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- Ce que j'ai à te dire, lui susurre-t-il à l'oreille, tu l'entendras plus tard. Chaque chose en son temps. Mais un jour, je te le promets, tu sauras que j'ai raison. C'est ton père qui te le dit, tu n'as pas confiance? - Si, dit-elle, mais je voudrais tellement que tu ne te sentes pas seul. Jamais. Cette fois, elle relève la tête, sèche ses larmes, et le regarde droit dans les yeux. - Je ne comprends pas comment tu fais pour vivre seul sans jamais voir personne à part ton chat. On ne sait d'ailleurs même pas d'où il vient, celui-là, et en plus les trois quarts du temps tu les passes dans ton sous-sol miteux alors que tu as un appartement confortable à l'étage. Je ne comprends pas comment tu pourrais te sentir bien dans un milieu pareil. C'est morbide. Mais tu le sais très bien tout ça, je ne vois pas pourquoi je me répète, je sais très bien que c''est inutile d'en parler. D'ailleurs, dans le quartier, tout le monde le dira: Philibert vit comme un ours, il ne sort jamais ou presque, ne reçoit jamais personne. A l'exception de sa fille, Gisèle. Son seul enfant. Elle lui rend visite chaque samedi, sans faute.
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Seitenzahl: 197
Veröffentlichungsjahr: 2018
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Tribulations d’un jeune homme en haute atmosphère : traversée bolivienne (Les 2 Encres, 2011)
Rue Jean Moulin (Les 2 Encres, 2010)
Dimanche
Lundi
Mardi
Mercredi
Jeudi
Vendredi
Samedi
Et si pour beaucoup – enfants mis à part, dont le goût souvent diffère de celui des adultes, mais peut-être sont-ils les seuls, ou presque, aujourd’hui – la maison de Philibert ne dispose d’aucun charme, elle ne serait pas la dernière dans le genre, tout au moins dans le quartier qui en compte encore quelques-unes ; aussi faudrait-il ne pas oublier qu’elle est typique des constructions nouvelles réalisées après-guerre, fin des années cinquante, début soixante.
Reconnaissable en ceci que, reposant sur un sous-sol apparent, la surface d’habitation réduite à un seul niveau – soit le rez-de-chaussée – n’est accessible que par un escalier extérieur généralement étroit et raide, et invariablement paré d’une rampe de métal peinte aux couleurs des portes, grilles et volets extérieurs. C’était là, le tout nouveau goût de l’époque, les gens ne voulaient plus de cave, jugée malaisée, trop sombre et surtout malsaine. Et du coup, ils en oubliaient presque que les caves avaient sauvé bien des vies durant les derniers bombardements.
Précisons qu’en hiver, par temps humide et froid, il arrive que cet escalier soit glissant et dangereux, d’où l’indispensable rampe dont on l’affuble. D’ailleurs, dans le quartier, tous les pavillons de ce type en sont pourvus.
Si ce n’est que le concernant, lui, et en cela Philibert ferait tout de même figure d’exception, l’utilité de cette rampe fait l’objet d’une controverse, pour ne pas dire de commentaires désobligeants, étant donné qu’il ne reçoit jamais personne, été comme hiver ; dans le quartier, tout le monde le dira, il ne sort pratiquement jamais de chez lui. C’est un ours.
Sauf que, ne disposant lui-même d’aucun accès depuis l’intérieur de la maison, il se trouve dans l’obligation de passer par l’extérieur pour se transporter d’un niveau à l’autre. Donc, au moins, lui l’emprunte de temps à autre. D’où l’inquiétude de sa fille, Gisèle, laquelle n’attend plus que le jour où il se rompra le cou dans ce fichu escalier.
Mais Philibert ne veut rien entendre. Déjà : pas de ça chez lui ! Pas de travaux. Soi-disant aussi, il aurait passé l’âge. Les choses doivent rester comme elles sont. En l’état. Et pas question de déménager pour une maison de plain-pied, encore moins pour un appartement ; autant dire : fin de la discussion. Et puis quoi encore ?
L’été par contre, le sous-sol présente un avantage certain, c’est qu’il y fait plus frais tout en restant ouvert sur l’extérieur. Au plus près de la fraîcheur dispensée par le jardin ; il n’y a pas meilleur endroit.
Passé le seuil de la grande porte à multiples battants – d’ailleurs, gare aux doigts, la porte est traîtresse, il faut se méfier. Les enfants qui l’ont connue jadis en savent encore quelque chose, Gisèle la première –, une courte allée cimentée, légèrement montante, prolongée d’un tronçon gravillonné ouvert sur un portail fait du même métal que la rampe d’escalier, permettait à l’origine l’accès d’une voiture depuis la rue en passant par le jardin, mais Philibert n’étant plus motorisé depuis belle lurette, il consacre l’espace ainsi libéré de sa fonction de garage à celle d’offrir un second lieu d’habitation.
Soit, deux maisons en une : le rez-de-chaussée où il passe le dimanche, et le sous-sol où il passe tous les autres jours de la semaine.
La veille, comme tous les samedis, il a reçu la visite de sa fille Gisèle. Et comme à chaque fois, sitôt partie, généralement en fin d’après-midi – l’hiver, un peu plus tôt, les jours sont plus courts –, il monte à l’étage pour y passer la nuit, la journée du lendemain ainsi que la nuit suivante, et ne redescend au sous-sol que pour y prendre le petit déjeuner du lundi. Et peut-être, aussi, recevoir sa première visite de la semaine ; car sauf exception – encore une – Philibert ne reçoit jamais le dimanche, et toujours au sous-sol.
Hormis sa fille, elle-même s’en arrogeant d’ailleurs le droit bien au-delà de ce que Philibert eût été prêt à concéder, personne d’autre n’a accès à l’étage. Mais avec elle, a-t-il seulement eu le choix ?
Tu penses ! Tenant absolument à lui faire son ménage, elle s’occupe de son linge, lui prépare à manger pour la semaine. Ainsi, soutient-elle, il n’a plus à se soucier de la cuisine, il lui suffit de passer les plats qu’elle lui prépare au four micro-ondes. Alors à quoi bon ? Il la laisse faire à sa guise. Si tel est le prix pour avoir la paix !
Et puis d’une certaine façon, cette occupation ménagère la détourne d’un goût immodéré pour la conversation qu’il lui est de plus en plus pénible de soutenir. Mieux vaut qu’elle ait les mains occupées, elle cause moins.
Non pas, d’ailleurs, qu’il n’apprécie pas ses visites, n’allons pas non plus nous imaginer des choses qui n’ont pas lieu d’être, soyons justes, elles sont toujours les bienvenues ; mais l’âge venant, et c’est son cas, l’amour deviendrait trop lourd à porter. Du moins, Philibert semble bien de cet avis.
Enfin – et peut-être en cela réside le plus insolite de toute l’histoire, tout au moins s’agissant du début –, personne n’a idée de ce à quoi il consacre la journée du dimanche. Pas même sa fille. Rien de très extraordinaire pourtant : il lit. Il lit toute la journée. Mais comme il ne lit que le dimanche et qu’il n’y fait jamais allusion, ni à aucune de ses lectures, personne ne s’en doute.
Ce dimanche encore, il a lu, relu plutôt, un livre d’Hermann Hesse, Le poète chinois. Et ce qu’il apprécie surtout de la lecture d’un livre, il l’a trouvé dans celui-ci. À commencer par se sentir proche du personnage de Neander. L’amitié, l’amour, la patrie, dit celui-ci, l’art lui-même, c’est très bien, tout le monde y trouve son compte, mais lorsqu’on a atteint un certain âge, tout cela ne suffit plus à l’âme.
À la bonne heure ! Philibert est aux anges ; un bon livre. Et quelqu’un à qui parler vraiment. Quelqu’un qui aura tout compris. Alors il se sent moins seul. Mais non pas seulement cela : sûr de son bon droit. Comme celui de vivre ainsi qu’il l’entend. Il ne demande pourtant pas grand-chose. Et la solitude ne lui pèse pas, il n’en souffre pas. Alors par pitié, n’allons pas lui gâcher la vie avec l’idée d’un enfermement nocif pour sa santé, quand ce retrait aussi volontaire qu’irrépressible ne serait que le dernier maillon d’une longue chaîne d’enfermements à laquelle il s’était habitué. À son âge, à quoi bon changer ? Et pourquoi changer ? C’est seulement la vie qui continue.
Mais surtout, qu’on lui foute la paix !
La dernière nouvelle du poète chinois, « La Maison des Rêves », n’est pas terminée. L’histoire voudrait qu’Hermann Hesse ait eu l’intention d’en écrire la fin, mais trop tardivement, trop avancé en âge, il ne se sentait plus le même homme qu’il était au moment d’en écrire le début, et aurait renoncé. Préférant laisser cette histoire en suspens, sans rien changer. Philibert se souvient encore de la dernière phrase : son regard légèrement presbyte semblait sourire… Et lui aussi sourit.
Demain matin il se lèvera, après quoi il ira directement à la fenêtre de sa chambre donnant directement sur la rue. La première impression, dit-on, se révèle souvent être la bonne ; il est vrai sinon qu’on ne sait jamais de quoi le jour sera fait. La semaine encore moins.
Réveil brutal, sans transition. Et toujours selon le même rituel, Philibert s’éveille la boule au ventre ; l’instant d’avant il dormait encore profondément. Mais au premier sursaut de sa conscience endormie, l’effet produit est immuable, instantané, la sensation aussitôt désagréable : celle de quelqu’un qui se viderait dans son lit en même temps qu’il prendrait une porte pleine gueule. Voilà qui devrait être inscrit dans ses gènes, à force ; en résultait une question à ce jour laissée sans réponse : que ressentait le nouveau-né au moment de l’expulsion ?
Une première grande lapée d’air l’oblige à redresser la tête. Yeux grands ouverts sur le vide, l’air d’un veau, il reprend peu à peu contact avec le fond de son lit, après quoi il expire longuement. Sans surprise. Seulement l’annonce d’un jour de plus. L’écœurement passe un peu. Hésite encore à savoir s’il convient de s’en réjouir ou pas ; trop tôt, conclut-il. Ou trop tard. Allez savoir ! Puis il se lève : remontant les genoux sur la poitrine, il les enserre de ses deux bras, puis projette le haut du corps vers l’avant tout en usant de son arrière-train comme d’un point de bascule. Mouvement qui lui évite le mal de dos, ou plutôt, faudrait-il dire, qui l’amoindrit. Car il a mal au dos depuis si longtemps qu’il ne se souvient pas d’un jour où il n’a pas eu mal. À part quand il était gosse, évidemment. Mais c’est si loin. Cela n’aurait plus aucun sens aujourd’hui.
Une fois posés au sol, il pousse sur ses deux pieds bien à la verticale, la remontée se fait sans accroc, la décharge électrique depuis le bas du dos jusqu’aux talons ne se fait pas trop sentir. Tout compte fait, c’est un début de semaine qui n’est pas des pires. Il se redresse bientôt de toute sa hauteur, debout face à la fenêtre dont il ne ferme jamais les volets. Et une fois de plus, il tombe sous le charme de la lumière. Même l’hiver, c’est pareil. Agissant sur lui comme une remontée de sève.
Il souffle un bon coup. Non mais, quand cela finira-t-il ?
Ce matin encore elle renâcle. Il aurait beau attiser sa souffrance, elle n’en traînerait pas moins des pieds.
Signe qu’il s’accroche, quoi qu’il en dise.
Lentement, il approche de la fenêtre et, à quelques pas d’y parvenir, souvent le souvenir d’un tableau de Bonnard lui traverse l’esprit. Balthus aussi. Matisse. Ils sont nombreux. Il lui semble bien que tous ont peint des fenêtres depuis l’intérieur, chose qui le rassure quelque peu sur le goût dont il ne se sera jamais dépris pour ce genre d’image. Lorsqu’il s’exclame :
– Merde alors, mais c’est Jean !
Par une sorte de geste réflexe, il s’écarte de la fenêtre. Cela fait belle lurette qu’on ne l’a pas vu par ici celui-là, encore moins dans le quartier. Des années. Un paquet d’années.
– Incroyable, murmure-t-il, l’esquisse d’un sourire sur les lèvres.
Premier sourire de la semaine, notons-le.
Il n’ose y croire. Ou alors c’est qu’il aurait la berlue ? La tête à l’envers. Nouvelle tentative : nouveau coup d’œil rapide par la fenêtre, et en définitive, il n’y a aucun doute possible, c’est Jean.
– Que fait-il en bas de chez moi sur le trottoir d’en face ? Il attend quoi ?
Pourtant Philibert n’est pas sans savoir que c’est là son habitude, Jean ne signale jamais sa présence, ni par la parole, ne sonne ni ne frappe à aucune porte, il attend. Toujours placé, un peu comme au tiercé. Bref, on ne peut pas le rater. Ne pas le voir. Impossible. Il peut attendre des heures sans se lasser, ne pas bouger d’une position tant qu’elle demeure au plus près de l’objet de sa convoitise. Jean, c’est la patience incarnée, pire que les chats. Dans le quartier, tout le monde lui reconnaît cette qualité. Et aussi qu’il n’est pas méchant. Très important. C’est d’ailleurs ce qui le sauve. Au final, il a fini par gagner la confiance de tous, surtout des mères, celles du quartier en tout cas. Il n’y a pas chez lui la moindre once de méchanceté, chacune en est convaincue, au point que certaines d’entre elles n’hésitent plus à lui confier leurs gosses, le temps d’aller faire une course, par exemple.
– Jean, tu surveilles un petit moment, je compte sur toi, j’en ai pour deux minutes et je reviens ?
– Oui, oui, dit-il.
Une sorte de sourire grossier s’affiche sur son visage d’ordinaire sans expression. On sait alors qu’il est content.
– Oui, oui, dit-il, Jean très gentil avec les enfants. Jean surveille.
Les mots gargouillent dans sa bouche. Le pauvre, il en bave d’excitation, mais on ne peut pas lui faire plus plaisir. Un filet de salive s’étend sur sa blouse grise, son éternelle blouse grise. Philibert ne lui connaît pas d’autre tenue. Une blouse grise qui lui descend jusqu’aux genoux, et des baskets aux pieds. Jean a 42 ans, c’est du moins l’âge qu’il avait quand Philibert était gamin.
Il aurait selon les dires des voisines et de sa propre mère contracté une maladie grave à l’âge de cinq ou six ans, une méningite peut-être bien – à l’époque elle faisait encore des ravages –, maladie qui l’aurait laissé attardé. Jean ne cessera jamais d’être un enfant.
Par contre, il n’a pas pris une ride. Il est resté le même. Alors que moi, songe Philibert, je ne suis pas loin d’être au bout du rouleau. Un vieux débris.
Et puis il comprend la raison de sa présence sous ses fenêtres : on est lundi. Jour de fermeture chez Lesaint, le boulanger du coin. Un autre lundi, il y a bien des années, Jean et lui avaient donné des émotions à tout un quartier.
– Philibert, lui dit sa mère, tu veux bien me rendre un service ?
Nous sommes en juin, Philibert rentre à peine de l’école, il n’a pas de devoirs à faire pour le lendemain, il est libre. D’ailleurs, il n’a plus de devoirs à faire à la maison, depuis quelques jours l’instituteur a mis la pédale douce, signe que la fin de l’année scolaire est pour bientôt. Qui plus est, il fait beau. La soirée s’annonce splendide. Sa mère l’appelle, elle aurait besoin de lui. Non pas qu’il ait très envie de rendre service, il se méfie, mais il entrevoit la possibilité de sortir faire un tour avant le dîner. Sorte d’avant-goût des vacances à venir. Autant savoir ce qu’elle veut.
– C’est quoi ? demande-t-il.
– Je n’ai plus de pain, tu ne voudrais pas aller voir chez Lesaint s’il y en a encore, mais tout de suite avant que ça ferme ?
– Oui, répond-il un peu déçu, si tu veux.
C’est à deux pas, la promesse d’aventure s’inverse en proportion.
– Et s’il n’y en a plus, précise-t-elle, ce qui ne m’étonnerait guère à l’heure qu’il est, tant pis, tu prends des biscottes, on s’en contentera pour ce soir et demain matin. Tu m’as bien compris, insiste-t-elle, tout en lui mettant la monnaie dans la main, ou veux-tu que je répète ?
– Non, ça va, dit Philibert, j’ai compris. S’il n’y a pas de pain, je prends des biscottes.
– C’est ça, confirme sa mère. Et fais attention dans la rue, ne perds pas l’argent en route, et tu ne traînes pas non plus. D’ailleurs, précise-t-elle, à bien y réfléchir, si tu n’as rien à faire ce soir, à ton retour tu en profiteras pour prendre ton bain très tôt, te mettre en pyjama, comme ça, tu seras prêt à aller te coucher le moment venu et cela me fera gagner du temps au moment de préparer le dîner. J’aurais peut-être un petit moment pour souffler tout en m’occupant de ta sœur, et toi tu serais gentil tout plein ! Tu veux bien ?
Avait-il seulement le choix ?
– Oui, dit-il.
Et Philibert sort aussitôt de la maison, traverse la cour de gravillons en courant, jusqu’au portail donnant sur la rue et par lequel il disparaît à main gauche, directement sur le trottoir en direction de chez Lesaint, un peu plus bas dans la rue.
Mais là, surprise : porte close. Merde ! C’est fermé. Une affichette suspendue à l’intérieur de la porte vitrée le rappelle à l’aimable clientèle : fermeture le lundi. Et donc, pas de pain. Ne lui restait plus qu’à faire demi-tour.
Déçu, Philibert remonte la rue à petits pas, tout en maugréant contre sa mère. Comment avait-elle pu l’oublier ? Le lundi, tous les magasins sont fermés. Elle le sait bien pourtant ! Raison de plus pour ne pas aller traîner dans la rue, il n’y a personne dans la rue le lundi, c’est vide.
Il l’entend déjà : oh, pardon, dirait-elle, je me suis trompée, j’ai oublié qu’on était lundi, tant pis, on se passera de pain. On peut bien s’en passer pour une fois. Quant à toi, tu iras te promener un autre jour, puisqu’il n’y a pas un chat dehors, ça ne vaut pas le coup. Demain, peut-être, tu auras davantage de chance de rencontrer du monde. On verra. En attendant, va prendre ton bain, tu seras gentil.
Et Philibert n’aurait pas son mot à dire, comme d’habitude. C’est toujours pareil ; jusqu’à ce qu’il remarque la présence de Jean, dos au mur, juste en face de chez lui.
– Jean, crie-t-il, attends-moi, j’arrive !
Ne lui restait plus qu’à traverser la rue pour le rejoindre.
– Qu’est-ce que tu fais ? Tu m’attendais ?
– Oui, dit Jean, t’attendre.
– Tu veux faire quoi ? demande Philibert.
Mais pour toute réponse, Jean ne lui adresse qu’un bruit de succion, après quoi un filet de bave lui échappe, dont il s’efforce vainement d’enlever la trace sur sa blouse. L’air penaud.
– Tu sais pas ? insiste Philibert.
– Oui, répond Jean.
Philibert le regarde drôlement.
– Alors peut-être que tu sais où je pourrais trouver du pain ? C’est fermé chez Lesaint.
– Oui, dit-il, lundi fermé.
– Alors, tu ne sais pas non plus ?
– Non.
– Et des biscottes, tu sais ?
– Oui.
– C’est vrai ?
– Oui.
– Où ?
Nouveau bruit de succion, suivi des mêmes effets.
– Dis-moi où, répète Philibert.
– Où !
– Quoi ?
– Où…
À nouveau Philibert le regarde d’un drôle d’air.
– Mais arrête, dit-il, c’est pas drôle, ma mère veut que j’achète des biscottes si je ne trouve pas de pain.
– Oui, dit Jean.
– Alors ? interroge Philibert.
– Familistère.
Le mot lui sort d’un seul coup, inconnu au bataillon.
– Quoi ?
– Familistère, répète-t-il.
Étrange.
– Mais c’est quoi ?
On sait déjà tout de sa difficulté pour s’expliquer, mais en ce cas, il sèche complètement. Heureusement, il fait chaud et les traces de bave sur sa blouse ont vite fait de sécher elles aussi.
– Mais tu sais où c’est au moins ? demande Philibert.
– Oui.
– Et il y a des biscottes ?
– Oui.
– Alors tu peux m’emmener, déclare Philibert. C’est loin ? Viens, on y va !
– Oui, répond Jean. Donner la main.
Voilà très exactement le tableau que la mère de Philibert aura sous les yeux quand elle les verra revenir tous les deux du bout de la rue, à l’angle de la rue Pierre Chesnais, main dans la main, Philibert le paquet de biscottes sous le bras, plus d’une heure après envoyé son fils acheter du pain chez Lesaint.
– Mais d’où viens-tu comme ça ? s’écrie-t-elle à son approche. J’étais folle d’inquiétude, cela fait une heure que je suis à ta recherche.
– Lesaint, c’est fermé, proclame Philibert, tout fier, manifestement inconscient du danger couru, mais j’ai trouvé des biscottes. Regarde !
– Mais oui, c’est ce que je vois, dit-elle, et c’est bien ce qui m’inquiète… Où êtes-vous allés pour en trouver ?
Philibert réfléchit.
– Je sais plus le nom, dit-il, mais Jean, il sait !
– Oui, dit Jean, moi sais… euh… euh…
On en a de la peine pour lui à voir combien il essaie, et surtout combien c’est difficile pour lui, au point qu’il se recroqueville en même temps qu’il se tortille sur place, comme à l’amorce d’une formidable poussée à venir. On voudrait pouvoir l’aider, actionner la détente à sa place :
– Familistère, gargouille-t-il, tout en libérant un énorme filet de salive, lequel se répand abondamment sur sa blouse.
Mais au moins le mot est lâché, il a réussi.
– Oui, s’écrie Philibert, c’est ça, c’est le mot qu’il a dit tout à l’heure… Familistère ! Moi, j’arrive jamais à le dire, je me rappelle jamais.
Du coup, tout le monde semble avoir compris.
Et pour une fois, il ne prend pas l’air contrit qu’il a parfois, surtout au contact des adultes, au point que même Philibert l’aura remarqué et mis mal à l’aise. On le surprendrait presque à sourire ; mais c’est dommage, on ne se rend pas bien compte : ce sourire est en partie masqué par sa main dont il use pour s’essuyer la bouche. Mais fier, oui, fier de lui, on sent qu’il l’est, tout autant que Philibert peut l’être malgré l’accueil en demi-teinte qu’on leur fait et qu’il ne comprend pas vraiment. D’autant plus que sa mère en rajoute :
– Oh, mon dieu ! s’exclame-t-elle, tout en se retournant vers les voisines sorties dans la rue pour accompagner les recherches. Vous vous rendez compte ? Ils sont allés jusqu’à Familistère, à l’autre bout de la ville, avec toute la circulation qu’il y a aujourd’hui… Mais c’est un miracle s’il ne leur est rien arrivé !
Puis s’adressant à son fils :
– Ne recommence jamais cela, tu m’entends ? Dis-moi toujours où tu vas. Tu es encore trop petit pour aller aussi loin tout seul.
– J’étais pas tout seul, proteste Philibert, j’étais avec Jean. Il connaît. Et puis, il est grand aussi, il a plus que toi.
– Qu’est-ce que tu veux dire exactement ? demande-t-elle.
– Il a quarante-deux, dit-il, et toi tu as combien ? Dis à Jean combien tu as, il sera content !
– Non mais, vous entendez ? s’exclame-t-elle, se tournant vers les voisines. Que voulez-vous répondre à cela ?
Philibert ne se souvient plus de la réponse de sa mère, mais par contre il se souvient très bien des rires des voisines.
Retour sur Philibert.
On est lundi : on lui voit à nouveau un sourire sur les lèvres. Mais c’est qu’au fond il est ravi. D’ailleurs, pourquoi s’en cacherait-il ? Bien que d’ordinaire Philibert n’apprécie guère les surprises, la moindre entorse au règlement quotidien de sa journée suffit à lui gâcher l’humeur jusqu’au lendemain. À commencer par les visites inopportunes.
– Ah, maugrée-t-il, les visites ! Parler, parler, et tout ça pour ne rien dire, des heures durant, toujours à raconter les mêmes histoires. La barbe ! Ne pouvait-on pas se résoudre à lui ficher la paix ?
Visites devenues rares avec le temps, lui-même en convient. Et pour cause : les gens ont fini par comprendre. Or, par le plus extraordinaire qui soit, celle de Jean lui procure un réel plaisir. La semaine ne pouvait pas mieux commencer. D’où l’explication du sourire de tout à l’heure, après qu’il eût repéré sa présence, stationné juste en face de chez lui.
Philibert s’habille prestement, tout en remettant à plus tard le moment de procéder à ses ablutions quotidiennes. Puis il se dirige vers l’entrée, passant si vite devant le miroir du couloir qu’il n’a pas le temps de s’apercevoir avant d’ouvrir sur l’extérieur. Voir quelle tête il a à ce moment-là. Il lui suffit d’imaginer. Il y aurait vu la tête qu’il avait quand il était gamin, qu’il n’en aurait pas été autrement plus étonné. L’idée de revenir sur ses pas pour vérifier l’effleure à peine. Trop pressé. Peut-être aussi parce que ne le faisant pas, il éviterait la honte au spectacle d’une émotion qui n’avait plus lieu d’être sur un visage aussi vieilli que le sien.
– Bon dieu de bois, grommelle-t-il au moment d’empoigner le bouton de la porte d’entrée, je n’ai de comptes à rendre à personne. Manquerait plus que ça !
Songeant dans la foulée que si l’enfant qu’il avait été ne demandait qu’à renaître, cette fois-ci peut-être aurait-il pleinement conscience du bonheur qui l’anime. Une chance à saisir. La porte ouverte, il se précipite sur le perron en haut de l’escalier, prêt à héler Jean planté sur le trottoir juste en face de chez lui.
Douche froide.
Ou plutôt un coup de froid le saisit à la nuque, aussi affuté que la lame d’un couteau. Douloureux. À le clouer sur place, aussi sec. Il y passe la main, en vain, la douleur s’étant déjà déplacée pour se diffuser derrière son œil gauche. D’un mouvement conjugué du pouce et de l’index, il se masse les yeux en de petits mouvements circulaires. La douleur passe peu à peu, mais la tête lui tourne, après coup. Surtout, il est déçu. La journée s’annonçait si belle, ensoleillée dès le matin, et sans un nuage à l’horizon.
