Le banc de pierre - Alain Chanudet - E-Book

Le banc de pierre E-Book

Alain Chanudet

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Beschreibung

Des amis se retrouvent pour passer les fêtes de Noël dans un chalet à Hautacam dans les Pyrénées. Une nuit, Gabriel, voisin et faisant partie du groupe, découvre le corps de l’un d’eux au pied du chalet. Un retour en arrière permet de faire connaissance avec tous les personnages et les soucis qui accompagnent les uns et les autres : la crise que traverse le couple que forment Victor et Isabelle, le viol récent qu’a subi Violette, l’animosité entre Gabriel et son ami Francky, amant de sa fille Lola de vingt ans sa cadette et le passé militaire trouble d’Herman qui le poursuit sous les traits de l’inquiétant Saïdou. Les quelques jours qui précédent le drame plusieurs événements font monter la tension au sein du groupe. Mais qui est la victime et quel est son meurtrier ?

À PROPOS DE L'AUTEUR

Alain Chanudet passe son enfance et son adolescence dans les Hautes-Pyrénées. Après des études en Sciences-Économiques à l’université de Toulouse, il travaille comme cadre commercial dans des sociétés de négoce. Depuis quelques années, il s’est lancé dans l’écriture en produisant des nouvelles lors de concours, puis en publiant un essai politique. Avec Le banc de pierre, il nous livre son cinquième ouvrage, après Comme si vous y étiez (recueil de nouvelles), L’Edelweiss d’or (roman policier), Le partage des ombres (roman) et Glucose, une drôle vie de chat (récit humoristique illustré).

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Seitenzahl: 244

Veröffentlichungsjahr: 2025

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Alain CHANUDET

LE BANC DE PIERRE

 

À Monique

 

PROLOGUE

Un petit nuage de buée s’échappait de sa bouche ouverte. Le dos appuyé contre les lames de bois du chalet, il déglutit et aspira profondément pour reprendre son souffle. Des flocons de neige dansaient autour de lui, éparpillés par la légère brise. Il releva la tête et se décida à rouvrir les yeux, élevant son regard vers la masse silencieuse des Pyrénées que l’on devinait à peine dans la nuit. Il distinguait légèrement en contrebas sur sa gauche les contours sombres de sa maison. Un petit serpent de fumée grisâtre s’échappait de la cheminée. Les volets étaient fermés. Julie, qui était de garde en soirée à l’hôpital de Lourdes, avait déjà dû terminer son service et devait dormir dans leur chambre à l’étage. Le petit chemin de terre menant à son habitation était en partie éclairé par les phares de sa voiture qu’il avait laissés allumés lorsqu’il était brusquement descendu du véhicule. Plus bas, les lumières d’Argelès brillaient comme des petites bougies vacillantes perdues dans une mer noirâtre. Il porta ses mains sur son visage, sentant sous la laine de ses gants la râpe des poils drus de sa barbe. Le silence et l’immobilité du décor lugubre qui l’entouraient l’oppressaient. Il devait pourtant se reprendre et les prévenir. La brutalité de ce qu’il devait leur annoncer lui nouait l’estomac. Un filet de sueur s’échappait de son bonnet de laine enfoncé jusqu’aux oreilles. Il se redressa, quitta lentement sa position et se retourna pour se diriger vers la porte du chalet. Au-dessus d’elle, un hublot à la lumière blafarde projetait sur la neige une flaque jaunâtre qui venait mourir sur le visage d’un corps allongé, mangé pour moitié par la nuit. Il tambourina à la porte qui n’était pas fermée, entra, trouva l’interrupteur et cria d’une voix rauque et mal assurée :

– C’est Gabriel ! Descendez tous !

Sur la grande table centrale, trônaient trois bouteilles vides de vin de Madiran et une fiole de limoncello bien entamée. Quelques restes de repas s’étalaient autour d’elles. Dans la vaste cheminée, des bûches grises finissaient de se consumer sur des cendres piquetées de petits points rougeoyants. De la cuisine, dont la porte était entrouverte, provenait le bruit étouffé d’un lave-vaisselle.

Il réédita son appel en hurlant.

– C’est Gabriel ! Venez tous !

Des pas précipités se firent entendre en haut de l’escalier qui montait aux chambres de l’étage. Gabriel vit les occupants du chalet dévaler, les visages bouffis par leur soirée assurément festive et par le brusque réveil qu’il venait de provoquer dans leur premier sommeil. Cinq paires d’yeux hagards le dévisagèrent.

Ils étaient tous là, sauf…

CHAPITRE I

Au rond-point à la sortie d’Argelès la BMW bifurqua sur la gauche pour prendre la direction d’Hautacam. Victor accéléra légèrement dans la montée tout en posant la main sur le bras d’Isabelle. Il glissa un œil vers elle, en ne pouvant s’empêcher d’admirer son profil aux traits fins, et son port de tête altier que mettaient en valeur ses cheveux auburn taillés court, laissant découvrir les oreilles fines et les attaches délicates de son cou. Il devinait son regard couleur noisette, abrité par ses longs cils, scrutant le lointain. Elle retira son bras de la brève pression exercée par la main de son mari.

– Nous serons arrivés au chalet dans dix minutes, fit Victor en reposant ses deux mains sur le volant.

– Je le sais, depuis le temps que nous venons, souffla-t-elle, tout en continuant à regarder devant.

Il ignora le ton sans chaleur avec lequel elle lui avait répondu et reprit en essayant de mettre un accent joyeux dans sa voix :

– Je suis sûr que ce Noël va être agréable. Des amis, des bons repas et regarde…

Il pointa le doigt vers les montagnes qui les entouraient.

– … des sommets enneigés sous le soleil et peut-être juste quelques flocons pour le décor !

Elle resta silencieuse. Il continua avec un petit rire.

– Gabriel doit nous attendre. Il a dû mettre le chauffage et allumer la cheminée.

– J’espère, car il ne doit pas faire très chaud. Regarde ces deux marcheurs comme ils sont couverts, répliqua Isabelle d’un ton morne.

Victor déporta légèrement la voiture en croisant le couple qui peinait dans la montée en s’appuyant sur des bâtons de marche. Il jeta un regard sur le tableau de bord où la température extérieure s’affichait en chiffres brillants : 3°.

– On aurait pu s’arrêter à Lourdes pour dire bonjour à Lola à sa boulangerie. Je l’aime bien, reprit Isabelle.

– Tu ne sembles pas être la seule, siffla Victor dans un petit sourire.

– Arrête avec ça ! Tant mieux pour elle ! lança Isabelle qui se tourna vers son mari avec de l’animosité dans les yeux. Ce n’est ni tes affaires, ni celles de son père !

– Je plaisantais Isabelle. Je pense juste à Gabriel…

– Et alors ? C’est son père, mais Lola a 23 ans. Elle est majeure, non ?

– Oui bien sûr, souffla Victor.

Ils restèrent silencieux quelques instants, puis Victor reprit.

– Effectivement, nous aurions pu nous arrêter à Lourdes, mais on aurait perdu du temps…

– Ah ? Il est seize heures et nous n’avons rien à faire jusqu’à ce soir…

– Gabriel nous attend et il faut décharger les bagages.

– Gabriel est sûrement dans son atelier de menuisier et il nous verra arriver. Les bagages, ah oui ! Pour une semaine ! Volumineux !

Elle avait monté le ton, accompagnant ses propos de grands gestes au-dessus de sa tête pour marquer son exaspération. Il s’évertua à ne pas répliquer en élevant la voix, ne souhaitant pas commencer ces quelques jours dans l’affrontement. Il comptait au contraire sur eux pour apaiser leur relation qui se dégradait depuis plusieurs mois, après ce qui avait fissuré leur couple. Ou est-ce que cette fissure n’était pas, en fait, la conséquence de leur éloignement progressif et de leurs idées de plus en plus opposées ?

– Tu as raison. Nous aurions pu passer dire bonjour à Lola. Mais tu la verras ce soir, lâcha-t-il d’une voix douce.

À la sortie d’un virage, les premières maisons d’Arbouix apparurent. Il n’y avait aucune âme qui vive comme si l’étreinte du froid avait figé le paysage. Les seuls témoignages de vie dans ce décor immobile provenaient des volutes de fumée s’échappant de quelques cheminées au-dessus des toits d’ardoise. Ils dépassèrent Soin et se dirigèrent vers Saint André.

– Tu vois, Gabriel a allumé la cheminée, lança Victor en désignant d’un mouvement de menton un chalet perché en hauteur.

La voiture avait quitté la route pour prendre un petit chemin pierreux qui montait en serpentant vers le chalet près duquel Victor se gara. À l’étage, comme au rez-de-chaussée, les volets de bois sombre étaient tous ouverts. Ils descendirent du véhicule, Victor en s’étirant, Isabelle en refermant frileusement le col de son épais manteau de laine. La calotte blanche des pics se détachait à l’horizon sur un fond de ciel azuré. Deux milans passèrent au-dessus d’eux en déployant leurs immenses ailes, comme pour leur souhaiter la bienvenue. Victor déverrouilla le coffre et sortit deux valises et un grand sac de cuir. Isabelle se saisit de ce dernier, laissant à Victor le reste des bagages. Alors qu’ils parcouraient les quelques mètres qui les séparaient du chalet, ils entendirent une voix grave qui les appelait. En se retournant ils virent un homme à la haute stature, venant d’une bâtisse en contrebas, monter à grands pas vers eux.

– Tu avais raison, fit Victor. Gabriel devait nous attendre.

Le nouvel arrivant les prit tour à tour dans ses bras en administrant une grande claque dans le dos de Victor et embrassant sur la joue son épouse. Il portait une chemise de laine à carreaux rouge et blanc sous un gilet de cuir largement ouvert. Un bonnet recouvrait son crâne et son front jusqu’au-dessus de ses grands yeux noirs au regard intense. Une barbe sombre et drue occupait tout le bas de son visage.

– Tu n’as pas froid comme ça ? lança Victor.

– Je suis habitué à ce pays, moi ! Mais vous aussi, avant que vous ne deveniez des citadins toulousains, répliqua Gabriel.

– C’est vrai qu’en vingt ans, même si nous venons de temps en temps, j’ai oublié le climat hivernal, lui répondit Victor.

Gabriel se tourna vers Isabelle et la prit par les épaules.

– Tu as l’air frigorifiée. Où est la skieuse dévalant les pentes sans se soucier du froid ?

– Là, elle aurait bien besoin d’un bon café bien chaud, siffla Isabelle.

– C’est prévu bien sûr, fit Gabriel en lui prenant le sac des mains. Entrons au chaud.

– Et moi, je me coltine les deux valises… lança Victor l’air faussement désabusé.

– Ça ne peut que te faire du bien. Tu n’as pas un peu forci ?

– Pas du tout. Tout le monde me dit que je porte bien ma cinquantaine.

– Il y a tellement d’hypocrites en ce bas monde.

– Je vais te dire une chose, Gabriel. Tu n’arriveras pas à me fâcher, tant je me réjouis de ces quelques jours que nous allons passer entre amis.

– Mais ce n’est pas mon intention, répondit Gabriel avec un large sourire. Moi aussi je suis heureux que nous ayons réussi à nous retrouver tous pour ce Noël.

Les deux hommes s’étreignirent. Victor se détacha de Gabriel, qui le dépassait d’une tête, sans cesser de poser sur lui son regard rieur d’un bleu transparent. D’un rapide mouvement, il ôta sa casquette, dévoilant un crâne rasé et lisse.

– Et où est passé le reste de ta chevelure blonde ? s’exclama Gabriel.

– Ma chère et tendre épouse m’a conseillé, vu sa dégradation inéluctable, d’en finir une fois pour toutes.

– Vous pouvez continuer à débattre dans le froid de l’évolution capillaire de Victor si vous voulez, mais moi je me mets au chaud, intervint Isabelle.

Ils franchirent le seuil du chalet dans un grand éclat de rire. En pénétrant dans la vaste pièce, une douce chaleur les enveloppa. Au cœur de la grande cheminée au manteau de pierre grise, des flammes orangées dansaient dans un crépitement accompagné de petites étincelles. Un canapé en forme de L et trois fauteuils en cuir fauve, recouverts de coussins et de plaids multicolores, occupaient l’espace en face d’elle. Deux commodes aux styles disparates et un imposant bahut en bois sombre complétaient la pièce. Du plafond, entre deux poutres en chêne, descendait un immense lustre en forme de roue de charrette sur laquelle s’alignait une dizaine d’ampoules au verre travaillé en forme de flammèches. Comme perdus au milieu de la grande table, à l’épais plateau de hêtre blond, reposaient trois tasses et un sucrier en porcelaine semblant les attendre. Gabriel se dirigea vers la cuisine dont la porte s’ouvrait à la droite de la cheminée, en lançant :

– Montez vos bagages dans votre chambre. Je prépare le café.

Victor, suivi d’Isabelle, emprunta l’escalier en bois aux marches ajourées qui grincèrent légèrement sous leur poids.

 

Gabriel versa le café fumant dans les tasses.

– Quand est-ce que Herman arrive ? demanda Gabriel en reposant la cafetière sur un carré d’ardoise faisant office de sous-plat.

– Normalement demain matin. Il avait encore un petit problème à régler au bureau aujourd’hui.

– Je n’ai jamais bien compris s’il était ton employé…

– Non, nous sommes associés, coupa Victor. À parts égales.

– Au début, j’ai eu un peu de mal avec lui. Mais au fil de nos quelques rencontres, je me suis habitué à son côté un peu…

– Sec ? lança Victor avec un petit sourire. C’est sa facette d’ancien militaire.

– Sûrement. Mais, aujourd’hui, je l’apprécie et quand il se lâche un peu, il arrive à être drôle.

– De ton côté, tu as parfois un humour un peu gras qui peut surprendre. Sans compter ton côté antimilitariste, ajouta Victor en prenant son ami par les épaules.

– Moi, c’est un côté qui me plaît bien, souffla Isabelle qui, jusqu’à présent, n’avait pas lâché un mot.

– Bien sûr. Le contraire m’aurait étonné, fit Victor en levant les yeux vers le plafond.

Ils restèrent un instant silencieux, portant dans un même mouvement leurs tasses à leurs lèvres. Gabriel fit glisser son regard de l’un à l’autre devinant le léger malaise que ce bref échange avait instauré entre eux. Il se leva pour déposer une nouvelle bûche dans la cheminée provoquant un jaillissement d’étincelles. En venant se rasseoir, il lança en s’adressant à Victor avec un petit sourire, tout en regrettant aussitôt d’avoir posé cette question qui risquait de prolonger la tension entre son ami et son épouse :

– Si je me souviens bien quand nous étions jeunes, tu ne portais pas trop l’armée dans ton cœur. Je n’aurais jamais pensé à l’époque que tu monterais une entreprise fournissant des drones à la Grande Muette.

– Une autre époque effectivement, siffla Isabelle le regard toujours fixé droit devant elle.

– Excusez-moi, reprit Gabriel, nous ne sommes pas là pour philosopher sur nos choix de vie, mais pour passer du bon temps.

Il balaya l’air devant lui d’un grand geste comme pour effacer ses derniers mots et ajouta dans un grand rire :

– Moi, je voulais devenir professionnel de rugby et je suis menuisier !

– Et ça te convient ? demanda Victor.

– Parfaitement. Je gagne ma vie tout en restant au pays. Que demander de plus ?

– Je vais aller ranger nos affaires, fit Isabelle en se levant.

– Je viens t’aider, répondit Victor en se soulevant de sa chaise.

– Non, ce n’est pas la peine, je m’en occupe, coupa Isabelle.

Elle se dirigea vers la cheminée devant laquelle elle resta quelques secondes en se frottant les mains pour les réchauffer, puis elle récupéra son téléphone mobile qu’elle avait laissé sur la table avant de prendre l’escalier. Gabriel et Victor la regardèrent monter les premières marches d’un pas lent avant qu’elle ne disparaisse dans le tournant de l’escalier qui débouchait sur le palier.

Gabriel dévisagea Victor, qui continuait à pointer un regard un peu perdu vers l’étage, tout en jouant avec la tasse de porcelaine qui semblait minuscule et fragile entre ses larges mains.

– Elle n’a pas l’air en forme, souffla Gabriel. Il y a un souci ?

Avec un geste las, Victor se retourna vers son ami qui perçut dans son regard une légère ombre de tristesse.

– En ce moment, c’est un peu difficile entre nous. Nous nous éloignons sur plusieurs sujets…

– Ce que j’ai cru comprendre, mais ce n’est pas nouveau.

– Bien sûr, mais nous nous retrouvions ailleurs…

– Ce n’est plus le cas ? fit Gabriel avant de rajouter en posant la main sur le bras de son ami :

– Excuse-moi, si je suis indiscret.

– En fait, certaines choses se sont passées et…

– Tu as fait une connerie ? reprit Gabriel en écarquillant les yeux où passa un instant un éclat malicieux.

– Non, répondit Victor en secouant la tête. C’est un peu plus compliqué. Mais je n’ai pas envie d’en parler aujourd’hui. Laissons faire le temps. Nous sommes ici pour vivre de belles fêtes joyeuses et chaleureuses entre amis.

– Tu as raison. Désolé. C’était juste que j’ai senti un peu de tension entre vous.

– Pas de souci, Gabriel. Et toi ? Toujours le parfait amour avec Julie ?

– Toujours.

– Cela fait combien de temps que vous êtes ensemble ?

– Près de dix ans, répondit Gabriel en opinant de la tête.

– J’ai toujours bien aimé Julie. Même si elle vient du Nord ! Tu te souviens comment au début de votre relation, nous la taquinions sur ses origines !

– Enfin, elle est arrivée de Lille, il y a trente-cinq ans ! Tu as toujours été un peu sectaire, lança Gabriel avec un grand rire que Victor reprit en écho.

Il se pencha sur la table se cachant le visage dans son avant-bras, puis releva la tête en lâchant avec une lueur moqueuse au fond des yeux :

– Enfin, pas trop sectaire avec l’armée !

– Tu ne comprends rien aux affaires Monsieur le menuisier, rétorqua Victor en continuant à être secoué de petits hoquets.

– Quant à Julie, elle est devenue une vraie Bigourdane, fit Gabriel d’un air faussement sentencieux. D’ailleurs, pour ce soir elle a préparé la garbure.

 

Lorsque Victor pénétra dans la chambre, Isabelle était allongée, tout habillée sur les couvertures. Le dessus-de-lit en boutis était soigneusement replié au fond du lit. Les rideaux tirés laissaient la pièce dans la pénombre. Une haute armoire imposante, une commode, une petite table et deux petits chevets tous du même bois sombre occupaient les lieux. Sur les murs en lambris, quelques tableaux en noir et blanc, représentant des paysages de montagne, constituaient l’essentiel du décor.

– Je me demande si nous ne devrions pas refaire notre chambre. Je la trouve un peu triste, fit Victor en jetant un regard circulaire autour de lui.

– Si tu veux, laissa tomber Isabelle. Mais pour le peu de jours que nous y passons, est-ce que c’est nécessaire ?

– Nécessaire, non. Mais le cadre serait plus agréable. Et rien ne nous empêche de venir plus souvent. Toulouse n’est qu’à deux heures de route et avec Herman dans l’entreprise, je ne me fais aucun souci si je devais être moins présent.

– Tu sais que moi aussi j’ai une activité, fit Isabelle en se soulevant sur ses coudes et en se remettant sur pied. Je sais que professeur de français n’a pas l’importance d’un chef d’entreprise, qui plus est dans l’armement…

– Isabelle, je t’en prie, ce n’est pas ce que je voulais dire et tu sais que ce n’est pas du tout ce que je pense, coupa Victor.

Elle était debout près de la fenêtre dont elle ouvrit les rideaux d’un mouvement brusque. Il ne put s’empêcher d’admirer sa silhouette dans la clarté soudaine envahissant la pièce. Il s’approcha d’elle, la prit par les épaules en murmurant à son oreille :

– Évitons, s’il te plaît, de nous affronter en permanence durant ces quelques jours. Profitons de la montagne, des amis et laissons de côté nos petits problèmes durant ce séjour.

– Petits ? fit-elle en se retournant.

– Isabelle… souffla Victor

– D’accord, laissa tomber son épouse.

Elle se dirigea vers la salle de bains attenante.

– J’ai rangé nos affaires et fait notre lit. Nous nous occuperons demain matin des chambres de Herman, de Lola et Francky et de Violette.

– Je t’annonce la bonne nouvelle, lança Victor d’un ton qu’il voulait jovial. Ce soir Julie nous a préparé la garbure.

– Super.

Une petite note aiguë provenant du téléphone mobile d’Isabelle posé sur un chevet annonça l’arrivée d’un message. Il hésita un instant en regardant le cadran qui venait de s’allumer, tendit l’oreille vers la salle de bains, puis se décida à sortir de la chambre.

– Je crois que tu as un message, lança Victor en prenant l’escalier.

 

Julie déposa la marmite en cuivre au centre de la longue table et Isabelle plaça devant chaque convive une assiette creuse en porcelaine blanche. Les deux femmes se rassirent et Julie s’empara d’une grosse louche. Victor se souleva légèrement au-dessus du récipient fumant.

– Tu en as fait pour un régiment ! Nous ne sommes que quatre.

– Ce n’est pas à toi que je vais apprendre que la garbure est aussi bonne quand elle est réchauffée, rétorqua Julie. Et n’oublions pas ceux qui nous rejoindront demain. Passe-moi ton assiette.

Elle plongea la louche dans la marmite et en retira dans un premier temps, choux verts, navets, poireaux, pommes de terre et carottes qu’elle disposa dans l’assiette tendue par Victor, les yeux brillants. Puis après avoir remué l’épaisse soupe, elle sortit une cuisse de confit de canard et un morceau de jarret de porc qui rejoignirent les légumes dans l’assiette de Victor. Elle arrosa le tout avec le liquide fumant à l’odeur de choux. Quand tout le monde fut servi dans un concert de cliquetis de couverts et de murmures de satisfaction, Gabriel s’empara de la bouteille de vin de madiran et remplit généreusement les quatre verres.

– Bon appétit à tous, lança-t-il. Et merci à Victor et Isabelle de nous faire profiter de leur chalet pour ces fêtes.

– À toi Julie, pour cette garbure, fit Isabelle en levant son verre.

Pendant quelques instants, chacun se concentra sur la dégustation de la garbure, en félicitant, entre deux cuillerées de soupe, la cuisinière.

– Je pensais que Lola serait avec nous ce soir, fit Isabelle.

– Elle doit aller chercher Francky à la gare de Lourdes à vingt heures en provenance de Paris, répondit Julie. Ensuite ils vont passer la nuit dans la maison de famille de Francky à Ouzous.

Elle ajouta avec un petit rire.

– Je pense qu’ils avaient envie de se retrouver un peu seuls. Mais ils passeront tout le séjour ici.

Gabriel se saisit de la miche de pain de campagne et se mit à couper des tranches épaisses sans lever la tête. Victor jeta un regard furtif à son ami, puis, après avoir enfourné un morceau de confit, il lança :

– Je croyais qu’il voulait la vendre cette maison. Il ne roule pas sur l’or et cela doit lui coûter. Même si je la regretterais. Nous y avions passé de bons moments, tous les trois, n’est-ce pas Gabriel ?

– C’est sûr, fit Gabriel en opinant de la tête, toujours penché sur son assiette.

– Il n’y a pas que le côté financier qui compte, lâcha Isabelle. Heureusement tout le monde n’est pas comme ça.

– Et puis, reprit Julie avec une lueur espiègle dans ses yeux noisette, c’est plus agréable pour se retrouver avec Lola quand il descend de Paris.

– Je ne l’ai pas eu au téléphone dernièrement, souffla Victor. Où est-ce qu’il en est dans sa carrière d’artiste ?

– Concernant la chanson, je crois que c’est un peu difficile… répondit Julie.

– Quand à quarante-neuf ans tu n’as pas réussi, je ne sais pas s’il y a beaucoup d’espoir, lâcha Gabriel en levant la tête.

– Mais il va être pris dans un téléfilm produit par France 2, coupa Julie en faisant passer d’un geste machinal une boucle de sa chevelure de feu derrière l’oreille. C’est ce que m’a dit Lola.

– Le premier rôle ? interrogea Isabelle.

– Non, bien sûr, mais c’est déjà bien.

Gabriel leva légèrement les yeux au ciel et entreprit de resservir du vin.

– L’essentiel c’est qu’ils s’entendent bien tous les deux, reprit Isabelle. J’aime beaucoup Lola.

– Moi aussi, rétorqua Julie. Comme si c’était ma fille.

– Bon, coupa Victor. D’abord, chère Julie, je reprendrai bien de cette excellente garbure. Ensuite, parlons un peu du programme à venir !

CHAPITRE II

Herman traversa la terrasse entre les tables sur lesquelles les fauteuils avaient été retournés et pénétra dans le café « Les Fleurs » à Argelès. Il parcourut du regard la salle qui bruissait en ce samedi matin des conversations feutrées des rares clients installés çà et là dans le bistrot. Il repéra une petite table ronde près de la baie vitrée et se laissa tomber sur une chaise. Il jeta un regard à sa montre qui indiquait dix heures trente et commanda au garçon, qui passait près de lui, un café et deux croissants. Il avait quitté Toulouse vers huit heures sans prendre son petit déjeuner. La veille au soir, il était allé fêter, tout seul, aux Jardins de l’Opéra la confirmation de la commande de l’armée pour la fourniture de drones pour laquelle il se battait depuis de longs mois. Sous le dôme vitré de la salle de restaurant où se reflétaient les lumières de la ville, il avait appelé Victor pour lui annoncer la bonne nouvelle, une coupe de champagne à la main. Habituellement peu expressif et exubérant, il avait fait part de l’information à son associé avec un ton jovial, sans mentionner dans leur bref échange ni le nom de leur société, ni de leur client, de peur que sa conversation ne tombe dans des oreilles indiscrètes. Sa carrière militaire et le domaine dans lequel il travaillait aujourd’hui n’avaient fait qu’accentuer sa méfiance chronique et son goût exacerbé du secret. Victor l’avait félicité avant de raccrocher après lui avoir vanté la garbure qu’il était en train de déguster et dont il aurait le plaisir de goûter le lendemain.

Le serveur déposa la tasse de café et une petite corbeille avec deux croissants devant lui. Il émietta la viennoiserie croustillante, laissa refroidir le liquide brûlant et s’appuya contre le dossier en écoutant d’une oreille discrète ses deux voisins qui se chamaillaient au sujet du dernier match de l’U.S Argelès, le club de rugby local. Il ne regrettait pas, après sa démission de l’armée, d’avoir intégré il y a quelques années la société MARS qu’avait créée, une dizaine d’années plus tôt, Victor Breuilh. Ce dernier, ingénieur aéronautique de formation, avait développé une entreprise de fabrication de drones à laquelle les connexions et les connaissances de Herman Guesh dans l’armée avaient ouvert les portes de l’institution militaire. Au décès de son épouse, Herman avait hérité de l’important patrimoine de cette dernière dont il s’était servi pour entrer dans le capital de MARS à hauteur de cinquante pour cent.

Il porta la petite tasse à ses lèvres alors que le ton montait légèrement entre ses deux voisins dont le plus virulent semblait reprocher au demi de mêlée du club de ne jouer « que pour sa pomme ». Il allait tendre un peu plus l’oreille par simple curiosité et amusement, lorsque son téléphone mobile se fit entendre. Il le sortit de la poche de sa parka, s’attendant à voir s’afficher sur l’écran le nom de Victor. Mais c’est un numéro inconnu de son répertoire qui apparut.

– Allo ?

– Bonjour. Est-ce que je suis bien avec Herman Guesh ?

– Oui. Qui êtes-vous ?

– Mon nom va, je pense, vous dire quelque chose et parler à votre mémoire.

La voix était grave et il reconnut un léger accent africain.

– Commencer par me le donner et je vous dirai, répondit Herman du ton sec derrière lequel il se réfugiait lorsqu’il se mettait sur ses gardes.

Au bout du fil, il perçut une respiration accompagnée d’un silence qui accentua une petite inquiétude qui venait subrepticement de s’immiscer en lui. Durant sa carrière, il avait souvent éprouvé le sentiment du danger sans vraiment toujours identifier quelle menace le guettait. Mais un mot, un regard ou parfois un simple geste pouvaient soudain le mettre en alerte de manière plus ou moins irrationnelle. Sa main se crispa sur son portable.

– Je vous écoute, reprit-il.

– Maloké. Saïdou Maloké.

Il attendit que l’homme poursuive, mais le silence s’installa à nouveau.

– Oui, rétorqua Herman en assurant sa voix. J’ai connu effectivement un Maloké. Il s’appelait Ibrahim de son prénom.

– Je ne suis pas Ibrahim, bien sûr…

Pendant quelques secondes, la voix s’interrompit à nouveau. Comme si Saïdou Maloké était économe de ses mots et laissait du temps pour que Herman les enregistre et en comprenne la signification.

– Puisque Ibrahim est mort, continua l’homme.

– Je sais, souffla Herman.

– Évidemment. Vous étiez là, n’est-ce pas ?

– Que voulez-vous ?

– Vous rencontrer.

– Qui êtes-vous par rapport à Ibrahim ? Et en quoi je puis vous être utile ?

– Avez-vous un frère, Monsieur Guesh ?

– Non.

– Des enfants, je crois.

– Écoutez, Monsieur Maloké, je ne sais pas qui vous êtes et ce que vous voulez, mais soit vous me dites l’objet de votre appel ou bien je raccroche, lança Herman en élevant un peu le ton.

Ses deux voisins tout en continuant à discuter lui jetèrent un regard à la dérobée. Il tritura un croissant, tout en se redressant sur son siège.

– Je réponds à votre première question. Je suis le frère cadet d’Ibrahim.

– Désolé…

– Pour donner une réponse à votre deuxième question, nous allons pour cela devoir nous rencontrer rapidement.

La conversation prenait une tournure qui ne lui plaisait pas et ne faisait qu’accentuer son malaise. Il avait la bouche sèche et avala d’un geste brusque le reste de son café.

– Si vous ne me dites pas la raison, je ne vous rencontrerai pas. De plus, en ce moment, je suis en vacances.

– Je sais, dans les Pyrénées, à Argelès. Un beau pays.

– Comment le savez-vous ?

– Monsieur Guesh, je sais énormément de choses sur vous.

La voix s’était faite soudainement mielleuse.

– Certaines sont peu connues de votre entourage. Je n’ai pas fait l’armée, mais je sais me taire…

Il laissa ses paroles en suspens avant de rajouter :

– … ou pas. Rappelez-moi dans les deux jours pour qu’on fixe un endroit où nous pourrons nous voir tranquillement. Vous pouvez me joindre au numéro avec lequel je vous appelle. Je suis tout près d’Argelès. Vous avez assurément compris que ce rendez-vous est très important pour moi. Je serais plus que fâché s’il n’avait pas lieu et, dans ce cas, j’aurai sûrement un comportement pas très agréable à votre égard. Je ne vous dis pas « joyeux noël », il paraît que cela porte malheur de le souhaiter avant la date. De toute façon, nous allons nous voir avant, non ?

Avant que Herman ne réponde, Maloké avait raccroché.

Il resta pensif un instant avant de rallumer son téléphone et de mémoriser le numéro de Maloké dans ses contacts. Il salua les deux clients qui continuaient leur discussion et venaient de commander deux pastis et sortit du bar en ne pouvant s’empêcher de repenser à la conversation qu’il venait d’avoir. Des images s’incrustèrent dans son esprit. Les yeux fermés, il revit dans un éclair, comme un flash brûlant, ce soleil blanc haut dans le ciel, l’étendue de terre ocre, les bâtisses brunes et au loin les flammes soudaines déchirant l’air et rendant flou tout autour le paysage aride et nu. Il les avait oubliées et mises de côté depuis un certain temps et les mots inquiétants de Maloké les ravivaient. Il reçut comme un soulagement la sonnerie de son téléphone. Au bout du fil, il reconnut la voix joviale de Victor.

– Où es-tu ? J’espère que tu n’es pas encore dans ton lit ?

– Bonjour Victor. Je suis à Argelès, je quitte « Les Fleurs ».

– Aux « Fleurs » ! Tu avais peur que nous n’ayons pas prévu d’apéro pour toi ?

– Non, j’ai juste pris un café. Je n’avais pas déjeuné ce matin.

– Folle soirée ? lança Victor, des intonations joyeuses dans la voix.

– Non, juste un bon repas aux « Jardins de l’Opéra », répondit Herman d’un ton monocorde.

– Est-ce que ça va ? interrogea Victor. Tu me sembles…

– Non, non. Tout va bien. Dans vingt minutes, je suis là.