappeler aux deux petits de se préparer pour leur cours de judo, bon sang, il faut qu’on soit à Baume-les-Pères à onze heures tapantes, j’ai pas envie que le prof de judo nous engueule, j’ai peur de sa tête de légionnaire sans pitié. Bon, il reste les fauves du labo, Clément est très pointilleux là-dessus, ″n’oublie pas le comprimé du lapin, a-t-il dit, et le sirop du chihuahua, qu’il faut faire pisser pas trop loin, il est encore affaibli par son opération″. Aïe, pour un peu je zappais ça, c’est important, prévenir madame Joffre de ne pas venir récupérer son canari avant midi. À cette heure-là, Clément sera rentré de son match de tennis, mon gros nounours chéri, quel amour, il a promis de nous préparer le déjeuner avec Alex, bon, samedi dernier, à la supérette, il a confondu la rhubarbe et les poireaux, mais cool, cool, c’est l’intention qui compte, un mari soucieux comme ça de nous faire plaisir, je n’en trouverai pas deux, comme disent mes copines. Ah, zut, ouais, les copines, Rosine et Chloé, j’ai complètement zappé ça aussi, c’est ce soir, notre rendez-vous de saison, et ici en plus ! Une chance que Clément emmène les enfants voir le match de foot en nocturne pour nous laisser la place ! Mais quelle écervelée je fais, je n’ai pensé ni au menu ni à acheter des babioles comme on s’en offre à chaque rencontre, je peux même pas emballer des gâteries maison dans un sac en cellophane vite fait avec un joli ruban, on n’a plus rien, à part les muffins aux cerises qu’Odile a confectionnés il y a deux semaines et qui moisissent dans leur boîte, je vais d’ailleurs de ce pas les jeter discrètement aux poules, elles vont se régaler…
Mia rentre dans la maison en passant par la buanderie, s’empare d’une pile de linge qu’elle a repassé tout à l’heure au saut du lit et la pose en équilibre précaire sur ses deux bras tendus, elle traverse le séjour puis le hall, à l’aveugle, s’engage dans l’escalier, le nez dans ses petites culottes qui fleurent le grand air, hier il faisait beau, le linge a séché au soleil, elle tâte marche après marche, en experte de ce type d’escalade, et voilà que, tous ses calculs faits, son temps minuté — on arrivera pile, je crois — la seule chose qu’elle n’avait pas prévue se produit : on sonne. De saisissement, Mia lâche la pile de linge, une pluie de caleçons et de chaussettes virevoltent jusqu’en bas de l’escalier, merde alors, vite les ramasser, quel spectacle, elle n’a pas une seconde pour cet importun, tant pis, elle ignore, au pire un des gosses va venir ouvrir. On insiste, encore et encore, le carillon dont Clément a amplifié la puissance pour porter jusqu’au jardin lui râpe les tympans. Elle ouvre à la volée, pas le choix.
— Bonjour, madame Ledoux. Je ne vous dérange pas ?
Un type jeune, une vingtaine d’années, courtaud, râblé, avec un visage qui s’étire en largeur, comme sous l’effet d’un poids qu’on lui aurait posé sur la tête. Jeans et sweat propres mais ordinaires, deuxième ou troisième main, Mia s’y connaît. Non, espèce d’abruti, tu ne me déranges pas, j’ai juste envie de te désintégrer à la seconde par la seule force de ma volonté, mais bon. Mia se montre rarement aussi peu accueillante :
— Bonjour. Je… euh, écoutez, je n’ai vraiment pas le temps et…
— Je comprends. Ce n’est rien, je reviendrai plus tard, si vous permettez.
— C’est ça, d’accord !
Juste avant de refermer la porte, Mia regrette son impolitesse, elle rouvre et s’enquiert tout de même, par scrupule, on ne sait jamais :
— Je peux savoir qui vous êtes ?
— Eh bien, je… je suis le fils de votre mari.
Il est de ces silences qui font plus de bruit que le tonnerre. Mia regarde le type, ça crépite de partout dans son cerveau engourdi par la routine des tâches domestiques, elle cherche le sens de cette définition, le fils de votre mari, comprends pas, je suis la femme de Clément, on a eu trois enfants ensemble, pas quatre, alors…
— Vous êtes surprise, dit l’inconnu. Je comprends.
Mia sursaute, il l’énerve avec sa compréhension. Voyons, ressaisis-toi, ce type va éclater de rire dans un instant, c’est un copain d’Alex, ton cher fils aîné, le pince-sans-rire, le spécialiste du canular. Tu sais bien qu’on peut te faire croire n’importe quoi, tu marches. Ne donne pas ta naïveté en spectacle, comme d’habitude.
— Bon, ça va, c’est pas drôle. Elle vient d’Alex, la blague ?
La voix de l’étranger s’affermit, il ne sourit plus.
— Ce n’est pas une blague, madame. Je vous ai dit qui j’étais, il faut me croire. Le fils de votre mari.
Il a l’air si grave que Mia vacille sous le poids de cette énormité. Un dernier réflexe, et elle balbutie :
— Mais… mais comment pourriez-vous… Mon mari est un homme droit, je lui fais confiance, on se dit tout, s’il avait un autre fils que les deux nôtres, je le saurais ! D’ailleurs…
— Il était mon père avant de vous connaître, madame, mais… je crois qu’il n’en sait rien.
Le ton respectueux, teinté de pitié, sort Mia de ses gonds. Oubliés, le lapin, le chihuahua, le canari et le prof de judo. Ouvert, le gouffre de la curiosité conjugale. Elle y tombe avec effroi.
— Je vais appeler mon mari. Entrez, euh… ?
— Cédric.
Le temps d’appeler Clément sur son portable — il va décrocher tout haletant, en sueur, furieux sans doute de louper son revers à cause d’elle, mais que faire d’autre ? – l’imagination de Mia a bondi, elle échafaude la vie parallèle de son mari, ce fourbe, ce traître à l’amour qui ne lui a jamais parlé de son fils, il ne sait rien de lui, mon œil ! Que va-t-il bien pouvoir répondre au scoop qu’elle va lui balancer ? Il répond, tout essoufflé en effet :
— Allo ? Mia ?
— Ton fils est ici, crache-t-elle sans préambule.
— Mon fils ? Lequel ? Pourquoi tu me dis ça ?
— Je parle de Cédric.
— Connais pas. Qu’est-ce que tu racontes, Mia ?
Cédric lui adresse des signes, fait non, non, de la tête, elle fulmine et l’ignore.
— Écoute-moi bien, Clément, tu as intérêt à rappliquer pour qu’on s’explique ou je me mets à hurler ta trahison dans tout le voisinage !
Elle raccroche. Même au désespoir, elle a sa fierté. Aussitôt Cédric lui rappelle :
— Je vous l’ai dit, madame. Il ne sait pas que j’existe. Je venais me présenter à lui.
La solennité de la formule ranime Mia, elle éclate d’un rire nerveux. Clément ne lui aurait pas menti ? N’empêche, il a engendré avec une autre, c’est déjà affreux de penser ça.
— Donc il aurait… connu votre mère avant moi ?
— C’est ce que je me tue à vous dire.
Ébranlée, Mia. Déboussolée. Elle tourne la tête de tous côtés, en quête d’un repère, n’importe quoi qui la ramène à son quotidien d’avant le coup de sonnette. Quand la porte de la cuisine s’entrouvre et laisse passer la tête bouclée de Jérôme :
— On est prêts ! On y va, maman ?
Il accourt, et Odile à sa suite, leur sac de sport à la main. Ils dévisagent l’inconnu, hésitent à le saluer. Dans la mesure du possible, Mia préserve ses enfants de toute perturbation, et celle-là est de taille. La menace galvanise son énergie et dissipe les effets du coup de massue.
— Oh, les enfants, c’est dommage, mais on reste ici ce matin, je ne prévoyais pas cette visite, je vous expliquerai plus tard.
Odile et Jérôme font retraite, ils ont capté les ondes inquiétantes qui traversent le salon où leur mère et le visiteur se sont assis et ils s’en vont, pas mécontents de louper ce cours de judo qui les empêchait d’aller s’ébattre dans la neige, pour une fois qu’il en est tombé une belle couche, ç’a été plutôt rare cet hiver !
Tout se fige après leur départ. Cédric demeure silencieux, légèrement embarrassé, sourire énigmatique aux lèvres, Mia examine la situation sous toutes ses coutures, dévorée d’impatience que Clément rappelle. Ce qu’il fait, et ça fritouille dans l’appareil, il est en voiture. Il aura tout de suite rangé sa raquette, salué son partenaire et fouetté sa fourgonnette pour rentrer au plus vite.
— Mia, explique-moi calmement ce qui se passe. S’il te plaît.
Volubile, enfiévrée, elle ne cesse de gesticuler, de poser à voix haute toutes sortes de questions, sans même attendre la réponse. Clément l’interrompt brutalement :
— Mia, c’est assez, on a compris. Tu vas mettre ce fou à la porte, tu m’entends ? Je n’ai aucun souvenir d’aucun fils d’aucune autre femme que toi. Son histoire à dormir debout n’est qu’une imposture. Je ne sais pas qui est ce dingue ni pourquoi il fait ça, je m’en fous, mais qu’il disparaisse au plus vite. Il est peut-être en repérage, sois prudente, ajoute-t-il à voix basse. Passe-le-moi.
Mia tend le combiné à Cédric, elle entend hurler Clément :
— Bon, écoute-moi bien, qui que tu sois, espèce de malotru. Tu dégages dans l’instant de chez moi ou j’appelle la police !
Cédric se lève, rend le combiné à Mia et lui lance un regard humide de chien battu. Puis se dirige vers la porte. Glisse d’une voix éteinte, avant de la refermer :
— Je reviendrai. Quand monsieur Ledoux aura réfléchi à ce qu’il vient de faire.
Mia est sonnée. Elle pousse un long soupir de soulagement et s’affale sur une chaise de ferme qui gémit avec elle. À son retour, Clément l’y découvre toujours prostrée. Il se met à arpenter le séjour avec une rage contenue.
— Qu’est-ce qui lui a pris, à ce taré, d’inventer un truc pareil ? Enfin, Mia, comment as-tu pu avaler ses couleuvres ? Tu me connais, quand même !
— Oui, fait une petite voix repentante, mais tu sais que je…
— Faut arrêter, Mia ! On ne va pas s’intéresser à ce gamin, cent contre un que c’est un coup monté par lui et ses potes, un poisson d’avril avant la date. Et si c’est un truc glauque, s’il est venu repérer les lieux dans je ne sais quel but malhonnête, je l’ai cassé, tu as bien réagi en m’appelant. Si tu le revois quelque part, tu m’avertis illico, promis ?
— Promis ! chevrote Mia.
Alexandre, leur fils légitime, une asperge de quinze ans dont les deux centres d’intérêt sont l’étude et la nourriture, déboule dans l’escalier. Mia sursaute. L’heure du déjeuner approche.
— Tu es passé acheter le poulet ? demande-t-elle à Clément.
Alex renchérit :
— Ouais, p’pa, on va le préparer au citron !
Clément se frappe le front :
— Putain et… pardon, zut ! J’ai quitté le court en vitesse, et…
— Mon Dieu ! se rappelle soudain Mia. Le chihuahua !
— Ça, c’est une idée ! s’écrie Alex. Ça se cuit comment ? Avec de bonnes épices, on n’y verra que du feu.
Sa boutade tombe à plat, Mia conserve son sourire affligé.
L’atmosphère familiale retrouve vite sa tonalité habituelle, mais le poison du doute s’est infiltré dans l’esprit de Mia. Et si l’étrange visiteur à la tête de potiron avait dit la vérité ? L’après-midi, elle erre sans but, se tord les mains sous la pression de pensées soupçonneuses qui lui donnent la migraine. Dans le jardin, Clément joue à cache-cache avec les deux petits, ils rient aux éclats, Mia les observe par la baie vitrée. Le gazon a déjà retrouvé sa verdeur, la neige a fondu sous l’action d’un vrai soleil de printemps. Cette jolie scène lui fait monter les larmes aux yeux, elle entend rire son mari de si bon cœur qu’elle se trouve niaise avec ses élucubrations. Et elle retourne au gratin de légumes végétarien qu’elle confectionne en prévision du souper avec ses amies, au régime à perpète. Elle a tellement hâte de les revoir, ces deux-là, la conversation ne va pas languir, du moins en ce qui la concerne, c’est invraisemblable, cette histoire de paternité ! Ça y est, voilà qu’elle y revient, elle n’arrive pas à chasser de son esprit l’image de ce garçon. Torture, torture. Tout en hachant les légumes, elle s’oblige à raisonner avec calme et détachement, d’habitude ça lui réussit plutôt bien.
En admettant que cette paternité de Clément ne soit pas une fable, elle a au moins une certitude : cette histoire date d’avant leur rencontre. D’ailleurs, aussi loin que remontent ses souvenirs de leur vie commune, elle ne trouve nulle part le moindre indice d’une possible trahison. Il lui semble avoir toujours déchiffré à livre ouvert les agissements de cet homme simple et franc. Elle ne voit vraiment pas où Clément aurait pu caser un fils — et sa mère ? – dans son emploi du temps, qu’elle connaît en détail et qu’elle organise. Clément ne voyage jamais seul, il emmène partout sa tribu, dont il se dit fier. Quand la belle sauvageonne qui vit à l’authentique en plein bois l’a attiré dans sa cabane sous le prétexte de soigner ses crasseux félins, il l’a raconté à table devant tout le monde, de la même façon rigolarde qu’il décrit la panique du fermier pendant un vêlage difficile ou les courbettes de la boulangère au caniche enrhumé. Son humour ingénu, sans artifice, chavire Mia comme aux premiers temps de leur relation, malgré le ronron des années vécues main dans la main.
Quand elle l’a rencontré, il venait d’obtenir son diplôme. Elle habitait Baume-les-Pères, à deux ruelles de la bicoque sombre et humide où il avait provisoirement installé son cabinet qui ne désemplissait pas, c’était le seul véto à la ronde. Elle se revoit débarquer chez lui un matin, les bras encombrés de son bichon ensanglanté par les morsures d’un chien errant. Au terme d’une observation minutieuse, Clément avait demandé à garder Peluche pour la journée, afin de procéder à l’aise aux interventions nécessaires. Le soir, elle était venue récupérer le blessé - Peluche était le dernier patient – et Clément lui avait proposé de l’accompagner à la pizzeria voisine, où ils avaient bavardé jusqu’à la fermeture, Peluche ronflait sur la banquette. Mia, qui avait grandi à Baume, décrivait sa région avec enthousiasme. Elle vivait dans une chambre de location en attendant de trouver un boulot de secrétaire, ses parents avaient repris une grosse quincaillerie à Quimper, leur ville natale. Clément, selon ses propres termes, tomba sous le charme de cette fille sans chichi, amie des bêtes et de la nature, elle trouva à son goût ce grand type solide, dans ses propos comme dans sa silhouette. Leurs aspirations s’ajustaient avec une précision étonnante, ils voulaient vivre à la campagne, entourés d’enfants et d’animaux. Pourquoi pas ensemble ? Ils fêtèrent cette évidence sous la couette que la mère de Clément lui avait achetée à Londres, avec sa housse parsemée de timbres à l’effigie de la reine, Alex l’a gardée, il la dit géniale, il n’en veut plus d’autre, et Mia la retrouve chaque semaine dans le linge sale.
Bon, je m’égare, se reprend-elle. Si cette histoire s’est passée avant notre rencontre, ça ne peut être qu’à Lyon, où Clément a fait ses études, il a pu vivre un naufrage amoureux, et il est venu s’enterrer ici pour l’oublier, ignorant que sa petite amie était enceinte… Ou alors ce fils est le fruit d’une coucherie dont il a perdu tout souvenir. Il a eu des aventures avant moi, il me l’a confié, en termes fort évasifs naturellement, je n’en sais pas grand-chose. Pourtant, devant Cédric, il a semblé n’avoir aucun doute, comment peut-il être aussi sûr de lui ? Même avec les précautions d’usage, on sait que… Oh, comme ce sera désagréable de l’interroger là-dessus, il va s’énerver, ″tu ne me fais pas confiance, j’en ai marre de tes questions″… oui, ce sera pénible.
Quand Clément s’engouffre dans le séjour par la porte coulissante de la baie vitrée, en même temps qu’un grand coup d’air froid, Mia sursaute et se met à trembler. Elle a, l’espace d’un instant, la sensation d’une présence étrangère dans la maison.
— Alors, ce goûter ? demande Odile accrochée aux épaules de son père.
— Oui, oui, s’empresse Mia.
Les voici tous qui arrivent, comme des oiseaux qui se rabattent autour d’un bout de pain. La vue de cette tablée qu’elle a chaque jour sous les yeux apaise l’esprit agité de Mia, qui lance à Clément des coups d’œil furtifs, en quête d’une trace, même infime, de préoccupation ou de désarroi. Rien. Il est tout à la conversation avec les siens, comme d’habitude. Après que les enfants se sont égaillés en tous sens, elle tente de le relancer sur un ton badin qui sonne faux à ses propres oreilles :
— C’est curieux, quand même, ce qui s’est passé ce matin !
— Ce matin, ce matin… répète Clément, le sourcil froncé. Ah, oui, l’hurluberlu ! À la réflexion, tu sais, je me demande si ce n’était pas un pensionnaire du centre psychiatrique de… le nom de cet endroit m’échappe, mais ce n’est pas loin et…
— Non, Clément, s’insurge Mia avec vigueur. Il avait l’air normal et… sincère.
Clément la considère avec surprise.
— Tu ne vas pas remettre cette farce sur le tapis, Mia ? Si ce gars n’est pas fou, c’est qu’il est mal intentionné. Dans les deux cas, il fallait s’en débarrasser.
Mia ne répond pas. Ce mystère lui inspire une angoisse diffuse qui ne la lâche pas.
— Et si tu le signalais à la police ?
— Ils vont tirer les mêmes conclusions, dit Clément en haussant les épaules. Mais on le fera s’il se repointe, d’accord ?
Mia hoche la tête et s’en va jeter une bûche ou deux dans la cheminée. Elle grelotte.
Clac, clac, bruit de portières, mais elle n’entend pas la voiture démarrer, Clément revient, il a oublié ses clefs, il rentre toujours une ou deux fois, Clément, avant même d’allumer le moteur, il pense tout à coup à ses clefs, son écharpe, son portable, cette fois il vient prendre son bonnet de laine, il fera froid au bord du terrain de foot. Il est aussi distrait que Mia est attentive, il lui adresse un sourire contrit, écarte les bras dans un geste fataliste et, comme de coutume, il en profite pour la gratifier d’un baiser furtif, c’est en général le signe que sa sortie sera définitive.
Pour la première fois de la journée, Mia s’accorde une pause devant l’âtre imposant, noirci par deux siècles de flambées, c’est son endroit et son moment. Les bûches crépitent, le battant de la haute horloge oscille en cadence, à ses pieds Peluche le Troisième soupire, tressaute dans son sommeil. Mia ferme les yeux.
Elle voulait acheter la maison rien que pour la cheminée. Ils l’avaient découverte en traversant le hameau, au détour d’une de ces promenades qu’ils offraient le dimanche à Peluche le Premier, quand Clément fermait le cabinet. Ils s’étaient mariés deux mois après leur rencontre, une noce à leur image, juste les parents et les copains, au milieu des prairies, en plein été, un vrai buffet campagnard, fromages, saucisses et vins du cru, dans les senteurs de foin coupé et de bouse de vache, on avait même joué à cache-cache, les grands comme les petits, on grimpait dans les arbres. Le soir, on avait dansé à la salle des fêtes, ouverte à tout le monde, jusqu’à l’aube.
Ce dimanche-là, à Cercenans, ils s’étaient arrêtés devant la bâtisse, qui semblait déserte, peut-être était-elle à vendre, ils avaient frappé en vain à deux ou trois portes de ce village fantôme, ils ignoraient que les habitants vivaient surtout dans leur jardin. Le soir même, ils avaient repéré la maison sur Internet, aussi triste et esseulée sur les photos de l’agence que dans la réalité. Dès leur première visite, Mia avait entrevu l’enfilade de journées paisibles et joyeuses qu’ils pourraient vivre là, elle était tombée en arrêt devant la cheminée, ce cœur de la maison qui avait cessé de battre, pendant que Clément examinait les châssis vermoulus et la toiture percée en évaluant le nombre de veaux qu’il faudrait mettre au monde, de chiens et de chats qu’il faudrait opérer, châtrer, stériliser pour rendre une apparence de vie à cette masure épuisée. L’enjeu dépassait leurs moyens et ils tergiversaient lorsque Mia, un mois plus tard, reçut la bonne nouvelle : la mairie de Baume agréait sa candidature. Elle entama sa carrière administrative avec une ardeur qui sidéra tout le personnel municipal, et ils passèrent leurs week-ends, lui à cimenter, carreler, plâtrer, plafonner, elle à raboter, poncer, vernir. À la pause, ils dévoraient leurs sandwiches au soleil, en traçant les plans de leur potager, ou faisaient l’amour sur le matelas qu’ils avaient apporté dans leur future chambre, celle qui jadis servait à entreposer les pommes dont l’odeur légèrement surie persistait, tenace, à travers les âges. Aussitôt conçu, Alex bénéficia de la première chambre parfaitement restaurée, puis toutes les autres y passèrent. Au fil des ans, la baraque retrouva peu à peu le sourire. C’était leur chef-d’œuvre, que les randonneurs s’attardaient parfois à admirer.
Ces jolies images, que Mia pioche dans leur passé pour conjurer son malaise, semblent moins radieuses ce soir, comme baignées d’une lumière de veille qui précède l’extinction. Pendant toutes ces années d’un bonheur qui ne tiédissait pas, Cédric vivait peut-être dans la gêne et la médiocrité, à l’insu de son père… Mia frémit, cette pensée l’insupporte au point qu’elle se lève brusquement et Peluche se réveille en sursaut. Il faut qu’elle bouge, qu’elle pose un geste qui l’aide à comprendre, les dénégations de Clément ne lui suffisent pas et elle réalise avec horreur qu’elle le soupçonne pour la première fois de lui avoir menti. Si elle téléphonait à Philippe, l’ami de Clément, est-ce que… Mais Rosine et Chloé seront bientôt là, elle n’a ni le temps ni l’envie d’entreprendre une quelconque démarche avant leur arrivée, elle est trop nerveuse pour ça, surtout depuis qu’elle est seule, avec tout le loisir de ronger son frein. D’ailleurs, est-ce qu’elle doit parler de cette histoire à ses amies ? Ne va-t-elle pas lui accorder ainsi trop d’importance et s’inquiéter davantage encore ? Bah, au point où elle en est, ça ne peut pas être pire. Et puis, Rosine et Chloé sont bien plus que des amies. Ce sont des sœurs. Elle les connaît depuis le cours élémentaire de mademoiselle Gourdin — d’où tenait-elle son nom, celle-là, elle était si douce ! – Mia, Rosine et Chloé avaient copiné dès le premier jour, peut-être parce qu’elles étaient arrivées les premières pour saluer la maîtresse et celle-ci avait plaisanté sur la couleur de leurs sacs d’école : bleu pour Mia, blanc pour Rosine, rouge pour Chloé. La maîtresse riait :
— Ça, c’est un coup à être copines pour la vie ! avait-elle dit avant de leur parler du drapeau français.
